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Deux bons élèves à 50 ans d’intervalle

Réussir en échappant à l'Education nationale


Deux bons élèves à 50 ans d’intervalle
Lycée du Parc à Lyon. D.R.

Etait-ce mieux hier? À l’école, certainement: pour bien réussir, mieux vaut désormais se protéger du système scolaire, et faire l’école à la maison. C’est ce qu’a l’air de penser notre chroniqueur, bon élève d’autrefois, après s’être confronté à une bonne élève d’aujourd’hui. Il est décidément très réactionnaire, non?


Son père était flic, sa mère sténo-dactylo, comme on disait alors. Ni l’un ni l’autre n’avait le Bac. Ils vivaient dans les quartiers Nord de Marseille, dans des HLM première génération. Il eut une enfance de voyou.

Mais il s’avéra rapidement qu’il était bon élève, et qu’il aimait lire — et écrire. Et, plus encore, entendre la maîtresse lire à voix haute sa dernière rédaction. Et les copains, à la récré, qui demandaient : « Mais où vas-tu chercher tout ça ! »

Puis au lycée — ils furent huit à y aller sur deux classes de CM2 à 40 élèves chacune, où l’on entendait les mouches voler. Il s’ennuyait, il passa le Bac en candidat libre en Première, arriva en Hypokhâgne au lycée Thiers, et réussit l’ENS-Saint-Cloud du premier coup, l’année suivante.

Dans les années 1950-1960, ça se passait comme ça — pour certains.

Changement d’époque

Elle est née vers 2004, elle appartient à la Génération Z, celle qui correspond le mieux à la présente idiocratie. Sa mère est institutrice, son père prof de philo, quelque part dans une province campagnarde. 

D’un commun accord, ils ont décidé d’épargner à leur fille, Anne, l’enseignement de l’ignorance tel qu’il se pratique dans l’enseignement public (et une bonne part du privé, quoi qu’on prétende). Ils ont fait « école à la maison » — ce que l’Educ-Nat, tancée par les pédagogues qui ont infiltré le système, décourage de toutes ses forces : « Tous nuls, mais tous égaux ! »

A lire du même auteur: Ceux qui aiment la langue française — et les autres

Puis a suivi un enseignement du CNED (Centre National d’Enseignement à Distance). Elle a consenti à se mêler à ses pairs en Quatrième. En Seconde, elle file vers le lycée public du Forez, à Feurs (Loire) — pas à Henri-IV, pas à Louis-le-Grand. Pas à « Stan ». 

Catholique de formation et de goût, elle apprend seule le latin, pour lire enfin la Bible mieux que saint Jérôme (une initiative digne des humanistes réformés du XVIe siècle, je serais son confesseur attitré, je me méfierais, il y a du jansénisme en devenir chez cette gamine), réussit le Bac avec 19 de moyenne, 20 / 20 à toutes les épreuves écrites — dont les deux épreuves anticipées de Français en Première. 

Le lycée du Parc, à Lyon, a l’heureuse idée de l’accepter en Hypokhâgne AL : « Durant deux ans, écrit Romain Mercier dans Le Figaro, Anne reproduit le même schéma de travail. La jeune femme est en cours de 8 h à 16 h 30, puis elle s’organise deux sessions de révisions : de la fin des cours à 19 h et de 20 h à 22 h. » Et deux ans plus tard, elle est major au concours d’entrée de l’ENS, avec trois fois 20 en Lettres, Latin et Grec. Et 17,3 de moyenne générale.

J’oubliais : elle n’avait pas de portable. Pas d’accès aux réseaux sociaux. Et rétrospectivement, elle s’en félicite. Ai-je déjà dit que les parents qui offrent des smartphones à leurs gamins sont des criminels ? Qu’il faudrait leur retirer la garde de leurs marmots, pré-détruits ? Eh bien, c’est fait.

Contourner la fabrique du crétin

Que retenir de ces deux parcours ?

Le premier a bénéficié de l’enseignement public de qualité prodigué dans un quartier perdu des années 50-60 par des instits bien formés et dévoués — grâces leur soient rendues. Puis de profs de lycée compétents, tout aussi dévoués à la réussite de leurs élèves. Des profs du public.

Marseille n’est pas la ville la plus bourgeoise de France. Mais en cette année 1972, ce furent 14 élèves de CPGE littéraire qui intégrèrent les diverses ENS. 14 ! Aujourd’hui quand il y en a un, ils sabrent le champagne…

Quant à la seconde, elle a ingénieusement contourné la fabrique du crétin, qui tourne à plein régime depuis que Meirieu and Co en ont pris les commandes. Au lieu de s’égarer sur Tik-Tok ou Discord, elle a beaucoup lu, et continue à lire. Elle a quelques amis choisis, et pas une foule de connaissances anxieuses de ressembler aux influenceuses, à Dubaï ou ailleurs, dans des poses de demi-putes — ou plus, si affinités.

A lire du même auteur: L’Intelligence artificielle, ou le réenchantement du monde pour les nuls 

Elle réussit, au lieu de parader. Bravo à ses parents. Bravo à tous les parents qui s’occupent vraiment de leurs bambins, au lieu de les confiner devant des écrans et des pizzas surgelées. 

Un dernier point. 17,3 de moyenne, cela signifie que la barre d’admissibilité est aux alentours de 14. Et aucune IA (aucune, vous, m’entendez) n’est capable de ce genre de performance. Confier vos enfants aux machines, sous prétexte qu’elles « pensent », c’est assurer leur échec. L’IA vous assure 10/20 — mais avec ça, tu n’as plus rien.



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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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