A Cuba, le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées faute de carburant, constate notre reporter.
Voilà trois mois que Washington a imposé un blocage total des livraisons de carburant à Cuba. Depuis, l’île s’est figée, comme saisie dans une torpeur qui peut évoquer Macondo, théâtre du roman Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Un seul navire russe a réussi à accoster, sans que la marine américaine n’intervienne. Et, parce que l’ingéniosité humaine ne connaît pas de limites, du carburant raffiné arrive par bribes, transporté dans des « isotanks » de mille litres, revendu à prix d’or.
Mais cela ne suffit pas. L’économie cubaine est désormais à l’arrêt complet. Les entreprises ne fonctionnent plus, les administrations n’ouvrent que deux ou trois jours par semaine, les files devant les banques s’allongent et la vie quotidienne se réduit, pour la majorité, à survivre au jour le jour.
10 euros le litre d’essence !
Dans les rues de La Havane, la circulation automobile est devenue une rareté ; sur les routes nationales, elle a presque disparu. Le carburant, si précieux, se négocie au marché noir à des prix délirants : quatre euros le litre de diesel, jusqu’à dix pour l’essence. Même les ambassades sont rationnées : vingt litres hebdomadaires pour un seul véhicule.

Tourisme en berne
Le tourisme, dernier moteur économique, s’effondre. Les grandes places au style colonial de la capitale sont vides, les hôtels – souvent bâtis par des chaînes espagnoles – désertés, les restaurants fermés les uns après les autres.
A relire du même auteur: Cuba à l’agonie
Combien de temps un régime peut-il tenir ainsi ? Nul ne le sait. Ce qui frappe, c’est l’absence de volonté de réforme. Le journal télévisé attribue la crise exclusivement au blocus américain, sans jamais évoquer les responsabilités internes. La population, elle, n’en peut plus. Après l’exode massif de 2021, les départs se sont presque arrêtés faute de visas, condition du départ et la frontière américaine est désormais hermétique.
Aide de « pays frères »
Les magasins d’État sont vides. Les rares aliments de base disponibles, surtout le riz, proviennent de l’aide internationale (Mexique, Chine, Vietnam, Russie principalement). Le peuple cubain, habitué depuis des décennies aux restrictions, souffre pourtant comme jamais. La misère s’étale au grand jour. Les rues de La Havane sont parcourues de mendiants, les pharmacies sont vides, les rares médicaments se vendent à la sauvette dans les rues. Les poubelles débordent, les ordures n’étant plus ramassées, faute de carburant.
Malgré tout, la population demeure étonnamment calme, paralysée par la peur de la police et de la répression. Pas de soulèvement, seulement des protestations sporadiques, vite réprimées, contre les coupures d’électricité, qui peuvent durer plusieurs jours d’affilée. Impossible dans ces conditions de conserver quoi que ce soit de périssable.
Indifférence du pouvoir
Beaucoup de Cubains espéraient une intervention américaine. Mais avec la guerre en Iran et le temps qui passe, cet espoir s’étiole. Le régime semble indifférent à la souffrance de la population. Il préfère laisser le pays s’enfoncer plutôt que d’engager des réformes qui pourraient menacer sa propre survie.
Car, comme toujours lorsque l’économie se réduit à un vaste marché noir, une minuscule élite profite de cette crise. Durant la semaine de Pâques, l’hôtel Meliá de Varadero, la station balnéaire emblématique du tourisme international, était rempli de Cubains exhibant voitures luxueuses et bijoux ostentatoires. Les buffets débordaient de victuailles, un spectacle presque irréel dans un pays où l’immense majorité lutte pour survivre.
À l’exception du carburant, Cuba est plutôt bien approvisionné de l’extérieur, mais ces produits ne sont pas à la portée de l’immense majorité des Cubains qui gagnent moins d’un euro par jour. Le ravitaillement de l’île repose sur des importateurs, liés à la nomenklatura communiste, qui font fortune dans cette situation.
Cuba tient encore debout, mais sur un fil. Jusqu’à quand un système peut-il survivre lorsqu’il s’effondre tout en profitant à une infime minorité ?
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