Accueil Édition Abonné Avril 2026 « Je suis passionnément attaché à la diversité du monde »

« Je suis passionnément attaché à la diversité du monde »

Grand entretien avec Renaud Camus (1/2)


« Je suis passionnément attaché à la diversité du monde »
Renaud Camus © Hannah Assouline

Renaud Camus est lourdement attaqué dans L’homme par qui la peste arriva. L’écrivain n’ayant guère la possibilité de s’exprimer dans les médias, Causeur lui a proposé de répondre à ces accusations. L’occasion de savoir aussi ce qu’il pense des polémiques qu’il suscite, et jusqu’où il est possible de le suivre.


Causeur. Suite à la publication d’un livre signé par deux journalistes du Monde, Olivier Faye et Gaspard Dhellemmes, particulièrement malveillant contre vous, Eugénie Bastié a pris votre défense dans Le Figaro. Et dès le lendemain, vous avez publié un texte passablement acrimonieux envers elle. Vous avez trop d’amis ?

Renaud Camus. Eugénie Bastié me défend avec de longues pincettes, m’a certainement peu lu et me connaît mal. Elle reprend tels quels comme vérités d’Évangile des tableaux nettement homophobes de Faye et Dhellemmes ou cette niaiserie bien parisienne selon laquelle si on n’habite pas Paris on vit nécessairement reclus.

Quelles erreurs impardonnables ! Vous devriez être plus indulgent avec ceux qui ne vous jettent pas aux gémonies, ils ne sont pas si nombreux. Mais venons-en à cette biographie à charge de votre personne qui, selon vous, fourmille d’erreurs. Quel est l’intérêt d’avoir ouvert aux auteurs l’intégralité de vos archives, faisant preuve avec eux de la même transparence que celle que vous vous imposez dans votre œuvre ?

Il n’a jamais été question que j’oppose la moindre résistance à leur enquête. Ç’aurait été en contradiction totale avec ma vie dans une maison de verre. Tout leur a été ouvert, mes placards, mon ordinateur, ma correspondance.

Mais on dirait que votre cerveau leur reste inaccessible. Pourquoi infliger à vos contemporains tous les tours et détours de votre pensée ? Non seulement ce sont souvent des idées que vous éliminez après examen qui vous valent d’être mis au bûcher1, mais cette exhibition de soi remet en cause la notion même de vie privée qui est l’un des bienfaits de la société libérale.

Je n’inflige rien du tout à mes contemporains. Ils peuvent très bien ne pas me lire, et Dieu sait qu’ils ne s’en privent pas. Un écrivain ne peut pas être un exhibitionniste. Lire est un acte très volontariste qui impose des initiatives au lecteur. Mais il est vrai que je tente un reportage exhaustif sur ce que c’est que de vivre.

Seulement, vous ne vous contentez pas de vous mettre à nu. Ce faisant, vous exposez aussi tous vos correspondants qui n’ont rien demandé… Quid de l’amitié ? Quid de la vie privée des autres ? 

Mes correspondants connaissent mes principes et d’ailleurs je respecte leurs secrets dans mon Journal. Refusant l’accès à leurs lettres, j’aurais eu l’air de me protéger moi.

Ce choix de la transparence intégrale évoque la correspondance de Jeffrey Epstein dont la publication (non volontaire) a notamment entraîné la démission de Jack Lang de la présidence de l’Institut du monde arabe. Faye et Dhellemmes affirment que vous avez été un proche de l’ancien ministre de la Culture, pensant ainsi créer un soupçon de proximité ignominieuse. Qu’en est-il ?

Je vous remercie de ce rapprochement aimable. La publication de la correspondance d’Epstein ne procède certes pas d’un choix de sa part. Quant à Jack Lang, je ne crois pas que Faye et Dhellemmes aillent jusqu’à me décrire comme l’un de ses proches. Comme d’habitude ils suggèrent, ils insinuent pour nuire. Ils disent qu’il m’a nommé comme pensionnaire à la Villa Médicis. Bien entendu, on n’est pas nommé à la Villa Médicis, on est choisi par un jury. Le mien était présidé par Pierre Soulages. C’est Jacques Roubaud et le critique Georges Raillard qui m’ont surtout soutenu. Raillard m’avait suggéré d’être candidat, à quoi je ne pensais pas du tout.

A lire aussi: Faire taire Renaud Camus: la Grande-Bretagne en renfort

Les auteurs vous décrivent comme un artiste branché des années 1980, un courtisan de la gauche fêtes et paillettes incarnée par Lang…

Ils mélangent tous les milieux. Je voyais Barthes ou Twombly, ça n’avait rien à voir avec la gauche paillettes. Et Lang, je l’ai vu une fois et demie dans ma vie. Il était professeur agrégé de droit public, je préparais un diplôme d’études supérieures, il m’a reçu un quart d’heure au théâtre de Chaillot alors que je cherchais un directeur de thèse. Il y a peut-être eu une seconde fois, je n’en suis pas sûr, quelque chose de collectif rue de Valois, une réception pour les nouveaux pensionnaires à Rome ou pour les chevaliers des arts et lettres.

Renaud Camus honoré dans un ministère, c’était vraiment un autre monde. Dans lequel vous avez même été un militant socialiste…

Oui, lorsque j’étais étudiant, dans la section la plus déprimée de France, celle du 16e arrondissement de Paris, ce qui témoigne déjà d’un certain manque de carriérisme de ma part. Si vous voulez réussir au PS, ce n’est pas là que vous allez.

N’avez-vous jamais cherché la fortune et la célébrité ?

Si j’aimais tant les projecteurs que les auteurs le prétendent, pourquoi aurais-je pris la décision de vivre à la campagne ? Faye et Dhellemmes me dépeignent comme un François-Marie Banier au petit pied, à la recherche de sa Liliane Bettencourt. J’ai plutôt le sentiment d’avoir passé ma vie à scier méthodiquement les branches sur lesquelles j’étais assis.

Il faut peut-être prendre le sujet à l’envers : qu’y a-t-il d’exact à votre sujet dans ce livre ?

Des méchancetés à mon égard et des aveux de ma part qu’il n’y avait qu’à recueillir dans mes livres. Ainsi j’ai souvent raconté qu’entre 16 et 20 ans j’étais passablement mythomane. De façon assez ridicule je me prenais et me donnais pour un aristocrate. Cela m’a passé d’un coup quand ma pratique sexuelle est devenue régulière et je suis passé avec armes et bagages à l’extrême inverse. Cette passion de la vérité que vous désapprouvez si fort.

Renaud Camus échange avec la rédaction de Causeur, février 2026. © Hannah Assouline

Le livre rappelle que vous étiez autour de la trentaine un auteur d’avant-garde fréquentant Roland Barthes, Louis Aragon et Andy Warhol, comme nul ne l’ignore parmi les lecteurs de votre journal. En revanche le grand public l’ignore. Votre jeunesse n’est pas tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait d’un prophète de la réaction…

Mais je ne suis pas du tout un prophète de la réaction ! J’essaye d’avertir d’une catastrophe et de contribuer à l’empêcher, ça n’a rien à voir.

Vos théories politiques, qui ne sont pas « progressistes », sont tout de même devenues célèbres dans le monde entier. Il paraît même que des éminences trumpistes vous visitent en votre château de Plieux, dans le Gers. Sans compter Jean-Luc Mélenchon qui emploie à présent lui aussi l’expression « grand remplacement »

Certaines de mes vues politiques sont plus progressistes que vous n’avez l’air de le penser. En tout cas je ne suis guère trumpiste, et poutinien encore bien moins. Pour ce qui est du grand remplacement, la question pendant vingt ans était de savoir s’il avait lieu ou non. Elle est aujourd’hui totalement dépassée sous cette forme et il ne s’agit plus que de dire si l’on en est enchanté ou horrifié, favorable ou hostile.

Nous y sommes plutôt hostiles pour notre part. Cependant, à l’instar d’Alain Finkielkraut, nous ne vous suivons pas quand vous passez du grand remplacement au « génocide par substitution ». Génocide, ce n’est pas seulement un résultat, c’est une intention. 

Ne pas s’opposer aux machinations d’un dispositif abstrait comme ce que j’appelle le remplacisme global, ou même en servir les mécanismes, c’est bel et bien être complice d’un génocide. Génocide par substitution vient d’Aimé Césaire et décrit parfaitement le remplacement des Européens par leurs colonisateurs imposés. Le grand remplacement n’est pas une théorie néonazie, c’est une pratique nazie (Umvolkung) largement mise en œuvre dans les territoires conquis par le Troisième Reich. Je vais encore aggraver mon cas en vous disant que les anti-remplacistes sont à mon sens les seuls antinazis conséquents, de même qu’ils sont les seuls écologistes conséquents.

Et vous l’aggravez encore en établissant un lien entre capitalisme immigrationniste et nazisme. Cette comparaison ne passe pas. L’emprise sur les corps, ce n’est pas la même chose que la manipulation des esprits !

J’établis certes ce lien, je crois que l’Occident moderne a connu trois totalitarismes successifs et en partie simultanés, le communisme, le nazisme et le remplacisme global. Je fais partie de ceux qui pensent que l’univers concentrationnaire est l’élément central de cette histoire, le cœur de l’horreur, le moment le plus abominable d’une évolution inaugurée bien avant lui et qui se prolonge. Cette thèse minoritaire est celle d’auteurs admirables comme Zygmunt Bauman (Modernity & the Holocaust) et Giorgio Agamben (Mezzi senza fine). Inutile d’écrire, j’espère, qu’elle ne diminue en rien, bien au contraire, l’horreur du génocide des Juifs. Seulement elle le présente comme un phénomène inscrit dans l’histoire de la modernité industrielle, de la déshumanisation de l’homme, de sa dépossession. Avec le taylorisme, l’homme, qui était premier, est passé au second rang derrière le Système. Il est devenu la matière humaine interchangeable, et cela aussi bien dans le monde capitaliste que dans le monde soviétique ou nazi. Quand il était un dissident, à Genève et à Zurich, Lénine était horrifié du taylorisme. Dès qu’il est arrivé au pouvoir en Russie, Taylor est devenu pour lui un dieu vivant. Même chose évidemment aux États-Unis, où Henry Ford a appliqué le taylorisme à une échelle qu’on a du mal à mesurer aujourd’hui. Leur influence à tous les deux sur le communisme et sur le nazisme est aussi gigantesque que peu étudiée. Ford, qui dirigeait un journal furieusement antisémite, le Dearborn Independent, est cité avec admiration dans la première édition de Mein Kampf. Soit dit en passant, Dearborn, épicentre de l’empire Ford, est aujourd’hui majoritairement peuplé de musulmans.

A lire aussi: Une France raciste et islamophobe?

D’accord, Ford est cité par Hitler et Renaud Camus par Breivik, cela ne prouve rien. Pour le dire trivialement, les Juifs qui ont été emmenés à Auschwitz auraient préféré travailler chez Ford.

Vous êtes fous. Breivik ne m’a évidemment jamais cité. C’est un anachronisme total. Brenton Tarrant non plus, il ne fait aucune référence à moi, ce point a été établi deux fois par les tribunaux. Quant aux Juifs prêtés par les SS et soumis au travail forcé dans les usines Ford voisines des camps de concentration, ils étaient remplacés et tués dès qu’ils ne pouvaient plus tenir leur rythme, mais bon, vous avez raison, ces usines n’étaient pas des camps de la mort, bien qu’on y souffrît le martyre et qu’on y mourût beaucoup. Je ne dis pas que le nazisme et le capitalisme sont la même chose, je dis que le communisme, le nazisme et le remplacisme global sont trois totalitarismes apparentés, le troisième se différenciant surtout par un caractère plus ludique, plus divertissant, plus habile à faire désirer la servitude qu’il impose. En cela Huxley était meilleur prophète encore qu’Orwell.

Vous ne vous contentez pas de comparer, vous inventez une filiation entre la concentration du capitalisme et celle des camps ! Absolument, et je vous laisse la responsabilité d’« inventez ». Entre la concentration, si bien décrite par Marx, et la concentration, si bien décrite par Hilberg, il y a un lien manifeste, qui n’avait pas échappé à Bernanos : relisez La France contre les robots ou Français, si vous saviez

Retrouvez la suite demain, ou dans le magazine papier…

La Destruction des Européens d'Europe

Price: ---

0 used & new available from


  1. Dans La Campagne de France, Renaud Camus se demande si les Juifs peuvent être pleinement français puis, après examen et détour par Proust, conclut que oui. Mais il a été criminalisé pour le simple fait de s’être posé la question. ↩︎
Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent Cuba communiste: jusqu’à quand?

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération