Au sein d’églises magnifiques qui sont des théâtres de la chrétienté, un festival de musique sacrée s’épanouit dans une ville dont l’atmosphère exalte la semaine pascale.
A Cracovie, durant la Semaine Sainte, le climat est généralement aussi respectueux des traditions que le serait un évêque intégriste : temps détestable, pluie, froid, grisaille. Mais avec une entorse tout de même cette année. Et de taille ! Au jour du Vendredi Saint, le plus tragique du temps pascal, les nuages se sont évanouis pour dévoiler un soleil éclatant, alors que la nature se devait justement d’être plongée dans le deuil le plus profond.
La Grande Semaine
Dans la ville dont Jean-Paul II fut longtemps l’archevêque avant que d’être adulé en tant que souverain pontife, au sein d’une surabondance d’églises d’une beauté et d’une richesse stupéfiantes, le festival des Misteria Paschalia est tout aussi bien né de Cracovie qu’il est né à Cracovie en 2004. C’est que l’antique capitale de la Couronne de Pologne, qui compte parmi les plus belles cités d’Europe, offre un incomparable écrin au plus beau peut-être des festivals de musique sacrée.
C’est la Semaine Sainte en Petite-Pologne. Cette Grande Semaine (Wielki Tydzien) qui glisse du dimanche des Rameaux à celui de la Résurrection. Et dans les églises de Cracovie, les fidèles semblent vivre la Passion du Christ comme s’ils se replongeaient dans la passion de la Pologne, anéantie par les partages durant plus d’un siècle, puis ravagée par les crimes des nazis et des bolcheviks. La ferveur de ceux qui prennent d’assaut les confessionnaux, l’atmosphère de deuil qui règne sous les immenses nefs de pierre ou de briques, les statues des saints voilées de violet, le silence, les tabernacles vides… tout concourt à ce que les lieux du culte s’abîment dans le drame de la crucifixion. Jusqu’à ce Vendredi Saint où le corps du Christ, non plus hissé sur la Croix, mais couché sous un linceul, disparaît dans l’effroi du sépulcre.
Avec cette attente recueillie à laquelle se substitue dès la soirée du Samedi Saint un vrai climat d’allégresse dans les églises, les Misteria Paschalia se développent dans un contexte de spiritualité favorisant à merveille l’écoute d’œuvres célébrant la Passion, depuis l’entrée glorieuse à Jérusalem jusqu’au supplice du Golgotha et à la Résurrection.
D’immenses vaisseaux gothiques
Si les chants sacrés, si les évangiles mis en musique retrouvent pleinement leur sens dans cette atmosphère méditative, le festival jouit aussi de ce cadre idéal qu’offrent les spectaculaires églises de Cracovie. D’immenses vaisseaux gothiques bien souvent, mais ornementés à profusion de splendeurs baroques qui leur confèrent une théâtralité et des couleurs qui rendent bien ternes les églises de France. Et aussi de splendides temples de la Contre Réforme, d’autant plus glorieux aujourd’hui qu’ils ont été restaurés et redorés à outrance après des décennies d’indifférence et d’indigence au temps du communisme.

Le programme musical de cette édition de 2026 a été une fois encore confié au musicien français Vincent Dumestre. En 2014 déjà, sous sa direction inspirée, sa formation, Le Poème harmonique, avait interprété les Méditations pour le Carême et les Leçons de Ténèbres de Marc-Antoine Charpentier dans un esprit saisissant de grandeur et de dépouillement. C’est sans doute ce qui avait suggéré au directeur du Bureau des Festivals de Cracovie de l’époque, Robert Piaskowski, l’idée de confier à Dumestre la direction artistique de l’édition de 2017. Démarche qui s’est renouvelée de 2024 à 2026 et sera même prolongée en 2027, tant l’accord s’est révélé harmonieux entre les équipes polonaises des Misteria Paschalia et le musicien français, confie la nouvelle responsable des festivals subventionnés par la ville, Carolina Pietyra.
Des moments de grâce
Concert de la Loge Olympique (France), Orchestre baroque de Wroclaw (Pologne), Vox Luminis (Belgique), Orchestre et choeur du Collegium 1704 (Tchéquie), ensemble vocal Gli Incogniti (France), Voces Suaves (Suisse), mais aussi solistes de tous pays comme Ian Bostridge, Pierre Hantaï, Christophe Coin, Marin Egidi, Hasnaa Bennani, Hubert Hazebroucq, James Atkinson… chaque édition véhicule son lot de découvertes, tant dans le champs musical religieux des XVIème, XVIIème et XVIIIe siècle qui est immense, que dans la belle cohorte des interprètes. Et chacune révèle ses moments de grâce comme lors de ce choral de la fin de la Passion de Sebastiani restitué avec une harmonie toute céleste par l’une des sopranos de Vox Luminis.
Trois immenses tableaux
Bénéficiant d’impulsions nouvelles, les Misteria Paschalia se sont ouvertes aux métiers de la musique comme celui des luthiers présents dans le joli palais baroque des comtes Potocki… Elles se sont aussi mises en quête de nouveaux lieux où présenter les concerts. Ne serait-ce que pour éviter la grande salle du palais des congrès qui permet certes d’accueillir un nombre considérable d’auditeurs, mais qui dénature, anéantit même l’esprit du festival. Ainsi a-t-on nouvellement investi la magnifique église des Carmes de la rue Karmelicka qui a constitué un écrin somptueux à un concert du Poème harmonique consacré à des compositeurs italiens comme Claudio Monteverdi (1567-1643) ou Francesco Cavalli (1602-1676). Ou la vaste salle de la Galerie d’art polonais du XIXe siècle perchée au dernier étage des Sukiennice, l’antique halle aux draps Renaissance occupant le centre du Rynek (place du Marché) qui est lui-même le cœur de Cracovie. On y a entendu la Passion selon Saint Matthieu de Johann Sebastiani (1622-1683) et le Stabat Mater d’Agostino Steffani (1654-1728) interprétés par l’ensemble belge Vox Luminis, lui-même solidement encadré par trois immenses tableaux du peintre cracovien Jan Matejko, un champion du pompiérisme d’alors.
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Du temple réformé à la synagogue
L’une des synagogues de Kazimierz, l’ancienne cité juive, a abrité aussi de la musique sacrée chrétienne avec l’ambition de cerner les liens qui peuvent l’unir aux musiques rituelles israélites. Enfin, pour compléter ce nouvel esprit œcuménique, la petite église baroque de Saint-Marcin (Saint Martin de Tours ?) au pied du château royal, attribuée aux évangélistes de la Confession d’Augsbourg ainsi qu’aux calvinistes, abrite des récitals de musique profane. Profane, mais résolument austère, à l’image de l’édifice qui la reçoit, et qui se donne à entendre entre dix heures et minuit sous le vocable latin de Dormitio dans une atmosphère entre veille et sommeil quasiment irréelle.


Cependant, les vaisseaux amiraux du festival demeurent l’église Sainte Catherine, celle des Carmes ou celle du Corpus Christi (Bozego Ciala), regorgeant de somptueux ornements baroques qui font d’elles de fabuleux théâtres. Cracovie est si riche en patrimoine architectural, religieux ou non, que le festival pourrait se prolonger des semaines entières sans que l’on ait épuisé ses ressources. Mais alors que l’église Sainte Anne, pur joyau baroque édifié à la fin du XVIIe siècle, pourrait elle-aussi accueillir des concerts magnifiques, on s’y heurte à l’imbécillité d’un curé qui refuse de l’ouvrir à des musiques célébrant pourtant le Dieu qu’il est censé servir.
Cinquante festivals
Les Misteria Paschalia constituent un maillon essentiel d’une vaste chaîne de festivals, une cinquantaine, qui se déroulent à Cracovie chaque année. Une telle inflation a toutefois de quoi laisser songeur. Ils contribuent, certes, à animer la ville, à attirer du public (on compte douze millions de visiteurs annuels) et à faire des activités culturelles le second des budgets de la ville, en dépenses ou recettes. Mais aussi à en faire un site artificiel où le tourisme est roi, la culture une fête permanente, et où le centre de la ville tend de plus en plus à se résumer à un parc à touristes.
On y célèbre aussi les gloires récentes de Cracovie, les cinéastes Andrzej Wajda ou Roman Polanski, le compositeur Krzysztof Penderecki, le metteur en scène Tadeusz Kantor. S’il n’y a guère aujourd’hui d’aussi grandes figures pour leur succéder, ils sont désormais eux aussi muséifiés.
Même l’effroyable tragédie des Juifs, chassés de Kazimierz, parqués et martyrisés dans le ghetto de Podgorze, est devenue un objet touristique. Pour ne rien dire du camp d’extermination d’Auschwitz (Oswiecim) que les agences de voyage englobent dans leur programme comme une attraction très particulière !
Une Maison de la Musique
Ulica Stolarska, à un jet de pierre du Rynek, l’Institut français, naguère installé dans un beau palais des princes Lubomirski, mais depuis longtemps frappé par les restrictions budgétaires, est désormais médiocrement logé dans le bâtiment du consulat de France. Sa salle d’expositions fait penser à une salle paroissiale de quartier défavorisé. Toutefois, pour marquer son soutien aux Misteria Paschalia, l’Institut a organisé une exposition de dessins d’inspiration religieuse. Mais si insignifiante, si indigne, qu’il eut valu cent fois mieux ne rien faire et s’éviter un tel ridicule. Belle image de la France si imbue d’elle-même ! Beau soutien au directeur français du festival ! Aurait-on voulu l’assassiner sous les yeux des Cracoviens qu’on n’eût pas mieux fait.
Qu’elle le nomme centre musical, maison ou cité de la musique, la municipalité de Cracovie est en train d’édifier un vaste bâtiment qui déjà a belle allure avec sa colonnade blanche qui luit tout au bout de l’immense étendue herbeuse s’étendant aux confins de la cité. En 1979 Jean-Paul II y célébrait sa première messe publique à Cracovie en tant que souverain pontife devant une foule énorme qui recouvrait la plaine : c’était le début de la fin pour le régime communiste.
Quatre salles de concert
Ce bâtiment abritera une nouvelle salle de concert municipale de 1100 places. Elle est flanquée de deux autres plus petites réservées à deux formations de première importance : la Capella Cracoviensis, pionnière dès les années 1970 dans le domaine de la musique médiévale et surtout de la musique Renaissance. Et un orchestre de chambre renommé, le Sinfonietta Cracovia.
Loin d’être achevée (elle devrait l’être dans un an), la salle de concert promet d’être belle et majestueuse comme est majestueux l’imposant foyer qui la précède et d’où l’on devine au loin, au delà de la plaine, le château du Wawel sur son rocher et la ville ancienne à ses pieds.
Impressionnante réalisation, et nécessaire sans doute pour relayer la salle de la Philharmonie aux dimensions un peu réduites située sur la promenade circulaire des Planty, laquelle a remplacé au XIXème siècle les antiques fortifications de la ville. Mais le (très vilain) palais des congrès, de l’autre côté de la Vistule, abrite déjà une très belle et vaste salle de concert. Et la voïvodie de Petite-Pologne (Malopolska), aux mains de l’extrême-droite, a elle aussi lancé son énorme cité musicale qui s’édifiera de l’autre côté de la ville et où s’installera l’Orchestre Philharmonique de Cracovie, le Conservatoire de Musique. Et qui englobera une… quatrième grande salle de concert. Et ce n’est malheureusement pas le plus beau des projets architecturaux proposés qui a remporté le premier prix.
Quatre imposantes salles de concert pour une agglomération d’un million cinq cent mille habitants, c’est considérable, sinon excessif. Varsovie n’en a pas autant. Il faudra beaucoup, beaucoup d’argent pour les faire fonctionner pleinement. Et beaucoup de volonté pour les peupler d’auditeurs. Entre la ville de Cracovie (centre droit) et la voïvodie de Petite Pologne (droite extrême), donc d’obédiences politiques très différentes, la compétition est féroce. Il n’y a pas qu’en France que les luttes intestines entre rivaux politiques virent à l’absurdité.
Le prochain festival des Misteria Paschalia se déroulera du 21 au 28 mars 2027
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