Notre correspondant picard préféré disait la semaine dernière son incompréhension devant l’afflux de « runners » sur les bords de la Somme. Notre correspondant bruxellois nous en dit plus sur ce curieux phénomène.
Ce dimanche, des dizaines de milliers de sportifs, plus ou moins chevronnés, fouleront le bitume parisien sur les 42,195 kilomètres du marathon pendant lesquels les petites histoires individuelles se confronteront à la grandeur de la Ville Lumière. Mais, par-delà la recherche de la remise en forme ou de la petite victoire sur le cours de l’existence, pourquoi et surtout après quoi passons-nous notre précieux temps à courir ?
Le départ est le moment de vérité
Au fond, le marathon est une allégorie de la vie. Dans le box de départ, chacun a ses raisons d’être là. Il y a les athlètes professionnels, aux corps sculptés par la pratique régulière et marqués au burin par les sacrifices consentis pour espérer arracher en vainqueur le ruban marquant l’arrivée, mais il y a surtout la marée de sportifs lambdas dont les efforts et donc le mérite, s’ils sont moins visibles, ne sont pas moindres. La plupart se sont entraînés dur, ont affronté les matins sombres de l’hiver glacial, la grêle frappant le visage, les températures sous zéro, la pluie se mêlant à la sueur pour mieux déferler sous les vêtements. Pour y arriver, certains ont rompu avec une vie en pente déclinante, diminué leur consommation d’alcool, mangé plus sainement et allongé leurs nuits.
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Le départ est donc ce moment particulier qui marque autant la fin de la préparation que le début de l’épreuve de vérité. Toutes les nationalités, toutes les langues, toutes les cultures s’effacent au profit d’une seule communauté, celle de ceux qui ont rendez-vous avec eux-mêmes, d’un seul langage, celui qui s’exprime par la force brute des mollets, et d’un but, prouver que nous sommes autre chose que des numéros imprimés sur un dossard épinglé au maillot. Bien sûr, les personnalités des coureurs divergent : il y a les bavards et puis les taiseux, ceux qui échangent les sourires et ceux qui leur préfèrent les regards assassins, ceux qui croient à l’homme bon et ceux qui laissent leur instinct confirmer que l’homme est le loup pour l’homme que décrivait Hobbes.
La survenue du mur est une épreuve métaphysique
Durant un marathon, sans qu’on s’y attende, l’ennui succède à cette excitation primesautière. Cela commence généralement peu avant le quinzième kilomètre quand il vous en reste encore plus de vingt-sept à parcourir. Heureusement, sur le bord de la route, les spectateurs acclament et brandissent des cartons de fortune rivalisant d’imagination, parfois de mauvais goût. On regarde furtivement les jolies filles que l’on finit par dépasser ou qui, plus rapides, s’éloignent à jamais de nos vies. Les groupes de musique, les fanfares et les percussions cadencent nos foulées et semblent suivre le rythme cardiaque.
Même après en avoir couru quelques-uns, le marathon reste un effort et, sans prévenir, le temps de la souffrance finit par arriver. La foule se transforme alors en houle diffuse. Le corps des autres coureurs se dilue dans un décor devenu hostile. La route menant à l’enfer semble interminable et le diable se cache partout, dans une bouteille jonchant le sol, un cri trop strident émis par un spectateur, un concurrent s’arrêtant au ravitaillement comme s’il commandait un canon au PMU du coin. La survenue du mur, au trentième kilomètre, est une épreuve métaphysique, comme un rendez-vous avec Dieu avant l’heure de la mort. Peut-être se rassure-t-on en expérimentant la douleur avant qu’elle ne surgisse sous une forme plus grave ?
Courir est le propre de l’homme
Si Sylvain Tesson écrivait que les « marathons urbains sont l’illustration dominicale de la maladie mentale moderne » et bien que Philippe Muray aurait assurément trouvé dans les foulées marathoniennes de quoi alimenter sa critique acerbe de la société festive, courir est bien le propre de l’homme. On place nos pas dans ceux de nos lointains ancêtres qui, par la course, avaient un avantage sur les animaux peu capables de sudation et donc de thermorégulation ; dans ceux de Philippidès, ce messager qui parcourut la distance entre Marathon et Athènes pour annoncer la victoire contre les Perses ; dans ceux des pionniers de la course à pied moderne qui, pendant un temps, foulaient les allées de Central Park à New York pendant la nuit afin de ne pas être reconnus. Après la nécessité et la marginalité, le running est devenu une mode et un marché : il suffit de voir les tenues bariolées, les baskets siglées, les montres connectées et la profusion de sponsors pour s’en convaincre.
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L’arrivée est une rare émotion, un triomphe sur soi-même et une leçon de modestie. On se dit que la volonté, toujours, finit par triompher des renoncements, des lâchetés que l’on tente de cacher dans un recoin de l’esprit, des pesanteurs de la vie. On devient autre chose qu’un citoyen lambda, qu’un accroc aux abrutissantes séries Netflix ou qu’un vulgaire consommateur engraissé de malbouffe et submergé de produits jetables. Mais on sait que, dès le lendemain, il faudra retourner dans le réel et commencer par affronter les réflexions des collègues (« courir quatre heures sans s’arrêter, moi j’en serais incapable »), les questions témoignant du manque élémentaire de culture (« et c’était combien de kilomètres ce marathon ?”), les doutes (“mais tu es sur que tu ne t’es jamais arrêté ?”), les blagues éculées (“et tu as pris de l’EPO ? »), les considérations esthétiques (« et tu n’as pas une photo de toi avec ta tenue ? »).
Et donc pourquoi courons-nous ? Nous courons par goût de l’effort. Nous courons pour que notre quart d’heure de gloire dure plusieurs heures. Nous courons sans but. Nous courons pour ne jamais nous arrêter. Nous courons parce que la vie nous l’impose. Nous courons pour faire corps avec la nature et profiter, seuls, de la chorale des oiseaux au petit matin. Nous courons pour valoir mieux que ceux qui promettent qu’ils s’y mettront le lendemain. Nous courons vers notre destin. Nous courons pour échapper à celui-ci. Nous courons pour rester en forme et en vie le plus longtemps possible. Mais, au fond, nous savons que nous courons vers la mort ou, pour reprendre la philosophie de L’homme pressé, remarquable roman de Paul Morand, pour être à l’heure au rendez-vous avec celle-ci.
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