Jusqu’au 16 mai, du mardi au samedi à 19 heures, Jean-Paul Bordes est un Hadrien de chair et d’esprit au Théâtre de Poche Montparnasse dans une mise en scène de Renaud Meyer. Marguerite Yourcenar (1903-1987) a trouvé dans cet acteur de haute intensité l’incarnation et la sublimation de son empereur romain. Une interprétation magistrale dans l’intimité d’une salle à l’unisson…

Dans ses carnets de notes qui suivent Mémoires d’Hadrien, édition Gallimard de 1974 que ma grand-mère me légua, Marguerite Yourcenar rappelait la lente et pénible gestation de son roman, abandonné et repris au fil du temps, maturation savante plus que construction érudite, labeur éclairé tantôt par des trouvailles d’archives dormantes et tantôt abattu par cette montagne, tâche immense, inhumaine physiquement, parvenir à raconter à la première personne l’existence de cet empereur qui succéda à Trajan.
Un succès de librairie
Folie d’écrivain, délire d’historien, sacerdoce d’une jeune Bruxelloise au talent d’Ariane, tissant une toile dans une Antiquité qui nous semblait si lointaine et si proche à la fois. « Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans », écrivait-elle par une sorte de prévenance incantatoire. Il en va de même pour le lecteur. Il faut avoir un peu vécu, un peu souffert, un peu aimé pour ressentir réellement, dans son âme et dans son cœur, cette aventure humaine, en saisir l’alacrité et la sagesse, la mélancolie et l’écho de la mort qui rôde à tout instant à travers ces pages magnifiques. Hadrien est un empereur conquérant et lettré, lucide sur le sort des hommes et, malgré sa position, à mi-chemin de Dieu, à une coudée du divin, il n’est pas aveuglé par sa puissance et les responsabilités d’un vaste et tumultueux empire, il n’est pas accablé par les manœuvres et les illusions de ses sujets. Cet Hadrien « sévillan » de naissance, gourmand, charnel et vivant nous renseigne sur les méandres et les joies d’un destin, il n’est pas guide omniscient, pur et vertueux, professeur de morale ou d’éthique, il serait plutôt compagnon de la nuit, conseiller des heures sombres ; nous cheminons alors avec lui dans cette inconnue dynastie des Antonins, dans une société aussi évoluée et violente que la nôtre. Mémoires d’Hadrien publié en 1951 fut un succès de librairie, traduit dans le monde entier, sanctifiant son auteur, ouvrant les arcanes du passé, dans un registre inhabituel, le roman historique hautement littéraire, aux ambitions d’airain, vrombissant comme les eaux boueuses du Tibre et d’une profondeur quasi-divinatoire. Face à une Yourcenar auréolée, faussement timide, génie de la narration complexe, les jeunes lecteurs que nous fûmes se sentaient penauds, inaptes à recevoir cette parole presque sacrée. Derrière la porte, l’Antiquité s’ouvrait à nous, ses songes, ses mœurs, sa férocité et son étonnante fraîcheur, elle était notre miroir, nous étions trop renfermés sur nous-mêmes, trop sûrs pour y voir notre propre reflet. Aurons-nous aujourd’hui le courage d’emprunter ce couloir-là ?
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Jean-Paul Bordes, excellent entremetteur
Parfois, dans la vie, nous avons besoin d’un passeur. L’acteur a ce rôle d’entremetteur entre le grand texte et le lecteur flageolant, il sera sa voix et son timbre, son corps et ses spirales, ses gestes et ses tempêtes. Jean-Paul Bordes, vêtu d’une tunique, parcourant la modeste scène du Théâtre de Poche, de son lit à sa source, dans une rusticité éclairante, sans artifice, sans tutelle, sans gaspis – rien que le texte et son immense talent emplissent la salle.
Dès les premiers mots prononcés, le silence se fait. De mémoire de spectateur, je n’avais jamais entendu une telle qualité d’écoute. Les tousseurs, les frotteurs, les bruyants se sont tus à l’entrée de Bordes. Car Bordes est Hadrien, il en a la souplesse et la raideur, la cage thoracique athlétique et les fêlures, les stries d’une vie riche, multiple, portée par le beau et la gloire, la douleur et la feinte. Bordes est un choc théâtral comme on en rencontre peu. Chaque mot, chaque mouvement, chaque variation nous pétrifient. Avec lui, nous allons enfin plonger dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar, en cueillir les fruits, s’enivrer de son suc, penser plus haut et plus intensément. Nous touchons grâce à lui aux « éboulements du hasard ».
Hier soir, j’ai vu de mes propres yeux un empereur romain, j’ai vu des paysages insoupçonnés et j’ai ressenti une émotion clairvoyante. Ne pas voir Bordes (il reste moins de trente représentations), c’est se priver d’un comédien en pleine possession de son art dramatique.
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