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Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad

L’analyse géopolitique de Gil Mihaely


Guerre en Iran: pas de K.O, on compte les points à Islamabad
Le vice-président américain JD Vance sur le départ pour le Pakistan, sur la Joint Base Andrews, Etats-Unis, 10 avril 2026 © Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Israël rêve du rétablissement d’un État libanais pleinement souverain, capable de monopoliser la violence et de neutraliser le Hezbollah. Un « but de guerre » encore lointain, observe Gil Mihaely. Pendant ce temps, Islamabad accueillera des négociations car le Pakistan dispose de canaux ouverts avec Washington, de liens étroits avec Riyad et Pékin, et d’une position d’équilibriste lui permettant de jouer un rôle de médiateur. La trêve actuelle doit être comprise comme une séquence tactique dans une confrontation de long terme opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, plutôt que comme un échec ou une manipulation quelconque.


Malgré la trêve en Iran, Israël continue de pilonner le Liban. Quels « buts » de guerre demeurent non atteints au Liban par les Israéliens ? Le problème d’Israël est que le Liban est un État failli, un corps politique profondément malade. Dans les années 1970, les Palestiniens y ont créé un État dans l’État. À la suite des accords du Caire de 1969, imposés au Liban par la Ligue arabe sous l’impulsion de Nasser, les camps de réfugiés palestiniens présents sur son sol sont devenus des zones échappant à l’autorité de l’État libanais. L’OLP a ainsi pu utiliser le territoire libanais pour lancer des attaques contre Israël, souvent contre l’avis de Beyrouth. Cette situation a contribué à déclencher une guerre civile, ainsi qu’une intervention syrienne qui s’est progressivement muée en occupation durable.

Pression constante

En 1982, Israël a mis fin à cette première configuration en démantelant cet État parallèle. Mais, une fois encore, la faiblesse de l’État libanais a permis l’émergence d’un nouvel acteur. Cette fois-ci, avec le soutien d’une puissance extérieure, l’Iran, le Hezbollah a pris la place de l’OLP et a, en quelque sorte, relancé le même schéma.

En mai 2000, Israël a retiré ses forces du sud du Liban. Cette décision visait notamment à saper la légitimité du Hezbollah sur la scène intérieure libanaise, en tant que « résistance » à l’occupation israélienne, une légitimité qui n’a jamais été invoquée contre la présence syrienne.

Depuis, l’objectif israélien est resté fondamentalement politique. Il s’agit de créer les conditions d’une solution libanaise à ce problème, autrement dit de faire émerger un État capable d’imposer le monopole de la violence légitime et de contraindre le Hezbollah à se transformer en un acteur strictement politique. Les opérations militaires menées par Israël depuis plus de deux décennies s’inscrivent dans cette logique. Elles visent à affaiblir le Hezbollah autant que possible, tout en exerçant une pression constante sur le système politique libanais afin qu’il reprenne en main son destin.

Signes encourageants

La moitié sud du pays, de Beyrouth et de la Bekaa jusqu’à la frontière israélienne, en subit directement les conséquences et exprime sa colère contre Israël. Mais, une fois le cessez-le-feu installé, l’expérience des dernières décennies montre que cette colère, vive lorsque les bombardements sont en cours, tend à se déplacer et à se retourner contre le Hezbollah, y compris au sein d’une partie de la population chiite. Le fait que le gouvernement libanais actuel a déclaré la branche armée du Hezbollah hors la loi et l’ambassadeur iranien persona non grata traduit cette lente évolution du corps politique libanais depuis 2000. 

Dans ce cadre, l’affaiblissement de l’Iran constitue une condition sine qua non. Sans réduction de l’emprise iranienne, aucune évolution durable n’est envisageable. Le but de guerre non atteint reste donc inchangé : il tient dans le rétablissement d’un État libanais pleinement souverain, capable d’exercer son autorité sur l’ensemble de son territoire et de mettre fin à la logique des États dans l’État, qui structure la crise libanaise depuis un demi-siècle.

Négociations à partir de vendredi à Islamabad

Iraniens et Américains doivent se retrouver au Pakistan pour négocier. Plusieurs facteurs expliquent que les discussions se déroulent dans ce pays. D’abord, Islamabad dispose de canaux de communication ouverts avec Washington. Les relations avec Donald Trump se sont nettement réchauffées ces derniers mois, notamment à travers le rôle central joué par l’état-major pakistanais. Le chef de l’armée, Asim Munir, a ainsi multiplié les déplacements aux États-Unis, où il a été reçu à un niveau inhabituellement élevé pour un responsable militaire étranger. Ces visites ont donné lieu à des échanges approfondis avec le Pentagone, portant à la fois sur la coopération sécuritaire, la lutte contre les groupes armés dans la région afghano-pakistanaise et la stabilisation des équilibres régionaux.

Au-delà des contacts formels, ces rencontres ont permis de réactiver des circuits de dialogue directs entre militaires américains et pakistanais, circuits qui avaient été partiellement gelés au cours des années précédentes. Cette réouverture s’inscrit dans une logique pragmatique. Washington voit dans l’armée pakistanaise un acteur structurant capable d’influer sur plusieurs théâtres sensibles, tandis qu’Islamabad cherche à retrouver une centralité stratégique auprès des États-Unis.

Dans ce contexte, l’administration de Donald Trump a également exploré l’idée de s’appuyer sur le Pakistan pour faciliter un retour, même limité, d’une présence américaine en Afghanistan, notamment sous la forme d’un accès à une base ou à des capacités logistiques. Une telle hypothèse, encore incertaine, souligne néanmoins le rôle charnière d’Islamabad, dont la position géographique et les réseaux d’influence en Afghanistan en font un intermédiaire presque incontournable pour toute tentative américaine de réengagement dans le pays.

Cette proximité renouvelée, qui contourne en partie les canaux diplomatiques classiques, alimente l’inquiétude de New Delhi, qui y voit un rééquilibrage au détriment de l’Inde dans le jeu régional.

Ensuite, le Pakistan entretient des relations anciennes, étroites et structurantes avec Arabie saoudite. Cette proximité s’inscrit dans une histoire longue. Dès les années 1950, des contingents pakistanais ont été déployés sur le sol saoudien, contribuant à la formation, à l’encadrement et parfois à la protection des forces du royaume. Cette présence militaire, discrète mais continue, a joué un rôle important dans la structuration des capacités sécuritaires saoudiennes, notamment avant la montée en puissance de leurs propres forces armées.

Au fil des décennies, cette coopération s’est institutionnalisée, mêlant assistance militaire, échanges de renseignement et liens personnels étroits entre élites sécuritaires des deux pays. Elle s’est encore renforcée avec la signature d’un accord de sécurité en octobre 2025, qui vient consolider une relation déjà dense sur les plans militaire, financier et stratégique, et qui confirme le rôle du Pakistan comme partenaire de sécurité de premier plan pour Riyad.

Par ailleurs, Islamabad bénéficie de liens très étroits avec Chine, qui en font un relais crédible dans les équilibres régionaux et un interlocuteur acceptable pour des acteurs qui se méfient de Washington. Cette relation s’inscrit dans la durée. Dès le milieu des années 1960, notamment après la guerre indo-pakistanaise de 1965, le Pakistan a progressivement orienté une partie croissante de sa politique stratégique vers Pékin.

Cette convergence s’est traduite par une coopération militaire soutenue. La Chine est devenue l’un des principaux fournisseurs d’équipements des forces armées pakistanaises, qu’il s’agisse d’aviation de combat, de missiles, de systèmes navals ou encore de programmes conjoints comme le chasseur JF-17. Au-delà du matériel, cette relation repose sur un transfert de technologies, une coopération industrielle et une coordination stratégique étroite, notamment face à l’Inde.

La position de l’équilibriste

À cela s’ajoute une dimension économique et géopolitique avec le corridor économique Chine-Pakistan, qui inscrit Islamabad dans les grandes routes d’influence chinoises. L’ensemble confère au Pakistan une position singulière, à la fois partenaire militaire de Pékin et interlocuteur encore audible à Washington, ce qui renforce sa capacité à jouer un rôle de médiateur.

Enfin, cette capacité à dialoguer simultanément avec des pôles souvent antagonistes, États-Unis, monde arabe et Chine, confère au Pakistan une position singulière. Ce n’est pas une puissance neutre, mais une puissance connectée, capable de faire circuler des messages là où d’autres sont disqualifiés. Cette posture n’en est que plus remarquable qu’elle repose sur des équilibres internes et régionaux extrêmement fragiles.

En 2024, Iran et Pakistan ont ainsi échangé des frappes de missiles balistiques sur leurs zones frontalières, révélant la profondeur des tensions sécuritaires entre les deux pays, notamment autour des groupes armés opérant dans la région du Baloutchistan. Cette province, à cheval sur les deux États, constitue un foyer d’instabilité chronique, marqué par des insurrections séparatistes, des trafics transfrontaliers et une présence accrue d’acteurs armés que chaque capitale accuse l’autre de tolérer, voire d’instrumentaliser.

À ces tensions externes s’ajoutent des fractures internes. Le Pakistan compte environ 15 à 20% de chiites, régulièrement ciblés par des groupes islamistes sunnites radicaux, qui les considèrent parfois comme des hérétiques. Cette dimension confessionnelle fragilise davantage l’équilibre du pays et complique sa relation avec l’Iran, puissance chiite régionale.

Dans ce contexte, la capacité d’Islamabad à maintenir des canaux ouverts avec Téhéran tout en restant un partenaire de sécurité pour l’Arabie saoudite et un interlocuteur des États-Unis relève d’un exercice d’équilibrisme permanent. C’est précisément cette tension, entre conflictualité latente et interconnexion stratégique, qui fonde aujourd’hui son rôle de médiateur.

La guerre dure en réalité depuis presque 50 ans !

Depuis mardi, nombre d’éditorialistes présentent la trêve comme un échec pour Trump, ou avancent que le président américain est « manipulé » par Tel Aviv. Mais quel crédit accorder à ces thèses assez répandues dans le commentariat français ?

Cet épisode doit plutôt être interprété dans le cadre d’une longue confrontation, de nature quasi- « guerre froide », opposant les États-Unis et Israël d’un côté, et Iran de l’autre. Depuis la révolution de 1979, Téhéran a fait de ces deux États des adversaires structurants de sa politique extérieure. La République islamique a ainsi développé une stratégie d’influence et de projection régionale dont le socle idéologique repose sur l’exportation d’un modèle politico-religieux chiite, combiné à un usage systématique d’acteurs non étatiques.

À cela s’ajoute une posture d’opposition radicale au sionisme et au « colonialisme », qui s’accompagne souvent d’un discours plus implicite mêlant hostilité à l’Occident et ressorts antisémites. Cette rhétorique constitue un levier d’influence efficace dans les espaces intellectuels occidentaux (universités, ONG et médias) ainsi qu’une partie du « Sud global », anciennement désigné comme le tiers-monde ou le mouvement des non-alignés, où elle permet à Téhéran de se présenter comme un pôle de résistance face aux puissances occidentales.

Dans ce cadre, des trêves sont possibles, car le régime compte en son sein des courants plus pragmatiques. Mais un accord définitif l’est beaucoup moins, dans la mesure où les modérés sont systématiquement marginalisés. Un tel accord entrerait en tension avec la logique profonde du régime, dont une partie de la légitimité repose précisément sur la confrontation avec les États-Unis et Israël. Dès lors, l’idée d’un règlement durable suppose, à terme, une inflexion majeure de cette politique, voire une transformation du régime lui-même.

Or, un tel changement ne peut venir que de l’intérieur. En attendant, le pouvoir iranien continue de déstabiliser son environnement régional, en s’appuyant sur des relais au Liban, au Yémen, en Irak et, pendant longtemps, en Syrie, tout en poursuivant ses ambitions nucléaires.

On se trouve ainsi face à plusieurs temporalités concurrentes. Le temps long d’un éventuel changement politique en Iran. Le temps plus court de l’évolution de la menace régionale qu’il projette. Et, surtout, le temps critique du programme nucléaire, dont la progression impose ses propres contraintes et réduit les marges de manœuvre. Dans cette configuration, une trêve n’est ni un échec ni une manipulation, mais une séquence tactique au sein d’un affrontement appelé à durer.

Comme dans le cas du Liban, la solution ne peut, in fine, venir que de l’intérieur. Mais, là encore, la situation politique interne engendre des problèmes sécuritaires immédiats qu’il est impossible d’ignorer. Leur traitement obéit à une logique propre, souvent dictée par l’urgence, tout en convergeant partiellement avec l’objectif politique de long terme, qui demeure l’affaiblissement du régime.

Ainsi, les États-Unis et Israël partagent une vision largement commune du problème iranien et, dans une certaine mesure, de la solution. Des divergences existent quant aux modalités d’action, au calendrier et à l’intensité des opérations. Dans les deux pays, des dirigeants au style volontiers populiste développent une communication qui vise à créer un espace politique pour soutenir cette confrontation de long terme, et plus encore pour ses phases de guerre ouverte, comme celle à laquelle nous assistons depuis une quarantaine de jours.

Dans ce contexte, parler de « manipulation » n’a guère de sens. Une politique étrangère conduite sur plusieurs décennies, par des administrations différentes, ne se réduit pas à des jeux d’influence conjoncturels. Il faut surtout comprendre que l’objectif de l’opération lancée le 28 février n’a jamais été la chute immédiate du régime. Le fait que certains responsables l’aient affirmé ou suggéré relève avant tout de la communication. À partir de là, on peut discuter des choix tactiques et des désaccords entre alliés, avant comme pendant l’opération, mais il serait excessif de considérer que l’un « mène » l’autre.



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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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