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Un Rocky littéraire

Un underdog, titre du premier roman de Bruno Marsan, est un perdant, un loser. Ce livre en forme d’uppercut devrait mettre K.-O. le monde des lettres.


Underdog est un grand roman. Un roman picaresque et un roman d’apprentissage, un roman existentiel et un roman politique, un roman sur la littérature et le cinéma, sur les vices et les vertus, sur le passé et le présent. On pourra qualifier son esthétique de « baroque », car il ne répond pas à la ligne claire qu’aiment les sots de l’édition, lesquels n’ont pas d’autre ambition que de plaire aux sots du divertissement. Underdog prend la tête, le cœur, l’esprit. Tout y passe, des Pyrénées à New York, de Paris à Montpellier. Toutes les classes sociales sont présentes, les riches comme les pauvres.

Bruno Marsan déboule dans la vie littéraire française avec un chef-d’œuvre. Je n’ignore pas que le mot est galvaudé, et que tous les mois, il sert à retenir par le manche les lecteurs récalcitrants et ennuyés. On ne me la fait pas, pensent-ils. Je les comprends. Mais attendez, attendez. Lisez encore un peu.

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Underdog raconte l’enfance de Richard Moreira, dans un hameau du Béarn primitif : « Nous n’aurions pu espérer vivre plus près des nuages, ni plus loin de la civilisation urbaine ; et nul n’aurait pu se vanter d’être si proche des orages, ni de la nuit, qui tombait d’un seul coup, au milieu de l’après-midi, dans un tranchant de hache. » Richard grandit auprès de sa grand-mère, Jo, une vieille édentée, silencieuse, qui, le soir, gratte le dos de l’enfant taiseux pour qu’il s’endorme. Marsan décrit, avec précision et panache, l’éveil de la vie, le monde qui entoure l’enfant, les vaches « évasées en forme de lyre » puis, plus tard, les camarades de classe. À l’âge adulte, Moreira quitte la France pour New York, grâce à un Vautrin des temps modernes. Après un Proust rural, un Balzac américain ; et pour finir, dans l’ultime partie du roman : le passage des ans. Que sont mes amis devenus ?

À la vie de cet underdog français, répond, en écho, celle de Sylvester Stallone, l’underdog américain. Je n’avais (honte à moi !) jamais vu Rocky, je me suis précipité, dès la fin du roman, sur le film de Stallone. Des deux côtés de l’Atlantique, deux prolétaires relèvent la tête, grâce à l’esprit et à l’écriture. L’épigraphe du roman est de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie. »

Underdog est du même tonneau, de la même verve que les romans de Philip Roth. Quoi ? il existe de tels écrivains en France ? La publication de ce roman sera un test : si le petit monde qui se passionne pour la littérature (éditeurs, critiques, journalistes, lecteurs) passe à côté d’Underdog, la preuve sera donnée que la France n’est plus un pays littéraire. Nous serons bientôt fixés.

Underdog, Bruno Marsan, Séguier, 2026. 576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

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Jadis, nos nuits étaient plus belles

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Monsieur Nostalgie se souvient des nuits sancerroises au New Rempart Club et de son patron, Jacky Fleuriet qui vient d’être honoré d’une statue de cire au musée Grévin. Notre chroniqueur du dimanche rappelle la place des discothèques dans l’éveil des campagnes françaises. Aujourd’hui, elles disparaissent peu à peu du paysage rural et notre monde déraille. Y aurait-il un lien de causalité ?


Les filles s’appelaient Valérie ou Sandrine. On buvait des gin fizz à la paille. Les garçons gardaient leur blouson d’aviateur en cuir durant toute la nuit, malgré une chaleur étouffante et une sudation extrême. « Should I Stay or Should I Go » était remixé en version dance music. Pour les slows, le DJ préférait les classiques Richard Sanderson et Hotel California, il connaissait ses habituées. Dans un rayon de trente kilomètres, voire cinquante, les divertissements du samedi soir étaient rares dans cette bande frontière entre le Cher et la Nièvre. Il fallait un dérivatif à la mélancolie des territoires excentrés et à l’engourdissement des corps.

La province diffusait un ennui certain et les fins d’adolescence nous paraissaient particulièrement longues. L’obtention du permis de conduire était plus désirée et prisée qu’une place dans une bonne classe préparatoire de l’Académie Orléans-Tours. Le papier rose était un accessit à une forme de liberté. La boîte se trouvait presque à flanc de côteaux, proche de la Loire sauvage, au-dessous du camping et des courts de tennis en quick, dans une zone isolée qui aurait pu être classée Natura 2000. En pleine journée, nous n’aurions pas remarqué sa présence presque banale. Ce bâtiment quelconque révélait sa vraie nature fantasmagorique et son pouvoir d’ensorceler les esprits, seulement après les douze coups de minuit. Le climax se situant aux alentours de 2 heures du matin. Cette boîte accaparait toutes nos pensées extra-scolaires et plus encore. C’était une source, un mausolée, on la visitait comme Lascaux ou Lourdes, avec componction et excitation. On y arrivait après avoir vaincu un enchâssement de routes désertes et de villages endormis. Bien que mineurs, nous avions l’autorisation parentale de nous y rendre, comme si le « Rempart » avait une valeur éducative et ne présentait aucun danger. Sans son existence, les semaines au lycée – beaucoup d’entre nous étaient internes – auraient été d’une fadeur gouvernementale. Intolérable. On s’y donnait donc rendez-vous pour s’amuser, pour faire des rencontres et accessoirement pour danser.

A relire: La fin du Macumba

Au pays du sauvignon et de l’appellation, le « Rempart » portait bien son nom. Nous étions totalement hermétiques au sérieux d’une nation qui voulait faire de nous au mieux des ingénieurs en informatique ou des professeurs d’histoire-géo, des électeurs dociles croyant à la Grande Europe marchande et à la télé privée. Seule la fête entre copains avait un intérêt dans nos jeunes vies d’alors. Le reste, les études, le boulot, les parents et l’argent, ne pouvait rivaliser avec l’attraction du « Rempart ». Le nom « Rempart » revenait sans cesse dans nos conversations. C’était une sorte de boussole. Evidemment, si nous avions potassé nos manuels d’école avec autant de soin que l’on préparait nos sorties, nous serions aujourd’hui à la tête de l’état. « Le Rempart » cristallisait nos hormones et brouillait les ondes de notre cerveau disponible. Il fut notre principale raison de vivre entre 15 et 18 ans. Tu as vu qui était au Rempart le week-end dernier ? Faites ce que vous voulez, mais, moi je vais au Rempart. Franchement, vous n’allez pas louper l’anniversaire du Rempart, Nathalie Baye et Jean Lefebvre sont annoncés, on dit que les jumeaux Noël de M6 seront là et aussi Annie Pujol. Cette année, la soirée est parrainée par un cigarettier ou une marque d’alcool, ils donneront des briquets et des pin’s !

Début février 2026, par la Presse Quotidienne Régionale, en l’espèce le Berry Républicain et la Voix, organes essentiels à la transmission de l’information départementale, j’ai appris que Jacky Fleuriet, figure locale, surnommé « le roi de la nuit », aurait dorénavant droit à sa statue de cire au musée Grévin aux côtés du chanteur Vianney. Par une habileté et un sens de la convivialité, qualités qu’ont naturellement les seigneurs de la nuit, il a réussi là, un coup de maître. J’en ai eu les larmes aux yeux.

Un patron de boîte à Grévin et pourquoi pas, demain à l’Elysée, mon espoir civique renaissait. Alors, je me suis souvenu. C’était au tout début des années 1990, nos avions fait notre arrivée au volant d’une 205 GTI achetée d’occasion. Blanche et passablement rincée. Elle hoquetait. La troisième passait mal et le tissu des sièges s’effilochait. Mon ami, Alexandre, prudent conducteur l’avait acquise sur un coup de tête, après un travail agricole harassant dans le détassage des pommiers. Il portait cette année-là, une étrange écharpe blanche à la manière de José Artur ou de Claude Nougaro, qui le vieillissait de trois ans. Nous lui avions vivement déconseillé un tel attribut. Il n’en démordit pas. Il y avait ce jour-là, avec nous, Olivier le grand fan de BD, une bible, Christophe, le sportif de la bande qui abattra plus tard le chrono d’un marathon en 2 h 30 mn et Denis, faux air de Patrick Bruel blond et déjà charmeur commercial hors-pair. Je nous revois, tous ensemble, entrant dans l’établissement, et patientant dans une pièce recouverte de photos. Toutes les gloires des années 1980 étaient passées par Sancerre. Au « Rempart », Jacky a accueilli tout le show-biz français, Johnny, Gainsbourg, Yannick Noah et tant d’autres. Il était là, affable et professionnel, derrière son comptoir. Devant lui, la salle était bondée, les filles étaient jolies. Nous n’avions aucune responsabilité à ce moment-là, nous n’avions même pas effectué notre service militaire. Et c’était peut-être ça le bonheur.

Les tendresses de Zanzibar

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Tendre est la province

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Le mort, la cause et la guerre civile

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Encore chaud, le cadavre de Quentin Deranque, mort sous les coups de l’extrême gauche la semaine dernière à Lyon, était un territoire très disputé par des camps idéologiques antagonistes.


Il y a des morts qui ne meurent pas seuls. Ils tombent dans un fracas de récits, de slogans, de silences calculés et de colères instrumentalisées. Quentin est de ceux-là. À peine son nom prononcé que déjà il disparaissait sous la poussière des interprétations. Non pas effacé, mais dissous — dissous dans cette guerre symbolique où chaque camp cherche moins la vérité que la confirmation de sa propre innocence.

Il n’y a plus de morts innocents dans un monde qui a perdu le sens de l’innocence. Il n’y a que des morts utiles ou inutiles, récupérables ou embarrassants, glorifiés ou relégués. Quentin, lui, fut immédiatement assigné : militant pour les uns, victime pour les autres, prétexte pour presque tous. Son corps devint un territoire disputé.

Autour de ce drame, les silhouettes familières apparurent : militants exaltés, responsables politiques prudents ou véhéments, organisations antifascistes, groupes radicaux, et cette rumeur souterraine qui traverse désormais la France — rumeur d’une guerre qui ne dit pas encore son nom mais dont chacun pressent l’approche.

L’esprit totalitaire qui ne meurt pas

On avait cru, naïvement, que les totalitarismes du XXᵉ siècle avaient emporté avec eux leur poison. On avait imaginé que l’Europe, vaccinée par ses catastrophes, saurait reconnaître les signes avant-coureurs de la haine organisée. C’était oublier que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une tentation anthropologique, une manière d’habiter le monde en simplifiant la complexité, en désignant l’ennemi, en promettant le salut.

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Cet esprit n’a pas disparu. Il a mué. Il a changé de langue, de drapeaux, de mythologies. Il s’est disséminé dans les marges, puis dans les centres, se nourrissant des humiliations, des frustrations et des ressentiments qui accompagnent toute modernité blessée.

Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la modernité fut vécue comme une défaite. Défaite militaire, économique, symbolique. La promesse de l’émancipation se transforma en expérience d’humiliation. Les régimes autoritaires étouffèrent l’espoir ; la corruption rongea la confiance ; la jeunesse grandit dans l’impression d’une dignité volée. De ce terreau naquirent des idéologies de revanche, de pureté, de restauration.

Mais ce qui aurait pu demeurer une tragédie locale devint, par les migrations, les échanges et la mondialisation des imaginaires, une composante de la crise occidentale elle-même.

L’importation des blessures et la solitude occidentale

L’Occident, déjà fatigué de lui-même, s’est trouvé confronté à des blessures qui n’étaient pas les siennes, mais qu’il devait accueillir. Dans certains quartiers relégués, la marginalité sociale s’est doublée d’une quête identitaire. L’humiliation collective s’est traduite en colère diffuse.

Mais la colère ne suffit pas à produire une idéologie. Il lui faut des mots, des récits, des interprètes. C’est ici qu’apparaît la seconde figure de notre drame : celle des frustrés.

Les frustrés, prêtres d’une nouvelle religion

Ils ne manquent de rien, sinon d’un ennemi. Ils vivent dans l’abondance relative des sociétés occidentales mais éprouvent cette abondance comme une faute. Ils parlent le langage de la morale, mais c’est une morale saturée de ressentiment. Ils n’ont pas le statut et le pouvoir qu’ils pensent mériter. Ils se rêvent justiciers d’une histoire qu’ils n’ont pas vécue, héritiers d’une culpabilité qu’ils amplifient jusqu’à l’ivresse.

Journalistes, universitaires, militants, activistes : ils ont trouvé dans la cause palestinienne ce que toute religion séculière cherche — un récit simple, une victime pure, un coupable identifiable. La Palestine est devenue pour eux bien plus qu’un territoire : un symbole total, une métaphore du monde, une clé d’interprétation universelle.

Ils y ont vu l’occasion d’unir les luttes, de relier l’anticolonialisme à l’antiracisme, la critique du capitalisme à celle de l’Occident lui-même. Et, dans ce récit, Israël devint non pas un État parmi d’autres, mais l’incarnation du mal historique.

© Franck Derouda/SIPA

La jonction : musulmans et frustrés

Ainsi s’est formée une alliance étrange. Les musulmans de l’immigration apportaient la blessure, l’émotion, la colère. Les frustrés fournissaient les mots, les concepts, la dramaturgie morale. Ensemble, ils constituèrent un bloc symbolique où la cause palestinienne devint le langage commun d’une contestation globale.

Pour les uns, elle était mémoire et identification ; pour les autres, justification et horizon. La Palestine devint une patrie imaginaire partagée, une cause capable de fédérer les humiliations réelles et les frustrations idéologiques. Dans cette fusion, la complexité du conflit disparut. Restèrent les images, les slogans, la certitude d’une innocence et la désignation d’un coupable. La cause cessa d’être politique pour devenir identitaire.

La France comme théâtre secondaire

La France, pays fatigué de ses querelles mais incapable de s’en défaire, offrit à cette dynamique un terrain fertile. Les universités, les réseaux militants, certaines organisations politiques — dont au premier chef La France insoumise — participèrent, parfois consciemment, parfois par mimétisme moral, à cette sacralisation.

La cause palestinienne devint un marqueur de pureté idéologique. La critique se fit soupçon. Le doute devint trahison. Et dans ce climat, les tensions locales prirent une dimension symbolique disproportionnée.

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La mort de Quentin n’est pas un épisode du conflit israélo-palestinien. Pourtant, elle s’inscrit dans ce climat saturé d’affrontement moral. Les camps sont déjà constitués ; les récits sont prêts ; les morts sont assignés.

La logique totalitaire sous masque moral

Ce qui se joue ici n’est pas le retour des totalitarismes historiques, mais la réactivation de leur logique intime : simplification, sacralisation, désignation de l’ennemi. Le progressisme moral sert de masque à une dynamique d’exclusion. La compassion devient instrument de guerre symbolique. La justice se transforme en vengeance morale.

La figure du sioniste, de l’élite occidentale, du réactionnaire fonctionne comme l’ennemi nécessaire. Non plus adversaire politique, mais obstacle moral à l’avènement du monde juste. Dès lors, la confrontation cesse d’être débat ; elle devient nécessité.

Le mort comme avertissement

La mort de Quentin n’a fait que révéler. Révéler la fracture des récits, la fatigue démocratique, la montée d’une haine froide qui se nourrit autant du ressentiment social que de la pureté morale. Son nom restera peut-être comme celui d’un mort de plus dans une longue série. Mais il aura été, un instant, un miroir.

Un miroir tendu à une société qui ne sait plus pleurer ses morts sans les transformer en arguments. Un miroir où l’on voit se refléter la tentation de la guerre civile symbolique, prélude possible à d’autres violences.

La nuit et le devoir de lucidité

Il ne s’agit pas de nier les injustices ni de condamner toute solidarité. Il s’agit de refuser la sacralisation des causes et la diabolisation des adversaires. De rappeler que la démocratie ne survit pas à la disparition du réel sous la morale. Qu’elle exige la nuance, le doute, la responsabilité.

Mais ces vertus sont fragiles. Elles demandent du courage — un courage devenu rare dans un monde où la pureté morale offre le confort de l’appartenance. La nuit ne tombe pas d’un coup. Elle s’installe, lentement, dans les esprits avant de gagner les rues. Et peut-être sommes-nous déjà dans ce crépuscule où les morts ne reposent plus en paix parce que les vivants ont besoin d’eux pour continuer la guerre.

La société malade

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Les soldats du silence

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.

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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué  le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.

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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.

Il était une fois Pallywood

Pour l’inventeur du concept d’islamo-gauchisme, les images trompeuses du « petit Mohamed », s’apparentent, par leur charge antisémite, aux « Protocoles des sages de Sion » et à l’affaire Dreyfus. Quant aux nombreux journalistes qui ont préféré les relayer sans distance critique, ils nous informent sur le corporatisme dévastateur de leur profession.


Alimentée par des manipulations médiatiques et des mensonges répétés en boucle, l’opinion publique mondiale s’est globalement retournée contre Israël après le 7 octobre 2023.

Accusations d’épuration ethnique, d’apartheid, de famine et de génocide : ces mots portent un poids et une symbolique, ainsi qu’une lourde charge émotionnelle dans l’inconscient collectif.

Mais ce ne sont que des mots, des concepts destinés à alimenter les imaginaires.

Alors que les « deep fake » pullulent sur les réseaux sociaux et que l’intelligence artificielle permet de produire des images plus vraies que nature, le « martyr » de Mohamed al-Dura, fabriqué et offert gratuitement au monde entier par France 2 le 30 septembre 2000, reste l’image la plus dévastatrice jamais créée pour délégitimer l’État d’Israël.

Un drapeau israélien est brûlé devant une fresque en référence à l’affaire Al-Durah, lors d’un rassemblement de la section médicale du Basij à Téhéran, avril 2004. Mehdi Ghasemi/Isna

Le 7 octobre 2023, les contempteurs d’Israël ont republié la photo du « petit Mohamed » pour justifier le pogrom.

En 2002, Daniel Pearl avait été égorgé au Pakistan avec en arrière-plan l’image iconique de France 2.

Le 12 octobre 2000, deux soldats israéliens étaient lynchés et démembrés à Ramallah pour venger l’enfant prétendument tué douze jours plus tôt.

Juste après la diffusion du reportage de France 2, Catherine Nay déclarait sur Europe 1 : « La mort de Mohamed annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le ghetto de Varsovie. »

Le mensonge al-Dura, étendard mythique de la guerre médiatique contre Israël et les Juifs

L’image de Mohamed al-Dura occupe une place centrale dans la guerre médiatique qui, puisant dans les vieux mythes antijuifs, accompagne le conflit israélo-palestinien. Présenté comme un enfant palestinien tué par des tirs israéliens, le « petit Mohamed » a été érigé en icône médiatique planétaire dès sa diffusion par France 2. Le reportage a fonctionné comme une rumeur visuelle dont la force persuasive venait autant de l’image que du commentaire qui l’orientait : un récit simpliste de « victimes palestiniennes innocentes » et de « bourreaux israéliens » conforme aux attentes idéologiques du public et de certains politiques.

Cette image a immédiatement été intégrée à une propagande fondée sur un archétype ancien dérivé de celui du diable, le principe du mal : celui du « Juif cruel, homicide » animé de pulsions sanguinaires, héritier des accusations chrétiennes de déicide et de crimes rituels de prétendus « enfants martyrs », sanctifiés ou canonisés à l’issue de certaines affaires médiévales.

Dans la dernière version de la démonologie antijuive, ce sont « les sionistes », en tant que catégorie groupale mythique, qui incarnent de la façon la plus pure le principe du mal où l’ennemi absolu s’incarne dans une catégorie mixte : le « judéo-croisé » ou l’« américano-sioniste ».

Cette charge symbolique a donné au reportage de France 2 une puissance émotionnelle exceptionnelle, transformant une séquence télévisée en un mythe politique sloganisé, intégré dans les appels au djihad.

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L’image est devenue le catalyseur de la seconde Intifada au début des années 2000 : dans l’opinion internationale, elle a été perçue comme la preuve de la « cruauté sioniste » et a réactivé des stéréotypes antijuifs en alimentant l’indignation et des appels à la vengeance et au djihad mondial, un an avant les attentats du 11 septembre 2001. Cette image a paru confirmer l’une des affirmations récurrentes des dirigeants d’Al-Qaïda, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains tuent intentionnellement les musulmans, ce qui justifiait le déclenchement du « djihad défensif », impliquant l’obligation pour tout musulman de combattre tous les « ennemis de l’islam ».

L’Autorité palestinienne, mais aussi de nombreux médias, des organisations politiques et des mouvements islamistes ont exploité l’image en transformant Mohamed en martyr emblématique. Des timbres, des monuments, des programmes télévisés, des écoles et des manuels scolaires ont été consacrés à sa mémoire.

Un reportage rapidement contesté

Pourtant, peu après la diffusion du reportage de France 2, de nombreuses interrogations sont apparues : absence de sang sur les « victimes », incohérences balistiques et contradictions du caméraman palestinien ayant filmé la scène. La puissance accusatoire du reportage était en fait donnée par le montage et le commentaire de Charles Enderlin.

Plusieurs enquêtes – notamment celles de Nahum Shahaf, de Stéphane Juffa, d’Esther Schapira, de Gérard Huber et de Philippe Karsenty – ont contribué à mettre en doute le reportage, puis sont arrivées à la même conclusion : le reportage de Charles Enderlin n’était pas authentique. De plus, les rushes de France 2 projetés à la cour d’appel de Paris en novembre 2007 ont confirmé que les séquences filmées par le caméraman de France 2 étaient manifestement jouées et que l’enfant, supposé mort, bougeait après la « scène fatale ». L’icône victimaire al-Dura s’est transformée en « affaire al-Dura » lorsqu’en 2004, Philippe Karsenty a qualifié de « supercherie » le reportage de Charles Enderlin, responsable du montage et du commentaire accusatoire sur les images diffusées. Poursuivi pour diffamation, Philippe Karsenty fut d’abord condamné en 2006, puis relaxé en 2008. Cet arrêt, très commenté à l’étranger, a largement été passé sous silence en France, où s’est déployée une solidarité corporatiste autour de Charles Enderlin, journaliste-martyr dont il fallait défendre l’honneur. Une pétition « Pour Charles Enderlin », signée par des centaines de journalistes et de personnalités politiques, illustra la fermeture du milieu médiatique à la critique : plutôt que de débattre des faits, on a préféré les disqualifier par amalgames et par diffamation.

D’autres, bien moins nombreux – notamment Élie Barnavi, Richard Prasquier et Élisabeth Lévy –, ont progressivement fait évoluer leur analyse face aux incohérences du récit initial. Conscients de la nécessité de parvenir à un examen dépassionné et indépendant des images, et de l’affaire en général, ils se sont heurtés aux stratégies dilatoires de la chaîne publique et de ses soutiens. Ce n’est finalement qu’en 2008 qu’a commencé à être admis dans l’espace public français le fait que le reportage al- Dura était vraisemblablement le produit d’une mise en scène.

Charles Enderlin a-t-il été l’« idiot utile » de cette affaire ?

Sous la pression idéologique de la seconde Intifada, le journaliste de France 2 aurait-il interprété les images à travers une grille de lecture manichéenne opposant soldats israéliens « bourreaux » et Palestiniens « victimes innocentes » ?

C’est ainsi que confronté aux incohérences de son reportage, Charles Enderlin avait répondu : « Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. »

L’impunité des intouchables

L’affaire al-Dura a aussi révélé le fonctionnement d’un système médiatique français conformiste et idéologiquement orienté, plus soucieux de défendre la réputation de Charles Enderlin que d’établir la vérité. Au cœur de ce système se trouve une caste d’« intouchables » médiatiques, protégée par des réactions automatiques et une connivence professionnelle. Le premier réflexe du lobby des intouchables consista à ne pas réagir, à faire silence, pour étouffer les voix dissidentes.

Au lieu de répondre aux arguments avancés par les contradicteurs, et de revenir scrupuleusement aux faits pour discuter des hypothèses et des interprétations possibles, ils lancèrent une campagne de diffamation contre l’intrus en le réduisant, par un amalgame polémique, à n’être que le suppôt conspirateur d’un groupe diabolisé (« sioniste » ou « d’extrême droite »).

Pourtant, on ne saurait mettre sur le même plan l’action menée au grand jour par un individu, Philippe Karsenty, pour dénoncer une imposture médiatique et l’action d’un groupe informel mais puissant pour étouffer la voix contestataire du dissident par tous les moyens disponibles ; du silence médiatique à la poursuite devant les tribunaux, en passant par les attaques personnelles. Karsenty s’est en effet engagé dans l’analyse critique et la dénonciation de deux opérations scandaleuses : la mise en scène de la « mort du petit Mohamed », opération de propagande réussie, et l’action concertée d’un réseau de journalistes pour empêcher que la vérité soit faite sur cette mise en scène.

En France, il existe une raison des médias qui n’a rien à envier à la raison d’État.

Cette raison des médias se manifeste de la plus simple façon par l’exercice du terrorisme intellectuel, qui vise à tuer socialement tout contradicteur public d’un journaliste, lorsque le contradicteur, simple citoyen, n’appartient pas à la caste journalistique.

Le premier journaliste venu, qui ne cesse d’entendre le refrain de la « liberté de la presse condition de la démocratie », finit par y croire, puis, insensiblement, se met à croire qu’il incarne la liberté de penser. Le critiquer revient à s’attaquer à la liberté de la presse et, par voie de conséquence, au régime démocratique.

Supposé infaillible, le journaliste est toujours innocent, quelles que soient ses affirmations non fondées, ses enquêtes bâclées, ses accusations mensongères, ses dénonciations calomnieuses. Il n’est jamais vraiment tenu pour responsable de ses erreurs et de ses fautes. Or, le pouvoir de nuisance du journalisme est sans pareil, en raison d’une asymétrie de principe entre le journaliste peu scrupuleux, voire diffamateur, et sa victime.

Pourquoi se gêner avec un citoyen sans qualités lorsqu’on procède ainsi avec les plus hauts responsables politiques qui ont pourtant, quant à eux, des moyens de rétorsion ?

Analogies avec l’affaire Dreyfus et les « Protocoles des sages de Sion »

Historiquement, l’affaire al-Dura n’est pas sans rappeler l’affaire Dreyfus et celle des « Protocoles des sages de Sion » où une falsification à forte charge émotionnelle devient un mythe mondialisé résistant aux démentis. Ce sont effectivement des faux fondés sur des stéréotypes antijuifs fabriqués, exploités et largement diffusés, malgré les preuves contraires, pour accuser de façon mensongère et accabler injustement un Juif, Dreyfus, les Juifs et les « judéo-maçons » avec les « Protocoles », ou l’État des Juifs et les sionistes, et par extension, les Juifs du monde entier, dans le cas de l’affaire al-Dura.

Les antidreyfusards défendaient l’infaillibilité de l’armée et de ses officiers qui œuvraient au service de l’État. La pétition pro-Enderlin était un réflexe corporatiste destiné à protéger la croyance qu’un journaliste œuvrait nécessairement au service de la vérité et qu’il ne pouvait pas se tromper… ou, pire, nous tromper.

Dans l’affaire Dreyfus, comme avec l’affaire al-Dura, une bonne partie des élites françaises se fit complice de la fabrication, ou de la protection, d’un faux antisémite et les faussaires utilisèrent la loi contre la diffamation pour essayer de réduire au silence leur principal critique, Émile Zola.

Ceux qui se lancèrent dans le combat paraissaient isolés autant que vulnérables dans leur quête de justice et de vérité. Et pourtant, le courage et la lucidité militante d’un petit groupe de citoyens déterminés ont fini par vaincre toutes les puissances sociales coalisées, l’état-major, l’armée et l’Église. Un contre-pouvoir animé par des idéaux a détruit le système bâti par les faussaires et leurs complices, suivis par les conformistes.

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L’exemplarité de « l’Affaire » tient à son heureuse issue, au terme d’un difficile combat pour la vérité. Une fois celle-ci établie et reconnue, la possibilité s’ouvrit enfin de rendre justice à l’innocent faussement accusé et gravement diffamé. Ce combat fut mené par des lutteurs solitaires mus avant tout par le désir de vérité, et il a lui-même fait tradition en France : d’Émile Zola et Charles Péguy à Claude Lanzmann et Serge Klarsfeld, en passant par Marc Bloch. Sans oublier le père Desbois.

Dans l’affaire al-Dura, contrairement à l’affaire Dreyfus, le Juif innocent injustement accusé n’est pas un individu, c’est un être collectif : les Israéliens, diabolisés à travers leur armée polémiquement construite comme tueuse d’enfants palestiniens ou arabo-musulmans, et, plus largement, les « sionistes », c’est-à-dire les Juifs, pour tous leurs ennemis.

La comparaison avec l’affaire Dreyfus appelle en outre à réfléchir sur la nature du pouvoir abusif qui, dans l’affaire al-Dura, s’oppose à l’établissement de la vérité sur les faits. Ce pouvoir composite n’est plus celui de l’armée alliée à l’Église sur fond d’antisémitisme assumé, c’est celui d’une partie du monde médiatique et de la classe intellectuelle, défendant des intérêts corporatistes sur fond d’antisionisme plus ou moins radical, et plus ou moins assumé.

En 2026, plus d’un siècle après la démonstration philologique que les « Protocoles des sages de Sion » étaient un faux, des centaines de millions d’individus, dans le monde, croient toujours à leur authenticité et sont persuadés que ce document révèle la satanique « conspiration juive internationale », devenue le terrifiant « complot sioniste mondial ». On n’a donc pas à s’étonner du fait que des millions d’individus, dans le village planétaire, croient toujours que le reportage al-Dura est le fidèle enregistrement d’un événement réel et qu’il révèle en outre la nature criminelle des « sionistes ».

Le contexte idéologique a changé, mais les stéréotypes négatifs demeurent. Ceux qui ont fait circuler la rumeur selon laquelle Philippe Karsenty était un agent des services secrets israéliens, c’est-à-dire un « traître » travaillant pour l’étranger, ont fait renaître la principale accusation antidreyfusarde. Le capitaine Dreyfus était accusé d’une façon mensongère de « trahir la France », le franc-tireur Karsenty est accusé de trahir France 2, érigée en source de vérité.

L’image incontrôlée est devenue une arme létale

Cette affaire révèle un phénomène plus large : la facilité avec laquelle des images non vérifiées peuvent devenir des armes symboliques dans les conflits contemporains. Elle met en lumière les failles déontologiques de certains médias, l’instrumentalisation systématique de la cause palestinienne par divers groupes politiques et religieux, et l’impact international d’une narration non étayée. Pour certains analystes, l’affaire al-Dura accommode à la propagande antijuive moderne l’accusation de meurtre rituel, réactivant des stéréotypes archaïques dans un langage pseudo-politique.

En définitive, l’affaire al-Dura démontre comment un reportage télévisé, non vérifié et interprété hâtivement, a pu nourrir un récit globalisé où Israéliens et Juifs sont assimilés au mal absolu. Cette mystification médiatique, largement relayée, a eu des conséquences réelles : violences antijuives, légitimation de crimes terroristes et polarisation accrue du conflit. Elle reste un cas d’école sur la responsabilité journalistique et sur la puissance des images dans la construction de mythes politiques contemporains.

D’où l’importance d’établir et révéler de manière indiscutable que le reportage de Charles Enderlin n’était qu’une pure et simple mise en scène.


Pour en savoir plus, voir Pierre-André Taguieff : La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010 ; Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme), Paris, Hermann, 2020 ; Les Protocoles des sages de Sion des origines à nos jours, Paris, Hermann, 2024.

Pâté en croûte, le retour…

Le monde entier nous l’envie.


Tout n’est donc pas foutu au royaume de la gastronomie patrimoniale franco-française ! Voilà que le cher vieux pâté en croûte fait son grand retour dans les assiettes et la faveur de nos concitoyens. Comme dirait l’autre : symboliquement au moins, ça nous cause !

Reconquête gastronomique

Les dictatures véganisantes, diététisantes, écologisantes, toutes plus culpabilisantes les unes que les autres n’auront finalement pas eu sa peau. On s’en réjouit. Car voilà bien aussi, du même coup, que la traditionnelle expression « casser la croûte » retrouve des couleurs, reprend tout son sens. Il y avait bien sûr celle du pain, de croûte, mais elle aussi était ces dernières décennies en grave perte de vitesse face à la déferlante du paveton tout mou du burger et du très pâteux sandwich SNCF.

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La reconquête culturelle par la bouffe, nos élites n’y avaient pas pensé. Les populations, si. (Il est toujours sain, en prétendue démocratie, que le dernier mot revienne au peuple, n’est-ce pas…)

La résurgence du pâté en croûte, c’est le retour d’un plat de résistance. Doublement, en fait. Plat de résistance parce que, mine de rien, ça tient au corps. Résistance surtout parce que cette réhabilitation m’a tout l’air d’une sorte de pied de nez adressé à cette bien-bouffance qui est à nos estomacs ce que la bien-pensance est à nos neurones. Inutile, je pense, de développer…

On le croyait ringard…

Un reportage de TF1 dans le 13 heures de ce 18 février se faisait l’écho en effet, de cette remontada inattendue.

De grands chefs parlent à présent dudit pâté avec des étoiles (Michelin) dans les prunelles. Des artisans charcutiers malins en font leur cheval de bataille pour s’imposer sur les étals et les rayons partout en France. Sous la croûte, ils osent des saveurs nouvelles, nous apprend-on. Bon. Pour ma part, je m’en tiendrai à ce qu’y fourraient ma grand-mère et surtout – n’en ayant probablement pas terminé avec mon Œdipe – ma chère maman.

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Cela dit, j’en suis à présent à envisager de monter une pétition nationale afin que le pâté en croûte à la française soit inscrit au patrimoine culturel universel des Nations Unies, enfin ce genre de truc, comprenez-vous. Encore faudrait-il pour cela que nous sachions nous en réapproprier la maîtrise, car, figurez-vous, lors des cinq derniers championnats du monde de la spécialité, ce sont des chefs japonais qui l’ont emporté. Voulez-vous que je vous dise : j’en ai ri jaune…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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«Ô toi, l’étranger qui passe, va dire aux Spartiates…»

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Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.

Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.

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Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…

Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ;  que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute … 

Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes. 

A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025

Les spartiates

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Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

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Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?


Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.

La mise en place du néolibéralisme

Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.

Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?

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À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.

Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.

Le néolibéralisme à la conquête du monde

Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.

Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.

L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.

Singapour, 37e économie mondiale, devant la Belgique. DR.

Du communisme au néolibéralisme

Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.

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À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.

L’Occident néolibéral

Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.

Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.

Le bouc émissaire

Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.

Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.

D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.

🎙️ Podcast: Mort de Quentin, la violence est d’extrême-gauche

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Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


La mort tragique du jeune Quentin Deranque devrait susciter une indignation sans limite non seulement devant cet assassinat, mais aussi devant les réactions de certains politiques et dans certains médias qui consistent à dire : « Certes, c’est tragique, mais l’extrême-droite fait pire et depuis des années ».

Il est clair aujourd’hui que la vraie violence est d’extrême-gauche. Ce sont les militants d’extrême-gauche qui pensent que la violence doit remplacer le débat comme la forme principale de l’interaction politique. Ces militants, ainsi que les politiques qui les cautionnent, sont profondément anti-républicains. Les élus et les dirigeants LFI, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Delogu, qui ont pris la parole pour valider ou excuser les actions de ces militants, en payeront sûrement le prix lors des prochaines élections.

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En revanche, Jordan Bardella a fait preuve de sagesse en recommandant aux élus et militants du RN de ne pas assister à la marche en hommage à Quentin qui aura lieu samedi 21 février à Lyon. Cette marche, qui n’a pas été organisée par la famille de Quentin, présente certains risques concernant l’ordre public et des affrontements possibles qui pourraient justement ajouter à cette violence qu’il faut exclure de l’espace public.

Dans la situation actuelle, le président de la République porte une certaine responsabilité. Il a échoué à rassembler les Français et à instaurer une nouvelle ère de dialogue politique. A la place, il a ouvert un boulevard au Rassemblement national qui peut désormais se présenter comme le parti des valeurs républicaines, analyse Philippe Bilger. Écoutez 👇

École: quand l’esclavage et la colonisation deviennent les seuls marqueurs de l’histoire de France

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A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.



Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.

Soyons sérieux

Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.

Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.

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La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.

Le droit à la continuité historique bafoué

Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.

Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.

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L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.

Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.

Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.

Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.

Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.

La Grande Garderie

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Un Rocky littéraire

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Un underdog, titre du premier roman de Bruno Marsan, est un perdant, un loser. Ce livre en forme d’uppercut devrait mettre K.-O. le monde des lettres.


Underdog est un grand roman. Un roman picaresque et un roman d’apprentissage, un roman existentiel et un roman politique, un roman sur la littérature et le cinéma, sur les vices et les vertus, sur le passé et le présent. On pourra qualifier son esthétique de « baroque », car il ne répond pas à la ligne claire qu’aiment les sots de l’édition, lesquels n’ont pas d’autre ambition que de plaire aux sots du divertissement. Underdog prend la tête, le cœur, l’esprit. Tout y passe, des Pyrénées à New York, de Paris à Montpellier. Toutes les classes sociales sont présentes, les riches comme les pauvres.

Bruno Marsan déboule dans la vie littéraire française avec un chef-d’œuvre. Je n’ignore pas que le mot est galvaudé, et que tous les mois, il sert à retenir par le manche les lecteurs récalcitrants et ennuyés. On ne me la fait pas, pensent-ils. Je les comprends. Mais attendez, attendez. Lisez encore un peu.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Affranchissez-vous!

Underdog raconte l’enfance de Richard Moreira, dans un hameau du Béarn primitif : « Nous n’aurions pu espérer vivre plus près des nuages, ni plus loin de la civilisation urbaine ; et nul n’aurait pu se vanter d’être si proche des orages, ni de la nuit, qui tombait d’un seul coup, au milieu de l’après-midi, dans un tranchant de hache. » Richard grandit auprès de sa grand-mère, Jo, une vieille édentée, silencieuse, qui, le soir, gratte le dos de l’enfant taiseux pour qu’il s’endorme. Marsan décrit, avec précision et panache, l’éveil de la vie, le monde qui entoure l’enfant, les vaches « évasées en forme de lyre » puis, plus tard, les camarades de classe. À l’âge adulte, Moreira quitte la France pour New York, grâce à un Vautrin des temps modernes. Après un Proust rural, un Balzac américain ; et pour finir, dans l’ultime partie du roman : le passage des ans. Que sont mes amis devenus ?

À la vie de cet underdog français, répond, en écho, celle de Sylvester Stallone, l’underdog américain. Je n’avais (honte à moi !) jamais vu Rocky, je me suis précipité, dès la fin du roman, sur le film de Stallone. Des deux côtés de l’Atlantique, deux prolétaires relèvent la tête, grâce à l’esprit et à l’écriture. L’épigraphe du roman est de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie. »

Underdog est du même tonneau, de la même verve que les romans de Philip Roth. Quoi ? il existe de tels écrivains en France ? La publication de ce roman sera un test : si le petit monde qui se passionne pour la littérature (éditeurs, critiques, journalistes, lecteurs) passe à côté d’Underdog, la preuve sera donnée que la France n’est plus un pays littéraire. Nous serons bientôt fixés.

Underdog, Bruno Marsan, Séguier, 2026. 576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

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Jadis, nos nuits étaient plus belles

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Image d'illustration Unsplash.

Monsieur Nostalgie se souvient des nuits sancerroises au New Rempart Club et de son patron, Jacky Fleuriet qui vient d’être honoré d’une statue de cire au musée Grévin. Notre chroniqueur du dimanche rappelle la place des discothèques dans l’éveil des campagnes françaises. Aujourd’hui, elles disparaissent peu à peu du paysage rural et notre monde déraille. Y aurait-il un lien de causalité ?


Les filles s’appelaient Valérie ou Sandrine. On buvait des gin fizz à la paille. Les garçons gardaient leur blouson d’aviateur en cuir durant toute la nuit, malgré une chaleur étouffante et une sudation extrême. « Should I Stay or Should I Go » était remixé en version dance music. Pour les slows, le DJ préférait les classiques Richard Sanderson et Hotel California, il connaissait ses habituées. Dans un rayon de trente kilomètres, voire cinquante, les divertissements du samedi soir étaient rares dans cette bande frontière entre le Cher et la Nièvre. Il fallait un dérivatif à la mélancolie des territoires excentrés et à l’engourdissement des corps.

La province diffusait un ennui certain et les fins d’adolescence nous paraissaient particulièrement longues. L’obtention du permis de conduire était plus désirée et prisée qu’une place dans une bonne classe préparatoire de l’Académie Orléans-Tours. Le papier rose était un accessit à une forme de liberté. La boîte se trouvait presque à flanc de côteaux, proche de la Loire sauvage, au-dessous du camping et des courts de tennis en quick, dans une zone isolée qui aurait pu être classée Natura 2000. En pleine journée, nous n’aurions pas remarqué sa présence presque banale. Ce bâtiment quelconque révélait sa vraie nature fantasmagorique et son pouvoir d’ensorceler les esprits, seulement après les douze coups de minuit. Le climax se situant aux alentours de 2 heures du matin. Cette boîte accaparait toutes nos pensées extra-scolaires et plus encore. C’était une source, un mausolée, on la visitait comme Lascaux ou Lourdes, avec componction et excitation. On y arrivait après avoir vaincu un enchâssement de routes désertes et de villages endormis. Bien que mineurs, nous avions l’autorisation parentale de nous y rendre, comme si le « Rempart » avait une valeur éducative et ne présentait aucun danger. Sans son existence, les semaines au lycée – beaucoup d’entre nous étaient internes – auraient été d’une fadeur gouvernementale. Intolérable. On s’y donnait donc rendez-vous pour s’amuser, pour faire des rencontres et accessoirement pour danser.

A relire: La fin du Macumba

Au pays du sauvignon et de l’appellation, le « Rempart » portait bien son nom. Nous étions totalement hermétiques au sérieux d’une nation qui voulait faire de nous au mieux des ingénieurs en informatique ou des professeurs d’histoire-géo, des électeurs dociles croyant à la Grande Europe marchande et à la télé privée. Seule la fête entre copains avait un intérêt dans nos jeunes vies d’alors. Le reste, les études, le boulot, les parents et l’argent, ne pouvait rivaliser avec l’attraction du « Rempart ». Le nom « Rempart » revenait sans cesse dans nos conversations. C’était une sorte de boussole. Evidemment, si nous avions potassé nos manuels d’école avec autant de soin que l’on préparait nos sorties, nous serions aujourd’hui à la tête de l’état. « Le Rempart » cristallisait nos hormones et brouillait les ondes de notre cerveau disponible. Il fut notre principale raison de vivre entre 15 et 18 ans. Tu as vu qui était au Rempart le week-end dernier ? Faites ce que vous voulez, mais, moi je vais au Rempart. Franchement, vous n’allez pas louper l’anniversaire du Rempart, Nathalie Baye et Jean Lefebvre sont annoncés, on dit que les jumeaux Noël de M6 seront là et aussi Annie Pujol. Cette année, la soirée est parrainée par un cigarettier ou une marque d’alcool, ils donneront des briquets et des pin’s !

Début février 2026, par la Presse Quotidienne Régionale, en l’espèce le Berry Républicain et la Voix, organes essentiels à la transmission de l’information départementale, j’ai appris que Jacky Fleuriet, figure locale, surnommé « le roi de la nuit », aurait dorénavant droit à sa statue de cire au musée Grévin aux côtés du chanteur Vianney. Par une habileté et un sens de la convivialité, qualités qu’ont naturellement les seigneurs de la nuit, il a réussi là, un coup de maître. J’en ai eu les larmes aux yeux.

Un patron de boîte à Grévin et pourquoi pas, demain à l’Elysée, mon espoir civique renaissait. Alors, je me suis souvenu. C’était au tout début des années 1990, nos avions fait notre arrivée au volant d’une 205 GTI achetée d’occasion. Blanche et passablement rincée. Elle hoquetait. La troisième passait mal et le tissu des sièges s’effilochait. Mon ami, Alexandre, prudent conducteur l’avait acquise sur un coup de tête, après un travail agricole harassant dans le détassage des pommiers. Il portait cette année-là, une étrange écharpe blanche à la manière de José Artur ou de Claude Nougaro, qui le vieillissait de trois ans. Nous lui avions vivement déconseillé un tel attribut. Il n’en démordit pas. Il y avait ce jour-là, avec nous, Olivier le grand fan de BD, une bible, Christophe, le sportif de la bande qui abattra plus tard le chrono d’un marathon en 2 h 30 mn et Denis, faux air de Patrick Bruel blond et déjà charmeur commercial hors-pair. Je nous revois, tous ensemble, entrant dans l’établissement, et patientant dans une pièce recouverte de photos. Toutes les gloires des années 1980 étaient passées par Sancerre. Au « Rempart », Jacky a accueilli tout le show-biz français, Johnny, Gainsbourg, Yannick Noah et tant d’autres. Il était là, affable et professionnel, derrière son comptoir. Devant lui, la salle était bondée, les filles étaient jolies. Nous n’avions aucune responsabilité à ce moment-là, nous n’avions même pas effectué notre service militaire. Et c’était peut-être ça le bonheur.

Les tendresses de Zanzibar

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Tendre est la province

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Le mort, la cause et la guerre civile

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Contrairement aux prévisions des médias, les militants d'extrème droite ont marché pour rendre hommage à Quentin Deranque sans incident hier à Lyon © Laurent Cipriani/AP/SIPA

Encore chaud, le cadavre de Quentin Deranque, mort sous les coups de l’extrême gauche la semaine dernière à Lyon, était un territoire très disputé par des camps idéologiques antagonistes.


Il y a des morts qui ne meurent pas seuls. Ils tombent dans un fracas de récits, de slogans, de silences calculés et de colères instrumentalisées. Quentin est de ceux-là. À peine son nom prononcé que déjà il disparaissait sous la poussière des interprétations. Non pas effacé, mais dissous — dissous dans cette guerre symbolique où chaque camp cherche moins la vérité que la confirmation de sa propre innocence.

Il n’y a plus de morts innocents dans un monde qui a perdu le sens de l’innocence. Il n’y a que des morts utiles ou inutiles, récupérables ou embarrassants, glorifiés ou relégués. Quentin, lui, fut immédiatement assigné : militant pour les uns, victime pour les autres, prétexte pour presque tous. Son corps devint un territoire disputé.

Autour de ce drame, les silhouettes familières apparurent : militants exaltés, responsables politiques prudents ou véhéments, organisations antifascistes, groupes radicaux, et cette rumeur souterraine qui traverse désormais la France — rumeur d’une guerre qui ne dit pas encore son nom mais dont chacun pressent l’approche.

L’esprit totalitaire qui ne meurt pas

On avait cru, naïvement, que les totalitarismes du XXᵉ siècle avaient emporté avec eux leur poison. On avait imaginé que l’Europe, vaccinée par ses catastrophes, saurait reconnaître les signes avant-coureurs de la haine organisée. C’était oublier que le totalitarisme n’est pas seulement un régime : c’est une tentation anthropologique, une manière d’habiter le monde en simplifiant la complexité, en désignant l’ennemi, en promettant le salut.

A lire aussi, Gabriel Robin: Meurtre de Quentin: le point de détail de l’extrême gauche

Cet esprit n’a pas disparu. Il a mué. Il a changé de langue, de drapeaux, de mythologies. Il s’est disséminé dans les marges, puis dans les centres, se nourrissant des humiliations, des frustrations et des ressentiments qui accompagnent toute modernité blessée.

Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la modernité fut vécue comme une défaite. Défaite militaire, économique, symbolique. La promesse de l’émancipation se transforma en expérience d’humiliation. Les régimes autoritaires étouffèrent l’espoir ; la corruption rongea la confiance ; la jeunesse grandit dans l’impression d’une dignité volée. De ce terreau naquirent des idéologies de revanche, de pureté, de restauration.

Mais ce qui aurait pu demeurer une tragédie locale devint, par les migrations, les échanges et la mondialisation des imaginaires, une composante de la crise occidentale elle-même.

L’importation des blessures et la solitude occidentale

L’Occident, déjà fatigué de lui-même, s’est trouvé confronté à des blessures qui n’étaient pas les siennes, mais qu’il devait accueillir. Dans certains quartiers relégués, la marginalité sociale s’est doublée d’une quête identitaire. L’humiliation collective s’est traduite en colère diffuse.

Mais la colère ne suffit pas à produire une idéologie. Il lui faut des mots, des récits, des interprètes. C’est ici qu’apparaît la seconde figure de notre drame : celle des frustrés.

Les frustrés, prêtres d’une nouvelle religion

Ils ne manquent de rien, sinon d’un ennemi. Ils vivent dans l’abondance relative des sociétés occidentales mais éprouvent cette abondance comme une faute. Ils parlent le langage de la morale, mais c’est une morale saturée de ressentiment. Ils n’ont pas le statut et le pouvoir qu’ils pensent mériter. Ils se rêvent justiciers d’une histoire qu’ils n’ont pas vécue, héritiers d’une culpabilité qu’ils amplifient jusqu’à l’ivresse.

Journalistes, universitaires, militants, activistes : ils ont trouvé dans la cause palestinienne ce que toute religion séculière cherche — un récit simple, une victime pure, un coupable identifiable. La Palestine est devenue pour eux bien plus qu’un territoire : un symbole total, une métaphore du monde, une clé d’interprétation universelle.

Ils y ont vu l’occasion d’unir les luttes, de relier l’anticolonialisme à l’antiracisme, la critique du capitalisme à celle de l’Occident lui-même. Et, dans ce récit, Israël devint non pas un État parmi d’autres, mais l’incarnation du mal historique.

© Franck Derouda/SIPA

La jonction : musulmans et frustrés

Ainsi s’est formée une alliance étrange. Les musulmans de l’immigration apportaient la blessure, l’émotion, la colère. Les frustrés fournissaient les mots, les concepts, la dramaturgie morale. Ensemble, ils constituèrent un bloc symbolique où la cause palestinienne devint le langage commun d’une contestation globale.

Pour les uns, elle était mémoire et identification ; pour les autres, justification et horizon. La Palestine devint une patrie imaginaire partagée, une cause capable de fédérer les humiliations réelles et les frustrations idéologiques. Dans cette fusion, la complexité du conflit disparut. Restèrent les images, les slogans, la certitude d’une innocence et la désignation d’un coupable. La cause cessa d’être politique pour devenir identitaire.

La France comme théâtre secondaire

La France, pays fatigué de ses querelles mais incapable de s’en défaire, offrit à cette dynamique un terrain fertile. Les universités, les réseaux militants, certaines organisations politiques — dont au premier chef La France insoumise — participèrent, parfois consciemment, parfois par mimétisme moral, à cette sacralisation.

La cause palestinienne devint un marqueur de pureté idéologique. La critique se fit soupçon. Le doute devint trahison. Et dans ce climat, les tensions locales prirent une dimension symbolique disproportionnée.

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La mort de Quentin n’est pas un épisode du conflit israélo-palestinien. Pourtant, elle s’inscrit dans ce climat saturé d’affrontement moral. Les camps sont déjà constitués ; les récits sont prêts ; les morts sont assignés.

La logique totalitaire sous masque moral

Ce qui se joue ici n’est pas le retour des totalitarismes historiques, mais la réactivation de leur logique intime : simplification, sacralisation, désignation de l’ennemi. Le progressisme moral sert de masque à une dynamique d’exclusion. La compassion devient instrument de guerre symbolique. La justice se transforme en vengeance morale.

La figure du sioniste, de l’élite occidentale, du réactionnaire fonctionne comme l’ennemi nécessaire. Non plus adversaire politique, mais obstacle moral à l’avènement du monde juste. Dès lors, la confrontation cesse d’être débat ; elle devient nécessité.

Le mort comme avertissement

La mort de Quentin n’a fait que révéler. Révéler la fracture des récits, la fatigue démocratique, la montée d’une haine froide qui se nourrit autant du ressentiment social que de la pureté morale. Son nom restera peut-être comme celui d’un mort de plus dans une longue série. Mais il aura été, un instant, un miroir.

Un miroir tendu à une société qui ne sait plus pleurer ses morts sans les transformer en arguments. Un miroir où l’on voit se refléter la tentation de la guerre civile symbolique, prélude possible à d’autres violences.

La nuit et le devoir de lucidité

Il ne s’agit pas de nier les injustices ni de condamner toute solidarité. Il s’agit de refuser la sacralisation des causes et la diabolisation des adversaires. De rappeler que la démocratie ne survit pas à la disparition du réel sous la morale. Qu’elle exige la nuance, le doute, la responsabilité.

Mais ces vertus sont fragiles. Elles demandent du courage — un courage devenu rare dans un monde où la pureté morale offre le confort de l’appartenance. La nuit ne tombe pas d’un coup. Elle s’installe, lentement, dans les esprits avant de gagner les rues. Et peut-être sommes-nous déjà dans ce crépuscule où les morts ne reposent plus en paix parce que les vivants ont besoin d’eux pour continuer la guerre.

La société malade

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Les soldats du silence

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il y des moments comme ça, plus calmes ; on n’a pas envie de sortir. C’est l’hiver ; il fait gris et froid. Alors on ne sort pas. Résultat : en ce début de semaine, je me demandais sur qui, sur quoi j’allais écrire ma fichue chronique Les Dessous chics.

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Je m’en ouvris à la Sauvageonne qui, plus d’une fois, m’a tiré de l’embarras. Elle secoua sa crinière de jeune lionne ; je pris quelques boucles de cheveux – de plumes plutôt, ils sont si fins ! – car je m’apprêtais à l’embrasser. Elle me demanda un peu de temps. Trois ou quatre heures plus tard, elle m’envoya par SMS une photographie d’un tableau du Musée d’art moderne devant lequel nous nous étions arrêtés, tétanisés, en toute fin d’année 2025: La guerre, peint par Marcel Gromaire en 1925, et présenté au Salon des indépendants la même année. Il déclencha l’enthousiasme de la critique. « Ces cinq soldats français, entravés par leurs costumes bleu horizon qui laissent à peine voir leurs visages inexpressifs, sont réduits à des formes dénuées de toute vitalité, comme si l’attente et l’angoisse les avaient pétrifiés », explique un commentaire du même musée. Je ne connaissais pas Marcel Gromaire (né le 24 juillet 1892 à Noyelles-sur-Sambre ; mort le 11 avril 1971 à Paris), associé au cubisme et à l’expressionnisme et aux peintres Henri Matisse et Fernand Léger. Faut-il préciser qu’il combattit au cours de la Grande guerre et fut blessé dans la Somme en 1916 ? L’idée sauvageonienne m’enthousiasma d’autant que quelques jours plus tôt, par le plus grand des hasards, j’avais consulté le site Mémoires des hommes, tapé le nom « Lacoche ». Grande fut ma surprise de constater que la famille, tant du village de mes ancêtres, Catillon-sur-Sambre, que de l’Aisne, n’avait pas été la dernière à donner son sang pour la patrie : Albert-Georges Lacoche, du 1er Régiment de zouaves, né à La Capelle dans l’Aisne, tué à l’ennemi le 20 mai 1917, au Mont Cornillet, dans la Marne ; Edmond-Louis Lacoche, du 2e Régiment de hussards, né à Catillon le 31 juillet 1886, tué à 18 heures le 4 avril 1918, à Neuville-aux-Bois, à l’ouest de Moreuil dans la Somme, d’une balle dans le front ; Henri Lacoche, soldat de 2e classe du 322 Régiment d’infanterie, né le 6 mars 1894, à Catillon, mort le 7 août 1916, dans l’ambulance à Souhesmes, dans la Meuse ; Henri-Eugène Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 14 octobre 1889, à Catillon, tué  le 22 août 1914, à Bellefontaine, en Belgique ; Jules Lacoche, soldat du 147e Régiment d’infanterie, né le 19 août 1890, à Catillon, tué à l’ennemi le 5 juin 1916, à Fleury-devant-Douaumont, dans la Meuse. Tous de la famille directe ou indirecte de mon grand-père, Alfred Lacoche, qui fut blessé à plusieurs reprises au cours de la bataille de la Somme mais parvint à rentrer vivant de l’enfer.

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L’enfer, c’est le mot. Marcel Gromaire en témoigne. Les cinq soldats sont là, dans leur cadre de bois. Ils ne bougent pas. Ils ne bougeront plus jamais. Je les ai regardés longtemps, ces Poilus. Leurs casques sont lourds ; leurs épaules brisées. On dirait qu’ils portent autre chose que leurs uniformes. Quelque chose d’invisible. Le poids des jours passés. Le poids des absents. Dans la Somme, on connaît ça. Il suffit de quitter Amiens, de prendre une petite route bordée d’arbres maigres, de traverser un village où rien ne semble bouger. Là, parfois, il y a un monument. Un nom gravé. Puis un autre. Puis des dizaines d’autres. Et le vent qui passe dessus, comme une main. Les soldats de la toile de Gromaire distillent ce même silence. Ils ne racontent pas la guerre. Ils racontent l’après. Le retour impossible. Les souvenirs qui restent accrochés quelque part entre deux nuits. On pourrait les croiser aujourd’hui, assis sur un banc, devant une maison de briques, à regarder passer le temps. Sans rien dire. Parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas ici. Des choses qu’on garde. Et peut-être que c’est ça la culture, au fond. Pas quelque chose de grand. Pas quelque chose de bruyant. Juste une présence. Juste ces visages, qui continuent de veiller. Sur nous. Sur la Somme. Sur notre mémoire. Comme les cinq Poilus de Gromaire pétrifiés dans la boue d’une tranchée.

Il était une fois Pallywood

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Pierre-André Taguieff © Hannah Assouline.

Pour l’inventeur du concept d’islamo-gauchisme, les images trompeuses du « petit Mohamed », s’apparentent, par leur charge antisémite, aux « Protocoles des sages de Sion » et à l’affaire Dreyfus. Quant aux nombreux journalistes qui ont préféré les relayer sans distance critique, ils nous informent sur le corporatisme dévastateur de leur profession.


Alimentée par des manipulations médiatiques et des mensonges répétés en boucle, l’opinion publique mondiale s’est globalement retournée contre Israël après le 7 octobre 2023.

Accusations d’épuration ethnique, d’apartheid, de famine et de génocide : ces mots portent un poids et une symbolique, ainsi qu’une lourde charge émotionnelle dans l’inconscient collectif.

Mais ce ne sont que des mots, des concepts destinés à alimenter les imaginaires.

Alors que les « deep fake » pullulent sur les réseaux sociaux et que l’intelligence artificielle permet de produire des images plus vraies que nature, le « martyr » de Mohamed al-Dura, fabriqué et offert gratuitement au monde entier par France 2 le 30 septembre 2000, reste l’image la plus dévastatrice jamais créée pour délégitimer l’État d’Israël.

Un drapeau israélien est brûlé devant une fresque en référence à l’affaire Al-Durah, lors d’un rassemblement de la section médicale du Basij à Téhéran, avril 2004. Mehdi Ghasemi/Isna

Le 7 octobre 2023, les contempteurs d’Israël ont republié la photo du « petit Mohamed » pour justifier le pogrom.

En 2002, Daniel Pearl avait été égorgé au Pakistan avec en arrière-plan l’image iconique de France 2.

Le 12 octobre 2000, deux soldats israéliens étaient lynchés et démembrés à Ramallah pour venger l’enfant prétendument tué douze jours plus tôt.

Juste après la diffusion du reportage de France 2, Catherine Nay déclarait sur Europe 1 : « La mort de Mohamed annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le ghetto de Varsovie. »

Le mensonge al-Dura, étendard mythique de la guerre médiatique contre Israël et les Juifs

L’image de Mohamed al-Dura occupe une place centrale dans la guerre médiatique qui, puisant dans les vieux mythes antijuifs, accompagne le conflit israélo-palestinien. Présenté comme un enfant palestinien tué par des tirs israéliens, le « petit Mohamed » a été érigé en icône médiatique planétaire dès sa diffusion par France 2. Le reportage a fonctionné comme une rumeur visuelle dont la force persuasive venait autant de l’image que du commentaire qui l’orientait : un récit simpliste de « victimes palestiniennes innocentes » et de « bourreaux israéliens » conforme aux attentes idéologiques du public et de certains politiques.

Cette image a immédiatement été intégrée à une propagande fondée sur un archétype ancien dérivé de celui du diable, le principe du mal : celui du « Juif cruel, homicide » animé de pulsions sanguinaires, héritier des accusations chrétiennes de déicide et de crimes rituels de prétendus « enfants martyrs », sanctifiés ou canonisés à l’issue de certaines affaires médiévales.

Dans la dernière version de la démonologie antijuive, ce sont « les sionistes », en tant que catégorie groupale mythique, qui incarnent de la façon la plus pure le principe du mal où l’ennemi absolu s’incarne dans une catégorie mixte : le « judéo-croisé » ou l’« américano-sioniste ».

Cette charge symbolique a donné au reportage de France 2 une puissance émotionnelle exceptionnelle, transformant une séquence télévisée en un mythe politique sloganisé, intégré dans les appels au djihad.

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L’image est devenue le catalyseur de la seconde Intifada au début des années 2000 : dans l’opinion internationale, elle a été perçue comme la preuve de la « cruauté sioniste » et a réactivé des stéréotypes antijuifs en alimentant l’indignation et des appels à la vengeance et au djihad mondial, un an avant les attentats du 11 septembre 2001. Cette image a paru confirmer l’une des affirmations récurrentes des dirigeants d’Al-Qaïda, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains tuent intentionnellement les musulmans, ce qui justifiait le déclenchement du « djihad défensif », impliquant l’obligation pour tout musulman de combattre tous les « ennemis de l’islam ».

L’Autorité palestinienne, mais aussi de nombreux médias, des organisations politiques et des mouvements islamistes ont exploité l’image en transformant Mohamed en martyr emblématique. Des timbres, des monuments, des programmes télévisés, des écoles et des manuels scolaires ont été consacrés à sa mémoire.

Un reportage rapidement contesté

Pourtant, peu après la diffusion du reportage de France 2, de nombreuses interrogations sont apparues : absence de sang sur les « victimes », incohérences balistiques et contradictions du caméraman palestinien ayant filmé la scène. La puissance accusatoire du reportage était en fait donnée par le montage et le commentaire de Charles Enderlin.

Plusieurs enquêtes – notamment celles de Nahum Shahaf, de Stéphane Juffa, d’Esther Schapira, de Gérard Huber et de Philippe Karsenty – ont contribué à mettre en doute le reportage, puis sont arrivées à la même conclusion : le reportage de Charles Enderlin n’était pas authentique. De plus, les rushes de France 2 projetés à la cour d’appel de Paris en novembre 2007 ont confirmé que les séquences filmées par le caméraman de France 2 étaient manifestement jouées et que l’enfant, supposé mort, bougeait après la « scène fatale ». L’icône victimaire al-Dura s’est transformée en « affaire al-Dura » lorsqu’en 2004, Philippe Karsenty a qualifié de « supercherie » le reportage de Charles Enderlin, responsable du montage et du commentaire accusatoire sur les images diffusées. Poursuivi pour diffamation, Philippe Karsenty fut d’abord condamné en 2006, puis relaxé en 2008. Cet arrêt, très commenté à l’étranger, a largement été passé sous silence en France, où s’est déployée une solidarité corporatiste autour de Charles Enderlin, journaliste-martyr dont il fallait défendre l’honneur. Une pétition « Pour Charles Enderlin », signée par des centaines de journalistes et de personnalités politiques, illustra la fermeture du milieu médiatique à la critique : plutôt que de débattre des faits, on a préféré les disqualifier par amalgames et par diffamation.

D’autres, bien moins nombreux – notamment Élie Barnavi, Richard Prasquier et Élisabeth Lévy –, ont progressivement fait évoluer leur analyse face aux incohérences du récit initial. Conscients de la nécessité de parvenir à un examen dépassionné et indépendant des images, et de l’affaire en général, ils se sont heurtés aux stratégies dilatoires de la chaîne publique et de ses soutiens. Ce n’est finalement qu’en 2008 qu’a commencé à être admis dans l’espace public français le fait que le reportage al- Dura était vraisemblablement le produit d’une mise en scène.

Charles Enderlin a-t-il été l’« idiot utile » de cette affaire ?

Sous la pression idéologique de la seconde Intifada, le journaliste de France 2 aurait-il interprété les images à travers une grille de lecture manichéenne opposant soldats israéliens « bourreaux » et Palestiniens « victimes innocentes » ?

C’est ainsi que confronté aux incohérences de son reportage, Charles Enderlin avait répondu : « Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. »

L’impunité des intouchables

L’affaire al-Dura a aussi révélé le fonctionnement d’un système médiatique français conformiste et idéologiquement orienté, plus soucieux de défendre la réputation de Charles Enderlin que d’établir la vérité. Au cœur de ce système se trouve une caste d’« intouchables » médiatiques, protégée par des réactions automatiques et une connivence professionnelle. Le premier réflexe du lobby des intouchables consista à ne pas réagir, à faire silence, pour étouffer les voix dissidentes.

Au lieu de répondre aux arguments avancés par les contradicteurs, et de revenir scrupuleusement aux faits pour discuter des hypothèses et des interprétations possibles, ils lancèrent une campagne de diffamation contre l’intrus en le réduisant, par un amalgame polémique, à n’être que le suppôt conspirateur d’un groupe diabolisé (« sioniste » ou « d’extrême droite »).

Pourtant, on ne saurait mettre sur le même plan l’action menée au grand jour par un individu, Philippe Karsenty, pour dénoncer une imposture médiatique et l’action d’un groupe informel mais puissant pour étouffer la voix contestataire du dissident par tous les moyens disponibles ; du silence médiatique à la poursuite devant les tribunaux, en passant par les attaques personnelles. Karsenty s’est en effet engagé dans l’analyse critique et la dénonciation de deux opérations scandaleuses : la mise en scène de la « mort du petit Mohamed », opération de propagande réussie, et l’action concertée d’un réseau de journalistes pour empêcher que la vérité soit faite sur cette mise en scène.

En France, il existe une raison des médias qui n’a rien à envier à la raison d’État.

Cette raison des médias se manifeste de la plus simple façon par l’exercice du terrorisme intellectuel, qui vise à tuer socialement tout contradicteur public d’un journaliste, lorsque le contradicteur, simple citoyen, n’appartient pas à la caste journalistique.

Le premier journaliste venu, qui ne cesse d’entendre le refrain de la « liberté de la presse condition de la démocratie », finit par y croire, puis, insensiblement, se met à croire qu’il incarne la liberté de penser. Le critiquer revient à s’attaquer à la liberté de la presse et, par voie de conséquence, au régime démocratique.

Supposé infaillible, le journaliste est toujours innocent, quelles que soient ses affirmations non fondées, ses enquêtes bâclées, ses accusations mensongères, ses dénonciations calomnieuses. Il n’est jamais vraiment tenu pour responsable de ses erreurs et de ses fautes. Or, le pouvoir de nuisance du journalisme est sans pareil, en raison d’une asymétrie de principe entre le journaliste peu scrupuleux, voire diffamateur, et sa victime.

Pourquoi se gêner avec un citoyen sans qualités lorsqu’on procède ainsi avec les plus hauts responsables politiques qui ont pourtant, quant à eux, des moyens de rétorsion ?

Analogies avec l’affaire Dreyfus et les « Protocoles des sages de Sion »

Historiquement, l’affaire al-Dura n’est pas sans rappeler l’affaire Dreyfus et celle des « Protocoles des sages de Sion » où une falsification à forte charge émotionnelle devient un mythe mondialisé résistant aux démentis. Ce sont effectivement des faux fondés sur des stéréotypes antijuifs fabriqués, exploités et largement diffusés, malgré les preuves contraires, pour accuser de façon mensongère et accabler injustement un Juif, Dreyfus, les Juifs et les « judéo-maçons » avec les « Protocoles », ou l’État des Juifs et les sionistes, et par extension, les Juifs du monde entier, dans le cas de l’affaire al-Dura.

Les antidreyfusards défendaient l’infaillibilité de l’armée et de ses officiers qui œuvraient au service de l’État. La pétition pro-Enderlin était un réflexe corporatiste destiné à protéger la croyance qu’un journaliste œuvrait nécessairement au service de la vérité et qu’il ne pouvait pas se tromper… ou, pire, nous tromper.

Dans l’affaire Dreyfus, comme avec l’affaire al-Dura, une bonne partie des élites françaises se fit complice de la fabrication, ou de la protection, d’un faux antisémite et les faussaires utilisèrent la loi contre la diffamation pour essayer de réduire au silence leur principal critique, Émile Zola.

Ceux qui se lancèrent dans le combat paraissaient isolés autant que vulnérables dans leur quête de justice et de vérité. Et pourtant, le courage et la lucidité militante d’un petit groupe de citoyens déterminés ont fini par vaincre toutes les puissances sociales coalisées, l’état-major, l’armée et l’Église. Un contre-pouvoir animé par des idéaux a détruit le système bâti par les faussaires et leurs complices, suivis par les conformistes.

A lire aussi, Philippe Karsenty: Affaire Al-Durah: « le plus grand faux antisémite de notre génération »

L’exemplarité de « l’Affaire » tient à son heureuse issue, au terme d’un difficile combat pour la vérité. Une fois celle-ci établie et reconnue, la possibilité s’ouvrit enfin de rendre justice à l’innocent faussement accusé et gravement diffamé. Ce combat fut mené par des lutteurs solitaires mus avant tout par le désir de vérité, et il a lui-même fait tradition en France : d’Émile Zola et Charles Péguy à Claude Lanzmann et Serge Klarsfeld, en passant par Marc Bloch. Sans oublier le père Desbois.

Dans l’affaire al-Dura, contrairement à l’affaire Dreyfus, le Juif innocent injustement accusé n’est pas un individu, c’est un être collectif : les Israéliens, diabolisés à travers leur armée polémiquement construite comme tueuse d’enfants palestiniens ou arabo-musulmans, et, plus largement, les « sionistes », c’est-à-dire les Juifs, pour tous leurs ennemis.

La comparaison avec l’affaire Dreyfus appelle en outre à réfléchir sur la nature du pouvoir abusif qui, dans l’affaire al-Dura, s’oppose à l’établissement de la vérité sur les faits. Ce pouvoir composite n’est plus celui de l’armée alliée à l’Église sur fond d’antisémitisme assumé, c’est celui d’une partie du monde médiatique et de la classe intellectuelle, défendant des intérêts corporatistes sur fond d’antisionisme plus ou moins radical, et plus ou moins assumé.

En 2026, plus d’un siècle après la démonstration philologique que les « Protocoles des sages de Sion » étaient un faux, des centaines de millions d’individus, dans le monde, croient toujours à leur authenticité et sont persuadés que ce document révèle la satanique « conspiration juive internationale », devenue le terrifiant « complot sioniste mondial ». On n’a donc pas à s’étonner du fait que des millions d’individus, dans le village planétaire, croient toujours que le reportage al-Dura est le fidèle enregistrement d’un événement réel et qu’il révèle en outre la nature criminelle des « sionistes ».

Le contexte idéologique a changé, mais les stéréotypes négatifs demeurent. Ceux qui ont fait circuler la rumeur selon laquelle Philippe Karsenty était un agent des services secrets israéliens, c’est-à-dire un « traître » travaillant pour l’étranger, ont fait renaître la principale accusation antidreyfusarde. Le capitaine Dreyfus était accusé d’une façon mensongère de « trahir la France », le franc-tireur Karsenty est accusé de trahir France 2, érigée en source de vérité.

L’image incontrôlée est devenue une arme létale

Cette affaire révèle un phénomène plus large : la facilité avec laquelle des images non vérifiées peuvent devenir des armes symboliques dans les conflits contemporains. Elle met en lumière les failles déontologiques de certains médias, l’instrumentalisation systématique de la cause palestinienne par divers groupes politiques et religieux, et l’impact international d’une narration non étayée. Pour certains analystes, l’affaire al-Dura accommode à la propagande antijuive moderne l’accusation de meurtre rituel, réactivant des stéréotypes archaïques dans un langage pseudo-politique.

En définitive, l’affaire al-Dura démontre comment un reportage télévisé, non vérifié et interprété hâtivement, a pu nourrir un récit globalisé où Israéliens et Juifs sont assimilés au mal absolu. Cette mystification médiatique, largement relayée, a eu des conséquences réelles : violences antijuives, légitimation de crimes terroristes et polarisation accrue du conflit. Elle reste un cas d’école sur la responsabilité journalistique et sur la puissance des images dans la construction de mythes politiques contemporains.

D’où l’importance d’établir et révéler de manière indiscutable que le reportage de Charles Enderlin n’était qu’une pure et simple mise en scène.


Pour en savoir plus, voir Pierre-André Taguieff : La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010 ; Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme), Paris, Hermann, 2020 ; Les Protocoles des sages de Sion des origines à nos jours, Paris, Hermann, 2024.

Pâté en croûte, le retour…

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Le Chef Guillaume Gomez presente le pâté en croute au veau et foie gras de l'Elysée, 22 décebmre 2018 © WITT/SIPA

Le monde entier nous l’envie.


Tout n’est donc pas foutu au royaume de la gastronomie patrimoniale franco-française ! Voilà que le cher vieux pâté en croûte fait son grand retour dans les assiettes et la faveur de nos concitoyens. Comme dirait l’autre : symboliquement au moins, ça nous cause !

Reconquête gastronomique

Les dictatures véganisantes, diététisantes, écologisantes, toutes plus culpabilisantes les unes que les autres n’auront finalement pas eu sa peau. On s’en réjouit. Car voilà bien aussi, du même coup, que la traditionnelle expression « casser la croûte » retrouve des couleurs, reprend tout son sens. Il y avait bien sûr celle du pain, de croûte, mais elle aussi était ces dernières décennies en grave perte de vitesse face à la déferlante du paveton tout mou du burger et du très pâteux sandwich SNCF.

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La reconquête culturelle par la bouffe, nos élites n’y avaient pas pensé. Les populations, si. (Il est toujours sain, en prétendue démocratie, que le dernier mot revienne au peuple, n’est-ce pas…)

La résurgence du pâté en croûte, c’est le retour d’un plat de résistance. Doublement, en fait. Plat de résistance parce que, mine de rien, ça tient au corps. Résistance surtout parce que cette réhabilitation m’a tout l’air d’une sorte de pied de nez adressé à cette bien-bouffance qui est à nos estomacs ce que la bien-pensance est à nos neurones. Inutile, je pense, de développer…

On le croyait ringard…

Un reportage de TF1 dans le 13 heures de ce 18 février se faisait l’écho en effet, de cette remontada inattendue.

De grands chefs parlent à présent dudit pâté avec des étoiles (Michelin) dans les prunelles. Des artisans charcutiers malins en font leur cheval de bataille pour s’imposer sur les étals et les rayons partout en France. Sous la croûte, ils osent des saveurs nouvelles, nous apprend-on. Bon. Pour ma part, je m’en tiendrai à ce qu’y fourraient ma grand-mère et surtout – n’en ayant probablement pas terminé avec mon Œdipe – ma chère maman.

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Cela dit, j’en suis à présent à envisager de monter une pétition nationale afin que le pâté en croûte à la française soit inscrit au patrimoine culturel universel des Nations Unies, enfin ce genre de truc, comprenez-vous. Encore faudrait-il pour cela que nous sachions nous en réapproprier la maîtrise, car, figurez-vous, lors des cinq derniers championnats du monde de la spécialité, ce sont des chefs japonais qui l’ont emporté. Voulez-vous que je vous dise : j’en ai ri jaune…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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«Ô toi, l’étranger qui passe, va dire aux Spartiates…»

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Jeunes Spartiates à l'entraînement, Edgar Degas, 1860, National gallery de Londres. DR.

Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.

Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.

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Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…

Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ;  que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute … 

Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes. 

A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025

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Néolibéralisme: pourquoi tant de haine?

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Violents débordements des militants anti-mondialisation, lors du G8 dans la ville italienne de Gênes, 22 juillet 2001 © ABILE/SIPA

Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?


Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.

La mise en place du néolibéralisme

Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.

Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?

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À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.

Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.

Le néolibéralisme à la conquête du monde

Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.

Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.

L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.

Singapour, 37e économie mondiale, devant la Belgique. DR.

Du communisme au néolibéralisme

Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.

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À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.

L’Occident néolibéral

Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.

Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.

Le bouc émissaire

Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.

Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.

D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.

🎙️ Podcast: Mort de Quentin, la violence est d’extrême-gauche

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Le lieu de l'assassinat de Quentin Deranque, au croisement de la rue Victor Lagrange et du boulevard Yves Farge, Lyon, le 19 février 2026 © Merlet Antoine/SIPA

Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


La mort tragique du jeune Quentin Deranque devrait susciter une indignation sans limite non seulement devant cet assassinat, mais aussi devant les réactions de certains politiques et dans certains médias qui consistent à dire : « Certes, c’est tragique, mais l’extrême-droite fait pire et depuis des années ».

Il est clair aujourd’hui que la vraie violence est d’extrême-gauche. Ce sont les militants d’extrême-gauche qui pensent que la violence doit remplacer le débat comme la forme principale de l’interaction politique. Ces militants, ainsi que les politiques qui les cautionnent, sont profondément anti-républicains. Les élus et les dirigeants LFI, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Delogu, qui ont pris la parole pour valider ou excuser les actions de ces militants, en payeront sûrement le prix lors des prochaines élections.

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En revanche, Jordan Bardella a fait preuve de sagesse en recommandant aux élus et militants du RN de ne pas assister à la marche en hommage à Quentin qui aura lieu samedi 21 février à Lyon. Cette marche, qui n’a pas été organisée par la famille de Quentin, présente certains risques concernant l’ordre public et des affrontements possibles qui pourraient justement ajouter à cette violence qu’il faut exclure de l’espace public.

Dans la situation actuelle, le président de la République porte une certaine responsabilité. Il a échoué à rassembler les Français et à instaurer une nouvelle ère de dialogue politique. A la place, il a ouvert un boulevard au Rassemblement national qui peut désormais se présenter comme le parti des valeurs républicaines, analyse Philippe Bilger. Écoutez 👇

École: quand l’esclavage et la colonisation deviennent les seuls marqueurs de l’histoire de France

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Collège Georges Charpak de Goussainville (95), juin 2009 © CHAMUSSY/SIPA

A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.



Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.

Soyons sérieux

Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.

Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.

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La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.

Le droit à la continuité historique bafoué

Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.

Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.

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L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.

Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.

Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.

Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.

Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.

La Grande Garderie

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