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Ordre moral et désordre politique

Aux origines de la droite la plus bête du monde


Ordre moral et désordre politique
La foule devant le Corps législatif au matin du 4 septembre 1870, peinture de Jacques Guiaud et Jules Didier. DR.

Olivier Dard et Bruno Dumons publient un livre de référence[1] sur les prémisses méconnues de la Troisième République.


Avant de désigner ironiquement le climat de puritanisme qui règne à l’heure actuelle en Occident à la faveur du mouvement #Metoo, « l’Ordre moral » fut d’abord un moment majeur de notre histoire nationale. Entre 1873 et 1877, c’est sous ce nom qu’une coalition des droites a gouverné le pays.

La période est souvent évoquée à la hâte, réduite au ridicule entêtement du comte de Chambord qui refusa en 1873 de monter sur le trône de France car le drapeau tricolore lui était imposé – au lieu de l’étendard blanc des Bourbon – par la majorité royaliste ayant remporté les élections deux ans auparavant.

France des honnêtes gens

Dans un passionnant ouvrage collectif consacré à cette séquence charnière de notre modernité politique, Olivier Dard (Sorbonne Université) et Bruno Dumons (CNRS) montrent que ces temps étaient autrement foisonnants.

Tout commence le 24 mai 1873 quand Patrice de Mac Mahon devient président de la République. La France est encore traumatisée par la défaite de Sedan, la chute du Second Empire et la Commune. Le lendemain de son élection, le maréchal de France, qui fut fait duc de Magenta par Napoléon III, déclare : « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée, l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de libération de notre territoire et du rétablissement de l’ordre moral dans notre pays. »

Il dit au fond trois choses : d’abord, la France vaincue et occupée en 1870, doit solder l’humiliation subie ; ensuite, l’armée, « cette arche sainte », doit préparer la revanche contre l’Empire allemand ; enfin, les « honnêtes gens », comme il les appelle, doivent remettre le pays dans le droit chemin, catholique et monarchique si possible.

Problème : si les royalistes ont gagné les élections, c’est moins en raison de leur projet de restaurer la monarchie que grâce à leur discours pacifiste. Face aux Prussiens, la gauche prônait la guerre à outrance ; la droite, elle, voulait négocier l’Alsace-Moselle avec Bismarck. Le peuple a voté pour l’arrêt des combats.

Et puis les royalistes sont divisés. D’un côté on trouve les orléanistes, déjà bourgeois et banquiers. De l’autre, les légitimistes, en exil campagnard dans leur château de famille depuis la chute de Charles X en 1830 : une noblesse rurale crottée – un peu fond de douve – depuis longtemps écartée des affaires.

La France vaut bien quelques sermons

Au fil de l’ouvrage, on comprend vite que l’Ordre moral est une politique de vaincus. Or les vaincus, a écrit quelque part William Faulkner en pensant à ses compatriotes du Sud des Etats-Unis « sont des gens insupportables, ils doivent comprendre, expliquer, excuser leur défaite ».

Les auteurs campent uneambiance d’expiation, de pénitence, et cette floraison religieuse qui frappe les contemporains, sur laquelle s’attardent plusieurs chapitres : processions, pèlerinages de masse, ferveur autour du Sacré-Cœur, députés en pénitence à Paray-le-Monial, foules à Lourdes, à la Salette, à Pontmain. La France a fauté lors de la Commune et pour avoir abandonné le pape face à la réalisation de l’Unité italienne. Elle doit expier.

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On voit l’Église un peu débordée par la ferveur de ses ouailles. Mgr Dupanloup s’inquiète d’un excès de prophéties populaires parfois douteuses. Le Vatican temporise, encadre, teste les miracles et les apparitions. Mais pour les républicains radicaux, peu importe la nuance. « Le cléricalisme voilà l’ennemi », tonne Gambetta à la tribune de la Chambre des députés (citant son ami journaliste Alphonse Peyrat). Il a trouvé dans l’Église le parfait ennemi pour mobiliser ses troupes. 

Chef d’Etat sans chef et sans Etat

Quelle riposte côté monarchiste ? Certains tentent sérieusement de faire de la politique en usant de la presse et en tissant des réseaux en province. Mais tout cela est loin de constituer un parti politique… La droite renoue vite avec ses vieux démons. Querelles de clochers ou duels de gentilshommes : légitimistes et orléanistes passent plus de temps à s’excommunier mutuellement qu’à combattre l’adversaire républicain.

Plus à droite encore, la « réunion des chevau-légers », des légitimistes intransigeants, élaborent une mythologie de la fidélité ombrageuse et fière, esthétiquement noble mais politiquement stérile, tandis que les libéraux conservateurs, qui forment le centre droit héritier d’Adolphe Thiers, oscillent entre monarchie et République, avançant sans autre boussole que celle de leur intérêt.

Le jugement de l’ouvrage est sans appel : « Il manquait au parti royaliste une personnalité énergique de terrain – un chef opérationnel, capable de les fédérer derrière lui. » Dans le chaos politique, Mac Mahon révèle vite ses limites.  Désespérant du politique, certains militaires rêvent de coup d’Etat – l’ouvrage confirme que la politisation de l’armée fut, du Second Empire jusqu’à à l’affaire Dreyfus, la grande affaire de la seconde moitié du XIX.

En Vendée, quelques-uns manigancent même une nouvelle chouannerie… Majoritaire à l’Assemblée mais refusant le principe démocratique et la loi du nombre, la droite fait l’apprentissage délicat et finalement impossible de la modernité politique.

Alors, de guerre lasse (ou jamais vraiment menée), les plus mondains se contenteront d’un bon dîner. Au salon de la duchesse de Galliera, raconte Xavier Marmier, on réunit des légitimistes, des orléanistes et des bonapartistes pour un embryon de primaire des droites à coup de bons mots et de petits ragots. Beaucoup de manières, de fortunes mobilisées, des écrivains courtisans comme Jules Janin ou Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, dont put se moquer Charles Baudelaire. A défaut de préparer une communion dynastique ou une union des monarchistes, la coterie prépare au moins la fusion des élites conservatrices et libérales. Proust choisira d’immortaliser ces scènes dans le ridicule.

C’est en cela que cette séquence mérite d’être redécouverte. Non comme une énième farce réactionnaire, mais comme un moment fondateur d’une droite française souvent plus à l’aise dans la posture que dans la conquête. Au regard de l’Histoire, on se surprend à penser qu’elle n’a pas appris grand-chose de ses erreurs. 

432 pages


[1] L’Ordre moral (1873-1877), Royalisme, catholicisme et conservatisme, ouvrage collectif sous la direction d’Olivier Dard et Bruno Dumons (Cerf)




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