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Le pari économique de Donald Trump

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Le président des Etats-Unis fait face à un défi. Pour remporter les élections intermédiaires en novembre 2026, il devra montrer que, sous sa gestion, la situation économique de ses concitoyens se sera améliorée de manière sensible. Les nombreuses réformes qu’il a introduites jusqu’ici sont calculées pour atteindre cet objectif, mais leurs effets ne se sont pas encore fait sentir. L’analyse de Gerald Olivier.


« J’ai hérité d’un bazar et j’essaye d’y mettre de l’ordre ». Le président Donald Trump s’est adressé aux Américains depuis la Maison Blanche, à l’occasion d’une intervention télévisée, le 17 décembre. Sa troisième depuis son retour à la Maison Blanche le 20 janvier 2025. Le prétexte était de leur souhaiter un « Joyeux Noël ». Mais la raison véritable était de vanter ses réussites économiques. Et si Trump a ressenti le besoin de s’adresser directement à ses concitoyens, c’est que, d’une part, une élection majeure se tiendra en 2026 et que, d’autre part, les médias dominants ne cessent de mettre en doute ses accomplissements… voire de les railler.

Les 3 novembre 2026 se tiendront les élections de mi-mandat. Les Américains seront appelés à renouveler tous les élus de la Chambre des Représentants (435) et un tiers de leurs sénateurs (33), ainsi que myriades d’élus locaux. Ces élections sont capitales car si les Républicains perdent la très étroite majorité dont ils disposent actuellement au Congrès, le président verra son agenda bloqué et sa légitimité même remise en cause via de nouvelles tentatives de destitution (impeachment), certes vouées à l’échec, comme les précédentes, mais qui perturberont la fin de son mandat.

Il est donc crucial pour Donald Trump et les Républicains de conserver leur majorité. Pour cela,  ils comptent sur deux arguments, (1) la sécurité, (2) l’économie. 

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Par sécurité, ils entendent la sécurité des frontières, la sécurité intérieure et la sécurité internationale. Sur ces points leurs succès sont incontestables. La frontière des Etats-Unis est sous contrôle. Véritablement. L’immigration clandestine a été réduite à néant. La criminalité recule partout aux Etats-Unis, surtout là où ICE (Immigration & Customs Enforcement, la police des frontières) agit et là où la Garde Nationale est déployée. Trump a mis fin à huit conflits à travers le monde, même si les paix obtenues semblent souvent fragiles. 

Sur l’économie, les choses sont moins claires et les résultats moins probants. Le président Trump s’est donc senti obligé de faire une mise au point. D’autant que les Américains semblent sensibles à d’autres sirènes que celles de son administration. L’élection du socialiste Zohran Mandani à la mairie de New York le 4 novembre, ainsi que celles de quelques autres candidats très à gauche, ont révélé l’existence d’un important réservoir d’insatisfaction dans l’électorat. 

Son intervention du 17 décembre fait d’ailleurs suite à une visite en Pennsylvanie , un « état clé, (« swing state » ) le 9 décembre, pour y présenter le même message. A savoir, l’économie va bien et ira encore mieux demain. L’inflation est sous contrôle et continue de reculer. Le marché du travail est sain, et le nombre d’Américains ayant un emploi augmente. Les salaires sont en hausse et les impôts en baisse, donc le revenu réel progresse…

Le problème est que les Américains ne ressentent pas forcément cela et ne partagent pas toujours ce sentiment. Pour eux le coût de la vie reste trop élevé pour leur revenu. Leur pouvoir d’achat semble baisser. Le mot « affordability », qui peut se traduire par « pouvoir d’achat », est le mot politique clé de l’automne. 

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Or rien n’est pire en politique que de vouloir convaincre un électorat que leur ressenti est faux et que la réalité n’est pas ce qu’ils vivent tous les jours. Biden s’y est cassé les dents. Et d’autres aussi ailleurs… (notamment le président Macron en France).

Trump et les Républicains sont donc engagés dans une course contre la montre. Ils ont obligation de délivrer des bénéfices économiques tangibles aux Américains d’ici dix mois, ou bien ils seront châtiés dans les urnes et verront leurs ambitions d’une transformation radicale et durable de l’économie et de la société américaine tuées avant d’avoir pu porter leurs fruits.  

Ils ont de bonnes chances d’y parvenir mais rien n’est sûr. Voici pourquoi. 

Première raison : l’inflation semble maîtrisée, mais doit encore tomber plus bas. Quelques heures après le discours de Trump, le « CPI » (« Consumer Price Index », l’indice des prix à la consommation) pour le mois de novembre a été publié. Il était de 2,7% sur un an. Tous les spécialistes l’avaient annoncé plus haut, à 3,1%. Preuve s’il en fallait que ces « spécialistes » voient la réalité plus sombre qu’elle n’est ! Et que leur détestation de Trump y est peut-être pour quelque chose… 

Ce chiffre était très encourageant pour l’économie américaine et pour Donald Trump mais toujours supérieur à l’objectif affiché qui est de 2%, niveau à partir duquel le revenu réel peut augmenter de façon perceptible. On est loin des 9% d’inflation enregistrés en juin 2022, au plus fort de « l’inflation Biden » mais pas encore au 1,2% enregistré en 2020 dernière année du premier mandat de Trump. 

Autre statistique encourageante majeure pour les Américains, le prix de l’énergie qui est en net repli. L’essence à la pompe est à 2,9$ en moyenne le gallon (4 litres), et parfois à 1,7$, comme dans certaines stations-services de l’Oklahoma. En juillet 2022 la moyenne nationale dépassait les 5 dollars, un niveau jamais atteint jusqu’alors. 

Le prix de l’électricité qui n’avait cessé d’augmenter depuis 2021, passant de 11 centimes du kwh à 17,5 centimes, s’est stabilisé depuis le mois d’avril à 17,4 cts/kwh. Toutefois il ne baisse pas encore. Idem pour les prix du charbon et du gaz naturel. Ils sont désormais stables et entre deux et trois fois moins chers qu’à leur pic de l’été 2022. 

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Ces évolutions sont très positives pour les Américains, mais aussi très inquiétantes pour les Démocrates, et les écologistes qui voient leur « Green new deal » battu en brèche. Une essence moins chère et une électricité qui ne baisse pas, c’est moins de pression pour l’achat de véhicules électriques. Tout le monde y est sensible. Le constructeur Ford vient d’abandonner son programme de « pick-up trucks » (utilitaires légers) électriques – un programme qui lui a couté vingt milliards de dollars. 

Deux, le marché de l’emploi est en pleine mutation, au bénéfice des travailleurs du secteur privé et en particulier des emplois les moins rémunérés. Sur l’ensemble des Etats-Unis, le chômage est à 4,6%. De quoi rendre certains jaloux, mais pas de quoi satisfaire un Américain. Il est de 5,6% en Californie, son plus haut niveau national, et de 1,8% dans le Dakota du Sud, son niveau le plus bas. 

Par contre ce chiffre est en hausse de 0,5% sur un an. Soit environ 850 000 chômeurs de plus. Une partie de cette hausse s’explique par les trois cent mille emplois de fonctionnaires supprimés par DOGE, au printemps, mais une partie seulement. Reste un demi-million de chômeurs supplémentaires sur un an. Preuve que l’économie américaine ne tourne pas à plein régime, que les entreprises hésitent pour l’instant à embaucher et que la croissance actuelle peine à créer des emplois. Ainsi en novembre 2025 l’économie américaine a généré 64 000 nouveaux emplois seulement, contre 150 à 200 000 habituellement.

Le « shutdown » du gouvernement est passé par là. Pendant 46 jours, du 1er octobre au 15 novembre, le gouvernement américain a suspendu ses activités, faute d’un accord sur le budget. Les Démocrates refusaient tout simplement de voter le budget de l’administration, bloquant toute activité. Des milliers de personnes et d’entreprises ont été affectées.  

Mais il y a plus. 

La question des tarifs douaniers reste un frein majeur à l’embauche pour les entreprises. Non pas pour les tarifs eux-mêmes, car leur hausse tient surtout de l’effet d’annonce et ils sont souvent plus bas qu’au départ une fois les négociations terminées, mais à cause de l’incertitude suscitée par ces négociations publiques prolongées. Plus tôt les multiples négociations commerciales engagées par l’administration Trump seront terminées, mieux ce sera. 

L’autre question est celle de l’arrivée de l’intelligence artificielle. L’IA est présente dans tous les secteurs économiques aux Etats-Unis, pas seulement dans les hautes technologies : du « back office » aux transports, de la médecine aux chaines d’assemblages, des assurances aux cabinets d’avocats, des relations clients à la comptabilité. Elle permet des gains de productivité importants mais détruit, pour l’instant, plus d’emplois qu’elle n’en génère. Une estimation récente indique que depuis 2020 plus de trois millions d’emplois ont été « affectés » par l’intelligence artificielle (« affectés » ne veut pas dire « supprimés ») sans que l’on sache combien d’emplois « nouveaux » ont été crées par l’AI.

Par contre, en dépit de ce marché de l’emploi hésitant, le revenu réel augmente aux Etats-Unis. Avant et surtout après impôts. Le travailleur américain moyen du secteur privé a vu son revenu réel augmenter de mille dollars en 2025, et même de deux mille dollars pour les travailleurs en usine et trois mille dollars pour les mineurs. Sachant que ce même revenu avait reculé de trois mille dollars durant la présidence de Joe Biden. Le retard accumulé n’est donc pas encore rattrapé, d’où la difficile réalité vécue par beaucoup de ménages américains. 

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L’une des causes de cette hausse des revenus est la fin des pressions à la baisse apportées par l’immigration sauvage des années 2020 à 2024. L’immigration clandestine est à son niveau le plus bas depuis plus de soixante ans. La frontière sud du pays est devenue infranchissable et personne, ou presque, ne s’y aventure.

2,5 millions d’immigrants clandestins ont même quitté les Etats-Unis au cours de l’année écoulée. Parmi eux, 600 000 étaient des criminels expulsés par Krsitie Noem et Tom Homan en charge du DHS et de ICE, tandis que 1,8 million sont partis volontairement. Des milliers d’emplois non qualifiés ont été libérés, ouvrant la place à des travailleurs américains et à des salaires plus élevés. 

En fin de compte, l’ambition de Donald Trump de relancer les emplois industriels correctement rémunérés qui ont fait la richesse et la stabilité des Etats-Unis de 1940 à l’an 2000, n’est pas encore devenue réalité. Mais elle prend forme.

Les « trillions » (milliers de milliards) de dollars d’investissements étrangers annoncés tout au long de l’année 2025 y contribueront inévitablement. Donald Trump, toujours enclin à « gonfler » les chiffres, parle de vingt mille milliards promis par des entreprises et des gouvernements étrangers sous forme d’usines construites aux Etats-Unis. Le site de la Maison Blanche présente un plus sobre total de 9,6 milliers de milliards, ce qui est déjà monumental. Cela représente des centaines de milliers d’emplois directs et des millions d’emplois indirects sur les années à venir, ainsi qu’une croissance économique solide. Ce qui fait dire à Trump que l’économie des Etats-Unis est la plus « chaude » du monde. Par son dynamisme et par son attractivité. 

Les marchés boursiers, qui sont au plus haut et qui n’ont cessé de battre des records en 2025, illustrent la confiance des investisseurs dans l’économie U.S. Le Dow Jones Industrial Average, l’indice phare de Wall Street, a gagné 16% depuis la victoire de Donald Trump le 5 novembre 2024, et battu cinquante-deux fois son record en 2025. Idem pour le « S&P 500 », l’indice des 500 plus grandes sociétés par capitalisation. Quant au Nasdaq, l’indice des valeurs technologiques, il a bondi de 29%.

Et pour l’heure les effets de la « One Big Beautiful Bill » votée en juillet ne se sont pas encore fait sentir car elle n’entrera en vigueur qu’à partir du 1er janvier 2026. Sa première conséquence sera un remboursement d’impôt de plusieurs milliers de dollars pour la plupart des ménages américains. Les impôts aux Etats-Unis sont calculés et payés à la source, comme en France, donnant lieu à un ajustement à chaque nouvelle déclaration. En 2025 leur calcul s’est fait au printemps, avant que la loi ne soit votée. Or celle-ci comporte d’importantes coupes d’impôts. 

Les tarifs douaniers ont par ailleurs généré plus de deux cents milliards de dollars de revenus pour le trésor américain que le président a décidé de redistribuer aux membres des forces armées. 1,3 millions de G.I.s vont donc recevoir une prime de 1776 dollars, un montant inspiré par l’année de naissance des Etats-Unis, 1776, alors que le pays s’apprête à célébrer son 250e anniversaire en 2026 !

En janvier enfin, Donald Trump nommera le futur président de la Réserve Fédérale. C’est-à-dire le premier banquier des Etats-Unis dont le job est, entre autres, de décider avec les douze gouverneurs que compte cette institution des taux d’intérêt directeurs. Le favori pour le poste est Steven Hasset, actuel président du Conseil Economique à la Maison Blanche, un proche de Trump partisan d’une politique de taux bas. Le taux d’intérêt de base aux Etats-Unis est actuellement de 3,5%. Il a connu trois baisses consécutives de 0,25%, tous les mois depuis septembre. Mais Trump le considère toujours trop élevé. Il souhaite une baisse de 0,50 points, voir même d’un point entier au printemps. Si une telle baisse intervient, elle donnera un coup de fouet à l’économie américaine à quelques mois des élections, et elle permettra d’alléger instantanément les traites immobilières de millions d’américains, ainsi mêmes que les remboursements de l’Etat sur la dette publiques américaine…

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« Nous sommes à la veille d’un boom économique comme il n’y a rarement eu » a dit Trump en conclusion de son discours du 17 décembre. Si ce boom se matérialise, les Républicains pourraient créer une énorme surprise et remporter les élections du 3 novembre. S’il ne se matérialise pas, ils perdront vraisemblablement ce scrutin. 

C’est ce que tous les médias bienpensants anticipent et annoncent, avec délectation. Ils soulignent que la côte de popularité de Trump est au plus bas, 43% d’opinions favorables seulement, contre 52% à son entrée en fonction. Ils ajoutent que 60% des Américains désapprouvent sa conduite de l’économie. Et ils trouvent réconfort dans la tradition politique américaine qui veut que le parti qui occupe la Maison Blanche perde toujours les élections intermédiaires, comme cela a été le cas pour 47 des 50 derniers scrutins intermédiaires !

Mais le 3 novembre est encore loin. Trump mise sur l’économie pour obtenir des électeurs la possibilité de poursuivre la plus formidable révolution économique entreprise aux Etats-Unis depuis Franklin Roosevelt. Ses adversaires et détracteurs ne sont pas à l’abri d’une nouvelle désillusion.

Magistrats, policiers et gendarmes sont du bon côté…

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Dans une démocratie comme la France, on a toujours le droit de critiquer ceux qui, tels les magistrats et les forces de l’ordre, sont au service de l’Etat régalien et luttent contre l’insécurité, la délinquance et l’immigration illégale. Mais il ne faudrait pas que ces serviteurs de l’Etat se laissent convaincre par un certain discours de gauche qui les présente comme étant du mauvais côté. Le billet justice de Philippe Bilger.


Les forces régaliennes évoluent dans un environnement difficile qui, chaque jour, les confronte à l’insupportable hiatus entre leur idéal et la réalité. Elles le font toutefois avec la volonté constante d’accomplir, le moins mal possible, leur mission au service de leurs concitoyens. Vouées à cultiver bien davantage l’empirisme courageux d’un Créon que la pureté confortable d’une Antigone.

Ceux qui ont démissionné – magistrats, policiers et gendarmes qui, un jour, lassés, ont jeté l’éponge – « racontent souvent les mêmes histoires, entre lourdeurs administratives, dysfonctionnements et culture du silence » (Le Monde). On peut y ajouter le sentiment, parfois, de n’avoir jamais bénéficié du sort professionnel qu’ils estimaient leur être dû.

Je n’ai jamais été sensible aux discours de ceux qui, insatisfaits de ce qu’ils avaient pourtant choisi, étaient trop souvent conviés par les médias à médire de ce qu’ils avaient quitté. Cette complaisance consistant à dénigrer, avec acrimonie, des services publics et des institutions qu’ils avaient servis m’a fréquemment paru suspecte ; plus encore la naïveté médiatique qui prêtait à ces paroles une autorité qu’elles n’avaient pas, tant elles semblaient n’exprimer, au bout du compte, que le ressentiment ou l’amertume de trajectoires contrariées.

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Dans ces contestations comme dans ces démissions, dans l’inévitable distance entre ce que l’on rêvait d’accomplir et la quotidienneté à laquelle il fallait se confronter, il n’y a rien que de très ordinaire, et cela vaut pour toute fonction, plus encore lorsqu’elle est naturellement investie par la confiance et l’espérance de ses concitoyens.

Ce qui me semble dramatique en revanche, et dangereux pour la démocratie, c’est l’interrogation « que finissent par se poser policiers et gendarmes », auxquels il faut désormais adjoindre les magistrats : « suis-je vraiment du bon côté ? »

Je n’ai jamais compris pourquoi certains magistrats choisissaient ce beau métier, qui exige ordre et équilibre, souci d’autrui et équité, empathie et sens social, alors qu’à l’évidence ils n’étaient absolument pas faits pour lui.

Mais que des personnalités accordées au régalien, conscientes des droits qui étaient les leurs comme des devoirs qui leur incombaient, pleinement adaptées à une société qui réclame prioritairement une lutte efficace contre l’insécurité, la délinquance et l’immigration illégale, puissent être à ce point gangrenées par les discours de la gauche et de l’extrême gauche au point de se croire illégitimes et de douter d’être du bon côté, cela dépasse l’entendement. 

Si une telle pente devait s’accentuer, si elle venait à instiller le poison du soupçon au cœur même de cette fierté républicaine qui distingue sans l’ombre d’une hésitation les lumières et les ombres, la tranquillité et la subversion, les gardiens – au sens large – de la paix et les fauteurs de troubles, nous verrions s’accroître un risque majeur.

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Défi qui, au-delà de l’extrême difficulté sociale, technique et politique des missions régaliennes, constituerait l’épreuve la plus grave lancée au visage de notre nation : que nos protecteurs ne soient plus fiers de leur rôle ; qu’ils en viennent à concevoir qu’ils pourraient, sans se renier, se tenir du côté de leurs adversaires ; que le bon côté ne soit plus celui d’une démocratie capable de se défendre, grâce à eux, sans se renier, mais celui d’une subversion où la destruction l’emporterait sur le sens du bien commun.

À cette angoisse de ne plus se sentir du bon côté, la faiblesse de nos gouvernants n’apporte aucun remède mais au contraire amplifie le mal. Lorsque le bien n’est plus clairement secouru ni défendu, comment s’étonner que ceux qui le servent en viennent à douter ?

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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La Déconstruction du gentleman

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Adieu gentlemen et l’Angleterre à la barre ! Dans son dernier essai, Richard de Seze déboulonne l’élite britannique à coups de portraits au vitriol. Mais à force de juger l’histoire comme au tribunal, son essai interroge : s’agit-il d’une enquête historique ou d’un réquisitoire contre l’Angleterre elle-même ?


Si vous faites partie de ceux dont le cœur bat plus fort en entendant le « God Save the King » ou le « Flower of Scotland » lors d’un match de rugby ; si vous admirez Shakespeare, Austen, Dickens, Stevenson et autres génies littéraire, si vous raffolez de cette élégance toute en retenue, de ce flegme légendaire qui infuse dans les veines de la société comme les effluves d’un thé Earl Grey de chez Fortnum & Mason ; si vous admirez ces Britanniques qui ont gardé leur couronne quand nous, peuple de régicides, nous avons tranché la nôtre, si, enfin, vous avez des yeux de Chimène pour l’agent le plus séduisant des services secrets, James Bond, ou pour le charme désarmant de Hugh Grant dans Quatre mariages et un enterrement, alors préparez-vous à déchanter en lisant l’essai de Richard de Seze : De Vrais Gentlemen. Car, selon lui, vous avez été dupes d’une illusion, d’une fake news !

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Sous une plume sarcastique, très certainement trempée dans le fiel d’un vieux ressentiment contre la perfide Albion, celle qui fit brûler Jeanne d’Arc et battre l’Empereur à Waterloo, Richard de Seze entreprend de déconstruire le gentleman anglais. À travers une trentaine de portraits brossés au scalpel, il s’emploie à démythifier cette figure sacralisée et brandie comme l’incarnation héréditaire de l’élégance britannique. Endossant la toge de Platon, l’auteur descend dans la caverne pour nous arracher aux ombres : 007 et Hugh Grant n’auraient été que des illusions, et le gentleman anglais serait tout… sauf un gentleman.

Ainsi, Winston Churchill, le héros du Blitz et le vainqueur d’Hitler disparaît sous la plume de l’auteur, qui ne retient de lui que son obsession eugéniste et ses projets de stérilisation des « faibles d’esprit ». Arthur Harris, artisan de la résistance britannique face au nazisme, n’est plus que l’homme qui incendie Dresde et bombarde les villes normandes. Quant à Lord Kitchener, figure centrale de l’Empire britannique, il n’est convoqué que comme le pionnier des camps de concentration boers. La galerie se poursuit avec des figures moins connues mais pour le moins dérangeantes, tel Peter Bossey, chirurgien de prison accusé en 1847 à la Chambre des Communes de disséquer les cadavres de détenus encore tièdes et de jeter leurs organes à la mer.

Et Richard de Seze ne s’arrête pas aux hommes : il conjugue le gentleman au féminin en s’attardant sur deux figures. Marie Stopes, pionnière du contrôle des naissances, n’est plus sous sa plume qu’une fanatique de la « pureté raciale » comme si son délire eugéniste résumait toute une époque. Lady Di n’est pas mieux traitée : l’auteur recycle les potins des tabloïds, s’attarde sur ses amants, ses frasques, ses confidences aux paparazzis et va jusqu’à traiter la « princesse des cœurs » de… « catin ». Peu importe que Charles, qui n’a jamais cessé d’aimer Camilla, lui fût lui-même infidèle : dans ce règlement de comptes, l’infidélité devient un crime… mais seulement lorsqu’elle est féminine.

Quant à Élisabeth II, à la reine Victoria, incarnations mêmes du devoir et du courage, pas une ligne ne leur est consacrée. Ce n’est pas ce qui intéresse Richard de Séze. « J’ai musé dans l’histoire anglaise, piochant là un traître, ici un fou, là un assassin, ici un pervers, en mélangeant crapules fameuses et discrètes canailles. La matière est riche, le filon est inépuisable », confesse-t-il, soulignant avec gourmandise que tous ces personnages ont été décorés par la Couronne britannique, comme si leurs turpitudes constituaient un titre de noblesse. Mais derrière cette pique, son aveu est clair : l’objectif n’est pas de comprendre, mais de condamner.

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En ne retenant que la légende noire de ces figures britanniques, Richard de Seze réduit l’histoire à un dossier d’accusation : ce qui devrait relever de la complexité devient un procès. Par ailleurs, en arrachant ces personnages à leur contexte politique et à leur époque, il glisse vers l’anachronisme et juge le passé selon les normes morales du présent, à la manière de ces Torquemada « woke » aux cheveux bleu fluo qui déboulonnent les statues de Grands hommes au nom de l’idéologie du jour.

Devant cette démonstration aussi subjective, on ne peut qu’être sceptique. Car enfin, l’histoire britannique ne se réduit pas à ses monstres certifiés OBE (« Officer of the Order of the British Empire »). Elle compte aussi, entre autres, de grandes figures de droiture et de courage : on peut citer par exemple Thomas More, qui préféra l’échafaud au reniement de sa conscience ; William Wilberforce, le parlementaire qui consacra sa vie à l’abolition de l’esclavage ; les jeunes soldats britanniques qui débarquèrent sur les plages normandes, pour libérer l’Europe du joug nazi. Autant de contre-exemples que Richard de Seze écarte soigneusement, parce qu’ils introduiraient de la nuance là où il veut dresser un réquisitoire.

À la fin, on se surprend parfois à se demander si la véritable cible de son livre est vraiment la « gentlemanliness »… ou tout simplement les Anglais eux-mêmes !

Richard de Seze, De vrais gentlemen : À propos de quelques Anglais, Editions Salvator, 2025. 122pp, 16,00€.

De vrais gentlemen : À propos de quelques Anglais

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Bardot, la femme sans alibi

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Le biographe de la Française la plus connue au monde se souvient de cette femme qui, avec une audace inouïe, volait la vedette aux hommes et qui a toujours su dire non au déshonneur et à l’injustice.


Des souvenirs reviennent depuis la mort de Bardot, née en 1934. J’écris sa bio, en 2021, avec la complicité de Bernard d’Ormale, le dernier compagnon de BB. Il transmet mes questions à celle qui a voué sa vie à la défense des animaux. Elle me répond parfois elle-même, le plus souvent c’est Bernard qui est son messager. La veille, Arte a diffusé Le Mépris, de Godard. Un curieux film un peu foutraque où le réalisateur atrabilaire raconte sa vie tumultueuse avec Anna Karina. 

Le film s’ouvre sur une séquence culte. On voit dans la pénombre les fesses de Bardot, c’est beau comme un coucher de soleil de Turner, avec Piccoli subjugué par la plastique du mythe. Godard veut que Bardot ressemble à Karina. Alors la fausse blonde Bardot met une perruque brune. Ça pourrait être risible, mais ça ne l’est pas parce que Bardot est une immense actrice qui maitrise à la fois son corps et capte la lumière comme aucune autre. Du reste, elle ne joue pas : elle est. Toute la différence est là. Ce corps n’appartient qu’à elle, elle a su le dominer depuis l’enfance quand elle a pratiqué la danse classique. Elle faisait des pointes et des pointes. Pourtant, me dira Bernard, elle a gardé de très beaux pieds. Mais je digresse. On passe donc Le Mépris. Le lendemain, j’appelle Bernard. Il me raconte que Brigitte l’a regardé. Elle n’a toujours pas compris le film. Elle se souvient que Godard était toujours irrité et sale. Mais elle a confié à Bernard : « Tu as vu, ma voix a changé ». L’élégance comme signature.

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C’est la française la plus connue dans le monde. Elle en a bavé pour s’imposer. D’abord au sein de sa famille. Elle a pris des gifles par son père, elle fut humiliée par sa mère. Elle était laide, lui disait-elle. Puis elle a rencontré son pygmalion, Roger Vadim. Il l’a transformée, en a fait un mythe qui monte sur la table pour jouer un mambo endiablé rendant les hommes jaloux. Elle a attrapé sa liberté au vol avec Et Dieu… créa la femme. C’était en 1956. La gamine Bardot osait regarder droit dans les yeux les mâles et leur tenir tête. Elle rejetait la famille, les valeurs bourgeoises, les machos, elle s’imposait en imposant son désir sans demander la permission à personne. Elle n’avait pas honte dans sa petite blouse. Pas besoin d’alibi pour vivre sa vie de femme. Aujourd’hui ça paraît normal. En 1956, c’était d’une audace inouïe. 

Les hommes lui en ont voulu. Tu parles, BB leur volait la vedette. Elle les mettait à poil. Ils étaient veules, libidineux, colériques, mesquins. Ils se sont servis de sa légende, elle, la fille en pleine lumière. Elle a souffert, elle a rendu coup pour coup. L’un d’entre eux lui a fait un enfant de force. Elle n’en voulait pas. Elle vivait comme une bête traquée par les journalistes. Elle a eu un fils, Nicolas, en 1960. Ce fut une épreuve. Elle a eu des mots très durs sur sa grossesse. On l’a traitée de « salope ». Elle a encaissé. Elle n’a jamais baissé les yeux. Quand l’OAS lui a fait du chantage, elle a révélé au public ce chantage. Bardot, c’est Antigone. Elle a toujours dit non au déshonneur et à l’injustice. Et comme l’a écrit Malraux, en pensant à de Gaulle, les hommes et les femmes qui savent dire non font l’Histoire. 

Oui, elle a su dire la vérité. Et de quelle manière dans le film du psychopathe Henri-Georges Clouzot. Lui aussi, il a voulu la manipuler sur le tournage de La Vérité. Il n’y est pas parvenu. Mais il a su tirer la quintessence de l’actrice. Devant sa caméra, elle a montré ses qualités de tragédienne. Et elle a su dire aux hommes leurs quatre vérités : ils étaient tous morts, et elle, elle avait vécu sa passion jusqu’au bout, et toujours sans alibi.

Ce que la société des Assis n’a pas pardonné à Bardot : d’avoir renversé la table ; d’avoir dit merde au cinéma en 1973, et d’avoir « utiliser » sa notoriété pour défendre ceux qui ne l’ont jamais trahie : les animaux.

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Là encore, elle en a pris plein la gueule. Elle a été jusqu’à écorner le mythe BB. Jusqu’à son dernier souffle, elle a voulu qu’on respecte les animaux, qu’on ne les fasse pas souffrir, qu’on ne les égorge pas vivants dans des baignoires, qu’on ne brise pas les jambes des chevaux promis à l’abattoir quand ils montent dans des camions trop exigus, qu’on cesse de les empoissonner, car les empoisonner, c’est intoxiquer l’homme. Un jour, avec sa diction inimitable, elle a balancé : « J’ai donné ma jeunesse et ma beauté aux hommes et maintenant je donne ma sagesse et mon expérience aux animaux ». Ainsi est née la Fondation Brigitte Bardot. Je sais que le combat de Bardot ne fut pas vain. Les mentalités ne changent pas vite, mais elles changent. Et la légende Bardot ne fait que commencer.

Ce soir, demain, le portail bleu de La Madrague attend le retour de la maitresse des lieux. La brise marine apporte la fraîcheur tant attendue l’été. Mais nous sommes en hiver. Et le soleil est froid. Quelques paroles de La madrague me reviennent : « On a rangé les vacances/Dans des valises en carton/Et c’est triste quand on pense à la saison/Du soleil et des chansons »

Elle chantait aussi BB, et ses chansons faisaient du bien même si elle y révélait la mélancolie qui ne la quittait jamais vraiment.

Et puis, il reste cette scène incroyable. Piccoli allongé sur le lit, en T-shirt, et Bardot, nue. D’une voix lascive, elle demande, faussement naïve : « Qu’est-ce que tu préfères : mes seins ou la pointe de mes seins ? »

Vérité BB

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La Révolution, fille aînée de l’Église ?

Le catholicisme a servi de caution à la monarchie avant d’être l’un des principaux vecteurs de sa contestation. Les Lumières ont hérité des passions, de la rhétorique, des structures mentales et du sens du tragique des dévots jansénistes. 1789 n’a pas aboli le sacré mais l’a remplacé.


Un vaste exercice de Christ-bashing : c’est ainsi que la Révolution française a été vécue par ses contemporains, qu’ils l’aient adorée ou eue en horreur. De fait, engendrée par la Raison philosophique, elle fut un grand moment de vandalisme dans les églises et de noyades de prêtres dans la Loire. Le roman national, soucieux de pédagogie, a dès lors fixé cette image : quelques philosophes poudrés soufflant sur une populace crédule, qui s’est aussitôt transformée, par quelque miracle civique, en un « peuple révolté ». À bas le trône, à bas l’autel, 1789 aurait été un simple changement d’ampoule, la lumière religieuse remplacée par les néons encyclopédiques.
Cette idée ne pouvait être ébranlée que par un regard extérieur. L’historien américain Dale K. Van Kley, disparu en 2024, suggère dans Les Origines religieuses de la Révolution française (1996, trad. 2002) que le culte catholique a non seulement servi de caution à la monarchie pendant des siècles, mais aussi constitué l’un des principaux vecteurs de sa contestation. La thèse surprend, sinon choque, dans un pays où la couronne a depuis l’origine lié son sort à celui de Dieu. Dès le départ, les rois francs se voient comme les successeurs de David, Salomon et Constantin, se prétendantthaumaturges et détenteurs d’un corps double – mortel et mystique –, selon les analyses désormais classiques de Marc Bloch et d’Ernst Kantorowicz.
Seulement, quand le protestantisme voit le jour (en France, par l’intermédiaire d’un Picard, Jean Calvin), et avec lui son mépris pour le culte des miracles et des reliques, il entre en conflit avec le sceptre. Calvin limite l’emploi du terme « majesté » à Dieu seul quand il déclare : « C’est à luy [Dieu] seul que toute majesté appartient. » Les iconoclastes calvinistes des années 1560, dans leur dégoût du culte des reliques, s’en prennent au tombeau de Louis XI à Cléry, brûlent le cœur de François Ier à Orléans et profanent les tombeaux des Bourbons à Vendôme.

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Le jansénisme entre bientôt en scène. Rien de moins politique à l’origine que cette querelle théologique, « affaire de corne-cul », aurait dit de Gaulle, qui oppose grossièrement les partisans augustiniens d’une Grâce rigoureuse et tragique à la casuistique jésuite, plus souple et accommodante. « Calvinisme rebouilli » selon Mazarin, le jansénisme est moins une nouvelle Réforme qu’un catholicisme exagéré, qui cherche un inflexible recueillement. Louis XIV, en identifiant sa propre majesté à l’unité religieuse du royaume, transforme ce qui n’était qu’une dispute de couvent en affaire d’État. En 1713, il fait détruire l’abbaye de Port-Royal et exhumer les défunts qui y sont enterrés. Tout le pays est enjoint de souscrire à cette persécution. On refuse les sacrements à certains mourants s’ils ne sont pas munis d’un « billet de confession » par lequel on est prié de manifester son adhésion à la bulle Unigenitus, qui condamne la doctrine de Jansenius.
 
S’ouvre alors le siècle des Lumières. Si Port-Royal a été rasé, l’esprit de l’abbaye demeure dans bien des esprits. Sous le règne de Louis XV, on le retrouve dans les parlements locaux, où il nourrit les remontrances contre la couronne. Un procès permanent contre la royauté est instruit par des hommes formés à la vie de l’esprit par la lecture de grands auteurs jansénistes comme Antoine Arnauld et Blaise Pascal. Il faut dire aussi que le peuple persifle, dénonce la corruption de la cour et celle du haut clergé, les maîtresses du roi, monarque de droit divin dont on dit qu’il se tient éloigné des sacrements.
Curieuse alliance que celle de ce courant dévot et de la philosophie naissante des Lumières. Les héritiers du jansénismequi croient si peu au libre-arbitre se retrouvent dans la situation paradoxale de défendre la liberté d’expression. En organisant une presse clandestine (les Nouvelles ecclésiastiques), en apprenant l’insoumission aux fidèles, en composant, dans leurs sermons, une grammaire de l’antidespotisme, ils sont de ceux qui inventent la modernité politique.
La Révolution française, qui doit certes beaucoup à l’athéisme d’Holbach, La Mettrie et Helvétius, ainsi qu’à la critique radicale des religions par Voltaire, Diderot et d’Alembert, ne s’est pas faite cependant sans effusion d’eau bénite : il fallait au moins un abbé (Sieyès) pour définir le tiers état et faire savoir ce qu’il demande. Et un autre abbé (le crypto-janséniste Grégoire) pour réclamer à l’Assemblée constituante l’abolition des privilèges et de l’esclavage, le suffrage universel et l’émancipation des juifs. Il fallait aussi un Talleyrand, évêque d’Autun, pour célébrer la messe de la Fête de la Fédération de 1790 (une des rares qu’il ait jamais dites). Et un Jacques Roux, curé rouge et lointain ancêtre de monseigneur Gaillot. Résultat, la rupture entre la gauche et le christianisme n’a pas été aussi profonde qu’on l’a dit avant la fin du xixe siècle. Étienne Cabet, précurseur du socialisme utopique et auteur du Voyage en Icarie en 1840, continuait de voir en Jésus « le premier des prolétaires ».

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Avant les jacobins, il y eut donc les jansénistes. Avant la Nation souveraine, il y eut le Peuple de Dieu. Les Lumièreshéritent des passions, de la rhétorique, des structures mentales et du sens du tragique du jansénisme. La pureté morale de la communauté, des « Solitaires », son élévation intellectuelle augustinienne : tout cela prépare 1789. Seulement, les traces de ce fleuve souterrain ont été effacées. Dans son récent ouvrage, Il nous fallait des mythes, Emmanuel de Waresquiel montre pourtant bien que la Révolution remplace le sacré plus qu’elle ne l’abolit. On ferme les églises, mais on ouvre un temple de la Raison, on fête l’Être suprême avec processions, hymnes et offices. Jacques-Louis David fait de Marat mort une icône.
Le mythe des « deux France », catholique et laïque, républicaine et monarchique, ne résiste finalement pas à l’examen. Si ces deux France se reconnaissaient enfin dans un récit moins manichéen, celui d’une Révolution fille rebelle de l’Église, elles comprendraient peut-être qu’elles ne sont pas ennemies, mais deux membres d’une même lignée brouillés depuis trop longtemps.

A lire :
Dale K. Van Kley, Les Origines religieuses de la Révolution française, Seuil, 2002.
Emmanuel de Waresquiel, Il nous fallait des mythes, Tallandier, 2024.

Hommage à Brigitte Bardot : L’éternité d’un mythe, l’adieu à une époque

Brigitte Bardot, cet érotique « Don Juan » féminin comme la qualifia autrefois Roger Vadim, son premier amour (avec qui elle se mariera), dans un film au titre éponyme (1973), s’en est en effet allée rejoindre définitivement, ce 28 décembre 2025, à l’âge vénérable de 91 ans, le ciel des étoiles éternelles.


Comment rendre hommage, sans verser dans la banalité, les redites ou les poncifs, sinon d’évidentes et trop consensuelles platitudes, à celle dont l’insolente beauté, indissolublement unie à un indomptable sens de la liberté, fit dans le cinéma de la seconde moitié du XXe siècle, avec des films aussi cultes que Et Dieu créa… la femme (1956), En cas de malheur (1958), La Vérité (1960), Le Mépris (1963), Viva Maria (1965) ou Les Pétroleuses (1971), l’une des icônes les plus marquantes de la culture française, sinon, plus globalement encore, occidentale, de l’Europe à l’Amérique ?

Brigitte Bardot, ou la définition du mythe selon Roland Barthes

Que Brigitte Bardot incarnât, au plus haut point, l’un des mythes les plus significatifs au sein de l’histoire moderne, c’est là, par ailleurs, ce qu’un sémiologue aussi distingué que Roland Barthes, l’un des maîtres du structuralisme linguistique, explique à merveille dans ses fameuses Mythologies, œuvre phare publiée en 1956, la même année, précisément, que l’emblématique Et Dieu créa… la femme

De fait, y écrit Barthes dans le chapitre intitulé « Le mythe, aujourd’hui » : « Le mythe est une parole. Naturellement, ce n’est pas n’importe quelle parole : il faut au langage des conditions particulières pour devenir mythe […] Cette parole est un message. Elle peut donc être bien autre chose qu’orale ; elle peut être formée d’écritures ou de représentations : le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma […], les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique ». Il poursuit : « La signification du mythe se présente d’une façon ambiguë : il est à la fois sens et forme […] Nous sommes ici au principe même du mythe : il transforme l’histoire en nature ». Il en conclut donc, logiquement : « Quel est le propre du mythe ? C’est de transformer un sens en forme ».

Belle et rebelle : le sens de la liberté uni à l’idéal de beauté

Et, en effet, c’était bien cela, avant tout, le mythe BB (pour reprendre ici les célèbres initiales, en guise de titre, d’un des meilleurs disques, sorti en 1968, du transgressif et sulfureux double Gainsbourg/Gainsbarre) : Brigitte Bardot, c’était l’inaliénable sens de la liberté transformé en non moins éloquent idéal de beauté !

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Ainsi, le mythe Bardot, encore aujourd’hui, s’avère-t-il intrinsèquement lié à cet indéfinissable et pourtant très concret, sinon paradoxal, sens, indomptable et provocateur jusqu’à un enivrant mais constant parfum de scandale, de la liberté (celle du vrai féminisme, tel que le donnèrent jadis à voir une révolutionnaire comme Olympe de Gouges ou une existentialiste comme Simone de Beauvoir, bien plus que celui, médiocre et agressif, des pseudo-libertaires d’aujourd’hui) !

Brigitte Bardot : insigne femme dandy du XXe siècle

Cet authentique et magnifique esprit d’indépendance, c’est le premier théoricien, au sein de la littérature française du XIXe siècle, du dandysme, Jules Barbey d’Aurevilly, qui le décrit le mieux, avec le plus de perspicacité analytique, de profondeur psychologique et de justesse linguistique tout à la fois, dans un court mais précieux essai ayant pour titre Du Dandysme et de George Brummell (1845).

De fait, y établit-il, dressant bien sûr là l’insigne portrait de celui que l’on appelait alors « le prince des dandys » et « l’arbitre des élégances », mais que l’on aurait certes pu appliquer également, quasiment mot pour mot, à Brigitte Bardot, elle aussi, à sa très personnelle mais surtout peu conventionnelle manière face aux convenances de cette bourgeoisie d’où elle provenait pourtant, une des incarnations les plus abouties, précisément, du dandysme au XXe siècle : « Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le Dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est pas que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées, où la comédie devient si rare et où la convenance triomphe à peine de l’ennui. […] Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères, est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. […] C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi […] Le Dandysme […] se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant ».

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Paroles admirables d’intelligence, de profondeur et de finesse tout à la fois, où les esprits les plus pénétrants pourraient donc aisément reconnaître, effectivement, quelques-uns des traits de caractère les plus saillants de la belle et grande Brigitte Bardot, tellement en avance sur son temps, précisément ! Preuve en est encore, s’il fallait s’en convaincre définitivement, cette ultime, aussi rare que judicieuse, réflexion, dans ce même opus, de Barbey toujours : « Ce qui fait le Dandy, c’est l’indépendance. […] Tout dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact, qui s’arrête à temps et qui trouve, entre l’originalité et l’excentricité, le fameux point d’intersection de Pascal ». Tout est dit, en un parfait résumé ! 

Solitude, singularité et distinction 

Le dernier mot cependant, concernant cette exquise femme dandy que fut donc également Brigitte Bardot (trop peu de gens s’en rendirent compte !), revient à Roger Kempf qui, sur ce même sujet du dandysme, mais centré plus précisément ici sur la solitude, la singularité et la mort, écrivit, dans son superbe Dandies – Baudelaire et Cie, des mots essentiels : « Mais loin de se dresser contre ses générateurs misérables, le dandy se contente […] de leur tourner le dos. Que les censeurs se rassurent : il croit […] à la discipline, il a horreur du laisser-aller. Plus insolent que transgresseur, il n’est pas dangereux, face aux trublions de toutes sortes […]. Le dandysme : un monde métaphorique aux couleurs du soleil couchant, un exercice impossible. […] Comment garder le secret ou le silence au temps de l’ordre public ? Comment vivre sur le mode de l’être, non du devenir ? Comment rêver sous le régime du progrès ? Questions terribles et sans réponse, menant parfois au suicide et toujours au rebut et à la mort. Le dandy ne l’ignore pas. Condamné, il s’attend à disparaître, dignement ».

Et, de fait, c’est bien là, mutatis mutandis, ce que vient de faire en ce dimanche 28 décembre 2025, entre la spiritualité intériorisée de la Noël et les joies externes du Nouvel An, cette femme éminemment libre, et pourtant extrêmement généreuse envers ses semblables, et bien plus encore envers ses animaux qu’elle chérissait, à juste titre, tant : disparaître dignement, sans jamais, au sublime faîte de sa profonde humanité (on appréciera ici l’oxymore), comparaître… surtout pas, forte de son incandescente liberté de vraie femme, devant un quelconque tribunal, sinon celui de sa propre et seule conscience.

Adieu donc, très chère BB : avec votre mort, ce n’est pas seulement un important pan de notre propre vie, depuis notre jeunesse et même enfance pour beaucoup d’entre nous, qui disparaît ainsi, mais, face à cet ultime mythe intemporel que vous incarniez en majesté pour vos nombreux admirateurs, toute une époque, désormais et à jamais révolue !

Lord Byron

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Histoire de couteaux

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Au lendemain de Noël, trois femmes ont été poignardées dans le métro parisien par un clandestin malien connu des services de police et faisant l’objet d’un OQTF. Le fait que cet homme, comme tant d’autres, ait choisi l’arme blanche est loin d’être anodin. Analyse de Charles Rojzman.


Trois femmes poignardées successivement dans le métro parisien. Trois corps attaqués dans un lieu banal, quotidien, supposé sûr. L’agresseur, sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, circulait pourtant librement. Ce fait n’est pas une aberration. Il est un concentré de notre situation. Tout y est : la décision administrative non exécutée, la justice impuissante ou entravée, la violence ciblée, et, surtout, le message implicite envoyé à tous — celui d’un État qui édicte des règles qu’il n’applique plus.

Ce n’est pas un « fait divers ». C’est un signe. Un signe de la banalisation d’une violence devenue familière, acceptée, presque intégrée à notre horizon mental. L’irruption de la lame dans la chair ne provoque plus le choc moral qu’elle devrait susciter ; elle s’ajoute à une litanie. Comme si l’acier, prolongement immédiat de la main, avait retrouvé droit de cité dans nos espaces publics, et que la société s’était résignée à composer avec lui.

Le couteau n’est pas une arme comme les autres. Il est intime. Il impose la proximité, le face-à-face, parfois le regard. Il ne tue pas à distance : il humilie, il domine, il inscrit la violence dans le corps de l’autre. Il dit : je n’ai pas peur de la loi. Il dit aussi : je fais justice moi-même. À travers lui s’exprime un rapport au monde où la force prime sur la règle, où la contrainte immédiate l’emporte sur la médiation, où le conflit se résout par la domination et non par l’arbitrage.

Les victimes ne sont pas choisies au hasard. Les femmes d’abord, perçues comme vulnérables, disponibles, symboles d’une liberté insupportable. Les Blancs ensuite, assimilés à une domination fantasmée, à une société honnie mais exploitée. Les Juifs enfin, figure ancienne et persistante de l’ennemi absolu, à la fois haï et obsédant, responsable imaginaire de tous les désordres. Cette haine n’est pas toujours formulée ; elle est souvent diffuse, incorporée, transmise par des récits idéologiques, religieux ou politiques. Mais elle oriente les gestes, elle désigne les corps.

Il existe, qu’on le veuille ou non, des univers culturels et idéologiques où la violence directe — et en particulier l’arme blanche — demeure un mode légitime de résolution des conflits. Non comme une pathologie marginale, mais comme un héritage transmis, intériorisé, parfois valorisé. Cela n’a rien à voir avec la race, notion vide, mais tout à voir avec des histoires, des socialisations, des rapports à l’honneur, à la virilité, à l’autorité. Dans ces cadres mentaux, la loi impersonnelle n’est pas vécue comme une protection commune, mais comme une contrainte étrangère, voire hostile.

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L’immigration de masse a importé ces rapports au conflit sans exiger leur transformation. Elle a superposé des normes incompatibles sans trancher. Elle a accueilli sans imposer le désapprentissage de la violence. Et, ce faisant, elle a installé sur le même territoire des conceptions antagonistes du droit, du corps, de la limite. Refuser de le dire par peur d’essentialiser, c’est s’interdire de comprendre ce qui se joue réellement.

Lorsque ces héritages rencontrent une justice défaillante, des décisions administratives non exécutées, des OQTF transformées en paperasse sans effet, le passage à l’acte devient rationnel. Une interdiction qui n’est pas appliquée n’est pas un compromis humaniste ; c’est un signal de faiblesse. Et toute faiblesse répétée devient une invitation. La loi cesse alors d’être une limite ; elle devient un décor.

Le plus grave n’est pas seulement la répétition des agressions, mais ce qu’elles produisent en profondeur. Une société qui apprend à se restreindre, à éviter, à contourner. Des femmes qui modifient leurs trajets. Des Juifs qui dissimulent leur identité. Des citoyens qui intègrent l’idée que l’espace public n’est plus pleinement protégé. La peur ne se manifeste pas par des paniques spectaculaires, mais par des adaptations silencieuses. Or une société qui s’adapte à la peur est déjà une société qui abdique.

Face à cela, l’État parle peu, ou mal. Il invoque la complexité juridique, les droits fondamentaux, les procédures. Il découpe les drames en catégories rassurantes : acte isolé, déséquilibre psychologique, contexte social. Il évite l’essentiel : reconnaître que l’autorité ne se proclame pas, elle s’exerce. Une justice qui ne protège plus les corps concrets au nom de principes abstraits finit par perdre toute légitimité.

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Le problème n’est donc pas seulement la violence, mais le refus obstiné de nommer sa source et ses conditions. En laissant coexister des décisions sans exécution, des haines sans nom, des normes incompatibles sans arbitrage, nous avons accepté une fragilisation durable de l’espace commun. Nous avons troqué la verticalité du droit pour l’horizontalité de la peur.

C’est ainsi que meurt une civilisation : non dans le fracas, mais dans l’acceptation résignée de sa propre vulnérabilité. Et nous continuons, par confort moral ou par lâcheté politique, à appeler cela le vivre-ensemble, alors qu’il ne s’agit plus que d’une cohabitation inquiète, déjà minée par l’idée que la force, un jour, pourrait redevenir l’ultime arbitre.

La société malade

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Brigitte Bardot (1934–2025) : une étoile libre, éternellement française

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D’abord, l’incarnation d’un mythe, avant d’être une femme libre, une immense actrice et enfin le défenseur des animaux, Brigitte Bardot n’a cessé d’aimer la France.


Naissance d’une insoumise

Brigitte Bardot naît à Paris le 28 septembre 1934, au sein d’une famille de la bourgeoisie catholique parisienne, attachée à l’ordre, aux convenances et à la discrétion. Rien, a priori, ne la destinait à devenir une figure de rupture. Et pourtant. Très tôt, elle transgresse les codes de ce milieu qui l’étouffe, non par provocation idéologique, mais par instinct vital. Elle choisit la danse, puis le mannequinat, le cinéma, la chanson — autant de territoires de liberté qui lui permettent d’échapper aux cadres assignés. Bardot ne revendique rien, ne théorise rien : elle vit. Bien avant le féminisme, auquel elle ne doit rien et qu’elle n’aimait guère, elle incarne une émancipation purement personnelle, fondée sur la volonté, le refus des compromis et une nature farouchement libre. Affranchie, naturelle, indomptable, elle ne demande pas la permission d’exister — elle existe, tout simplement.

L’apparition : naissance d’un mythe 

Avant d’être un mythe, Brigitte Bardot fut une apparition. Une évidence fulgurante qui, dès ses débuts, déplaça les lignes du cinéma français. Elle surgit au milieu des années 1950 avec Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956), film-manifeste qui révèle une femme libre, instinctive, impossible à contenir. Le scandale est immense, la fascination immédiate. Bardot ne joue pas : elle existe, et cette existence même bouleverse l’écran. Elle poursuit ce chemin singulier avec La Femme et le Pantin de Julien Duvivier (1958), où son corps et son regard deviennent déjà des enjeux dramatiques, avant de surprendre profondément dans La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960). Film où elle impose une intensité grave, presque douloureuse, loin de toute frivolité, révélant une actrice capable de silence, de tension, de vertige intérieur. Avec Vie privée de Louis Malle (1962) puis Le Repos du guerrier de Roger Vadim (1962), Bardot explore la violence du désir, l’usure de l’amour, l’ennui comme horizon. Ces films fondateurs tracent déjà le portrait d’une femme en fuite, trop vivante pour les rôles qu’on voudrait lui assigner. Le mythe est en marche, mais la liberté, elle, est déjà là. 

Une liberté incarnée 

Brigitte Bardot, c’est la liberté incarnée, solaire, dérangeante pour certains, mais toujours assumée. Une femme qui n’a jamais vraiment joué à être une star : elle l’était, simplement, parce qu’elle échappait aux cadres, aux règles. Française avant tout, jusque dans ses silences, ses excès, son accent, sa manière d’aimer et de rompre. Bardot n’a jamais cherché à plaire au monde ; le monde s’est organisé autour d’elle. Son cinéma est à son image : sensuel, insolent, vivant. Des films populaires aux œuvres plus exigeantes, elle traverse les années 1950 et 1960 comme une évidence, imposant un nouveau regard sur la femme à l’écran. Elle n’est ni muse docile ni ingénue décorative. Elle regarde, elle choisit, elle s’ennuie parfois — et cet ennui devient une force.

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La chanson : une voix libre, un autre terrain de jeu

Parallèlement au cinéma, Brigitte Bardot mène une carrière de chanteuse qui prolonge cette même liberté. Sa voix, imparfaite, fragile, presque parlée, devient une signature. Elle chante comme elle vit : sans technique ostentatoire, mais avec une vérité désarmante. Sa rencontre artistique avec Serge Gainsbourg est décisive. Il écrit pour elle certaines de ses plus belles chansons, façonnant un répertoire à son image : sensuel, mélancolique, ironique. Initials B.B.Harley DavidsonBonnie and ClydeJe t’aime… moi non plus (version initiale), Comic Strip ou encore Contact inscrivent Bardot dans l’histoire de la chanson française. Avec Gainsbourg, elle n’interprète pas des rôles : elle impose une présence. Là encore, elle devance son époque, brouillant les frontières entre pop, provocation et poésie, sans jamais chercher à devenir chanteuse “professionnelle”. La musique est pour elle un espace de plus où respirer librement.

Le Mépris : Vérité à nu, le mythe devient éternel 

Et puis il y a Le Mépris (1963), l’un des plus beaux films français de l’histoire du cinéma. Un chef-d’œuvre de Jean-Luc Godard, froid et brûlant à la fois. Bardot y est sublime, mais surtout juste. Son corps, que la production voulait exposer, devient sous la caméra de Godard un territoire fragile, presque tragique. Face à Michel Piccoli, elle incarne le désamour qui s’installe, l’incompréhension qui ronge, la distance qui ne se comble plus. Chaque regard compte. Chaque silence pèse. Bardot ne joue pas la rupture : elle la vit, à l’écran, avec une modernité saisissante.

Dans Le Mépris, elle cesse d’être un mythe pour devenir une femme — et c’est précisément là que le mythe devient éternel. Bardot y touche à quelque chose de rare : la vérité nue, sans effet, sans posture. Un moment de cinéma pur, suspendu, qui continue de nous regarder, des décennies plus tard.

Le combat des animaux : une forme de courage 

Bien loin d’être une icône figée dans l’histoire du cinéma, Brigitte Bardot avait choisi un combat, plus silencieux et plus radical : celui des animaux. En se retirant des plateaux, elle n’a pas disparu du monde, elle a déplacé sa colère et sa tendresse. La défense des plus faibles est devenue son langage. Contre la cruauté, l’indifférence, l’hypocrisie, elle s’est dressée sans calcul, sans nuance, mais toujours avec une sincérité brute. Les animaux furent son refuge et sa cause, peut-être parce qu’ils ne trahissent pas, ne jugent pas, n’exigent pas de masque. À travers eux, Bardot a poursuivi sa quête de liberté, loin des projecteurs, mais au cœur du réel.

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La disparition d’une époque

Et puis, ce dimanche 28 décembre, Brigitte Bardot s’est éteinte à l’âge de 91 ans. Avec elle disparaît bien plus qu’une actrice : une époque, une vibration, une manière d’être au monde. Sa mort referme un chapitre essentiel du cinéma français et de l’imaginaire collectif. Elle laisse derrière elle des films, des images, des silences inoubliables — et cette présence unique qui traversait l’écran comme une évidence. Bardot n’a jamais vieilli dans le regard du public : elle demeure cette femme libre, insaisissable, qui a refusé les compromis jusqu’au bout.

Éternellement française

Enfin, il serait impossible de parler de Brigitte Bardot sans évoquer son amour viscéral de la Nation française. Un amour frontal, parfois rugueux, mais profondément enraciné. Elle aimait la France comme on aime un paysage, une langue, une mémoire. Sans détour, sans prudence, fidèle à elle-même. Bardot aura vécu et parlé en Française libre, attachée à son pays comme à une part d’elle-même. Et c’est sans doute ainsi qu’elle restera : une figure indocile, passionnée, éternellement française.

Colette Cléo

A la Comédie de Picardie, à Amiens, un « seul en scène » de Cléo Sénia fait revivre Colette, non seulement le grand écrivain mais aussi l’artiste de music-hall. Evocation enivrante d’une époque où érotisme et féminisme n’étaient pas incompatibles.


« Je n’ai rien fait ! C’est elle ! », eussé-je pu dire, il y a peu, en sortant de la Comédie de Picardie d’Amiens où venait d’être donné le spectacle Music-hall Colette, librement inspiré de la vie de cette dernière, écrit par Cléo Sénia, Alexandre Zambeaux et Léna Bréban. Je n’avais rien fait ; c’était elle, la Sauvageonne, qui avait choisi d’assister à ce seul en scène de Cléo Sénia. Ni elle, ni moi ne l’avons regretté. Bien au contraire ; nous nous sommes même régalés. C’est vrai qu’elle a du nez, ma Sauvageonne. Ça lui permet de débusquer de remarquables créations. Colette, ma chérie n’est pas la seule à le savoir, est l’un de nos meilleurs écrivains français. Un style de haute tenue ; un sens inouï de l’observation lesté d’une imagination débridée qui procure à ses textes un parfum unique et fort agréable. Comment ne pas se souvenir de Claudine, de Dialogues de bêtes et surtout, surtout, du Blé en herbe ? Parfum de soufre et de scandale aussi. Ce n’est certainement pas ce qui eût pu effaroucher la Sauvageonne et la contrarier dans ses choix. Moi non plus ; bien au contraire. 

Car la talentueuse Cléo Sénia n’a pas souhaité dresser de Colette un portrait aseptisé, polissé, voire policé. Avec gourmandise et espièglerie, elle nous raconte la liberté de Colette, scrute sa vie dite scandaleuse de la Belle époque, dit tout de ses relations avec Willy, son imposant mentor, avec la marquise Mathilde de Morny, dite « Missy ». Amours saphiques, ébats à trois… Le seul en scène de la sémillante Cléo ne cache rien. Elle s’effeuille, dialogue avec elle-même grâce à la double narration en miroir, car c’est aussi, en filigrane, son propre portrait que nous donne à voir Mlle Sénia. (J’ai adoré les jeux de miroirs ; la comédienne, sur scène, répond à son double – ou à Colette, on ne sait plus très bien – rigole, s’impatiente, trépigne, s’adonne à des colères de filles, tente de lui couper le sifflet quand le charmant reflet devient trop bavard ou trop indiscret. C’est carrément délicieux, terriblement féminin). 

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Pas étonnant que ma Sauvageonne eût adoré. Cléo Sénia s’adonne aussi à des séances de balançoire à faire rougir ses sombres bas résille et rosir son adorable petite culotte si pâle. C’est sexy en diable, drôle, impertinent, sensuel à souhait. Les extraits des œuvres de Colette sont judicieusement choisis ; ils proviennent des romans, des nouvelles, des articles, des citations, et en particulier des saynètes et autres numéros de l’époque du music-hall quand elle se produisait, en 1907, sur la scène du Moulin Rouge, à la faveur d’une pantomime nommée Rêve d’Egypte. Le préfet de police menacera le fameux cabaret de fermeture car Colette et son amant-maîtresse Missy, alias la marquise de Morny, échangeaient sur les planches un langoureux baiser. Pourtant, cela devait être tellement mignon. Bravo à Cléo Sénia et à son spectacle de nous avoir fait goûter, pendant une heure quinze, à cette liberté-là. Elle a le parfum d’un féminisme exquis qu’on aimerait tant savourer aujourd’hui, loin, si loin, de celui qui nous impose l’écriture inclusive, la guerre hommes-femmes, et autres injonctions frigides. Colette n’eût pas aimé qu’on l’appelât écrivaine, ce mot si laid et si négatif. Oui, Colette, quel grand écrivain ! Et Cléo Sénia, quelle grande comédienne !

Amiens, le mardi 23 décembre 2025.

Les Ombres des Mohicans

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Je suis picard mais je me soigne

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Dino Buzzati : un balcon sur les Dolomites

L’écrivain italien (1906-1972), mondialement célèbre depuis la publication du Désert des Tartares en 1940, était né aux portes des Dolomites dans la province de Belluno en Vénétie. Alpiniste chevronné, il a beaucoup écrit sur ses montagnes et la passion des sommets. Il a même couvert les Jeux Olympiques d’Innsbruck en 1964 pour le compte du Corriere della Serra. Arthaud vient de réunir ses articles et chroniques sous le titre Nouvelles des cimes.


Dans un peu plus d’un mois, à partir du 6 février, débuteront les Jeux Olympiques d’Hiver de Milan-Cortina, soixante-dix ans après ceux de Cortina d’Ampezzo en 1956. Un homme, un écrivain de haute altitude, éperon rocheux de la littérature italienne pourrait bien être notre guide afin d’appréhender ses Dolomites qui furent classées au patrimoine de l’Unesco en 2009. L’olympisme ne lui était pas étranger puisqu’en 1964, le quotidien milanais Corriere della Serra l’a mandaté pour suivre les Jeux d’Innsbruck qui virent le triomphe des sœurs Goitschel, Christine et Marielle, en Slalom et en Slalom géant. « Elles ont des visages sains et sympathiques. Elles pleuraient, riaient et pleuraient encore : c’était le plus beau moment de leur vie », écrivait-il dans sa chronique du 2 février 1964. Facétieux et sensible aux mirages des montagnes, Buzzati expliquait que l’esprit d’Olympie était une grâce fugace qui, parfois, n’arrive jamais. On l’attend longtemps et elle ne vient pas. Cet esprit n’était visiblement pas palpable lors de la cérémonie d’ouverture d’Innsbruck, « il est une sorte de Puck, un elfe gracieux et insouciant qui a besoin de bonheur et de pain ». Certains Jeux peuvent très bien se dérouler, dans une organisation parfaitement maitrisée et huilée, le public et les athlètes satisfaits, mais, en l’absence de cet esprit, la fête est entachée. Il manque l’étincelle. Cet esprit se matérialise par un signe du destin, signe végétal, minéral, apparitions éclairs d’un animal sur une piste, coup de pouce céleste sur les skis d’un champion en détresse. Un esprit aléatoire et taquin qui rend les compétitions plus légères et perméables à la poésie de l’instant. Cet esprit vif se transforme en permanence. 

En Autriche, tout le monde l’attendait donc, anxieux et prisonnier, car il se ne se révéla pas dans les rues d’Innsbruck, « boueuses et plutôt tristes ». Et puis, par magie, on le vit « dans les endroits les plus disparates ». Il prit notamment la forme de « serpents de lumière sur la patinoire, pour la course de 500 mètres en patin ». Dès son adolescence, Buzzati a été aspiré par ses Dolomites, à la fois si familières et mystérieuses.  Avant de grimper, il avait déjà tout lu sur le sujet et fit sa première ascension avec un guide à l’âge de 15 ans. « La montagne était déjà entrée en moi comme une obsession amoureuse », avoue-t-il. Il voulait « appartenir à ce monde ». Il appréciait le langage technique, l’audace et le panache de ces découvreurs de parois. Il devint un excellent spécialiste de la discipline et il côtoya les meilleurs grimpeurs italiens tout au long de sa vie, inspirant leur respect. Buzzati raconte cet âge d’or, qu’il situe entre les années 1925 et 1935, où tous les sommets allaient tomber, les uns derrière les autres, que rien ne résisterait au pouvoir d’ascension des hommes. Les cimes « les plus diaboliques » allaient abdiquer. Nous entrions alors dans la quête des hauteurs impossibles et inimaginables. « Et même si vous parvenez à trouver un bastion ou une arête encore intacts, en supposant qu’ils aient le moindre intérêt pour l’alpinisme, vous pouvez être sûr que tôt ou tard, eux aussi capituleront. Un jour ou l’autre, des hommes grimperont là-haut comme des araignées », concède-t-il avec un brin de regret.

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Car l’adolescent qui jalousait jadis et enviait ces « hors-la-loi », ceux pratiquant l’alpinisme sans guide, en vieillissant, avait changé de regard sur l’appropriation des montagnes. Il conservait en mémoire, non pas les accès les plus difficiles, mais plutôt une communion avec la nature. Dans ses articles, il se fait le défenseur d’une certaine virginité. N’avait-il pas été, lui un « égoïste » ? « Même les montagnes s’usent, comme toutes les belles choses de la vie. Même un tableau, une musique, un chef d’œuvre de la littérature, si nous le voyons, l’écoutons, le lisons tous les jours de l’année, viendra un moment où il ne nous dira plus rien ; une trop grande connaissance, à un moment donné, les anéantit » conclue-t-il. Lire le Buzzati des Dolomites, c’est faire une cure de sagesse à l’approche de l’hiver, c’est ne pas oublier les gnomes errants et le télémark des origines, c’est prendre la montagne, non pas comme un territoire acquis, un espace de jeu ou la validation d’une quelconque performance, mais comme le rocher de l’Humanité.

Dino Buzzati, Nouvelles des cimes. Montées, descentes et courses olympiques. Traduit de l’italien par Delphine Gachet, Arthaud, 2025, 337pp, 22,00€.

Il s’agit du deuxième tome des Nouvelles des cimes. Voici le premier :

Le pari économique de Donald Trump

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Tradeurs à la bourse de New York, Wall Street, le 22 décembre 2025. UPI/Newscom/SIPA

Le président des Etats-Unis fait face à un défi. Pour remporter les élections intermédiaires en novembre 2026, il devra montrer que, sous sa gestion, la situation économique de ses concitoyens se sera améliorée de manière sensible. Les nombreuses réformes qu’il a introduites jusqu’ici sont calculées pour atteindre cet objectif, mais leurs effets ne se sont pas encore fait sentir. L’analyse de Gerald Olivier.


« J’ai hérité d’un bazar et j’essaye d’y mettre de l’ordre ». Le président Donald Trump s’est adressé aux Américains depuis la Maison Blanche, à l’occasion d’une intervention télévisée, le 17 décembre. Sa troisième depuis son retour à la Maison Blanche le 20 janvier 2025. Le prétexte était de leur souhaiter un « Joyeux Noël ». Mais la raison véritable était de vanter ses réussites économiques. Et si Trump a ressenti le besoin de s’adresser directement à ses concitoyens, c’est que, d’une part, une élection majeure se tiendra en 2026 et que, d’autre part, les médias dominants ne cessent de mettre en doute ses accomplissements… voire de les railler.

Les 3 novembre 2026 se tiendront les élections de mi-mandat. Les Américains seront appelés à renouveler tous les élus de la Chambre des Représentants (435) et un tiers de leurs sénateurs (33), ainsi que myriades d’élus locaux. Ces élections sont capitales car si les Républicains perdent la très étroite majorité dont ils disposent actuellement au Congrès, le président verra son agenda bloqué et sa légitimité même remise en cause via de nouvelles tentatives de destitution (impeachment), certes vouées à l’échec, comme les précédentes, mais qui perturberont la fin de son mandat.

Il est donc crucial pour Donald Trump et les Républicains de conserver leur majorité. Pour cela,  ils comptent sur deux arguments, (1) la sécurité, (2) l’économie. 

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Par sécurité, ils entendent la sécurité des frontières, la sécurité intérieure et la sécurité internationale. Sur ces points leurs succès sont incontestables. La frontière des Etats-Unis est sous contrôle. Véritablement. L’immigration clandestine a été réduite à néant. La criminalité recule partout aux Etats-Unis, surtout là où ICE (Immigration & Customs Enforcement, la police des frontières) agit et là où la Garde Nationale est déployée. Trump a mis fin à huit conflits à travers le monde, même si les paix obtenues semblent souvent fragiles. 

Sur l’économie, les choses sont moins claires et les résultats moins probants. Le président Trump s’est donc senti obligé de faire une mise au point. D’autant que les Américains semblent sensibles à d’autres sirènes que celles de son administration. L’élection du socialiste Zohran Mandani à la mairie de New York le 4 novembre, ainsi que celles de quelques autres candidats très à gauche, ont révélé l’existence d’un important réservoir d’insatisfaction dans l’électorat. 

Son intervention du 17 décembre fait d’ailleurs suite à une visite en Pennsylvanie , un « état clé, (« swing state » ) le 9 décembre, pour y présenter le même message. A savoir, l’économie va bien et ira encore mieux demain. L’inflation est sous contrôle et continue de reculer. Le marché du travail est sain, et le nombre d’Américains ayant un emploi augmente. Les salaires sont en hausse et les impôts en baisse, donc le revenu réel progresse…

Le problème est que les Américains ne ressentent pas forcément cela et ne partagent pas toujours ce sentiment. Pour eux le coût de la vie reste trop élevé pour leur revenu. Leur pouvoir d’achat semble baisser. Le mot « affordability », qui peut se traduire par « pouvoir d’achat », est le mot politique clé de l’automne. 

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Or rien n’est pire en politique que de vouloir convaincre un électorat que leur ressenti est faux et que la réalité n’est pas ce qu’ils vivent tous les jours. Biden s’y est cassé les dents. Et d’autres aussi ailleurs… (notamment le président Macron en France).

Trump et les Républicains sont donc engagés dans une course contre la montre. Ils ont obligation de délivrer des bénéfices économiques tangibles aux Américains d’ici dix mois, ou bien ils seront châtiés dans les urnes et verront leurs ambitions d’une transformation radicale et durable de l’économie et de la société américaine tuées avant d’avoir pu porter leurs fruits.  

Ils ont de bonnes chances d’y parvenir mais rien n’est sûr. Voici pourquoi. 

Première raison : l’inflation semble maîtrisée, mais doit encore tomber plus bas. Quelques heures après le discours de Trump, le « CPI » (« Consumer Price Index », l’indice des prix à la consommation) pour le mois de novembre a été publié. Il était de 2,7% sur un an. Tous les spécialistes l’avaient annoncé plus haut, à 3,1%. Preuve s’il en fallait que ces « spécialistes » voient la réalité plus sombre qu’elle n’est ! Et que leur détestation de Trump y est peut-être pour quelque chose… 

Ce chiffre était très encourageant pour l’économie américaine et pour Donald Trump mais toujours supérieur à l’objectif affiché qui est de 2%, niveau à partir duquel le revenu réel peut augmenter de façon perceptible. On est loin des 9% d’inflation enregistrés en juin 2022, au plus fort de « l’inflation Biden » mais pas encore au 1,2% enregistré en 2020 dernière année du premier mandat de Trump. 

Autre statistique encourageante majeure pour les Américains, le prix de l’énergie qui est en net repli. L’essence à la pompe est à 2,9$ en moyenne le gallon (4 litres), et parfois à 1,7$, comme dans certaines stations-services de l’Oklahoma. En juillet 2022 la moyenne nationale dépassait les 5 dollars, un niveau jamais atteint jusqu’alors. 

Le prix de l’électricité qui n’avait cessé d’augmenter depuis 2021, passant de 11 centimes du kwh à 17,5 centimes, s’est stabilisé depuis le mois d’avril à 17,4 cts/kwh. Toutefois il ne baisse pas encore. Idem pour les prix du charbon et du gaz naturel. Ils sont désormais stables et entre deux et trois fois moins chers qu’à leur pic de l’été 2022. 

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Ces évolutions sont très positives pour les Américains, mais aussi très inquiétantes pour les Démocrates, et les écologistes qui voient leur « Green new deal » battu en brèche. Une essence moins chère et une électricité qui ne baisse pas, c’est moins de pression pour l’achat de véhicules électriques. Tout le monde y est sensible. Le constructeur Ford vient d’abandonner son programme de « pick-up trucks » (utilitaires légers) électriques – un programme qui lui a couté vingt milliards de dollars. 

Deux, le marché de l’emploi est en pleine mutation, au bénéfice des travailleurs du secteur privé et en particulier des emplois les moins rémunérés. Sur l’ensemble des Etats-Unis, le chômage est à 4,6%. De quoi rendre certains jaloux, mais pas de quoi satisfaire un Américain. Il est de 5,6% en Californie, son plus haut niveau national, et de 1,8% dans le Dakota du Sud, son niveau le plus bas. 

Par contre ce chiffre est en hausse de 0,5% sur un an. Soit environ 850 000 chômeurs de plus. Une partie de cette hausse s’explique par les trois cent mille emplois de fonctionnaires supprimés par DOGE, au printemps, mais une partie seulement. Reste un demi-million de chômeurs supplémentaires sur un an. Preuve que l’économie américaine ne tourne pas à plein régime, que les entreprises hésitent pour l’instant à embaucher et que la croissance actuelle peine à créer des emplois. Ainsi en novembre 2025 l’économie américaine a généré 64 000 nouveaux emplois seulement, contre 150 à 200 000 habituellement.

Le « shutdown » du gouvernement est passé par là. Pendant 46 jours, du 1er octobre au 15 novembre, le gouvernement américain a suspendu ses activités, faute d’un accord sur le budget. Les Démocrates refusaient tout simplement de voter le budget de l’administration, bloquant toute activité. Des milliers de personnes et d’entreprises ont été affectées.  

Mais il y a plus. 

La question des tarifs douaniers reste un frein majeur à l’embauche pour les entreprises. Non pas pour les tarifs eux-mêmes, car leur hausse tient surtout de l’effet d’annonce et ils sont souvent plus bas qu’au départ une fois les négociations terminées, mais à cause de l’incertitude suscitée par ces négociations publiques prolongées. Plus tôt les multiples négociations commerciales engagées par l’administration Trump seront terminées, mieux ce sera. 

L’autre question est celle de l’arrivée de l’intelligence artificielle. L’IA est présente dans tous les secteurs économiques aux Etats-Unis, pas seulement dans les hautes technologies : du « back office » aux transports, de la médecine aux chaines d’assemblages, des assurances aux cabinets d’avocats, des relations clients à la comptabilité. Elle permet des gains de productivité importants mais détruit, pour l’instant, plus d’emplois qu’elle n’en génère. Une estimation récente indique que depuis 2020 plus de trois millions d’emplois ont été « affectés » par l’intelligence artificielle (« affectés » ne veut pas dire « supprimés ») sans que l’on sache combien d’emplois « nouveaux » ont été crées par l’AI.

Par contre, en dépit de ce marché de l’emploi hésitant, le revenu réel augmente aux Etats-Unis. Avant et surtout après impôts. Le travailleur américain moyen du secteur privé a vu son revenu réel augmenter de mille dollars en 2025, et même de deux mille dollars pour les travailleurs en usine et trois mille dollars pour les mineurs. Sachant que ce même revenu avait reculé de trois mille dollars durant la présidence de Joe Biden. Le retard accumulé n’est donc pas encore rattrapé, d’où la difficile réalité vécue par beaucoup de ménages américains. 

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L’une des causes de cette hausse des revenus est la fin des pressions à la baisse apportées par l’immigration sauvage des années 2020 à 2024. L’immigration clandestine est à son niveau le plus bas depuis plus de soixante ans. La frontière sud du pays est devenue infranchissable et personne, ou presque, ne s’y aventure.

2,5 millions d’immigrants clandestins ont même quitté les Etats-Unis au cours de l’année écoulée. Parmi eux, 600 000 étaient des criminels expulsés par Krsitie Noem et Tom Homan en charge du DHS et de ICE, tandis que 1,8 million sont partis volontairement. Des milliers d’emplois non qualifiés ont été libérés, ouvrant la place à des travailleurs américains et à des salaires plus élevés. 

En fin de compte, l’ambition de Donald Trump de relancer les emplois industriels correctement rémunérés qui ont fait la richesse et la stabilité des Etats-Unis de 1940 à l’an 2000, n’est pas encore devenue réalité. Mais elle prend forme.

Les « trillions » (milliers de milliards) de dollars d’investissements étrangers annoncés tout au long de l’année 2025 y contribueront inévitablement. Donald Trump, toujours enclin à « gonfler » les chiffres, parle de vingt mille milliards promis par des entreprises et des gouvernements étrangers sous forme d’usines construites aux Etats-Unis. Le site de la Maison Blanche présente un plus sobre total de 9,6 milliers de milliards, ce qui est déjà monumental. Cela représente des centaines de milliers d’emplois directs et des millions d’emplois indirects sur les années à venir, ainsi qu’une croissance économique solide. Ce qui fait dire à Trump que l’économie des Etats-Unis est la plus « chaude » du monde. Par son dynamisme et par son attractivité. 

Les marchés boursiers, qui sont au plus haut et qui n’ont cessé de battre des records en 2025, illustrent la confiance des investisseurs dans l’économie U.S. Le Dow Jones Industrial Average, l’indice phare de Wall Street, a gagné 16% depuis la victoire de Donald Trump le 5 novembre 2024, et battu cinquante-deux fois son record en 2025. Idem pour le « S&P 500 », l’indice des 500 plus grandes sociétés par capitalisation. Quant au Nasdaq, l’indice des valeurs technologiques, il a bondi de 29%.

Et pour l’heure les effets de la « One Big Beautiful Bill » votée en juillet ne se sont pas encore fait sentir car elle n’entrera en vigueur qu’à partir du 1er janvier 2026. Sa première conséquence sera un remboursement d’impôt de plusieurs milliers de dollars pour la plupart des ménages américains. Les impôts aux Etats-Unis sont calculés et payés à la source, comme en France, donnant lieu à un ajustement à chaque nouvelle déclaration. En 2025 leur calcul s’est fait au printemps, avant que la loi ne soit votée. Or celle-ci comporte d’importantes coupes d’impôts. 

Les tarifs douaniers ont par ailleurs généré plus de deux cents milliards de dollars de revenus pour le trésor américain que le président a décidé de redistribuer aux membres des forces armées. 1,3 millions de G.I.s vont donc recevoir une prime de 1776 dollars, un montant inspiré par l’année de naissance des Etats-Unis, 1776, alors que le pays s’apprête à célébrer son 250e anniversaire en 2026 !

En janvier enfin, Donald Trump nommera le futur président de la Réserve Fédérale. C’est-à-dire le premier banquier des Etats-Unis dont le job est, entre autres, de décider avec les douze gouverneurs que compte cette institution des taux d’intérêt directeurs. Le favori pour le poste est Steven Hasset, actuel président du Conseil Economique à la Maison Blanche, un proche de Trump partisan d’une politique de taux bas. Le taux d’intérêt de base aux Etats-Unis est actuellement de 3,5%. Il a connu trois baisses consécutives de 0,25%, tous les mois depuis septembre. Mais Trump le considère toujours trop élevé. Il souhaite une baisse de 0,50 points, voir même d’un point entier au printemps. Si une telle baisse intervient, elle donnera un coup de fouet à l’économie américaine à quelques mois des élections, et elle permettra d’alléger instantanément les traites immobilières de millions d’américains, ainsi mêmes que les remboursements de l’Etat sur la dette publiques américaine…

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« Nous sommes à la veille d’un boom économique comme il n’y a rarement eu » a dit Trump en conclusion de son discours du 17 décembre. Si ce boom se matérialise, les Républicains pourraient créer une énorme surprise et remporter les élections du 3 novembre. S’il ne se matérialise pas, ils perdront vraisemblablement ce scrutin. 

C’est ce que tous les médias bienpensants anticipent et annoncent, avec délectation. Ils soulignent que la côte de popularité de Trump est au plus bas, 43% d’opinions favorables seulement, contre 52% à son entrée en fonction. Ils ajoutent que 60% des Américains désapprouvent sa conduite de l’économie. Et ils trouvent réconfort dans la tradition politique américaine qui veut que le parti qui occupe la Maison Blanche perde toujours les élections intermédiaires, comme cela a été le cas pour 47 des 50 derniers scrutins intermédiaires !

Mais le 3 novembre est encore loin. Trump mise sur l’économie pour obtenir des électeurs la possibilité de poursuivre la plus formidable révolution économique entreprise aux Etats-Unis depuis Franklin Roosevelt. Ses adversaires et détracteurs ne sont pas à l’abri d’une nouvelle désillusion.

Magistrats, policiers et gendarmes sont du bon côté…

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Paris, 23 septembre 2023 © Fiora GARENZI/SIPA

Dans une démocratie comme la France, on a toujours le droit de critiquer ceux qui, tels les magistrats et les forces de l’ordre, sont au service de l’Etat régalien et luttent contre l’insécurité, la délinquance et l’immigration illégale. Mais il ne faudrait pas que ces serviteurs de l’Etat se laissent convaincre par un certain discours de gauche qui les présente comme étant du mauvais côté. Le billet justice de Philippe Bilger.


Les forces régaliennes évoluent dans un environnement difficile qui, chaque jour, les confronte à l’insupportable hiatus entre leur idéal et la réalité. Elles le font toutefois avec la volonté constante d’accomplir, le moins mal possible, leur mission au service de leurs concitoyens. Vouées à cultiver bien davantage l’empirisme courageux d’un Créon que la pureté confortable d’une Antigone.

Ceux qui ont démissionné – magistrats, policiers et gendarmes qui, un jour, lassés, ont jeté l’éponge – « racontent souvent les mêmes histoires, entre lourdeurs administratives, dysfonctionnements et culture du silence » (Le Monde). On peut y ajouter le sentiment, parfois, de n’avoir jamais bénéficié du sort professionnel qu’ils estimaient leur être dû.

Je n’ai jamais été sensible aux discours de ceux qui, insatisfaits de ce qu’ils avaient pourtant choisi, étaient trop souvent conviés par les médias à médire de ce qu’ils avaient quitté. Cette complaisance consistant à dénigrer, avec acrimonie, des services publics et des institutions qu’ils avaient servis m’a fréquemment paru suspecte ; plus encore la naïveté médiatique qui prêtait à ces paroles une autorité qu’elles n’avaient pas, tant elles semblaient n’exprimer, au bout du compte, que le ressentiment ou l’amertume de trajectoires contrariées.

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Dans ces contestations comme dans ces démissions, dans l’inévitable distance entre ce que l’on rêvait d’accomplir et la quotidienneté à laquelle il fallait se confronter, il n’y a rien que de très ordinaire, et cela vaut pour toute fonction, plus encore lorsqu’elle est naturellement investie par la confiance et l’espérance de ses concitoyens.

Ce qui me semble dramatique en revanche, et dangereux pour la démocratie, c’est l’interrogation « que finissent par se poser policiers et gendarmes », auxquels il faut désormais adjoindre les magistrats : « suis-je vraiment du bon côté ? »

Je n’ai jamais compris pourquoi certains magistrats choisissaient ce beau métier, qui exige ordre et équilibre, souci d’autrui et équité, empathie et sens social, alors qu’à l’évidence ils n’étaient absolument pas faits pour lui.

Mais que des personnalités accordées au régalien, conscientes des droits qui étaient les leurs comme des devoirs qui leur incombaient, pleinement adaptées à une société qui réclame prioritairement une lutte efficace contre l’insécurité, la délinquance et l’immigration illégale, puissent être à ce point gangrenées par les discours de la gauche et de l’extrême gauche au point de se croire illégitimes et de douter d’être du bon côté, cela dépasse l’entendement. 

Si une telle pente devait s’accentuer, si elle venait à instiller le poison du soupçon au cœur même de cette fierté républicaine qui distingue sans l’ombre d’une hésitation les lumières et les ombres, la tranquillité et la subversion, les gardiens – au sens large – de la paix et les fauteurs de troubles, nous verrions s’accroître un risque majeur.

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Défi qui, au-delà de l’extrême difficulté sociale, technique et politique des missions régaliennes, constituerait l’épreuve la plus grave lancée au visage de notre nation : que nos protecteurs ne soient plus fiers de leur rôle ; qu’ils en viennent à concevoir qu’ils pourraient, sans se renier, se tenir du côté de leurs adversaires ; que le bon côté ne soit plus celui d’une démocratie capable de se défendre, grâce à eux, sans se renier, mais celui d’une subversion où la destruction l’emporterait sur le sens du bien commun.

À cette angoisse de ne plus se sentir du bon côté, la faiblesse de nos gouvernants n’apporte aucun remède mais au contraire amplifie le mal. Lorsque le bien n’est plus clairement secouru ni défendu, comment s’étonner que ceux qui le servent en viennent à douter ?

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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La Déconstruction du gentleman

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Winston Churchill arrive à la Maison Blanche, 29/06/1954. Charles Gorry/AP/SIPA

Adieu gentlemen et l’Angleterre à la barre ! Dans son dernier essai, Richard de Seze déboulonne l’élite britannique à coups de portraits au vitriol. Mais à force de juger l’histoire comme au tribunal, son essai interroge : s’agit-il d’une enquête historique ou d’un réquisitoire contre l’Angleterre elle-même ?


Si vous faites partie de ceux dont le cœur bat plus fort en entendant le « God Save the King » ou le « Flower of Scotland » lors d’un match de rugby ; si vous admirez Shakespeare, Austen, Dickens, Stevenson et autres génies littéraire, si vous raffolez de cette élégance toute en retenue, de ce flegme légendaire qui infuse dans les veines de la société comme les effluves d’un thé Earl Grey de chez Fortnum & Mason ; si vous admirez ces Britanniques qui ont gardé leur couronne quand nous, peuple de régicides, nous avons tranché la nôtre, si, enfin, vous avez des yeux de Chimène pour l’agent le plus séduisant des services secrets, James Bond, ou pour le charme désarmant de Hugh Grant dans Quatre mariages et un enterrement, alors préparez-vous à déchanter en lisant l’essai de Richard de Seze : De Vrais Gentlemen. Car, selon lui, vous avez été dupes d’une illusion, d’une fake news !

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Sous une plume sarcastique, très certainement trempée dans le fiel d’un vieux ressentiment contre la perfide Albion, celle qui fit brûler Jeanne d’Arc et battre l’Empereur à Waterloo, Richard de Seze entreprend de déconstruire le gentleman anglais. À travers une trentaine de portraits brossés au scalpel, il s’emploie à démythifier cette figure sacralisée et brandie comme l’incarnation héréditaire de l’élégance britannique. Endossant la toge de Platon, l’auteur descend dans la caverne pour nous arracher aux ombres : 007 et Hugh Grant n’auraient été que des illusions, et le gentleman anglais serait tout… sauf un gentleman.

Ainsi, Winston Churchill, le héros du Blitz et le vainqueur d’Hitler disparaît sous la plume de l’auteur, qui ne retient de lui que son obsession eugéniste et ses projets de stérilisation des « faibles d’esprit ». Arthur Harris, artisan de la résistance britannique face au nazisme, n’est plus que l’homme qui incendie Dresde et bombarde les villes normandes. Quant à Lord Kitchener, figure centrale de l’Empire britannique, il n’est convoqué que comme le pionnier des camps de concentration boers. La galerie se poursuit avec des figures moins connues mais pour le moins dérangeantes, tel Peter Bossey, chirurgien de prison accusé en 1847 à la Chambre des Communes de disséquer les cadavres de détenus encore tièdes et de jeter leurs organes à la mer.

Et Richard de Seze ne s’arrête pas aux hommes : il conjugue le gentleman au féminin en s’attardant sur deux figures. Marie Stopes, pionnière du contrôle des naissances, n’est plus sous sa plume qu’une fanatique de la « pureté raciale » comme si son délire eugéniste résumait toute une époque. Lady Di n’est pas mieux traitée : l’auteur recycle les potins des tabloïds, s’attarde sur ses amants, ses frasques, ses confidences aux paparazzis et va jusqu’à traiter la « princesse des cœurs » de… « catin ». Peu importe que Charles, qui n’a jamais cessé d’aimer Camilla, lui fût lui-même infidèle : dans ce règlement de comptes, l’infidélité devient un crime… mais seulement lorsqu’elle est féminine.

Quant à Élisabeth II, à la reine Victoria, incarnations mêmes du devoir et du courage, pas une ligne ne leur est consacrée. Ce n’est pas ce qui intéresse Richard de Séze. « J’ai musé dans l’histoire anglaise, piochant là un traître, ici un fou, là un assassin, ici un pervers, en mélangeant crapules fameuses et discrètes canailles. La matière est riche, le filon est inépuisable », confesse-t-il, soulignant avec gourmandise que tous ces personnages ont été décorés par la Couronne britannique, comme si leurs turpitudes constituaient un titre de noblesse. Mais derrière cette pique, son aveu est clair : l’objectif n’est pas de comprendre, mais de condamner.

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En ne retenant que la légende noire de ces figures britanniques, Richard de Seze réduit l’histoire à un dossier d’accusation : ce qui devrait relever de la complexité devient un procès. Par ailleurs, en arrachant ces personnages à leur contexte politique et à leur époque, il glisse vers l’anachronisme et juge le passé selon les normes morales du présent, à la manière de ces Torquemada « woke » aux cheveux bleu fluo qui déboulonnent les statues de Grands hommes au nom de l’idéologie du jour.

Devant cette démonstration aussi subjective, on ne peut qu’être sceptique. Car enfin, l’histoire britannique ne se réduit pas à ses monstres certifiés OBE (« Officer of the Order of the British Empire »). Elle compte aussi, entre autres, de grandes figures de droiture et de courage : on peut citer par exemple Thomas More, qui préféra l’échafaud au reniement de sa conscience ; William Wilberforce, le parlementaire qui consacra sa vie à l’abolition de l’esclavage ; les jeunes soldats britanniques qui débarquèrent sur les plages normandes, pour libérer l’Europe du joug nazi. Autant de contre-exemples que Richard de Seze écarte soigneusement, parce qu’ils introduiraient de la nuance là où il veut dresser un réquisitoire.

À la fin, on se surprend parfois à se demander si la véritable cible de son livre est vraiment la « gentlemanliness »… ou tout simplement les Anglais eux-mêmes !

Richard de Seze, De vrais gentlemen : À propos de quelques Anglais, Editions Salvator, 2025. 122pp, 16,00€.

De vrais gentlemen : À propos de quelques Anglais

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Bardot, la femme sans alibi

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Brigitte Bardot dans "Une Ravissante Idiote" © Dalmas/sipa

Le biographe de la Française la plus connue au monde se souvient de cette femme qui, avec une audace inouïe, volait la vedette aux hommes et qui a toujours su dire non au déshonneur et à l’injustice.


Des souvenirs reviennent depuis la mort de Bardot, née en 1934. J’écris sa bio, en 2021, avec la complicité de Bernard d’Ormale, le dernier compagnon de BB. Il transmet mes questions à celle qui a voué sa vie à la défense des animaux. Elle me répond parfois elle-même, le plus souvent c’est Bernard qui est son messager. La veille, Arte a diffusé Le Mépris, de Godard. Un curieux film un peu foutraque où le réalisateur atrabilaire raconte sa vie tumultueuse avec Anna Karina. 

Le film s’ouvre sur une séquence culte. On voit dans la pénombre les fesses de Bardot, c’est beau comme un coucher de soleil de Turner, avec Piccoli subjugué par la plastique du mythe. Godard veut que Bardot ressemble à Karina. Alors la fausse blonde Bardot met une perruque brune. Ça pourrait être risible, mais ça ne l’est pas parce que Bardot est une immense actrice qui maitrise à la fois son corps et capte la lumière comme aucune autre. Du reste, elle ne joue pas : elle est. Toute la différence est là. Ce corps n’appartient qu’à elle, elle a su le dominer depuis l’enfance quand elle a pratiqué la danse classique. Elle faisait des pointes et des pointes. Pourtant, me dira Bernard, elle a gardé de très beaux pieds. Mais je digresse. On passe donc Le Mépris. Le lendemain, j’appelle Bernard. Il me raconte que Brigitte l’a regardé. Elle n’a toujours pas compris le film. Elle se souvient que Godard était toujours irrité et sale. Mais elle a confié à Bernard : « Tu as vu, ma voix a changé ». L’élégance comme signature.

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C’est la française la plus connue dans le monde. Elle en a bavé pour s’imposer. D’abord au sein de sa famille. Elle a pris des gifles par son père, elle fut humiliée par sa mère. Elle était laide, lui disait-elle. Puis elle a rencontré son pygmalion, Roger Vadim. Il l’a transformée, en a fait un mythe qui monte sur la table pour jouer un mambo endiablé rendant les hommes jaloux. Elle a attrapé sa liberté au vol avec Et Dieu… créa la femme. C’était en 1956. La gamine Bardot osait regarder droit dans les yeux les mâles et leur tenir tête. Elle rejetait la famille, les valeurs bourgeoises, les machos, elle s’imposait en imposant son désir sans demander la permission à personne. Elle n’avait pas honte dans sa petite blouse. Pas besoin d’alibi pour vivre sa vie de femme. Aujourd’hui ça paraît normal. En 1956, c’était d’une audace inouïe. 

Les hommes lui en ont voulu. Tu parles, BB leur volait la vedette. Elle les mettait à poil. Ils étaient veules, libidineux, colériques, mesquins. Ils se sont servis de sa légende, elle, la fille en pleine lumière. Elle a souffert, elle a rendu coup pour coup. L’un d’entre eux lui a fait un enfant de force. Elle n’en voulait pas. Elle vivait comme une bête traquée par les journalistes. Elle a eu un fils, Nicolas, en 1960. Ce fut une épreuve. Elle a eu des mots très durs sur sa grossesse. On l’a traitée de « salope ». Elle a encaissé. Elle n’a jamais baissé les yeux. Quand l’OAS lui a fait du chantage, elle a révélé au public ce chantage. Bardot, c’est Antigone. Elle a toujours dit non au déshonneur et à l’injustice. Et comme l’a écrit Malraux, en pensant à de Gaulle, les hommes et les femmes qui savent dire non font l’Histoire. 

Oui, elle a su dire la vérité. Et de quelle manière dans le film du psychopathe Henri-Georges Clouzot. Lui aussi, il a voulu la manipuler sur le tournage de La Vérité. Il n’y est pas parvenu. Mais il a su tirer la quintessence de l’actrice. Devant sa caméra, elle a montré ses qualités de tragédienne. Et elle a su dire aux hommes leurs quatre vérités : ils étaient tous morts, et elle, elle avait vécu sa passion jusqu’au bout, et toujours sans alibi.

Ce que la société des Assis n’a pas pardonné à Bardot : d’avoir renversé la table ; d’avoir dit merde au cinéma en 1973, et d’avoir « utiliser » sa notoriété pour défendre ceux qui ne l’ont jamais trahie : les animaux.

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Là encore, elle en a pris plein la gueule. Elle a été jusqu’à écorner le mythe BB. Jusqu’à son dernier souffle, elle a voulu qu’on respecte les animaux, qu’on ne les fasse pas souffrir, qu’on ne les égorge pas vivants dans des baignoires, qu’on ne brise pas les jambes des chevaux promis à l’abattoir quand ils montent dans des camions trop exigus, qu’on cesse de les empoissonner, car les empoisonner, c’est intoxiquer l’homme. Un jour, avec sa diction inimitable, elle a balancé : « J’ai donné ma jeunesse et ma beauté aux hommes et maintenant je donne ma sagesse et mon expérience aux animaux ». Ainsi est née la Fondation Brigitte Bardot. Je sais que le combat de Bardot ne fut pas vain. Les mentalités ne changent pas vite, mais elles changent. Et la légende Bardot ne fait que commencer.

Ce soir, demain, le portail bleu de La Madrague attend le retour de la maitresse des lieux. La brise marine apporte la fraîcheur tant attendue l’été. Mais nous sommes en hiver. Et le soleil est froid. Quelques paroles de La madrague me reviennent : « On a rangé les vacances/Dans des valises en carton/Et c’est triste quand on pense à la saison/Du soleil et des chansons »

Elle chantait aussi BB, et ses chansons faisaient du bien même si elle y révélait la mélancolie qui ne la quittait jamais vraiment.

Et puis, il reste cette scène incroyable. Piccoli allongé sur le lit, en T-shirt, et Bardot, nue. D’une voix lascive, elle demande, faussement naïve : « Qu’est-ce que tu préfères : mes seins ou la pointe de mes seins ? »

Vérité BB

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La Révolution, fille aînée de l’Église ?

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Magny-les-Hameaux, musée de Port-Royal des Champs. PRP51. WikiMedia

Le catholicisme a servi de caution à la monarchie avant d’être l’un des principaux vecteurs de sa contestation. Les Lumières ont hérité des passions, de la rhétorique, des structures mentales et du sens du tragique des dévots jansénistes. 1789 n’a pas aboli le sacré mais l’a remplacé.


Un vaste exercice de Christ-bashing : c’est ainsi que la Révolution française a été vécue par ses contemporains, qu’ils l’aient adorée ou eue en horreur. De fait, engendrée par la Raison philosophique, elle fut un grand moment de vandalisme dans les églises et de noyades de prêtres dans la Loire. Le roman national, soucieux de pédagogie, a dès lors fixé cette image : quelques philosophes poudrés soufflant sur une populace crédule, qui s’est aussitôt transformée, par quelque miracle civique, en un « peuple révolté ». À bas le trône, à bas l’autel, 1789 aurait été un simple changement d’ampoule, la lumière religieuse remplacée par les néons encyclopédiques.
Cette idée ne pouvait être ébranlée que par un regard extérieur. L’historien américain Dale K. Van Kley, disparu en 2024, suggère dans Les Origines religieuses de la Révolution française (1996, trad. 2002) que le culte catholique a non seulement servi de caution à la monarchie pendant des siècles, mais aussi constitué l’un des principaux vecteurs de sa contestation. La thèse surprend, sinon choque, dans un pays où la couronne a depuis l’origine lié son sort à celui de Dieu. Dès le départ, les rois francs se voient comme les successeurs de David, Salomon et Constantin, se prétendantthaumaturges et détenteurs d’un corps double – mortel et mystique –, selon les analyses désormais classiques de Marc Bloch et d’Ernst Kantorowicz.
Seulement, quand le protestantisme voit le jour (en France, par l’intermédiaire d’un Picard, Jean Calvin), et avec lui son mépris pour le culte des miracles et des reliques, il entre en conflit avec le sceptre. Calvin limite l’emploi du terme « majesté » à Dieu seul quand il déclare : « C’est à luy [Dieu] seul que toute majesté appartient. » Les iconoclastes calvinistes des années 1560, dans leur dégoût du culte des reliques, s’en prennent au tombeau de Louis XI à Cléry, brûlent le cœur de François Ier à Orléans et profanent les tombeaux des Bourbons à Vendôme.

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Le jansénisme entre bientôt en scène. Rien de moins politique à l’origine que cette querelle théologique, « affaire de corne-cul », aurait dit de Gaulle, qui oppose grossièrement les partisans augustiniens d’une Grâce rigoureuse et tragique à la casuistique jésuite, plus souple et accommodante. « Calvinisme rebouilli » selon Mazarin, le jansénisme est moins une nouvelle Réforme qu’un catholicisme exagéré, qui cherche un inflexible recueillement. Louis XIV, en identifiant sa propre majesté à l’unité religieuse du royaume, transforme ce qui n’était qu’une dispute de couvent en affaire d’État. En 1713, il fait détruire l’abbaye de Port-Royal et exhumer les défunts qui y sont enterrés. Tout le pays est enjoint de souscrire à cette persécution. On refuse les sacrements à certains mourants s’ils ne sont pas munis d’un « billet de confession » par lequel on est prié de manifester son adhésion à la bulle Unigenitus, qui condamne la doctrine de Jansenius.
 
S’ouvre alors le siècle des Lumières. Si Port-Royal a été rasé, l’esprit de l’abbaye demeure dans bien des esprits. Sous le règne de Louis XV, on le retrouve dans les parlements locaux, où il nourrit les remontrances contre la couronne. Un procès permanent contre la royauté est instruit par des hommes formés à la vie de l’esprit par la lecture de grands auteurs jansénistes comme Antoine Arnauld et Blaise Pascal. Il faut dire aussi que le peuple persifle, dénonce la corruption de la cour et celle du haut clergé, les maîtresses du roi, monarque de droit divin dont on dit qu’il se tient éloigné des sacrements.
Curieuse alliance que celle de ce courant dévot et de la philosophie naissante des Lumières. Les héritiers du jansénismequi croient si peu au libre-arbitre se retrouvent dans la situation paradoxale de défendre la liberté d’expression. En organisant une presse clandestine (les Nouvelles ecclésiastiques), en apprenant l’insoumission aux fidèles, en composant, dans leurs sermons, une grammaire de l’antidespotisme, ils sont de ceux qui inventent la modernité politique.
La Révolution française, qui doit certes beaucoup à l’athéisme d’Holbach, La Mettrie et Helvétius, ainsi qu’à la critique radicale des religions par Voltaire, Diderot et d’Alembert, ne s’est pas faite cependant sans effusion d’eau bénite : il fallait au moins un abbé (Sieyès) pour définir le tiers état et faire savoir ce qu’il demande. Et un autre abbé (le crypto-janséniste Grégoire) pour réclamer à l’Assemblée constituante l’abolition des privilèges et de l’esclavage, le suffrage universel et l’émancipation des juifs. Il fallait aussi un Talleyrand, évêque d’Autun, pour célébrer la messe de la Fête de la Fédération de 1790 (une des rares qu’il ait jamais dites). Et un Jacques Roux, curé rouge et lointain ancêtre de monseigneur Gaillot. Résultat, la rupture entre la gauche et le christianisme n’a pas été aussi profonde qu’on l’a dit avant la fin du xixe siècle. Étienne Cabet, précurseur du socialisme utopique et auteur du Voyage en Icarie en 1840, continuait de voir en Jésus « le premier des prolétaires ».

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Avant les jacobins, il y eut donc les jansénistes. Avant la Nation souveraine, il y eut le Peuple de Dieu. Les Lumièreshéritent des passions, de la rhétorique, des structures mentales et du sens du tragique du jansénisme. La pureté morale de la communauté, des « Solitaires », son élévation intellectuelle augustinienne : tout cela prépare 1789. Seulement, les traces de ce fleuve souterrain ont été effacées. Dans son récent ouvrage, Il nous fallait des mythes, Emmanuel de Waresquiel montre pourtant bien que la Révolution remplace le sacré plus qu’elle ne l’abolit. On ferme les églises, mais on ouvre un temple de la Raison, on fête l’Être suprême avec processions, hymnes et offices. Jacques-Louis David fait de Marat mort une icône.
Le mythe des « deux France », catholique et laïque, républicaine et monarchique, ne résiste finalement pas à l’examen. Si ces deux France se reconnaissaient enfin dans un récit moins manichéen, celui d’une Révolution fille rebelle de l’Église, elles comprendraient peut-être qu’elles ne sont pas ennemies, mais deux membres d’une même lignée brouillés depuis trop longtemps.

A lire :
Dale K. Van Kley, Les Origines religieuses de la Révolution française, Seuil, 2002.
Emmanuel de Waresquiel, Il nous fallait des mythes, Tallandier, 2024.

Hommage à Brigitte Bardot : L’éternité d’un mythe, l’adieu à une époque

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Brigitte Bardot dans Le Repos du guerrier, 01/01/1962. NANA PRODUCTIONS/SIPA

Brigitte Bardot, cet érotique « Don Juan » féminin comme la qualifia autrefois Roger Vadim, son premier amour (avec qui elle se mariera), dans un film au titre éponyme (1973), s’en est en effet allée rejoindre définitivement, ce 28 décembre 2025, à l’âge vénérable de 91 ans, le ciel des étoiles éternelles.


Comment rendre hommage, sans verser dans la banalité, les redites ou les poncifs, sinon d’évidentes et trop consensuelles platitudes, à celle dont l’insolente beauté, indissolublement unie à un indomptable sens de la liberté, fit dans le cinéma de la seconde moitié du XXe siècle, avec des films aussi cultes que Et Dieu créa… la femme (1956), En cas de malheur (1958), La Vérité (1960), Le Mépris (1963), Viva Maria (1965) ou Les Pétroleuses (1971), l’une des icônes les plus marquantes de la culture française, sinon, plus globalement encore, occidentale, de l’Europe à l’Amérique ?

Brigitte Bardot, ou la définition du mythe selon Roland Barthes

Que Brigitte Bardot incarnât, au plus haut point, l’un des mythes les plus significatifs au sein de l’histoire moderne, c’est là, par ailleurs, ce qu’un sémiologue aussi distingué que Roland Barthes, l’un des maîtres du structuralisme linguistique, explique à merveille dans ses fameuses Mythologies, œuvre phare publiée en 1956, la même année, précisément, que l’emblématique Et Dieu créa… la femme

De fait, y écrit Barthes dans le chapitre intitulé « Le mythe, aujourd’hui » : « Le mythe est une parole. Naturellement, ce n’est pas n’importe quelle parole : il faut au langage des conditions particulières pour devenir mythe […] Cette parole est un message. Elle peut donc être bien autre chose qu’orale ; elle peut être formée d’écritures ou de représentations : le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma […], les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique ». Il poursuit : « La signification du mythe se présente d’une façon ambiguë : il est à la fois sens et forme […] Nous sommes ici au principe même du mythe : il transforme l’histoire en nature ». Il en conclut donc, logiquement : « Quel est le propre du mythe ? C’est de transformer un sens en forme ».

Belle et rebelle : le sens de la liberté uni à l’idéal de beauté

Et, en effet, c’était bien cela, avant tout, le mythe BB (pour reprendre ici les célèbres initiales, en guise de titre, d’un des meilleurs disques, sorti en 1968, du transgressif et sulfureux double Gainsbourg/Gainsbarre) : Brigitte Bardot, c’était l’inaliénable sens de la liberté transformé en non moins éloquent idéal de beauté !

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Ainsi, le mythe Bardot, encore aujourd’hui, s’avère-t-il intrinsèquement lié à cet indéfinissable et pourtant très concret, sinon paradoxal, sens, indomptable et provocateur jusqu’à un enivrant mais constant parfum de scandale, de la liberté (celle du vrai féminisme, tel que le donnèrent jadis à voir une révolutionnaire comme Olympe de Gouges ou une existentialiste comme Simone de Beauvoir, bien plus que celui, médiocre et agressif, des pseudo-libertaires d’aujourd’hui) !

Brigitte Bardot : insigne femme dandy du XXe siècle

Cet authentique et magnifique esprit d’indépendance, c’est le premier théoricien, au sein de la littérature française du XIXe siècle, du dandysme, Jules Barbey d’Aurevilly, qui le décrit le mieux, avec le plus de perspicacité analytique, de profondeur psychologique et de justesse linguistique tout à la fois, dans un court mais précieux essai ayant pour titre Du Dandysme et de George Brummell (1845).

De fait, y établit-il, dressant bien sûr là l’insigne portrait de celui que l’on appelait alors « le prince des dandys » et « l’arbitre des élégances », mais que l’on aurait certes pu appliquer également, quasiment mot pour mot, à Brigitte Bardot, elle aussi, à sa très personnelle mais surtout peu conventionnelle manière face aux convenances de cette bourgeoisie d’où elle provenait pourtant, une des incarnations les plus abouties, précisément, du dandysme au XXe siècle : « Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté, ont imaginé que le Dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le Dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est pas que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées, où la comédie devient si rare et où la convenance triomphe à peine de l’ennui. […] Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères, est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. […] C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi […] Le Dandysme […] se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant ».

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Paroles admirables d’intelligence, de profondeur et de finesse tout à la fois, où les esprits les plus pénétrants pourraient donc aisément reconnaître, effectivement, quelques-uns des traits de caractère les plus saillants de la belle et grande Brigitte Bardot, tellement en avance sur son temps, précisément ! Preuve en est encore, s’il fallait s’en convaincre définitivement, cette ultime, aussi rare que judicieuse, réflexion, dans ce même opus, de Barbey toujours : « Ce qui fait le Dandy, c’est l’indépendance. […] Tout dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact, qui s’arrête à temps et qui trouve, entre l’originalité et l’excentricité, le fameux point d’intersection de Pascal ». Tout est dit, en un parfait résumé ! 

Solitude, singularité et distinction 

Le dernier mot cependant, concernant cette exquise femme dandy que fut donc également Brigitte Bardot (trop peu de gens s’en rendirent compte !), revient à Roger Kempf qui, sur ce même sujet du dandysme, mais centré plus précisément ici sur la solitude, la singularité et la mort, écrivit, dans son superbe Dandies – Baudelaire et Cie, des mots essentiels : « Mais loin de se dresser contre ses générateurs misérables, le dandy se contente […] de leur tourner le dos. Que les censeurs se rassurent : il croit […] à la discipline, il a horreur du laisser-aller. Plus insolent que transgresseur, il n’est pas dangereux, face aux trublions de toutes sortes […]. Le dandysme : un monde métaphorique aux couleurs du soleil couchant, un exercice impossible. […] Comment garder le secret ou le silence au temps de l’ordre public ? Comment vivre sur le mode de l’être, non du devenir ? Comment rêver sous le régime du progrès ? Questions terribles et sans réponse, menant parfois au suicide et toujours au rebut et à la mort. Le dandy ne l’ignore pas. Condamné, il s’attend à disparaître, dignement ».

Et, de fait, c’est bien là, mutatis mutandis, ce que vient de faire en ce dimanche 28 décembre 2025, entre la spiritualité intériorisée de la Noël et les joies externes du Nouvel An, cette femme éminemment libre, et pourtant extrêmement généreuse envers ses semblables, et bien plus encore envers ses animaux qu’elle chérissait, à juste titre, tant : disparaître dignement, sans jamais, au sublime faîte de sa profonde humanité (on appréciera ici l’oxymore), comparaître… surtout pas, forte de son incandescente liberté de vraie femme, devant un quelconque tribunal, sinon celui de sa propre et seule conscience.

Adieu donc, très chère BB : avec votre mort, ce n’est pas seulement un important pan de notre propre vie, depuis notre jeunesse et même enfance pour beaucoup d’entre nous, qui disparaît ainsi, mais, face à cet ultime mythe intemporel que vous incarniez en majesté pour vos nombreux admirateurs, toute une époque, désormais et à jamais révolue !

Lord Byron

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Histoire de couteaux

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Image d'illustration © FRED SCHEIBER/SIPA

Au lendemain de Noël, trois femmes ont été poignardées dans le métro parisien par un clandestin malien connu des services de police et faisant l’objet d’un OQTF. Le fait que cet homme, comme tant d’autres, ait choisi l’arme blanche est loin d’être anodin. Analyse de Charles Rojzman.


Trois femmes poignardées successivement dans le métro parisien. Trois corps attaqués dans un lieu banal, quotidien, supposé sûr. L’agresseur, sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, circulait pourtant librement. Ce fait n’est pas une aberration. Il est un concentré de notre situation. Tout y est : la décision administrative non exécutée, la justice impuissante ou entravée, la violence ciblée, et, surtout, le message implicite envoyé à tous — celui d’un État qui édicte des règles qu’il n’applique plus.

Ce n’est pas un « fait divers ». C’est un signe. Un signe de la banalisation d’une violence devenue familière, acceptée, presque intégrée à notre horizon mental. L’irruption de la lame dans la chair ne provoque plus le choc moral qu’elle devrait susciter ; elle s’ajoute à une litanie. Comme si l’acier, prolongement immédiat de la main, avait retrouvé droit de cité dans nos espaces publics, et que la société s’était résignée à composer avec lui.

Le couteau n’est pas une arme comme les autres. Il est intime. Il impose la proximité, le face-à-face, parfois le regard. Il ne tue pas à distance : il humilie, il domine, il inscrit la violence dans le corps de l’autre. Il dit : je n’ai pas peur de la loi. Il dit aussi : je fais justice moi-même. À travers lui s’exprime un rapport au monde où la force prime sur la règle, où la contrainte immédiate l’emporte sur la médiation, où le conflit se résout par la domination et non par l’arbitrage.

Les victimes ne sont pas choisies au hasard. Les femmes d’abord, perçues comme vulnérables, disponibles, symboles d’une liberté insupportable. Les Blancs ensuite, assimilés à une domination fantasmée, à une société honnie mais exploitée. Les Juifs enfin, figure ancienne et persistante de l’ennemi absolu, à la fois haï et obsédant, responsable imaginaire de tous les désordres. Cette haine n’est pas toujours formulée ; elle est souvent diffuse, incorporée, transmise par des récits idéologiques, religieux ou politiques. Mais elle oriente les gestes, elle désigne les corps.

Il existe, qu’on le veuille ou non, des univers culturels et idéologiques où la violence directe — et en particulier l’arme blanche — demeure un mode légitime de résolution des conflits. Non comme une pathologie marginale, mais comme un héritage transmis, intériorisé, parfois valorisé. Cela n’a rien à voir avec la race, notion vide, mais tout à voir avec des histoires, des socialisations, des rapports à l’honneur, à la virilité, à l’autorité. Dans ces cadres mentaux, la loi impersonnelle n’est pas vécue comme une protection commune, mais comme une contrainte étrangère, voire hostile.

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L’immigration de masse a importé ces rapports au conflit sans exiger leur transformation. Elle a superposé des normes incompatibles sans trancher. Elle a accueilli sans imposer le désapprentissage de la violence. Et, ce faisant, elle a installé sur le même territoire des conceptions antagonistes du droit, du corps, de la limite. Refuser de le dire par peur d’essentialiser, c’est s’interdire de comprendre ce qui se joue réellement.

Lorsque ces héritages rencontrent une justice défaillante, des décisions administratives non exécutées, des OQTF transformées en paperasse sans effet, le passage à l’acte devient rationnel. Une interdiction qui n’est pas appliquée n’est pas un compromis humaniste ; c’est un signal de faiblesse. Et toute faiblesse répétée devient une invitation. La loi cesse alors d’être une limite ; elle devient un décor.

Le plus grave n’est pas seulement la répétition des agressions, mais ce qu’elles produisent en profondeur. Une société qui apprend à se restreindre, à éviter, à contourner. Des femmes qui modifient leurs trajets. Des Juifs qui dissimulent leur identité. Des citoyens qui intègrent l’idée que l’espace public n’est plus pleinement protégé. La peur ne se manifeste pas par des paniques spectaculaires, mais par des adaptations silencieuses. Or une société qui s’adapte à la peur est déjà une société qui abdique.

Face à cela, l’État parle peu, ou mal. Il invoque la complexité juridique, les droits fondamentaux, les procédures. Il découpe les drames en catégories rassurantes : acte isolé, déséquilibre psychologique, contexte social. Il évite l’essentiel : reconnaître que l’autorité ne se proclame pas, elle s’exerce. Une justice qui ne protège plus les corps concrets au nom de principes abstraits finit par perdre toute légitimité.

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Le problème n’est donc pas seulement la violence, mais le refus obstiné de nommer sa source et ses conditions. En laissant coexister des décisions sans exécution, des haines sans nom, des normes incompatibles sans arbitrage, nous avons accepté une fragilisation durable de l’espace commun. Nous avons troqué la verticalité du droit pour l’horizontalité de la peur.

C’est ainsi que meurt une civilisation : non dans le fracas, mais dans l’acceptation résignée de sa propre vulnérabilité. Et nous continuons, par confort moral ou par lâcheté politique, à appeler cela le vivre-ensemble, alors qu’il ne s’agit plus que d’une cohabitation inquiète, déjà minée par l’idée que la force, un jour, pourrait redevenir l’ultime arbitre.

La société malade

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Brigitte Bardot (1934–2025) : une étoile libre, éternellement française

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Brigitte Bardot dans A coeur joie, 15/06/1967. ITV/Shutterstock/SIPA

D’abord, l’incarnation d’un mythe, avant d’être une femme libre, une immense actrice et enfin le défenseur des animaux, Brigitte Bardot n’a cessé d’aimer la France.


Naissance d’une insoumise

Brigitte Bardot naît à Paris le 28 septembre 1934, au sein d’une famille de la bourgeoisie catholique parisienne, attachée à l’ordre, aux convenances et à la discrétion. Rien, a priori, ne la destinait à devenir une figure de rupture. Et pourtant. Très tôt, elle transgresse les codes de ce milieu qui l’étouffe, non par provocation idéologique, mais par instinct vital. Elle choisit la danse, puis le mannequinat, le cinéma, la chanson — autant de territoires de liberté qui lui permettent d’échapper aux cadres assignés. Bardot ne revendique rien, ne théorise rien : elle vit. Bien avant le féminisme, auquel elle ne doit rien et qu’elle n’aimait guère, elle incarne une émancipation purement personnelle, fondée sur la volonté, le refus des compromis et une nature farouchement libre. Affranchie, naturelle, indomptable, elle ne demande pas la permission d’exister — elle existe, tout simplement.

L’apparition : naissance d’un mythe 

Avant d’être un mythe, Brigitte Bardot fut une apparition. Une évidence fulgurante qui, dès ses débuts, déplaça les lignes du cinéma français. Elle surgit au milieu des années 1950 avec Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956), film-manifeste qui révèle une femme libre, instinctive, impossible à contenir. Le scandale est immense, la fascination immédiate. Bardot ne joue pas : elle existe, et cette existence même bouleverse l’écran. Elle poursuit ce chemin singulier avec La Femme et le Pantin de Julien Duvivier (1958), où son corps et son regard deviennent déjà des enjeux dramatiques, avant de surprendre profondément dans La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960). Film où elle impose une intensité grave, presque douloureuse, loin de toute frivolité, révélant une actrice capable de silence, de tension, de vertige intérieur. Avec Vie privée de Louis Malle (1962) puis Le Repos du guerrier de Roger Vadim (1962), Bardot explore la violence du désir, l’usure de l’amour, l’ennui comme horizon. Ces films fondateurs tracent déjà le portrait d’une femme en fuite, trop vivante pour les rôles qu’on voudrait lui assigner. Le mythe est en marche, mais la liberté, elle, est déjà là. 

Une liberté incarnée 

Brigitte Bardot, c’est la liberté incarnée, solaire, dérangeante pour certains, mais toujours assumée. Une femme qui n’a jamais vraiment joué à être une star : elle l’était, simplement, parce qu’elle échappait aux cadres, aux règles. Française avant tout, jusque dans ses silences, ses excès, son accent, sa manière d’aimer et de rompre. Bardot n’a jamais cherché à plaire au monde ; le monde s’est organisé autour d’elle. Son cinéma est à son image : sensuel, insolent, vivant. Des films populaires aux œuvres plus exigeantes, elle traverse les années 1950 et 1960 comme une évidence, imposant un nouveau regard sur la femme à l’écran. Elle n’est ni muse docile ni ingénue décorative. Elle regarde, elle choisit, elle s’ennuie parfois — et cet ennui devient une force.

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La chanson : une voix libre, un autre terrain de jeu

Parallèlement au cinéma, Brigitte Bardot mène une carrière de chanteuse qui prolonge cette même liberté. Sa voix, imparfaite, fragile, presque parlée, devient une signature. Elle chante comme elle vit : sans technique ostentatoire, mais avec une vérité désarmante. Sa rencontre artistique avec Serge Gainsbourg est décisive. Il écrit pour elle certaines de ses plus belles chansons, façonnant un répertoire à son image : sensuel, mélancolique, ironique. Initials B.B.Harley DavidsonBonnie and ClydeJe t’aime… moi non plus (version initiale), Comic Strip ou encore Contact inscrivent Bardot dans l’histoire de la chanson française. Avec Gainsbourg, elle n’interprète pas des rôles : elle impose une présence. Là encore, elle devance son époque, brouillant les frontières entre pop, provocation et poésie, sans jamais chercher à devenir chanteuse “professionnelle”. La musique est pour elle un espace de plus où respirer librement.

Le Mépris : Vérité à nu, le mythe devient éternel 

Et puis il y a Le Mépris (1963), l’un des plus beaux films français de l’histoire du cinéma. Un chef-d’œuvre de Jean-Luc Godard, froid et brûlant à la fois. Bardot y est sublime, mais surtout juste. Son corps, que la production voulait exposer, devient sous la caméra de Godard un territoire fragile, presque tragique. Face à Michel Piccoli, elle incarne le désamour qui s’installe, l’incompréhension qui ronge, la distance qui ne se comble plus. Chaque regard compte. Chaque silence pèse. Bardot ne joue pas la rupture : elle la vit, à l’écran, avec une modernité saisissante.

Dans Le Mépris, elle cesse d’être un mythe pour devenir une femme — et c’est précisément là que le mythe devient éternel. Bardot y touche à quelque chose de rare : la vérité nue, sans effet, sans posture. Un moment de cinéma pur, suspendu, qui continue de nous regarder, des décennies plus tard.

Le combat des animaux : une forme de courage 

Bien loin d’être une icône figée dans l’histoire du cinéma, Brigitte Bardot avait choisi un combat, plus silencieux et plus radical : celui des animaux. En se retirant des plateaux, elle n’a pas disparu du monde, elle a déplacé sa colère et sa tendresse. La défense des plus faibles est devenue son langage. Contre la cruauté, l’indifférence, l’hypocrisie, elle s’est dressée sans calcul, sans nuance, mais toujours avec une sincérité brute. Les animaux furent son refuge et sa cause, peut-être parce qu’ils ne trahissent pas, ne jugent pas, n’exigent pas de masque. À travers eux, Bardot a poursuivi sa quête de liberté, loin des projecteurs, mais au cœur du réel.

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La disparition d’une époque

Et puis, ce dimanche 28 décembre, Brigitte Bardot s’est éteinte à l’âge de 91 ans. Avec elle disparaît bien plus qu’une actrice : une époque, une vibration, une manière d’être au monde. Sa mort referme un chapitre essentiel du cinéma français et de l’imaginaire collectif. Elle laisse derrière elle des films, des images, des silences inoubliables — et cette présence unique qui traversait l’écran comme une évidence. Bardot n’a jamais vieilli dans le regard du public : elle demeure cette femme libre, insaisissable, qui a refusé les compromis jusqu’au bout.

Éternellement française

Enfin, il serait impossible de parler de Brigitte Bardot sans évoquer son amour viscéral de la Nation française. Un amour frontal, parfois rugueux, mais profondément enraciné. Elle aimait la France comme on aime un paysage, une langue, une mémoire. Sans détour, sans prudence, fidèle à elle-même. Bardot aura vécu et parlé en Française libre, attachée à son pays comme à une part d’elle-même. Et c’est sans doute ainsi qu’elle restera : une figure indocile, passionnée, éternellement française.

Colette Cléo

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Cléo Sénia dans Music-hall Colette, Capture d'écran de la chaîne YouTube de la Comédie de Picardie. https://www.youtube.com/watch?v=XB1w9tTXb5g

A la Comédie de Picardie, à Amiens, un « seul en scène » de Cléo Sénia fait revivre Colette, non seulement le grand écrivain mais aussi l’artiste de music-hall. Evocation enivrante d’une époque où érotisme et féminisme n’étaient pas incompatibles.


« Je n’ai rien fait ! C’est elle ! », eussé-je pu dire, il y a peu, en sortant de la Comédie de Picardie d’Amiens où venait d’être donné le spectacle Music-hall Colette, librement inspiré de la vie de cette dernière, écrit par Cléo Sénia, Alexandre Zambeaux et Léna Bréban. Je n’avais rien fait ; c’était elle, la Sauvageonne, qui avait choisi d’assister à ce seul en scène de Cléo Sénia. Ni elle, ni moi ne l’avons regretté. Bien au contraire ; nous nous sommes même régalés. C’est vrai qu’elle a du nez, ma Sauvageonne. Ça lui permet de débusquer de remarquables créations. Colette, ma chérie n’est pas la seule à le savoir, est l’un de nos meilleurs écrivains français. Un style de haute tenue ; un sens inouï de l’observation lesté d’une imagination débridée qui procure à ses textes un parfum unique et fort agréable. Comment ne pas se souvenir de Claudine, de Dialogues de bêtes et surtout, surtout, du Blé en herbe ? Parfum de soufre et de scandale aussi. Ce n’est certainement pas ce qui eût pu effaroucher la Sauvageonne et la contrarier dans ses choix. Moi non plus ; bien au contraire. 

Car la talentueuse Cléo Sénia n’a pas souhaité dresser de Colette un portrait aseptisé, polissé, voire policé. Avec gourmandise et espièglerie, elle nous raconte la liberté de Colette, scrute sa vie dite scandaleuse de la Belle époque, dit tout de ses relations avec Willy, son imposant mentor, avec la marquise Mathilde de Morny, dite « Missy ». Amours saphiques, ébats à trois… Le seul en scène de la sémillante Cléo ne cache rien. Elle s’effeuille, dialogue avec elle-même grâce à la double narration en miroir, car c’est aussi, en filigrane, son propre portrait que nous donne à voir Mlle Sénia. (J’ai adoré les jeux de miroirs ; la comédienne, sur scène, répond à son double – ou à Colette, on ne sait plus très bien – rigole, s’impatiente, trépigne, s’adonne à des colères de filles, tente de lui couper le sifflet quand le charmant reflet devient trop bavard ou trop indiscret. C’est carrément délicieux, terriblement féminin). 

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Pas étonnant que ma Sauvageonne eût adoré. Cléo Sénia s’adonne aussi à des séances de balançoire à faire rougir ses sombres bas résille et rosir son adorable petite culotte si pâle. C’est sexy en diable, drôle, impertinent, sensuel à souhait. Les extraits des œuvres de Colette sont judicieusement choisis ; ils proviennent des romans, des nouvelles, des articles, des citations, et en particulier des saynètes et autres numéros de l’époque du music-hall quand elle se produisait, en 1907, sur la scène du Moulin Rouge, à la faveur d’une pantomime nommée Rêve d’Egypte. Le préfet de police menacera le fameux cabaret de fermeture car Colette et son amant-maîtresse Missy, alias la marquise de Morny, échangeaient sur les planches un langoureux baiser. Pourtant, cela devait être tellement mignon. Bravo à Cléo Sénia et à son spectacle de nous avoir fait goûter, pendant une heure quinze, à cette liberté-là. Elle a le parfum d’un féminisme exquis qu’on aimerait tant savourer aujourd’hui, loin, si loin, de celui qui nous impose l’écriture inclusive, la guerre hommes-femmes, et autres injonctions frigides. Colette n’eût pas aimé qu’on l’appelât écrivaine, ce mot si laid et si négatif. Oui, Colette, quel grand écrivain ! Et Cléo Sénia, quelle grande comédienne !

Amiens, le mardi 23 décembre 2025.

Les Ombres des Mohicans

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Je suis picard mais je me soigne

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Dino Buzzati : un balcon sur les Dolomites

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Dans les Dolomites, une skieuse s'entraîne pour les JO d'Hiver de 2026 à Milan Cortina, le 17 janvier 2025. Alessandro Trovati/AP/SIPA.

L’écrivain italien (1906-1972), mondialement célèbre depuis la publication du Désert des Tartares en 1940, était né aux portes des Dolomites dans la province de Belluno en Vénétie. Alpiniste chevronné, il a beaucoup écrit sur ses montagnes et la passion des sommets. Il a même couvert les Jeux Olympiques d’Innsbruck en 1964 pour le compte du Corriere della Serra. Arthaud vient de réunir ses articles et chroniques sous le titre Nouvelles des cimes.


Dans un peu plus d’un mois, à partir du 6 février, débuteront les Jeux Olympiques d’Hiver de Milan-Cortina, soixante-dix ans après ceux de Cortina d’Ampezzo en 1956. Un homme, un écrivain de haute altitude, éperon rocheux de la littérature italienne pourrait bien être notre guide afin d’appréhender ses Dolomites qui furent classées au patrimoine de l’Unesco en 2009. L’olympisme ne lui était pas étranger puisqu’en 1964, le quotidien milanais Corriere della Serra l’a mandaté pour suivre les Jeux d’Innsbruck qui virent le triomphe des sœurs Goitschel, Christine et Marielle, en Slalom et en Slalom géant. « Elles ont des visages sains et sympathiques. Elles pleuraient, riaient et pleuraient encore : c’était le plus beau moment de leur vie », écrivait-il dans sa chronique du 2 février 1964. Facétieux et sensible aux mirages des montagnes, Buzzati expliquait que l’esprit d’Olympie était une grâce fugace qui, parfois, n’arrive jamais. On l’attend longtemps et elle ne vient pas. Cet esprit n’était visiblement pas palpable lors de la cérémonie d’ouverture d’Innsbruck, « il est une sorte de Puck, un elfe gracieux et insouciant qui a besoin de bonheur et de pain ». Certains Jeux peuvent très bien se dérouler, dans une organisation parfaitement maitrisée et huilée, le public et les athlètes satisfaits, mais, en l’absence de cet esprit, la fête est entachée. Il manque l’étincelle. Cet esprit se matérialise par un signe du destin, signe végétal, minéral, apparitions éclairs d’un animal sur une piste, coup de pouce céleste sur les skis d’un champion en détresse. Un esprit aléatoire et taquin qui rend les compétitions plus légères et perméables à la poésie de l’instant. Cet esprit vif se transforme en permanence. 

En Autriche, tout le monde l’attendait donc, anxieux et prisonnier, car il se ne se révéla pas dans les rues d’Innsbruck, « boueuses et plutôt tristes ». Et puis, par magie, on le vit « dans les endroits les plus disparates ». Il prit notamment la forme de « serpents de lumière sur la patinoire, pour la course de 500 mètres en patin ». Dès son adolescence, Buzzati a été aspiré par ses Dolomites, à la fois si familières et mystérieuses.  Avant de grimper, il avait déjà tout lu sur le sujet et fit sa première ascension avec un guide à l’âge de 15 ans. « La montagne était déjà entrée en moi comme une obsession amoureuse », avoue-t-il. Il voulait « appartenir à ce monde ». Il appréciait le langage technique, l’audace et le panache de ces découvreurs de parois. Il devint un excellent spécialiste de la discipline et il côtoya les meilleurs grimpeurs italiens tout au long de sa vie, inspirant leur respect. Buzzati raconte cet âge d’or, qu’il situe entre les années 1925 et 1935, où tous les sommets allaient tomber, les uns derrière les autres, que rien ne résisterait au pouvoir d’ascension des hommes. Les cimes « les plus diaboliques » allaient abdiquer. Nous entrions alors dans la quête des hauteurs impossibles et inimaginables. « Et même si vous parvenez à trouver un bastion ou une arête encore intacts, en supposant qu’ils aient le moindre intérêt pour l’alpinisme, vous pouvez être sûr que tôt ou tard, eux aussi capituleront. Un jour ou l’autre, des hommes grimperont là-haut comme des araignées », concède-t-il avec un brin de regret.

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Car l’adolescent qui jalousait jadis et enviait ces « hors-la-loi », ceux pratiquant l’alpinisme sans guide, en vieillissant, avait changé de regard sur l’appropriation des montagnes. Il conservait en mémoire, non pas les accès les plus difficiles, mais plutôt une communion avec la nature. Dans ses articles, il se fait le défenseur d’une certaine virginité. N’avait-il pas été, lui un « égoïste » ? « Même les montagnes s’usent, comme toutes les belles choses de la vie. Même un tableau, une musique, un chef d’œuvre de la littérature, si nous le voyons, l’écoutons, le lisons tous les jours de l’année, viendra un moment où il ne nous dira plus rien ; une trop grande connaissance, à un moment donné, les anéantit » conclue-t-il. Lire le Buzzati des Dolomites, c’est faire une cure de sagesse à l’approche de l’hiver, c’est ne pas oublier les gnomes errants et le télémark des origines, c’est prendre la montagne, non pas comme un territoire acquis, un espace de jeu ou la validation d’une quelconque performance, mais comme le rocher de l’Humanité.

Dino Buzzati, Nouvelles des cimes. Montées, descentes et courses olympiques. Traduit de l’italien par Delphine Gachet, Arthaud, 2025, 337pp, 22,00€.

Il s’agit du deuxième tome des Nouvelles des cimes. Voici le premier :