Juan Carlos d’Espagne a écrit ses mémoires depuis son exil à Abu Dhabi. Dans Réconciliation, le roi émérite rappelle le rôle qu’il a joué pour unifier un pays divisé par la guerre civile puis la dictature franquiste, et pointe la mémoire sélective des lois mémorielles du gouvernement de Pedro Sánchez. Et l’ingratitude des Espagnols.

Le 5 novembre dernier paraissait en français Réconciliation, mémoires de Juan Carlos Ier d’Espagne, roi émérite en exil à Abu Dhabi depuis août 2020. Intronisé le 22 novembre 1975 et contraint d’abdiquer en faveur de son fils Felipe VI en 2014 après la révélation de plusieurs scandales rocambolesques, Juan Carlos sut répondre en son temps au besoin démocratique d’un peuple abîmé par le caïnisme de la guerre civile (1936-1939), le césarisme de la dictature (1939-1975) et le fatalisme de la fameuse « légende noire » selon laquelle toute l’histoire de l’Espagne ne serait qu’une longue suite d’épisodes malheureux. Ses mémoires, rédigés en collaboration avec Laurence Debray, parlent de la réconciliation nationale de la fin des années 1970 dont il fut l’un des grands acteurs, autant que du désir de réconciliation personnelle avec un pays échaudé par ses frasques de fin de règne. Réclamant la seconde au nom de la première, Juan Carlos se prête à un plaidoyer pro domo susceptible de rafraîchir la mémoire de l’Espagne – pays où il n’est pas né, mais où il redoute de ne pas pouvoir mourir.
Mémoire sélective
L’intérêt des mémoires du roi émérite n’est pas à chercher du côté de ses souvenirs, évoqués de façon inégale, sans le chatoiement du détail ni la profondeur de l’analyse, d’un exil à l’autre, depuis son enfance en Suisse romande jusqu’à sa solitude sur l’île de Nurai. Disons pudiquement qu’il reste fidèle à une certaine tradition familiale – « ne pas commenter ses sentiments, ne pas épiloguer sur ses actes » – avec quelques écarts lorsqu’il s’agit d’épingler son fils Felipe ou sa belle-fille Letizia, ou lorsque l’occasion lui est donnée de s’envoyer des fleurs en un superbe bouquet d’immodestie. L’intérêt majeur de l’ouvrage est plutôt de soulever un paradoxe : l’Espagne des lois mémorielles successives du gouvernement de Pedro Sánchez a la mémoire sélective. Hypermnésique lorsqu’il s’agit de rouvrir les plaies de la guerre civile refermées par les enfants des deux camps fratricides, la voilà oublieuse au moment de reconnaître à l’un des grands artisans de la Transition démocratique une place inégalée dans ses aventures collectives récentes. « J’ai l’impression que l’on me vole mon histoire », résume Juan Carlos.
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Son histoire, c’est celle du passage d’une dictature où tout était « ficelé et bien ficelé » (« atado y bien atado ») selon la célèbre formule de Franco, à une démocratie pensée par Torcuato Fernández-Miranda à la présidence des Cortes (Parlement) et esquissée en ces termes par le jeune directeur général de la télévision espagnole, Adolfo Suárez, que le roi nomma chef du gouvernement en juillet 1976 : « Je peux promettre et je promets » (« puedo prometer y prometo »). Cette histoire est celle de la reconnaissance de tous les partis politiques, de la Constitution de 1978 consacrant l’unité indissoluble de la nation et le droit à l’autonomie des régions qui la composent, celle de la tentative de coup d’État du 23 février 1981 auquel Juan Carlos opposa la Couronne, symbole de permanence et d’unité de la patrie, celle aussi du terrorisme de l’ETA qui mit en péril cette même unité. L’oubli du peuple espagnol est pour le roi émérite de 88 ans une grande souffrance, un mélange d’amertume et de désillusion.
Réconciliation a été publié en Espagne début décembre, à distance hygiénique du 50e anniversaire de la fin du franquisme (20 novembre 1975). Les « juancarlistes » ont apprécié la franchise du cœur et restent fidèles à la figure tutélaire de la Transition. D’autres ont soupiré devant tant de narcissisme et ironisé sur ce prétendu grand artisan de la démocratie exilé dans une dictature islamique. Beaucoup ont crié à l’amnésie royale, à l’oubli des 500 000 morts, des 500 000 exilés de la guerre civile, des 50 000 fusillés entre 1939 et 1943, au ton quasi filial qui brosse de Franco le portrait d’un homme aimable « qui ne fera jamais l’unanimité » (sic), à l’idéalisation et la personnification indue de l’« Immaculée Transition », faite en réalité de compromis politiques, de pression sociale et de désir de s’entendre entre fils de vainqueurs et fils de vaincus, aux excuses en demi-teinte que l’ex-souverain concède pour mieux réclamer son retour en grâce à l’heure de faire ses adieux au monde.
Aigreur
Face à la dernière loi de Mémoire démocratique (2022) qui prévoit, entre autres, l’obligation administrative de rechercher, d’exhumer les disparus et d’enseigner l’histoire officielle dans les établissements scolaires, bon nombre d’historiens espagnols craignent l’approche manichéenne du passé et rappellent qu’ils n’ont pas besoin de lois pour bien écrire sur la guerre civile. Parmi eux, Ricardo García Cárcel estime que la question n’est d’ailleurs pas de se souvenir ou d’oublier, mais de savoir ou d’ignorer. Quant à Santos Juliá Díaz, il a forgé le concept historique d’« enfants modérés versus petits-enfants vindicatifs » : proches du désastre par leur naissance, les enfants des vainqueurs et des vaincus ont souhaité l’amnistie, c’est-à-dire l’oubli volontaire de l’affrontement fratricide des deux Espagnes idéologiques ; à distance des faits complexes dont ils ne sont plus que les lointains récipiendaires émotionnels, leurs petits-enfants exigent, eux, réparation.
Petite-fille non vindicative d’un milicien anarchiste espagnol, je retiendrai deux phrases de ces mémoires d’outre-trône un peu aigres : « nous avons réalisé de grandes choses ensemble » et « nos démons persistent ». Prise en étau entre boulimie mémorielle et défiance de sa propre histoire, la réconciliation de ce « nous » collectif risque d’être encore longue. En attendant, à l’ombre des trois oliviers millénaires de l’île de Nurai qui le raccrochent un peu à l’Espagne, puisse Juan Carlos entendre résonner ces vers d’Antonio Machado dans son exil : « olivo hospitalario / que das tu sombra a un hombre pensativo / y a un agua transparente » (« généreux olivier, qui donnes de l’ombre à un homme songeur et à une eau transparente »).
À lire
Réconciliation. Mémoires, Juan Carlos Ier d’Espagne (avec la collaboration de Laurence Debray), Stock, 2025. 512 pages




