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Le cas Jablonka ; ou quand la révolution woke mange ses propres enfants

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Au cours de ses publications et interventions médiatiques, l’historien qui s’auto-proclame féministe et ennemi du patriarcat s’est évertué à reproduire la bouillie répétitive et décérébrée du discours woke. Sans même réussir à plaire à son public cible. Analyse de l’oeuvre d’un « être-à-pénis » apparemment incapable de se débarrasser de son privilège masculin.


Dans un article récent paru dans ces colonnes, Antoine Desjardins nous a narré les dernières mésaventures de l’historien et écrivain Ivan Jablonka, l’autoproclamé farouche allié des femmes prêt à tout pour les soutenir, y compris, semble-t-il, à plagier grossièrement les écrits névrotiques de l’une d’entre elles. Pour quelqu’un qui se targue de valoriser la gent féminine, ça la fiche mal. Malheureusement pour lui, ce n’est pas la première fois que cet auteur tout ce qu’il y a de plus woke est la cible de celles qu’il entend pourtant défendre bec et ongles. Souvenez-vous…

En 2019, après avoir ingurgité toute la soupe féministe d’obédience rousseauiste (tendance Sandrine, pas Jean-Jacques), Ivan Jablonka la régurgitait sous la forme d’un livre au titre éloquent : Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités. Résumons l’ouvrage en question : selon l’auteur, les hommes dominent les femmes depuis la nuit des temps (scoop : « Déjà, autour de -20 000 et de -10 000, les femmes enfantent et les hommes chassent ») ; ça a persisté comme ça jusqu’à nos jours car « toutes les statistiques montrent que les tâches ménagères ainsi que la charge mentale incombent encore aux femmes dans la plupart des pays » ; ce patriarcat ancestral « sous-pensé » serait passé sous les radars contemporains car « les programmes scolaires n’en parlent pas » ; les hommes sont sournois et malins, la preuve : la « masculinité » a pu dominer en exhibant vigueur et courage mais aussi « en intégrant une ambiguïté féminine », c’est « cette plasticité qui permet cette incroyable longévité, millénaire après millénaire ».

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L’auteur ayant définitivement chaussé ses lunettes idéologiques, il distingue des « points aveugles » un peu partout : « Les femmes demeurent aujourd’hui un point aveugle de la démocratie », dira-t-il sur France Inter« Les masculinités sont un point aveugle de l’histoire, de la philosophie et de la morale », écrira-t-il dans Télérama. Sa vue perdant toutefois de son acuité au fur et à mesure que sa pensée s’égarera dans la fumée de sa propre conception, Jablonka provoquera un journaliste en lui intimant l’ordre de citer, s’il le peut, « un auteur classique qui a pensé le masculin, hormis pour dire que c’est un modèle à imiter ! » Il poussera en outre la drôlerie jusqu’à laisser penser qu’il surpasse Aristote et Rousseau (Jean-Jacques, pas Sandrine) qui, selon lui, « sont passés à côté d’une question aussi importante que la justice de genre »

En plus d’ignorer ses propres limites, M. Jablonka ne sait rien ou ne veut rien savoir des « figures du masculin », pour parler comme lui, que recèle la littérature classique, cette exploratrice des profondeurs humaines, figures qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, des « modèles à imiter ». Il feint d’ignorer l’existence des hommes que la littérature a décrits sous les lumières les plus cruelles, les plus sordides, les plus sombres, l’incommensurable foule d’hommes fourbes, manipulateurs, crétins, amourachés, paresseux, débiles, égoïstes, hommes de cette humanité que M. Jablonka passe sous silence, hommes cruels de cette partie de l’humanité cruelle, hommes bêtes de cette partie de l’humanité bête, hommes fous de cette partie de l’humanité folle, mais aussi hommes sublimes de cette partie de l’humanité sublime, loin des stéréotypes dessinés vulgairement et paradoxalement par tous ceux qui disent lutter contre les stéréotypes et réduisent pourtant le « masculin » à une culture de vestiaire, à la violence et l’agressivité, à des porcs, à des dominants

Comme ses congénères wokes, M. Jablonka veut du simple, du binaire, du systématique. Il veut aussi, impitoyable époque de délation, des coupables en pagaille, des procès anachroniques, des renversements dans l’air du temps. Il dénonce donc en vrac l’homophobie, le racisme, le patriarcat et… la masculinité. L’auteur de la pénible et narcissique plainte autobiographique intitulée Un garçon comme vous et moi (Éditions du Seuil, 2022) demande aux hommes de « remettre en cause leurs prérogatives et leur aristocratie de genre ». Sur France Inter, il réclame une « nuit du 4 août où les hommes renonceraient à leurs privilèges » et regrette que le mot « patriarcat » soit aussi peu employé. Sans doute M. Jablonka est-il resté cloîtré chez lui, enfermé dans son bureau à réfléchir puissamment à la « masculinité toxique », à déborder d’idées nouvelles pour « dérégler le patriarcat », et n’a-t-il pas pris le temps de suivre l’actualité – car jamais le mot « patriarcat » n’a été employé avec autant d’allant que cette dernière décennie, en particulier dans toutes les parties du globe où le patriarcat n’est plus, et depuis un moment déjà, qu’un macchabée. Il en va ainsi de certaines choses qui ont disparu et que seul rappelle au bon souvenir le mot lui-même et seulement lui. C’est donc à un combat sans grand risque que se livre M. Jablonka en fichant des coups de pied dans un cadavre. Il n’est pas le seul. Les féministes les plus paresseuses et les plus opportunistes se glorifient de cette bataille gagnée d’avance – en prenant soin de ne pas évoquer un autre patriarcat, un patriarcat d’importation, pourrait-on dire, autrement plus vivace et redoutable que celui qu’elles dénoncent et qui prend de plus en plus ses aises dans notre pays. 

Quoi qu’il en soit, par les temps qui courent, vouloir dénoncer la masculinité toxique et flatter les combats féministes lorsqu’on est un homme peut s’avérer risqué. Mme Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité (sic) à l’université de Reims, l’a rappelé à M. Jablonka juste après la parution de Des hommes justes, dans un réjouissant article paru dans Libération : « Ivan Jablonka retrace une histoire du patriarcat et de l’émancipation féminine en faisant peu ou pas référence aux travaux des femmes qui ont pensé et analysé la domination masculine ». La philosophe n’a pas accusé l’auteur de plagiat mais a refermé son livre en pleurs, indignée et « stupéfaite devant la superficialité de l’analyse et le mépris dans lequel sont tenues les autrices qui ont pensé la domination patriarcale ». Florilège des griefs que Dame Froidevaux-Metterie adressait alors au Sieur Jablonka : il ne citait pas suffisamment les travaux des femmes féministes et ne proposait de soi-disant nouveaux concepts que pour faire le malin et se distinguer des travaux écrits par des femmes ; il établissait une nouvelle hiérarchie qui laissait accroire que le penseur de la masculinité qu’il prétendait être voyait mieux et plus loin que les penseuses féministes qu’il ignorait ou minorait ; il osait prétendre que les représentantes du féminisme ne sont pas toujours d’accord entre elles ; il ne parlait passuffisamment du féminisme radical et des études de genre et n’évoquait que superficiellement le féminisme intersectionnel. Un vrai travail de gougnafier mâle, voilà ce qu’a pensé notre chargée de mission égalité-diversité-fessée du bouquin de M. Jablonka. Un dernier coup de règle sur les doigts du paltoquet en guise de conclusion : « On aurait apprécié qu’il pense la révolution féministe comme un projet au sein duquel les hommes ont, certes, une place à tenir, mais certainement pas celle de pionniers ». Ouille ! 

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Pionnier, il semblerait donc qu’Ivan Jablonka ne l’ait pas été non plus en utilisant le concept, au demeurant stupide, de « culture du féminicide » (voir son livre, La Culture du féminicide, Éditions du Seuil, 2025). « Ivan Jablonka, auteur deHommes justes, est un homme injuste, en raison de sa condition de privilégié en tant qu’homme blanc et européen, par rapport au travail universitaire et à la production intellectuelle d’une femme noire latino-américaine », a baragouiné sur X, en charabia woke, Esther Pineda G. Cette « chercheuse » vénézuélienne reproche à M. Jablonka d’avoir plagié son travail et de lui avoir piqué l’idée de « culture du féminicide ». Comme nombre de ces êtres médiocres ayant suivi un cursus sociologique empreint de wokisme, cette dame fait feu de tout bois pour tenter d’élargir son auditoire – son féminisme radical et son antiracisme de circonstance ne sont en réalité que des poses opportunistes, le moyen d’atteindre une position avantageuse dans les milieux culturels ou universitaires sans se fouler le tempérament. 

Il semblerait bien qu’aucun pays ne soit à l’abri de ce genre d’énergumènes. En France, on ne compte plus les adeptes de la religion woke et de ses ramifications écologistes et féministes s’appropriant les misérables « concepts » progressistes qui engorgent le système médiatico-universitaire. Chacun espère bien entendu une invitation sur France Culture ou une publicité dans Le Monde ou Télérama lors de la parution d’un énième opuscule dérisoire sur tel ou tel sujet progressisteéculé, usé jusqu’à la corde, flétri d’avoir déjà tant servi. Après la culture du viol, le privilège blanc et l’hégémonie hétéronormative, voici venu le temps de la culture du féminicide que M. Jablonka appelle également idéologie gynocidaire. Plagiat, pas plagiat ? Plagiat, évidemment – mais plagiat de plagiat, car du néo-féminisme au racialisme, de la théorie du genre à l’écologisme, les essais wokes se plagient mutuellement et se ressemblent tous : mêmes notions déconstructivistes, même langue cachectique, mêmes obsessions anti-occidentales, mêmes larmoiements victimaires, mêmes références remâchées, mêmes slogans anémiés, mêmes platitudes intellectuelles, mêmes tripatouillages conceptuels, bref, même bouillie informe et répétitive sans aucune once d’intelligence ou d’originalité. 

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Pour surnager durablement à la surface de cette soupe et en tirer tous les bénéfices escomptés, il manque à M. Jablonka, malgré de notables efforts pour s’en approcher le plus possible, la médiocrité intellectuelle, la négligence littéraire et la bêtise intrinsèque d’une Mona Chollet, par exemple. De plus, malgré ses dénégations, il reste, aux yeux des féministes radicales, un « mâle », c’est-à-dire un objet de détestation : « Quand on est féministe, on est nécessairement misandre », affirme Mme Froidevaux-Metterie dans Le Monde (25 mai 2025). Le destin de cet indéfectible allié du néo-féminisme, de ce repenti du « système masculiniste », de cet « être-à-pénis devenu puissant socialement », ainsi qu’il se définit lui-même, est dès lors tout tracé. La révolution woke, comme toute révolution, mangera jusqu’au dernier de ses enfants avant de sombrer dans l’indifférence puis dans l’oubli. De l’inconsistant et rachitique Ivan Jablonka, elle ne fera qu’une bouchée. 

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Lettre sur les chauves

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La grande imposture de la neutralité juridique

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Aujourd’hui, on parle beaucoup d’une prétendue « neutralité » du droit. Critiquer la décision d’un juge reviendrait à mettre en cause l’Etat de droit. Pourtant, le droit n’est jamais complètement séparable du domaine politique. Il est temps de dénoncer une fiction qui ne fait que servir une certaine volonté de pouvoir. Tribune.


Il y a, dans le débat public contemporain, une imposture intellectuelle devenue quasi hégémonique : celle qui consiste à présenter le droit comme un ordre neutre, autonome, techniquement rationnel, étranger aux conflits politiques et aux choix de civilisation. Cette fiction, répétée à l’envi, n’a rien d’innocent. Elle sert à disqualifier toute contestation, à délégitimer toute critique, à neutraliser le politique au profit d’une morale déguisée en norme juridique.

La polémique récente autour de la possibilité même de critiquer les juges en est une illustration parfaite. À peine ose-t-on interroger certaines décisions, certaines orientations jurisprudentielles, certains glissements interprétatifs, que l’on se voit opposer l’argument-massue : l’« État de droit ». Comme si critiquer une institution revenait à vouloir la détruire. Comme si discuter le droit équivalait à le nier. Comme si, enfin, le droit existait en dehors de toute vision du monde.

Ce réflexe pavlovien révèle moins un attachement sincère à l’État de droit qu’une volonté de sanctuariser un certain ordre normatif, déjà largement politisé, mais soustrait au débat démocratique.

Le droit n’est pas neutre : il est décidé

Il faut partir d’un constat simple, presque trivial : le droit est produit par des décisions politiques. La loi ne naît pas d’un raisonnement abstrait, mais d’un processus législatif traversé par des rapports de force, des convictions idéologiques, des compromis, parfois des renoncements. Le Parlement ne découvre pas la norme : il la choisit.

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Prétendre que le droit serait apolitique, c’est donc nier son origine même. L’article 34 de la Constitution confie au législateur le soin de fixer les règles relatives aux libertés publiques, aux droits civiques, à l’organisation sociale. Ces choix engagent une certaine conception de l’homme, de la société, de l’ordre. Ils ne sont ni mécaniques ni neutres. Ils sont politiques ou ils ne sont rien.

Mais la supercherie va plus loin. Une fois la loi adoptée, certains feignent de croire qu’elle se détacherait miraculeusement de toute finalité politique pour entrer dans une sphère purement juridique, gouvernée par une rationalité autonome. Or c’est précisément à ce moment que la bataille politique se déplace — non plus au stade de la décision, mais à celui de l’interprétation.

Carl Schmitt : la décision contre la fable normative

Carl Schmitt l’avait formulé sans détour dans Théologie politique (1922) : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Derrière la norme, il y a toujours une décision. Derrière la règle, une autorité. Derrière la neutralité proclamée, une volonté.

Dans La notion de politique (1932), Schmitt démonte l’illusion libérale selon laquelle les sociétés modernes pourraient se gouverner par la simple administration de normes. Le politique ne disparaît jamais ; il se dissimule. Ceux qui prétendent l’abolir ne font que le déplacer — souvent vers des instances moins visibles, moins responsables, moins contrôlables.

La prétendue neutralité juridique est donc une arme. Elle permet de faire passer des choix substantiels — anthropologiques, moraux, culturels — pour de simples applications techniques du droit. Elle permet surtout d’interdire la contestation : puisque la norme serait neutre, celui qui la critique devient suspect.

Julien Freund : le politique ne se dissout pas dans le juridique

Julien Freund, dans L’Essence du politique (1965), a poursuivi ce travail de démystification. Pour lui, le politique est une dimension irréductible de la vie collective, fondée sur le conflit, la décision et l’autorité. Chercher à l’évacuer, c’est non seulement illusoire, mais dangereux.

Le droit, chez Freund, n’est pas une sphère autonome : il est une cristallisation du politique. Il formalise, stabilise, encadre des rapports de force préexistants. Le présenter comme un ordre purement normatif revient à priver les citoyens de la compréhension réelle des mécanismes de pouvoir qui les gouvernent.

C’est précisément ce que font aujourd’hui certains juristes, magistrats, universitaires ou militants : ils invoquent le droit contre le politique, alors qu’ils ne font que substituer leur politique à celle du peuple, sans jamais la nommer.

Leo Strauss : la fuite devant les fins

Leo Strauss, dans Droit naturel et Histoire (1953), a montré comment la modernité a progressivement renoncé à interroger les fins de l’action politique pour se réfugier dans le culte des procédures. On ne discute plus du bien commun ; on administre des droits. On ne tranche plus ; on applique.

Mais cette neutralisation est un leurre. Derrière chaque droit affirmé se cache une hiérarchie implicite des valeurs. Derrière chaque interprétation progressiste, une vision particulière de l’homme et de la société. Refuser d’en débattre ouvertement, c’est transformer la morale dominante en droit positif, sans passer par le filtre démocratique.

Carbonnier et Villey : le droit hors-sol

Même en droit français, cette illusion de neutralité a été dénoncée. Jean Carbonnier, dans Flexible droit : pour une sociologie du droit sans rigueur (10e édition, 2001), rappelait que le droit est un phénomène social, historiquement situé, profondément dépendant des mœurs et des équilibres collectifs. Le figer dans une prétendue pureté normative, c’est l’exposer à l’abstraction et à l’idéologie.

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Michel Villey, dans La formation de la pensée juridique moderne (1975), allait plus loin encore : il dénonçait la rupture moderne entre le droit et la philosophie, entre la norme et la finalité. Le droit contemporain, coupé de toute réflexion sur le juste, devient un instrument docile, prêt à accueillir n’importe quel contenu pourvu qu’il soit formulé juridiquement.

La neutralité comme stratégie de domination

C’est ici que la critique doit être frontale. La dépolitisation du droit n’est pas une erreur intellectuelle ; c’est une stratégie de pouvoir. En prétendant que le droit serait neutre, on empêche toute contestation légitime. On transforme le débat politique en faute morale. On pathologise le désaccord.

Cette stratégie bénéficie toujours aux mêmes : à ceux dont la vision du monde est déjà dominante dans les institutions. Sous couvert de neutralité, on impose des normes culturelles, sociales, parfois anthropologiques, qui relèvent d’un progressisme militant — mais jamais assumé comme tel.

Critiquer cette dérive, ce n’est pas attaquer l’État de droit. C’est refuser qu’il devienne une religion civile, dotée de ses dogmes, de ses clercs et de ses excommunications.

Nommer le politique pour sauver le débat

Le droit est indispensable. Les libertés publiques sont précieuses. Mais elles ne sont ni auto-fondatrices ni auto-justificatrices. Elles n’existent que parce qu’une communauté politique les a voulues, définies, limitées, hiérarchisées.

Refuser de reconnaître cette évidence, c’est livrer le droit à ceux qui savent le manier sans jamais le discuter. C’est transformer la démocratie en procédure et le citoyen en justiciable permanent.

Il est temps de déchirer le voile. Le droit est politique. Ceux qui prétendent le contraire font de la politique — mais sans en assumer la responsabilité. Voilà la supercherie. Et voilà pourquoi elle doit être dénoncée.

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Droit et passion du droit: Sous la Vᵉ République

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Divines fragrances

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Il existe des liens étonnants entre les textes bibliques, la kabbale et la parfumerie. Marie-Hélène Verdier nous initie à un monde où les textes sacrés, les plantes et les senteurs se conjuguent.


Y a-t-il un secret de parfumeur dans le Cantique des Cantiques, ce grand chant d’amour au cœur de la Bible datant de trois mille ans, attribué au Roi Salomon, qui fait dialoguer deux fiancés, dans un jardin foisonnant de fleurs et de fruits ? Les traditions juive et chrétienne y ont vu également le dialogue entre Dieu et l’homme. Saint Jérôme avait traduit le texte. Les éditions Les Murmurations en donnent une traduction nouvelle et illustrée. Un parfumeur, un parfum. 

Tout parfum est une alchimie des sens, du cœur et de l’âme. Ne parle-t-on pas de « notes de tête », « de cœur », « de fond » ? D’accords et de dissonance, de gamme et de déclinaison ? De mémoire olfactive, cette capacité du cerveau à conserver le souvenir d’odeurs perçues antérieurement ? On comprend dès lors l’attirance que représente un texte sacré comme le Cantique évoquant les lys, le cinnamone, le nard, le baume, les fleurs de vigne, le cèdre et la grenade. C’est, en tout cas, dans cette quête d’un parfum caché ou perdu, que les routes d’un mathématicien, d’un parfumeur, et d’un rabbin se sont un jour croisées à Monaco, Paris pour se retrouver à Jérusalem.

Laurent Derobert, mathématicien et artiste, est un connaisseur. Il avait déjà collecté les graines des 88 plantes du jardin de Jean Giono à Manosque et celles du jardin du mathématicien de génie, Alexandre Grothendieck. Embarquant sur un voilier, il était allé sur les traces d’Ulysse récolter les graines de toutes les plantes de L’Odyssée et en avait rapporté un herbier de 40 graines. Au retour, sachant que lire c’est aussi récolter et que les plantes correspondent souvent à un savoir très précis, il fit appel à un parfumeur franco-libanais, Alexandre Helwani, pour composer, à partir de son herbier homérique, un parfum de prix. Ainsi naquit, en 2023, le parfum, PERSONNE, distribué par la maison new-yorkaise Iconofly qui connut un franc succès. 

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Pendant ce temps, l’École Biblique de Jérusalem avait donné, pour son programme de recherche, une traduction en français moderne, du Livre de Salomon, accompagné d’illustrations de sœur Marie-Reine Fournier, avec la liste des plantes qui s’y trouventListe qui arriva à la connaissance d’Alexandre Helwani. Ce fut une révélation pour le parfumeur qui vit dans ce poème une sorte de grimoire. Et qui sait, la formule d’un parfum perdu ? La chose, alors, se corsa, si l’on peut dire, quand Laurent Derobert découvrit, à Paris, une édition commentée du Cantique des Cantiques faite par un rabbin, Marc-Alain Ouaknin, aux éditions Diane de Selliers, lequel avançait l’hypothèse que ce chant d’amour alterné pouvait garder en mémoire le parfum du temple de Salomon, premier temple de Jérusalem, détruit en 587, par Nabuchodonsor. Et la lumière fut ! 

La méthode du rabbin était simple : celle de la guématrie ou gematria, forme d’exégèse propre à la Bible hébraïque, reposant sur des calculs numériques et des correspondances dont on laisse au lecteur le soin de découvrir les détails sur la toile. Ne restait plus qu’à retrouver les composantes des fleurs. Traque serrée ! Le résultat fut à la hauteur de l’ambition : la formule finale compte 68 ingrédients dûment collectés.

C’est ainsi que naquit la fragrance, Pardèsqui veut dire « verger » en hébreu, sigle PRDS des quatre niveaux de lecture de l’Écriture dans la tradition kabbalistique. Parfum de luxe mais sans excès, le premier tirage de 300 flacons contenant les trois matières les plus précieuses – baume de Galaad, encens de Socotra, spikenard turquoise du Bhoutan – fut épuisé aussitôt. Mais que les lecteurs se rassurent : une nouvelle édition est prévue pour après Noël.

La leçon de cette quête merveilleuse ? Un gain de parfumerie pour tous, assurément. Une soif scientifique satisfaite. Un bonheur de lecture. Une quête esthétique. Un bonheur ésotérique. En 2024, les éditions Les Murmurations – ce mot désigne les nuées organisées d’oiseaux en vol, aux configurations mystérieusement réglées – ont publié Chant des fleurs et Fleurs du chant avec ses illustrations scientifiques. Cette traduction, la première en français moderne, de la version latine, élaborée à partir de textes hébreux et grecs, « restitue la polyphonie de ce chant érotique et mystique » qui a nourri tant de chefs-d’œuvre en littérature et en peinture, sans qu’aucune explication vienne alourdir un texte souvent énigmatique.

Tout cela arriva grâce à la coordination éclairée du frère Olivier-Thomas Venard, lequel a la haute main sur la grande entreprise exégétique des temps modernes, sur le web, qu’est « La Bible en ses Traditions », qui fait converger exégèse, art, histoire, liturgie, philosophie. De ce dominicain qui vit à Jérusalem depuis 25 ans, j’aimerais recommander le dernier livre Il nous reste la foi, paru aux éditions Grasset, pour l’amour et la poésie qu’il contient. 

Il nous reste la foi

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La logique du Mal

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Si le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa est surtout connu pour ses documentaires historiques, il a à son crédit un certain nombre de long-métrages de fiction. La dernière en date, Deux procureurs, est une exploration de la machine à broyer corps et âmes qu’était le système des Grandes Purges staliniennes. Sa rigueur et sa sobriété en font peut-être le film le plus remarquable de 2025.


Avec Deux procureurs, Sergueï Loznitsa poursuit son œuvre d’exploration des mécanismes de la terreur et de la mémoire collective. Après avoir ausculté les visages de la foule soviétique dans Blocade (2006), l’histoire d’une bataille insensée contre une forteresse impénétrable, la prison, où les forces du mal social sont constamment à l’œuvre dans Une femme douce (2017), la guerre entre séparatistes russes et l’armée ukrainienne dans Donbass (2018), la mécanique du totalitarisme dans The Trial (2018) ou la sidération historique dans Babi Yar (2021), le cinéaste ukrainien s’aventure ici du côté de la fiction, sans rien céder de la rigueur formelle et morale qui fait la marque de son cinéma.

Grandes purges staliniennes

L’action se situe en 1937, au cœur des Grandes Purges staliniennes. Le NKVD, ancêtre du KGB, fait régner la peur, multiplie les arrestations arbitraires, les tortures, les exécutions. Dans ce climat d’effroi, un jeune juriste, Alexandre Kornev (Alexandre Kouznetsov, que l’on avait découvert dans Leto de Kirill Serebrenikov), est nommé procureur dans la région de Briansk. Tout commence lorsqu’il reçoit un message d’un prisonnier, gravé dans une plaque métallique avec son propre sang. Ce signe désespéré le conduit à inspecter une forteresse-prison où il découvre, horrifié, l’ampleur des sévices commis par les autorités locales du NKVD.

L’Aveuglment dans la foi dans le P.C.

Aveuglé par sa foi dans le Parti, Kornev croit encore à la justice soviétique. Il monte à Moscou pour alerter le Procureur général, espérant dénoncer les crimes. Mais dans le dédale bureaucratique de la capitale, il s’enfonce dans un labyrinthe kafkaïen où la parole se dissout, où chaque couloir semble mener à une autre impasse. Ce parcours hallucinant devient une métaphore de l’État-machine, implacable et absurde.

Descente aux enfers

Sergeï Loznitsa filme cette descente aux enfers dans la folie institutionnelle avec une rigueur ascétique. Le cadre est fixe, souvent étouffant ; la lumière, livide, glisse du vert maladif au gris d’acier ; le montage, sec et précis, reproduit le rythme mathématique de ses documentaires. Chaque plan devient une pièce à conviction, chaque silence, un verdict. Ici, la froideur devient un instrument de dénonciation : l’horreur bureaucratique s’impose par la forme même du film.

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La logique du Mal

Deux procureurs ne cherche ni l’émotion ni la catharsis : il enregistre la logique implacable du Mal, celle d’un système totalitaire, dévoué serviteur de Satan, qui dévore les siens. En cela, Loznitsa prolonge son geste politique et esthétique — celui d’un cinéaste qui scrute les visages de la domination et refuse la consolation.

Dépouillé, glaçant, d’une beauté sèche, Deux procureurs est sans doute le plus grand film de l’année 2025 : une méditation implacable sur la foi aveugle, la bureaucratie meurtrière et la mécanique totalitaire du régime communiste soviétique. 

Deux procureurs, de Sergueï Loznitsa. (France, Allemagne, Roumanie, Lettonie, Pays-Bas, Lituanie – 2025 – 1h57 – VOSTF).

Scénario : Sergueï Loznitsa. Musique : Christiaan Verbeek. Interprétation : Alexandre Kouznetsov (Kornev), Alexandre Filippenko (Stepniak/L’homme à la jambe de bois), Anatoli Bely (Vyshynsky)…

Des mots pour ne pas dire

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Vivre-ensemble, faire société, inclusion, résilience, État de Droit… Ces mots qui se sont imposés comme une évidence bienveillante dans le vocabulaire courant constituent une barrière mentale qui interdit de penser le monde autrement qu’à la lumière du progressisme.


« Le langage est une législation, la langue en est le code », disait Roland Barthes, entre deux petits fours, à l’occasion d’une leçon inaugurale au Collège de France. Le champ lexical politique et médiatique français, à l’instar de notre Code pénal, s’est considérablement enrichi ces quarante dernières années. Ceux qui sont nés avant 1990 n’avaient ainsi jamais entendu parler de diversité, d’inclusion voire d’État de Droit – toutes notions désormais consensuelles et positivement connotées. Cet unanimisme suspect nous offre une excellente raison de questionner cette nouvelle sémantique – qu’on qualifiera de novlangue seulement si l’on est enclin aux discours de haine. Ce vocabulaire qui s’est imposé comme une évidence bienveillante constitue, en effet, autant de barrières mentales interdisant de penser le monde autrement qu’à la lumière d’une vision progressiste. Pour lutter jadis contre le communisme et ses vibrants camarades, il fallait accepter d’être traité de contre-révolutionnaire, si ce n’est de chien (Sartre). Le dictionnaire a changé, pas la méthode – même si les canidés avaient bien raison d’aboyer. Douter de la pertinence de l’inclusion, c’est désormais courir le risque d’être accusé de prôner l’exclusion –, alors qu’on milite en réalité pour l’assimilation, hier consensuelle puis devenue offense, à l’image des drapeaux français bannis aujourd’hui des meetings de gauche.

Acceptons d’avance l’opprobre et dénonçons allégrement tout ce vocabulaire totalitaire, digne des Précieuses ridicules. Il vise à détruire un ordre social honni ou a minima à accompagner cette destruction avec l’autorité lexicale du fait accompli. La notion de vivre-ensemble a ainsi coïncidé avec l’éclatement de l’Hexagone en archipels communautaires, le mot s’imposant à mesure que l’objectif qu’il affichait s’éloignait. Faire société a émergé au moment où chacun n’aspirait plus qu’au cercle familial. Le débat national voulu en 2009 par Sarkozy – « Qu’est-ce qu’être français ? » – était de la même eau. Il parlait en réalité au passé décomposé : « Qu’est-ce que c’était être français ? » Dans le sillage du vivre-ensemble vint l’islamophobie, dans le but d’interdire tout discours critique d’une religion dans un pays laïque. 

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Mais évidemment sans pour autant autoriser à qualifier les actes antichrétiens, pourtant majoritaires, de christianophobes. Seule concession, l’apparition du concept incertain d’islamisme destiné à ne nommer que la frange extrémiste de la communauté musulmane (marginale, bien sûr, la DGSI peut citer le prénom des quelques islamistes encore présents sur le territoire). Comme l’a noté Rémi Brague, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme désignent pourtant, eux, l’ensemble des pratiquants de ces religions, mais cela n’intéresse pas Télérama. Nouveau venu dans le vocabulaire consensuel, la résilience des ci-devant selzésseux dont personne n’aura la haine. Les Résistants furent-ils résilients ? (vous avez deux heures).  En tout cas, ils ne pratiquèrent pas la « résignence ». Toujours calés dans la roue de ce vivre-ensemble, la mixité sociale, suivie, à une encablure, du logement social. Concrètement, une politique de dissémination, sur l’intégralité du territoire, des problématiques des quartiers populaires. Incapables de les résoudre ni de freiner les flux de population qui les alimentent, les autorités (on ne rit pas !) tentent de les répartir, jusqu’à Crépol. Quand il a fallu emballer de papier rose ce cadeau fait à la France périphérique, les responsables de ces politiques n’ont pas dû hésiter longtemps : « Mon programme ? La gangrène. Pardon, non. La mixité sociale ».

La répartition d’ailleurs, parlons-en. Après quelques jours de flottement autour des dépenses publiques et du fol désir exprimé par quelques ultra-libéraux de les voir réduites, la justice fiscale a rapidement occupé tout l’espace disponible. S’opposer au racket du Trésor public (Bercy, c’est la DZ Mafia plus les Cerfa) reviendrait donc à s’afficher en promoteur d’une injustice. Et mon fondement, c’est du KFC ?

Un piège au demeurant parfait, calqué sur celui des machinations antiraciste et antifasciste : à l’origine, des causes indiscutables, couronnées d’ailleurs de succès – qui peut citer un défenseur de la théorie des races de Gobineau, un partisan du retour de l’apartheid ou de l’esclavage ? Je connais en revanche de jeunes Blancs traités de « babtous » qui subiraient les affres de la justice s’ils s’avisaient à répliquer « Oh, calme-toi bamboula ». Se battre contre l’antiracisme, qui a muté en racisme antiblanc et antisémitisme pro-pal, ce n’est pourtant pas être raciste. S’insurger contre les milices fascistes des black blocs complaisamment qualifiées d’antifas, ce n’est pas souhaiter la survenue d’une dictature, mais précisément lutter contre celle que LFI et Mélenchon portent en eux. Le vocabulaire est ainsi devenu un champ de mines qui pave les bonnes intentions progressistes. Déconstruction, patriarcat, stéréotypes, genre, racisme systémique, décolonialisme, tout cela pour finir en non-mixité choisie – délicat synonyme de ségrégation raciale – quelle honte !

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Se pose toutefois la question de la méthode, puisque déminer le dictionnaire progressiste, c’est prendre le risque de sauter sur un mauvais jeu de maux. L’intelligence, sans que l’on puisse tout miser sur elle, viendra nous épauler – celle d’un Bock-Côté qui décrit l’État de Droit comme « une institutionnalisation assumée du progressisme ». L’humour – auquel le camp du bien semble allergique – peut également aider : « Vivre ensemble, il faut choisir », dit Renaud Camus. Et pourquoi pas le bras d’honneur ? Ce fut celui du trumpisme. À sa décharge, tenter de convaincre pendant des heures des tromblons iels aux cheveux bleus qu’il n’existe que deux sexes biologiques, ce que 99,9 % de l’humanité sait, relève de l’impossible. Leur concéder quelques dysphories de genre, statistiquement sans rapport avec l’épidémie psychiatrique de transitions, ne calmera pas ces fanatiques – des clowns dépositaires du seul privilège blanc restant, celui du suicide collectif.

Alors, oui, doigt et bras d’honneur. Les guiboles aussi s’il le faut.

Dictionnaire, piège à cons !

Quand le crime est une statistique…

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Quelles sont les limites de la responsabilité pénale? Cette question est soulevée de manière pressante par le cas d’un certain Samir T., meurtrier et violeur. Le billet justice de Philippe Bilger.


Loin de moi l’idée de chercher une quelconque vérité dans des propos attribués à Staline ; néanmoins, une formule qu’on lui prête — sans certitude quant à son authenticité — affirme qu’un mort relève de la tragédie, tandis que des milliers ne seraient plus qu’une statistique.

Sur le plan criminel, cette observation cynique peut trouver une traduction épouvantable. Un certain Samir T. avait tué une septuagénaire de 468 coups de couteau à Toulouse, le 1er janvier 2011. Il avait été déclaré pénalement irresponsable et était sorti de l’hôpital après quatorze années d’internement.

Il a été mis en examen, le 11 décembre 2025, avec trois autres hommes, pour un viol sur personne vulnérable, au début du mois (Sud Ouest).

Cette brève relation du parcours de Samir T. permet de mettre en lumière trois problèmes qui ne sont pas forcément compris par tous.

Le premier concerne l’irresponsabilité pénale du meurtrier, qui a porté un nombre hallucinant de coups de couteau : 468. Pour ma part, comme avocat général à la cour d’assises de Paris, je n’ai connu qu’une seule procédure comparable : une prostituée ayant tué son proxénète de 28 coups de couteau, celui-ci refusant de la laisser échapper à sa dépendance et à sa servitude. J’avais requis son acquittement et j’avais été suivi par le jury. J’avais soutenu que le nombre même de coups révélait une intention homicide à ce point éclatée et diluée qu’elle finissait, en quelque sorte, par disparaître.

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S’agissant du crime de Samir T. et de son irresponsabilité pénale, il a donné lieu à un échange passionnant et contradictoire, le 22 décembre, sur le plateau des Vraies Voix, à Sud Radio, entre Philippe David, qui dénonçait cette mise hors de cause psychiatrique, et moi-même, qui la validais. Sans me pousser du col, l’analyse psychologique à elle seule, ajoutée à la surabondance de violence, montrait qu’une telle frénésie faisait sortir son auteur de la criminalité ordinaire — caractérisée par un lien clair et identifiable entre le criminel et sa victime — pour la faire entrer dans le registre de la folie, où celle-ci disparaît en quelque sorte symboliquement, ne confrontant plus l’auteur qu’à lui-même et à son délire. Celui-ci le pousse alors, dans un aveuglement sans mesure ni limite, à dépasser l’atroce normalité qui rend la plupart des crimes odieusement logiques.

Les 468 coups de couteau révélaient, en effet, une furie déconnectée du réel, un abandon statistique au dérèglement de soi, comme si l’être avait déserté la raison pour entrer dans le territoire glaçant d’une cruauté qui ne jouissait que d’elle-même.

Cette personne aurait-elle dû sortir de son internement au bout de quatorze ans ? Ne nous dissimulons pas derrière une lucidité rétrospective que viendrait faussement éclairer le viol récent. Je ne doute pas qu’au moment où la décision de mettre fin à son hospitalisation a été prise, l’arbitrage entre le risque d’une telle libération et la conviction que la société n’en serait pas victime ait été pesé. Si Samir T. est condamné, cette seconde branche de l’alternative apparaîtra pour ce qu’elle était : une pure illusion et un humanisme dévastateur.

Enfin, on peut relever que l’irresponsabilité pénale constatée en janvier 2011 pourrait être apparemment compatible avec une responsabilité pénale, au moins relative, en décembre 2025. Les ombres qui, sur le plan criminel, obscurcissent parfois totalement un individu sont susceptibles de se dissiper. On n’est pas nécessairement criminel et fou à vie.

Pour le meilleur comme pour le tragique.

Roi chevalier, roi mécène

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Une nouvelle biographie du roi François 1er, signée Maxence Hermant, est l’analyse fouillée d’un règne fondateur, accompagnée d’une iconographie éblouissante.


La collection « Bibliothèque des illustres », aux éditions Perrin, vient de s’enrichir d’un dixième ouvrage, dans le même format 18x26cm (à mi-chemin entre livre et « beau livre ») et la semblable élégance esthétique qui parent les volumes antérieurs – du Marquis de Sade de Christian Lacombre aux Napoléon et Talleyrand, l’un et l’autre signés de Charles-Eloi Vial, en passant par le Marie-Antoinette d’Hélène Delalex, jusqu’ au remarquable Napoléon III, de Thierry Lenz,  pour ne citer que quelques-uns de ces titres. À chaque fois, un texte de haute tenue mais d’une lecture accessible au non-spécialiste, systématiquement accompagné d’un corpus d’illustrations en couleur, impeccablement rendues par une impression soignée, et toujours agrémentées de légendes claires et concises. 

À cette exigence de qualité éditoriale, le François 1er de Maxence Hermant (conservateur en chef, en charge, à la BNF, des manuscrits enluminés de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance) ne fait pas exception. S’agissant du souverain mythique de la dynastie des Valois, la légende, forgée tant par les derniers soubresauts de la monarchie française, qu’ensuite par l’imaginaire républicain, le dispute souvent à la réalité des faits et des gestes. Hermant le souligne, cette « vision laïque […], image aujourd’hui datée, […] demeure prégnante dans les esprits ».

Venant après tant d’autres, cette nouvelle biographie du vainqueur de « Marignan,1515 », – la seule date historique universellement sue par tous les cancres ! -, du bâtisseur de Blois, Chambord, Fontainebleau, du « protecteur de l’esprit », mécène et collectionneur, du chevalier rival de Charles Quint, du roi très chrétien dont son opposition à la Réforme est l’amorce des futures guerres de religion, etc., s’alimente tout particulièrement – et c’est là son originalité – aux sources iconographiques exhumées par le savant archiviste paléographe qu’est Maxence Hermant. « Il faut le rappeler ici, écrit-il, la BnF est l’héritière de la Bibliothèque royale. En son cœur se trouvent les livres manuscrits et imprimés – près de 5000 ! – progressivement rassemblés par François 1er ». À cette inclination de métier, pour ainsi dire, le présent livre doit ainsi la singularité de son approche :  le texte « fonctionne » dans un rapport étroit avec le fabuleux corpus d’images qui l’accompagne. C’est un ouvrage qu’on lit, mais aussi qu’on regarde.

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Certes, la chronologie des événements nous est scrupuleusement restituée, depuis la naissance en 1494, à Cognac, de François d’Angoulême, fils de Charles d’Orléans et de Louise de Savoie, puis son sacre, à Reims, en 1515, « trois semaines après la disparition de Louis XII », jusqu’à sa mort à l’âge de 52 ans en son château de Rambouillet, la même année que celle d’Henri VIII d’Angleterre, en 1547. Mais le jeu complexe des alliances dynastiques et militaires comme des rivalités territoriales, les relations du monarque avec ses proches (tout particulièrement avec sa mère, ou encore avec son fidèle conseiller Anne de Montmorency), ses ambitions somptuaires et sa passion pour les arts, les effets de sa longue captivité sur sa personnalité, l’emprise délétère des factions sur la fin de son règne, le crépuscule enfin d’un roi vieillissant, inapte à regarder vers le « Nouveau Monde », impuissant à  parvenir à un règlement pacifique de l’interminable conflit qui l’oppose à Charles Quint, – autant d’éléments qui composent la trame d’une biographie exemplaire en ce qu’elle ne néglige aucun aspect des enjeux confessionnels, géopolitiques, socio-économiques du temps. 

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« Comment doit-on […] juger son règne ? », s’interroge en conclusion Maxence Hermant :  « l’historiographie contemporaine oscille entre deux regards, l’un mettant en valeur le roi de la Renaissance et de Marignan, ami des auteurs et des artistes, constructeur de châteaux, œuvrant à l’unité administrative et financière du royaume ; l’autre pointant des dépenses inouïes, une obsession italienne qui faillit le mener à sa perte, un système de gouvernement annonçant la centralisation et l’absolutisme à venir, ou la progression des protestants portant en germe les conflits religieux à venir », constate-t-il. Quoiqu’il en soit, ce fut, à plus d’un titre, un règne fondateur. En cette fin 2025 où une France sans capitaine se survit à elle-même, lui rendre hommage vaut acte de salubrité. 

À lire : François 1er. Roi chevalier, roi mécène, par Maxence Hermant. 256p., Perrin/Bibliothèque nationale de France, 2025.

Tant qu’il y aura des films

N’en déplaise à ses détracteurs, le cinéma d’auteur français n’est pas à la dérive. Il est tout simplement éclectique et offre par conséquent le pire comme le meilleur.


À la Maupassant

La Condition, de Jérôme Bonnell

Sortie le 10 décembre

On parierait que La Condition, le nouveau film du talentueux Jérôme Bonnell, est tiré d’une de ces nouvelles ancillaires de Maupassant dont on raffole. En réalité, le livre qu’il transpose sur grand écran, Amours de Léonor de Récondo, date de 2015 et son action se situe en 1908, date postérieure à la mort du grand écrivain. Et pourtant, la filiation avec l’auteur de Boule de suif ne se dément pas. Jugez plutôt : « C’est l’histoire de Céleste (Galatéa Bellugi), jeune bonne employée chez Victoire (Louise Chevillotte) et André (Swann Arlaud). C’est l’histoire de Victoire, de l’épouse modèle qu’elle ne sait pas être. Deux femmes que tout sépare mais qui vivent sous le même toit, défiant les conventions et les non-dits. » À travers ses sept films précédents, Bonnel nous avait habitués à des récits contemporains, à l’instar du très réussi J’attends quelqu’un qui décrivait avec une infinie délicatesse la longue relation entre une prostituée (Florence Loiret-Caille) et son client régulier (Jean-Pierre Darroussin). Il signe son premier film en costumes et sa première adaptation littéraire sans rien perdre de son brio et de sa singularité.

C’est avec une délectation non feinte et une précision malicieuse que Bonnell prend pour cible une certaine bourgeoisie française qui se voit alors comme une nouvelle aristocratie imposant son conformisme et son hypocrisie. Dans la pure tradition de la meilleure littérature hexagonale du xixe siècle, on retrouve un personnage central récurrent aussi bien chez Balzac, Flaubert ou Zola : le lieu, sinon du crime, du moins de l’étouffement familial et amoureux puisque tout ou presque s’y déroule à huis clos. Dans le cas présent, il s’agit d’une grande demeure bourgeoise et provinciale à la géographie intérieure parfaitement calquée sur l’ordre établi : chacun à sa place, comme chez le Renoir de La Règle du jeu. Mais la « condition » trouve une tout autre traduction au fil de l’histoire. Maîtres et valets vivent dans ce décor codifié où chaque chambre ou presque semble contenir un secret, où un pas de côté est une déviance. À l’image de cet austère bureau de notaire dans lequel le maître de maison, époux repoussé, doit dormir sur un lit de camp aussi triste que sommaire. À l’image également d’une autre chambre, celle occupée par la mère d’André et que joue à la perfection la toujours surprenante Emmanuelle Devos. On l’avait connue sourde dans Sur mes lèvres chez Jacques Audiard, elle est ici mutique et alitée en permanence, livrant de bout en bout une incroyable performance d’actrice. D’autant plus qu’il s’agit de camper une « méchante », comme la voit son entourage, y compris son propre fils. Or, derrière sa brutalité se dissimulent une franchise et une sincérité qui détonnent dans ce monde feutré où tout se dit à demi-mot dans un hypothétique mentir-vrai érigé en règle d’or indépassable.

Une fois posés le décor et les personnages, le film peut dérouler son récit, celui d’un « arrangement » où se mêlent viol domestique, grossesse et « adoption » dans un étonnant ballet de dupes. L’alliance qui se noue alors entre la maîtresse et sa servante prend des allures de pied de nez aux usages et autres convenances. Jérôme Bonnell excelle à rendre compte d’un pacte implicite où les mots sont rares, où tout se joue entre respectabilité sociale et désir d’émancipation.

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À la Kechiche

Mektoub, My Love: canto due, d’Abdellatif Kechiche

Sortie le 3 décembre

On n’y croyait plus. On pensait que les diverses accusations portées contre le cinéaste Abdellatif Kechiche (La Graine et le Mulet, La Vie d’Adèle…) avaient définitivement eu raison de lui et de son cinéma. Il était devenu l’une des bêtes noires des ultra-féministes du milieu artistique, devant répondre aussi bien de son attitude sur les plateaux de tournage que du prétendu sexisme de ses films. Jusqu’à provoquer d’ailleurs chez lui un AVC aux lourdes séquelles. On se réjouit d’autant plus d’assister à la sortie de son nouvel opus, Mektoub, My Love: canto due, deuxième volet d’une trilogie sur la jeunesse, qu’un formidable intermède entre les deux premiers films (intitulé comme il se doit Intermezzo) était passé à la trappe, pour d’obscures raisons musicales et une véritable censure artistique. Ne boudons pas notre plaisir de retrouver l’allant et l’énergie du cinéma de Kechiche toujours prompt à filmer les âmes, les corps et les cœurs de personnages à la fois singuliers et familiers.

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À la n’importe quoi

Vade retro, d’Antonin Peretjatko

Sortie le 31 décembre

On avait pu s’amuser en son temps des facéties politiques et amoureuses d’un premier film intitulé La Fille du 14 juillet. Quelques autres films plus tard, Antonin Peretjatko, son réalisateur, nous revient avec l’improbable Vade retro. Depuis le pur chef-d’œuvre qu’est le Nosferatu tourné par Murnau en 1922, on connaît le goût du cinéma pour les vampires. Cette année encore, l’inoxydable Luc Besson a jugé utile de nous en donner sa propre (et pitoyable) version. Il est donc rejoint hélas par cette énième mouture des « dents de la terre ». Sous couvert de secouer quelques clichés actuels, ce film mal filmé et mal joué décourage toute bienveillance. Rien ne tient. En comparaison, même le plus raté des films brinquebalants de Mocky est une réussite splendide. Il faut à vrai dire se frotter les yeux pour comprendre comment un tel objet a pu se frayer un chemin jusqu’aux salles obscures. Brandissons quelques gousses d’ail et passons notre chemin.

Kigali, ou l’Europe après l’Europe

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Au Rwanda, l’Etat ne craint pas d’imposer la paix et l’ordre par la force. Certes, cela peut scandaliser un Européen, mais en Europe nous sommes allés trop loin dans l’autre direction. Nous n’avons même plus le courage de défendre la liberté. Le témoignage de Charles Rojzman.


Kigali ne promet rien. Elle ne console pas. Elle n’explique pas. Elle impose. On y marche comme sur une terre lavée après le massacre, quand les corps ont disparu mais que le sol se souvient. Tout y est calme — non pas d’un calme aimable, mais d’un calme tenu, serré, presque militaire. Rien ne traîne. Ni les déchets, ni les regards, ni les vies inutiles.

Je m’y suis promené avec cette gêne particulière que l’on éprouve lorsqu’une ville vous enlève vos excuses. Pas de drogue visible, pas de dealers régnant sur le trottoir, pas de misère agressive, pas de harcèlement, pas de peur rampante. Cette peur européenne — quotidienne, honteuse, intériorisée — n’a pas droit de cité ici. Même la nuit semble surveillée par une volonté supérieure.

La police n’y est pas un sujet de débat. Elle est un fait. Et chacun le sait : toute attaque contre un policier appelle une réponse immédiate, radicale, sans pitié ni concession. On ne teste pas la loi. On ne la provoque pas. On ne l’insulte pas pour éprouver ses nerfs. Celui qui s’y risque ne rencontre ni psychologue, ni sociologue, ni juge indulgent. Il rencontre l’État. Nu. Décidé.

Cette certitude suffit. La violence est arrêtée avant même d’avoir été pensée. Là où l’Europe multiplie les mots pour masquer son impuissance, le Rwanda tranche. Et parce qu’il tranche, il n’a presque jamais besoin de frapper.

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Mais l’ordre rwandais ne s’arrête pas à la rue. Toute opposition sérieuse y est sévèrement sanctionnée. Contester n’est ni un sport institutionnel ni une posture morale : c’est un risque. Le Rwanda gouverne par la cicatrice. Il a vu l’État s’effondrer, la société devenir meute, les voisins s’égorger. Depuis, il ne croit plus aux demi-mesures. Il a choisi la continuité contre la liberté, la survie contre le débat, l’ordre contre la parole. Ce choix est brutal, parfois criminel. Mais il est assumé.

C’est précisément cela qui scandalise l’Européen — et qui le condamne.

Car moi, Européen tardif, pacifiste par tempérament, j’ai cru à la parole qui désarme, à la rencontre qui apaise, au lien qui sauve. Dans mon travail, j’ai réuni des ennemis et des antagonistes. J’ai vu la haine reculer lorsque la peur cessait d’être niée, lorsqu’elle devenait dicible, partageable, humaine. J’ai vu l’ennemi cesser d’être une abstraction pour redevenir un visage. J’ai vu des hommes déposer leurs armes intérieures. J’ai vu, parfois, la paix commencer — non comme un miracle, mais comme un effort.

Mais cette paix n’a jamais été collective. Elle a toujours été fragile, individuelle, groupale. Elle exigeait du temps, de la présence, du courage intime. Et surtout, elle se faisait contre quelque chose : contre la pression de la tribu, contre la force de la communauté lorsqu’elle se referme sur elle-même, dirigée par des chefs, des idéologues, des gardiens de la pureté qui ne veulent aucun dialogue. J’ai vu ceux qui osaient normaliser l’ennemi devenir des traîtres aux yeux des leurs. J’ai vu des hommes et des femmes punis, menacés — parfois assassinés — pour avoir parlé. La paix individuelle devenait alors une faute collective. Le courage du dialogue se payait comme une trahison.

C’est là que se brise l’illusion occidentale la plus dangereuse : croire que la parole suffit là où règne la loi de la tribu. La haine peut être désarmée chez un individu ; elle renaît aussitôt dans le corps collectif lorsque celui-ci est gouverné par la peur, l’humiliation et le mythe identitaire. Là où l’État est faible, la communauté devient souveraine. Et la communauté, lorsqu’elle est blessée, ne pardonne pas à ceux qui désarment.

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Kigali rend cette vérité visible avec une cruauté insupportable. Le Rwanda a choisi de neutraliser la tribu par la force de l’État. Il étouffe la haine non par la parole, mais par la contrainte. Ce choix écrase des libertés, détruit des oppositions, élimine parfois ceux qui parlent trop. Mais il empêche la communauté de redevenir meute.

Pendant ce temps, l’Europe se défait.

Elle se défait avec élégance. Elle appelle cela des valeurs. Elle a désarmé l’État, humilié la loi, transformé la sanction en débat. Elle a laissé la drogue coloniser ses quartiers, la rue devenir un territoire disputé, la violence redevenir un langage. Elle a appris aux femmes à baisser les yeux, aux vieux à rentrer plus tôt, aux honnêtes gens à se taire.

Elle a ouvert ses frontières sans pensée politique, confondant l’hospitalité avec l’abdication. Elle a accueilli sans exiger, protégé sans intégrer, expliqué sans décider. Elle a reçu des hommes qui la méprisent et haïssent ce qu’elle est, tout en jouissant de ce qu’elle offre. Et dans ce vide ont reparu les haines anciennes — l’antisémitisme surtout, fidèle comme toujours lorsque l’autorité se retire.

Le Rwanda gouverne par la peur. L’Europe gouverne par la honte.

Le Rwanda tranche pour prévenir. L’Europe explique pour excuser.

Il ne s’agit pas de devenir le Rwanda. Ce serait une autre mort. Il s’agit de savoir si l’Europe veut encore vivre.

Car voici la vérité que Kigali nous inflige comme une gifle : toute civilisation choisit le prix de sa paix. L’ordre a un coût. Le désordre aussi. La liberté sans autorité n’est pas une liberté, mais un abandon. Et l’État qui n’ose plus dire « non » prépare la victoire de ceux qui ne diront jamais « oui ».

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Ceci est peut-être un texte de trop. Peut-être un testament. Celui d’un Européen qui a cru à la réconciliation des êtres et qui voit sa civilisation se dissoudre faute d’avoir su protéger ceux qui osaient parler à l’ennemi. Nous n’avons pas perdu la paix : nous avons perdu le courage d’en assumer les conditions.

Et l’Histoire, elle, ne nous pardonnera pas d’avoir préféré la bonne conscience à la survie.

La société malade

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Noël honteux, pays peureux

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Noël est en train d’être effacé au profit de quelque vague « fête d’hiver » qui n’a rien de traditionnel. Car nous avons peur de la tradition, peur de tout ce qui fonde notre identité sur le plan historique et culturel. Notre religion aujourd’hui, c’est celle du rien offensant. Tribune.


La France est un bien beau pays, Noël y a lieu. Il figure encore dans les agendas, sur les relevés bancaires, dans les conversations prudentes. Mais Noël y a changé de nature. C’est maintenant une fête qui s’excuse d’exister, un marqueur politique. 

Alors on ne dit plus “Noël”, on dit “les fêtes”. C’est plus doux, plus flou, plus conforme à l’époque, une époque qui préfère les périphrases aux racines et les intentions aux héritages. On allume les sapins comme on poserait un disclaimer. Surtout, ne rien affirmer.

La société multiculti a inventé un Noël sans origine, dégraissé de son histoire, désinfecté de son sens, recyclable à l’envi. On garde le décor (l’économie y tient), mais on enlève la crèche – trop connotée – car la conscience susceptible de nos contemporains s’en méfie. On célèbre, oui, mais à condition de ne surtout pas savoir quoi.

Le bon Philippe Muray aurait esquissé ce sourire fatigué de ceux qui ont vu venir la chose. “Homo festivus” décrivait déjà cette humanité joyeuse par obligation, festive par principe, incapable de supporter ce qui fonde et oblige. Une société qui fête tout, tout le temps, précisément pour n’avoir plus rien à transmettre.

Bienvenue donc dans notre société délicieusement postmoderne qui confond l’inclusion avec l’effacement, qui croit accueillir en se retirant, qui pense être universelle en devenant vague. Recevoir un héritage est désormais suspect, transmettre presque indécent. Alors on remplace la mémoire par l’émotion, la culture par le ressenti, la continuité par une ambiance de flonflons. On se réunit, on sourit, on consomme, et l’on évite soigneusement toute idée qui pourrait ressembler à une identité.

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Ce Noël chichiteux n’est ni modeste ni généreux. Il est inquiet, il a peur d’être accusé, peur d’être mal compris, peur surtout d’assumer une existence sans mode d’emploi validé par avance. Pourtant Noël n’a jamais obligé personne à croire. Il oblige seulement à reconnaître d’où l’on vient, où l’on vit. Visiblement, cela est devenu trop lourd à porter dans la France molle du “en même temps”.

Noël n’est pas menacé par les autres. Il est miné de l’intérieur, par une fatigue civilisationnelle avancée, par cette religion du rien offensant, par cette idée très “fashion” selon laquelle toute affirmation serait déjà une violence.

Nous ne vivons plus dans une société qui doute. Nous vivons dans une société qui s’excuse de son histoire, de ses fêtes, de sa continuité, de son existence même.

À force de neutraliser, de désinfecter, de déminer symboliquement chaque mot, chaque rite, chaque héritage, on ne pacifie rien, on stérilise. On ne rassemble pas, on vide. On ne protège pas, on abdique. Ce n’est pas l’Autre qui nous efface, c’est nous qui avons pris goût à disparaître proprement, poliment, en musique, sous les guirlandes.

Quand un pays en arrive à rougir de Noël, ce n’est pas Noël qui est en trop, c’est le pays qui commence à manquer de lui-même.

Le cas Jablonka ; ou quand la révolution woke mange ses propres enfants

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Ivan Jablonka a obtenu le prix Médicis en 2016 pour "La Fin des hommes" © LEWIS JOLY/SIPA Numéro de reportage : 00779376_000006.

Au cours de ses publications et interventions médiatiques, l’historien qui s’auto-proclame féministe et ennemi du patriarcat s’est évertué à reproduire la bouillie répétitive et décérébrée du discours woke. Sans même réussir à plaire à son public cible. Analyse de l’oeuvre d’un « être-à-pénis » apparemment incapable de se débarrasser de son privilège masculin.


Dans un article récent paru dans ces colonnes, Antoine Desjardins nous a narré les dernières mésaventures de l’historien et écrivain Ivan Jablonka, l’autoproclamé farouche allié des femmes prêt à tout pour les soutenir, y compris, semble-t-il, à plagier grossièrement les écrits névrotiques de l’une d’entre elles. Pour quelqu’un qui se targue de valoriser la gent féminine, ça la fiche mal. Malheureusement pour lui, ce n’est pas la première fois que cet auteur tout ce qu’il y a de plus woke est la cible de celles qu’il entend pourtant défendre bec et ongles. Souvenez-vous…

En 2019, après avoir ingurgité toute la soupe féministe d’obédience rousseauiste (tendance Sandrine, pas Jean-Jacques), Ivan Jablonka la régurgitait sous la forme d’un livre au titre éloquent : Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités. Résumons l’ouvrage en question : selon l’auteur, les hommes dominent les femmes depuis la nuit des temps (scoop : « Déjà, autour de -20 000 et de -10 000, les femmes enfantent et les hommes chassent ») ; ça a persisté comme ça jusqu’à nos jours car « toutes les statistiques montrent que les tâches ménagères ainsi que la charge mentale incombent encore aux femmes dans la plupart des pays » ; ce patriarcat ancestral « sous-pensé » serait passé sous les radars contemporains car « les programmes scolaires n’en parlent pas » ; les hommes sont sournois et malins, la preuve : la « masculinité » a pu dominer en exhibant vigueur et courage mais aussi « en intégrant une ambiguïté féminine », c’est « cette plasticité qui permet cette incroyable longévité, millénaire après millénaire ».

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L’auteur ayant définitivement chaussé ses lunettes idéologiques, il distingue des « points aveugles » un peu partout : « Les femmes demeurent aujourd’hui un point aveugle de la démocratie », dira-t-il sur France Inter« Les masculinités sont un point aveugle de l’histoire, de la philosophie et de la morale », écrira-t-il dans Télérama. Sa vue perdant toutefois de son acuité au fur et à mesure que sa pensée s’égarera dans la fumée de sa propre conception, Jablonka provoquera un journaliste en lui intimant l’ordre de citer, s’il le peut, « un auteur classique qui a pensé le masculin, hormis pour dire que c’est un modèle à imiter ! » Il poussera en outre la drôlerie jusqu’à laisser penser qu’il surpasse Aristote et Rousseau (Jean-Jacques, pas Sandrine) qui, selon lui, « sont passés à côté d’une question aussi importante que la justice de genre »

En plus d’ignorer ses propres limites, M. Jablonka ne sait rien ou ne veut rien savoir des « figures du masculin », pour parler comme lui, que recèle la littérature classique, cette exploratrice des profondeurs humaines, figures qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, des « modèles à imiter ». Il feint d’ignorer l’existence des hommes que la littérature a décrits sous les lumières les plus cruelles, les plus sordides, les plus sombres, l’incommensurable foule d’hommes fourbes, manipulateurs, crétins, amourachés, paresseux, débiles, égoïstes, hommes de cette humanité que M. Jablonka passe sous silence, hommes cruels de cette partie de l’humanité cruelle, hommes bêtes de cette partie de l’humanité bête, hommes fous de cette partie de l’humanité folle, mais aussi hommes sublimes de cette partie de l’humanité sublime, loin des stéréotypes dessinés vulgairement et paradoxalement par tous ceux qui disent lutter contre les stéréotypes et réduisent pourtant le « masculin » à une culture de vestiaire, à la violence et l’agressivité, à des porcs, à des dominants

Comme ses congénères wokes, M. Jablonka veut du simple, du binaire, du systématique. Il veut aussi, impitoyable époque de délation, des coupables en pagaille, des procès anachroniques, des renversements dans l’air du temps. Il dénonce donc en vrac l’homophobie, le racisme, le patriarcat et… la masculinité. L’auteur de la pénible et narcissique plainte autobiographique intitulée Un garçon comme vous et moi (Éditions du Seuil, 2022) demande aux hommes de « remettre en cause leurs prérogatives et leur aristocratie de genre ». Sur France Inter, il réclame une « nuit du 4 août où les hommes renonceraient à leurs privilèges » et regrette que le mot « patriarcat » soit aussi peu employé. Sans doute M. Jablonka est-il resté cloîtré chez lui, enfermé dans son bureau à réfléchir puissamment à la « masculinité toxique », à déborder d’idées nouvelles pour « dérégler le patriarcat », et n’a-t-il pas pris le temps de suivre l’actualité – car jamais le mot « patriarcat » n’a été employé avec autant d’allant que cette dernière décennie, en particulier dans toutes les parties du globe où le patriarcat n’est plus, et depuis un moment déjà, qu’un macchabée. Il en va ainsi de certaines choses qui ont disparu et que seul rappelle au bon souvenir le mot lui-même et seulement lui. C’est donc à un combat sans grand risque que se livre M. Jablonka en fichant des coups de pied dans un cadavre. Il n’est pas le seul. Les féministes les plus paresseuses et les plus opportunistes se glorifient de cette bataille gagnée d’avance – en prenant soin de ne pas évoquer un autre patriarcat, un patriarcat d’importation, pourrait-on dire, autrement plus vivace et redoutable que celui qu’elles dénoncent et qui prend de plus en plus ses aises dans notre pays. 

Quoi qu’il en soit, par les temps qui courent, vouloir dénoncer la masculinité toxique et flatter les combats féministes lorsqu’on est un homme peut s’avérer risqué. Mme Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité (sic) à l’université de Reims, l’a rappelé à M. Jablonka juste après la parution de Des hommes justes, dans un réjouissant article paru dans Libération : « Ivan Jablonka retrace une histoire du patriarcat et de l’émancipation féminine en faisant peu ou pas référence aux travaux des femmes qui ont pensé et analysé la domination masculine ». La philosophe n’a pas accusé l’auteur de plagiat mais a refermé son livre en pleurs, indignée et « stupéfaite devant la superficialité de l’analyse et le mépris dans lequel sont tenues les autrices qui ont pensé la domination patriarcale ». Florilège des griefs que Dame Froidevaux-Metterie adressait alors au Sieur Jablonka : il ne citait pas suffisamment les travaux des femmes féministes et ne proposait de soi-disant nouveaux concepts que pour faire le malin et se distinguer des travaux écrits par des femmes ; il établissait une nouvelle hiérarchie qui laissait accroire que le penseur de la masculinité qu’il prétendait être voyait mieux et plus loin que les penseuses féministes qu’il ignorait ou minorait ; il osait prétendre que les représentantes du féminisme ne sont pas toujours d’accord entre elles ; il ne parlait passuffisamment du féminisme radical et des études de genre et n’évoquait que superficiellement le féminisme intersectionnel. Un vrai travail de gougnafier mâle, voilà ce qu’a pensé notre chargée de mission égalité-diversité-fessée du bouquin de M. Jablonka. Un dernier coup de règle sur les doigts du paltoquet en guise de conclusion : « On aurait apprécié qu’il pense la révolution féministe comme un projet au sein duquel les hommes ont, certes, une place à tenir, mais certainement pas celle de pionniers ». Ouille ! 

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Pionnier, il semblerait donc qu’Ivan Jablonka ne l’ait pas été non plus en utilisant le concept, au demeurant stupide, de « culture du féminicide » (voir son livre, La Culture du féminicide, Éditions du Seuil, 2025). « Ivan Jablonka, auteur deHommes justes, est un homme injuste, en raison de sa condition de privilégié en tant qu’homme blanc et européen, par rapport au travail universitaire et à la production intellectuelle d’une femme noire latino-américaine », a baragouiné sur X, en charabia woke, Esther Pineda G. Cette « chercheuse » vénézuélienne reproche à M. Jablonka d’avoir plagié son travail et de lui avoir piqué l’idée de « culture du féminicide ». Comme nombre de ces êtres médiocres ayant suivi un cursus sociologique empreint de wokisme, cette dame fait feu de tout bois pour tenter d’élargir son auditoire – son féminisme radical et son antiracisme de circonstance ne sont en réalité que des poses opportunistes, le moyen d’atteindre une position avantageuse dans les milieux culturels ou universitaires sans se fouler le tempérament. 

Il semblerait bien qu’aucun pays ne soit à l’abri de ce genre d’énergumènes. En France, on ne compte plus les adeptes de la religion woke et de ses ramifications écologistes et féministes s’appropriant les misérables « concepts » progressistes qui engorgent le système médiatico-universitaire. Chacun espère bien entendu une invitation sur France Culture ou une publicité dans Le Monde ou Télérama lors de la parution d’un énième opuscule dérisoire sur tel ou tel sujet progressisteéculé, usé jusqu’à la corde, flétri d’avoir déjà tant servi. Après la culture du viol, le privilège blanc et l’hégémonie hétéronormative, voici venu le temps de la culture du féminicide que M. Jablonka appelle également idéologie gynocidaire. Plagiat, pas plagiat ? Plagiat, évidemment – mais plagiat de plagiat, car du néo-féminisme au racialisme, de la théorie du genre à l’écologisme, les essais wokes se plagient mutuellement et se ressemblent tous : mêmes notions déconstructivistes, même langue cachectique, mêmes obsessions anti-occidentales, mêmes larmoiements victimaires, mêmes références remâchées, mêmes slogans anémiés, mêmes platitudes intellectuelles, mêmes tripatouillages conceptuels, bref, même bouillie informe et répétitive sans aucune once d’intelligence ou d’originalité. 

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Pour surnager durablement à la surface de cette soupe et en tirer tous les bénéfices escomptés, il manque à M. Jablonka, malgré de notables efforts pour s’en approcher le plus possible, la médiocrité intellectuelle, la négligence littéraire et la bêtise intrinsèque d’une Mona Chollet, par exemple. De plus, malgré ses dénégations, il reste, aux yeux des féministes radicales, un « mâle », c’est-à-dire un objet de détestation : « Quand on est féministe, on est nécessairement misandre », affirme Mme Froidevaux-Metterie dans Le Monde (25 mai 2025). Le destin de cet indéfectible allié du néo-féminisme, de ce repenti du « système masculiniste », de cet « être-à-pénis devenu puissant socialement », ainsi qu’il se définit lui-même, est dès lors tout tracé. La révolution woke, comme toute révolution, mangera jusqu’au dernier de ses enfants avant de sombrer dans l’indifférence puis dans l’oubli. De l’inconsistant et rachitique Ivan Jablonka, elle ne fera qu’une bouchée. 

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Lettre sur les chauves

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La grande imposture de la neutralité juridique

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DR.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’une prétendue « neutralité » du droit. Critiquer la décision d’un juge reviendrait à mettre en cause l’Etat de droit. Pourtant, le droit n’est jamais complètement séparable du domaine politique. Il est temps de dénoncer une fiction qui ne fait que servir une certaine volonté de pouvoir. Tribune.


Il y a, dans le débat public contemporain, une imposture intellectuelle devenue quasi hégémonique : celle qui consiste à présenter le droit comme un ordre neutre, autonome, techniquement rationnel, étranger aux conflits politiques et aux choix de civilisation. Cette fiction, répétée à l’envi, n’a rien d’innocent. Elle sert à disqualifier toute contestation, à délégitimer toute critique, à neutraliser le politique au profit d’une morale déguisée en norme juridique.

La polémique récente autour de la possibilité même de critiquer les juges en est une illustration parfaite. À peine ose-t-on interroger certaines décisions, certaines orientations jurisprudentielles, certains glissements interprétatifs, que l’on se voit opposer l’argument-massue : l’« État de droit ». Comme si critiquer une institution revenait à vouloir la détruire. Comme si discuter le droit équivalait à le nier. Comme si, enfin, le droit existait en dehors de toute vision du monde.

Ce réflexe pavlovien révèle moins un attachement sincère à l’État de droit qu’une volonté de sanctuariser un certain ordre normatif, déjà largement politisé, mais soustrait au débat démocratique.

Le droit n’est pas neutre : il est décidé

Il faut partir d’un constat simple, presque trivial : le droit est produit par des décisions politiques. La loi ne naît pas d’un raisonnement abstrait, mais d’un processus législatif traversé par des rapports de force, des convictions idéologiques, des compromis, parfois des renoncements. Le Parlement ne découvre pas la norme : il la choisit.

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Prétendre que le droit serait apolitique, c’est donc nier son origine même. L’article 34 de la Constitution confie au législateur le soin de fixer les règles relatives aux libertés publiques, aux droits civiques, à l’organisation sociale. Ces choix engagent une certaine conception de l’homme, de la société, de l’ordre. Ils ne sont ni mécaniques ni neutres. Ils sont politiques ou ils ne sont rien.

Mais la supercherie va plus loin. Une fois la loi adoptée, certains feignent de croire qu’elle se détacherait miraculeusement de toute finalité politique pour entrer dans une sphère purement juridique, gouvernée par une rationalité autonome. Or c’est précisément à ce moment que la bataille politique se déplace — non plus au stade de la décision, mais à celui de l’interprétation.

Carl Schmitt : la décision contre la fable normative

Carl Schmitt l’avait formulé sans détour dans Théologie politique (1922) : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Derrière la norme, il y a toujours une décision. Derrière la règle, une autorité. Derrière la neutralité proclamée, une volonté.

Dans La notion de politique (1932), Schmitt démonte l’illusion libérale selon laquelle les sociétés modernes pourraient se gouverner par la simple administration de normes. Le politique ne disparaît jamais ; il se dissimule. Ceux qui prétendent l’abolir ne font que le déplacer — souvent vers des instances moins visibles, moins responsables, moins contrôlables.

La prétendue neutralité juridique est donc une arme. Elle permet de faire passer des choix substantiels — anthropologiques, moraux, culturels — pour de simples applications techniques du droit. Elle permet surtout d’interdire la contestation : puisque la norme serait neutre, celui qui la critique devient suspect.

Julien Freund : le politique ne se dissout pas dans le juridique

Julien Freund, dans L’Essence du politique (1965), a poursuivi ce travail de démystification. Pour lui, le politique est une dimension irréductible de la vie collective, fondée sur le conflit, la décision et l’autorité. Chercher à l’évacuer, c’est non seulement illusoire, mais dangereux.

Le droit, chez Freund, n’est pas une sphère autonome : il est une cristallisation du politique. Il formalise, stabilise, encadre des rapports de force préexistants. Le présenter comme un ordre purement normatif revient à priver les citoyens de la compréhension réelle des mécanismes de pouvoir qui les gouvernent.

C’est précisément ce que font aujourd’hui certains juristes, magistrats, universitaires ou militants : ils invoquent le droit contre le politique, alors qu’ils ne font que substituer leur politique à celle du peuple, sans jamais la nommer.

Leo Strauss : la fuite devant les fins

Leo Strauss, dans Droit naturel et Histoire (1953), a montré comment la modernité a progressivement renoncé à interroger les fins de l’action politique pour se réfugier dans le culte des procédures. On ne discute plus du bien commun ; on administre des droits. On ne tranche plus ; on applique.

Mais cette neutralisation est un leurre. Derrière chaque droit affirmé se cache une hiérarchie implicite des valeurs. Derrière chaque interprétation progressiste, une vision particulière de l’homme et de la société. Refuser d’en débattre ouvertement, c’est transformer la morale dominante en droit positif, sans passer par le filtre démocratique.

Carbonnier et Villey : le droit hors-sol

Même en droit français, cette illusion de neutralité a été dénoncée. Jean Carbonnier, dans Flexible droit : pour une sociologie du droit sans rigueur (10e édition, 2001), rappelait que le droit est un phénomène social, historiquement situé, profondément dépendant des mœurs et des équilibres collectifs. Le figer dans une prétendue pureté normative, c’est l’exposer à l’abstraction et à l’idéologie.

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Michel Villey, dans La formation de la pensée juridique moderne (1975), allait plus loin encore : il dénonçait la rupture moderne entre le droit et la philosophie, entre la norme et la finalité. Le droit contemporain, coupé de toute réflexion sur le juste, devient un instrument docile, prêt à accueillir n’importe quel contenu pourvu qu’il soit formulé juridiquement.

La neutralité comme stratégie de domination

C’est ici que la critique doit être frontale. La dépolitisation du droit n’est pas une erreur intellectuelle ; c’est une stratégie de pouvoir. En prétendant que le droit serait neutre, on empêche toute contestation légitime. On transforme le débat politique en faute morale. On pathologise le désaccord.

Cette stratégie bénéficie toujours aux mêmes : à ceux dont la vision du monde est déjà dominante dans les institutions. Sous couvert de neutralité, on impose des normes culturelles, sociales, parfois anthropologiques, qui relèvent d’un progressisme militant — mais jamais assumé comme tel.

Critiquer cette dérive, ce n’est pas attaquer l’État de droit. C’est refuser qu’il devienne une religion civile, dotée de ses dogmes, de ses clercs et de ses excommunications.

Nommer le politique pour sauver le débat

Le droit est indispensable. Les libertés publiques sont précieuses. Mais elles ne sont ni auto-fondatrices ni auto-justificatrices. Elles n’existent que parce qu’une communauté politique les a voulues, définies, limitées, hiérarchisées.

Refuser de reconnaître cette évidence, c’est livrer le droit à ceux qui savent le manier sans jamais le discuter. C’est transformer la démocratie en procédure et le citoyen en justiciable permanent.

Il est temps de déchirer le voile. Le droit est politique. Ceux qui prétendent le contraire font de la politique — mais sans en assumer la responsabilité. Voilà la supercherie. Et voilà pourquoi elle doit être dénoncée.

La Notion de politique - Théorie du partisan

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Droit et passion du droit: Sous la Vᵉ République

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La formation de la pensée juridique moderne

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Divines fragrances

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Le Cantique des cantiques, 01/05/2021. Pascal Deloche/Godong/SIPA

Il existe des liens étonnants entre les textes bibliques, la kabbale et la parfumerie. Marie-Hélène Verdier nous initie à un monde où les textes sacrés, les plantes et les senteurs se conjuguent.


Y a-t-il un secret de parfumeur dans le Cantique des Cantiques, ce grand chant d’amour au cœur de la Bible datant de trois mille ans, attribué au Roi Salomon, qui fait dialoguer deux fiancés, dans un jardin foisonnant de fleurs et de fruits ? Les traditions juive et chrétienne y ont vu également le dialogue entre Dieu et l’homme. Saint Jérôme avait traduit le texte. Les éditions Les Murmurations en donnent une traduction nouvelle et illustrée. Un parfumeur, un parfum. 

Tout parfum est une alchimie des sens, du cœur et de l’âme. Ne parle-t-on pas de « notes de tête », « de cœur », « de fond » ? D’accords et de dissonance, de gamme et de déclinaison ? De mémoire olfactive, cette capacité du cerveau à conserver le souvenir d’odeurs perçues antérieurement ? On comprend dès lors l’attirance que représente un texte sacré comme le Cantique évoquant les lys, le cinnamone, le nard, le baume, les fleurs de vigne, le cèdre et la grenade. C’est, en tout cas, dans cette quête d’un parfum caché ou perdu, que les routes d’un mathématicien, d’un parfumeur, et d’un rabbin se sont un jour croisées à Monaco, Paris pour se retrouver à Jérusalem.

Laurent Derobert, mathématicien et artiste, est un connaisseur. Il avait déjà collecté les graines des 88 plantes du jardin de Jean Giono à Manosque et celles du jardin du mathématicien de génie, Alexandre Grothendieck. Embarquant sur un voilier, il était allé sur les traces d’Ulysse récolter les graines de toutes les plantes de L’Odyssée et en avait rapporté un herbier de 40 graines. Au retour, sachant que lire c’est aussi récolter et que les plantes correspondent souvent à un savoir très précis, il fit appel à un parfumeur franco-libanais, Alexandre Helwani, pour composer, à partir de son herbier homérique, un parfum de prix. Ainsi naquit, en 2023, le parfum, PERSONNE, distribué par la maison new-yorkaise Iconofly qui connut un franc succès. 

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Pendant ce temps, l’École Biblique de Jérusalem avait donné, pour son programme de recherche, une traduction en français moderne, du Livre de Salomon, accompagné d’illustrations de sœur Marie-Reine Fournier, avec la liste des plantes qui s’y trouventListe qui arriva à la connaissance d’Alexandre Helwani. Ce fut une révélation pour le parfumeur qui vit dans ce poème une sorte de grimoire. Et qui sait, la formule d’un parfum perdu ? La chose, alors, se corsa, si l’on peut dire, quand Laurent Derobert découvrit, à Paris, une édition commentée du Cantique des Cantiques faite par un rabbin, Marc-Alain Ouaknin, aux éditions Diane de Selliers, lequel avançait l’hypothèse que ce chant d’amour alterné pouvait garder en mémoire le parfum du temple de Salomon, premier temple de Jérusalem, détruit en 587, par Nabuchodonsor. Et la lumière fut ! 

La méthode du rabbin était simple : celle de la guématrie ou gematria, forme d’exégèse propre à la Bible hébraïque, reposant sur des calculs numériques et des correspondances dont on laisse au lecteur le soin de découvrir les détails sur la toile. Ne restait plus qu’à retrouver les composantes des fleurs. Traque serrée ! Le résultat fut à la hauteur de l’ambition : la formule finale compte 68 ingrédients dûment collectés.

C’est ainsi que naquit la fragrance, Pardèsqui veut dire « verger » en hébreu, sigle PRDS des quatre niveaux de lecture de l’Écriture dans la tradition kabbalistique. Parfum de luxe mais sans excès, le premier tirage de 300 flacons contenant les trois matières les plus précieuses – baume de Galaad, encens de Socotra, spikenard turquoise du Bhoutan – fut épuisé aussitôt. Mais que les lecteurs se rassurent : une nouvelle édition est prévue pour après Noël.

La leçon de cette quête merveilleuse ? Un gain de parfumerie pour tous, assurément. Une soif scientifique satisfaite. Un bonheur de lecture. Une quête esthétique. Un bonheur ésotérique. En 2024, les éditions Les Murmurations – ce mot désigne les nuées organisées d’oiseaux en vol, aux configurations mystérieusement réglées – ont publié Chant des fleurs et Fleurs du chant avec ses illustrations scientifiques. Cette traduction, la première en français moderne, de la version latine, élaborée à partir de textes hébreux et grecs, « restitue la polyphonie de ce chant érotique et mystique » qui a nourri tant de chefs-d’œuvre en littérature et en peinture, sans qu’aucune explication vienne alourdir un texte souvent énigmatique.

Tout cela arriva grâce à la coordination éclairée du frère Olivier-Thomas Venard, lequel a la haute main sur la grande entreprise exégétique des temps modernes, sur le web, qu’est « La Bible en ses Traditions », qui fait converger exégèse, art, histoire, liturgie, philosophie. De ce dominicain qui vit à Jérusalem depuis 25 ans, j’aimerais recommander le dernier livre Il nous reste la foi, paru aux éditions Grasset, pour l’amour et la poésie qu’il contient. 

Il nous reste la foi

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La logique du Mal

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Capture d'écran de la bande annonce (YouTube) D.R.

Si le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa est surtout connu pour ses documentaires historiques, il a à son crédit un certain nombre de long-métrages de fiction. La dernière en date, Deux procureurs, est une exploration de la machine à broyer corps et âmes qu’était le système des Grandes Purges staliniennes. Sa rigueur et sa sobriété en font peut-être le film le plus remarquable de 2025.


Avec Deux procureurs, Sergueï Loznitsa poursuit son œuvre d’exploration des mécanismes de la terreur et de la mémoire collective. Après avoir ausculté les visages de la foule soviétique dans Blocade (2006), l’histoire d’une bataille insensée contre une forteresse impénétrable, la prison, où les forces du mal social sont constamment à l’œuvre dans Une femme douce (2017), la guerre entre séparatistes russes et l’armée ukrainienne dans Donbass (2018), la mécanique du totalitarisme dans The Trial (2018) ou la sidération historique dans Babi Yar (2021), le cinéaste ukrainien s’aventure ici du côté de la fiction, sans rien céder de la rigueur formelle et morale qui fait la marque de son cinéma.

Grandes purges staliniennes

L’action se situe en 1937, au cœur des Grandes Purges staliniennes. Le NKVD, ancêtre du KGB, fait régner la peur, multiplie les arrestations arbitraires, les tortures, les exécutions. Dans ce climat d’effroi, un jeune juriste, Alexandre Kornev (Alexandre Kouznetsov, que l’on avait découvert dans Leto de Kirill Serebrenikov), est nommé procureur dans la région de Briansk. Tout commence lorsqu’il reçoit un message d’un prisonnier, gravé dans une plaque métallique avec son propre sang. Ce signe désespéré le conduit à inspecter une forteresse-prison où il découvre, horrifié, l’ampleur des sévices commis par les autorités locales du NKVD.

L’Aveuglment dans la foi dans le P.C.

Aveuglé par sa foi dans le Parti, Kornev croit encore à la justice soviétique. Il monte à Moscou pour alerter le Procureur général, espérant dénoncer les crimes. Mais dans le dédale bureaucratique de la capitale, il s’enfonce dans un labyrinthe kafkaïen où la parole se dissout, où chaque couloir semble mener à une autre impasse. Ce parcours hallucinant devient une métaphore de l’État-machine, implacable et absurde.

Descente aux enfers

Sergeï Loznitsa filme cette descente aux enfers dans la folie institutionnelle avec une rigueur ascétique. Le cadre est fixe, souvent étouffant ; la lumière, livide, glisse du vert maladif au gris d’acier ; le montage, sec et précis, reproduit le rythme mathématique de ses documentaires. Chaque plan devient une pièce à conviction, chaque silence, un verdict. Ici, la froideur devient un instrument de dénonciation : l’horreur bureaucratique s’impose par la forme même du film.

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La logique du Mal

Deux procureurs ne cherche ni l’émotion ni la catharsis : il enregistre la logique implacable du Mal, celle d’un système totalitaire, dévoué serviteur de Satan, qui dévore les siens. En cela, Loznitsa prolonge son geste politique et esthétique — celui d’un cinéaste qui scrute les visages de la domination et refuse la consolation.

Dépouillé, glaçant, d’une beauté sèche, Deux procureurs est sans doute le plus grand film de l’année 2025 : une méditation implacable sur la foi aveugle, la bureaucratie meurtrière et la mécanique totalitaire du régime communiste soviétique. 

Deux procureurs, de Sergueï Loznitsa. (France, Allemagne, Roumanie, Lettonie, Pays-Bas, Lituanie – 2025 – 1h57 – VOSTF).

Scénario : Sergueï Loznitsa. Musique : Christiaan Verbeek. Interprétation : Alexandre Kouznetsov (Kornev), Alexandre Filippenko (Stepniak/L’homme à la jambe de bois), Anatoli Bely (Vyshynsky)…

Des mots pour ne pas dire

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(C) Crédit

Vivre-ensemble, faire société, inclusion, résilience, État de Droit… Ces mots qui se sont imposés comme une évidence bienveillante dans le vocabulaire courant constituent une barrière mentale qui interdit de penser le monde autrement qu’à la lumière du progressisme.


« Le langage est une législation, la langue en est le code », disait Roland Barthes, entre deux petits fours, à l’occasion d’une leçon inaugurale au Collège de France. Le champ lexical politique et médiatique français, à l’instar de notre Code pénal, s’est considérablement enrichi ces quarante dernières années. Ceux qui sont nés avant 1990 n’avaient ainsi jamais entendu parler de diversité, d’inclusion voire d’État de Droit – toutes notions désormais consensuelles et positivement connotées. Cet unanimisme suspect nous offre une excellente raison de questionner cette nouvelle sémantique – qu’on qualifiera de novlangue seulement si l’on est enclin aux discours de haine. Ce vocabulaire qui s’est imposé comme une évidence bienveillante constitue, en effet, autant de barrières mentales interdisant de penser le monde autrement qu’à la lumière d’une vision progressiste. Pour lutter jadis contre le communisme et ses vibrants camarades, il fallait accepter d’être traité de contre-révolutionnaire, si ce n’est de chien (Sartre). Le dictionnaire a changé, pas la méthode – même si les canidés avaient bien raison d’aboyer. Douter de la pertinence de l’inclusion, c’est désormais courir le risque d’être accusé de prôner l’exclusion –, alors qu’on milite en réalité pour l’assimilation, hier consensuelle puis devenue offense, à l’image des drapeaux français bannis aujourd’hui des meetings de gauche.

Acceptons d’avance l’opprobre et dénonçons allégrement tout ce vocabulaire totalitaire, digne des Précieuses ridicules. Il vise à détruire un ordre social honni ou a minima à accompagner cette destruction avec l’autorité lexicale du fait accompli. La notion de vivre-ensemble a ainsi coïncidé avec l’éclatement de l’Hexagone en archipels communautaires, le mot s’imposant à mesure que l’objectif qu’il affichait s’éloignait. Faire société a émergé au moment où chacun n’aspirait plus qu’au cercle familial. Le débat national voulu en 2009 par Sarkozy – « Qu’est-ce qu’être français ? » – était de la même eau. Il parlait en réalité au passé décomposé : « Qu’est-ce que c’était être français ? » Dans le sillage du vivre-ensemble vint l’islamophobie, dans le but d’interdire tout discours critique d’une religion dans un pays laïque. 

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Mais évidemment sans pour autant autoriser à qualifier les actes antichrétiens, pourtant majoritaires, de christianophobes. Seule concession, l’apparition du concept incertain d’islamisme destiné à ne nommer que la frange extrémiste de la communauté musulmane (marginale, bien sûr, la DGSI peut citer le prénom des quelques islamistes encore présents sur le territoire). Comme l’a noté Rémi Brague, le christianisme, le bouddhisme, l’hindouisme désignent pourtant, eux, l’ensemble des pratiquants de ces religions, mais cela n’intéresse pas Télérama. Nouveau venu dans le vocabulaire consensuel, la résilience des ci-devant selzésseux dont personne n’aura la haine. Les Résistants furent-ils résilients ? (vous avez deux heures).  En tout cas, ils ne pratiquèrent pas la « résignence ». Toujours calés dans la roue de ce vivre-ensemble, la mixité sociale, suivie, à une encablure, du logement social. Concrètement, une politique de dissémination, sur l’intégralité du territoire, des problématiques des quartiers populaires. Incapables de les résoudre ni de freiner les flux de population qui les alimentent, les autorités (on ne rit pas !) tentent de les répartir, jusqu’à Crépol. Quand il a fallu emballer de papier rose ce cadeau fait à la France périphérique, les responsables de ces politiques n’ont pas dû hésiter longtemps : « Mon programme ? La gangrène. Pardon, non. La mixité sociale ».

La répartition d’ailleurs, parlons-en. Après quelques jours de flottement autour des dépenses publiques et du fol désir exprimé par quelques ultra-libéraux de les voir réduites, la justice fiscale a rapidement occupé tout l’espace disponible. S’opposer au racket du Trésor public (Bercy, c’est la DZ Mafia plus les Cerfa) reviendrait donc à s’afficher en promoteur d’une injustice. Et mon fondement, c’est du KFC ?

Un piège au demeurant parfait, calqué sur celui des machinations antiraciste et antifasciste : à l’origine, des causes indiscutables, couronnées d’ailleurs de succès – qui peut citer un défenseur de la théorie des races de Gobineau, un partisan du retour de l’apartheid ou de l’esclavage ? Je connais en revanche de jeunes Blancs traités de « babtous » qui subiraient les affres de la justice s’ils s’avisaient à répliquer « Oh, calme-toi bamboula ». Se battre contre l’antiracisme, qui a muté en racisme antiblanc et antisémitisme pro-pal, ce n’est pourtant pas être raciste. S’insurger contre les milices fascistes des black blocs complaisamment qualifiées d’antifas, ce n’est pas souhaiter la survenue d’une dictature, mais précisément lutter contre celle que LFI et Mélenchon portent en eux. Le vocabulaire est ainsi devenu un champ de mines qui pave les bonnes intentions progressistes. Déconstruction, patriarcat, stéréotypes, genre, racisme systémique, décolonialisme, tout cela pour finir en non-mixité choisie – délicat synonyme de ségrégation raciale – quelle honte !

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Se pose toutefois la question de la méthode, puisque déminer le dictionnaire progressiste, c’est prendre le risque de sauter sur un mauvais jeu de maux. L’intelligence, sans que l’on puisse tout miser sur elle, viendra nous épauler – celle d’un Bock-Côté qui décrit l’État de Droit comme « une institutionnalisation assumée du progressisme ». L’humour – auquel le camp du bien semble allergique – peut également aider : « Vivre ensemble, il faut choisir », dit Renaud Camus. Et pourquoi pas le bras d’honneur ? Ce fut celui du trumpisme. À sa décharge, tenter de convaincre pendant des heures des tromblons iels aux cheveux bleus qu’il n’existe que deux sexes biologiques, ce que 99,9 % de l’humanité sait, relève de l’impossible. Leur concéder quelques dysphories de genre, statistiquement sans rapport avec l’épidémie psychiatrique de transitions, ne calmera pas ces fanatiques – des clowns dépositaires du seul privilège blanc restant, celui du suicide collectif.

Alors, oui, doigt et bras d’honneur. Les guiboles aussi s’il le faut.

Dictionnaire, piège à cons !

Quand le crime est une statistique…

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Philippe Bilger © Olivier Coret/SIPA

Quelles sont les limites de la responsabilité pénale? Cette question est soulevée de manière pressante par le cas d’un certain Samir T., meurtrier et violeur. Le billet justice de Philippe Bilger.


Loin de moi l’idée de chercher une quelconque vérité dans des propos attribués à Staline ; néanmoins, une formule qu’on lui prête — sans certitude quant à son authenticité — affirme qu’un mort relève de la tragédie, tandis que des milliers ne seraient plus qu’une statistique.

Sur le plan criminel, cette observation cynique peut trouver une traduction épouvantable. Un certain Samir T. avait tué une septuagénaire de 468 coups de couteau à Toulouse, le 1er janvier 2011. Il avait été déclaré pénalement irresponsable et était sorti de l’hôpital après quatorze années d’internement.

Il a été mis en examen, le 11 décembre 2025, avec trois autres hommes, pour un viol sur personne vulnérable, au début du mois (Sud Ouest).

Cette brève relation du parcours de Samir T. permet de mettre en lumière trois problèmes qui ne sont pas forcément compris par tous.

Le premier concerne l’irresponsabilité pénale du meurtrier, qui a porté un nombre hallucinant de coups de couteau : 468. Pour ma part, comme avocat général à la cour d’assises de Paris, je n’ai connu qu’une seule procédure comparable : une prostituée ayant tué son proxénète de 28 coups de couteau, celui-ci refusant de la laisser échapper à sa dépendance et à sa servitude. J’avais requis son acquittement et j’avais été suivi par le jury. J’avais soutenu que le nombre même de coups révélait une intention homicide à ce point éclatée et diluée qu’elle finissait, en quelque sorte, par disparaître.

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S’agissant du crime de Samir T. et de son irresponsabilité pénale, il a donné lieu à un échange passionnant et contradictoire, le 22 décembre, sur le plateau des Vraies Voix, à Sud Radio, entre Philippe David, qui dénonçait cette mise hors de cause psychiatrique, et moi-même, qui la validais. Sans me pousser du col, l’analyse psychologique à elle seule, ajoutée à la surabondance de violence, montrait qu’une telle frénésie faisait sortir son auteur de la criminalité ordinaire — caractérisée par un lien clair et identifiable entre le criminel et sa victime — pour la faire entrer dans le registre de la folie, où celle-ci disparaît en quelque sorte symboliquement, ne confrontant plus l’auteur qu’à lui-même et à son délire. Celui-ci le pousse alors, dans un aveuglement sans mesure ni limite, à dépasser l’atroce normalité qui rend la plupart des crimes odieusement logiques.

Les 468 coups de couteau révélaient, en effet, une furie déconnectée du réel, un abandon statistique au dérèglement de soi, comme si l’être avait déserté la raison pour entrer dans le territoire glaçant d’une cruauté qui ne jouissait que d’elle-même.

Cette personne aurait-elle dû sortir de son internement au bout de quatorze ans ? Ne nous dissimulons pas derrière une lucidité rétrospective que viendrait faussement éclairer le viol récent. Je ne doute pas qu’au moment où la décision de mettre fin à son hospitalisation a été prise, l’arbitrage entre le risque d’une telle libération et la conviction que la société n’en serait pas victime ait été pesé. Si Samir T. est condamné, cette seconde branche de l’alternative apparaîtra pour ce qu’elle était : une pure illusion et un humanisme dévastateur.

Enfin, on peut relever que l’irresponsabilité pénale constatée en janvier 2011 pourrait être apparemment compatible avec une responsabilité pénale, au moins relative, en décembre 2025. Les ombres qui, sur le plan criminel, obscurcissent parfois totalement un individu sont susceptibles de se dissiper. On n’est pas nécessairement criminel et fou à vie.

Pour le meilleur comme pour le tragique.

Roi chevalier, roi mécène

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Galerie Francois 1er, Château de Fontainebleau, Seine et Marne, France. 27/03/2007. POUZET/SIPA

Une nouvelle biographie du roi François 1er, signée Maxence Hermant, est l’analyse fouillée d’un règne fondateur, accompagnée d’une iconographie éblouissante.


La collection « Bibliothèque des illustres », aux éditions Perrin, vient de s’enrichir d’un dixième ouvrage, dans le même format 18x26cm (à mi-chemin entre livre et « beau livre ») et la semblable élégance esthétique qui parent les volumes antérieurs – du Marquis de Sade de Christian Lacombre aux Napoléon et Talleyrand, l’un et l’autre signés de Charles-Eloi Vial, en passant par le Marie-Antoinette d’Hélène Delalex, jusqu’ au remarquable Napoléon III, de Thierry Lenz,  pour ne citer que quelques-uns de ces titres. À chaque fois, un texte de haute tenue mais d’une lecture accessible au non-spécialiste, systématiquement accompagné d’un corpus d’illustrations en couleur, impeccablement rendues par une impression soignée, et toujours agrémentées de légendes claires et concises. 

À cette exigence de qualité éditoriale, le François 1er de Maxence Hermant (conservateur en chef, en charge, à la BNF, des manuscrits enluminés de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance) ne fait pas exception. S’agissant du souverain mythique de la dynastie des Valois, la légende, forgée tant par les derniers soubresauts de la monarchie française, qu’ensuite par l’imaginaire républicain, le dispute souvent à la réalité des faits et des gestes. Hermant le souligne, cette « vision laïque […], image aujourd’hui datée, […] demeure prégnante dans les esprits ».

Venant après tant d’autres, cette nouvelle biographie du vainqueur de « Marignan,1515 », – la seule date historique universellement sue par tous les cancres ! -, du bâtisseur de Blois, Chambord, Fontainebleau, du « protecteur de l’esprit », mécène et collectionneur, du chevalier rival de Charles Quint, du roi très chrétien dont son opposition à la Réforme est l’amorce des futures guerres de religion, etc., s’alimente tout particulièrement – et c’est là son originalité – aux sources iconographiques exhumées par le savant archiviste paléographe qu’est Maxence Hermant. « Il faut le rappeler ici, écrit-il, la BnF est l’héritière de la Bibliothèque royale. En son cœur se trouvent les livres manuscrits et imprimés – près de 5000 ! – progressivement rassemblés par François 1er ». À cette inclination de métier, pour ainsi dire, le présent livre doit ainsi la singularité de son approche :  le texte « fonctionne » dans un rapport étroit avec le fabuleux corpus d’images qui l’accompagne. C’est un ouvrage qu’on lit, mais aussi qu’on regarde.

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Certes, la chronologie des événements nous est scrupuleusement restituée, depuis la naissance en 1494, à Cognac, de François d’Angoulême, fils de Charles d’Orléans et de Louise de Savoie, puis son sacre, à Reims, en 1515, « trois semaines après la disparition de Louis XII », jusqu’à sa mort à l’âge de 52 ans en son château de Rambouillet, la même année que celle d’Henri VIII d’Angleterre, en 1547. Mais le jeu complexe des alliances dynastiques et militaires comme des rivalités territoriales, les relations du monarque avec ses proches (tout particulièrement avec sa mère, ou encore avec son fidèle conseiller Anne de Montmorency), ses ambitions somptuaires et sa passion pour les arts, les effets de sa longue captivité sur sa personnalité, l’emprise délétère des factions sur la fin de son règne, le crépuscule enfin d’un roi vieillissant, inapte à regarder vers le « Nouveau Monde », impuissant à  parvenir à un règlement pacifique de l’interminable conflit qui l’oppose à Charles Quint, – autant d’éléments qui composent la trame d’une biographie exemplaire en ce qu’elle ne néglige aucun aspect des enjeux confessionnels, géopolitiques, socio-économiques du temps. 

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« Comment doit-on […] juger son règne ? », s’interroge en conclusion Maxence Hermant :  « l’historiographie contemporaine oscille entre deux regards, l’un mettant en valeur le roi de la Renaissance et de Marignan, ami des auteurs et des artistes, constructeur de châteaux, œuvrant à l’unité administrative et financière du royaume ; l’autre pointant des dépenses inouïes, une obsession italienne qui faillit le mener à sa perte, un système de gouvernement annonçant la centralisation et l’absolutisme à venir, ou la progression des protestants portant en germe les conflits religieux à venir », constate-t-il. Quoiqu’il en soit, ce fut, à plus d’un titre, un règne fondateur. En cette fin 2025 où une France sans capitaine se survit à elle-même, lui rendre hommage vaut acte de salubrité. 

À lire : François 1er. Roi chevalier, roi mécène, par Maxence Hermant. 256p., Perrin/Bibliothèque nationale de France, 2025.

François Ier: Roi chevalier, roi mécène

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Tant qu’il y aura des films

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La condition (c) Diaphana Films

N’en déplaise à ses détracteurs, le cinéma d’auteur français n’est pas à la dérive. Il est tout simplement éclectique et offre par conséquent le pire comme le meilleur.


À la Maupassant

La Condition, de Jérôme Bonnell

Sortie le 10 décembre

On parierait que La Condition, le nouveau film du talentueux Jérôme Bonnell, est tiré d’une de ces nouvelles ancillaires de Maupassant dont on raffole. En réalité, le livre qu’il transpose sur grand écran, Amours de Léonor de Récondo, date de 2015 et son action se situe en 1908, date postérieure à la mort du grand écrivain. Et pourtant, la filiation avec l’auteur de Boule de suif ne se dément pas. Jugez plutôt : « C’est l’histoire de Céleste (Galatéa Bellugi), jeune bonne employée chez Victoire (Louise Chevillotte) et André (Swann Arlaud). C’est l’histoire de Victoire, de l’épouse modèle qu’elle ne sait pas être. Deux femmes que tout sépare mais qui vivent sous le même toit, défiant les conventions et les non-dits. » À travers ses sept films précédents, Bonnel nous avait habitués à des récits contemporains, à l’instar du très réussi J’attends quelqu’un qui décrivait avec une infinie délicatesse la longue relation entre une prostituée (Florence Loiret-Caille) et son client régulier (Jean-Pierre Darroussin). Il signe son premier film en costumes et sa première adaptation littéraire sans rien perdre de son brio et de sa singularité.

C’est avec une délectation non feinte et une précision malicieuse que Bonnell prend pour cible une certaine bourgeoisie française qui se voit alors comme une nouvelle aristocratie imposant son conformisme et son hypocrisie. Dans la pure tradition de la meilleure littérature hexagonale du xixe siècle, on retrouve un personnage central récurrent aussi bien chez Balzac, Flaubert ou Zola : le lieu, sinon du crime, du moins de l’étouffement familial et amoureux puisque tout ou presque s’y déroule à huis clos. Dans le cas présent, il s’agit d’une grande demeure bourgeoise et provinciale à la géographie intérieure parfaitement calquée sur l’ordre établi : chacun à sa place, comme chez le Renoir de La Règle du jeu. Mais la « condition » trouve une tout autre traduction au fil de l’histoire. Maîtres et valets vivent dans ce décor codifié où chaque chambre ou presque semble contenir un secret, où un pas de côté est une déviance. À l’image de cet austère bureau de notaire dans lequel le maître de maison, époux repoussé, doit dormir sur un lit de camp aussi triste que sommaire. À l’image également d’une autre chambre, celle occupée par la mère d’André et que joue à la perfection la toujours surprenante Emmanuelle Devos. On l’avait connue sourde dans Sur mes lèvres chez Jacques Audiard, elle est ici mutique et alitée en permanence, livrant de bout en bout une incroyable performance d’actrice. D’autant plus qu’il s’agit de camper une « méchante », comme la voit son entourage, y compris son propre fils. Or, derrière sa brutalité se dissimulent une franchise et une sincérité qui détonnent dans ce monde feutré où tout se dit à demi-mot dans un hypothétique mentir-vrai érigé en règle d’or indépassable.

Une fois posés le décor et les personnages, le film peut dérouler son récit, celui d’un « arrangement » où se mêlent viol domestique, grossesse et « adoption » dans un étonnant ballet de dupes. L’alliance qui se noue alors entre la maîtresse et sa servante prend des allures de pied de nez aux usages et autres convenances. Jérôme Bonnell excelle à rendre compte d’un pacte implicite où les mots sont rares, où tout se joue entre respectabilité sociale et désir d’émancipation.

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À la Kechiche

Mektoub, My Love: canto due, d’Abdellatif Kechiche

Sortie le 3 décembre

On n’y croyait plus. On pensait que les diverses accusations portées contre le cinéaste Abdellatif Kechiche (La Graine et le Mulet, La Vie d’Adèle…) avaient définitivement eu raison de lui et de son cinéma. Il était devenu l’une des bêtes noires des ultra-féministes du milieu artistique, devant répondre aussi bien de son attitude sur les plateaux de tournage que du prétendu sexisme de ses films. Jusqu’à provoquer d’ailleurs chez lui un AVC aux lourdes séquelles. On se réjouit d’autant plus d’assister à la sortie de son nouvel opus, Mektoub, My Love: canto due, deuxième volet d’une trilogie sur la jeunesse, qu’un formidable intermède entre les deux premiers films (intitulé comme il se doit Intermezzo) était passé à la trappe, pour d’obscures raisons musicales et une véritable censure artistique. Ne boudons pas notre plaisir de retrouver l’allant et l’énergie du cinéma de Kechiche toujours prompt à filmer les âmes, les corps et les cœurs de personnages à la fois singuliers et familiers.

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À la n’importe quoi

Vade retro, d’Antonin Peretjatko

Sortie le 31 décembre

On avait pu s’amuser en son temps des facéties politiques et amoureuses d’un premier film intitulé La Fille du 14 juillet. Quelques autres films plus tard, Antonin Peretjatko, son réalisateur, nous revient avec l’improbable Vade retro. Depuis le pur chef-d’œuvre qu’est le Nosferatu tourné par Murnau en 1922, on connaît le goût du cinéma pour les vampires. Cette année encore, l’inoxydable Luc Besson a jugé utile de nous en donner sa propre (et pitoyable) version. Il est donc rejoint hélas par cette énième mouture des « dents de la terre ». Sous couvert de secouer quelques clichés actuels, ce film mal filmé et mal joué décourage toute bienveillance. Rien ne tient. En comparaison, même le plus raté des films brinquebalants de Mocky est une réussite splendide. Il faut à vrai dire se frotter les yeux pour comprendre comment un tel objet a pu se frayer un chemin jusqu’aux salles obscures. Brandissons quelques gousses d’ail et passons notre chemin.

Kigali, ou l’Europe après l’Europe

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Charles Rojzman. Photo: D.R.

Au Rwanda, l’Etat ne craint pas d’imposer la paix et l’ordre par la force. Certes, cela peut scandaliser un Européen, mais en Europe nous sommes allés trop loin dans l’autre direction. Nous n’avons même plus le courage de défendre la liberté. Le témoignage de Charles Rojzman.


Kigali ne promet rien. Elle ne console pas. Elle n’explique pas. Elle impose. On y marche comme sur une terre lavée après le massacre, quand les corps ont disparu mais que le sol se souvient. Tout y est calme — non pas d’un calme aimable, mais d’un calme tenu, serré, presque militaire. Rien ne traîne. Ni les déchets, ni les regards, ni les vies inutiles.

Je m’y suis promené avec cette gêne particulière que l’on éprouve lorsqu’une ville vous enlève vos excuses. Pas de drogue visible, pas de dealers régnant sur le trottoir, pas de misère agressive, pas de harcèlement, pas de peur rampante. Cette peur européenne — quotidienne, honteuse, intériorisée — n’a pas droit de cité ici. Même la nuit semble surveillée par une volonté supérieure.

La police n’y est pas un sujet de débat. Elle est un fait. Et chacun le sait : toute attaque contre un policier appelle une réponse immédiate, radicale, sans pitié ni concession. On ne teste pas la loi. On ne la provoque pas. On ne l’insulte pas pour éprouver ses nerfs. Celui qui s’y risque ne rencontre ni psychologue, ni sociologue, ni juge indulgent. Il rencontre l’État. Nu. Décidé.

Cette certitude suffit. La violence est arrêtée avant même d’avoir été pensée. Là où l’Europe multiplie les mots pour masquer son impuissance, le Rwanda tranche. Et parce qu’il tranche, il n’a presque jamais besoin de frapper.

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Mais l’ordre rwandais ne s’arrête pas à la rue. Toute opposition sérieuse y est sévèrement sanctionnée. Contester n’est ni un sport institutionnel ni une posture morale : c’est un risque. Le Rwanda gouverne par la cicatrice. Il a vu l’État s’effondrer, la société devenir meute, les voisins s’égorger. Depuis, il ne croit plus aux demi-mesures. Il a choisi la continuité contre la liberté, la survie contre le débat, l’ordre contre la parole. Ce choix est brutal, parfois criminel. Mais il est assumé.

C’est précisément cela qui scandalise l’Européen — et qui le condamne.

Car moi, Européen tardif, pacifiste par tempérament, j’ai cru à la parole qui désarme, à la rencontre qui apaise, au lien qui sauve. Dans mon travail, j’ai réuni des ennemis et des antagonistes. J’ai vu la haine reculer lorsque la peur cessait d’être niée, lorsqu’elle devenait dicible, partageable, humaine. J’ai vu l’ennemi cesser d’être une abstraction pour redevenir un visage. J’ai vu des hommes déposer leurs armes intérieures. J’ai vu, parfois, la paix commencer — non comme un miracle, mais comme un effort.

Mais cette paix n’a jamais été collective. Elle a toujours été fragile, individuelle, groupale. Elle exigeait du temps, de la présence, du courage intime. Et surtout, elle se faisait contre quelque chose : contre la pression de la tribu, contre la force de la communauté lorsqu’elle se referme sur elle-même, dirigée par des chefs, des idéologues, des gardiens de la pureté qui ne veulent aucun dialogue. J’ai vu ceux qui osaient normaliser l’ennemi devenir des traîtres aux yeux des leurs. J’ai vu des hommes et des femmes punis, menacés — parfois assassinés — pour avoir parlé. La paix individuelle devenait alors une faute collective. Le courage du dialogue se payait comme une trahison.

C’est là que se brise l’illusion occidentale la plus dangereuse : croire que la parole suffit là où règne la loi de la tribu. La haine peut être désarmée chez un individu ; elle renaît aussitôt dans le corps collectif lorsque celui-ci est gouverné par la peur, l’humiliation et le mythe identitaire. Là où l’État est faible, la communauté devient souveraine. Et la communauté, lorsqu’elle est blessée, ne pardonne pas à ceux qui désarment.

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Kigali rend cette vérité visible avec une cruauté insupportable. Le Rwanda a choisi de neutraliser la tribu par la force de l’État. Il étouffe la haine non par la parole, mais par la contrainte. Ce choix écrase des libertés, détruit des oppositions, élimine parfois ceux qui parlent trop. Mais il empêche la communauté de redevenir meute.

Pendant ce temps, l’Europe se défait.

Elle se défait avec élégance. Elle appelle cela des valeurs. Elle a désarmé l’État, humilié la loi, transformé la sanction en débat. Elle a laissé la drogue coloniser ses quartiers, la rue devenir un territoire disputé, la violence redevenir un langage. Elle a appris aux femmes à baisser les yeux, aux vieux à rentrer plus tôt, aux honnêtes gens à se taire.

Elle a ouvert ses frontières sans pensée politique, confondant l’hospitalité avec l’abdication. Elle a accueilli sans exiger, protégé sans intégrer, expliqué sans décider. Elle a reçu des hommes qui la méprisent et haïssent ce qu’elle est, tout en jouissant de ce qu’elle offre. Et dans ce vide ont reparu les haines anciennes — l’antisémitisme surtout, fidèle comme toujours lorsque l’autorité se retire.

Le Rwanda gouverne par la peur. L’Europe gouverne par la honte.

Le Rwanda tranche pour prévenir. L’Europe explique pour excuser.

Il ne s’agit pas de devenir le Rwanda. Ce serait une autre mort. Il s’agit de savoir si l’Europe veut encore vivre.

Car voici la vérité que Kigali nous inflige comme une gifle : toute civilisation choisit le prix de sa paix. L’ordre a un coût. Le désordre aussi. La liberté sans autorité n’est pas une liberté, mais un abandon. Et l’État qui n’ose plus dire « non » prépare la victoire de ceux qui ne diront jamais « oui ».

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Ceci est peut-être un texte de trop. Peut-être un testament. Celui d’un Européen qui a cru à la réconciliation des êtres et qui voit sa civilisation se dissoudre faute d’avoir su protéger ceux qui osaient parler à l’ennemi. Nous n’avons pas perdu la paix : nous avons perdu le courage d’en assumer les conditions.

Et l’Histoire, elle, ne nous pardonnera pas d’avoir préféré la bonne conscience à la survie.

La société malade

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Noël honteux, pays peureux

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Des personnages de la crèche de Noël sont prêts à être déménagés après la fin d'un marché de Noël, Munich, Allemagne, le 25 décembre 2025. Peter Kneffel/DPA/SIPA

Noël est en train d’être effacé au profit de quelque vague « fête d’hiver » qui n’a rien de traditionnel. Car nous avons peur de la tradition, peur de tout ce qui fonde notre identité sur le plan historique et culturel. Notre religion aujourd’hui, c’est celle du rien offensant. Tribune.


La France est un bien beau pays, Noël y a lieu. Il figure encore dans les agendas, sur les relevés bancaires, dans les conversations prudentes. Mais Noël y a changé de nature. C’est maintenant une fête qui s’excuse d’exister, un marqueur politique. 

Alors on ne dit plus “Noël”, on dit “les fêtes”. C’est plus doux, plus flou, plus conforme à l’époque, une époque qui préfère les périphrases aux racines et les intentions aux héritages. On allume les sapins comme on poserait un disclaimer. Surtout, ne rien affirmer.

La société multiculti a inventé un Noël sans origine, dégraissé de son histoire, désinfecté de son sens, recyclable à l’envi. On garde le décor (l’économie y tient), mais on enlève la crèche – trop connotée – car la conscience susceptible de nos contemporains s’en méfie. On célèbre, oui, mais à condition de ne surtout pas savoir quoi.

Le bon Philippe Muray aurait esquissé ce sourire fatigué de ceux qui ont vu venir la chose. “Homo festivus” décrivait déjà cette humanité joyeuse par obligation, festive par principe, incapable de supporter ce qui fonde et oblige. Une société qui fête tout, tout le temps, précisément pour n’avoir plus rien à transmettre.

Bienvenue donc dans notre société délicieusement postmoderne qui confond l’inclusion avec l’effacement, qui croit accueillir en se retirant, qui pense être universelle en devenant vague. Recevoir un héritage est désormais suspect, transmettre presque indécent. Alors on remplace la mémoire par l’émotion, la culture par le ressenti, la continuité par une ambiance de flonflons. On se réunit, on sourit, on consomme, et l’on évite soigneusement toute idée qui pourrait ressembler à une identité.

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Ce Noël chichiteux n’est ni modeste ni généreux. Il est inquiet, il a peur d’être accusé, peur d’être mal compris, peur surtout d’assumer une existence sans mode d’emploi validé par avance. Pourtant Noël n’a jamais obligé personne à croire. Il oblige seulement à reconnaître d’où l’on vient, où l’on vit. Visiblement, cela est devenu trop lourd à porter dans la France molle du “en même temps”.

Noël n’est pas menacé par les autres. Il est miné de l’intérieur, par une fatigue civilisationnelle avancée, par cette religion du rien offensant, par cette idée très “fashion” selon laquelle toute affirmation serait déjà une violence.

Nous ne vivons plus dans une société qui doute. Nous vivons dans une société qui s’excuse de son histoire, de ses fêtes, de sa continuité, de son existence même.

À force de neutraliser, de désinfecter, de déminer symboliquement chaque mot, chaque rite, chaque héritage, on ne pacifie rien, on stérilise. On ne rassemble pas, on vide. On ne protège pas, on abdique. Ce n’est pas l’Autre qui nous efface, c’est nous qui avons pris goût à disparaître proprement, poliment, en musique, sous les guirlandes.

Quand un pays en arrive à rougir de Noël, ce n’est pas Noël qui est en trop, c’est le pays qui commence à manquer de lui-même.