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« May B » de Maguy Marin: une heureuse résurrection

Une pièce phare de la danse contemporaine française, plus théâtrale que chorégraphique d’ailleurs, revient sur la scène. Et sa modernité reste étonnante.


45 ans après sa création, May B, l’ouvrage sans doute le plus connu de la chorégraphe et metteur en scène Maguy Marin, a refait surface à Paris.  Et, ce n’est pas une surprise, il est toujours aussi virulent, sa forme demeure toujours aussi transgressive et moderne.

Première invitée du Théâtre national de la Danse dans le cadre de Chaillot-Expérience qui veut faire redécouvrir au public des auteurs emblématiques d’un passé proche, Maguy Marin est ainsi d’emblée, et peut-être à son corps défendant, érigée au rang d’icône de notre époque.

Quelle étrange sensation de redécouvrir une œuvre que l’on a vue à sa création à Angers en 1981. Vue et revue d’ailleurs, car Maguy Marin l’a longtemps conservée au répertoire de sa compagnie tant la demande des théâtres était forte et tant elle l’est encore aujourd’hui, puisque May B a été récemment programmée en Italie, au Portugal, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Grèce, en Tunisie, au Japon, en Chine… et partout en France. Elle s’est à juste titre imposée comme un ouvrage emblématique des deux dernières décennies du XXe siècle : ces années bien enfuies, hélas ! et qui furent parmi les plus prolifiques de l’histoire de la scène en France en voyant l’éclosion spectaculaire de chorégraphes aux talents très divers faisant de la danse contemporaine française le « produit » culturel le plus exporté dans le monde durant près de deux décennies.

Courage et détermination

Si les nombreuses productions de Maguy Marin ont été fort inégales, cette dernière n’a jamais hésité à explorer des voies nouvelles avec témérité. Aventureuse, elle ne s’est jamais répétée non plus. Et plus encore, elle a toujours défendu ses options artistiques, comme ses opinions politiques d’ailleurs, avec un courage et une détermination sans failles.

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On a fait de May B un chef d’œuvre. C’est peut-être abusif. Il lui manque pour l’être un je ne sais quoi d’indéfinissable. Mais c’est assurément l’une des pièces exceptionnelles de Maguy Marin et du répertoire. Comme son audacieuse Cendrillon (1985) créée pour le Ballet de Lyon et qui a fait dix fois le tour du monde. Ou comme Umwelt (2004), dénonciation radicale de la dégradation de l’univers par l’homme et qui est probablement ce qu’elle aura fait de plus puissant, de plus ramassé, de plus abouti. May B est aussi une pièce caractéristique d’une époque où l’on osait tout avec conviction et à bien meilleur escient que bien des fausses hardiesses d’aujourd’hui.

May B © Herve Deroo

Dérisoires, lamentables, crapoteux

L’autre sujet d’admiration, c’est la qualité des interprètes actuels. Certes Maguy Marin sait repérer la nature des danseurs qui conviendront à son travail. Et Dieu sait qu’il n’est pas facile d’en trouver ! Mais tout de même ! On n’aurait pas imaginé rencontrer aujourd’hui des personnalités si solidement engagées pour incarner avec autant de mordant les figures dérisoires, lamentables, crapoteuses de May B : les acteurs-danseurs s’y révèlent remarquables, à la hauteur de leur rude tâche. Comme au temps de leurs prédécesseurs, les aventuriers du Ballet-Théâtre de l’Arche, la première compagnie de la chorégraphe. Et l’on croit retrouver fugitivement chez certains d’entre eux l’ombre des grandes figures du temps de la création : Christiane Glick, Daniel Ambash, Luna Blommfield…

Aujourd’hui, devant un public si différent de celui de naguère, moins politisé, moins idéaliste peut-être, mais engagé d’une autre façon dans la société, May B remporte toujours le même éclatant succès, même si ce n’est peut-être pas pour les mêmes raisons. Et le texte musclé lu en fin de spectacle par l’un des interprètes et appelant les spectateurs à lutter contre la barbarie, les guerres, les injustices et « la montée du fascisme », recueille les mêmes ovations qu’il aurait sans doute suscitées jadis.


Autres spectacles de Maguy Marin : Les Applaudissements ne se mangent pas. Théâtre de Chaillot, salle Gémier. Du 15 au 18 avril

Françafrique, adieu ?

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Médias tiers-mondistes, historiens décoloniaux, Etat schizophrène: François-Xavier Freland, fin connaisseur du continent, décrit dans La Grande Repentance l’auto-sabotage de la France en Afrique.


François-Xavier Freland © Editions Intervalles

Grand reporter, documentariste et écrivain, François-Xavier Freland aime l’Afrique, notamment le Mali (sur lequel il a écrit un ouvrage remarquable1) et le Sénégal où sa grand-tante fonda l’école normale d’institutrices (comme son petit neveu le raconte dans un autre de ses livres si émouvants2).  Mais comme il le dit d’entrée de jeu dans son tout récent ouvrage, La grande repentance. Afrique-France : les infortunes de la vertu, s’il y évoque son amour pour l’Afrique, il « revendique aussi et surtout, celui de [son] pays, la France ». « La musique discordante » qu’il veut faire entendre ici, c’est celle de son dépit devant l’injustice faite à la France d’aujourd’hui, par des Africains si prompts hier à tirer parti de ladite Françafrique, et surtout la veulerie de ces Français qui se complaisent dans la repentance vis-à-vis de la prétendue domination post-coloniale.

Quand l’idéologie décoloniale se déverse dans nos médias

L’ouvrage s’ouvre sur le Mali et le malentendu touareg, dans un dialogue avec Pierre Boilley, sans doute le meilleur historien de cette région, dénigré par les tenants d’un éternel « complot français » raciste. Le fantasme d’une complicité organisée entre « les blancs » (Français et Touaregs) contre « les noirs » s’est notamment donné libre cours lors de l’opération Serval en 2013. Comme dans tous ces travaux, François-Xavier Freland mêle judicieusement et dans un style bien à lui, à la fois alerte et nostalgique, ses souvenirs personnels du « terrain » à ses réflexions de fond. Ainsi, a-t-il constaté lors de ses « nombreux séjours en Afrique, que les plus véhéments à l’égard de la France provenaient souvent des élites locales binationales de Bamako, Dakar ou Abidjan… Anciens ministres, hommes d’affaires, intellectuels, artistes célèbres » dont il nous livre un étonnant florilège. 

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Mais, les attaques les plus virulentes contre la France, viennent aussi des médias français, « ennemis de l’intérieur ? », ces voix de l’ancien « Tiers-monde ». RFI en tête, à tout seigneur tout honneur, mais aussi TV5 Monde, et bien sûr Jeune Afrique, autant de médias que François-Xavier Freland a bien connus de l’intérieur, ainsi que France 24, ont donc droit chacun à un chapitre qui déroule leurs discours « décoloniaux ». France Inter, « L’Afrique des bobos » comme l’appelle François-Xavier Freland, est également passée en revue. Tous ces médias, se font l’écho de « l’islamo-gauchisme et du panarabisme » qui ont mis « l’Afrique sous tutelle » plus insidieusement finalement, que les coloniaux du passé. Et parmi les africanistes des plateaux télé, Pascal Blanchard, que François-Xavier Freland a « croisé il y a plus de vingt ans dans les bureaux des éditions Autrement », est l’archétype le plus brillant de ces « spécialistes » plus hâbleurs que baroudeurs, lui qui déroule sans perdre haleine, le mantra décolonial comme s’il coulait de source.

L’idéologie décoloniale nie en effet la fin de l’époque coloniale mais aussi les dominations que les prétendus « dominés » et colonisés d’aujourd’hui ont fait et font subir à d’autres : à tous ceux qui s’émancipent des appartenances communautaires et des interdits religieux, aux femmes, à des peuples entiers réduits en esclavage en Afrique-même, aux Juifs hier obligés à la dhimmitude et expulsés de leurs pays en Afrique du nord et au Moyen-Orient, aujourd’hui visés par des attentats terroristes. Et bien sûr la complexité occidentale est ignorée et la dimension libératrice des Lumières retournée en son contraire.

La démocratie n’est pas dans les priorités du « Sud global »

Mais la mystique militante décoloniale ne projette plus un avenir radieux à l’horizon où l’oppression serait abolie, elle projette plutôt un temps immobile où un racisme « systémique » se perpétuerait éternellement et devrait donc être sans fin traqué et extirpé des esprits. Alimentée à la source décoloniale, l’idéologie du « Sud global » est alors une nouvelle arme lancée contre le monde occidental démocratique, au nom d’une nouvelle lutte de libération contre la domination occidentale et ses visées colonisatrices éternelles. 

Si l’idéologie tiers-mondiste caractéristique du gauchisme des années 1960-70 a vécu, son esprit revanchard a réinvesti d’autres vagues de mobilisation. On en retrouve la trace à la fois dans les nouvelles « religions séculières » (selon l’expression de Raymond Aron) produites par l’Occident (des Amériques à l’Europe) : décolonialisme puis wokisme polymorphe (racialisme, néo-féminisme, transgenrisme, véganisme, écologie punitive), dans l’idéologie salafo-frériste réalisant la jonction entre les intégrismes sunnites et chiites, comme dans les discours anti-occidentaux des grandes dictatures (russe, chinoise, iranienne ou turque) et tout particulièrement dans la propagande gouvernementale anti-Français, fondamentale en Algérie, amis également très courante en Afrique de l’Ouest. L’Afrique conserve en effet une charge symbolique importante pour la dynamique du Sud global.

Les pays du Sahel et ceux d’Afrique centrale, du Sénégal au Togo, ou de la Côte d’Ivoire au Congo Brazzaville, tous, avec plus ou moins de violence selon les régimes en place, rejettent désormais l’Occident ou ne manquent pas d’en faire une critique sévère. La prise de distance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe ne s’exprime pas seulement en effet dans les mots, elle se lit aussi à travers la réorientation de ses relations internationales. Ainsi, les relations avec la Chine développées à partir des années 1980-90, dont on se demande de moins en moins si les partenariats noués constituent de véritables opportunités pour le développement du continent africain ou participent d’un certain néocolonialisme. Quant à la Russie, elle a pris pied plus récemment en Afrique, notamment à travers les groupes de mercenaires, comme le groupe Wagner, mais joue à fond sur le sentiment anti-occidental des Africains pour s’implanter plus durablement.

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François-Xavier Freland évoque bien sûr ces questions dans son ouvrage et n’épargne personne. Parmi les complices français, assumés ou involontaires de l’affaiblissement de la France en Afrique, on retrouve donc également des institutions comme « les centres culturels français ou le spectacle permanent de l’autoflagellation », des acteurs-clés de la politique française comme les « messieurs Afrique » des derniers présidents de la République, et bien sûr l’agent principal du Sud global en France, le parti LFI et son leader maximo. 

Ces analyses sont confortées par l’encadrement d’une préface de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, et de trois interviews réalisées par l’auteur avec Boualem Sansal, Fiacre Vidjingninou et moi-même. Enfin, le style alerte et les propos à la fois vigoureux et très documentés de François-Xavier Freland, font ainsi de cet ouvrage un outil indispensable de réflexion et un appel à bâtir une nouvelle relation de confiance et d’intérêt mutuel entre la France et l’Afrique.

288 pages. Editions Intervalles.

  1.  François-Xavier Freland, Mali. Au-delà du djihad. Éditions Anamosa 2017 ↩︎
  2. François-Xavier Freland, A l’école de l’universel : Germaine Le Goff (1891-1986), une éducatrice en Afrique. Éditions Intervalles 2024 ↩︎

Le gouvernement veut-il mettre la France entière en arrêt de travail?

On dénombre environ 23 jours d’arrêt maladie par salarié et par an en France. Un chiffre effarant, et toujours en augmentation. L’idée gouvernementale d’un « bouton d’alerte » pour les chefs d’entreprise en cas de soupçon de fraude est bonne mais insuffisante. Par ailleurs, les médecins n’ont pas à remplacer les managers, s’agace Sophie de Menthon.


La dissuasion à travailler prend inconsciemment de l’ampleur. Sous prétexte de l’accroissement des arrêts maladie, les médecins vont bientôt avoir le droit de gérer le mode de travail des salariés. Ainsi, face à un patient qui demande un arrêt maladie, alors que le médecin devrait davantage hésiter à le prescrire, que va-t-on faire ? Mais c’est bien sûr ! On va inciter le patient à travailler tranquillement de chez lui, avec l’accord de son supérieur, qui pourra difficilement refuser…

Salariat, santé et « vivre-ensemble »

La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a ainsi confirmé devant l’Assemblée que « l’exécutif » s’apprête à annoncer des mesures pour « contenir » la hausse des arrêts maladie. Ainsi, le salarié fatigué, un peu las, manquant de motivation, souffrant d’une petite douleur au dos ou d’une allergie printanière, n’aurait plus besoin de se rendre dans son entreprise et, depuis chez lui, exécuterait les tâches qui lui incombent. Cela peut paraître inoffensif et salutaire ; c’est au contraire grave. C’est, encore une fois, s’immiscer dans le dialogue patrons/salariés à un moment où de nombreux chefs d’entreprise alertent sur les dangers du télétravail, du manque de cohésion d’équipe et de l’efficacité du travail effectué. L’attachement à l’entreprise est aussi inhérent à ce lieu de regroupement qu’est l’entreprise : un terreau pour l’imagination collective, un état d’esprit, une attention à l’autre — le fameux « vivre ensemble » que l’on nous vante toute la journée.

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Si le patient est suffisamment en forme pour exécuter le travail qui lui est confié, ce n’est pas au médecin de décider d’où il doit l’effectuer. Quant à l’éternelle question du transport — qui, il y a moins d’une semaine, générait une injonction politique de rester chez soi pour ne pas gaspiller l’essence — voilà aujourd’hui qu’elle justifie une ordonnance de télétravail ! Parlez-en aux agriculteurs, aux infirmières, aux commerçants, aux jardiniers, aux manutentionnaires, aux chauffeurs de taxi, aux livreurs, etc.

Le dialogue sur le mode de travail doit être strictement un dialogue entre l’entrepreneur et son salarié. En toute circonstance, à chacun de faire valoir ses arguments. Grâce au ciel, la médecine du travail n’a pas encore été mêlée à cela. Il faut dire que, bien que l’entreprise paie une visite médicale annuelle pour chaque salarié, celui-ci n’a droit qu’à une visite tous les trois ans. Je vous assure que c’est vrai !

Les initiatives se multiplient contre les entrepreneurs

Quand le monde politique comprendra-t-il enfin que les entrepreneurs et leurs équipes sont mieux placés que lui pour tout ce qui relève du concret, de la vie quotidienne du travail et des relations humaines ? Les entrepreneurs sont de plus en plus révoltés et inquiets, car rien ne change pour simplifier les choses, tandis que les initiatives malencontreuses se multiplient.

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Inutile d’accuser une génération de ne plus vouloir travailler ; accusons plutôt ceux qui les biberonnent au chômage dès la sortie d’une alternance, qui font tout pour accumuler les jours fériés, qui leur expliquent qu’on peut aussi bien travailler de chez soi (première chose que certains demandent lorsqu’ils sont recrutés !) et qui accusent les chefs d’entreprise de ne pas les payer assez. Cela donne une génération abusée et désabusée, qui pense à sa retraite au lieu de manifester pour que leurs aînés travaillent plus longtemps afin qu’eux-mêmes aient droit à une retraite… ! Et qui peut imaginer qu’en les préservant du travail, ils vont gagner plus ?

Le gouvernement va vraiment finir par mettre la France entière psychologiquement en arrêt de travail ! C’est pourquoi il faut absolument rapprocher les élus du monde du travail. Il est indispensable que ceux-ci soient astreints, chaque année, à deux jours d’immersion en entreprise. L’Assemblée les éloigne aussi de la réalité !

Lyrique: L’hypnose Philip Glass ne prend pas

Satyagraha ou l’art de ne rien raconter avec beaucoup de sérieux pendant plus de trois heures. A l’Opéra-Garnier, Gandhi s’est perdu dans les limbes du concept, regrette notre critique.


Au tomber de rideau, sur le plateau du Palais Garnier, un vieillard chenu, costume gris perle, chemise blanche, chaussures noires, s’aligne dans la haie très fournie formée par les solistes, chœurs, danseurs de Satyagraha, dont la ‘’première’’ vient de s’achever. Il est onze heures du soir ; le public s’est dressé comme un seul homme pour ovationner debout Philip Glass, à l’issue de trois heures et demie de spectacle, suivi par l’assemblée dans un silence religieux. Pionnier (avec Steve Reich, Terry Riley, John Adams, etc.) puis pontife de la musique dite minimaliste, le prolifique compositeur américain reste essentiellement, pour beaucoup, l’auteur d’Einstein on the Beach, créé en 1976 dans une mise en scène mythique de Bob Wilson, – opus magnus qui aura propulsé Philip Glass au rang de star mondiale.  C’est donc une salle en délire qui accueillait, vendredi dernier, le grand prêtre aujourd’hui âgé de 89 ans, pour cette représentation inaugurale de l’opéra Satyagraha.  

Scénographie abstraite

Satyagraha ?  Littéralement, en sanskrit, « force de la vérité ». Tel fut le nom donné au mouvement que dirigea le jeune Gandhi en Afrique du Sud, avant que n’éclate la Grande Guerre. Il fournit le titre du présent ouvrage lyrique, créé en 1980 à Rotterdam, sur un livret de l’artiste et performeuse Constance De Jong, compatriote de Philip Glass. Opéra en trois actes, Satyagraha se donne pour le second volet de la trilogie entamée avec Einstein on the Beach, et que viendra clore Akhanaten en 1984, opéra inspiré, celui-ci, par la vie spirituelle du pharaon Akhenaton.

Il aura donc fallu attendre ce printemps 2026 pour que Satyagraha intègre le répertoire de l’Opéra de Paris – nouvelle production mise en scène et chorégraphiée par le duo Bobbi Jene Smith/Or Schraiber, sous la direction du chef allemand Ingo Metzmacher, lequel, comme l’on sait, fut longtemps aux commandes du Staatoper de Hambourg…

Opéra, oratorio, ou ballet ? Pas d’intrigue, pas de « dramaturgie » au sens classique du terme dans cet opus tiré de la Baghavad-Gita hindoue. D’autant que la présente production a fait choix de ne délivrer aucun patronyme aux « personnages », ceux-ci n’étant jamais désignés autrement que par leurs tessitures : contre-ténor, ténor, soprano, mezzo, baryton… Figures et voix d’un discours d’autant plus versé dans l’abstraction que la présente scénographie congédie délibérément toute référence explicite à l’hindouisme et au héraut de la non-violence assassiné en 1948.

Le cadre de scène ? Une architecture dépouillée, de pierre ocre, en forme de boîte – vraisemblablement, une salle de répétition d’art dramatique – dont le fond s’ouvre sur un portique noyé dans une insondable obscurité, fumante à l’occasion. Les deux parois latérales du volume supportent l’une et l’autre, à mi-hauteur, une coursive fermée par un simple garde-corps fait de tubes peints en jaune. Celle de droite réunit, présences constantes et muettes, un Gandhi vêtu de son dhoti traditionnel et flanqué, semble-t-il, de trois silhouettes mâles figurant, s’il faut en croire leurs costumes respectifs, les trois religions du Livre.

Chorégraphie omniprésente

Une étoffe musicale à l’amplitude tendanciellement boursouflée, –  mais privée de toute moirure, hélas, sous la baguette de Mezmacher – va se déployer, s’étager dans une alternance continue entre, d’une part, la polyphonie orchestrale où cordes et orgue électrique conjuguent leurs sonorités, et d’autre part un chœur à l’effectif imposant, qui se partagera le plateau avec les solistes, et surtout avec les danseurs, la chorégraphie se faisant omniprésente au point de phagocyter presque entièrement l’interminable troisième acte… Signés Wojciech Dziedzig, les costumes renvoient vaguement au temps de l’après Seconde Guerre mondiale, mariant de chauds coloris esthétiquement avantageux, certes, sinon qu’échappe à toute compréhension le sens exact des pugilats et autres corps-à-corps où s’ébattent et s’affrontent ces troupes casquées, un moment harnachées de longs manteaux pourpres, ou ces duellistes improbables, dans des tableaux successifs qui semblent moins s’agencer pour illustrer la claire progression d’un récit identifiable et captivant comme tel, que se disposer comme une suite poétique d’images férocement désincarnées.

Il n’en va pas différemment de la distribution vocale. Le rôle-titre est assumé ici par un chanteur bien à la peine, décidément, pour tenir la rampe jusqu’au bout, la partition – écrite au départ pour un ténor !  – opposant à sa tessiture d’insurmontables difficultés : le talent méritoire du contre-ténor américain Anthony Roth Costanzo ne suffit pas à pallier l’écueil d’un contre-emploi qui le fige d’un bout à l’autre du spectacle dans une raideur laborieuse. La salle pourtant ne lui tient pas rancune de ces faiblesses – qui le noiera sous les bravos ! Il est vrai que le spectacle affichant complet jusqu’au 3 mai, la partie est pour ainsi dire gagnée d’avance. Aux côtés du ténor écossais Nicky Spence, retenons toutefois, parmi les chanteurs, la magnifique performance vocale autant que scénique du baryton Davone Tines, alliant au moelleux de son timbre une puissance de projection sans faille. Dans l’expression de cette écriture vocale si redoutablement répétitive, accordons également un magnétisme certain à la mezzo gabonaise Adriana Bignani Lesca, ainsi qu’aux deux sopranos, Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen. Et de cette chorégraphie de groupe assez aride et peu déliée, extrayons l’attendrissant duo juvénile Lorrin Brubaker et Mermoz Melchior, et l’étonnant Adrien Ouaki.

Anthony Roth Costanzo

Le triomphe fait à ce Satyagraha si peu littéral et d’inspiration évanescente laisse dubitatif. Cela tient sans doute à ce que la musique immersive de Glass, « iconique » depuis des lustres, demeure globalement d’accès facile à l’oreille, pourvu qu’on s’abandonne sans résistance à son hypnose. A l’heure de l’IA, ce genre de partition peut idéalement se décliner au kilomètre…           

Satyagraha. Opéra en trois actes de Philip Glass (1980). Avec Anthony Roth Costanzo, Ilanah Lobel-Torres, Davone Tines, Adriana Bignagni Lesca, Olivia Boen, Deepa Johnny, Amin Ahangaran, Nicky Spence, Nicolas Cavallier. Direction : Ingo Metzmacher. Mise en scène : Bobbi Jene Smith, Or Schraiber. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h20

Opéra Garnier, les 14,16,21,24,30 avril à 19h30 ; les 26 avril et 3 mai à 14h30.

Villepin: la paix ou le refus du réel

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S’il n’est pas encore officiellement candidat, Dominique de Villepin ne cache plus ses intentions élyséennes. Vendredi, à Caen, au forum «Normandie pour la paix», l’ancien Premier ministre de 72 ans, connu pour avoir porté en 2003 le non de la France à l’ONU à la guerre en Irak, a refait son numéro de diplomate chevronné grand défenseur du « droit international ». Mais il ne fait que dessiner une paix qui ne dérange personne et ne sert à rien.


Il est des voix qui s’élèvent avec une gravité étudiée, une lenteur calculée, une solennité presque sacerdotale, et qui pourtant ne disent plus rien du monde. Celle de Dominique de Villepin appartient désormais à cette catégorie : une voix qui parle encore, mais qui ne voit plus. Car ce qui s’y joue n’est pas seulement une défense de la paix. C’est une posture. Une position tenue dans le théâtre des nations, où l’on continue d’incarner une certaine idée de la diplomatie, de la grandeur, de la France — mais où, sous le vernis de la hauteur, se mêlent des fidélités anciennes, des réflexes de puissance, des intérêts aussi, moins avouables, moins visibles, mais bien présents. Il n’est jamais indifférent de parler de paix depuis un lieu d’influence, ni de s’opposer à la guerre lorsque cela permet de maintenir une position, une image, une autorité symbolique.

Blanche colombe

La parole n’est jamais pure. Et celle-ci ne l’est pas davantage.

Elle s’agite, elle s’enfle, elle dramatise, comme si l’intensité du ton pouvait compenser la perte de prise sur le réel. Elle invoque la paix comme un absolu, mais cet absolu sonne creux, parce qu’il n’affronte pas ce qui le contredit. Il ne s’agit plus de comprendre, mais d’empêcher. Empêcher de voir. Empêcher de nommer. Empêcher de penser.

Car ce qui dérange dans le monde actuel, ce n’est pas seulement la guerre. C’est qu’elle ne ressemble plus à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Elle n’est pas une faute isolée, une dérive passagère, un accident que l’on pourrait corriger. Elle est là, enracinée, ramifiée, portée par des volontés qui ne se ressemblent pas, qui ne se parlent pas, qui ne se reconnaissent pas. Elle traverse le Moyen-Orient comme une ligne de fracture profonde, reliant Israël, l’Iran, le Hezbollah, le Hamas — non comme des acteurs interchangeables, mais comme des pôles d’une conflictualité qui ne se laisse pas réduire.

Et face à cela, le discours européen tremble. Il hésite entre condamnation et dénégation.

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D’un côté, il désigne — Donald Trump, Benjamin Netanyahu — figures devenues nécessaires pour donner un visage à ce qui échappe. De l’autre, il s’efforce de maintenir une cohérence morale, de rappeler le droit, d’invoquer la paix, comme si le rappel des principes suffisait à produire des effets.

Mais cette oscillation masque une défaillance plus profonde. Le conflit n’est plus pensé. Il est remplacé par une morale. On ne discute plus. On trie. On ne cherche plus à comprendre. On distribue. Ainsi se défait, lentement, ce qui faisait encore la dignité fragile des démocraties : la capacité à soutenir le désaccord, à habiter la contradiction, à laisser le conflit produire de la pensée. Ce qui disparaît, ce n’est pas seulement le débat. C’est la possibilité même de voir. Car certaines choses ne peuvent être vues qu’à travers le conflit. Et lorsque le conflit est interdit, c’est le réel lui-même qui devient invisible. Alors la paix est invoquée. Mais quelle paix ? Une paix sans épaisseur, sans limite, sans ennemi. Une paix qui ne dérange personne parce qu’elle ne dit rien. Une paix qui ne s’éprouve pas, qui ne se construit pas, qui ne se défend pas. Une paix de langage. Une paix d’apparence. Mais une paix morte.

Drôle de paix

Car une paix qui refuse de voir ce qui la menace est déjà compromise. Une paix qui ne distingue plus entre ce qui peut être discuté et ce qui doit être affronté se dissout dans l’impuissance. Une paix qui se contente d’exister dans les mots disparaît dans les faits. Et c’est là que le tragique revient.

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Non pas comme une catastrophe soudaine, mais comme une lente remontée du réel, comme une pression que rien ne parvient plus à contenir. Le tragique, c’est ce moment où il faut choisir, non entre le bien et le mal, mais entre des formes incompatibles du monde. Ce moment où la pureté n’est plus possible, où la décision engage, où toute position a un coût.

C’est cela que certains refusent. Parce que cela oblige à sortir du rôle. À quitter la posture. À renoncer à l’image de soi. À accepter que la paix ne soit pas un refuge, mais une exigence. Et qu’elle ne puisse exister sans conditions. Ces conditions sont dures. Elles supposent de voir ce que l’on ne veut pas voir. De nommer ce que l’on préférerait taire. De reconnaître que tout ne se vaut pas, que tout ne se négocie pas, que tout ne se répare pas. Elles supposent surtout de retrouver le courage du conflit. Non comme une fin. Mais comme un passage. Comme ce qui empêche la violence de devenir absolue. Comme ce qui permet encore, parfois, de contenir ce qui menace de tout emporter.

Car une civilisation qui ne sait plus cela ne devient pas pacifique. Elle devient vulnérable. Et dans cette vulnérabilité, elle s’abandonne. Non à la paix. Mais à ce qui la détruit.

La société malade

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Pourquoi Copé se discrédite en injuriant les populistes

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Dans un livre, Jean-François Copé accuse les populistes de « trahir le peuple ». Original ! Le maire de Meaux affirme par ailleurs qu’il craint plus l’intelligence artificielle que l’islamisation de la France.


Jean-François Copé (LR) illustre, jusque dans sa désinvolture, l’échec des élites qui ont renoncé à protéger la France. « C’est trop tard ! », a-t-il lancé l’autre jour sur RTL, à propos de l’interdiction du voile islamique dans l’espace public. « Il fallait le faire il y a vingt-cinq ans ». Lui-même, reconduit à la mairie de Meaux avec 63,45% des suffrages, a accepté qu’une élue LFI exhibe ce signe politico-religieux promu par les Frères musulmans. Pour Copé, s’il y a une menace de grand remplacement, elle ne concerne que le cerveau humain confronté à l’intelligence artificielle ; c’est ce qu’il soutient dans son essai[1]. Cependant, nier la réalité dérangeante au prétexte de se démarquer du réalisme des populistes l’amènera à répéter demain: « C’est trop tard ! ». Mais la France sera alors irrémédiablement islamisée. Il écrit néanmoins : « La fermeté de la République contre l’entrisme islamiste doit être totale et partout ». Ce qui ne l’empêche pas de flatter le communautarisme qu’il dit combattre.

Philippe, Mélenchon, Copé: on porte pas le même maillot mais on joue dans la même équipe

Cette incohérence lui fait défendre la cause des « Français musulmans ». Or sa démarche électoraliste, appréciée d’Edouard Philippe, le discrédite. Son clientélisme est celui de Jean-Luc Mélenchon. Copé, qui estime débattre « avec finesse », laisse voir dans son arrogance manichéenne les limites des professionnels de la politique : ils considèrent celle-ci comme un métier au lieu de la voir comme un mandat au service des autres. Non seulement cette caste ne s’excusera jamais d’avoir bradé le pays, mais elle ne cessera d’injurier les indignés qui déplorent l’irresponsabilité de tels mandarins.

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Les auto-congratulations de Copé sont plus généralement celles d’un système incapable de se remettre d’aplomb. La sévère défaite du populiste Victor Orban, hier soir en Hongrie, acte l’essoufflement d’un homme mais non la fin du national-conservatisme construit sur la défense de nation face à une immigration invasive.

Copé, lui, est condamné à accéder toujours davantage aux revendications islamiques les plus réactionnaires, puisqu’il se flatte de « parler aux musulmans » au lieu de s’adresser à des citoyens. Certes, il est préférable d’avoir à Meaux un élu de la prétendue « droite décomplexée » plutôt qu’un mélenchoniste de la « nouvelle France » néofasciste, antisémite et racialiste. Cependant les faiblesses sont les mêmes. Or il est encore temps de résister, avec l’appui du peuple ordinaire qui reste majoritaire, à l’effacement de l’identité nationale.

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C’est Boualem Sansal qui appelle, hier dans le JDD en compagnie de Philippe de Villiers, à « libérer » la France : « Ceux qui combattent la France de l’intérieur (doivent être) déclarés ennemis et boutés du pays ». Copé s’interdit un tel courage. Sa haine des populistes, qu’il compare à des charlatans, est proportionnelle à ses accommodements « raisonnables » avec l’islam. Ses injures le rapprochent là encore de Mélenchon quand le leader LFI traite de fascistes ses contradicteurs. 

« Les populistes n’ont pas vocation à résoudre les crises mais à s’y installer confortablement », assène Copé. Or ce sont les populistes, c’est-à-dire ceux qui refusent de voir mourir la France, qui sont au cœur de la Révolution des oubliés[2]. Ces derniers savent sur qui ils ne pourront jamais compter pour en finir avec les fossoyeurs de la nation.

La révolution des oubliés

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Quand les populistes trahissent le peuple

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[1] Quand les populistes trahissent le peuple, Plon

[2] De l’auteur, La Révolution des oubliés, Fayard

L’accusation de racisme systémique, un outil de domination au service d’émanations politiques du Sud global en Occident

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Les lectures actuelles du racisme en France imposent une vision réductrice et idéologique, qui remplace l’universalisme républicain et la responsabilité individuelle par une logique de groupes, de culpabilité collective et de confrontations identitaires. En parlant de « racisés », la France insoumise a récupéré un néologisme utilisé en sciences sociales pour fracturer la société et faire monter la tension politique. De loin, les puissances du Sud global hostiles à l’Occident peuvent observer cela avec délice.


Il ne s’agit plus seulement de décrire une réalité sociale, mais d’imposer une grille de lecture. Une grille totale, englobante, qui ne laisse aucune zone neutre, aucun espace de retrait. L’accusation de racisme systémique ne vient pas éclairer le réel: elle le reconfigure, elle le redéfinit, elle l’enferme dans une interprétation unique. Selon cette logique, la société française — ses institutions, ses lois, ses mœurs, sa culture — ne serait pas simplement traversée par des tensions ou des injustices, mais fondamentalement structurée par le racisme. Ce ne serait pas une dérive, mais une essence. Mais une telle affirmation repose, à mes yeux, sur une falsification du réel historique. Car les lois et les institutions françaises ne se sont pas construites pour organiser une concurrence entre groupes ethniques. Elles ont été pensées à une époque où cette grille de lecture n’existait pas, où la société ne se concevait pas comme une juxtaposition de communautés ethnico-religieuses en tension.

Elles s’adressaient à des citoyens, non à des « races ». À des individus, non à des blocs. Quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs opinions, ils étaient appelés à entrer dans un cadre commun, fondé sur l’universalité du droit. Relire ces fondations à travers une lecture racialisée contemporaine, c’est projeter sur le passé des catégories qui lui étaient étrangères. C’est transformer un impensé en intention.

La culpabilité exclusive de l’homme occidental

Mais il y a plus fondamental encore. Le racisme n’est pas la propriété d’un peuple. Il traverse toutes les sociétés humaines. Il est une tentation universelle, non un monopole occidental. Et pourtant, ce qui est présenté comme une critique des structures opère un déplacement décisif : ce ne sont plus seulement des mécanismes qui sont visés, ce sont des hommes. Et ces hommes sont désignés — les Blancs — assignés à une culpabilité diffuse, permanente, indiscutable.

On ne juge plus des actes, mais des appartenances.

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Dans ce cadre, l’homme issu de la culture occidentale cesse d’être un individu pour devenir une catégorie morale. Il est reconstruit comme un problème en soi.

Mais ce mouvement ne se déploie pas seul. Il trouve des relais, parfois inattendus, au sein même d’une partie de la gauche française. Une gauche historiquement issue du marxisme, qui a déplacé la lutte des classes vers une lutte des identités. Elle participe désormais à une entreprise de déconstruction qui ne vise plus seulement les rapports de domination, mais les fondements mêmes de la civilisation française. Ce phénomène n’est pas sans rappeler certaines phases de radicalisation de notre histoire. À partir de 1793, la Révolution française a connu une logique d’effacement : changement de calendrier, destruction des symboles, volonté de rupture totale. Il ne s’agissait plus de réformer, mais de faire table rase. Aujourd’hui, sous des formes différentes, une même tentation réapparaît : remise en cause de l’universalisme, suspicion envers la loi de 1905, fragmentation du cadre commun. Ainsi se noue une alliance de fait entre une partie de cette gauche et les mouvements décoloniaux ou indigénistes.

Cette logique apparaît de manière explicite dans certains discours militants contemporains. Chez Houria Bouteldja, notamment, la notion de « blanchité » est mobilisée comme une catégorie centrale, présentée comme un système de domination qu’il conviendrait de combattre. Dans un entretien accordé à la revue Vacarme en 2015, elle affirme : « Les indigènes ont su créer un rapport de force pour endiguer la blanchité et je pense qu’il faut savoir le respecter. » Endiguer, c’est contenir, freiner, empêcher une progression. Nous ne sommes plus dans l’analyse, mais dans le rapport de force.

Cette logique s’étend jusqu’aux choix les plus intimes. Le mariage devient un acte politique. Le métissage est suspect. La fidélité au groupe devient une norme implicite.

Le mot « racisé » repris par les politiques de gauche

Un autre terme, désormais largement diffusé dans le débat public, mérite d’être interrogé : celui de « racisé ». Le mot, en apparence descriptif, opère en réalité une assignation. Il enferme l’individu dans une identité construite à partir du regard racial. Être « racisé », ce n’est plus seulement subir une discrimination : c’est être défini en permanence par son appartenance supposée à un groupe. Au fond, ce basculement introduit une transformation majeure : le passage de la responsabilité individuelle à la responsabilité collective. L’individu n’est plus jugé pour ses actes, mais pour son appartenance. Il devient comptable d’une histoire, redevable d’une loyauté. Cette logique est parfois explicitement revendiquée. Dans Les Blancs, les Juifs et nous, Houria Bouteldja écrit: « J’appartiens à ma famille, à mon clan, à ma race, à l’Algérie, à l’islam ». Tout est dit. L’individu disparaît derrière le groupe.

Ainsi réapparaît une logique de type clanique, en rupture avec l’idéal républicain. Un autre élément vient renforcer ce trouble : la manière dont le débat public s’est peu à peu structuré autour du soupçon. Il suffit aujourd’hui d’exprimer une critique de l’immigration pour être immédiatement disqualifié. Le glissement est devenu automatique : de la critique à l’intention supposée. Mais dès lors, pourquoi ce procédé ne pourrait-il pas être interrogé ? Car enfin, nous savons où peut mener la diabolisation systématique d’un groupe. Et dans le même temps, une autre réalité s’impose. Des propos d’une violence explicite peuvent être tenus — appeler à « tuer du Blanc » — sans être toujours reconnus comme racistes.

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C’est là que se révèle une contradiction profonde. Une telle redéfinition ne se contente pas de troubler le débat : elle en modifie les règles. Elle transforme une exigence morale — lutter contre le racisme — en instrument d’assignation et de domination, au service d’un agenda idéologique poursuivant, sous d’autres formes, une logique de décolonisation sur le sol français.

On objectera que ces grilles de lecture s’inscrivent dans l’héritage de la colonisation. Mais réduire l’histoire à ce seul moment relève d’un raccourci commode. Les relations entre l’Europe et le monde musulman s’inscrivent dans une temporalité longue, faite d’affrontements, de conquêtes et de rapports de force réciproques. Faire commencer cette histoire en 1830, c’est déjà en proposer une lecture orientée.

Ainsi, ce qui se présente aujourd’hui comme un discours critique interne à l’Occident apparaît aussi, en partie, comme l’importation de schémas élaborés dans un rapport historique de confrontation. Et c’est peut-être là l’un des angles morts du débat : le fait que certaines catégories utilisées pour analyser la société française ne sont pas seulement des outils intellectuels, mais aussi les héritières de conflits politiques et civilisationnels plus larges.

Un coupable presque parfait

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La Révolution racialiste: et autres virus idéologiques

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Le populisme 2.0?

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Le capitalisme contemporain et la révolution numérique marquent l’aboutissement d’une rationalité occidentale où l’abstraction de la valeur aliène le peuple et rend le pouvoir politique totalement impersonnel. Seuls un sursaut métapolitique radical et une « transvaluation nietzschéenne des valeurs » visant à réorganiser le réel au-delà des structures marchandes et technologiques actuelles pourraient contrer cet effacement de la réalité sensible, estime cette analyse.


« Un spectre hante l’Europe : le populisme », s’amuse Marcel Gauchet en une de Causeur ce mois-ci. En reprenant la phrase célèbre du Manifeste du Parti communiste de Marx, le philosophe donne au populisme actuel une tournure marxiste. Mais, dans son ouvrage sur Marx, le philosophe Michel Henry rappelait que « le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx ». C’est toujours un retour à Marx. Oui, mais lequel ? Marx, certes, faisait une analyse du Capital dans laquelle il voyait une structure de la société divisée en deux — prolétaires et bourgeois. Mais la spécificité de son analyse ne repose pas sur la lutte des classes — qui est une analyse éminemment marxiste — mais bien sur ce qu’est le Capital comme nouveau mode spécifique de production. Le Capital est apparu en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle, notamment dans les usines de Manchester, et ce sont les Anglais qui ont expérimenté d’abord l’arrivée de ce bouleversement majeur : la Révolution industrielle. Engels, lui, dont le père était propriétaire d ‘une usine de textile, avait d’ailleurs écrit dès 1845 La situation de la classe laborieuse en Angleterre pour montrer les conditions de vie inhumaines dans lesquelles la classe ouvrière naissante vivait. Car cette classe ouvrière, de prime abord, n’existait pas. Elle fut rendue possible en Angleterre grâce à l’assouplissement de la loi sur la domiciliation de 1662 — pour ne pas parler du mouvement des enclosures ou du Black Act de 1723 sur les forêts et le bois — qui consistait, pas à pas, à donner à l’Angleterre les capacités d’un marché du travail libre pour faire tourner à plein régime les machines qui commençaient à se déployer. Voilà pourquoi d’ailleurs une contre-loi, celle de Speenhamland, en 1795, eut pour but d’empêcher la population rurale de rejoindre les centres urbains afin que les propriétaires terriens puissent conserver leur main-d’œuvre en leur assurant un revenu minimum — avec tous les effets pervers de cette loi. Ce n’est véritablement qu’en 1834 que le marché du travail en Angleterre a pu émerger. Dans le même mouvement, en Angleterre, s’organise bien entendu une forme de résistance à ces mouvements. Le plus connu sera celui de R. Owen, socialiste utopiste anglais, qui déploya dans le New Lanark une sorte d’immense contre-société coopérative, contre-exemple à la logique du libéralisme en cours. On n’oubliera pas d’ailleurs d’y ajouter que Jeremy Bentham, libéral, y fut son associé, théoricien du Panoptique, ou comment rentabiliser au mieux le travail des prisonniers grâce à un système de surveillance globale.

Dès lors, Marx a eu le génie de voir, au-delà du bouleversement social qu’il opère, que le capitalisme est avant tout un système fondé sur la réalisation du projet philosophique de la Grèce classique : le projet philosophique de la rationalité occidentale inauguré par Socrate et repris par Platon. Ce projet, que l’on peut définir par Raison = vertu = Bonheur, consistait à placer le monde intelligible comme fondateur du monde sensible. Ou, pour le dire autrement, à considérer que l’Idée fondait et formait la réalité — le fameux Démiurge. Or Marx constate — car il est un très grand lecteur de Hegel, qui lui voit justement l’avènement de la réalisation de la philosophie sur terre comme une théodicée — que le capitalisme est justement l’avènement du projet occidental: « La raison a toujours existé, pas toujours de manière raisonnable », et voilà pourquoi il voyait que le capitalisme était d’abord et avant tout une inversion entre le Sujet et son Objet : « le produisant est posé à titre de produit de son produit », disait-il en 1843 dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel.

Ainsi, il faut bien comprendre que ce qu’on nomme Idéologie — l’ouvrage de Marx s’intitule L’Idéologie allemande en 1845 —  décrit aussi le règne idéocratique sur terre qui se réalise avec le capitalisme, incarnation du projet occidental. La philosophie s’est réalisée. Cette inversion entre le producteur et le produit de la production (le Sujet et l’Objet) se définit par Marx comme « autonomisation de la valeur », à savoir que la production elle-même est d’abord et toujours constamment reconduite à l’aune de la valeur. Or la valeur, c’est une idée, une abstraction qui sert lors des échanges et qui s’est autonomisée en devenant un sujet autonome qui s’impose comme pouvoir sur la réalité. Dès lors, lorsque Marx disait qu’« un spectre hante l’Europe : celui du communisme », c’est surtout pour montrer que le capitalisme, opérant un bouleversement des moyens de production, conduirait à une réappropriation de celles-ci par la communauté elle-même. Dès lors, le « spectre » et le « communisme », c’est la croyance que le Capital produit les conditions de la récupération de l’essence aliénée de la communauté — son identité et son élan vital.

Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? Le peuple actuellement ne semble plus posséder cette force révolutionnaire capable de reprendre le pouvoir sur l’abstraction même si les contestations prennent de l’ampleur. Même les mouvements populaires — les People’s Party aux États-Unis et les Narodniki en Russie — originaires, qui avaient un ancrage agraire et une plus grande autonomie, n’ont pas réussi à les renverser ni à organiser une contre-société au modèle libéral. Aujourd’hui, la difficulté supplémentaire est que le peuple est désormais devant les écrans. Mais « le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominé par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophie la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif » précisait Guy Debord dans La société du spectacle. Le peuple trouve aujourd’hui dans l’usage des réseaux des moyens de réconfort, d’affirmation, d’estime de soi, de déversement aussi d’une colère légitime. Le réseau fait office de défouloir, et l’imaginaire collectif des classes populaires est gangréné de plus en plus par les idées du monde numérique qui informe, transforme et est capable d’orienter la colère à des fins utilitaires et marchandes. C’est un pouvoir cybernétique de détournement et de reformatage d’une Idée numérique dans la réalité sensible et concrète. Le peuple l’est ainsi de moins en moins puisque son unité culturelle ne se fait plus à travers la culture commune mais à travers le partage d’images numériques : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (Debord). En 1983, dans son texte célèbre, L’Occident kidnappé, Milan Kundera est frappé par la passivité de l’Europe de l’Ouest face aux interventions militaires soviétiques de l’Europe de l’Est. Il écrivait : « L ‘Europe ne ressent plus son unité comme unité culturelle ».  Analyse similaire à celle, en 1975, de Pier Paolo Pasolini dans ses Lettres luthériennes à propos de la disparition de la culture populaire italienne face à l’arrivée du consumérisme. Cela veut dire que ce qui fonde l’unité populaire — coutumes, bon sens, vie commune, langue, sentiment d’appartenance, socialité primaire — s’efface aujourd’hui de plus en plus face à l’avènement d’une société numérique où ce qui domine n’est plus le lieu mais la zone ; n’est plus la ville ou le village mais l’espace urbain ; n’est plus l’ancrage mais le décrochage technologique. Ernest Renan, dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ? en 1882, expliquait que la nation était « un plébiscite de tous les jours » et voyait alors la confédération européenne remplacer le creuset national et local.

Or cette confédération européenne est arrivée: l’Union européenne. En 1939, F. Hayek, l’un des penseurs du néolibéralisme — la fameuse société du Mont-Pèlerin — publie un texte qui s’intitule Conditions économiques d’un fédéralisme interétatique, où il explique point par point ce que devra être l’Union européenne, à savoir une zone de libre-échange impersonnelle dans laquelle l’unique but serait la paix commerciale. Or ce mouvement impersonnel, c’est le mouvement du capital lui-même, qui efface le sujet de la réalité — le pouvoir décisionnaire humain — pour le confier à des automates rationnels — aujourd’hui les agents conversationnels de l’IA notamment, et tout ce qui s’ensuivra fort bientôt.

Que s’est-il donc passé ? Il y a eu, surtout depuis la Révolution industrielle, un mouvement qui consiste à rendre de plus en plus impersonnelle la forme du pouvoir, c’est-à-dire à transférer la puissance sociale dans des organes abstraits sur lesquels les hommes n’auraient plus aucune prise. Voilà pourquoi on peut voir ce qui nous arrive depuis deux siècles comme l’inversion du politique par l’économique, et la victoire du règne de l’abstraction autonomisée sur la réalité sensible. Ainsi, lorsque Marcel Gauchet parle du spectre du populisme, il oublie de mentionner que le populisme peut surgir comme un populisme connecté, et ainsi il est fort probable que celui-ci ne se manifeste pas comme force de renversement, mais bien au contraire comme forme de liquidation de ce qui fut et de l’instauration de la société du capitalisme algorithmique en cours.

Regardons le détroit d’Ormuz. Un blocage de 20% du pétrole mondial entraîne immédiatement une hausse des prix à la pompe. Que vont demander les gens, tout naturellement ? Des aides de l’État. Que va demander l’État ? De nouveaux emprunts ? Que va demander le marché ? Des hausses des taux obligataires ? Que vont alors demander les marchés aux prochaines élections ? « I want my money back ». Et c’est alors qu’au sein de l’État lui-même sont présentes deux formes de constitutions, selon l’analyse brillante du sociologue allemand W. Streeck dans son ouvrage Entre globalisme et démocratie : il y a d’un côté la constitution du peuple, celle qui fait des exigences vitales ; et de l’autre la constitution du marché, qui fait des exigences marchandes. Or, étant donné le niveau d’endettement généralisé des États, et étant donné l’interdépendance économique des nations mondiales à cause de la globalisation des échanges, les gouvernements suivront nécessairement la constitution du marché, sous peine de voir leurs OAT — les taux à 10 ans — augmenter.

Dès lors, quelle est la puissance du peuple dans tout cela ? Comment le peuple pourra-t-il de nouveau faire valoir son droit à l’existence quand il est doublement remplacé, à la fois par la puissance migratoire de recomposition et en même temps par la puissance technologique de déterritorialisation ? C’est un double remplacement et effacement en cours, et qui ne pourra s’arrêter que si, justement, nous regardons la réalité comme « un fait social total » (Mauss) et cessons de la fragmenter en rubriques journalistiques. Cela veut dire que notre réponse n’est pas d’abord politique, elle est métapolitique ; elle se situe au niveau psychologique, physiologique, corporel et s’empare de tous les phénomènes contemporains qu’elle rassemble dans une unité de compréhension. Surtout, elle implique aussi d’envisager une lecture de notre histoire qui ne soit ni nostalgique ni progressiste. Quelles sont les croyances et les vérités au sein de notre corps — notre mémoire, notre crypte, notre héritage — qui ont produit une réalité comme la nôtre ? Où puiser les ressources d’un renversement ? Travail de géologue de l’Histoire. Or, comme nous ne nous interrogeons pas sur cet héritage et le prenons comme allant de soi ou, au pire, le considérons comme inutile, nous ne comprenons pas qu’il va falloir aussi s’interroger sur d’autres formes d’organisations sociales et humaines qui ne soient plus celles dans lesquelles nous vivons : « une renaissance, sous une forme supérieure, d’un type social archaïque » (Marx). Voilà pourquoi le sauvetage n’aura lieu que lorsque se mettra en place une « transvaluation de toutes les valeurs » (Nietzsche). Sinon, tous les partis qui font le lit de l’époque contemporaine — à droite comme à gauche d’ailleurs — ont encore de beaux jours devant eux, à savoir la poursuite d’un nihilisme mortifère conduisant à la mort totale de la civilisation occidentale et à un déchaînement d’une colère transformée en ressentiment.

Par conséquent, le peuple, dans sa dimension de renversement de la réalité actuelle, n’est viable que s’il renverse aussi les présupposés fatigués et épuisés qui le constituent: consensus, compromis, réforme, changement de présidence, hausse ou baisse de salaire… Ces modalités légitimes de soulèvement, qui répondent à des impératifs du quotidien, devront prendre la forme plus large d’une réorganisation totale et radicale du champ du réel. Il s’agit à présent de savoir comment récupérer le pouvoir réel, et comment alors réellement agir: cela implique alors l’arbitraire, la force, la mort et le combat, mais aussi l’abandon de croyances éternelles grâce à l’avènement de nouvelles forces et formes politiques représentatives de l’ampleur des phénomènes du monde contemporain. Nietzsche, en épigraphe d’Aurore, écrivait : « il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ».

Or, dans nos sociétés européennes féminisées, épuisées et pacifiées, le voulons-nous ? Voulons-nous notre mort lente et silencieuse, une morphine du quotidien, ou voulons-nous recréer, voulons-nous un autre « nœud divin qui noue les choses entre elles » pour reprendre le mot de Saint-Exupéry dans son roman Citadelle ? Seul l’avenir le dira…

Une tragédie nocturne magistrale

Le Cri des gardes, réalisé par la cinéaste Claire Denis et sorti le 8 avril en salles, est une tragédie africaine d’une puissance singulière. L’adaptation cinématographique de la pièce Combat de nègre et de chiens associe fidélité au texte et mise en scène prodigieuse.


© Les Films du Losange

Claire Denis, l’une des grandes cinéastes françaises, a tourné au Sénégal en 2025 Le Cri des gardes, une fiction franco-sénégalaise adaptée de la pièce de théâtre Combat de nègre et de chiens, écrite en 1979 par Bernard-Marie Koltès et mise en scène au Théâtre des Amandiers en 1983 par Patrice Chéreau. Il est en salles depuis mercredi dernier. Autant le dire tout de suite: c’est une totale réussite, un chef-d’œuvre, une tragédie classique cruelle où désir de justice, violence physique et morale, ambivalences et ambiguïtés des rapports et poésie se mélangent ingénieusement.

Une promesse tenue après 35 ans

Peu avant le décès du Sida en 1989 de l’écrivain et metteur en scène de théâtre Bernard-Marie Koltès, ami du comédien Isaach de Bankolé, acteur du premier film de Claire Denis, Chocolat (1988), la cinéaste avait fait la promesse au comédien d’adapter Combat de nègre et de chiens. Trente-cinq ans plus tard, la cinéaste a tenu cette promesse, car l’idée ne l’a jamais quittée de faire un film de la pièce, située en Afrique de l’Ouest sur un chantier de travaux publics dirigé par deux expatriés français blancs.

Claire Denis est la cinéaste parfaitement légitime pour réaliser ce projet, ayant tourné plusieurs films en Afrique — Chocolat (1988), Beau Travail (1999), White Material (2010) — pays où elle a grandi et passé son enfance. De surcroît, le sujet de la pièce, très marqué par la solitude et la violence de deux hommes blancs perdus, Horn, le chef de chantier (Matt Dillon), et Cal (Tom Blyth), très physiques, butés, s’affrontent — sûrs de leurs bons droits et rétifs à comprendre la force d’âme, la dignité et la noblesse d’un homme noir — Alboury (Isaach de Bankolé), qui vient réclamer le corps de son frère Nouofia (Brian Begnan), décédé d’un prétendu accident du travail le jour même, afin de pouvoir ramener la dépouille au plus vite à sa mère. Cette même nuit, Léone (Mia McKenna-Bruce), la jeune femme sensuelle et paumée de Horn, arrive sur le chantier, conduite par Cal qui a été la chercher à l’aéroport.

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Par la rigueur et la précision de sa mise en scène, le tranchant de son montage, ses cadres aiguisés, la beauté des lumières et des couleurs de la photographie signée par le chef-opérateur Éric Gautier, la force des sons — bruits des engins de chantier, pas des hommes sur le sol, coups échangés, mystère sonores insondables de l’Afrique et surtout le cri relayé par les gardes noirs du camp pour signaler que tout va bien — la grâce de la musique lancinante de Tindersticks, qui renforce l’angoisse tendue de la fiction, Claire Denis réussit avec Le Cri des gardes un très grand film physique et moral. La cinéaste préserve avec un grand respect le texte original de la pièce de théâtre, la texture des voix ainsi qu’une unité de lieu et de temps — excepté un trajet en voiture vers un aérodrome et de rapides flash-back — rendant le film oppressant et âpre, une tragédie classique où la violence sourde va éclater dans un univers étouffant.

Isaach de Bankolé dans le rôle d’Alboury © Les Films du Losange

Un espace clos et oppressant

L’action est condensée sur une nuit dans et autour du chantier, entouré de barbelés et de tours de guet. Claire Denis rend la matérialité concrète du lieu en filmant avec concision quelques éléments: la terre rouge, des machines de chantier, des baraquements métalliques sinistres, des barbelés, des miradors, des lampadaires blafards.

Elle filme avec sensualité des hommes noirs en communion avec la minéralité du lieu et la moiteur de la nuit. Elle capte l’élégance de la droiture morale et de la détermination sans faille d’Alboury, servi par l’impeccable interprétation d’Isaach de Bankolé, qui incarne avec force la volonté de justice. Elle saisit la beauté, l’érotisme et la faille des hommes et de la femme blanche. Des hommes blancs aux corps très physiques, rudes et sauvages, Horn et Cal – campés par Matt Dillon et Tom Blythe particulièrement remarquables – brutaux dans leurs gestes, parfaits dans leurs déplacements. Tous les acteurs sont impeccables dans leur diction du texte, très en phase avec la pièce de Bernard-Marie Koltès. Entre maîtrise et fureur, ils échangent des mots rares. Alboury et Horn se parlent avec une retenue et une politesse excessive, pleine de frustration, qui va devenir rageuse et haineuse.

La sensualité de Léone, seule femme du lieu, honorée par sa stature d’apparition très plastique et sa beauté lunaire, illumine la nuit mortifère par la couleur de sa robe, un rouge éclatant qui symbolise la violence de la tragédie.

1h49


Le mocassin de la République

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Monsieur Nostalgie fête les 80 ans du mocassin J.M. Weston conçu et fabriqué dans la manufacture de Limoges depuis 1946. De Janson de Sailly à l’Elysée, du Congo-Brazzaville à la cité des 4000, le modèle 180 fut et restera notre meilleur modèle d’intégration sociale…


Tant que des lycéens auront le puissant désir de chausser une paire de mocassins Weston, la République tiendra bon. La Vème ne vacillera pas sous les fumigènes. Nos valeurs seront sauves. Et notre drapeau flottera haut au pavillon des ministères parisiens.

Peut-être, avons-nous-là, sous les yeux, le fondement, le creuset de nos institutions que les analystes politiques ignorent car ils méconnaissent le pouvoir symbolique de la chaussure sur l’imaginaire des garçons en formation. Son pouvoir d’attraction et son onde nostalgique. Son mystère provincial et son baume à la Rastignac…

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Qu’avons-nous été capables d’endurer, de supporter, d’accomplir pour avoir l’insigne honneur de porter des « 180 » et de faire partie de ces affranchis du soulier français ? La chaussure a ses chapelles irréconciliables, des amateurs ferrailleurs qui ne jurent que par les glands américains ou les Chelsea Boots britanniques, d’autres encore vénérant exclusivement la fabrication italienne, et puis il y a le sillon national, durable, limougeaud, l’ancrage terrien, la tannerie de nos ancêtres, la montée vers la capitale, le côté Mauriac pour les odeurs de sous-bois et l’ambition d’un fils de vinaigrier qui va bientôt conquérir l’Elysée en nationalisant les banques et la chimie. François Mitterrand les achetait en taille 6 et en de multiples exemplaires. N’écoutez pas ceux qui infantilisent le mocassin Weston, qui amenuisent sa portée, le reléguant au rang des souvenirs d’écoliers ou de simple objet de transition vers l’âge adulte. Le « 180 » incarne la permanence, l’histoire longue, des bancs d’un IEP aux ors des cabinets, l’abandon de la basket informe pour la peausserie de qualité, il est un instrument d’ascension et de sédimentation de notre démocratie. Sans lui, sa présence rassurante et son chaussant douillet, car le mocassin fait corps avec votre pied, il est gangue et gant de soie, notre pays déjà accablé perdrait son dernier repère et son ultime repaire. Le « 180 » n’est pas d’un bord en particulier, il ne roule pour aucun camp précisément, il est « La » politique comme le bicorne et l’épée font l’habit de l’Académicien, il est à la fois un moyen d’accession et une forme de reconnaissance ; le mocassin met le pied à l’étrier à l’impétrant, le rêveur, le carnassier, le coquet ou le flâneur.

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Mieux qu’un programme, il donne la légitimité, l’assurance et le goût de la chose publique. Sans son maintien dans les assemblées, notre démocratie fort mal en point n’y survivrait pas. Il est encore le témoignage d’un monde où l’achat d’une paire de chaussures de luxe de construction Goodyear et nécessitant 180 prises en main « à la fabrication de ce grand classique » était chargée d’émotion et de fébrilité. Avec des Weston, on pouvait enfin commencer à échafauder une carrière, solliciter un appui, se rendre à une cérémonie officielle, se délester de sa ruralité et jouer sa carte personnelle. Le « 180 » n’est pas un dissimulateur, mais plutôt le révélateur de vos ambitions profondes. Il ne cache pas vos origines, au contraire, il vous permet de les assumer pleinement et fièrement. En Afrique, le seul continent qui aime sincèrement la chaussure pour sa dimension mystique, le mocassin est porté aux nues. On lui voue un culte féérique. Là-bas, il peut même se décliner en alligator ou en lézard, dans les teintes vertes ou bleues. Nous avons beaucoup à apprendre de cette liberté-là. Combien d’adolescents ayant économisé plus que de raison, sont venus, un jour, à Paris choisir leur première paire de « 180 » comme s’ils entraient au Panthéon ? En s’offrant des mocassins de couleur noire, bergeronnette, mélèze ou toucan, il s’insérait dans la grande fresque nationale, celle des salons littéraires, des remises de diplômes, des premières à l’Opéra et des soirs de printemps au théâtre au bras d’une actrice césarisable où vous croyez que le tout-Paris vous regarde et vous envie. Le « 180 » est la première pierre du roman français.

180 « upcycled », 2026 (C) Pauline Caranton

Les tendresses de Zanzibar

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« May B » de Maguy Marin: une heureuse résurrection

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MayB © Herve Deroo

Une pièce phare de la danse contemporaine française, plus théâtrale que chorégraphique d’ailleurs, revient sur la scène. Et sa modernité reste étonnante.


45 ans après sa création, May B, l’ouvrage sans doute le plus connu de la chorégraphe et metteur en scène Maguy Marin, a refait surface à Paris.  Et, ce n’est pas une surprise, il est toujours aussi virulent, sa forme demeure toujours aussi transgressive et moderne.

Première invitée du Théâtre national de la Danse dans le cadre de Chaillot-Expérience qui veut faire redécouvrir au public des auteurs emblématiques d’un passé proche, Maguy Marin est ainsi d’emblée, et peut-être à son corps défendant, érigée au rang d’icône de notre époque.

Quelle étrange sensation de redécouvrir une œuvre que l’on a vue à sa création à Angers en 1981. Vue et revue d’ailleurs, car Maguy Marin l’a longtemps conservée au répertoire de sa compagnie tant la demande des théâtres était forte et tant elle l’est encore aujourd’hui, puisque May B a été récemment programmée en Italie, au Portugal, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Grèce, en Tunisie, au Japon, en Chine… et partout en France. Elle s’est à juste titre imposée comme un ouvrage emblématique des deux dernières décennies du XXe siècle : ces années bien enfuies, hélas ! et qui furent parmi les plus prolifiques de l’histoire de la scène en France en voyant l’éclosion spectaculaire de chorégraphes aux talents très divers faisant de la danse contemporaine française le « produit » culturel le plus exporté dans le monde durant près de deux décennies.

Courage et détermination

Si les nombreuses productions de Maguy Marin ont été fort inégales, cette dernière n’a jamais hésité à explorer des voies nouvelles avec témérité. Aventureuse, elle ne s’est jamais répétée non plus. Et plus encore, elle a toujours défendu ses options artistiques, comme ses opinions politiques d’ailleurs, avec un courage et une détermination sans failles.

A lire aussi: Lyrique: L’hypnose Philip Glass ne prend pas

On a fait de May B un chef d’œuvre. C’est peut-être abusif. Il lui manque pour l’être un je ne sais quoi d’indéfinissable. Mais c’est assurément l’une des pièces exceptionnelles de Maguy Marin et du répertoire. Comme son audacieuse Cendrillon (1985) créée pour le Ballet de Lyon et qui a fait dix fois le tour du monde. Ou comme Umwelt (2004), dénonciation radicale de la dégradation de l’univers par l’homme et qui est probablement ce qu’elle aura fait de plus puissant, de plus ramassé, de plus abouti. May B est aussi une pièce caractéristique d’une époque où l’on osait tout avec conviction et à bien meilleur escient que bien des fausses hardiesses d’aujourd’hui.

May B © Herve Deroo

Dérisoires, lamentables, crapoteux

L’autre sujet d’admiration, c’est la qualité des interprètes actuels. Certes Maguy Marin sait repérer la nature des danseurs qui conviendront à son travail. Et Dieu sait qu’il n’est pas facile d’en trouver ! Mais tout de même ! On n’aurait pas imaginé rencontrer aujourd’hui des personnalités si solidement engagées pour incarner avec autant de mordant les figures dérisoires, lamentables, crapoteuses de May B : les acteurs-danseurs s’y révèlent remarquables, à la hauteur de leur rude tâche. Comme au temps de leurs prédécesseurs, les aventuriers du Ballet-Théâtre de l’Arche, la première compagnie de la chorégraphe. Et l’on croit retrouver fugitivement chez certains d’entre eux l’ombre des grandes figures du temps de la création : Christiane Glick, Daniel Ambash, Luna Blommfield…

Aujourd’hui, devant un public si différent de celui de naguère, moins politisé, moins idéaliste peut-être, mais engagé d’une autre façon dans la société, May B remporte toujours le même éclatant succès, même si ce n’est peut-être pas pour les mêmes raisons. Et le texte musclé lu en fin de spectacle par l’un des interprètes et appelant les spectateurs à lutter contre la barbarie, les guerres, les injustices et « la montée du fascisme », recueille les mêmes ovations qu’il aurait sans doute suscitées jadis.


Autres spectacles de Maguy Marin : Les Applaudissements ne se mangent pas. Théâtre de Chaillot, salle Gémier. Du 15 au 18 avril

Françafrique, adieu ?

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Des habitants participent à un rassemblement soutenu par le gouvernement dans la capitale malienne, Bamako, le 14 janvier 2021, pour protester contre de nouvelles sanctions économiques © Harandane Dicko/AP/SIPA

Médias tiers-mondistes, historiens décoloniaux, Etat schizophrène: François-Xavier Freland, fin connaisseur du continent, décrit dans La Grande Repentance l’auto-sabotage de la France en Afrique.


François-Xavier Freland © Editions Intervalles

Grand reporter, documentariste et écrivain, François-Xavier Freland aime l’Afrique, notamment le Mali (sur lequel il a écrit un ouvrage remarquable1) et le Sénégal où sa grand-tante fonda l’école normale d’institutrices (comme son petit neveu le raconte dans un autre de ses livres si émouvants2).  Mais comme il le dit d’entrée de jeu dans son tout récent ouvrage, La grande repentance. Afrique-France : les infortunes de la vertu, s’il y évoque son amour pour l’Afrique, il « revendique aussi et surtout, celui de [son] pays, la France ». « La musique discordante » qu’il veut faire entendre ici, c’est celle de son dépit devant l’injustice faite à la France d’aujourd’hui, par des Africains si prompts hier à tirer parti de ladite Françafrique, et surtout la veulerie de ces Français qui se complaisent dans la repentance vis-à-vis de la prétendue domination post-coloniale.

Quand l’idéologie décoloniale se déverse dans nos médias

L’ouvrage s’ouvre sur le Mali et le malentendu touareg, dans un dialogue avec Pierre Boilley, sans doute le meilleur historien de cette région, dénigré par les tenants d’un éternel « complot français » raciste. Le fantasme d’une complicité organisée entre « les blancs » (Français et Touaregs) contre « les noirs » s’est notamment donné libre cours lors de l’opération Serval en 2013. Comme dans tous ces travaux, François-Xavier Freland mêle judicieusement et dans un style bien à lui, à la fois alerte et nostalgique, ses souvenirs personnels du « terrain » à ses réflexions de fond. Ainsi, a-t-il constaté lors de ses « nombreux séjours en Afrique, que les plus véhéments à l’égard de la France provenaient souvent des élites locales binationales de Bamako, Dakar ou Abidjan… Anciens ministres, hommes d’affaires, intellectuels, artistes célèbres » dont il nous livre un étonnant florilège. 

A lire aussi, David Duquesne: L’accusation de racisme systémique, un outil de domination au service d’émanations politiques du Sud global en Occident

Mais, les attaques les plus virulentes contre la France, viennent aussi des médias français, « ennemis de l’intérieur ? », ces voix de l’ancien « Tiers-monde ». RFI en tête, à tout seigneur tout honneur, mais aussi TV5 Monde, et bien sûr Jeune Afrique, autant de médias que François-Xavier Freland a bien connus de l’intérieur, ainsi que France 24, ont donc droit chacun à un chapitre qui déroule leurs discours « décoloniaux ». France Inter, « L’Afrique des bobos » comme l’appelle François-Xavier Freland, est également passée en revue. Tous ces médias, se font l’écho de « l’islamo-gauchisme et du panarabisme » qui ont mis « l’Afrique sous tutelle » plus insidieusement finalement, que les coloniaux du passé. Et parmi les africanistes des plateaux télé, Pascal Blanchard, que François-Xavier Freland a « croisé il y a plus de vingt ans dans les bureaux des éditions Autrement », est l’archétype le plus brillant de ces « spécialistes » plus hâbleurs que baroudeurs, lui qui déroule sans perdre haleine, le mantra décolonial comme s’il coulait de source.

L’idéologie décoloniale nie en effet la fin de l’époque coloniale mais aussi les dominations que les prétendus « dominés » et colonisés d’aujourd’hui ont fait et font subir à d’autres : à tous ceux qui s’émancipent des appartenances communautaires et des interdits religieux, aux femmes, à des peuples entiers réduits en esclavage en Afrique-même, aux Juifs hier obligés à la dhimmitude et expulsés de leurs pays en Afrique du nord et au Moyen-Orient, aujourd’hui visés par des attentats terroristes. Et bien sûr la complexité occidentale est ignorée et la dimension libératrice des Lumières retournée en son contraire.

La démocratie n’est pas dans les priorités du « Sud global »

Mais la mystique militante décoloniale ne projette plus un avenir radieux à l’horizon où l’oppression serait abolie, elle projette plutôt un temps immobile où un racisme « systémique » se perpétuerait éternellement et devrait donc être sans fin traqué et extirpé des esprits. Alimentée à la source décoloniale, l’idéologie du « Sud global » est alors une nouvelle arme lancée contre le monde occidental démocratique, au nom d’une nouvelle lutte de libération contre la domination occidentale et ses visées colonisatrices éternelles. 

Si l’idéologie tiers-mondiste caractéristique du gauchisme des années 1960-70 a vécu, son esprit revanchard a réinvesti d’autres vagues de mobilisation. On en retrouve la trace à la fois dans les nouvelles « religions séculières » (selon l’expression de Raymond Aron) produites par l’Occident (des Amériques à l’Europe) : décolonialisme puis wokisme polymorphe (racialisme, néo-féminisme, transgenrisme, véganisme, écologie punitive), dans l’idéologie salafo-frériste réalisant la jonction entre les intégrismes sunnites et chiites, comme dans les discours anti-occidentaux des grandes dictatures (russe, chinoise, iranienne ou turque) et tout particulièrement dans la propagande gouvernementale anti-Français, fondamentale en Algérie, amis également très courante en Afrique de l’Ouest. L’Afrique conserve en effet une charge symbolique importante pour la dynamique du Sud global.

Les pays du Sahel et ceux d’Afrique centrale, du Sénégal au Togo, ou de la Côte d’Ivoire au Congo Brazzaville, tous, avec plus ou moins de violence selon les régimes en place, rejettent désormais l’Occident ou ne manquent pas d’en faire une critique sévère. La prise de distance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe ne s’exprime pas seulement en effet dans les mots, elle se lit aussi à travers la réorientation de ses relations internationales. Ainsi, les relations avec la Chine développées à partir des années 1980-90, dont on se demande de moins en moins si les partenariats noués constituent de véritables opportunités pour le développement du continent africain ou participent d’un certain néocolonialisme. Quant à la Russie, elle a pris pied plus récemment en Afrique, notamment à travers les groupes de mercenaires, comme le groupe Wagner, mais joue à fond sur le sentiment anti-occidental des Africains pour s’implanter plus durablement.

A lire aussi: Non, la France ne doit pas (complètement) se désengager de l’Afrique!

François-Xavier Freland évoque bien sûr ces questions dans son ouvrage et n’épargne personne. Parmi les complices français, assumés ou involontaires de l’affaiblissement de la France en Afrique, on retrouve donc également des institutions comme « les centres culturels français ou le spectacle permanent de l’autoflagellation », des acteurs-clés de la politique française comme les « messieurs Afrique » des derniers présidents de la République, et bien sûr l’agent principal du Sud global en France, le parti LFI et son leader maximo. 

Ces analyses sont confortées par l’encadrement d’une préface de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, et de trois interviews réalisées par l’auteur avec Boualem Sansal, Fiacre Vidjingninou et moi-même. Enfin, le style alerte et les propos à la fois vigoureux et très documentés de François-Xavier Freland, font ainsi de cet ouvrage un outil indispensable de réflexion et un appel à bâtir une nouvelle relation de confiance et d’intérêt mutuel entre la France et l’Afrique.

288 pages. Editions Intervalles.

  1.  François-Xavier Freland, Mali. Au-delà du djihad. Éditions Anamosa 2017 ↩︎
  2. François-Xavier Freland, A l’école de l’universel : Germaine Le Goff (1891-1986), une éducatrice en Afrique. Éditions Intervalles 2024 ↩︎

Le gouvernement veut-il mettre la France entière en arrêt de travail?

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Conférence de presse de présentation du plan de réduction de l’absentéisme au travail, par Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, Stéphanie Rist, ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, et David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, en présence de Thomas Fatome, directeur de la Caisse nationale d’Assurance maladie. Paris, 9 avril 2026 © Romuald Meigneux/SIPA

On dénombre environ 23 jours d’arrêt maladie par salarié et par an en France. Un chiffre effarant, et toujours en augmentation. L’idée gouvernementale d’un « bouton d’alerte » pour les chefs d’entreprise en cas de soupçon de fraude est bonne mais insuffisante. Par ailleurs, les médecins n’ont pas à remplacer les managers, s’agace Sophie de Menthon.


La dissuasion à travailler prend inconsciemment de l’ampleur. Sous prétexte de l’accroissement des arrêts maladie, les médecins vont bientôt avoir le droit de gérer le mode de travail des salariés. Ainsi, face à un patient qui demande un arrêt maladie, alors que le médecin devrait davantage hésiter à le prescrire, que va-t-on faire ? Mais c’est bien sûr ! On va inciter le patient à travailler tranquillement de chez lui, avec l’accord de son supérieur, qui pourra difficilement refuser…

Salariat, santé et « vivre-ensemble »

La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a ainsi confirmé devant l’Assemblée que « l’exécutif » s’apprête à annoncer des mesures pour « contenir » la hausse des arrêts maladie. Ainsi, le salarié fatigué, un peu las, manquant de motivation, souffrant d’une petite douleur au dos ou d’une allergie printanière, n’aurait plus besoin de se rendre dans son entreprise et, depuis chez lui, exécuterait les tâches qui lui incombent. Cela peut paraître inoffensif et salutaire ; c’est au contraire grave. C’est, encore une fois, s’immiscer dans le dialogue patrons/salariés à un moment où de nombreux chefs d’entreprise alertent sur les dangers du télétravail, du manque de cohésion d’équipe et de l’efficacité du travail effectué. L’attachement à l’entreprise est aussi inhérent à ce lieu de regroupement qu’est l’entreprise : un terreau pour l’imagination collective, un état d’esprit, une attention à l’autre — le fameux « vivre ensemble » que l’on nous vante toute la journée.

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Si le patient est suffisamment en forme pour exécuter le travail qui lui est confié, ce n’est pas au médecin de décider d’où il doit l’effectuer. Quant à l’éternelle question du transport — qui, il y a moins d’une semaine, générait une injonction politique de rester chez soi pour ne pas gaspiller l’essence — voilà aujourd’hui qu’elle justifie une ordonnance de télétravail ! Parlez-en aux agriculteurs, aux infirmières, aux commerçants, aux jardiniers, aux manutentionnaires, aux chauffeurs de taxi, aux livreurs, etc.

Le dialogue sur le mode de travail doit être strictement un dialogue entre l’entrepreneur et son salarié. En toute circonstance, à chacun de faire valoir ses arguments. Grâce au ciel, la médecine du travail n’a pas encore été mêlée à cela. Il faut dire que, bien que l’entreprise paie une visite médicale annuelle pour chaque salarié, celui-ci n’a droit qu’à une visite tous les trois ans. Je vous assure que c’est vrai !

Les initiatives se multiplient contre les entrepreneurs

Quand le monde politique comprendra-t-il enfin que les entrepreneurs et leurs équipes sont mieux placés que lui pour tout ce qui relève du concret, de la vie quotidienne du travail et des relations humaines ? Les entrepreneurs sont de plus en plus révoltés et inquiets, car rien ne change pour simplifier les choses, tandis que les initiatives malencontreuses se multiplient.

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Inutile d’accuser une génération de ne plus vouloir travailler ; accusons plutôt ceux qui les biberonnent au chômage dès la sortie d’une alternance, qui font tout pour accumuler les jours fériés, qui leur expliquent qu’on peut aussi bien travailler de chez soi (première chose que certains demandent lorsqu’ils sont recrutés !) et qui accusent les chefs d’entreprise de ne pas les payer assez. Cela donne une génération abusée et désabusée, qui pense à sa retraite au lieu de manifester pour que leurs aînés travaillent plus longtemps afin qu’eux-mêmes aient droit à une retraite… ! Et qui peut imaginer qu’en les préservant du travail, ils vont gagner plus ?

Le gouvernement va vraiment finir par mettre la France entière psychologiquement en arrêt de travail ! C’est pourquoi il faut absolument rapprocher les élus du monde du travail. Il est indispensable que ceux-ci soient astreints, chaque année, à deux jours d’immersion en entreprise. L’Assemblée les éloigne aussi de la réalité !

Lyrique: L’hypnose Philip Glass ne prend pas

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© Yonathan Kellerman / OnP

Satyagraha ou l’art de ne rien raconter avec beaucoup de sérieux pendant plus de trois heures. A l’Opéra-Garnier, Gandhi s’est perdu dans les limbes du concept, regrette notre critique.


Au tomber de rideau, sur le plateau du Palais Garnier, un vieillard chenu, costume gris perle, chemise blanche, chaussures noires, s’aligne dans la haie très fournie formée par les solistes, chœurs, danseurs de Satyagraha, dont la ‘’première’’ vient de s’achever. Il est onze heures du soir ; le public s’est dressé comme un seul homme pour ovationner debout Philip Glass, à l’issue de trois heures et demie de spectacle, suivi par l’assemblée dans un silence religieux. Pionnier (avec Steve Reich, Terry Riley, John Adams, etc.) puis pontife de la musique dite minimaliste, le prolifique compositeur américain reste essentiellement, pour beaucoup, l’auteur d’Einstein on the Beach, créé en 1976 dans une mise en scène mythique de Bob Wilson, – opus magnus qui aura propulsé Philip Glass au rang de star mondiale.  C’est donc une salle en délire qui accueillait, vendredi dernier, le grand prêtre aujourd’hui âgé de 89 ans, pour cette représentation inaugurale de l’opéra Satyagraha.  

Scénographie abstraite

Satyagraha ?  Littéralement, en sanskrit, « force de la vérité ». Tel fut le nom donné au mouvement que dirigea le jeune Gandhi en Afrique du Sud, avant que n’éclate la Grande Guerre. Il fournit le titre du présent ouvrage lyrique, créé en 1980 à Rotterdam, sur un livret de l’artiste et performeuse Constance De Jong, compatriote de Philip Glass. Opéra en trois actes, Satyagraha se donne pour le second volet de la trilogie entamée avec Einstein on the Beach, et que viendra clore Akhanaten en 1984, opéra inspiré, celui-ci, par la vie spirituelle du pharaon Akhenaton.

Il aura donc fallu attendre ce printemps 2026 pour que Satyagraha intègre le répertoire de l’Opéra de Paris – nouvelle production mise en scène et chorégraphiée par le duo Bobbi Jene Smith/Or Schraiber, sous la direction du chef allemand Ingo Metzmacher, lequel, comme l’on sait, fut longtemps aux commandes du Staatoper de Hambourg…

Opéra, oratorio, ou ballet ? Pas d’intrigue, pas de « dramaturgie » au sens classique du terme dans cet opus tiré de la Baghavad-Gita hindoue. D’autant que la présente production a fait choix de ne délivrer aucun patronyme aux « personnages », ceux-ci n’étant jamais désignés autrement que par leurs tessitures : contre-ténor, ténor, soprano, mezzo, baryton… Figures et voix d’un discours d’autant plus versé dans l’abstraction que la présente scénographie congédie délibérément toute référence explicite à l’hindouisme et au héraut de la non-violence assassiné en 1948.

Le cadre de scène ? Une architecture dépouillée, de pierre ocre, en forme de boîte – vraisemblablement, une salle de répétition d’art dramatique – dont le fond s’ouvre sur un portique noyé dans une insondable obscurité, fumante à l’occasion. Les deux parois latérales du volume supportent l’une et l’autre, à mi-hauteur, une coursive fermée par un simple garde-corps fait de tubes peints en jaune. Celle de droite réunit, présences constantes et muettes, un Gandhi vêtu de son dhoti traditionnel et flanqué, semble-t-il, de trois silhouettes mâles figurant, s’il faut en croire leurs costumes respectifs, les trois religions du Livre.

Chorégraphie omniprésente

Une étoffe musicale à l’amplitude tendanciellement boursouflée, –  mais privée de toute moirure, hélas, sous la baguette de Mezmacher – va se déployer, s’étager dans une alternance continue entre, d’une part, la polyphonie orchestrale où cordes et orgue électrique conjuguent leurs sonorités, et d’autre part un chœur à l’effectif imposant, qui se partagera le plateau avec les solistes, et surtout avec les danseurs, la chorégraphie se faisant omniprésente au point de phagocyter presque entièrement l’interminable troisième acte… Signés Wojciech Dziedzig, les costumes renvoient vaguement au temps de l’après Seconde Guerre mondiale, mariant de chauds coloris esthétiquement avantageux, certes, sinon qu’échappe à toute compréhension le sens exact des pugilats et autres corps-à-corps où s’ébattent et s’affrontent ces troupes casquées, un moment harnachées de longs manteaux pourpres, ou ces duellistes improbables, dans des tableaux successifs qui semblent moins s’agencer pour illustrer la claire progression d’un récit identifiable et captivant comme tel, que se disposer comme une suite poétique d’images férocement désincarnées.

Il n’en va pas différemment de la distribution vocale. Le rôle-titre est assumé ici par un chanteur bien à la peine, décidément, pour tenir la rampe jusqu’au bout, la partition – écrite au départ pour un ténor !  – opposant à sa tessiture d’insurmontables difficultés : le talent méritoire du contre-ténor américain Anthony Roth Costanzo ne suffit pas à pallier l’écueil d’un contre-emploi qui le fige d’un bout à l’autre du spectacle dans une raideur laborieuse. La salle pourtant ne lui tient pas rancune de ces faiblesses – qui le noiera sous les bravos ! Il est vrai que le spectacle affichant complet jusqu’au 3 mai, la partie est pour ainsi dire gagnée d’avance. Aux côtés du ténor écossais Nicky Spence, retenons toutefois, parmi les chanteurs, la magnifique performance vocale autant que scénique du baryton Davone Tines, alliant au moelleux de son timbre une puissance de projection sans faille. Dans l’expression de cette écriture vocale si redoutablement répétitive, accordons également un magnétisme certain à la mezzo gabonaise Adriana Bignani Lesca, ainsi qu’aux deux sopranos, Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen. Et de cette chorégraphie de groupe assez aride et peu déliée, extrayons l’attendrissant duo juvénile Lorrin Brubaker et Mermoz Melchior, et l’étonnant Adrien Ouaki.

Anthony Roth Costanzo

Le triomphe fait à ce Satyagraha si peu littéral et d’inspiration évanescente laisse dubitatif. Cela tient sans doute à ce que la musique immersive de Glass, « iconique » depuis des lustres, demeure globalement d’accès facile à l’oreille, pourvu qu’on s’abandonne sans résistance à son hypnose. A l’heure de l’IA, ce genre de partition peut idéalement se décliner au kilomètre…           

Satyagraha. Opéra en trois actes de Philip Glass (1980). Avec Anthony Roth Costanzo, Ilanah Lobel-Torres, Davone Tines, Adriana Bignagni Lesca, Olivia Boen, Deepa Johnny, Amin Ahangaran, Nicky Spence, Nicolas Cavallier. Direction : Ingo Metzmacher. Mise en scène : Bobbi Jene Smith, Or Schraiber. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h20

Opéra Garnier, les 14,16,21,24,30 avril à 19h30 ; les 26 avril et 3 mai à 14h30.

Villepin: la paix ou le refus du réel

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Dominique de Villepin à Caen devant le drapeau normand. Ira-t-il à l'élection présidentielle ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non... Capture BFMTV.

S’il n’est pas encore officiellement candidat, Dominique de Villepin ne cache plus ses intentions élyséennes. Vendredi, à Caen, au forum «Normandie pour la paix», l’ancien Premier ministre de 72 ans, connu pour avoir porté en 2003 le non de la France à l’ONU à la guerre en Irak, a refait son numéro de diplomate chevronné grand défenseur du « droit international ». Mais il ne fait que dessiner une paix qui ne dérange personne et ne sert à rien.


Il est des voix qui s’élèvent avec une gravité étudiée, une lenteur calculée, une solennité presque sacerdotale, et qui pourtant ne disent plus rien du monde. Celle de Dominique de Villepin appartient désormais à cette catégorie : une voix qui parle encore, mais qui ne voit plus. Car ce qui s’y joue n’est pas seulement une défense de la paix. C’est une posture. Une position tenue dans le théâtre des nations, où l’on continue d’incarner une certaine idée de la diplomatie, de la grandeur, de la France — mais où, sous le vernis de la hauteur, se mêlent des fidélités anciennes, des réflexes de puissance, des intérêts aussi, moins avouables, moins visibles, mais bien présents. Il n’est jamais indifférent de parler de paix depuis un lieu d’influence, ni de s’opposer à la guerre lorsque cela permet de maintenir une position, une image, une autorité symbolique.

Blanche colombe

La parole n’est jamais pure. Et celle-ci ne l’est pas davantage.

Elle s’agite, elle s’enfle, elle dramatise, comme si l’intensité du ton pouvait compenser la perte de prise sur le réel. Elle invoque la paix comme un absolu, mais cet absolu sonne creux, parce qu’il n’affronte pas ce qui le contredit. Il ne s’agit plus de comprendre, mais d’empêcher. Empêcher de voir. Empêcher de nommer. Empêcher de penser.

Car ce qui dérange dans le monde actuel, ce n’est pas seulement la guerre. C’est qu’elle ne ressemble plus à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Elle n’est pas une faute isolée, une dérive passagère, un accident que l’on pourrait corriger. Elle est là, enracinée, ramifiée, portée par des volontés qui ne se ressemblent pas, qui ne se parlent pas, qui ne se reconnaissent pas. Elle traverse le Moyen-Orient comme une ligne de fracture profonde, reliant Israël, l’Iran, le Hezbollah, le Hamas — non comme des acteurs interchangeables, mais comme des pôles d’une conflictualité qui ne se laisse pas réduire.

Et face à cela, le discours européen tremble. Il hésite entre condamnation et dénégation.

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D’un côté, il désigne — Donald Trump, Benjamin Netanyahu — figures devenues nécessaires pour donner un visage à ce qui échappe. De l’autre, il s’efforce de maintenir une cohérence morale, de rappeler le droit, d’invoquer la paix, comme si le rappel des principes suffisait à produire des effets.

Mais cette oscillation masque une défaillance plus profonde. Le conflit n’est plus pensé. Il est remplacé par une morale. On ne discute plus. On trie. On ne cherche plus à comprendre. On distribue. Ainsi se défait, lentement, ce qui faisait encore la dignité fragile des démocraties : la capacité à soutenir le désaccord, à habiter la contradiction, à laisser le conflit produire de la pensée. Ce qui disparaît, ce n’est pas seulement le débat. C’est la possibilité même de voir. Car certaines choses ne peuvent être vues qu’à travers le conflit. Et lorsque le conflit est interdit, c’est le réel lui-même qui devient invisible. Alors la paix est invoquée. Mais quelle paix ? Une paix sans épaisseur, sans limite, sans ennemi. Une paix qui ne dérange personne parce qu’elle ne dit rien. Une paix qui ne s’éprouve pas, qui ne se construit pas, qui ne se défend pas. Une paix de langage. Une paix d’apparence. Mais une paix morte.

Drôle de paix

Car une paix qui refuse de voir ce qui la menace est déjà compromise. Une paix qui ne distingue plus entre ce qui peut être discuté et ce qui doit être affronté se dissout dans l’impuissance. Une paix qui se contente d’exister dans les mots disparaît dans les faits. Et c’est là que le tragique revient.

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Non pas comme une catastrophe soudaine, mais comme une lente remontée du réel, comme une pression que rien ne parvient plus à contenir. Le tragique, c’est ce moment où il faut choisir, non entre le bien et le mal, mais entre des formes incompatibles du monde. Ce moment où la pureté n’est plus possible, où la décision engage, où toute position a un coût.

C’est cela que certains refusent. Parce que cela oblige à sortir du rôle. À quitter la posture. À renoncer à l’image de soi. À accepter que la paix ne soit pas un refuge, mais une exigence. Et qu’elle ne puisse exister sans conditions. Ces conditions sont dures. Elles supposent de voir ce que l’on ne veut pas voir. De nommer ce que l’on préférerait taire. De reconnaître que tout ne se vaut pas, que tout ne se négocie pas, que tout ne se répare pas. Elles supposent surtout de retrouver le courage du conflit. Non comme une fin. Mais comme un passage. Comme ce qui empêche la violence de devenir absolue. Comme ce qui permet encore, parfois, de contenir ce qui menace de tout emporter.

Car une civilisation qui ne sait plus cela ne devient pas pacifique. Elle devient vulnérable. Et dans cette vulnérabilité, elle s’abandonne. Non à la paix. Mais à ce qui la détruit.

La société malade

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Pourquoi Copé se discrédite en injuriant les populistes

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Le LR Jean-François Copé photographié à Paris le 6 octobre 2025 © Stephane Lemouton/SIPA

Dans un livre, Jean-François Copé accuse les populistes de « trahir le peuple ». Original ! Le maire de Meaux affirme par ailleurs qu’il craint plus l’intelligence artificielle que l’islamisation de la France.


Jean-François Copé (LR) illustre, jusque dans sa désinvolture, l’échec des élites qui ont renoncé à protéger la France. « C’est trop tard ! », a-t-il lancé l’autre jour sur RTL, à propos de l’interdiction du voile islamique dans l’espace public. « Il fallait le faire il y a vingt-cinq ans ». Lui-même, reconduit à la mairie de Meaux avec 63,45% des suffrages, a accepté qu’une élue LFI exhibe ce signe politico-religieux promu par les Frères musulmans. Pour Copé, s’il y a une menace de grand remplacement, elle ne concerne que le cerveau humain confronté à l’intelligence artificielle ; c’est ce qu’il soutient dans son essai[1]. Cependant, nier la réalité dérangeante au prétexte de se démarquer du réalisme des populistes l’amènera à répéter demain: « C’est trop tard ! ». Mais la France sera alors irrémédiablement islamisée. Il écrit néanmoins : « La fermeté de la République contre l’entrisme islamiste doit être totale et partout ». Ce qui ne l’empêche pas de flatter le communautarisme qu’il dit combattre.

Philippe, Mélenchon, Copé: on porte pas le même maillot mais on joue dans la même équipe

Cette incohérence lui fait défendre la cause des « Français musulmans ». Or sa démarche électoraliste, appréciée d’Edouard Philippe, le discrédite. Son clientélisme est celui de Jean-Luc Mélenchon. Copé, qui estime débattre « avec finesse », laisse voir dans son arrogance manichéenne les limites des professionnels de la politique : ils considèrent celle-ci comme un métier au lieu de la voir comme un mandat au service des autres. Non seulement cette caste ne s’excusera jamais d’avoir bradé le pays, mais elle ne cessera d’injurier les indignés qui déplorent l’irresponsabilité de tels mandarins.

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Les auto-congratulations de Copé sont plus généralement celles d’un système incapable de se remettre d’aplomb. La sévère défaite du populiste Victor Orban, hier soir en Hongrie, acte l’essoufflement d’un homme mais non la fin du national-conservatisme construit sur la défense de nation face à une immigration invasive.

Copé, lui, est condamné à accéder toujours davantage aux revendications islamiques les plus réactionnaires, puisqu’il se flatte de « parler aux musulmans » au lieu de s’adresser à des citoyens. Certes, il est préférable d’avoir à Meaux un élu de la prétendue « droite décomplexée » plutôt qu’un mélenchoniste de la « nouvelle France » néofasciste, antisémite et racialiste. Cependant les faiblesses sont les mêmes. Or il est encore temps de résister, avec l’appui du peuple ordinaire qui reste majoritaire, à l’effacement de l’identité nationale.

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C’est Boualem Sansal qui appelle, hier dans le JDD en compagnie de Philippe de Villiers, à « libérer » la France : « Ceux qui combattent la France de l’intérieur (doivent être) déclarés ennemis et boutés du pays ». Copé s’interdit un tel courage. Sa haine des populistes, qu’il compare à des charlatans, est proportionnelle à ses accommodements « raisonnables » avec l’islam. Ses injures le rapprochent là encore de Mélenchon quand le leader LFI traite de fascistes ses contradicteurs. 

« Les populistes n’ont pas vocation à résoudre les crises mais à s’y installer confortablement », assène Copé. Or ce sont les populistes, c’est-à-dire ceux qui refusent de voir mourir la France, qui sont au cœur de la Révolution des oubliés[2]. Ces derniers savent sur qui ils ne pourront jamais compter pour en finir avec les fossoyeurs de la nation.

La révolution des oubliés

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Quand les populistes trahissent le peuple

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[1] Quand les populistes trahissent le peuple, Plon

[2] De l’auteur, La Révolution des oubliés, Fayard

L’accusation de racisme systémique, un outil de domination au service d’émanations politiques du Sud global en Occident

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La militante Assa Traoré présente à un rassemblement organisé par le maire LFI de Saint-Denis Bally Bagayoko, 4 avril 2026 © Chang Martin/SIPA

Les lectures actuelles du racisme en France imposent une vision réductrice et idéologique, qui remplace l’universalisme républicain et la responsabilité individuelle par une logique de groupes, de culpabilité collective et de confrontations identitaires. En parlant de « racisés », la France insoumise a récupéré un néologisme utilisé en sciences sociales pour fracturer la société et faire monter la tension politique. De loin, les puissances du Sud global hostiles à l’Occident peuvent observer cela avec délice.


Il ne s’agit plus seulement de décrire une réalité sociale, mais d’imposer une grille de lecture. Une grille totale, englobante, qui ne laisse aucune zone neutre, aucun espace de retrait. L’accusation de racisme systémique ne vient pas éclairer le réel: elle le reconfigure, elle le redéfinit, elle l’enferme dans une interprétation unique. Selon cette logique, la société française — ses institutions, ses lois, ses mœurs, sa culture — ne serait pas simplement traversée par des tensions ou des injustices, mais fondamentalement structurée par le racisme. Ce ne serait pas une dérive, mais une essence. Mais une telle affirmation repose, à mes yeux, sur une falsification du réel historique. Car les lois et les institutions françaises ne se sont pas construites pour organiser une concurrence entre groupes ethniques. Elles ont été pensées à une époque où cette grille de lecture n’existait pas, où la société ne se concevait pas comme une juxtaposition de communautés ethnico-religieuses en tension.

Elles s’adressaient à des citoyens, non à des « races ». À des individus, non à des blocs. Quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs opinions, ils étaient appelés à entrer dans un cadre commun, fondé sur l’universalité du droit. Relire ces fondations à travers une lecture racialisée contemporaine, c’est projeter sur le passé des catégories qui lui étaient étrangères. C’est transformer un impensé en intention.

La culpabilité exclusive de l’homme occidental

Mais il y a plus fondamental encore. Le racisme n’est pas la propriété d’un peuple. Il traverse toutes les sociétés humaines. Il est une tentation universelle, non un monopole occidental. Et pourtant, ce qui est présenté comme une critique des structures opère un déplacement décisif : ce ne sont plus seulement des mécanismes qui sont visés, ce sont des hommes. Et ces hommes sont désignés — les Blancs — assignés à une culpabilité diffuse, permanente, indiscutable.

On ne juge plus des actes, mais des appartenances.

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Dans ce cadre, l’homme issu de la culture occidentale cesse d’être un individu pour devenir une catégorie morale. Il est reconstruit comme un problème en soi.

Mais ce mouvement ne se déploie pas seul. Il trouve des relais, parfois inattendus, au sein même d’une partie de la gauche française. Une gauche historiquement issue du marxisme, qui a déplacé la lutte des classes vers une lutte des identités. Elle participe désormais à une entreprise de déconstruction qui ne vise plus seulement les rapports de domination, mais les fondements mêmes de la civilisation française. Ce phénomène n’est pas sans rappeler certaines phases de radicalisation de notre histoire. À partir de 1793, la Révolution française a connu une logique d’effacement : changement de calendrier, destruction des symboles, volonté de rupture totale. Il ne s’agissait plus de réformer, mais de faire table rase. Aujourd’hui, sous des formes différentes, une même tentation réapparaît : remise en cause de l’universalisme, suspicion envers la loi de 1905, fragmentation du cadre commun. Ainsi se noue une alliance de fait entre une partie de cette gauche et les mouvements décoloniaux ou indigénistes.

Cette logique apparaît de manière explicite dans certains discours militants contemporains. Chez Houria Bouteldja, notamment, la notion de « blanchité » est mobilisée comme une catégorie centrale, présentée comme un système de domination qu’il conviendrait de combattre. Dans un entretien accordé à la revue Vacarme en 2015, elle affirme : « Les indigènes ont su créer un rapport de force pour endiguer la blanchité et je pense qu’il faut savoir le respecter. » Endiguer, c’est contenir, freiner, empêcher une progression. Nous ne sommes plus dans l’analyse, mais dans le rapport de force.

Cette logique s’étend jusqu’aux choix les plus intimes. Le mariage devient un acte politique. Le métissage est suspect. La fidélité au groupe devient une norme implicite.

Le mot « racisé » repris par les politiques de gauche

Un autre terme, désormais largement diffusé dans le débat public, mérite d’être interrogé : celui de « racisé ». Le mot, en apparence descriptif, opère en réalité une assignation. Il enferme l’individu dans une identité construite à partir du regard racial. Être « racisé », ce n’est plus seulement subir une discrimination : c’est être défini en permanence par son appartenance supposée à un groupe. Au fond, ce basculement introduit une transformation majeure : le passage de la responsabilité individuelle à la responsabilité collective. L’individu n’est plus jugé pour ses actes, mais pour son appartenance. Il devient comptable d’une histoire, redevable d’une loyauté. Cette logique est parfois explicitement revendiquée. Dans Les Blancs, les Juifs et nous, Houria Bouteldja écrit: « J’appartiens à ma famille, à mon clan, à ma race, à l’Algérie, à l’islam ». Tout est dit. L’individu disparaît derrière le groupe.

Ainsi réapparaît une logique de type clanique, en rupture avec l’idéal républicain. Un autre élément vient renforcer ce trouble : la manière dont le débat public s’est peu à peu structuré autour du soupçon. Il suffit aujourd’hui d’exprimer une critique de l’immigration pour être immédiatement disqualifié. Le glissement est devenu automatique : de la critique à l’intention supposée. Mais dès lors, pourquoi ce procédé ne pourrait-il pas être interrogé ? Car enfin, nous savons où peut mener la diabolisation systématique d’un groupe. Et dans le même temps, une autre réalité s’impose. Des propos d’une violence explicite peuvent être tenus — appeler à « tuer du Blanc » — sans être toujours reconnus comme racistes.

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C’est là que se révèle une contradiction profonde. Une telle redéfinition ne se contente pas de troubler le débat : elle en modifie les règles. Elle transforme une exigence morale — lutter contre le racisme — en instrument d’assignation et de domination, au service d’un agenda idéologique poursuivant, sous d’autres formes, une logique de décolonisation sur le sol français.

On objectera que ces grilles de lecture s’inscrivent dans l’héritage de la colonisation. Mais réduire l’histoire à ce seul moment relève d’un raccourci commode. Les relations entre l’Europe et le monde musulman s’inscrivent dans une temporalité longue, faite d’affrontements, de conquêtes et de rapports de force réciproques. Faire commencer cette histoire en 1830, c’est déjà en proposer une lecture orientée.

Ainsi, ce qui se présente aujourd’hui comme un discours critique interne à l’Occident apparaît aussi, en partie, comme l’importation de schémas élaborés dans un rapport historique de confrontation. Et c’est peut-être là l’un des angles morts du débat : le fait que certaines catégories utilisées pour analyser la société française ne sont pas seulement des outils intellectuels, mais aussi les héritières de conflits politiques et civilisationnels plus larges.

Un coupable presque parfait

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La Révolution racialiste: et autres virus idéologiques

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Le populisme 2.0?

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Le capitalisme contemporain et la révolution numérique marquent l’aboutissement d’une rationalité occidentale où l’abstraction de la valeur aliène le peuple et rend le pouvoir politique totalement impersonnel. Seuls un sursaut métapolitique radical et une « transvaluation nietzschéenne des valeurs » visant à réorganiser le réel au-delà des structures marchandes et technologiques actuelles pourraient contrer cet effacement de la réalité sensible, estime cette analyse.


« Un spectre hante l’Europe : le populisme », s’amuse Marcel Gauchet en une de Causeur ce mois-ci. En reprenant la phrase célèbre du Manifeste du Parti communiste de Marx, le philosophe donne au populisme actuel une tournure marxiste. Mais, dans son ouvrage sur Marx, le philosophe Michel Henry rappelait que « le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx ». C’est toujours un retour à Marx. Oui, mais lequel ? Marx, certes, faisait une analyse du Capital dans laquelle il voyait une structure de la société divisée en deux — prolétaires et bourgeois. Mais la spécificité de son analyse ne repose pas sur la lutte des classes — qui est une analyse éminemment marxiste — mais bien sur ce qu’est le Capital comme nouveau mode spécifique de production. Le Capital est apparu en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle, notamment dans les usines de Manchester, et ce sont les Anglais qui ont expérimenté d’abord l’arrivée de ce bouleversement majeur : la Révolution industrielle. Engels, lui, dont le père était propriétaire d ‘une usine de textile, avait d’ailleurs écrit dès 1845 La situation de la classe laborieuse en Angleterre pour montrer les conditions de vie inhumaines dans lesquelles la classe ouvrière naissante vivait. Car cette classe ouvrière, de prime abord, n’existait pas. Elle fut rendue possible en Angleterre grâce à l’assouplissement de la loi sur la domiciliation de 1662 — pour ne pas parler du mouvement des enclosures ou du Black Act de 1723 sur les forêts et le bois — qui consistait, pas à pas, à donner à l’Angleterre les capacités d’un marché du travail libre pour faire tourner à plein régime les machines qui commençaient à se déployer. Voilà pourquoi d’ailleurs une contre-loi, celle de Speenhamland, en 1795, eut pour but d’empêcher la population rurale de rejoindre les centres urbains afin que les propriétaires terriens puissent conserver leur main-d’œuvre en leur assurant un revenu minimum — avec tous les effets pervers de cette loi. Ce n’est véritablement qu’en 1834 que le marché du travail en Angleterre a pu émerger. Dans le même mouvement, en Angleterre, s’organise bien entendu une forme de résistance à ces mouvements. Le plus connu sera celui de R. Owen, socialiste utopiste anglais, qui déploya dans le New Lanark une sorte d’immense contre-société coopérative, contre-exemple à la logique du libéralisme en cours. On n’oubliera pas d’ailleurs d’y ajouter que Jeremy Bentham, libéral, y fut son associé, théoricien du Panoptique, ou comment rentabiliser au mieux le travail des prisonniers grâce à un système de surveillance globale.

Dès lors, Marx a eu le génie de voir, au-delà du bouleversement social qu’il opère, que le capitalisme est avant tout un système fondé sur la réalisation du projet philosophique de la Grèce classique : le projet philosophique de la rationalité occidentale inauguré par Socrate et repris par Platon. Ce projet, que l’on peut définir par Raison = vertu = Bonheur, consistait à placer le monde intelligible comme fondateur du monde sensible. Ou, pour le dire autrement, à considérer que l’Idée fondait et formait la réalité — le fameux Démiurge. Or Marx constate — car il est un très grand lecteur de Hegel, qui lui voit justement l’avènement de la réalisation de la philosophie sur terre comme une théodicée — que le capitalisme est justement l’avènement du projet occidental: « La raison a toujours existé, pas toujours de manière raisonnable », et voilà pourquoi il voyait que le capitalisme était d’abord et avant tout une inversion entre le Sujet et son Objet : « le produisant est posé à titre de produit de son produit », disait-il en 1843 dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel.

Ainsi, il faut bien comprendre que ce qu’on nomme Idéologie — l’ouvrage de Marx s’intitule L’Idéologie allemande en 1845 —  décrit aussi le règne idéocratique sur terre qui se réalise avec le capitalisme, incarnation du projet occidental. La philosophie s’est réalisée. Cette inversion entre le producteur et le produit de la production (le Sujet et l’Objet) se définit par Marx comme « autonomisation de la valeur », à savoir que la production elle-même est d’abord et toujours constamment reconduite à l’aune de la valeur. Or la valeur, c’est une idée, une abstraction qui sert lors des échanges et qui s’est autonomisée en devenant un sujet autonome qui s’impose comme pouvoir sur la réalité. Dès lors, lorsque Marx disait qu’« un spectre hante l’Europe : celui du communisme », c’est surtout pour montrer que le capitalisme, opérant un bouleversement des moyens de production, conduirait à une réappropriation de celles-ci par la communauté elle-même. Dès lors, le « spectre » et le « communisme », c’est la croyance que le Capital produit les conditions de la récupération de l’essence aliénée de la communauté — son identité et son élan vital.

Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? Le peuple actuellement ne semble plus posséder cette force révolutionnaire capable de reprendre le pouvoir sur l’abstraction même si les contestations prennent de l’ampleur. Même les mouvements populaires — les People’s Party aux États-Unis et les Narodniki en Russie — originaires, qui avaient un ancrage agraire et une plus grande autonomie, n’ont pas réussi à les renverser ni à organiser une contre-société au modèle libéral. Aujourd’hui, la difficulté supplémentaire est que le peuple est désormais devant les écrans. Mais « le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominé par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophie la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif » précisait Guy Debord dans La société du spectacle. Le peuple trouve aujourd’hui dans l’usage des réseaux des moyens de réconfort, d’affirmation, d’estime de soi, de déversement aussi d’une colère légitime. Le réseau fait office de défouloir, et l’imaginaire collectif des classes populaires est gangréné de plus en plus par les idées du monde numérique qui informe, transforme et est capable d’orienter la colère à des fins utilitaires et marchandes. C’est un pouvoir cybernétique de détournement et de reformatage d’une Idée numérique dans la réalité sensible et concrète. Le peuple l’est ainsi de moins en moins puisque son unité culturelle ne se fait plus à travers la culture commune mais à travers le partage d’images numériques : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (Debord). En 1983, dans son texte célèbre, L’Occident kidnappé, Milan Kundera est frappé par la passivité de l’Europe de l’Ouest face aux interventions militaires soviétiques de l’Europe de l’Est. Il écrivait : « L ‘Europe ne ressent plus son unité comme unité culturelle ».  Analyse similaire à celle, en 1975, de Pier Paolo Pasolini dans ses Lettres luthériennes à propos de la disparition de la culture populaire italienne face à l’arrivée du consumérisme. Cela veut dire que ce qui fonde l’unité populaire — coutumes, bon sens, vie commune, langue, sentiment d’appartenance, socialité primaire — s’efface aujourd’hui de plus en plus face à l’avènement d’une société numérique où ce qui domine n’est plus le lieu mais la zone ; n’est plus la ville ou le village mais l’espace urbain ; n’est plus l’ancrage mais le décrochage technologique. Ernest Renan, dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ? en 1882, expliquait que la nation était « un plébiscite de tous les jours » et voyait alors la confédération européenne remplacer le creuset national et local.

Or cette confédération européenne est arrivée: l’Union européenne. En 1939, F. Hayek, l’un des penseurs du néolibéralisme — la fameuse société du Mont-Pèlerin — publie un texte qui s’intitule Conditions économiques d’un fédéralisme interétatique, où il explique point par point ce que devra être l’Union européenne, à savoir une zone de libre-échange impersonnelle dans laquelle l’unique but serait la paix commerciale. Or ce mouvement impersonnel, c’est le mouvement du capital lui-même, qui efface le sujet de la réalité — le pouvoir décisionnaire humain — pour le confier à des automates rationnels — aujourd’hui les agents conversationnels de l’IA notamment, et tout ce qui s’ensuivra fort bientôt.

Que s’est-il donc passé ? Il y a eu, surtout depuis la Révolution industrielle, un mouvement qui consiste à rendre de plus en plus impersonnelle la forme du pouvoir, c’est-à-dire à transférer la puissance sociale dans des organes abstraits sur lesquels les hommes n’auraient plus aucune prise. Voilà pourquoi on peut voir ce qui nous arrive depuis deux siècles comme l’inversion du politique par l’économique, et la victoire du règne de l’abstraction autonomisée sur la réalité sensible. Ainsi, lorsque Marcel Gauchet parle du spectre du populisme, il oublie de mentionner que le populisme peut surgir comme un populisme connecté, et ainsi il est fort probable que celui-ci ne se manifeste pas comme force de renversement, mais bien au contraire comme forme de liquidation de ce qui fut et de l’instauration de la société du capitalisme algorithmique en cours.

Regardons le détroit d’Ormuz. Un blocage de 20% du pétrole mondial entraîne immédiatement une hausse des prix à la pompe. Que vont demander les gens, tout naturellement ? Des aides de l’État. Que va demander l’État ? De nouveaux emprunts ? Que va demander le marché ? Des hausses des taux obligataires ? Que vont alors demander les marchés aux prochaines élections ? « I want my money back ». Et c’est alors qu’au sein de l’État lui-même sont présentes deux formes de constitutions, selon l’analyse brillante du sociologue allemand W. Streeck dans son ouvrage Entre globalisme et démocratie : il y a d’un côté la constitution du peuple, celle qui fait des exigences vitales ; et de l’autre la constitution du marché, qui fait des exigences marchandes. Or, étant donné le niveau d’endettement généralisé des États, et étant donné l’interdépendance économique des nations mondiales à cause de la globalisation des échanges, les gouvernements suivront nécessairement la constitution du marché, sous peine de voir leurs OAT — les taux à 10 ans — augmenter.

Dès lors, quelle est la puissance du peuple dans tout cela ? Comment le peuple pourra-t-il de nouveau faire valoir son droit à l’existence quand il est doublement remplacé, à la fois par la puissance migratoire de recomposition et en même temps par la puissance technologique de déterritorialisation ? C’est un double remplacement et effacement en cours, et qui ne pourra s’arrêter que si, justement, nous regardons la réalité comme « un fait social total » (Mauss) et cessons de la fragmenter en rubriques journalistiques. Cela veut dire que notre réponse n’est pas d’abord politique, elle est métapolitique ; elle se situe au niveau psychologique, physiologique, corporel et s’empare de tous les phénomènes contemporains qu’elle rassemble dans une unité de compréhension. Surtout, elle implique aussi d’envisager une lecture de notre histoire qui ne soit ni nostalgique ni progressiste. Quelles sont les croyances et les vérités au sein de notre corps — notre mémoire, notre crypte, notre héritage — qui ont produit une réalité comme la nôtre ? Où puiser les ressources d’un renversement ? Travail de géologue de l’Histoire. Or, comme nous ne nous interrogeons pas sur cet héritage et le prenons comme allant de soi ou, au pire, le considérons comme inutile, nous ne comprenons pas qu’il va falloir aussi s’interroger sur d’autres formes d’organisations sociales et humaines qui ne soient plus celles dans lesquelles nous vivons : « une renaissance, sous une forme supérieure, d’un type social archaïque » (Marx). Voilà pourquoi le sauvetage n’aura lieu que lorsque se mettra en place une « transvaluation de toutes les valeurs » (Nietzsche). Sinon, tous les partis qui font le lit de l’époque contemporaine — à droite comme à gauche d’ailleurs — ont encore de beaux jours devant eux, à savoir la poursuite d’un nihilisme mortifère conduisant à la mort totale de la civilisation occidentale et à un déchaînement d’une colère transformée en ressentiment.

Par conséquent, le peuple, dans sa dimension de renversement de la réalité actuelle, n’est viable que s’il renverse aussi les présupposés fatigués et épuisés qui le constituent: consensus, compromis, réforme, changement de présidence, hausse ou baisse de salaire… Ces modalités légitimes de soulèvement, qui répondent à des impératifs du quotidien, devront prendre la forme plus large d’une réorganisation totale et radicale du champ du réel. Il s’agit à présent de savoir comment récupérer le pouvoir réel, et comment alors réellement agir: cela implique alors l’arbitraire, la force, la mort et le combat, mais aussi l’abandon de croyances éternelles grâce à l’avènement de nouvelles forces et formes politiques représentatives de l’ampleur des phénomènes du monde contemporain. Nietzsche, en épigraphe d’Aurore, écrivait : « il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ».

Or, dans nos sociétés européennes féminisées, épuisées et pacifiées, le voulons-nous ? Voulons-nous notre mort lente et silencieuse, une morphine du quotidien, ou voulons-nous recréer, voulons-nous un autre « nœud divin qui noue les choses entre elles » pour reprendre le mot de Saint-Exupéry dans son roman Citadelle ? Seul l’avenir le dira…

Une tragédie nocturne magistrale

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Mia McKenna-Bruce et Matt Dillon dans Le Cri des gardes © Films du Losange

Le Cri des gardes, réalisé par la cinéaste Claire Denis et sorti le 8 avril en salles, est une tragédie africaine d’une puissance singulière. L’adaptation cinématographique de la pièce Combat de nègre et de chiens associe fidélité au texte et mise en scène prodigieuse.


© Les Films du Losange

Claire Denis, l’une des grandes cinéastes françaises, a tourné au Sénégal en 2025 Le Cri des gardes, une fiction franco-sénégalaise adaptée de la pièce de théâtre Combat de nègre et de chiens, écrite en 1979 par Bernard-Marie Koltès et mise en scène au Théâtre des Amandiers en 1983 par Patrice Chéreau. Il est en salles depuis mercredi dernier. Autant le dire tout de suite: c’est une totale réussite, un chef-d’œuvre, une tragédie classique cruelle où désir de justice, violence physique et morale, ambivalences et ambiguïtés des rapports et poésie se mélangent ingénieusement.

Une promesse tenue après 35 ans

Peu avant le décès du Sida en 1989 de l’écrivain et metteur en scène de théâtre Bernard-Marie Koltès, ami du comédien Isaach de Bankolé, acteur du premier film de Claire Denis, Chocolat (1988), la cinéaste avait fait la promesse au comédien d’adapter Combat de nègre et de chiens. Trente-cinq ans plus tard, la cinéaste a tenu cette promesse, car l’idée ne l’a jamais quittée de faire un film de la pièce, située en Afrique de l’Ouest sur un chantier de travaux publics dirigé par deux expatriés français blancs.

Claire Denis est la cinéaste parfaitement légitime pour réaliser ce projet, ayant tourné plusieurs films en Afrique — Chocolat (1988), Beau Travail (1999), White Material (2010) — pays où elle a grandi et passé son enfance. De surcroît, le sujet de la pièce, très marqué par la solitude et la violence de deux hommes blancs perdus, Horn, le chef de chantier (Matt Dillon), et Cal (Tom Blyth), très physiques, butés, s’affrontent — sûrs de leurs bons droits et rétifs à comprendre la force d’âme, la dignité et la noblesse d’un homme noir — Alboury (Isaach de Bankolé), qui vient réclamer le corps de son frère Nouofia (Brian Begnan), décédé d’un prétendu accident du travail le jour même, afin de pouvoir ramener la dépouille au plus vite à sa mère. Cette même nuit, Léone (Mia McKenna-Bruce), la jeune femme sensuelle et paumée de Horn, arrive sur le chantier, conduite par Cal qui a été la chercher à l’aéroport.

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Par la rigueur et la précision de sa mise en scène, le tranchant de son montage, ses cadres aiguisés, la beauté des lumières et des couleurs de la photographie signée par le chef-opérateur Éric Gautier, la force des sons — bruits des engins de chantier, pas des hommes sur le sol, coups échangés, mystère sonores insondables de l’Afrique et surtout le cri relayé par les gardes noirs du camp pour signaler que tout va bien — la grâce de la musique lancinante de Tindersticks, qui renforce l’angoisse tendue de la fiction, Claire Denis réussit avec Le Cri des gardes un très grand film physique et moral. La cinéaste préserve avec un grand respect le texte original de la pièce de théâtre, la texture des voix ainsi qu’une unité de lieu et de temps — excepté un trajet en voiture vers un aérodrome et de rapides flash-back — rendant le film oppressant et âpre, une tragédie classique où la violence sourde va éclater dans un univers étouffant.

Isaach de Bankolé dans le rôle d’Alboury © Les Films du Losange

Un espace clos et oppressant

L’action est condensée sur une nuit dans et autour du chantier, entouré de barbelés et de tours de guet. Claire Denis rend la matérialité concrète du lieu en filmant avec concision quelques éléments: la terre rouge, des machines de chantier, des baraquements métalliques sinistres, des barbelés, des miradors, des lampadaires blafards.

Elle filme avec sensualité des hommes noirs en communion avec la minéralité du lieu et la moiteur de la nuit. Elle capte l’élégance de la droiture morale et de la détermination sans faille d’Alboury, servi par l’impeccable interprétation d’Isaach de Bankolé, qui incarne avec force la volonté de justice. Elle saisit la beauté, l’érotisme et la faille des hommes et de la femme blanche. Des hommes blancs aux corps très physiques, rudes et sauvages, Horn et Cal – campés par Matt Dillon et Tom Blythe particulièrement remarquables – brutaux dans leurs gestes, parfaits dans leurs déplacements. Tous les acteurs sont impeccables dans leur diction du texte, très en phase avec la pièce de Bernard-Marie Koltès. Entre maîtrise et fureur, ils échangent des mots rares. Alboury et Horn se parlent avec une retenue et une politesse excessive, pleine de frustration, qui va devenir rageuse et haineuse.

La sensualité de Léone, seule femme du lieu, honorée par sa stature d’apparition très plastique et sa beauté lunaire, illumine la nuit mortifère par la couleur de sa robe, un rouge éclatant qui symbolise la violence de la tragédie.

1h49


Le mocassin de la République

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© J.M. Weston

Monsieur Nostalgie fête les 80 ans du mocassin J.M. Weston conçu et fabriqué dans la manufacture de Limoges depuis 1946. De Janson de Sailly à l’Elysée, du Congo-Brazzaville à la cité des 4000, le modèle 180 fut et restera notre meilleur modèle d’intégration sociale…


Tant que des lycéens auront le puissant désir de chausser une paire de mocassins Weston, la République tiendra bon. La Vème ne vacillera pas sous les fumigènes. Nos valeurs seront sauves. Et notre drapeau flottera haut au pavillon des ministères parisiens.

Peut-être, avons-nous-là, sous les yeux, le fondement, le creuset de nos institutions que les analystes politiques ignorent car ils méconnaissent le pouvoir symbolique de la chaussure sur l’imaginaire des garçons en formation. Son pouvoir d’attraction et son onde nostalgique. Son mystère provincial et son baume à la Rastignac…

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Qu’avons-nous été capables d’endurer, de supporter, d’accomplir pour avoir l’insigne honneur de porter des « 180 » et de faire partie de ces affranchis du soulier français ? La chaussure a ses chapelles irréconciliables, des amateurs ferrailleurs qui ne jurent que par les glands américains ou les Chelsea Boots britanniques, d’autres encore vénérant exclusivement la fabrication italienne, et puis il y a le sillon national, durable, limougeaud, l’ancrage terrien, la tannerie de nos ancêtres, la montée vers la capitale, le côté Mauriac pour les odeurs de sous-bois et l’ambition d’un fils de vinaigrier qui va bientôt conquérir l’Elysée en nationalisant les banques et la chimie. François Mitterrand les achetait en taille 6 et en de multiples exemplaires. N’écoutez pas ceux qui infantilisent le mocassin Weston, qui amenuisent sa portée, le reléguant au rang des souvenirs d’écoliers ou de simple objet de transition vers l’âge adulte. Le « 180 » incarne la permanence, l’histoire longue, des bancs d’un IEP aux ors des cabinets, l’abandon de la basket informe pour la peausserie de qualité, il est un instrument d’ascension et de sédimentation de notre démocratie. Sans lui, sa présence rassurante et son chaussant douillet, car le mocassin fait corps avec votre pied, il est gangue et gant de soie, notre pays déjà accablé perdrait son dernier repère et son ultime repaire. Le « 180 » n’est pas d’un bord en particulier, il ne roule pour aucun camp précisément, il est « La » politique comme le bicorne et l’épée font l’habit de l’Académicien, il est à la fois un moyen d’accession et une forme de reconnaissance ; le mocassin met le pied à l’étrier à l’impétrant, le rêveur, le carnassier, le coquet ou le flâneur.

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Mieux qu’un programme, il donne la légitimité, l’assurance et le goût de la chose publique. Sans son maintien dans les assemblées, notre démocratie fort mal en point n’y survivrait pas. Il est encore le témoignage d’un monde où l’achat d’une paire de chaussures de luxe de construction Goodyear et nécessitant 180 prises en main « à la fabrication de ce grand classique » était chargée d’émotion et de fébrilité. Avec des Weston, on pouvait enfin commencer à échafauder une carrière, solliciter un appui, se rendre à une cérémonie officielle, se délester de sa ruralité et jouer sa carte personnelle. Le « 180 » n’est pas un dissimulateur, mais plutôt le révélateur de vos ambitions profondes. Il ne cache pas vos origines, au contraire, il vous permet de les assumer pleinement et fièrement. En Afrique, le seul continent qui aime sincèrement la chaussure pour sa dimension mystique, le mocassin est porté aux nues. On lui voue un culte féérique. Là-bas, il peut même se décliner en alligator ou en lézard, dans les teintes vertes ou bleues. Nous avons beaucoup à apprendre de cette liberté-là. Combien d’adolescents ayant économisé plus que de raison, sont venus, un jour, à Paris choisir leur première paire de « 180 » comme s’ils entraient au Panthéon ? En s’offrant des mocassins de couleur noire, bergeronnette, mélèze ou toucan, il s’insérait dans la grande fresque nationale, celle des salons littéraires, des remises de diplômes, des premières à l’Opéra et des soirs de printemps au théâtre au bras d’une actrice césarisable où vous croyez que le tout-Paris vous regarde et vous envie. Le « 180 » est la première pierre du roman français.

180 « upcycled », 2026 (C) Pauline Caranton

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