Le film espagnol Les Dimanches est un beau film sur la vocation religieuse réalisé par une cinéaste athée.
Alauda Ruíz de Azúa est une cinéaste espagnole qui a tourné quelques courts métrages, et déjà deux longs métrages, Lullaby (2022) et Ce sera toi (2023) – qui n’ont pas été montrés dans les cinémas de France – ainsi que la très remarquée série télévisée Querer, diffusée en France par Arte, qui narre l’histoire d’une femme qui décide de divorcer pour cause de violences conjugales.
Les Dimanches, son nouveau long métrage, qui a rencontré un grand succès public en Espagne l’année passée, a reçu de prestigieuses distinctions : la Coquille d’or et le prix Signis au Festival de San Sebastián, ainsi que l’Antigone d’or au Festival de Montpellier. Il est visible dans les salles de l’hexagone depuis le 11 février.
C’est indéniablement un film inconfortable pour tous ceux qui sont convaincus que Dieu est mort et que leur agnosticisme ou anticléricalisme situent ad vitam aeternam dans le camp du Bien. Les précautions de gazelles effarouchées de tous bords politiques d’une majeure partie des critiques, qui aiment le film pour sa beauté mais restent perdus face au sujet, sont cocasses.
Une vocation qui bouleverse l’équilibre familial
Dans une grande ville du Pays basque espagnol, visage pâle et longs cheveux bruns, Ainara a dix-sept ans. Elle a la beauté d’une madone sereine rappelant la grâce des vierges de la peinture italienne de la Renaissance. Elle vit avec son père Iñaki et ses deux jeunes sœurs. Scolarisée dans un grand lycée catholique, elle mène la vie ordinaire d’une adolescente de son âge. Sa mère est morte lorsqu’elle était enfant. Maite, sa tante et sa grand-mère paternelle, très proches, aident Iñaki à s’occuper au quotidien d’Ainara et de ses sœurs. Son père, aimant, ferme et attentif, est très préoccupé par le bon fonctionnement économique de son restaurant, soucieux de subvenir avec soin et raison à l’éducation de ses trois filles. Des désaccords familiaux à propos d’argent et d’emprunts concernant l’achat du restaurant tendent les rapports entre les adultes, mais tous se retrouvent avec plaisir lors des repas du dimanche. Lorsque Ainara, timide et calme, annonce qu’elle veut entreprendre une période de discernement dans un couvent en vue de devenir religieuse, l’entente familiale éclate.
Iñaki, son père, qui a une pratique religieuse et un sens moral humaniste, comprend cette décision. La grand-mère, devenue non croyante depuis longtemps – certainement en raison des liens supposés du clergé espagnol avec le franquisme et de la déchristianisation du pays – est stupéfaite. Elle ne veut pas perdre sa petite-fille. Maite, sa tante, athée et femme moderne au tempérament volcanique, qui travaille dans le milieu de la culture, va s’opposer de manière intrusive à ce choix.
Une approche humaniste d’un sujet délicat
Indéniablement, la cinéaste aborde avec un grand sens de l’observation les liens et traditions familiales, les caractères de ses personnages, ainsi qu’avec tendresse et humanisme un sujet délicat : le désir sincère et profond d’une jeune fille de dix-sept ans que sa foi conduit à vouloir devenir novice au sein de la congrégation des Betinas.
S’appuyant sur la maîtrise de son scénario et des dialogues judicieux et pertinents, elle montre les motivations de chaque membre de la famille face à la vocation inattendue d’Ainara. Elle filme avec amour et authenticité tous ses personnages. Elle expose les arguments idéologiques de Maite, qui ressent de l’incompréhension et un mal profond face à la décision de sa nièce. Ce personnage – dont la cinéaste dit se sentir proche idéologiquement dans des entretiens avec la presse – est montré comme une femme dominatrice, volage, rude dans ses relations de couple avec Pablo, un homme déconstruit plein d’amour et de tendresse pour leur fils, mue par un anticléricalisme idéologique virulent. Elle va utiliser tous les moyens pour tenter d’empêcher l’entrée d’Ainara au couvent.
Les scènes se déroulant au couvent des Betinas sont filmées de manière quasi documentaire – chants de psaumes, prières, repas dans le silence et dans l’écoute de la parole de Dieu – montrent Iñaki et Maite accueillis avec douceur et fermeté par sœur Isabel, la mère supérieure, dont le calme, la rigueur et la sérénité n’empêchent pas de vives réparties lorsque Maite la questionne avec dureté sur l’engagement d’Ainara et sur la vérité de la foi.
Les Dimanches d’Alauda Ruíz de Azúa est à la fois une œuvre d’une grande subtilité, à la fois intimiste, discrète, âpre, tendue et cruciale, porteuse d’une violence sous-jacente brutale. Le film est admirablement servi par des comédiens tous excellents et sobres, en particulier par le talent d’un trio d’actrices remarquables : Blanca Soroa, qui campe avec beaucoup de justesse la jeune Ainara ; Patricia López Arnaiz, formidable dans le rôle de Maite ; et Nagore Aranburu, impressionnante dans celui de sœur Isabel, la mère supérieure du couvent des Betinas. Alauda Ruíz de Azúa signe une mise en scène austère et rigoureuse qui épouse la détermination de son personnage principal. Par le choix de cadres acérés, de couleurs claires et lumineuses, elle donne à chacun des membres de cette famille une réelle force, une vraie justesse et réussit ainsi à montrer l’ouragan émotionnel qui saisit la jeune fille et sa famille.
Un film sur la foi et l’amour
La cinéaste athée, inspirée par la grâce, les voies du Seigneur sont impénétrables1 -, réussit avec Les Dimanches un film d’une force et d’une beauté inouïes montrant le chemin de foi d’une jeune fille qui répond à l’appel de Dieu et fait le choix de rentrer au couvent par amour du Christ pour donner au monde sens et réconfort par la prière.
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Épître aux Romains 11, 33 : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » ↩︎
Pour le journaliste et écrivain Omar Youssef Souleimane, la France est confrontée à la même menace qui a ravagé sa Syrie natale : la progression d’un islamisme politique qui tend à imposer la charia à toute la société. Des Frères musulmans qui infiltrent LFI au président syrien qui pratique la taqiya, c’est le même combat.
Causeur. Vous avez quitté votre pays natal, la Syrie, en 2012, au moment où le mouvement de contestation contre Assad était capté par les islamistes. Et vous retrouvez aujourd’hui en France un phénomène qui vous rappelle ce moment de l’histoire syrienne que vous qualifiez de « gauche hallal ».
Omar Youssef Souleimane. J’ai toujours été choqué par la complicité entre certains députés de La France insoumise et des islamistes extrêmement radicaux, ici en France. Mais c’est le massacre du 7-Octobre qui a été un moment déclencheur pour moi. Je viens d’un monde, la Syrie des années 1990-2012, dominé par les islamistes, leurs manipulations, leur discours victimaire et leur mainmise sur la société. Après l’avoir fui j’ai retrouvé ici en France le même discours au service du même projet et des mêmes idées.
Quel lien avec le 7-Octobre ?
Cet événement et la guerre qui s’en est suivi ont offert aux Frères musulmans une cause puissante et un étendard autour duquel rallier plusieurs courants : Israël criminel, juifs génocidaires. Dans des associations islamistes comme Urgence Palestine ou Perspectives musulmanes, l’idéologie frériste est à peine masquée.
Sont-elles liées à LFI ?
Ils travaillent ensemble ! Ce n’est pas comme dans les années 1970, quand une partie de la gauche s’enthousiasmait pour les islamistes de l’époque, particulièrement Khomeyni. Aujourd’hui, ils organisent des manifestations ensemble pour défendre la Palestine. C’est la raison pour laquelle j’allais tous les samedis à leurs manifestations, souvent place de la République, pour observer par moi-même. Je feignais d’être un Arabe musulman tout aussi extrémiste qu’eux. Les Complices du mal est le récit de cette expérience.
En France, il n’existe pas de structure qui se réclame officiellement des Frères musulmans. Comment peut-on identifier les associations ou militants fréristes ?
C’est très simple : tout discours contre la République, tout propos contradictoire avec les valeurs de la République, et surtout avec la laïcité, doit être interdit. Ceux qui saluent ouvertement une association comme le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, comme c’était le cas place de la République en 2024-2025, doivent être sanctionnés. Ensuite, il y a les idées. Quand un imam encourage les jeunes à se méfier de la mixité entre filles et garçons, en contradiction avec la civilité française et la République, on doit aussi lui interdire de prêcher.
L’apologie du terrorisme est déjà interdite et la critique de la laïcité n’est pas illégale. Le problème, avec les Frères musulmans, est qu’ils sont difficiles à saisir. Faut-il interdire au doigt mouillé, quitte à sortir de l’État de droit ?
Non, je ne crois pas. Dans l’idéologie des Frères musulmans, l’existence des musulmans en tant que minorité est inacceptable, même dans le cadre d’un État de droit où les libertés d’opinion et de culte sont assurées ! Pour eux, il faut – avec ou sans violence, à courte, à moyenne ou à longue échéance – transformer la société, toute société, en « dar al-islam », domaine soumis à la charia. Et bien entendu, il s’agit de la charia interprétée par eux. À défaut de pouvoir directement mener un combat politique, les Frères appliquent une stratégie d’infiltration et de manipulation de la société. L’idée est de profiter des libertés occidentales pour changer les normes sociales, créer une société dans la société et être ensuite en position de manipuler les institutions et les lois. Nous sommes aujourd’hui avec LFI dans la phase de la « monétisation » électoraliste de la société dans la société.
Vous pointez donc le clientélisme ?
Exactement. Regardez la cartographie du vote Mélenchon en 2017 et 2022, et Nouveau Front populaire en 2024. Pourquoi ce soutien massif dans des bureaux de vote situés au cœur de quartiers à forte présence musulmane ? Pourquoi une association comme Perspectives musulmanes a-t-elle soutenu le Nouveau Front populaire ? Les Frères musulmans utilisent LFI comme un cheval de Troie pour la transformation légale de la France d’une démocratie libérale en État islamique. Amar Lasfar, que je cite dans mon livre, le dit clairement, mais pas en français. En français, il affirme être pour la loi de 1905, pour la République et pour l’intégration. En arabe – ma langue maternelle –, il a déclaré : « On arrivera au pouvoir à travers les élections ou même à travers un coup d’État. » Nous devons combattre ces gens qui veulent islamiser la société musulmane en France, avant de prendre le pouvoir. Mon expérience syrienne doit aider à la prise de conscience. Ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de quartiers, dans énormément de foyers, c’est exactement ce que j’ai vécu en Syrie il y a une vingtaine ou une trentaine d’années.
Parlez-nous de la Syrie de votre enfance et de votre milieu familial.
Je suis né à quelques dizaines de kilomètres de Damas, dans une commune majoritairement sunnite, et j’ai grandi dans une atmosphère dominée par le désir de vengeance contre ce régime (la dictature de la famille Assad) qui avait détruit le « vrai Islam », présenté comme la solution à tous nos problèmes. Comme disait Hassan al-Banna : « L’islam est la solution et le Coran notre Constitution. » Nous, les sunnites de la classe moyenne – mon père était dentiste –, nous sentions opprimés et victimes. À la maison ou à la mosquée, j’entendais parler de l’islam opprimé et du jour où Assad partirait pour qu’on puisse créer l’État islamique. On devait apprendre le Coran et les hadith par cœur. Quand j’avais 13 ans, mon père a été recruté par une clinique dentaire à Riyad et nous nous sommes installés dans la capitale saoudienne. Pour mes parents, qui étaient très pratiquants, voire fanatiques, c’était le paradis. En Arabie saoudite, j’ai été inscrit dans une école coranique où 70 % du temps était consacré à l’étude de la religion.
Qu’est-ce qui a déclenché votre rupture avec cet environnement ?
L’achat d’un ordinateur ! Grâce à une connexion proxy, j’ai pu lire des textes étrangers à la religion. J’ai commencé à avoir des doutes sur l’islam, en voyant la violence et la haine en Arabie saoudite, pourtant la patrie de l’islam. À mon retour en Syrie, à 17 ans, j’étais déjà athée, mais personne ne le savait. Je fréquentais le lycée scientifique, car en Syrie, il fallait étudier les sciences (médecin, ingénieur, dentiste) pour être indépendant et ne surtout pas dépendre de l’État et pouvoir s’installer ailleurs. Chez les Frères musulmans, les médecins, dentistes et pharmaciens sont nombreux. C’est le fruit d’une stratégie visant à créer une classe de cadres instruits, financièrement autonomes et jouissant d’une forte légitimité sociale pour faire progresser l’idéologie islamiste par le bas, en attendant le moment opportun pour l’entrisme politique.
J’ai refusé de suivre cette voie scientifique. J’ai quitté ma ville et ma maison, ne supportant plus cette ambiance. Je suis allé à Homs, la ville de ma mère, où je me suis inscrit en littérature arabe. J’en avais marre. J’avais 18 ans. À partir de ce moment ma vie a été consacrée à la littérature et au journalisme. J’ai travaillé comme correspondant pour un journal de Damas, Noir et Blanc, je faisais des reportages et j’écrivais aussi des chroniques, des critiques de livres, pour des journaux au Liban, qui était à l’époque notre porte vers la liberté d’expression.
Vous êtes journaliste à Homs quand, début 2011, Ben Ali est chassé de Tunisie et Moubarak d’Égypte. Bachar al-Assad affirme alors que ce scénario est impossible en Syrie…
J’étais en quatrième année d’études, préparant mes examens de mi-semestre. Je me souviens très bien d’avoir entendu la phrase « Ben Ali a fui ». C’était incroyable. Tout de suite après, l’Égypte s’est embrasée, la place Tahrir bouillonnait. On était très excités, on regardait toutes les chaînes. On se demandait : « Quand cela va-t-il arriver chez nous ? » On estimait mériter la révolution beaucoup plus que les Égyptiens. Eux avaient connu une certaine liberté politique depuis les années 2000, notamment avec le mouvement Kefaya en 2005[1]. Ils avaient une opposition. L’Égypte avait une vie politique plus ouverte que la Syrie. À partir de février, les appels à descendre dans la rue se sont multipliés. Finalement, nous nous sommes organisés pour manifester le 15 mars 2011 au cœur de la ville de Damas.
Combien étiez-vous ce jour-là ?
Nous n’étions qu’une vingtaine de personnes, face aux centaines de policiers. Je m’en suis sorti par miracle. À Deraa, dans le sud de la Syrie, des enfants ont été arrêtés et torturés pour avoir écrit sur les murs des slogans hostiles au régime. Les habitants de cette ville ont juré vengeance. Ils sont descendus dans les rues en masse, la police a réagi en tirant sur eux, plusieurs manifestants ont été exécutées. Nous attendions que Bachar al-Assad fasse une déclaration. S’il avait condamné la violence du régime, nous l’aurions soutenu. Mais à l’époque personne ne pensait à renverser le régime. La Syrie abrite des dizaines d’ethnies et communautés. Nous sentions que l’instabilité serait désastreuse, contrairement à ce qui se passait en Égypte. Mais Bachar al-Assad, avec l’arrogance d’un dictateur, n’a jamais voulu céder.
Emmanuel Macron reçoit Ahmed al-Charaa, président par intérim des autorités syriennes de transition, palais de l’Élysée, Paris, 7 mai 2025. (c) Stephane Lemouton/SIPA
C’est cette violence qui a fait basculer le mouvement dans l’islamisme ?
Oui. Au début, ceux qui brandissaient des slogans religieux étaient même expulsés des manifestations. Mais avec la violence extrême du régime, il était impossible de rester pacifique. C’est à ce moment que l’islamisme a surgi. Et dans une société sunnite croyante qui se sentait opprimée depuis des décennies, une société soumise à la violence, la conviction que l’islam était notre seule identité, notre seule appartenance, a pris le relais de la mobilisation. Très vite, en 2012, on a vu arriver des barbus armés, taciturnes et bien organisés. Quatorze ans plus tard, ils sont parvenus à détrôner Assad et prendre sa place.
Vous êtes retourné en Syrie en janvier dernier. Qu’avez-vous trouvé ?
J’ai rencontré des jeunes extraordinaires, chrétiens, laïques et autres, qui menaient exactement le même débat que ma génération il y a treize ans : la laïcité, la démocratie, les droits de l’homme. La même ambiance, le même débat : ça m’a bouleversé. Mais j’ai constaté aussi la mainmise de l’islamisme. À Damas c’est encore tolérable, mais à Homs, c’est terrible. Une femme non voilée peut être harcelée. Un homme et une femme non mariés marchant ensemble peuvent être harcelés. Partout les normes sociales islamistes sont imposées. Et bien sûr la pauvreté. La livre syrienne ne vaut rien et la route de Damas à Homs est bordée de villes entières réduites à des tas de ruines.
Que pensez-vous d’al-Charra et de sa nouvelle Syrie ?
Il pratique la taqiya, cette dissimulation qui consiste à se présenter à l’Occident comme un homme moderne et raisonnable tout en poursuivant en interne un projet islamiste assumé. C’est un autoritaire qui attend le moment opportun pour imposer un État islamique. Son entourage prépare déjà le terrain, tandis que lui joue le dirigeant irréprochable. La plus grave concerne la nouvelle Constitution. Un comité qu’il a lui-même nommé a introduit un article stipulant que le président n’est pas responsable devant le Parlement. Autrement dit, il échappe à tout contrôle politique et peut gouverner sans contre-pouvoirs réels. Et l’on sait ce que cela peut produire lorsqu’un dirigeant animé par une vision djihadiste accède pleinement au pouvoir.
Avec votre expérience en Syrie, comment analysez-vous les chances du soulèvement actuel en Iran d’aboutir à un changement de régime ?
Il s’agit d’un soulèvement sans précédent. Par son ampleur car des centaines de milliers de manifestants, mais surtout par le fait qu’on projet politique se dégage, celui de la chute du régime iranien avec l’évocation d’une figure de référence, Reza Pahlavi. Même si le régime des mollahs ne tombe pas rapidement, la dynamique de ce soulèvement ne s’arrêtera pas, d’autant qu’un bain de sang est déjà en cours. Les Iraniens sont habitués aux insurrections. Ils ne baisseront pas les bras.
Omar Youssef Souleimane, Les Complices du mal, Plon, 2025
[1] Né en 2004, ce mouvement est la première contestation ouverte contre Hosni Moubarak. Réunissant intellectuels, libéraux, nassériens, islamistes et figures de la société civile autour du mot d’ordre « Assez ! » (« kefaya »), il dénonce la volonté de Moubarak d’accomplir un cinquième mandat et la perspective d’une succession dynastique au profit de son fils Gamal.
L’affaire sordide des crimes sexuels de Jeffrey Epstein marque l’entrée dans une ère nouvelle. A l’heure du triomphe du wokisme et de la « fluidité des genres », l’opinion publique semble devenue plus pudibonde. Le scandale n’en est que plus retentissant. En Occident, la sexualité, bien qu’omniprésente dans les médias et la culture, paraît paradoxalement plus suspecte, plus scrutée et parfois plus sévèrement jugée qu’autrefois. Jeffrey Epstein est ainsi démonisé. Quelques réflexions s’imposent.
L’empaquetage numérique exhaustif d’un individu est une nouveauté. On savait que les dispositifs électroniques qui organisent désormais nos vies sont des collecteurs de données. Mais pour la première fois, les « data » d’un individu, ou du moins une grande partie d’entre elles, sont rassemblées en un paquet et livrées à la curiosité et au jugement de l’opinion publique.
L’être social numérisé
Les Epstein files, c’est l’ensemble des interactions sociales de Jeffrey Epstein, c’est l’être social Jeffrey Epstein numérisé. Jusqu’à présent on disposait d’expressions parcellaires d’une personnalité, écrits, photographies, enregistrements, on savait qu’elles ne suffisaient pas à rendre compte de sa réalité changeante et toujours plus subtile. Ce pour quoi la Justice ne se contente pas de documents, mais impose le débat contradictoire. Le labeur des journalistes ou des biographes était d’extraire de ces documents des informations pertinentes et d’en proposer des interprétations. Les « files » se différencient des anciens documents par leur abondance et leur exhaustivité. A la lente réflexion du biographe ou du juge se substitue l’instantanéité de la statistique.
Ainsi le nombre d’occurrences de tel ou tel nom devient une clef d’interprétation. S’agissant d’un personnage qui avait été condamné, et allait l’être une seconde fois, pour des abus sexuels, ce qui fait de lui une incarnation du Diable, l’interprétation consiste dans le degré de coloration diabolique des personnes nommées, en fonction du nombre de leurs occurrences.
C’est une manifestation de notre entrée dans une ère nouvelle de la connaissance, celle de la vérité par le nombre. Les statistiques et les corrélations qu’elles permettent ne constituent qu’une forme dégradée ou embryonnaire de savoir scientifique, mais elles reflètent une réalité qui suffit largement à la rumeur publique et à la politique. Celle-ci fera son affaire, selon l’intention qui est la sienne, ou qu’on lui suggèrera, de l’interprétation des données.
Cette avancée dans la voie de la transparence généralisée a de quoi faire frémir. Nous savions déjà que nos petits secrets sont accessibles à Big Brother. Les Epstein files nous apprennent qu’ils peuvent être aussi livrés, brut de décoffrage, et avec tous nos « complices », pour un lynchage en place publique.
Pédophilie : de quoi parle-t-on ?
Il y a une limite physiologique entre l’enfance et l’âge adulte, c’est la puberté. Dans les sociétés traditionnelles où la vie sexuelle était très encadrée socialement (le mariage était une grande affaire familiale ou sociale avant d’être, éventuellement, la suite d’une attirance réciproque), la puberté était synonyme de nubilité. L’adolescence n’existait pas, on était enfant ou adulte. Il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’Héloïse rencontre Abélard à 15 ou 16 ans, que Natacha Rostov se fiance au prince André à 16, et que Juliette meure d’amour à 14 ans.
Cette limite devrait suffire à qualifier le crime de pédophilie – ou plutôt pédophobie comme l’écrit Renaud Camus: un rapport sexuel imposé à un enfant pré-pubère relève de la perversité et de la violence. Un rapport sexuel avec une jeune fille pubère est une transgression d’une autre nature. Si le désir sexuel pour des enfants est une authentique perversion, il est faux et hypocrite de prétendre que l’attirance pour des jeunes femmes n’est pas naturelle. Qui n’a jamais été fasciné par une jeune déesse ? Ce que la société réprouve à juste titre, c’est le passage à l’acte avec des êtres immatures, en proie aux déséquilibres d’une adolescence de plus en plus prolongée. S’il y a prostitution, la peine du proxénète est considérablement alourdie. Mais cette transgression, qui s’apparente à l’abus de faiblesse[1] n’est pas de la pédophilie. L’affubler de ce qualificatif c’est mal employer le mot, c’est brouiller l’image très claire et très horrible dont il est porteur, c’est le dévaluer.
Epstein, pour autant que nous le sachions, consommait beaucoup de jeunes filles mais n’a pas violé d’enfants. Il n’en est pas moins qualifié de pédophile. Pourquoi cette confusion?
La sacralisation de l’enfant dans nos sociétés qui n’en font plus, ce n’est pas seulement l’enfant-roi, elle doit être prise au sens propre : l’enfant, substitut du sacré. Dans le culte contemporain de la victime, l’enfant occupe la plus haute place. L’enfant-victime est le déclencheur parfait des bouffées de cette indignation si prisée des démagogues. L’incrimination de pédophilie aggrave donc sérieusement le cas des amateurs de nymphettes. S’agissant d’Epstein, promu Grand Satan de la mondialisation, cette pierre attachée à son cadavre ne peut que dynamiser la Semaine de la Haine.
Mais l’extension du sens du mot pédophilie correspond aussi à une extension de l’enfance. L’âge de l’éducation obligatoire, de la majorité sexuelle, du départ du domicile des parents, ne cesse de reculer[2] comme l’indique le néologisme « adulescent » qui ajoute une décennie à l’adolescence. Sous l’Ancien régime, on était académicien ou évêque à 20 ans, la Révolution a eu des généraux de 25 ans, aujourd’hui on a son premier emploi stable et on se marie (éventuellement) après 30 ans. Cette brusque extension de la néoténie est un énorme sujet qui n’entre pas dans le cadre de cet article. On se bornera ici à constater qu’une de ses conséquences est l’allongement de la plage temporelle de l’interdit pédophile, jusqu’au point de contredire la biologie.
Ces contradictions ne sont jamais saines. Dans le cas présent, en brouillant une limite naturelle par une limite artificielle, elle est sans doute l’une des causes d’une extension très réelle de la pédophilie. Et bien entendu, elle contribue à culpabiliser encore un peu plus les ignobles mâles dont le rythme cardiaque accélère devant des jambes de gazelle ou le sourire provoquant d’une Lolita (ou d’un bel éphèbe). Le Mahler de Mort à Venise n’est toléré que parce qu’il est un personnage de cinéma.
La sexualité plus généralement démonisée
Mais ces inconvénients n’en sont pas pour l’Occident terminal. L’extension à la post-puberté de l’interdit pédophile s’inscrit dans l’entreprise de démonisation de la sexualité (hétérosexuelle) où il s’est engouffré[3]. Pour la phase ultime du progressisme, le wokisme, l’affaire est entendue : la loi a raison et le corps a tort.
Surgi des profondeurs du gnosticisme, ce courant de pensée voit le corps sexué (désirant et reproducteur) comme intrinsèquement mauvais, comme un inconvénient dont il faut chercher à s’affranchir. Cela a commencé au siècle dernier quand le féminisme a considéré la maternité comme un obstacle à l’épanouissement des femmes dans le salariat et la consommation[4]. Puis ce fut la « libération sexuelle », grande fête triste de la disjonction du sexe et de la reproduction. Enfin, l’importante étape du mariage homosexuel, que Pierre Manent a pu qualifier de revendication métaphysique puisqu’elle nie la différence des sexes comme source de la culture et de l’organisation sociale[5]. Nous en sommes maintenant à la « fluidité des genres ».
Lorsqu’ils sont niés, diabolisés, les ressorts intrinsèques du corps finissent trop souvent par se détendre dans la violence, dans l’abus ou sous une forme pervertie. La pensée dominante y voit alors une preuve de plus que le corps sexué (pas celui du sport ou de la diététique, qui est un fidèle consommateur) est, effectivement, habité par le Diable.
Le mot viol revient sans cesse dans les commentaires de l’affaire, y compris ceux des victimes elles-mêmes. Mais quand on écoute leurs témoignages plus attentivement, par exemple celui de Sarah Ransome[6], on ne trouve pas la violence physique qui a de tout temps été associée à ce mot. Ce qui a conduit des jeunes filles souvent fragiles psychologiquement, à revenir, sans contrainte physique, plusieurs fois sur l’île d’Epstein et à y endurer des rapports sexuels qu’elles ne désiraient pas, c’était ce que Mme Ransome décrit comme un « coercitive control ». C’est la même chose, diront les féministes qui n’ont de cesse d’étendre le champ sémantique du mot viol. Il est permis de penser que l’inflation, donc la dévaluation de ce mot, comme du mot pédophilie, n’est pas un progrès. L’indistinction dans les degrés et les modalités du mal finit par émousser la perception du mal.
Jack Lang et notre hypocrisie générale
On balance entre l’incrédulité devant tant de naïveté, et l’admiration pour tant d’hypocrisie. Les journalistes, les politiques, toutes les voix autorisées semblent découvrir que l’argent est l’ennemi de la morale et que la richesse et la puissance se croient tout permis quand elles ne sont pas tempérées par la foi en une puissance supérieure, ou par une tradition et une éducation implacable. Comme s’ils ne savaient pas comment vivent les riches et les puissants, comment fonctionnent leurs réseaux selon les règles classiques du clientélisme et du trafic d’influence, souvent agrémenté de prostitution de luxe. Le monde de la jet-set fourmille de petits Epstein.
La singularité d’Epstein, le scandale Epstein, ce n’est pas son absence de scrupules, ce n’est même pas, hélas, la jeunesse de ses victimes, c’est l’ampleur de son réseau, c’est la visibilité médiatique de nombre de ses membres. L’inquisition peut s’en donner à cœur joie.
Et puis, c’est qu’il était juif. De même que Dieudonné, M. Asselineau voit dans la publication des Epsein files un évènement considérable qui prouve l’existence de l’Etat profond et d’un complot international1. Il n’en dit pas plus. A ses auditeurs de comprendre pourquoi il rappelle si souvent que le nom d’Ariane de Rotschild revient 13.000 fois dans les « files », ou pourquoi il livre les noms de Pompidou et de Macron (tous deux anciens de la banque Rotschild) comme exemples de dirigeants portés au pouvoir par l’Etat profond.
La bassesse, la vulgarité est le trait commun à toute cette affaire. Vulgarité d’une caste de financiers qui ne produit rien, ne bâtit rien, ne sait rien faire de son argent que d’acheter de l’immobilier, des passe-droits et des filles. Bassesse de ces gens qui croient que leur fortune vaut dispense de toute moralité. Bassesse aussi des journalistes et des inévitables experts de plateau qui, la mine grave, pour flatter les pulsions voyeuristes du public parlent de viol à tort et à travers, dramatisent le moindre témoignage d’une rencontre avec Epstein, cherchent à élargir la liste des diaboliques à tous ceux qui figurent dans les Epstein files et qui donc « savaient forcément ».
Concernant notre ancien ministre de la Culture, il est vrai que les temps glorieux de « Jack » commencent à remonter à quelques années. Mais ils sont encore nombreux ceux qui adulaient alors le favori de Dieu (alias Tonton, alias François Mitterrand) lorsqu’il faisait pleuvoir les subventions. On ne les entend pas. Comment se fait-il qu’un homme qui avait, nous disait-on, porté si haut la culture française, le nouveau Malraux, ne trouve, quand il est à terre, aucun défenseur pour rappeler une œuvre aussi considérable ? La comédie humaine ne se renouvelle guère.
[1] Ce n’est pas toujours le cas. Des mariages à 15 ans avec un homme mûr comme celui de Caroline Eliacheff qui est devenue ensuite l’une des plus brillantes psychologues françaises, n’étaient pas si exceptionnels il y a quelques décennies. Ce qui marquait alors du sceau d’infamie (les femmes, pas les hommes), ce n’étaient pas les relations sexuelles ou les mariages précoces, c’étaient les maternités hors mariage. Plus récemment les amours adolescentes d’Emmanuel Macron avec une adulte ne semblent pas l’avoir traumatisé ni ne l’ont empêché de faire carrière.
[2] Le mouvement inverse s’observe s’agissant du seuil des droits politiques ramené de 21 à 18 ans et l’on réfléchit, à l’avancer vers les 16 ans. Le courant irrésistible de l’extension des droits ne voit aucune raison de s’arrêter aux portes de l’enfance
[3] Cf Gilles Carasso, La solution biothechnologique, in L’Atelier du Roman N°99, décembre 2019
[4] Cf Helen Andrews, Boomers, the generation who promised freedom and delivered disaster, Sentinel , New-York, 2021
[5] Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, p.17, Le mariage pour tous.PUF, 2018
[6] Sarah Ransome, Silenced no more, Surviving my journey to hell and back, Harper one, San Francisco, 2021
Sur les 23 médailles que la France a obtenues aux JO de Milan-Cortina, 13 ont été gagnées en biathlon. Des biathlètes qui sont pris en charge par l’armée (comme les sergents Lou Jeanmonnot et Éric Perrot) ou fonctionnaires des Douanes, comme Emilien Jacquelin et Quentin Fillon-Maillet, ou encore… Julia Simon (trois médailles d’or, une d’argent) : sur douanes.gouv.fr, le site officiel de la direction générale des douanes, il est mentionné que Julia Simon, né le 09 octobre 1996 à Albertville (73) est membre de l’Equipe de France Douane depuis 2019 et licenciée au club des douanes des Saisies (ça ne s’invente pas) en Savoie.
Cependant, avant les JO, sur la photo officielle des 10 athlètes de l’équipe de France Douane sélectionnés pour Milan-Cortina, Julia Simon ne figure pas ! Serait-ce un oubli, les Douanes auraient-elles oublié de la déclarer ?
Non pas… Les douanes ont préféré se dédouaner… Car Julia a fauté. Le 24 octobre dernier, elle a été condamnée pour vol à trois mois de prison avec sursis. Lors d’un stage en équipe de France elle avait « saisi » et débité les cartes bleues d’une coéquipière, Justine Braisaz-Bouchet et d’une kinésithérapeute. La fraude étant établie, la douanière ne faisait pas appel. Mais avec une telle condamnation à son palmarès, peu compatible avec les valeurs de l’olympisme, sa participation aux JO semblait compromise… Mais grâce à la contribution directe de la Fédération française de ski (avec l’aval du ministère des Sports), la douanière a été repêchée. Sur le plan sportif, la FFS lui a infligé, selon un communiqué publié le 7 novembre, une sanction « d’une grande sévérité » (sic)… Six mois de suspension dont cinq avec sursis, bref un petit mois ferme purgé en novembre, ce qui a permis à Julia de se présenter aux JO blanche comme neige et d’obtenir quatre médailles, à la grande joie de Marina Ferrari, notre ministre des Sports.
Si en politique une condamnation figurant au casier rend inéligible, en sport une telle peine n’est pas éliminatoire. Dans l’optique des Jeux d’hiver 2030, organisés en France, Marine Le Pen devrait donc se mettre au biathlon…
Nathalie Bittinger tente de lever les secrets ensorcelants du réalisateur culte disparu l’année dernière, dans un livre.
Entrer dans la tête de David Lynch ? C’est pénétrer un vortex à la fois hypnotique, acide et funèbre. Cérébral, hermétique, le cinéma du génial réalisateur de Sailor et Lula (1990), de Lost Highway (1997) ou de Mullholand Drive (2001) l’est sans conteste. Mais sans jamais sombrer dans un ésotérisme fumeux : en cela même réside son énigme, sa fabuleuse puissance d’attraction. Celles-ci rendent captivante, de part en part, cette filmographie unique, sans scorie aucune – excepté Dune, long métrage d’autant plus raté, du propre aveu de Lynch, que son producteur, Dino de Laurentiis, ne se pardonnera jamais de l’avoir sabré d’une heure au montage. Le film est contemporain d’Elephant Man (1980), dans un noir et blanc vintage, pour le coup chef d’œuvre absolu et qui, le bouche à oreille de la cinéphilie ayant déjà propulsé le fuligineux Eraserhead (1977) au rang de mythe, place illico Lynch dans la cour des très grands. S’agissant de Lynch, le mot ‘’génie’’ n’est pas plus galvaudé que pour un Fritz Lang, un John Carpenter ou un David Cronenberg.
Réflexion de haute tenue
Netflix met en ligne à présent (mais plus pour très longtemps) Blue Velvet (1986), pépite à la bande-son impérissable, avec un Dennis Hopper terrifiant et une Isabella Rossellini érotisée, sulfureuse comme jamais. En parallèle, Arte TV offre sur un plateau, toute l’année 2026, l’intégrale de la série-culte Twin Peaks. Sans compter, signé Stéphane Ghez, David Lynch, une énigme à Hollywood, un remarquable documentaire tourné juste avant la disparition, le 16 janvier 2025, atteint par un emphysème pulmonaire, du fumeur invétéré qu’était resté Lynch. Last but not least, le 24 mars prochain, le Théâtre du Châtelet, sous les auspices du guitariste et compositeur Olivier Mellano, entrera pour ainsi dire ‘’dans l’oreille de David Lynch’’, revisitant, pour un concert unique, les compositions emblématiques d’Angelo Badalamenti, dans une forme de rêve musical porté par Jimmy Scott, Samuel Barber, Chris Isaak, Roy Orbison, Nine Inch Nails, Julee Cruise : entre dream pop, goth industriel, jazz hypnotique – une création Festival Travelling (Rennes)…
C’est donc le moment de lire Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou !, biographie aussi érudite que d’une lecture parfaitement accessible et limpide. On doit ce volume passionnant à Nathalie Bittinger, universitaire qui, non contente d’avoir dirigé un Dictionnaire du cinéma chinois, s’est également penchée sur les Trésors de l’animation japonaise (2022), ou encore sur les carrières de Wong-Kar-wai, Ang Lee ou John Carpenter…
Certes, sur David Lynch, les exégètes sont légion : rien qu’en France, Thierry Jousse, Michel Chion, Eric Dufour, Hervé Aubon – pour ne citer que ces plumes d’un certain renom. Mais Dans la tête de David Lynch – sous-titre de l’ouvrage – remonte aux sources avec un soin particulier, offrant une réflexion de haute tenue sur les obsessions, les traumas, les fétiches, en bref le monde intérieur qui fonde le parcours lynchien, de l’art de peindre au Septième art.
Sentence sibylline, « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » est extraite d’une ces innombrables interviews exhumées par Nathalie Bittinger (scrupuleusement référencées en notes de bas de page) comme autant de fils conducteurs électrisant une biographie qui, dans un seul et même voltage narratif, explore l’univers mental de Lynch tout en disséquant sa filmographie avec un soin chirurgical. Le cinéaste revient de loin : Quentin Tarentino, au sortir de la projection de Fire Walk, film accueilli sous les huées, se lâchait : « David Lynch s’est tellement enfoncé la tête dans le nombril que ça m’a coupé l’envie de voir un autre film de lui ».
Silencio !
Tarentino avait tort, bien sûr ! A preuve, les chefs d’œuvre impérissables que seront Lost Highway – « peut-être la synthèse du style de Lynch », avance à raison Nathalie Bittinger – puis le sublime Mullholand Drive, film gorgé de références cinéphiliques, et qui, entre autres insignes mérites, aura eu celui de lancer la fulgurante carrière de Naomi Watts. Quant à Laura Dern, n’est-elle pas à David Lynch ce que Banderas reste à Almodovar devant l’Eternel ? De Philadelphie à Los Angeles, du court métrage bricolé The Alphabet (1968) au testamentaire Inland Empire (2006), de la native cité-jardin du Montana au sous-sol parisien du Silencio, Nathalie Bittinger donne voix, tout au long, à son héros, sans en lever jamais les secrets ensorcelants.
Ajoutons que jusqu’à l’azur allusif de sa couverture et des pleines pages ponctuant ses chapitres – cf. la fameuse clef bleue, mystérieux sésame de Mullholland Drive -, l’ouvrage est remarquablement édité.
A lire : « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » Dans la tête de David Lynch, par Nathalie Bittinger. 182p., collection Hoëbeke, Gallimard, 2025.
Blue Velvet, film de David Lynch. Etats-Unis, couleur, 1986. Durée: 2h. En accès sur Netflix.
Twin Peaks, de David Lynch. Intégrale de la série (3 saisons). En accès libre sur Arte TV
David Lynch, une énigme à Hollywood. Documentaire de Stephane Ghez. France, couleur. 2025. Durée : 63mn. En accès libre sur Arte TV.
Concert In my Head, a Film Music tribute to David Lynch. Direction: Olivier Mellano. Scénographie et vidéo : Yann Dupuis. Texte : Ulysse Maison d’artistes. Théâtre du Châtelet, le 24 mars à 20h.
Casse-tête éthique à la Cour des Comptes. Amélie de Montchalin, passée de gardienne d’un budget très critiqué au gouvernement à arbitre suprême de nos finances publiques, incarne ce scénario savoureux où l’on confie les clés du coffre à celui qui a déjà testé la solidité de la serrure…
Au-delà des critiques et des accusations émanant de toutes parts sur le fait de nommer à des postes importants les proches du président de la République pour semble-t-il garantir l’après-Macron, comme faire démissionner Christine Lagarde, remplacer le Gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau… il est une nomination plus inquiétante que les autres : celle de la ministre des Comptes publics au poste stratégique de présidente de la Cour des Comptes.
Le rapport de la Cour des comptes est un document précieux qui structure la vie financière française ; chaque année on l’attend, lorsqu’il paraît on le commente, on compare, on juge, on prend des résolutions, on évalue les erreurs politiques qui nuisent à notre prospérité économique. Et cette année, on est pris de vertige. Le rapport souligne à quel point l’exécution budgétaire 2025 s’est écarté de la promesse initiale de l’exécutif de réduire le déficit avec 2/3 d’économies, or « l’effort » porte presque exclusivement sur d’importantes hausses d’impôts. Le rapport s’inquiète également du budget 2026 que la future présidente a fait passer avec le 49.3, et on ne peut pas objecter que ce n’est pas elle, solidarité gouvernementale oblige. Peut-on imaginer deux minutes un directeur financier ayant planté les comptes de l’entreprise, qui serait nommé Commissaires aux comptes de cette entreprise ?
Comment alors arriver à concevoir d’un point de vue à la fois logique et éthique, que celle qui a été jugée dans le rapport qui vient de sortir sur 2025 puisse tout à coup devenir juge et experte d’elle même sans entraves et sans se renier ? Clairement, Amélie de Montchalin est une femme compétente, rigoureuse, attachée à sa mission et en aucun cas ce qu’elle a fait et décidé n’a pu l’être par inadvertance ; en aucun cas elle n’était incompétente ou irresponsable sur les prises de décisions, et les mesures adoptées. Et si cela lui était imposé contre son gré, c’est autant de sa responsabilité et cela ne change rien, car son pouvoir était réel : un ministre qui n’est pas d’accord démissionne ou ferme sa g….
D’évidence ce serait la deuxième solution que la ministre a retenue. Elle vient d’accepter un poste stratégique et aussi honorifique témoignant de la confiance du président de la République. Toujours en son âme et conscience, a-t-elle pensé à ce moment-là qu’elle devrait contester formellement le rapport qui vient de paraître sous la présidence de M. Moscovici ? Ou bien alors faire un mea culpa inimaginable en avouant que tout ce qu’elle avait géré était éminemment critiquable et avait fortement contribué à la dégradation de la France la mettant dans cet état de faillite comateuse sous perfusion fiscale ? Ou bien aller à Canossa, avouant qu’elle s’était trompée et qu’elle le découvre grâce au rapport de la Cour des Comptes ?! Cornélien !
Toutes ces futures décisions, et elle a certainement d’excellents projets, ne seront-elles pas discréditées par son passé au gouvernement ? De surcroit, n’obéira-t-elle pas subrepticement au président de la République encore en place et auquel elle est très redevable ? … On peut se poser la question. Que faire alors pour le bien de la France et de cette institution ? Attendre qu’un projet de loi réduise son pouvoir ? encore une façon détournée de bloquer un peu plus le pays.
Il s’agit là d’une véritable question d’honneur personnel. Quel que soit le prestige du poste proposé, peut-on se regarder dans la glace en sachant que de toute façon on est obligé de mentir ? Soit en affirmant : « j’ai cru bien faire mais j’avais tout faux. » Soit en disant « Messieurs, oui nous nous sommes trompés, mais je ne suis pas responsable » dans la grande tradition républicaine récente « responsable mais pas coupable » … ou l’inverse.
Devant ce constat hélas imparable et malgré les qualités de l’impétrante, la France entière s’honorerait qu’elle refuse avec panache le poste qui lui est confié. Ceci est d’autant plus important que la France a absolument besoin de retrouver sinon des finances saines, du moins une véritable confiance dans ses institutions. Amélie de Montchalin pourrait ainsi relever l’honneur déchu des (ir)responsables politiques en brandissant l’étendard de sa conscience politique et de la responsabilité individuelle. Une démission qui l’honorerait et que les Français apprécierait à sa juste valeur.
En déplacement en Inde, le président Macron avait appelé les « partis extrêmes » à « faire le ménage » dans leurs rangs, renvoyant dos à dos LFistes et nationalistes, après le lynchage de Quentin Deranque en marge d’une conférence de Rima Hassan à Lyon. Médias et progressistes sont actuellement à l’œuvre pour réactiver la fameuse « tenaille identitaire » qui menacerait la nation, quand bien même la manifestation d’hommage à Lyon tenue par l’extrême droite samedi s’est déroulée sans heurts contrairement à leurs prévisions.
Dans sa folle opération de survie, le camp du Bien est prêt à attiser une guerre civile. De fait, les « humanistes » veulent faire oublier le martyr de Quentin Deranque, excuser ses tueurs de la Jeune Garde, introniser LFI en rempart d’un fascisme d’opérette. Quitte à encourager, dans cette confusion mentale, d’autres lynchages contre la bête immonde. « Il y a des antifascistes car il y a des fascistes », s’est contentée de justifier Manon Aubry (LFI) ce lundi matin sur Europe 1-CNews. Qui n’a qu’un marteau voit des clous partout. Ségolène Royal a été une des premières à réécrire le crime, vendredi, en qualifiant Quentin Deranque de « présumé néo-nazi et antisémite ». La veille, le socialiste Jérôme Guedj avait oublié ses insultes contre Jean-Luc Mélenchon en promettant son ralliement en cas de duel avec le RN.
Inversion accusatoire réussie
Rendant compte de la marche (3500 personnes) organisée, samedi à Lyon, par les amis du jeune militant catholique, les médias du copié-collé ont décrit un « hommage d’ultra-droite ». Aveugles et sourds quand la foule « créolisée » crie « Mort aux juifs ! », les observateurs n’ont retenu cette fois que les gestes de trois ou quatre crétins. L’un a crié : « A bas les bougnoules et les pédés ! ». De possibles saluts nazis, parmi les « clapping » mains en l’air, ont fait l’objet de trois signalements de la préfecture. Le chrisme chrétien, sur une banderole, a été qualifié par des commentateurs de symbole extrémiste. Dimanche, sur RTL, Manuel Bompard (LFI) a dénoncé « une parade fasciste » en présentant son parti, qui a confié son « auto-défense » à la Jeune Garde, comme la vraie victime décidée à « tenir bon ». Ce lundi, la gauche peut se flatter du résultat de son inversion accusatoire.
Toutefois la réalité, une fois de plus, n’est pas celle de la propagande. Dans Reconnaître le fascisme[1], Umberto Eco fait du machisme une des caractéristiques de cette régression, avec la « novlangue » orwellienne qui vide les mots. Samedi, des jeunes femmes de Némésis, qui dénoncent sous les coups la condition des femmes soumises à l’islam sexiste et violent, ouvraient la marche. Pour avoir voulu les protéger, Quentin Deranque, à terre, eut le crâne fracassé par la milice islamo-gauchiste. Plus généralement, la qualité d’expression et de sentiments de cette jeunesse française fait ressortir, en contraste, la pensée sinistrée qui parcourt la gauche et son « intelligentsia » : la voici réduite à imaginer du fascisme partout à sa droite, singulièrement chez ceux qui se réclament de leur foi chrétienne, dans une incapacité à concevoir le désaccord, cet autre signe du totalitarisme qui a gagné ses rangs. Face à cette menace, seul le courage de chacun permettra aux Français de « retrouver l’unité nécessaire pour regagner leur souveraineté » (Nikola Mirkovic[2]).
Le monde faux, qui criminalise la défense de la nation et son peuple abandonné, doit se heurter à davantage de résistance. La minute de silence à l’Assemblée et le portrait de Quentin sur la façade de l’Hôtel de la Région à Lyon ont été des premiers signes encourageants. Il revient aux citoyens de refuser le piège diabolique de la « tenaille identitaire », ce concept macronien qui, en mettant dos à dos l’extrême gauche et le RN, obscurcit la raison en mettant une cible sur des patriotes, assimilés à des djihadistes.
Quelle surprise ! L’ancien Premier ministre, qui entend être aux avant-postes en 2027, dénonce une normalisation de la droite nationale et minimise la menace de la France insoumise.
M. de Villepin, on le sait adore s’écouter parler. Il adore aussi, si je puis ainsi m’exprimer, s’écouter écrire. Le massacre de Quentin Deranque lui en fournit l’occasion. Il n’allait pas la laisser passer, publiant sur X un long texte bien dans sa manière, celle du verbiage étiré autant qu’ampoulé.
Pourtant, sa position est des plus simples, un tantinet manichéenne certes, mais simple, vraiment, pour ne pas dire simpliste. Elle aurait donc pu être exprimée en quelques phrases bien senties, ce qui aurait eu au moins le mérite de correspondre à l’exigence de clarté revendiquée en exergue. « L’esprit de responsabilité, est-il écrit en effet, exige l’engagement et la clarté. »
Pour M de Villepin l’affaire est donc des plus limpides. Certes, les antifascistes de l’ultra gauche ont à voir avec l’assassinat du jeune homme, mais il ne faudrait pas se tromper, se laisser avoir par les apparences, l’écume des choses. En fait, le vrai, le réel danger c’est bien sûr – je vous le donne en mille ! – l’extrême droite. Quant à la radicalisation, à la violence distillée au quotidien par LFI dans la vie politique du pays, ce ne serait que maladresse, erreur de style, le fond demeurant parfaitement sain, pacifique, respectueux au plus haut point des vertus démocratiques.
Sur la démocratie, l’auteur a d’ailleurs son analyse. « Une démocratie commence là où la force recule. » Joli, non ? C’est oublier qu’une démocratie finit chaque fois qu’elle oublie la force, la sienne, celle qu’elle a le devoir d’exercer, et sombre dans la faiblesse, la suicidaire mollesse du relativisme, ménageant la chèvre et le chou.
Et M. de Villepin de nous dispenser une de ces leçons d’histoire dont il a le secret. La montée du nazisme en 1933 devrait beaucoup à l’intransigeance du parti communiste de l’époque. Là aussi, rien de plus grave qu’une maladresse. On passera donc sous silence l’impéritie affligeante de la République de Weimar, sa corruption, ses compromissions à tiroir.
« Le champ démocratique est un plan incliné », écrit plaisamment M. de Villepin. C’est beau comme l’antique. Incliné dans quel sens à ce jour ? On ne sait trop. Ou plutôt si, ça inclinerait plutôt vers le grand, le seul réel danger, l’extrême droite, le Rassemblement national, insiste l’auteur. D’ailleurs, toujours selon le professeur Villepin, le macabre dénombre des victimes ces cinq dernières années le prouverait : 11 au compteur de cette extrême droite (lesquelles ? Cela ne nous est pas précisé. Exigence de clarté, vous-dis-je) contre une seule imputable à la gauche. Un regrettable accident, sans aucun doute. Que LFI ne condamne jamais les exactions islamistes diverses et variées, voire fournit des excuses si ce n’est les encourage avec un discours victimaire permanent, ne compte évidemment pas aux yeux de M. de Villepin.
Il nous sort un autre lapin blanc de son grand chapeau. Grand le chapeau, à la mesure du melon qu’il a à coiffer. Là, on aborde la géopolitique, carrément. « Aucun régime de gauche radicale n’a été élu en Europe qui n’ait rendu les clefs du pouvoir par les urnes », écrit le presque candidat aux futures présidentielles. Malin, il circonscrit son propos à l’Europe, sans quoi la réalité, qui est tout autre, lui serait revenue en pleine poire tel un boomerang. Je ne sache pas en effet que les dictatures communistes de Chine (où M. le professeur a eu le bonheur lucratif de cantiner ces dernières années), celles de Cuba, du Vietnam, du Cambodge, de Corée du Nord – j’en passe…- aient jamais rendu les clefs. Démocratiquement au non, d’ailleurs.
Et puis il y a cette autre merveille dans ce long texte. LFI stagnant dans les sondages à 10 ou 15%, « rien n’étaye le risque de basculer dans un régime de gauche radicale. » Plaisante ignorance. Quelle était la représentativité de Lénine en octobre 1917, celle de son cher Mao à son commencement, de quel pourcentage auraient-ils été crédités dans les sondages s’il y en avait eu ? M. de Villepin ne saurait s’arrêter à ces broutilles…
Quant à l’extrême droite, ce ne serait que par la rue, la violence qu’elle prospèrerait, atteignant 35 à 40%. Là, voilà que surgit le mépris bien connu de ces gens-là, le mépris de classe. 35 à 40% de sous-citoyens français, de crétins bas de plafond manipulés au gré d’un coup de force permanent, incapables de juger par eux-mêmes, de choisir, de penser. Incapables de constater les effets d’une immigration folle, de souffrir du déclin avéré et accéléré de leur nation, d’accepter la honte permanente de ces faillites à répétition tous domaines confondus.
À cet endroit la pensée de M. de Villepin n’est pas seulement indigente, elle vire obscène. Pour de bon.
Cependant, rendons tout de même grâce à notre homme, qui détient la solution du problème. Il nous la livre à la fin de sa dissertation pour classe terminale : « La République se sauvera par la clarté des mots, la fermeté du droit, la responsabilité des partis et le refus de sanctuariser l’extrême droite. L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. »
Je ne résiste pas à l’impérieux désir de répéter ces derniers mots, tellement ils sont beaux, éclairants et forts : « L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. » Les redisant à mi-voix, voyez-vous, les larmes me montent aux yeux…
LA RÉPUBLIQUE CONTRE LA VIOLENCE
Je suis conscient des risques que je prends à m’exprimer dans une période de si grande polarisation, d’émotion et de passion politique, mais l’esprit de responsabilité exige l’engagement et la clarté. On criera parce que je compare l’extrême… pic.twitter.com/1O6rxg6Qda
La Jeune Garde, jugée “non violente” par Sébastien Delogu sur BFMTV, serait donc un club de méditation musclé affilié à LFI où l’on pratique la politique de façon un peu virile tout en expliquant très calmement que la brutalité, c’est toujours chez les autres… Drôle de climat.
Depuis le crime odieux commis à plusieurs par l’ultra-gauche contre Quentin Deranque, littéralement massacré, on s’interroge sur la violence en politique. Et, pour une fois, la réflexion s’est attachée à l’essentiel, voire à l’exclusif, depuis quelque temps : la violence politique est passée à l’extrême gauche. Michel Winock a beau affirmer que « la culture politique française est celle de la discorde et de la fureur[1] » on ne peut s’empêcher de penser qu’une accélération brutale de la violence s’est produite depuis la légitimation de comportements qui, longtemps, ont été considérés comme hors de la démocratie.
Temps brutaux
En effet, ce qui me frappe, c’est qu’il ne s’agit plus seulement d’actes violents, de séquences singulières ou collectives, agressives et parfois mortifères, mais de quelque chose de plus grave: j’ai l’impression que la violence est devenue la politique. Comme si l’on avait abandonné le classicisme et la mesure de celle-ci pour l’horrible schématisme et la brutalité de l’autre.
La violence serait-elle devenue la continuation de la politique par ce seul moyen jugé acceptable pour la lutte militante et le changement de société ?
Avec, d’abord, l’inflation grotesque de ces termes guerriers et totalitaires d’hier – nazisme et fascisme – faisant croire que notre démocratie aussi imparfaite qu’elle soit aurait quoi que ce soit de commun avec les horreurs de ces régimes. Cet extrémisme du vocabulaire banalise une Histoire unique et affadira l’indignation à l’égard de ce qui n’est pas nommé à sa juste place et à la bonne époque.
Ce changement de climat tient principalement à une escalade constante qui, des mots aux gestes, de l’invective au crime, a irrigué l’ensemble de la vie politique, officielle ou dissidente, et fait apparaître qu’il n’y avait plus aucune solution de pacification dans les mécanismes ordinaires d’une République qui était d’autant moins discutée qu’on n’éprouvait pas le besoin compulsif de l’invoquer sans cesse pour tout et n’importe quoi !
La gauche n’admet jamais ses erreurs
À cette progression de l’inacceptable, il convient d’ajouter cet élément capital : l’idéologie de l’extrême gauche et de certains des mouvements sur lesquels elle s’appuie, non seulement ne se repent jamais des conséquences parfois ignobles d’un militantisme dévoyé, mais au contraire les assume en justifiant la violence comme outil fondamental pour obtenir ce que le dialogue démocratique et le vote ne sont jamais parvenus à accomplir.
L’atmosphère d’aujourd’hui a pris un tel tour extrémiste que les conseils d’apaisement tombent à plat et paraissent presque décalés par rapport à une ébullition sociale et politique qui les rend dérisoires. Le président de la République était dans son rôle quand il a invité les radicalités aux extrêmes à se calmer et à retrouver les voies d’une politique civilisée.
Mais, pour reprendre une considération de Michel Winock dans son livre sur « La Commune », Clemenceau et Victor Hugo, « qui ont voulu éviter la guerre civile (…) ont été eux aussi de grands vaincus ». Il me semble qu’on pourrait qualifier ainsi ceux qui, aujourd’hui — Emmanuel Macron notamment —, après avoir rêvé de rassemblement, sont confrontés à son exact contraire : le déchirement de notre pays en de multiples fractures.
Je ne peux pas non plus passer sous silence, pour expliquer les dérives mortelles de ces derniers jours, la bêtise et la mauvaise foi pures et simples de certains militants qui poussent l’inconditionnalité jusqu’au délire. Quand Sébastien Delogu — quel cauchemar ce serait pour Marseille de l’avoir pour maire ! — ose déclarer que « La Jeune Garde n’est pas violente et qu’il en est fier » sur BFMTV, on a le droit de questionner l’équilibre d’une personnalité qui, voyant le même réel que nous tous, décide de ne pas en tenir compte et de nier l’irréfutable…
Nous ne sommes évidemment pas éloignés de ce qui va agiter le débat présidentiel de 2027. La personne que les Français choisiront devra avoir mille qualités humaines, politiques et techniques, mais d’abord celle-ci, essentielle : être un président de réelle unité et d’authentique rassemblement.
Après le massacre de Quentin Deranque à Lyon, la France Insoumise n’envisage pas d’exclure le député Raphaël Arnault, dont l’assistant parlementaire dort actuellement en prison.
Quels que soient les cas de figures au second tour des élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon, s’il peut envisager de franchir le premier tour, ne peut en aucun cas espérer l’emporter au second. Même dans le cas d’une confrontation avec Jordan Bardella, il est assuré de perdre avec 10 ou 15 points de retard. On peut reprocher beaucoup de choses à Jean-Luc Mélenchon, sauf d’être un sot et de méconnaître le jeu électoral français. Il sait à quoi s’en tenir.
Bordelisation à tous les étages
Alors à quoi pense-t-il depuis cinq ans, depuis qu’il a engagé une stratégie hyperclivante ? Il pense au troisième tour, évidemment. Et il fait le pari que le deuxième verra triompher le candidat du Rassemblement national. Le troisième tour se jouera dans la rue et il le sait. C’est pourquoi sa stratégie n’est pas électorale mais révolutionnaire. Ou plus exactement, il veut se servir des élections pour apparaître comme l’opposant le plus rupturiste face au Rassemblement national, pour ensuite mener la charge révolutionnaire contre le futur gouvernement…
A quoi pense-t-il quand il fait du groupuscule de la Jeune Garde un allié de la France Insoumise et de son chef un député à l’Assemblée nationale ? Il pense à la rue dans laquelle il faudra faire régner la menace politique en quadrillant les lieux symboliques avec ses miliciens…
A quoi pense-t-il quand il renonce à rassembler la gauche pour se faire élire au second tour ? Il pense à l’avant-garde bolchévique qui prend le pouvoir par la rue, par la grève générale ou par un putsch coordonné face à un pouvoir désemparé ou déconsidéré…
Génocidaires partout
A quoi pense-t-il quand il désigne comme fasciste, comme génocidaire, ou comme néo-nazi à peu près tout le personnel politique à droite d’EELV ? Il pense à se façonner auprès d’une jeunesse inculte et de bourgeois pleins de culpabilité une image de résistant face à l’hydre fasciste imaginaire, face au retour de la bête immonde…
A quoi pense-t-il quand il se laisse aller ou favorise les prises de paroles antisionistes (voire antisémites) dans son parti ? Il sait que la population immigrée en France a besoin d’un bouc émissaire pour catalyser son ressentiment post-colonial. Que « l’ambiance » médiatique, le fond de l’air, a besoin d’un génocide pour mieux dénoncer les « génocidaires », leurs alliés et les alliés de leurs alliés.
A quoi pense-t-il quand il promeut la créolisation ou dresse les perspectives de la Nouvelle France ? A quoi pense-t-il quand il parle de lui-même comme d’un « maghrébin » ? Il pense au grand remplacement qu’il appelle de ses vœux. Il pense à ce nouveau peuple immigré sur lequel il compte pour imposer à un peuple français qu’il juge dégénéré (des abrutis, quasiment1) ou indigne de lui, sa nouvelle République.
Alors non, Jean-Luc Mélenchon ne pense pas gagner les élections. Alors non, il ne rassemblera pas la gauche contre la droite ou l’extrême droite. Alors non, il n’y pense même pas. Tout son projet s’inscrit dans une logique révolutionnaire. Provoquer et faciliter l’arrive de l’extrême droite au pouvoir pour mieux installer un pouvoir de type bolchévique en France ensuite. Un pouvoir révolutionnaire qui se parera des vertus de l’antifascisme pour installer un régime totalitaire. Un régime qui s’emparera des esprits, du récit national et des leviers de pouvoir pour installer son emprise. Jean-Luc Mélenchon pense à la violence comme prolongement de la politique. Il pense à Hébert, à Marat, à Carrier. Il pense aux septembriseurs, il pense aux canonnades de Bellecourt ou aux noyades de Nantes… Et quand on pense à lui, on pense à la Terreur.
« Je ne peux pas survivre quand il y a que des blonds aux yeux bleus… c’est au-delà de mes forces » déclarait Mélenchon en février 2013 au Maroc. Puis : « Quand on est arrivés en France, c’était l’horreur pour nous […] un coin perdu de la Normandie, le pays de Caux, où les gens n’avaient jamais vu personne, [où] hélas pour eux, les malheureux, souffraient d’un alcoolisme épouvantable. […] La France des campagnes était extraordinairement arriérée par rapport au Maroc des villes. » ↩︎
Le film espagnol Les Dimanches est un beau film sur la vocation religieuse réalisé par une cinéaste athée.
Alauda Ruíz de Azúa est une cinéaste espagnole qui a tourné quelques courts métrages, et déjà deux longs métrages, Lullaby (2022) et Ce sera toi (2023) – qui n’ont pas été montrés dans les cinémas de France – ainsi que la très remarquée série télévisée Querer, diffusée en France par Arte, qui narre l’histoire d’une femme qui décide de divorcer pour cause de violences conjugales.
Les Dimanches, son nouveau long métrage, qui a rencontré un grand succès public en Espagne l’année passée, a reçu de prestigieuses distinctions : la Coquille d’or et le prix Signis au Festival de San Sebastián, ainsi que l’Antigone d’or au Festival de Montpellier. Il est visible dans les salles de l’hexagone depuis le 11 février.
C’est indéniablement un film inconfortable pour tous ceux qui sont convaincus que Dieu est mort et que leur agnosticisme ou anticléricalisme situent ad vitam aeternam dans le camp du Bien. Les précautions de gazelles effarouchées de tous bords politiques d’une majeure partie des critiques, qui aiment le film pour sa beauté mais restent perdus face au sujet, sont cocasses.
Une vocation qui bouleverse l’équilibre familial
Dans une grande ville du Pays basque espagnol, visage pâle et longs cheveux bruns, Ainara a dix-sept ans. Elle a la beauté d’une madone sereine rappelant la grâce des vierges de la peinture italienne de la Renaissance. Elle vit avec son père Iñaki et ses deux jeunes sœurs. Scolarisée dans un grand lycée catholique, elle mène la vie ordinaire d’une adolescente de son âge. Sa mère est morte lorsqu’elle était enfant. Maite, sa tante et sa grand-mère paternelle, très proches, aident Iñaki à s’occuper au quotidien d’Ainara et de ses sœurs. Son père, aimant, ferme et attentif, est très préoccupé par le bon fonctionnement économique de son restaurant, soucieux de subvenir avec soin et raison à l’éducation de ses trois filles. Des désaccords familiaux à propos d’argent et d’emprunts concernant l’achat du restaurant tendent les rapports entre les adultes, mais tous se retrouvent avec plaisir lors des repas du dimanche. Lorsque Ainara, timide et calme, annonce qu’elle veut entreprendre une période de discernement dans un couvent en vue de devenir religieuse, l’entente familiale éclate.
Iñaki, son père, qui a une pratique religieuse et un sens moral humaniste, comprend cette décision. La grand-mère, devenue non croyante depuis longtemps – certainement en raison des liens supposés du clergé espagnol avec le franquisme et de la déchristianisation du pays – est stupéfaite. Elle ne veut pas perdre sa petite-fille. Maite, sa tante, athée et femme moderne au tempérament volcanique, qui travaille dans le milieu de la culture, va s’opposer de manière intrusive à ce choix.
Une approche humaniste d’un sujet délicat
Indéniablement, la cinéaste aborde avec un grand sens de l’observation les liens et traditions familiales, les caractères de ses personnages, ainsi qu’avec tendresse et humanisme un sujet délicat : le désir sincère et profond d’une jeune fille de dix-sept ans que sa foi conduit à vouloir devenir novice au sein de la congrégation des Betinas.
S’appuyant sur la maîtrise de son scénario et des dialogues judicieux et pertinents, elle montre les motivations de chaque membre de la famille face à la vocation inattendue d’Ainara. Elle filme avec amour et authenticité tous ses personnages. Elle expose les arguments idéologiques de Maite, qui ressent de l’incompréhension et un mal profond face à la décision de sa nièce. Ce personnage – dont la cinéaste dit se sentir proche idéologiquement dans des entretiens avec la presse – est montré comme une femme dominatrice, volage, rude dans ses relations de couple avec Pablo, un homme déconstruit plein d’amour et de tendresse pour leur fils, mue par un anticléricalisme idéologique virulent. Elle va utiliser tous les moyens pour tenter d’empêcher l’entrée d’Ainara au couvent.
Les scènes se déroulant au couvent des Betinas sont filmées de manière quasi documentaire – chants de psaumes, prières, repas dans le silence et dans l’écoute de la parole de Dieu – montrent Iñaki et Maite accueillis avec douceur et fermeté par sœur Isabel, la mère supérieure, dont le calme, la rigueur et la sérénité n’empêchent pas de vives réparties lorsque Maite la questionne avec dureté sur l’engagement d’Ainara et sur la vérité de la foi.
Les Dimanches d’Alauda Ruíz de Azúa est à la fois une œuvre d’une grande subtilité, à la fois intimiste, discrète, âpre, tendue et cruciale, porteuse d’une violence sous-jacente brutale. Le film est admirablement servi par des comédiens tous excellents et sobres, en particulier par le talent d’un trio d’actrices remarquables : Blanca Soroa, qui campe avec beaucoup de justesse la jeune Ainara ; Patricia López Arnaiz, formidable dans le rôle de Maite ; et Nagore Aranburu, impressionnante dans celui de sœur Isabel, la mère supérieure du couvent des Betinas. Alauda Ruíz de Azúa signe une mise en scène austère et rigoureuse qui épouse la détermination de son personnage principal. Par le choix de cadres acérés, de couleurs claires et lumineuses, elle donne à chacun des membres de cette famille une réelle force, une vraie justesse et réussit ainsi à montrer l’ouragan émotionnel qui saisit la jeune fille et sa famille.
Un film sur la foi et l’amour
La cinéaste athée, inspirée par la grâce, les voies du Seigneur sont impénétrables1 -, réussit avec Les Dimanches un film d’une force et d’une beauté inouïes montrant le chemin de foi d’une jeune fille qui répond à l’appel de Dieu et fait le choix de rentrer au couvent par amour du Christ pour donner au monde sens et réconfort par la prière.
1h57
Épître aux Romains 11, 33 : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » ↩︎
Pour le journaliste et écrivain Omar Youssef Souleimane, la France est confrontée à la même menace qui a ravagé sa Syrie natale : la progression d’un islamisme politique qui tend à imposer la charia à toute la société. Des Frères musulmans qui infiltrent LFI au président syrien qui pratique la taqiya, c’est le même combat.
Causeur. Vous avez quitté votre pays natal, la Syrie, en 2012, au moment où le mouvement de contestation contre Assad était capté par les islamistes. Et vous retrouvez aujourd’hui en France un phénomène qui vous rappelle ce moment de l’histoire syrienne que vous qualifiez de « gauche hallal ».
Omar Youssef Souleimane. J’ai toujours été choqué par la complicité entre certains députés de La France insoumise et des islamistes extrêmement radicaux, ici en France. Mais c’est le massacre du 7-Octobre qui a été un moment déclencheur pour moi. Je viens d’un monde, la Syrie des années 1990-2012, dominé par les islamistes, leurs manipulations, leur discours victimaire et leur mainmise sur la société. Après l’avoir fui j’ai retrouvé ici en France le même discours au service du même projet et des mêmes idées.
Quel lien avec le 7-Octobre ?
Cet événement et la guerre qui s’en est suivi ont offert aux Frères musulmans une cause puissante et un étendard autour duquel rallier plusieurs courants : Israël criminel, juifs génocidaires. Dans des associations islamistes comme Urgence Palestine ou Perspectives musulmanes, l’idéologie frériste est à peine masquée.
Sont-elles liées à LFI ?
Ils travaillent ensemble ! Ce n’est pas comme dans les années 1970, quand une partie de la gauche s’enthousiasmait pour les islamistes de l’époque, particulièrement Khomeyni. Aujourd’hui, ils organisent des manifestations ensemble pour défendre la Palestine. C’est la raison pour laquelle j’allais tous les samedis à leurs manifestations, souvent place de la République, pour observer par moi-même. Je feignais d’être un Arabe musulman tout aussi extrémiste qu’eux. Les Complices du mal est le récit de cette expérience.
En France, il n’existe pas de structure qui se réclame officiellement des Frères musulmans. Comment peut-on identifier les associations ou militants fréristes ?
C’est très simple : tout discours contre la République, tout propos contradictoire avec les valeurs de la République, et surtout avec la laïcité, doit être interdit. Ceux qui saluent ouvertement une association comme le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, comme c’était le cas place de la République en 2024-2025, doivent être sanctionnés. Ensuite, il y a les idées. Quand un imam encourage les jeunes à se méfier de la mixité entre filles et garçons, en contradiction avec la civilité française et la République, on doit aussi lui interdire de prêcher.
L’apologie du terrorisme est déjà interdite et la critique de la laïcité n’est pas illégale. Le problème, avec les Frères musulmans, est qu’ils sont difficiles à saisir. Faut-il interdire au doigt mouillé, quitte à sortir de l’État de droit ?
Non, je ne crois pas. Dans l’idéologie des Frères musulmans, l’existence des musulmans en tant que minorité est inacceptable, même dans le cadre d’un État de droit où les libertés d’opinion et de culte sont assurées ! Pour eux, il faut – avec ou sans violence, à courte, à moyenne ou à longue échéance – transformer la société, toute société, en « dar al-islam », domaine soumis à la charia. Et bien entendu, il s’agit de la charia interprétée par eux. À défaut de pouvoir directement mener un combat politique, les Frères appliquent une stratégie d’infiltration et de manipulation de la société. L’idée est de profiter des libertés occidentales pour changer les normes sociales, créer une société dans la société et être ensuite en position de manipuler les institutions et les lois. Nous sommes aujourd’hui avec LFI dans la phase de la « monétisation » électoraliste de la société dans la société.
Vous pointez donc le clientélisme ?
Exactement. Regardez la cartographie du vote Mélenchon en 2017 et 2022, et Nouveau Front populaire en 2024. Pourquoi ce soutien massif dans des bureaux de vote situés au cœur de quartiers à forte présence musulmane ? Pourquoi une association comme Perspectives musulmanes a-t-elle soutenu le Nouveau Front populaire ? Les Frères musulmans utilisent LFI comme un cheval de Troie pour la transformation légale de la France d’une démocratie libérale en État islamique. Amar Lasfar, que je cite dans mon livre, le dit clairement, mais pas en français. En français, il affirme être pour la loi de 1905, pour la République et pour l’intégration. En arabe – ma langue maternelle –, il a déclaré : « On arrivera au pouvoir à travers les élections ou même à travers un coup d’État. » Nous devons combattre ces gens qui veulent islamiser la société musulmane en France, avant de prendre le pouvoir. Mon expérience syrienne doit aider à la prise de conscience. Ce qui se passe aujourd’hui dans beaucoup de quartiers, dans énormément de foyers, c’est exactement ce que j’ai vécu en Syrie il y a une vingtaine ou une trentaine d’années.
Parlez-nous de la Syrie de votre enfance et de votre milieu familial.
Je suis né à quelques dizaines de kilomètres de Damas, dans une commune majoritairement sunnite, et j’ai grandi dans une atmosphère dominée par le désir de vengeance contre ce régime (la dictature de la famille Assad) qui avait détruit le « vrai Islam », présenté comme la solution à tous nos problèmes. Comme disait Hassan al-Banna : « L’islam est la solution et le Coran notre Constitution. » Nous, les sunnites de la classe moyenne – mon père était dentiste –, nous sentions opprimés et victimes. À la maison ou à la mosquée, j’entendais parler de l’islam opprimé et du jour où Assad partirait pour qu’on puisse créer l’État islamique. On devait apprendre le Coran et les hadith par cœur. Quand j’avais 13 ans, mon père a été recruté par une clinique dentaire à Riyad et nous nous sommes installés dans la capitale saoudienne. Pour mes parents, qui étaient très pratiquants, voire fanatiques, c’était le paradis. En Arabie saoudite, j’ai été inscrit dans une école coranique où 70 % du temps était consacré à l’étude de la religion.
Qu’est-ce qui a déclenché votre rupture avec cet environnement ?
L’achat d’un ordinateur ! Grâce à une connexion proxy, j’ai pu lire des textes étrangers à la religion. J’ai commencé à avoir des doutes sur l’islam, en voyant la violence et la haine en Arabie saoudite, pourtant la patrie de l’islam. À mon retour en Syrie, à 17 ans, j’étais déjà athée, mais personne ne le savait. Je fréquentais le lycée scientifique, car en Syrie, il fallait étudier les sciences (médecin, ingénieur, dentiste) pour être indépendant et ne surtout pas dépendre de l’État et pouvoir s’installer ailleurs. Chez les Frères musulmans, les médecins, dentistes et pharmaciens sont nombreux. C’est le fruit d’une stratégie visant à créer une classe de cadres instruits, financièrement autonomes et jouissant d’une forte légitimité sociale pour faire progresser l’idéologie islamiste par le bas, en attendant le moment opportun pour l’entrisme politique.
J’ai refusé de suivre cette voie scientifique. J’ai quitté ma ville et ma maison, ne supportant plus cette ambiance. Je suis allé à Homs, la ville de ma mère, où je me suis inscrit en littérature arabe. J’en avais marre. J’avais 18 ans. À partir de ce moment ma vie a été consacrée à la littérature et au journalisme. J’ai travaillé comme correspondant pour un journal de Damas, Noir et Blanc, je faisais des reportages et j’écrivais aussi des chroniques, des critiques de livres, pour des journaux au Liban, qui était à l’époque notre porte vers la liberté d’expression.
Vous êtes journaliste à Homs quand, début 2011, Ben Ali est chassé de Tunisie et Moubarak d’Égypte. Bachar al-Assad affirme alors que ce scénario est impossible en Syrie…
J’étais en quatrième année d’études, préparant mes examens de mi-semestre. Je me souviens très bien d’avoir entendu la phrase « Ben Ali a fui ». C’était incroyable. Tout de suite après, l’Égypte s’est embrasée, la place Tahrir bouillonnait. On était très excités, on regardait toutes les chaînes. On se demandait : « Quand cela va-t-il arriver chez nous ? » On estimait mériter la révolution beaucoup plus que les Égyptiens. Eux avaient connu une certaine liberté politique depuis les années 2000, notamment avec le mouvement Kefaya en 2005[1]. Ils avaient une opposition. L’Égypte avait une vie politique plus ouverte que la Syrie. À partir de février, les appels à descendre dans la rue se sont multipliés. Finalement, nous nous sommes organisés pour manifester le 15 mars 2011 au cœur de la ville de Damas.
Combien étiez-vous ce jour-là ?
Nous n’étions qu’une vingtaine de personnes, face aux centaines de policiers. Je m’en suis sorti par miracle. À Deraa, dans le sud de la Syrie, des enfants ont été arrêtés et torturés pour avoir écrit sur les murs des slogans hostiles au régime. Les habitants de cette ville ont juré vengeance. Ils sont descendus dans les rues en masse, la police a réagi en tirant sur eux, plusieurs manifestants ont été exécutées. Nous attendions que Bachar al-Assad fasse une déclaration. S’il avait condamné la violence du régime, nous l’aurions soutenu. Mais à l’époque personne ne pensait à renverser le régime. La Syrie abrite des dizaines d’ethnies et communautés. Nous sentions que l’instabilité serait désastreuse, contrairement à ce qui se passait en Égypte. Mais Bachar al-Assad, avec l’arrogance d’un dictateur, n’a jamais voulu céder.
Emmanuel Macron reçoit Ahmed al-Charaa, président par intérim des autorités syriennes de transition, palais de l’Élysée, Paris, 7 mai 2025. (c) Stephane Lemouton/SIPA
C’est cette violence qui a fait basculer le mouvement dans l’islamisme ?
Oui. Au début, ceux qui brandissaient des slogans religieux étaient même expulsés des manifestations. Mais avec la violence extrême du régime, il était impossible de rester pacifique. C’est à ce moment que l’islamisme a surgi. Et dans une société sunnite croyante qui se sentait opprimée depuis des décennies, une société soumise à la violence, la conviction que l’islam était notre seule identité, notre seule appartenance, a pris le relais de la mobilisation. Très vite, en 2012, on a vu arriver des barbus armés, taciturnes et bien organisés. Quatorze ans plus tard, ils sont parvenus à détrôner Assad et prendre sa place.
Vous êtes retourné en Syrie en janvier dernier. Qu’avez-vous trouvé ?
J’ai rencontré des jeunes extraordinaires, chrétiens, laïques et autres, qui menaient exactement le même débat que ma génération il y a treize ans : la laïcité, la démocratie, les droits de l’homme. La même ambiance, le même débat : ça m’a bouleversé. Mais j’ai constaté aussi la mainmise de l’islamisme. À Damas c’est encore tolérable, mais à Homs, c’est terrible. Une femme non voilée peut être harcelée. Un homme et une femme non mariés marchant ensemble peuvent être harcelés. Partout les normes sociales islamistes sont imposées. Et bien sûr la pauvreté. La livre syrienne ne vaut rien et la route de Damas à Homs est bordée de villes entières réduites à des tas de ruines.
Que pensez-vous d’al-Charra et de sa nouvelle Syrie ?
Il pratique la taqiya, cette dissimulation qui consiste à se présenter à l’Occident comme un homme moderne et raisonnable tout en poursuivant en interne un projet islamiste assumé. C’est un autoritaire qui attend le moment opportun pour imposer un État islamique. Son entourage prépare déjà le terrain, tandis que lui joue le dirigeant irréprochable. La plus grave concerne la nouvelle Constitution. Un comité qu’il a lui-même nommé a introduit un article stipulant que le président n’est pas responsable devant le Parlement. Autrement dit, il échappe à tout contrôle politique et peut gouverner sans contre-pouvoirs réels. Et l’on sait ce que cela peut produire lorsqu’un dirigeant animé par une vision djihadiste accède pleinement au pouvoir.
Avec votre expérience en Syrie, comment analysez-vous les chances du soulèvement actuel en Iran d’aboutir à un changement de régime ?
Il s’agit d’un soulèvement sans précédent. Par son ampleur car des centaines de milliers de manifestants, mais surtout par le fait qu’on projet politique se dégage, celui de la chute du régime iranien avec l’évocation d’une figure de référence, Reza Pahlavi. Même si le régime des mollahs ne tombe pas rapidement, la dynamique de ce soulèvement ne s’arrêtera pas, d’autant qu’un bain de sang est déjà en cours. Les Iraniens sont habitués aux insurrections. Ils ne baisseront pas les bras.
Omar Youssef Souleimane, Les Complices du mal, Plon, 2025
[1] Né en 2004, ce mouvement est la première contestation ouverte contre Hosni Moubarak. Réunissant intellectuels, libéraux, nassériens, islamistes et figures de la société civile autour du mot d’ordre « Assez ! » (« kefaya »), il dénonce la volonté de Moubarak d’accomplir un cinquième mandat et la perspective d’une succession dynastique au profit de son fils Gamal.
L’affaire sordide des crimes sexuels de Jeffrey Epstein marque l’entrée dans une ère nouvelle. A l’heure du triomphe du wokisme et de la « fluidité des genres », l’opinion publique semble devenue plus pudibonde. Le scandale n’en est que plus retentissant. En Occident, la sexualité, bien qu’omniprésente dans les médias et la culture, paraît paradoxalement plus suspecte, plus scrutée et parfois plus sévèrement jugée qu’autrefois. Jeffrey Epstein est ainsi démonisé. Quelques réflexions s’imposent.
L’empaquetage numérique exhaustif d’un individu est une nouveauté. On savait que les dispositifs électroniques qui organisent désormais nos vies sont des collecteurs de données. Mais pour la première fois, les « data » d’un individu, ou du moins une grande partie d’entre elles, sont rassemblées en un paquet et livrées à la curiosité et au jugement de l’opinion publique.
L’être social numérisé
Les Epstein files, c’est l’ensemble des interactions sociales de Jeffrey Epstein, c’est l’être social Jeffrey Epstein numérisé. Jusqu’à présent on disposait d’expressions parcellaires d’une personnalité, écrits, photographies, enregistrements, on savait qu’elles ne suffisaient pas à rendre compte de sa réalité changeante et toujours plus subtile. Ce pour quoi la Justice ne se contente pas de documents, mais impose le débat contradictoire. Le labeur des journalistes ou des biographes était d’extraire de ces documents des informations pertinentes et d’en proposer des interprétations. Les « files » se différencient des anciens documents par leur abondance et leur exhaustivité. A la lente réflexion du biographe ou du juge se substitue l’instantanéité de la statistique.
Ainsi le nombre d’occurrences de tel ou tel nom devient une clef d’interprétation. S’agissant d’un personnage qui avait été condamné, et allait l’être une seconde fois, pour des abus sexuels, ce qui fait de lui une incarnation du Diable, l’interprétation consiste dans le degré de coloration diabolique des personnes nommées, en fonction du nombre de leurs occurrences.
C’est une manifestation de notre entrée dans une ère nouvelle de la connaissance, celle de la vérité par le nombre. Les statistiques et les corrélations qu’elles permettent ne constituent qu’une forme dégradée ou embryonnaire de savoir scientifique, mais elles reflètent une réalité qui suffit largement à la rumeur publique et à la politique. Celle-ci fera son affaire, selon l’intention qui est la sienne, ou qu’on lui suggèrera, de l’interprétation des données.
Cette avancée dans la voie de la transparence généralisée a de quoi faire frémir. Nous savions déjà que nos petits secrets sont accessibles à Big Brother. Les Epstein files nous apprennent qu’ils peuvent être aussi livrés, brut de décoffrage, et avec tous nos « complices », pour un lynchage en place publique.
Pédophilie : de quoi parle-t-on ?
Il y a une limite physiologique entre l’enfance et l’âge adulte, c’est la puberté. Dans les sociétés traditionnelles où la vie sexuelle était très encadrée socialement (le mariage était une grande affaire familiale ou sociale avant d’être, éventuellement, la suite d’une attirance réciproque), la puberté était synonyme de nubilité. L’adolescence n’existait pas, on était enfant ou adulte. Il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’Héloïse rencontre Abélard à 15 ou 16 ans, que Natacha Rostov se fiance au prince André à 16, et que Juliette meure d’amour à 14 ans.
Cette limite devrait suffire à qualifier le crime de pédophilie – ou plutôt pédophobie comme l’écrit Renaud Camus: un rapport sexuel imposé à un enfant pré-pubère relève de la perversité et de la violence. Un rapport sexuel avec une jeune fille pubère est une transgression d’une autre nature. Si le désir sexuel pour des enfants est une authentique perversion, il est faux et hypocrite de prétendre que l’attirance pour des jeunes femmes n’est pas naturelle. Qui n’a jamais été fasciné par une jeune déesse ? Ce que la société réprouve à juste titre, c’est le passage à l’acte avec des êtres immatures, en proie aux déséquilibres d’une adolescence de plus en plus prolongée. S’il y a prostitution, la peine du proxénète est considérablement alourdie. Mais cette transgression, qui s’apparente à l’abus de faiblesse[1] n’est pas de la pédophilie. L’affubler de ce qualificatif c’est mal employer le mot, c’est brouiller l’image très claire et très horrible dont il est porteur, c’est le dévaluer.
Epstein, pour autant que nous le sachions, consommait beaucoup de jeunes filles mais n’a pas violé d’enfants. Il n’en est pas moins qualifié de pédophile. Pourquoi cette confusion?
La sacralisation de l’enfant dans nos sociétés qui n’en font plus, ce n’est pas seulement l’enfant-roi, elle doit être prise au sens propre : l’enfant, substitut du sacré. Dans le culte contemporain de la victime, l’enfant occupe la plus haute place. L’enfant-victime est le déclencheur parfait des bouffées de cette indignation si prisée des démagogues. L’incrimination de pédophilie aggrave donc sérieusement le cas des amateurs de nymphettes. S’agissant d’Epstein, promu Grand Satan de la mondialisation, cette pierre attachée à son cadavre ne peut que dynamiser la Semaine de la Haine.
Mais l’extension du sens du mot pédophilie correspond aussi à une extension de l’enfance. L’âge de l’éducation obligatoire, de la majorité sexuelle, du départ du domicile des parents, ne cesse de reculer[2] comme l’indique le néologisme « adulescent » qui ajoute une décennie à l’adolescence. Sous l’Ancien régime, on était académicien ou évêque à 20 ans, la Révolution a eu des généraux de 25 ans, aujourd’hui on a son premier emploi stable et on se marie (éventuellement) après 30 ans. Cette brusque extension de la néoténie est un énorme sujet qui n’entre pas dans le cadre de cet article. On se bornera ici à constater qu’une de ses conséquences est l’allongement de la plage temporelle de l’interdit pédophile, jusqu’au point de contredire la biologie.
Ces contradictions ne sont jamais saines. Dans le cas présent, en brouillant une limite naturelle par une limite artificielle, elle est sans doute l’une des causes d’une extension très réelle de la pédophilie. Et bien entendu, elle contribue à culpabiliser encore un peu plus les ignobles mâles dont le rythme cardiaque accélère devant des jambes de gazelle ou le sourire provoquant d’une Lolita (ou d’un bel éphèbe). Le Mahler de Mort à Venise n’est toléré que parce qu’il est un personnage de cinéma.
La sexualité plus généralement démonisée
Mais ces inconvénients n’en sont pas pour l’Occident terminal. L’extension à la post-puberté de l’interdit pédophile s’inscrit dans l’entreprise de démonisation de la sexualité (hétérosexuelle) où il s’est engouffré[3]. Pour la phase ultime du progressisme, le wokisme, l’affaire est entendue : la loi a raison et le corps a tort.
Surgi des profondeurs du gnosticisme, ce courant de pensée voit le corps sexué (désirant et reproducteur) comme intrinsèquement mauvais, comme un inconvénient dont il faut chercher à s’affranchir. Cela a commencé au siècle dernier quand le féminisme a considéré la maternité comme un obstacle à l’épanouissement des femmes dans le salariat et la consommation[4]. Puis ce fut la « libération sexuelle », grande fête triste de la disjonction du sexe et de la reproduction. Enfin, l’importante étape du mariage homosexuel, que Pierre Manent a pu qualifier de revendication métaphysique puisqu’elle nie la différence des sexes comme source de la culture et de l’organisation sociale[5]. Nous en sommes maintenant à la « fluidité des genres ».
Lorsqu’ils sont niés, diabolisés, les ressorts intrinsèques du corps finissent trop souvent par se détendre dans la violence, dans l’abus ou sous une forme pervertie. La pensée dominante y voit alors une preuve de plus que le corps sexué (pas celui du sport ou de la diététique, qui est un fidèle consommateur) est, effectivement, habité par le Diable.
Le mot viol revient sans cesse dans les commentaires de l’affaire, y compris ceux des victimes elles-mêmes. Mais quand on écoute leurs témoignages plus attentivement, par exemple celui de Sarah Ransome[6], on ne trouve pas la violence physique qui a de tout temps été associée à ce mot. Ce qui a conduit des jeunes filles souvent fragiles psychologiquement, à revenir, sans contrainte physique, plusieurs fois sur l’île d’Epstein et à y endurer des rapports sexuels qu’elles ne désiraient pas, c’était ce que Mme Ransome décrit comme un « coercitive control ». C’est la même chose, diront les féministes qui n’ont de cesse d’étendre le champ sémantique du mot viol. Il est permis de penser que l’inflation, donc la dévaluation de ce mot, comme du mot pédophilie, n’est pas un progrès. L’indistinction dans les degrés et les modalités du mal finit par émousser la perception du mal.
Jack Lang et notre hypocrisie générale
On balance entre l’incrédulité devant tant de naïveté, et l’admiration pour tant d’hypocrisie. Les journalistes, les politiques, toutes les voix autorisées semblent découvrir que l’argent est l’ennemi de la morale et que la richesse et la puissance se croient tout permis quand elles ne sont pas tempérées par la foi en une puissance supérieure, ou par une tradition et une éducation implacable. Comme s’ils ne savaient pas comment vivent les riches et les puissants, comment fonctionnent leurs réseaux selon les règles classiques du clientélisme et du trafic d’influence, souvent agrémenté de prostitution de luxe. Le monde de la jet-set fourmille de petits Epstein.
La singularité d’Epstein, le scandale Epstein, ce n’est pas son absence de scrupules, ce n’est même pas, hélas, la jeunesse de ses victimes, c’est l’ampleur de son réseau, c’est la visibilité médiatique de nombre de ses membres. L’inquisition peut s’en donner à cœur joie.
Et puis, c’est qu’il était juif. De même que Dieudonné, M. Asselineau voit dans la publication des Epsein files un évènement considérable qui prouve l’existence de l’Etat profond et d’un complot international1. Il n’en dit pas plus. A ses auditeurs de comprendre pourquoi il rappelle si souvent que le nom d’Ariane de Rotschild revient 13.000 fois dans les « files », ou pourquoi il livre les noms de Pompidou et de Macron (tous deux anciens de la banque Rotschild) comme exemples de dirigeants portés au pouvoir par l’Etat profond.
La bassesse, la vulgarité est le trait commun à toute cette affaire. Vulgarité d’une caste de financiers qui ne produit rien, ne bâtit rien, ne sait rien faire de son argent que d’acheter de l’immobilier, des passe-droits et des filles. Bassesse de ces gens qui croient que leur fortune vaut dispense de toute moralité. Bassesse aussi des journalistes et des inévitables experts de plateau qui, la mine grave, pour flatter les pulsions voyeuristes du public parlent de viol à tort et à travers, dramatisent le moindre témoignage d’une rencontre avec Epstein, cherchent à élargir la liste des diaboliques à tous ceux qui figurent dans les Epstein files et qui donc « savaient forcément ».
Concernant notre ancien ministre de la Culture, il est vrai que les temps glorieux de « Jack » commencent à remonter à quelques années. Mais ils sont encore nombreux ceux qui adulaient alors le favori de Dieu (alias Tonton, alias François Mitterrand) lorsqu’il faisait pleuvoir les subventions. On ne les entend pas. Comment se fait-il qu’un homme qui avait, nous disait-on, porté si haut la culture française, le nouveau Malraux, ne trouve, quand il est à terre, aucun défenseur pour rappeler une œuvre aussi considérable ? La comédie humaine ne se renouvelle guère.
[1] Ce n’est pas toujours le cas. Des mariages à 15 ans avec un homme mûr comme celui de Caroline Eliacheff qui est devenue ensuite l’une des plus brillantes psychologues françaises, n’étaient pas si exceptionnels il y a quelques décennies. Ce qui marquait alors du sceau d’infamie (les femmes, pas les hommes), ce n’étaient pas les relations sexuelles ou les mariages précoces, c’étaient les maternités hors mariage. Plus récemment les amours adolescentes d’Emmanuel Macron avec une adulte ne semblent pas l’avoir traumatisé ni ne l’ont empêché de faire carrière.
[2] Le mouvement inverse s’observe s’agissant du seuil des droits politiques ramené de 21 à 18 ans et l’on réfléchit, à l’avancer vers les 16 ans. Le courant irrésistible de l’extension des droits ne voit aucune raison de s’arrêter aux portes de l’enfance
[3] Cf Gilles Carasso, La solution biothechnologique, in L’Atelier du Roman N°99, décembre 2019
[4] Cf Helen Andrews, Boomers, the generation who promised freedom and delivered disaster, Sentinel , New-York, 2021
[5] Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, p.17, Le mariage pour tous.PUF, 2018
[6] Sarah Ransome, Silenced no more, Surviving my journey to hell and back, Harper one, San Francisco, 2021
Sur les 23 médailles que la France a obtenues aux JO de Milan-Cortina, 13 ont été gagnées en biathlon. Des biathlètes qui sont pris en charge par l’armée (comme les sergents Lou Jeanmonnot et Éric Perrot) ou fonctionnaires des Douanes, comme Emilien Jacquelin et Quentin Fillon-Maillet, ou encore… Julia Simon (trois médailles d’or, une d’argent) : sur douanes.gouv.fr, le site officiel de la direction générale des douanes, il est mentionné que Julia Simon, né le 09 octobre 1996 à Albertville (73) est membre de l’Equipe de France Douane depuis 2019 et licenciée au club des douanes des Saisies (ça ne s’invente pas) en Savoie.
Cependant, avant les JO, sur la photo officielle des 10 athlètes de l’équipe de France Douane sélectionnés pour Milan-Cortina, Julia Simon ne figure pas ! Serait-ce un oubli, les Douanes auraient-elles oublié de la déclarer ?
Non pas… Les douanes ont préféré se dédouaner… Car Julia a fauté. Le 24 octobre dernier, elle a été condamnée pour vol à trois mois de prison avec sursis. Lors d’un stage en équipe de France elle avait « saisi » et débité les cartes bleues d’une coéquipière, Justine Braisaz-Bouchet et d’une kinésithérapeute. La fraude étant établie, la douanière ne faisait pas appel. Mais avec une telle condamnation à son palmarès, peu compatible avec les valeurs de l’olympisme, sa participation aux JO semblait compromise… Mais grâce à la contribution directe de la Fédération française de ski (avec l’aval du ministère des Sports), la douanière a été repêchée. Sur le plan sportif, la FFS lui a infligé, selon un communiqué publié le 7 novembre, une sanction « d’une grande sévérité » (sic)… Six mois de suspension dont cinq avec sursis, bref un petit mois ferme purgé en novembre, ce qui a permis à Julia de se présenter aux JO blanche comme neige et d’obtenir quatre médailles, à la grande joie de Marina Ferrari, notre ministre des Sports.
Si en politique une condamnation figurant au casier rend inéligible, en sport une telle peine n’est pas éliminatoire. Dans l’optique des Jeux d’hiver 2030, organisés en France, Marine Le Pen devrait donc se mettre au biathlon…
Nathalie Bittinger tente de lever les secrets ensorcelants du réalisateur culte disparu l’année dernière, dans un livre.
Entrer dans la tête de David Lynch ? C’est pénétrer un vortex à la fois hypnotique, acide et funèbre. Cérébral, hermétique, le cinéma du génial réalisateur de Sailor et Lula (1990), de Lost Highway (1997) ou de Mullholand Drive (2001) l’est sans conteste. Mais sans jamais sombrer dans un ésotérisme fumeux : en cela même réside son énigme, sa fabuleuse puissance d’attraction. Celles-ci rendent captivante, de part en part, cette filmographie unique, sans scorie aucune – excepté Dune, long métrage d’autant plus raté, du propre aveu de Lynch, que son producteur, Dino de Laurentiis, ne se pardonnera jamais de l’avoir sabré d’une heure au montage. Le film est contemporain d’Elephant Man (1980), dans un noir et blanc vintage, pour le coup chef d’œuvre absolu et qui, le bouche à oreille de la cinéphilie ayant déjà propulsé le fuligineux Eraserhead (1977) au rang de mythe, place illico Lynch dans la cour des très grands. S’agissant de Lynch, le mot ‘’génie’’ n’est pas plus galvaudé que pour un Fritz Lang, un John Carpenter ou un David Cronenberg.
Réflexion de haute tenue
Netflix met en ligne à présent (mais plus pour très longtemps) Blue Velvet (1986), pépite à la bande-son impérissable, avec un Dennis Hopper terrifiant et une Isabella Rossellini érotisée, sulfureuse comme jamais. En parallèle, Arte TV offre sur un plateau, toute l’année 2026, l’intégrale de la série-culte Twin Peaks. Sans compter, signé Stéphane Ghez, David Lynch, une énigme à Hollywood, un remarquable documentaire tourné juste avant la disparition, le 16 janvier 2025, atteint par un emphysème pulmonaire, du fumeur invétéré qu’était resté Lynch. Last but not least, le 24 mars prochain, le Théâtre du Châtelet, sous les auspices du guitariste et compositeur Olivier Mellano, entrera pour ainsi dire ‘’dans l’oreille de David Lynch’’, revisitant, pour un concert unique, les compositions emblématiques d’Angelo Badalamenti, dans une forme de rêve musical porté par Jimmy Scott, Samuel Barber, Chris Isaak, Roy Orbison, Nine Inch Nails, Julee Cruise : entre dream pop, goth industriel, jazz hypnotique – une création Festival Travelling (Rennes)…
C’est donc le moment de lire Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou !, biographie aussi érudite que d’une lecture parfaitement accessible et limpide. On doit ce volume passionnant à Nathalie Bittinger, universitaire qui, non contente d’avoir dirigé un Dictionnaire du cinéma chinois, s’est également penchée sur les Trésors de l’animation japonaise (2022), ou encore sur les carrières de Wong-Kar-wai, Ang Lee ou John Carpenter…
Certes, sur David Lynch, les exégètes sont légion : rien qu’en France, Thierry Jousse, Michel Chion, Eric Dufour, Hervé Aubon – pour ne citer que ces plumes d’un certain renom. Mais Dans la tête de David Lynch – sous-titre de l’ouvrage – remonte aux sources avec un soin particulier, offrant une réflexion de haute tenue sur les obsessions, les traumas, les fétiches, en bref le monde intérieur qui fonde le parcours lynchien, de l’art de peindre au Septième art.
Sentence sibylline, « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » est extraite d’une ces innombrables interviews exhumées par Nathalie Bittinger (scrupuleusement référencées en notes de bas de page) comme autant de fils conducteurs électrisant une biographie qui, dans un seul et même voltage narratif, explore l’univers mental de Lynch tout en disséquant sa filmographie avec un soin chirurgical. Le cinéaste revient de loin : Quentin Tarentino, au sortir de la projection de Fire Walk, film accueilli sous les huées, se lâchait : « David Lynch s’est tellement enfoncé la tête dans le nombril que ça m’a coupé l’envie de voir un autre film de lui ».
Silencio !
Tarentino avait tort, bien sûr ! A preuve, les chefs d’œuvre impérissables que seront Lost Highway – « peut-être la synthèse du style de Lynch », avance à raison Nathalie Bittinger – puis le sublime Mullholand Drive, film gorgé de références cinéphiliques, et qui, entre autres insignes mérites, aura eu celui de lancer la fulgurante carrière de Naomi Watts. Quant à Laura Dern, n’est-elle pas à David Lynch ce que Banderas reste à Almodovar devant l’Eternel ? De Philadelphie à Los Angeles, du court métrage bricolé The Alphabet (1968) au testamentaire Inland Empire (2006), de la native cité-jardin du Montana au sous-sol parisien du Silencio, Nathalie Bittinger donne voix, tout au long, à son héros, sans en lever jamais les secrets ensorcelants.
Ajoutons que jusqu’à l’azur allusif de sa couverture et des pleines pages ponctuant ses chapitres – cf. la fameuse clef bleue, mystérieux sésame de Mullholland Drive -, l’ouvrage est remarquablement édité.
A lire : « Gardez l’œil sur le donut, pas sur le trou ! » Dans la tête de David Lynch, par Nathalie Bittinger. 182p., collection Hoëbeke, Gallimard, 2025.
Blue Velvet, film de David Lynch. Etats-Unis, couleur, 1986. Durée: 2h. En accès sur Netflix.
Twin Peaks, de David Lynch. Intégrale de la série (3 saisons). En accès libre sur Arte TV
David Lynch, une énigme à Hollywood. Documentaire de Stephane Ghez. France, couleur. 2025. Durée : 63mn. En accès libre sur Arte TV.
Concert In my Head, a Film Music tribute to David Lynch. Direction: Olivier Mellano. Scénographie et vidéo : Yann Dupuis. Texte : Ulysse Maison d’artistes. Théâtre du Châtelet, le 24 mars à 20h.
Casse-tête éthique à la Cour des Comptes. Amélie de Montchalin, passée de gardienne d’un budget très critiqué au gouvernement à arbitre suprême de nos finances publiques, incarne ce scénario savoureux où l’on confie les clés du coffre à celui qui a déjà testé la solidité de la serrure…
Au-delà des critiques et des accusations émanant de toutes parts sur le fait de nommer à des postes importants les proches du président de la République pour semble-t-il garantir l’après-Macron, comme faire démissionner Christine Lagarde, remplacer le Gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau… il est une nomination plus inquiétante que les autres : celle de la ministre des Comptes publics au poste stratégique de présidente de la Cour des Comptes.
Le rapport de la Cour des comptes est un document précieux qui structure la vie financière française ; chaque année on l’attend, lorsqu’il paraît on le commente, on compare, on juge, on prend des résolutions, on évalue les erreurs politiques qui nuisent à notre prospérité économique. Et cette année, on est pris de vertige. Le rapport souligne à quel point l’exécution budgétaire 2025 s’est écarté de la promesse initiale de l’exécutif de réduire le déficit avec 2/3 d’économies, or « l’effort » porte presque exclusivement sur d’importantes hausses d’impôts. Le rapport s’inquiète également du budget 2026 que la future présidente a fait passer avec le 49.3, et on ne peut pas objecter que ce n’est pas elle, solidarité gouvernementale oblige. Peut-on imaginer deux minutes un directeur financier ayant planté les comptes de l’entreprise, qui serait nommé Commissaires aux comptes de cette entreprise ?
Comment alors arriver à concevoir d’un point de vue à la fois logique et éthique, que celle qui a été jugée dans le rapport qui vient de sortir sur 2025 puisse tout à coup devenir juge et experte d’elle même sans entraves et sans se renier ? Clairement, Amélie de Montchalin est une femme compétente, rigoureuse, attachée à sa mission et en aucun cas ce qu’elle a fait et décidé n’a pu l’être par inadvertance ; en aucun cas elle n’était incompétente ou irresponsable sur les prises de décisions, et les mesures adoptées. Et si cela lui était imposé contre son gré, c’est autant de sa responsabilité et cela ne change rien, car son pouvoir était réel : un ministre qui n’est pas d’accord démissionne ou ferme sa g….
D’évidence ce serait la deuxième solution que la ministre a retenue. Elle vient d’accepter un poste stratégique et aussi honorifique témoignant de la confiance du président de la République. Toujours en son âme et conscience, a-t-elle pensé à ce moment-là qu’elle devrait contester formellement le rapport qui vient de paraître sous la présidence de M. Moscovici ? Ou bien alors faire un mea culpa inimaginable en avouant que tout ce qu’elle avait géré était éminemment critiquable et avait fortement contribué à la dégradation de la France la mettant dans cet état de faillite comateuse sous perfusion fiscale ? Ou bien aller à Canossa, avouant qu’elle s’était trompée et qu’elle le découvre grâce au rapport de la Cour des Comptes ?! Cornélien !
Toutes ces futures décisions, et elle a certainement d’excellents projets, ne seront-elles pas discréditées par son passé au gouvernement ? De surcroit, n’obéira-t-elle pas subrepticement au président de la République encore en place et auquel elle est très redevable ? … On peut se poser la question. Que faire alors pour le bien de la France et de cette institution ? Attendre qu’un projet de loi réduise son pouvoir ? encore une façon détournée de bloquer un peu plus le pays.
Il s’agit là d’une véritable question d’honneur personnel. Quel que soit le prestige du poste proposé, peut-on se regarder dans la glace en sachant que de toute façon on est obligé de mentir ? Soit en affirmant : « j’ai cru bien faire mais j’avais tout faux. » Soit en disant « Messieurs, oui nous nous sommes trompés, mais je ne suis pas responsable » dans la grande tradition républicaine récente « responsable mais pas coupable » … ou l’inverse.
Devant ce constat hélas imparable et malgré les qualités de l’impétrante, la France entière s’honorerait qu’elle refuse avec panache le poste qui lui est confié. Ceci est d’autant plus important que la France a absolument besoin de retrouver sinon des finances saines, du moins une véritable confiance dans ses institutions. Amélie de Montchalin pourrait ainsi relever l’honneur déchu des (ir)responsables politiques en brandissant l’étendard de sa conscience politique et de la responsabilité individuelle. Une démission qui l’honorerait et que les Français apprécierait à sa juste valeur.
En déplacement en Inde, le président Macron avait appelé les « partis extrêmes » à « faire le ménage » dans leurs rangs, renvoyant dos à dos LFistes et nationalistes, après le lynchage de Quentin Deranque en marge d’une conférence de Rima Hassan à Lyon. Médias et progressistes sont actuellement à l’œuvre pour réactiver la fameuse « tenaille identitaire » qui menacerait la nation, quand bien même la manifestation d’hommage à Lyon tenue par l’extrême droite samedi s’est déroulée sans heurts contrairement à leurs prévisions.
Dans sa folle opération de survie, le camp du Bien est prêt à attiser une guerre civile. De fait, les « humanistes » veulent faire oublier le martyr de Quentin Deranque, excuser ses tueurs de la Jeune Garde, introniser LFI en rempart d’un fascisme d’opérette. Quitte à encourager, dans cette confusion mentale, d’autres lynchages contre la bête immonde. « Il y a des antifascistes car il y a des fascistes », s’est contentée de justifier Manon Aubry (LFI) ce lundi matin sur Europe 1-CNews. Qui n’a qu’un marteau voit des clous partout. Ségolène Royal a été une des premières à réécrire le crime, vendredi, en qualifiant Quentin Deranque de « présumé néo-nazi et antisémite ». La veille, le socialiste Jérôme Guedj avait oublié ses insultes contre Jean-Luc Mélenchon en promettant son ralliement en cas de duel avec le RN.
Inversion accusatoire réussie
Rendant compte de la marche (3500 personnes) organisée, samedi à Lyon, par les amis du jeune militant catholique, les médias du copié-collé ont décrit un « hommage d’ultra-droite ». Aveugles et sourds quand la foule « créolisée » crie « Mort aux juifs ! », les observateurs n’ont retenu cette fois que les gestes de trois ou quatre crétins. L’un a crié : « A bas les bougnoules et les pédés ! ». De possibles saluts nazis, parmi les « clapping » mains en l’air, ont fait l’objet de trois signalements de la préfecture. Le chrisme chrétien, sur une banderole, a été qualifié par des commentateurs de symbole extrémiste. Dimanche, sur RTL, Manuel Bompard (LFI) a dénoncé « une parade fasciste » en présentant son parti, qui a confié son « auto-défense » à la Jeune Garde, comme la vraie victime décidée à « tenir bon ». Ce lundi, la gauche peut se flatter du résultat de son inversion accusatoire.
Toutefois la réalité, une fois de plus, n’est pas celle de la propagande. Dans Reconnaître le fascisme[1], Umberto Eco fait du machisme une des caractéristiques de cette régression, avec la « novlangue » orwellienne qui vide les mots. Samedi, des jeunes femmes de Némésis, qui dénoncent sous les coups la condition des femmes soumises à l’islam sexiste et violent, ouvraient la marche. Pour avoir voulu les protéger, Quentin Deranque, à terre, eut le crâne fracassé par la milice islamo-gauchiste. Plus généralement, la qualité d’expression et de sentiments de cette jeunesse française fait ressortir, en contraste, la pensée sinistrée qui parcourt la gauche et son « intelligentsia » : la voici réduite à imaginer du fascisme partout à sa droite, singulièrement chez ceux qui se réclament de leur foi chrétienne, dans une incapacité à concevoir le désaccord, cet autre signe du totalitarisme qui a gagné ses rangs. Face à cette menace, seul le courage de chacun permettra aux Français de « retrouver l’unité nécessaire pour regagner leur souveraineté » (Nikola Mirkovic[2]).
Le monde faux, qui criminalise la défense de la nation et son peuple abandonné, doit se heurter à davantage de résistance. La minute de silence à l’Assemblée et le portrait de Quentin sur la façade de l’Hôtel de la Région à Lyon ont été des premiers signes encourageants. Il revient aux citoyens de refuser le piège diabolique de la « tenaille identitaire », ce concept macronien qui, en mettant dos à dos l’extrême gauche et le RN, obscurcit la raison en mettant une cible sur des patriotes, assimilés à des djihadistes.
Quelle surprise ! L’ancien Premier ministre, qui entend être aux avant-postes en 2027, dénonce une normalisation de la droite nationale et minimise la menace de la France insoumise.
M. de Villepin, on le sait adore s’écouter parler. Il adore aussi, si je puis ainsi m’exprimer, s’écouter écrire. Le massacre de Quentin Deranque lui en fournit l’occasion. Il n’allait pas la laisser passer, publiant sur X un long texte bien dans sa manière, celle du verbiage étiré autant qu’ampoulé.
Pourtant, sa position est des plus simples, un tantinet manichéenne certes, mais simple, vraiment, pour ne pas dire simpliste. Elle aurait donc pu être exprimée en quelques phrases bien senties, ce qui aurait eu au moins le mérite de correspondre à l’exigence de clarté revendiquée en exergue. « L’esprit de responsabilité, est-il écrit en effet, exige l’engagement et la clarté. »
Pour M de Villepin l’affaire est donc des plus limpides. Certes, les antifascistes de l’ultra gauche ont à voir avec l’assassinat du jeune homme, mais il ne faudrait pas se tromper, se laisser avoir par les apparences, l’écume des choses. En fait, le vrai, le réel danger c’est bien sûr – je vous le donne en mille ! – l’extrême droite. Quant à la radicalisation, à la violence distillée au quotidien par LFI dans la vie politique du pays, ce ne serait que maladresse, erreur de style, le fond demeurant parfaitement sain, pacifique, respectueux au plus haut point des vertus démocratiques.
Sur la démocratie, l’auteur a d’ailleurs son analyse. « Une démocratie commence là où la force recule. » Joli, non ? C’est oublier qu’une démocratie finit chaque fois qu’elle oublie la force, la sienne, celle qu’elle a le devoir d’exercer, et sombre dans la faiblesse, la suicidaire mollesse du relativisme, ménageant la chèvre et le chou.
Et M. de Villepin de nous dispenser une de ces leçons d’histoire dont il a le secret. La montée du nazisme en 1933 devrait beaucoup à l’intransigeance du parti communiste de l’époque. Là aussi, rien de plus grave qu’une maladresse. On passera donc sous silence l’impéritie affligeante de la République de Weimar, sa corruption, ses compromissions à tiroir.
« Le champ démocratique est un plan incliné », écrit plaisamment M. de Villepin. C’est beau comme l’antique. Incliné dans quel sens à ce jour ? On ne sait trop. Ou plutôt si, ça inclinerait plutôt vers le grand, le seul réel danger, l’extrême droite, le Rassemblement national, insiste l’auteur. D’ailleurs, toujours selon le professeur Villepin, le macabre dénombre des victimes ces cinq dernières années le prouverait : 11 au compteur de cette extrême droite (lesquelles ? Cela ne nous est pas précisé. Exigence de clarté, vous-dis-je) contre une seule imputable à la gauche. Un regrettable accident, sans aucun doute. Que LFI ne condamne jamais les exactions islamistes diverses et variées, voire fournit des excuses si ce n’est les encourage avec un discours victimaire permanent, ne compte évidemment pas aux yeux de M. de Villepin.
Il nous sort un autre lapin blanc de son grand chapeau. Grand le chapeau, à la mesure du melon qu’il a à coiffer. Là, on aborde la géopolitique, carrément. « Aucun régime de gauche radicale n’a été élu en Europe qui n’ait rendu les clefs du pouvoir par les urnes », écrit le presque candidat aux futures présidentielles. Malin, il circonscrit son propos à l’Europe, sans quoi la réalité, qui est tout autre, lui serait revenue en pleine poire tel un boomerang. Je ne sache pas en effet que les dictatures communistes de Chine (où M. le professeur a eu le bonheur lucratif de cantiner ces dernières années), celles de Cuba, du Vietnam, du Cambodge, de Corée du Nord – j’en passe…- aient jamais rendu les clefs. Démocratiquement au non, d’ailleurs.
Et puis il y a cette autre merveille dans ce long texte. LFI stagnant dans les sondages à 10 ou 15%, « rien n’étaye le risque de basculer dans un régime de gauche radicale. » Plaisante ignorance. Quelle était la représentativité de Lénine en octobre 1917, celle de son cher Mao à son commencement, de quel pourcentage auraient-ils été crédités dans les sondages s’il y en avait eu ? M. de Villepin ne saurait s’arrêter à ces broutilles…
Quant à l’extrême droite, ce ne serait que par la rue, la violence qu’elle prospèrerait, atteignant 35 à 40%. Là, voilà que surgit le mépris bien connu de ces gens-là, le mépris de classe. 35 à 40% de sous-citoyens français, de crétins bas de plafond manipulés au gré d’un coup de force permanent, incapables de juger par eux-mêmes, de choisir, de penser. Incapables de constater les effets d’une immigration folle, de souffrir du déclin avéré et accéléré de leur nation, d’accepter la honte permanente de ces faillites à répétition tous domaines confondus.
À cet endroit la pensée de M. de Villepin n’est pas seulement indigente, elle vire obscène. Pour de bon.
Cependant, rendons tout de même grâce à notre homme, qui détient la solution du problème. Il nous la livre à la fin de sa dissertation pour classe terminale : « La République se sauvera par la clarté des mots, la fermeté du droit, la responsabilité des partis et le refus de sanctuariser l’extrême droite. L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. »
Je ne résiste pas à l’impérieux désir de répéter ces derniers mots, tellement ils sont beaux, éclairants et forts : « L’heure n’est pas à se compter, elle est à se tenir. » Les redisant à mi-voix, voyez-vous, les larmes me montent aux yeux…
LA RÉPUBLIQUE CONTRE LA VIOLENCE
Je suis conscient des risques que je prends à m’exprimer dans une période de si grande polarisation, d’émotion et de passion politique, mais l’esprit de responsabilité exige l’engagement et la clarté. On criera parce que je compare l’extrême… pic.twitter.com/1O6rxg6Qda
La Jeune Garde, jugée “non violente” par Sébastien Delogu sur BFMTV, serait donc un club de méditation musclé affilié à LFI où l’on pratique la politique de façon un peu virile tout en expliquant très calmement que la brutalité, c’est toujours chez les autres… Drôle de climat.
Depuis le crime odieux commis à plusieurs par l’ultra-gauche contre Quentin Deranque, littéralement massacré, on s’interroge sur la violence en politique. Et, pour une fois, la réflexion s’est attachée à l’essentiel, voire à l’exclusif, depuis quelque temps : la violence politique est passée à l’extrême gauche. Michel Winock a beau affirmer que « la culture politique française est celle de la discorde et de la fureur[1] » on ne peut s’empêcher de penser qu’une accélération brutale de la violence s’est produite depuis la légitimation de comportements qui, longtemps, ont été considérés comme hors de la démocratie.
Temps brutaux
En effet, ce qui me frappe, c’est qu’il ne s’agit plus seulement d’actes violents, de séquences singulières ou collectives, agressives et parfois mortifères, mais de quelque chose de plus grave: j’ai l’impression que la violence est devenue la politique. Comme si l’on avait abandonné le classicisme et la mesure de celle-ci pour l’horrible schématisme et la brutalité de l’autre.
La violence serait-elle devenue la continuation de la politique par ce seul moyen jugé acceptable pour la lutte militante et le changement de société ?
Avec, d’abord, l’inflation grotesque de ces termes guerriers et totalitaires d’hier – nazisme et fascisme – faisant croire que notre démocratie aussi imparfaite qu’elle soit aurait quoi que ce soit de commun avec les horreurs de ces régimes. Cet extrémisme du vocabulaire banalise une Histoire unique et affadira l’indignation à l’égard de ce qui n’est pas nommé à sa juste place et à la bonne époque.
Ce changement de climat tient principalement à une escalade constante qui, des mots aux gestes, de l’invective au crime, a irrigué l’ensemble de la vie politique, officielle ou dissidente, et fait apparaître qu’il n’y avait plus aucune solution de pacification dans les mécanismes ordinaires d’une République qui était d’autant moins discutée qu’on n’éprouvait pas le besoin compulsif de l’invoquer sans cesse pour tout et n’importe quoi !
La gauche n’admet jamais ses erreurs
À cette progression de l’inacceptable, il convient d’ajouter cet élément capital : l’idéologie de l’extrême gauche et de certains des mouvements sur lesquels elle s’appuie, non seulement ne se repent jamais des conséquences parfois ignobles d’un militantisme dévoyé, mais au contraire les assume en justifiant la violence comme outil fondamental pour obtenir ce que le dialogue démocratique et le vote ne sont jamais parvenus à accomplir.
L’atmosphère d’aujourd’hui a pris un tel tour extrémiste que les conseils d’apaisement tombent à plat et paraissent presque décalés par rapport à une ébullition sociale et politique qui les rend dérisoires. Le président de la République était dans son rôle quand il a invité les radicalités aux extrêmes à se calmer et à retrouver les voies d’une politique civilisée.
Mais, pour reprendre une considération de Michel Winock dans son livre sur « La Commune », Clemenceau et Victor Hugo, « qui ont voulu éviter la guerre civile (…) ont été eux aussi de grands vaincus ». Il me semble qu’on pourrait qualifier ainsi ceux qui, aujourd’hui — Emmanuel Macron notamment —, après avoir rêvé de rassemblement, sont confrontés à son exact contraire : le déchirement de notre pays en de multiples fractures.
Je ne peux pas non plus passer sous silence, pour expliquer les dérives mortelles de ces derniers jours, la bêtise et la mauvaise foi pures et simples de certains militants qui poussent l’inconditionnalité jusqu’au délire. Quand Sébastien Delogu — quel cauchemar ce serait pour Marseille de l’avoir pour maire ! — ose déclarer que « La Jeune Garde n’est pas violente et qu’il en est fier » sur BFMTV, on a le droit de questionner l’équilibre d’une personnalité qui, voyant le même réel que nous tous, décide de ne pas en tenir compte et de nier l’irréfutable…
Nous ne sommes évidemment pas éloignés de ce qui va agiter le débat présidentiel de 2027. La personne que les Français choisiront devra avoir mille qualités humaines, politiques et techniques, mais d’abord celle-ci, essentielle : être un président de réelle unité et d’authentique rassemblement.
Après le massacre de Quentin Deranque à Lyon, la France Insoumise n’envisage pas d’exclure le député Raphaël Arnault, dont l’assistant parlementaire dort actuellement en prison.
Quels que soient les cas de figures au second tour des élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon, s’il peut envisager de franchir le premier tour, ne peut en aucun cas espérer l’emporter au second. Même dans le cas d’une confrontation avec Jordan Bardella, il est assuré de perdre avec 10 ou 15 points de retard. On peut reprocher beaucoup de choses à Jean-Luc Mélenchon, sauf d’être un sot et de méconnaître le jeu électoral français. Il sait à quoi s’en tenir.
Bordelisation à tous les étages
Alors à quoi pense-t-il depuis cinq ans, depuis qu’il a engagé une stratégie hyperclivante ? Il pense au troisième tour, évidemment. Et il fait le pari que le deuxième verra triompher le candidat du Rassemblement national. Le troisième tour se jouera dans la rue et il le sait. C’est pourquoi sa stratégie n’est pas électorale mais révolutionnaire. Ou plus exactement, il veut se servir des élections pour apparaître comme l’opposant le plus rupturiste face au Rassemblement national, pour ensuite mener la charge révolutionnaire contre le futur gouvernement…
A quoi pense-t-il quand il fait du groupuscule de la Jeune Garde un allié de la France Insoumise et de son chef un député à l’Assemblée nationale ? Il pense à la rue dans laquelle il faudra faire régner la menace politique en quadrillant les lieux symboliques avec ses miliciens…
A quoi pense-t-il quand il renonce à rassembler la gauche pour se faire élire au second tour ? Il pense à l’avant-garde bolchévique qui prend le pouvoir par la rue, par la grève générale ou par un putsch coordonné face à un pouvoir désemparé ou déconsidéré…
Génocidaires partout
A quoi pense-t-il quand il désigne comme fasciste, comme génocidaire, ou comme néo-nazi à peu près tout le personnel politique à droite d’EELV ? Il pense à se façonner auprès d’une jeunesse inculte et de bourgeois pleins de culpabilité une image de résistant face à l’hydre fasciste imaginaire, face au retour de la bête immonde…
A quoi pense-t-il quand il se laisse aller ou favorise les prises de paroles antisionistes (voire antisémites) dans son parti ? Il sait que la population immigrée en France a besoin d’un bouc émissaire pour catalyser son ressentiment post-colonial. Que « l’ambiance » médiatique, le fond de l’air, a besoin d’un génocide pour mieux dénoncer les « génocidaires », leurs alliés et les alliés de leurs alliés.
A quoi pense-t-il quand il promeut la créolisation ou dresse les perspectives de la Nouvelle France ? A quoi pense-t-il quand il parle de lui-même comme d’un « maghrébin » ? Il pense au grand remplacement qu’il appelle de ses vœux. Il pense à ce nouveau peuple immigré sur lequel il compte pour imposer à un peuple français qu’il juge dégénéré (des abrutis, quasiment1) ou indigne de lui, sa nouvelle République.
Alors non, Jean-Luc Mélenchon ne pense pas gagner les élections. Alors non, il ne rassemblera pas la gauche contre la droite ou l’extrême droite. Alors non, il n’y pense même pas. Tout son projet s’inscrit dans une logique révolutionnaire. Provoquer et faciliter l’arrive de l’extrême droite au pouvoir pour mieux installer un pouvoir de type bolchévique en France ensuite. Un pouvoir révolutionnaire qui se parera des vertus de l’antifascisme pour installer un régime totalitaire. Un régime qui s’emparera des esprits, du récit national et des leviers de pouvoir pour installer son emprise. Jean-Luc Mélenchon pense à la violence comme prolongement de la politique. Il pense à Hébert, à Marat, à Carrier. Il pense aux septembriseurs, il pense aux canonnades de Bellecourt ou aux noyades de Nantes… Et quand on pense à lui, on pense à la Terreur.
« Je ne peux pas survivre quand il y a que des blonds aux yeux bleus… c’est au-delà de mes forces » déclarait Mélenchon en février 2013 au Maroc. Puis : « Quand on est arrivés en France, c’était l’horreur pour nous […] un coin perdu de la Normandie, le pays de Caux, où les gens n’avaient jamais vu personne, [où] hélas pour eux, les malheureux, souffraient d’un alcoolisme épouvantable. […] La France des campagnes était extraordinairement arriérée par rapport au Maroc des villes. » ↩︎