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Dantec, ou la revanche de la marge

Pourquoi Dantec redevient indispensable


Il existe deux types de livres-hommages : ceux qui enterrent un écrivain avec élégance, et ceux qui le ramènent parmi les vivants. Les Cahiers de la marge appartiennent clairement à la seconde catégorie. Pas de commémoration molle ici, mais une tentative de réactivation. Dix ans après sa disparition, Maurice G. Dantec réapparaît non comme figure nostalgique mais comme problème contemporain. Le volume dirigé par Maximilien Friche et Sylvain Gauthier ne cherche pas à sanctifier l’auteur : il rappelle ce qu’il avait d’irréductible. Dès l’avant-propos, Friche pose le diagnostic – Dantec fut « le dernier à accepter le sacrifice pour la littérature. »

Mot presque obscène aujourd’hui, à l’heure où l’écrivain doit avant tout rester fréquentable. Dantec, lui, écrivait contre son époque autant que contre lui-même. C’est précisément pour cela qu’il nous concerne à nouveau.

La marginalité comme position de vérité

Le livre assume ce que le champ littéraire préfère ignorer : Dantec appartient à la marge. Non pas la marge folklorique, mais celle où se maintient encore une parole libre. Les contributeurs ne composent pas un cercle d’admirateurs mais une communauté d’expériences. Ils le disent explicitement : ce qui les unit n’est pas l’amitié mais la transformation produite par la lecture.

Marc Obregon montre comment Dantec tenta de rouvrir la possibilité d’un roman chrétien dans une modernité devenue incapable de transcendance. Joan Romeo poursuit cette interrogation spirituelle tandis que Marc Alpozzo analyse une œuvre où le polar sert de véhicule à une inquiétude métaphysique. Chez Dantec, le genre n’est jamais une étiquette : c’est un outil de combat.

Juan Asensio, critique à contre-courant

La figure centrale du volume reste Juan Asensio. Le livre le décrit comme « peut-être le seul critique littéraire français ayant fait de l’érudition une arme de combat. » La formule n’est pas exagérée. À rebours d’une critique devenue accompagnement promotionnel, Asensio maintient une conception exigeante, presque morale, de la lecture. Son entretien rappelle que Dantec appartient à une tradition où la littérature engage une vision du monde entière. Lire devient alors un acte risqué : non plus consommer un texte, mais accepter d’être déplacé par lui. Cette position tranche dans un paysage critique dominé par le consensus.

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« Toute authentique littérature est un défi jeté à la face de l’humanité, et pour commencer celle de l’auteur. Un livre qui n’est pas envisagé sereinement par son auteur comme un sacrifice est une blague de potache. »

Une constellation plutôt qu’un panthéon

Le livre avance par interventions successives, sans chercher l’unité artificielle. Raphaël Denys insiste sur la dimension prospective de l’œuvre. Pierre Joncquez introduit une charge polémique contre le conformisme intellectuel contemporain. Romaric Sangars relit notre siècle à la lumière du 11-Septembre et confirme la dimension anticipatrice de Dantec

Luc-Olivier d’Algange approfondit la dimension théologique, tandis que David Atria conclut sur une tonalité presque mystique. Sylvain Gauthier, co-coordinateur, prolonge l’ensemble par un dialogue avec Richard Pinhas qui rappelle combien Dantec débordait la littérature pour investir musique, technologie et pensée stratégique. L’ensemble ne construit pas un monument mais une circulation d’idées.

Si Dantec paraît aujourd’hui moins excessif qu’autrefois, c’est peut-être parce que le monde l’a rejoint. Intelligence artificielle, surveillance diffuse, guerre informationnelle, crise spirituelle : les contributeurs soulignent le caractère prophétique d’une œuvre longtemps caricaturée. Dantec voyait déjà que la crise n’était pas seulement politique mais anthropologique. Un monde sans transcendance finit par réduire l’homme à un programme.

Le dernier écrivain ?

Ce que révèlent ces Cahiers, c’est une hypothèse dérangeante : Dantec n’a pas été dépassé, il a été marginalisé. La littérature dominante a choisi l’inoffensif. Lui écrivait pour transformer le lecteur, pour le « verticaliser », selon le terme employé dans l’avant-propos. Aujourd’hui, on demande aux livres de rassurer ; Dantec préparait à affronter. Ce volume agit donc moins comme un hommage que comme un rappel à l’ordre : la littérature peut encore être une force critique, une expérience intérieure, une résistance. Et peut-être la marge n’est-elle plus une périphérie, mais le dernier endroit où la littérature demeure vivante. « Il ne s’agissait pas seulement de raconter des histoires, mais de récapituler le monde et de verticaliser l’homme. » Maximilien Friche (avant-propos).


Sortie le 2 mars 2026.

Sous la direction de Maximilien Friche et Sylvain Gauthier avec Luc-Olivier d’Algange, Marc Alpozzo, Juan Asensio, David Atria, Raphaël Denys, Pierre Joncquez, Marc Obregon, Joan Romeo, Romaric Sangars, Sylvain Gauthier et Maximilien Friche

Nous sommes tous des artistes!

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Intellectuels, journalistes et autres figures du microcosme culturel parisien déplorent le triste spectacle offert par la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public menée par Jérémie Patrier-Leitus et Charles Alloncle. Il faut dire que cette petite caste, si prompte à se vouloir «disruptive» lorsqu’il s’agit de bousculer les autres, supporte plus difficilement d’être elle-même mise en cause et sortie de sa zone de confort…


Le 10 février, Le Monde publiait une tribune signée par plus de trois cents personnalités issues du monde dit de la culture – intellectuels, journalistes, artistes, etc. – s’émouvant des « méthodes inquisitoriales, diffamatoires et menaçantes employées par le rapporteur [Charles Alloncle] et par certains députés membres de la commission ». Nous ne savons pas encore si la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public permettra de nettoyer les écuries d’Augias ou finira en eau de boudin, mais il est d’ores et déjà réjouissant de voir la coterie médiatico-culturelle s’étrangler de rage au fil des jours et des révélations sur les turpitudes financières et idéologiques de l’audiovisuel public. Charles Alloncle fait un travail remarquable, espéré depuis longtemps par des Français qui financent malgré eux des médias publics dispendieux et invariablement situés au centre-gauche, à gauche et à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Bien sûr, cela ne plaît pas à tout le monde…

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Un peu de cœur, Monsieur le député

Cela ne plaît pas, par exemple, à celle qui est à l’origine de cette tribune, la productrice Fabienne Servan-Schreiber. Son « cœur de citoyenne s’est offusqué » en voyant les auditions de cette commission d’enquête, confie-t-elle, toute frémissante, à Télérama, – rappelons que Mme Servan-Schreiber est propriétaire de Cinétévé, une société de production audiovisuelle à laquelle la télévision publique fait régulièrement appel. Ceci peut peut-être expliquer cela. Les indignés professionnels de la caste médiatico-culturelle gravitant autour de ce « grand contributeur à la création audiovisuelle » que serait l’audiovisuel public l’ont remerciée « d’avoir exprimé leur propre indignation ». Mais il fallait aussi « toucher les citoyens ». Pour ce faire, Mme Servan-Schreiber n’hésite pas à évoquer les pires moments de l’histoire. Derrière le rapporteur Charles Alloncle, qu’elle qualifie de « petit McCarthy », elle devine la main totalitaire de « l’extrême droite ». Les auditions menées par le député de l’Hérault lui ont rappelé « les procès de Moscou », rien de moins. En parlant de Moscou… Le Parisien consacre un article aux victimes des procès quasi-staliniens menés par le redoutable député Charles Alloncle. Celles-ci, apprend-on, préparent leurs auditions avec minutie, s’entraînant essentiellement à ne pas répondre aux questions qui leur seront posées. Un communicant sachant communiquer leur a donné le conseil suivant : « Il faut faire chiant, élargir les sujets au maximum, être technique et lénifiant. » Arrogants mais disciplinés, la plupart des auditionnés se sont efforcés d’appliquer cette méthode, sans parvenir toutefois à leurrer le pugnace rapporteur de cette commission. Léa Salamé a ajouté une petite note personnelle et humoristique en expliquant aux parlementaires de la commission que si elle avait décidé de créer sa propre boîte pour produire son émission du samedi soir, ce n’était pas pour s’en mettre plein les fouilles mais parce que, sinon, l’émission en question « pourrait être achetée par une société étrangère sans [qu’elle donne son] accord, par exemple une société russe qui voudrait racheter le format de “Quelle époque !” » Réflexion faite, l’argument n’est peut-être pas aussi farfelu qu’il n’y paraît de prime abord : Poutine ayant décidé, comme chacun sait, d’utiliser des punaises de lit pour mener à bien sa guerre hybride contre nous, il n’est pas impossible que le cas de Léa Salamé l’intéresse tout particulièrement.

Les députés Charles Alloncle (UDR) et Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, Assemblée nationale, Paris, 25 novembre 2025 © Jeanne Accorsini/SIPA

Gauche culturelle indécrottable

Parmi les signataires de la tribune évoquée ci-dessus, on retrouve bien entendu Laure Adler, figure indécrottable de cette gauche culturelle aux manettes depuis cinquante ans. Elle est, il faut dire, bien entourée. Que du beau linge : le pseudo-historien Pascal Blanchard, le démographe immigrationniste Hervé Le Bras, Eva Joly, Christiane Taubira et, à leur suite, une ribambelle de cultureux, écrivains, comédiens, musiciens, réalisateurs, artistes plus ou moins subventionnés, plus ou moins intermittents, plus ou moins de gauche mais plutôt plus que moins. Ces belles âmes ne perdent jamais une occasion de sermonner ces bourrins de Français qui, d’après elles, ne doivent pas oublier que « l’audiovisuel public a pour mission d’informer avec rigueur, de garantir le pluralisme des opinions, de soutenir la création culturelle et de rendre au plus grand nombre des contenus éducatifs et citoyens ». Autant de choses que l’audiovisuel public ne fait plus, et ce depuis longtemps. Imaginez un instant à quoi pourrait ressembler un pays où le pouvoir serait entièrement entre les mains de ces artistes. À ceux qui manquent d’imagination, je conseille la lecture du dernier livre de Gérald Sibleyras, Nous sommes tous des artistes.

C’est chié, non ?

Nous sommes tous des artistes. Après des années de trouble, le déclin de l’autorité de l’État dans tous les domaines et l’absence d’une relève politique, un ultime gouvernement est créé autour du seul ministère encore debout, celui de la Culture. Les artistes prennent le pouvoir ; les Intermittents Attentifs, les Artistes Concernés et les Créateurs Vigilants sont les seuls collectifs autorisés ; une Grande Marche de la Désobéissance est organisée aux cris de « On était contre avant, on est contre pendant, on sera contre après ! » La France est désormais une République Démocratique Intermittente. Celle-ci est dirigée par Le Clown, lequel s’installe dans l’hôtel de Matignon rebaptisé « La Grande Maison des Créateurs » avec sa garde rapprochée, des artistes triés sur le volet wokiste, un idéologue trotskiste et une écologiste radicale. Pour « désanctuariser » le palais de l’Élysée, on le transforme en squat, « un lieu de création dont la façade est désormais magnifiquement taguée ». Un seul mot d’ordre : « Il n’y a plus de citoyens, il n’y a que des artistes ». Par conséquent, « au Louvre, on peut admirer une peinture flamande du XVIIe siècle à côté d’un tableau abstrait peint par Fabrice, cinquante-deux ans, informaticien. À Orsay, une baigneuse de Degas côtoie le dessin de Mourad, quatre ans ». Une journée Trapenard est décrétée fériée pour « permettre à chacun de prendre le temps de lire ». Le Prix Goncourt est remplacé par le prix Ernaux et est « remis chaque année dans un restaurant solidaire du XXe arrondissement, La Vie en Bio ». L’État, dirigé par « La Troupe » composée de quatre membres dont Le Clown et Pirouette, une « mime syndiquée », impose l’ArtPass, une application numérique obligatoire qui doit impérativement être utilisée « au moins cinq fois par mois (musée, concert, expo, cirque, théâtre, café-philo, etc.) ». Le citoyen-artiste est prié de garder son sérieux devant « les installations de la sculptrice hongroise et papesse de l’Art Rebelle, Marta Bil », entre autres celle exposant des « instruments de musique écrasés, broyés, “martyrisés par le monde de l’argent” ». Par ailleurs, la Brigade 202 – je vous laisse découvrir pour quelle raison cette officine policière s’appelle ainsi – la Brigade 202, donc, veille à ce qu’aucun citoyen ne puisse échapper à son destin artistique, soit en tant que spectateur, soit en tant que créateur, l’idéal étant qu’il devienne les deux : s’il a un coup de mou créatif, il est prévu que la maison du citoyen défaillant soit transformée en Centre Culturel Éphémère animé par des jongleurs, des magiciens, des danseurs, des chanteurs, etc., jusqu’à ce que ledit citoyen retrouve « le goût et l’amour de l’art et de la culture ». Ainsi débute le roman satirique de Gérald Sibleyras.

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Damien, le personnage principal de cette dystopie tout à la fois burlesque et effrayante, va devoir naviguer entre les innombrables parcs d’attractions – « le parc de l’Amour, le parc de l’Avenir, du Partage, du Je, du Toi, etc. » – une myriade de musées, le Festival du Grand Mélange, une kyrielle d’expositions, la Grande Fête des Gens, les Résidences d’Écrivains et les Cabanes d’Artistes. Pour subvenir à ses besoins, il travaillera pour la SAPA (Société Artistique des Parcs d’Attractions). Pour montrer qu’il est un citoyen-artiste et, surtout, pour obtenir une subvention, il participera à l’opération gouvernementale « Tous romanciers ! » en envoyant à la SNE (Société Nationale d’Édition) un obscur projet de roman supposé être « une œuvre déconstruite et souple dans laquelle la signification différentielle des mots ouvrira une perspective sur une réflexion ontologique ». Bref, sa vie s’étiolera sous la férule d’une caste despotique qui s’est donné pour tâche d’imposer coûte que coûte un régime politique exclusivement artistique, paritaire, égalitaire et inclusif – c’est-à-dire une dictature qui ne dit pas son nom. Jusqu’au jour où il découvrira l’existence d’un groupe de résistants. La Troupe au pouvoir les appelle les Extrémistes…          

Jolly 2027, vite !

Visionnaire, Philippe Muray a décrit en son temps la « festivisation progressive et totalitaire de la société » et la transformation de la culture et des arts en une gigantesque Foire du Trône progressiste – ses théâtres de rue participatifs, ses Nuits Blanches stupéfiantes, ses techno parades tolérantes, ses Fêtes de la Musique citoyennes, ses musées transgressifs et ses festivals solidaires. Récemment, le metteur en scène Thomas Jolly disait rêver d’un « Festival d’Avignon permanent » où il serait interdit de hiérarchiser les œuvres. Benjamin Britten ou les Spice Girls, Mozart ou Aya Nakamura, Shakespeare ou Édouard Louis, tout est égal, tout se vaut, selon lui, et doit pouvoir se parer d’adjectifs interchangeables et politiquement corrects : citoyen, ouvert, égalitaire, diversitaire, tolérant, inclusif, etc. Gérald Sibleyras prend Thomas Jolly au mot en décrivant le monde terrifiant que ce dernier appelle de ses vœux. On rit beaucoup en lisant Nous sommes tous des artistes,mais c’est un rire parfois amer car nous y reconnaissons des phénomènes déjà à l’œuvre, les massacres orchestrés d’œuvres anciennes, l’exposition pontifiante de pitreries modernes obligatoirement affublées de cartons explicatifs et verbeux décrivant les « ambitions de l’artiste », les fêtes de la musique dissonantes, les créations théâtrales informes, le cinéma woke, la littérature réduite à l’exploration de nombrils, etc.

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« L’apprentissage est un frein à la création. Partant du principe que, pour créer, il faut oublier ce que l’on sait, commençons pas ne rien savoir du tout pour créer tout de suite », affirment les tenants du régime artistique dans Nous sommes tous des artistes. Ce principe, la caste médiatico-culturelle actuelle, soutenue par un État et une Éducation nationale complices, l’a fait sien. Si le roman de Gérald Sibleyras – qu’apprécieront sans nul doute les lecteurs de Patrice Jean (celui de La Philosophie selon Bernard et de Tour d’ivoire) ou du regretté Benoît Duteurtre (celui de L’Ordinateur du Paradis et de Dénoncez-vous les uns les autres) – est une fiction plantant le décor d’une potentielle catastrophe à venir, il est aussi bien sûr une description caustique et parfois à peine exagérée du « monde de la culture » actuel, dans ce pays où l’on compte plus de deux mille prix littéraires, où Virginie Despentes est considérée comme « notre Balzac » sur la radio publique, où Annie Ernaux est comparée sans rire à Proust, où « la légende de la musique française » Joey Starr et le « trans-philosophe » Preciado sont encensés sur France Culture, où Édouard Louis et Christine Angot sont adulés par Télérama, où le pass culture permet aux jeunes gens d’accéder quasi-gratuitement à la Fête de l’Huma ou aux Journées du… Matrimoine, où les scènes de théâtre sont régulièrement transformées en tribunes wokes, où les discours des cérémonies de l’entre-soi artistique ne sont plus que des prêches bien-pensants, pompeux, d’un ennui insondable, où des artistes rebellocrates subventionnés par le pouvoir sermonnent les Français qui ne votent pas selon leur goût et où les représentants politiques hésitent à botter les fesses de ces faux révoltés qui s’imaginent être des phares de l’humanité, où l’art disparaît sous des couches de plus en plus épaisses de moraline et d’humanisme faisandé – dans ce pays, donc, où il n’y a jamais eu autant de gens se prétendant artistes, jamais autant d’artistes se vantant d’être humanistes, et où, par conséquent, l’art véritable se fait de plus en plus rare. « Jamais Florence au temps de sa splendeur, jamais la Grèce de Périclès, la Venise de Titien ou la France des impressionnistes n’ont compté tant de “créateurs”. Si ceux-ci prolifèrent aujourd’hui, c’est bien évidemment que le terrain sur lequel ils se multiplient est philanthropique et humanitaire ; et que c’est tout de même plus commode d’être un artiste dans ces conditions-là que du temps des âges farouches : il suffit de ne rien faire, rien voir, rien penser qui n’ait été préprogrammé par la machine philanthropique et humanitaire ; ou qui pourrait la chagriner. » Muray, toujours.

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«Coutures» ou l’esthétique de la ligne… et ses limites

La métaphore d’Alice Winocour finit un peu par lasser…


Elle se trace, elle se dessine, elle se suit. Elle pose des repères, oriente, organise, fait surgir une forme là où il n’y avait que de l’informe. Elle, c’est la ligne. La ligne crée un espace, impose une perspective, arrache le réel au chaos. Dans son dernier film, Coutures, Alice Winocour filme cette puissance organisatrice.

La réalisatrice nous plonge dans l’univers de la mode : l’effervescence d’un atelier à quelques heures du défilé, un shooting photo qui s’éternise dans un jardin parisien en plein hiver, des mannequins qui s’étourdissent dans l’ivresse de la fête une fois descendues du podium – tout un milieu où coexistent exigence et perfection, mais aussi snobisme et rudesse.

Fil conducteur

Mais la mode n’est qu’un décor. Ce qui intéresse Alice Winocour, ce n’est pas le show mais la manière dont les existences s’organisent autour d’une ligne. Cette ligne, elle en fait un fil conducteur pour mettre en scène quatre femmes qui se croisent, se rencontrent, s’épaulent. Chacune, à sa manière, suit ou affronte sa ligne. Maxine (Angelina Jolie), réalisatrice américaine venue de Los Angeles tourner le film d’ouverture du défilé, vit dans la ligne du cadre : elle compose l’image et décide de la place des corps dans le champ. Sa ligne est celle de la mise en scène, du contrôle.

Lorsque le diagnostic du cancer du sein tombe, une autre ligne s’impose, celle que l’on trace sur elle. Le trait du chirurgien sur sa peau déplace le centre de gravité.  Celle qui cadrait l’image avec sa caméra se retrouve cadrée par le dispositif médical.

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Ada, la très jeune mannequin soudanaise, doit garder la ligne et la tenir au sens littéral : c’est à dire marcher en talons sans vaciller, apprendre à afficher une détermination qu’elle n’a pas encore tout à fait. Elle vient d’abandonner ses études de pharmacie pour devenir top model à Paris. L’argent gagné sera pour sa famille au pays et soigner son frère malade. Le défilé est pour elle une nécessité autant qu’une opportunité. C’est elle qui ouvre le show ; c’est elle aussi que Maxine choisit pour incarner l’héroïne du film d’ouverture. La ligne du catwalk, qu’elle subit d’abord, devient progressivement une conquête.

La maquilleuse travaille sur un autre registre du tracé. Elle corrige les contours et efface les cernes, mais pour elle, la ligne se prolonge dans les mots. Dans son carnet, elle raconte des fragments de vie saisis dans cet univers où tout est éphémère et compare les mannequins à des « papillons égarés », attirés par l’éclat qui les expose autant qu’il les consume. Comme la couturière qui assemble des morceaux de tissu, elle assemble des instants. Sélectionner, ordonner, relier : l’écriture devient un geste analogue à la couture. Elle retient l’éphémère et le sauve de l’oubli. La couturière enfin, la petite main, incarne le tracé le plus concret. Elle coupe pour assembler. Elle sépare pour relier. Elle demeure dans l’ombre du show, mais c’est elle qui tient le fil.

La ligne irrigue donc concrètement chaque espace du film

Dans la couture, la ligne précède tout : repère sur le mannequin, tracé à la craie avant la coupe… À l’hôpital, des lignes de couleur balisent les couloirs, orientent vers l’IRM, organisent l’attente et, sur la peau, le chirurgien en dessine une dernière, celle de l’incision. Sur le podium enfin, une ligne invisible impose son axe : il faut marcher droit, ne pas tomber, même malaisément juchée sur des talons vertigineux. Ce maillage de tracés structure le film : lignes de coupe, de marche, de marquage, de plume.

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Mais à force d’épouser cette ligne symbolique en permanence, le film adopte malheureusement par moments un tracé trop lisse et ne tient pas toujours la profondeur que sa métaphore promet. Les trajectoires des personnages se frôlent plus qu’elles ne s’affrontent ; certains basculements mériteraient une exploration dramaturgique plus aboutie.

 © Carole Bethuel / Pathé

Le choix de réduire les figures masculines à des rôles très secondaires voire fonctionnels (Vincent Lindon en chirurgien méthodique et compatissant, Louis Garrel en chef opérateur amoureux) est cohérent avec une perspective centrée sur les femmes, mais il simplifie les rapports entre les personnages et laisse parfois le récit sans aspérités. Le film s’achève sur les cris des corps suspendus dans le vide, emportés par le mouvement circulaire d’un manège. L’adrénaline du vertige. Là où le podium impose la rectitude, la fête foraine autorise le déséquilibre. Là où la ligne ordonne, le cri déborde. Tout se passe comme si, au terme de cette esthétique du tracé, quelque chose rappelait que la vie ne suit pas toujours le dessin prévu. C’est peut-être dans cette tension, entre maîtrise et vertige, que Couture trouve sa vérité.

1h47

Traiter Trump de réac’ cela vous donne un petit air de Jean Moulin

Les réceptions de l’ambassadeur… Le beau-père par alliance de Donald Trump et ambassadeur des Etats-Unis en France ne s’est pas rendu à une convocation du Quai d’Orsay, hier. Jean-Noël Barrot sévit.


L’ambassadeur américain en France pose un lapin à notre ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Convoqué hier à 19 heures, Charles Kushner a envoyé un sous-fifre. Mais on ne se laisse pas faire. M. Kushner n’aura plus d’accès au gouvernement français tant qu’il ne sera pas venu se faire engueuler en personne, riposte le Quai d’Orsay. Washington tremble certainement.

Ingérences

A l’origine de cette crise diplomatique, un tweet relayé par l’ambassade américaine en France évoquant une situation préoccupante après la mort de Quentin Deranque : « L’extrémisme violent de gauche est en hausse et représente une menace pour la sécurité publique. » Légèrement hors des clous diplomatiques, s’il ne faisait pas dans la dentelle, ce message relayé n’était toutefois pas réellement une attaque contre le gouvernement français. Il était en tout cas beaucoup moins choquant que la lettre ouverte publiée dans le Wall Street Journal cet été où M. Kushner fustigeait la reconnaissance de la Palestine par le président Macron et la supposée inaction du gouvernement français contre l’antisémitisme. Là, c’était vraiment de l’ingérence.

A noter que l’Italienne Georgia Meloni a aussi énervé Macron en affirmant que la mort de Quentin était une blessure pour toute l’Europe. Occupez-vous de vos affaires a répondu en substance le président. Et la citoyenneté européenne qu’il nous vantait du matin au soir, alors, c’est fini ? Cette hyper-réactivité montre que l’exécutif est très embarrassé par la mort de ce jeune qui contrevient à son récit canonique d’un danger de l’extrême droite ou fasciste en France. Curieusement, il est beaucoup moins réactif quand le gouvernement algérien feint de s’inquiéter pour ses ressortissants en France…

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Résistants d’opérette

Est-ce le rôle d’un ambassadeur de commenter la politique intérieure française ? On peut bien sûr se poser la question. Mais quand le Parlement européen a observé une minute de silence pour George Floyd, qu’avait-il fait sinon se mêler de politique américaine ? Mais c’était le camp du Bien – donc cela ne posait pas de problème. Et quand, après la prise du Capitole en janvier 2021, Emmanuel Macron a déclaré « ce qui s’est passé aujourd’hui à Washington DC n’est pas américain », c’était aussi une super-ingérence. Et je ne reviens même pas sur le tweet de Gérard Araud, supprimé depuis, où il disait que l’élection de Trump c’était l’horreur. Quand M. Barrot envoie bouler M. Kushner en expliquant qu’on n’a pas de leçon à recevoir de l’internationale réactionnaire, pardon mais il critique aussi directement et clairement un gouvernement allié. Mais traiter Trump de réac’ cela vous donne un petit air de Jean Moulin dans les diners parisiens et dans Le Monde. Alors pourquoi s’en priver ?

Si la France était respectée, Charles Kushner aurait sans doute pris des gants ou déféré à l’invitation du Quai d’Orsay. Ce n’est pas avec leurs protestations de maîtres d’école que notre gouvernement et le président vont défendre notre souveraineté. La souveraineté c’est comme l’autorité et le vivre-ensemble. On en parle d’autant plus qu’ils disparaissent.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale avec Patrick Roger

Le débat en France: mode d’emploi idéologique

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Le débat littéraire a été mis au pas.


On répète que la France débat encore. L’expression revient mécaniquement, comme une preuve que tout va bien. Pourtant, il suffit d’observer la vie littéraire pour voir autre chose : non pas la disparition de la parole, mais la disparition du désaccord réel. On parle beaucoup, mais dans un périmètre étroit, balisé, surveillé. La question n’est plus ce qui est écrit, mais qui écrit et depuis quelle position morale supposée. La critique ne commence plus par le texte mais par l’enquête idéologique. Avant même d’ouvrir un livre, la sentence tombe : fréquentable ou non.

Oukases littéraires

L’affaire autour de Sylvain Tesson l’a illustré avec une précision presque expérimentale. En 2023, lorsque l’association nationale du Printemps des poètes – qui n’est pas un festival mais une manifestation culturelle soutenue par le ministère de la Culture et destinée à promouvoir la poésie sur l’ensemble du territoire – annonce qu’il en sera le parrain pour l’édition 2024, une tribune signée par plusieurs centaines d’acteurs du monde culturel exige son retrait. On lui reproche moins ses livres que l’image politique qu’il incarnerait, certains signataires dénonçant la nomination d’une figure participant, selon eux, à la banalisation de positions réactionnaires. Le débat n’aura pas lieu : il est remplacé par une mise en accusation préalable. On ne discute pas une œuvre, on récuse une légitimité.

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Le mécanisme est désormais familier. Michel Houellebecq n’est presque plus lu sans précaution oratoire : chaque nouveau roman s’accompagne du procès attendu, comme si l’écrivain comparaissait avant publication. Alain Finkielkraut, dès qu’il intervient sur la culture ou l’école, est disqualifié par avance comme penseur « décliniste ». Richard Millet, après son texte polémique de 2012, a vu sa position éditoriale devenir intenable, plusieurs écrivains – parmi lesquels Annie Ernaux – cosignant une tribune affirmant que ses propos déshonoraient la littérature elle-même. Le geste est révélateur : il ne s’agit plus de contredire un auteur, mais de le placer hors du champ littéraire, comme si la littérature devait désormais délivrer des certificats moraux.

Ce déplacement a profondément transformé la critique. On ne demande plus seulement si un livre est bon ou mauvais, mais s’il est juste, s’il se situe du bon côté du temps. Critiquer certaines œuvres devient risqué non pour des raisons esthétiques mais pour ce que la critique pourrait révéler du critique lui-même. Mettre en cause un roman porté par une lecture identitaire expose immédiatement à l’accusation de racisme ; discuter une autrice engagée peut valoir soupçon de misogynie ; contester un récit militant entraîne rapidement l’étiquette d’homophobie ou de réaction. Le débat cesse alors d’être intellectuel : il devient moralement périlleux.

Comment être publié ?

Dans ce climat, un phénomène plus discret s’installe : la normalisation des sujets légitimes. Certaines thématiques ouvrent naturellement les portes éditoriales – mémoire blessée, domination sociale, réparation historique, identité – tandis que d’autres semblent condamnées à l’invisibilité ou à la suspicion. Il ne s’agit pas d’un complot ni d’une censure explicite ; tout se joue en amont, dans les comités de lecture, les invitations, les silences critiques. La création paraît parfois répondre à un horizon d’attente idéologique implicite. L’écrivain n’est plus seulement celui qui explore, mais celui qui correspond.

D’où une question devenue presque indicible : existe-t-il encore en France une légitimité littéraire indépendante du positionnement politique perçu ? Autrement dit, peut-on être publié, célébré, invité, sans appartenir symboliquement au camp culturel dominant ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une seule sensibilité règnerait partout, mais de constater que l’écart devient coûteux. Celui qui s’en éloigne n’est pas toujours contredit ; il est progressivement marginalisé, réduit à une caricature commode – réac, conservateur, voire pire. Trois mots suffisent souvent à clore une discussion.

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Le paradoxe est cruel : la littérature française s’est construite contre les orthodoxies. Flaubert poursuivi pour immoralité, Baudelaire condamné, Genet scandaleux – autant d’épisodes où la littérature affrontait la morale dominante. Aujourd’hui, elle semble parfois réclamer elle-même la sanction morale. Non plus pour protéger la liberté d’écrire, mais pour en définir les limites acceptables.

Ainsi le débat subsiste, mais sous forme domestiquée. On oppose des positions prévisibles, on organise des indignations sans risque, on tolère la dissidence à condition qu’elle reste identifiable et sans conséquence. Le danger n’est plus de mal écrire ni même de mal penser, mais d’être mal classé. Et lorsqu’une société intellectuelle commence à craindre davantage l’étiquette que l’erreur, ce n’est pas seulement le débat qui s’appauvrit : c’est la littérature elle-même qui cesse d’être un lieu d’inquiétude pour devenir un espace d’approbation.

Reste alors une interrogation simple, presque naïve : si la littérature ne peut plus accueillir des voix contradictoires sans chercher immédiatement à les juger moralement, parle-t-on encore d’un débat – ou seulement d’un consensus qui se donne le nom rassurant de débat pour ne pas avoir à reconnaître qu’il n’existe plus?

Le pouvoir macroniste veut mettre la démocratie sous contrôle parental!

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En donnant le sentiment que ses seules ambitions se résument désormais au verrouillage des réseaux sociaux et des contre-pouvoirs, l’exécutif paraît à bout de souffle.


À l’heure du crépuscule politique d’Emmanuel Macron, le pouvoir ne se contente plus d’accumuler les échecs : il tente désormais de les dissimuler derrière un rideau d’autorité morale et de contrôle institutionnel. « Nous allons mettre au pas les réseaux sociaux », prévient Jean-Noël Barrot, toute honte bue. Face à une défiance populaire massive, nourrie par un bilan économique calamiteux et une perte de repères républicains, l’exécutif choisit la crispation plutôt que la remise en question.

Après des années de promesses de « start-up nation » et de réindustrialisation, la réalité est brutale : explosion de la dette publique, désindustrialisation, pression fiscale record et déclassement des classes moyennes. Le pays s’enfonce dans une croissance atone, tandis que le pouvoir invoque sans cesse des circonstances extérieures pour masquer ses propres renoncements. Le chômage n’a pas flambé, mais à quel prix : précarisation massive, complexification administrative étouffante et recours croissant à la dépense publique financée par l’emprunt. La promesse initiale du macronisme s’est dissoute dans une inflation normative délirante.

Verrouillage institutionnel

L’effondrement de Macron dans les urnes s’accompagne d’un verrouillage inédit des contre-pouvoirs. La nomination d’alliés aux postes stratégiques (Conseil d’État, Conseil Constitutionnel, Arcom, etc) n’est pas acceptable dans une démocratie digne de ce nom. Plutôt que de reconnaître son échec et ses défaites électorales, le pouvoir tente de discipliner les voix dissidentes. Faute de gagner dans les urnes, la macronie verrouille le pouvoir à double-tour.

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La volonté macroniste de « mettre au pas les réseaux sociaux », et en particulier la plateforme X, illustre cette inquiétude face à la perte du monopole narratif. Les « notes de communauté », qui permettent aux utilisateurs de corriger les affirmations publiques, symbolisent un basculement : la parole officielle n’est plus intouchable. Cela semble insupportable à un système habitué à la verticalité. L’indignation sélective contre Elon Musk tranche avec le silence qui entourait jadis les interventions idéologiques de George Soros. L’influence des grandes fortunes en politique ne date pas d’hier : de Matthieu Pigasse à Vincent Bolloré, chacun sait que capital et idées s’entremêlent. Ce qui dérange aujourd’hui n’est pas le principe, mais la perte d’un entre-soi idéologique longtemps préservé.

L’aveuglement face à l’antisémitisme

Tout aussi grave est la réaction tardive, timide ou ambiguë face à la résurgence spectaculaire de l’antisémitisme en France depuis le pogrom du 7-Octobre. Alors que les juifs Français vivent sous protection permanente et que les actes antisémites explosent, le pouvoir se contente de déclarations martiales jamais suivies d’effets. Un chef de l’État ne peut se contenter d’incantations lorsque l’un des fondements moraux de la République – la protection inconditionnelle de ses citoyens – vacille.

Sur le plan international, l’image de la France est tout aussi écornée. Alors qu’Israel mène une lutte existentielle contre les islamistes du Hamas, notre politique étrangère fait honte. La solidarité affichée dans les premiers jours a rapidement laissé place à des équilibres rhétoriques difficiles à comprendre. Les déclarations du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, prompt à dénoncer une supposée « internationale réactionnaire », semblent davantage guidées par des considérations politiques internes (ne mettons pas le feu aux banlieues) que par une ligne diplomatique respectable. Dans un contexte où une démocratie, Israël, affronte une organisation islamiste dont la charte même appelle à sa destruction, l’ambiguïté n’est pas acceptable.

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Qualifier toute contestation d’« ingérence étrangère » ou de manipulation réactionnaire relève d’un réflexe défensif. Lorsque le pouvoir ne parvient plus à convaincre, il soupçonne. Lorsque le débat s’envenime, il moralise. Cette stratégie ne restaure ni l’autorité ni la confiance ; elle creuse le fossé entre gouvernants et gouvernés.

La tentation liberticide

Interdire, censurer, invectiver davantage : ces réponses traduisent moins une force qu’une inquiétude. Le pouvoir est au bout du rouleau et n’en mène pas large. Au crépuscule du « en même temps », le successeur de Macron devra restaurer la crédibilité d’un État affaibli par ses propres lâchetés et contradictions. Bonne chance au prochain locataire de l’Elysée : il en aura besoin.

Ce que Ferghane Azihari et Eric Zemmour pourraient se dire

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Islamisation, déchristianisation : contrairement au penseur, l’homme politique estime que l’humanisme athée a échoué. Dès lors, faudra-t-il choisir entre Zemmour et les Lumières ?


Deux hommes brillants, deux livres remarquables, qui ont en commun d’être portés par l’intelligence et la lucidité, un style magnifique, un souffle presque prophétique, une riche érudition couplée au souci constant de se mettre à la portée de tous, et la passion sincère de leurs auteurs. Ils partagent une même approche, à la fois chrétienne : « un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre produit de mauvais fruits » (Matthieu 7:17) et scientifique : la méthode expérimentale. L’islam contre la modernité, de Ferghane Azihari, est une déclaration d’amour à l’Orient pré-islamique, celui de Pétra, des Sassanides et de Volubilis ; La messe n’est pas dite, d’Éric Zemmour, est une déclaration d’amour à l’Occident pré-islamique, celui de Thomas d’Aquin, de l’idéal chevaleresque et de la conquête spatiale.

Tous deux, en effet, ont une même inquiétude : « l’islamisation de nos sociétés est le plus grand défi auquel elles sont confrontées, tant ce processus entraîne avec lui des dommages difficilement réversibles » écrit Ferghane Azihari ; « les formes islamiques imprègnent peu à peu l’espace européen, tandis que les formes chrétiennes s’effacent et disparaissent » constate Éric Zemmour. A l’appui de leurs observations, rappelons que même la CEDH a dû conclure à « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie », c’est l’arrêt Refah Partisi vs Turquie du 13 février 2003, et reconnaissons qu’il y a de nombreuses raisons de penser que cette idéologie est un danger pour toute société, que ce soit en Orient ou en Occident.

Faut-il s’inquiéter de l’islamisation de l’Europe, ou de sa déchristianisation ?

J’ajoute que Ferghane Azihari apporte trois arguments majeurs : un bilan de l’islamisation comparant l’Orient musulman (Maghreb compris) à ce qu’il était avant son islamisation ; un comparatif statistique (il parle sur-représentation, prévalence, etc) de l’état du monde musulman par rapport au reste de la planète (liberté de conscience, droits des femmes, libertés publiques, découvertes scientifiques, capacité à l’auto-critique, capacité à apprendre des autres cultures) ; enfin et c’est très bien trouvé, il fait de la pluralité même des interprétations de l’islam, souvent brandie pour interdire toute critique de l’islam en prétendant qu’il serait un objet à l’essence insaisissable, un argument contre celui-ci, puisque malgré leur pluralité aucune de ses interprétations n’a été capable d’inspirer une société réellement acceptable. « C’est en effet la question essentielle que pose mon livre : pourquoi y a-t-il si peu de démocraties et de sociétés prospères dans ce monde musulman qui a pris racine dans les provinces les plus opulentes de l’Antiquité tardive ? »

Les deux ouvrages – et leurs auteurs – divergent cependant sur un point : Éric Zemmour appelle à une rechristianisation culturelle, Ferghane Azihari place son espérance dans l’humanisme des Lumières, et de ce qu’on appelait l’idéal républicain avant que la République soit dévoyée par la gauche et l’extrême-centre. Pour Éric Zemmour, « l’Europe survivra au péril que fait peser sur elle l’ombre de Mahomet si elle reste conforme à ce qu’elle est ; et seul le christianisme peut l’y aider, car lui seul se souvient de quoi elle est faite » ; pour Ferghane Azihari, « la détermination avec laquelle la IIIè République – que l’on crédite d’avoir instauré les grandes libertés publiques – a combattu l’influence de l’Eglise sur la société fait passer les plus anticléricaux d’entre nous pour de doux agneaux. « Mon but, proclamait Jules Ferry, est d’organiser l’humanité sans Dieu ni rois. » (….) La lutte contre l’islamisation doit retrouver la vigueur du républicanisme d’antan. »

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Je ne peux qu’inviter chacun à lire ces deux livres, dont vous aurez compris qu’ils m’ont enthousiasmé, et à se faire son propre avis. A titre personnel, il y a dix ans je partageais sans réserve la position de Ferghane Azihari, mais je me suis depuis rapproché de celle d’Éric Zemmour, pour des raisons qui sont, peu ou prou, celles qui ont conduit l’ex-musulmane Ayaan Hirsi Ali à se convertir au christianisme après avoir longtemps défendu l’athéisme, et qui font que même Richard Dawkins se dit désormais « culturellement chrétien. » « Si je devais choisir entre le christianisme et l’islam, je choisirais le christianisme à chaque fois » déclare le biologiste et militant athée britannique, dont l’honnêteté le conduit à rejeter la posture pseudo-laïque qui renvoie toutes les religions dos à dos. 

Ferghane Azihari en convient, d’ailleurs : « à tout prendre, une société de culture chrétienne vaut mieux qu’un pays islamisé. Il marque cependant un point lorsqu’il souligne que « le seul moment où les fondations de la civilisation islamique vacillent réellement coïncide avec la diffusion des idées séculières dans le monde arabo-musulman. (….) Deux siècles de modernisation sous la bannière du progrès ont davantage ébranlé les mentalités et les institutions des sociétés musulmanes que mille ans de confrontation avec la chrétienté, ses armées et sa littérature apologétique. » Pour autant, et même si la chrétienté a dans le passé dû reculer face aux conquêtes militaires de l’islam (mais n’a jamais succombé), c’est bien la déchristianisation qui coïncide avec le rejet radical des fondations de la civilisation occidentale (y compris l’humanisme) par ses « élites », et leur décision d’islamiser l’Occident au moyen de l’immigration massive et d’une propagande islamophile permanente (on songe aux institutions de l’UE faisant l’apologie du hijab, par exemple, ou aux services de santé britanniques promouvant les mariages consanguins).

L’humanisme athée a échoué

Voilà ce qu’explique Ayaan Hirsi Ali : l’humanisme athée prophétisait que la déchristianisation libérerait l’Occident des derniers restes de dogmes passéistes pour permettre le triomphe de la raison, de la liberté de pensée, du débat d’idées, de la science. Seulement, on observe qu’en réalité la déchristianisation n’a ouvert la voie qu’au fanatisme woke, à la censure permanente sous prétexte de ne pas « offenser » telle ou telle « minorité », à la « cancel culture » – et bien sûr aux génuflexions permanentes des « progressistes » devant l’islam, mais la question sur ce point précis n’est pas l’islam, c’est la dérive de l’Occident lui-même (notamment ses universités) vers l’obscurantisme. Or, la démarche scientifique impose de juger la validité d’un modèle à sa capacité prédictive. La conclusion inévitable est que puisque l’humanisme athée s’est radicalement trompé dans ses prévisions, alors il s’est également trompé, radicalement, dans la représentation qu’il se fait du monde. En outre, non seulement les valeurs humanistes de Richard Dawkins et Ferghane Azihari sont mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays islamisé, mais l’expérience actuelle montre qu’elles sont aussi mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays presque totalement sécularisé !

En somme, Ayaan Hirsi Ali applique à l’Occident déchristianisé la méthode que Ferghane Azihari applique à l’Orient islamisé : elle compare l’avant et l’après. Lui écrit : « Pendant que l’Europe sombrait dans les temps obscurs, que la culture classique s’érodait et que la connaissance du grec se perdait, les musulmans se saisissent, dès les débuts de l’islam, du « plus vieux carrefour d’hommes et de peuples civilisés qui soient au monde » (….) Dotés d’un legs exceptionnel, ils disposaient du plus précieux des patrimoines que l’humanité puisse concevoir. Qu’en ont-ils fait ? » On peut dire la même chose des sociétés occidentales post-modernes, qui sabordent méthodiquement le legs hélléno-judéo-chrétien. Passer de la Sainte Chapelle au Kermit gonflable (et dégonflé) de la place Vendôme, passer de G.K.Chesterton à Geoffroy de Lagasnerie, passer des petits pois du moine Gregor Mendel au dogme selon lequel une femme peut avoir des chromosomes XY et un pénis, ne plaide assurément pas en faveur de la déchristianisation…

On arrive donc à un dilemme : le christianisme n’a pas réussi à arracher l’Orient à l’emprise de l’islam, mais l’absence de christianisme livre l’Occident au wokisme et, in fine, à l’islamisation. Alors, est-ce insoluble ? Non. Non, car Eric Zemmour et Ferghane Azihari partagent autre chose : ils ont en réalité les mêmes valeurs, la liberté intellectuelle de Socrate et le plaidoyer de Grégoire de Nysse contre l’esclavage – on se souviendra qu’au cœur de son argumentaire il y avait l’idée que tout Homme est l’image de Dieu, et que mille ans plus tôt Homère chantait déjà « cet inconnu, tout comme toi, est enfant de Zeus. » Le christianisme que défend Éric Zemmour est un christianisme pétri de culture gréco-latine – on sait que l’un des grands combats de Benoît XVI fut précisément de lutter contre la déshellénisation. Il en va de même de l’humanisme universaliste de Ferghane Azihari, tout comme de cet Orient du Gandhara et de Cyrénaïque dont il déplore à juste titre la perte, lui qui rappelle que contrairement à une propagande répandue, la transmission des trésors culturels de l’Antiquité dans le monde musulman ne fut qu’utilitaire, sans que l’islam se laisse enseigner le regard que les Anciens portaient sur le Cosmos, et que ce qui en survit est surtout dû aux juifs et aux chrétiens vivant dans ce monde musulman, non à l’islam. Et lorsqu’il observe que le monde musulman actuel est statistiquement très en-dessous de l’Occident en termes de valeurs humanistes et de résultats, Ferghane Azihari parle des accomplissements d’un Occident dont l’art de vivre, le rapport au monde, les manières de penser étaient encore profondément imprégnées de christianisme – mais pas n’importe lequel : un christianisme intimement hellénisé.

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Disons-le donc simplement : le christianisme déshellénisé, c’est François qui n’a eu de cesse de vouloir offrir l’Europe à l’islam ; la modernité déshellénisée, c’est le wokisme qui fait alliance avec l’islamisme contre la civilisation occidentale ; l’Orient déshellénisé, c’est ce monde musulman prisonnier de l’islam.

Dès lors, la solution s’impose : puiser au miracle grec, prolongé dans le monde hellénistique puis gréco-latin, qui enfantera à la fois la chrétienté et l’Orient pré-islamique.

Il ne s’agit pas de trancher de manière univoque entre la proposition d’Éric Zemmour et celle de Ferghane Azihari, mais de se souvenir de la juste mesure d’Aristote – qui est tout sauf un « juste milieu », tout sauf un centre faussement au-dessus de la mêlée mais dont la prétendue neutralité cache mal le véritable relativisme, c’est-à-dire le nihilisme. Mêlons donc une juste mesure de l’héritage de Jeanne d’Arc et une juste mesure de celui de Cyrano de Bergerac, décence commune chrétienne et liberté de pensée humaniste. Elles sont aussi nécessaires l’un que l’autre, mais elles ont l’une et l’autre besoin, pour ne pas pervertir leur génie propre, de s’abreuver sans cesse à la source commune de leur grandeur : « l’actualité des grands principes et des grandes espérances que les Grecs nous ont légués, qui nous émeuvent, nous saisissent, et nous rappellent ce vers quoi nous aimerions aller, aussi fièrement qu’ils le faisaient, sous la conduite de la déesse Athéna » (Jacqueline de Romilly, L’Orestie d’Eschyle).

L'Islam contre la modernité

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La messe n'est pas dite: Pour un sursaut judéo-chrétien

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Keir Starmer: sa planche de salut

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En Grande Bretagne, Keir Starmer hausse le ton face à la Chine


Sur le plan de la politique intérieure, le Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, est très affaibli par ses nombreux revirements sur des questions fondamentales et par la nomination de Peter Mandelson, l’ami d’Epstein, au poste d’ambassadeur à Washington.

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En revanche, on dit que Starmer est très fort en politique étrangère. Avec quel degré d’autorité parle-t-il sur la scène internationale ? L’année dernière, il a imposé à l’Autorité palestinienne une condition pour le rétablissement des relations diplomatiques : la cessation des paiements de salaire aux parents des terroristes tués lors d’attentats contre Israël ou emprisonnés suite à de telles attaques. Or, un rapport préparé par l’ONG Palestinian Media Watch et envoyé au ministère des Affaires étrangères britanniques révèle que ces paiements continuent, déguisés en salaires de fonctionnaires. Quant à la Chine, Starmer y a fait un voyage officiel fin janvier pour améliorer les relations avec Xi Jinping et obtenir des concessions économiques. Non seulement il est parti les mains presque vides mais, selon des rumeurs crédibles, pour que Pékin accepte de le recevoir, il a dû approuver la construction d’une nouvelle super-ambassade chinoise près de la tour de Londres… Ce projet avait suscité une forte opposition au Parlement, car posant de sérieux risques en termes de sécurité et d’espionnage. Starmer n’a pas non plus eu le courage d’imposer des droits de douane sur les importations d’acier chinois qui sont en train de tuer ce qui reste d’industrie anglaise dans ce secteur.

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Mais enfin, sir Keir vient de dire « basta ! » Il a trouvé une question sur laquelle il va rester ferme : les planches à repasser. La Grande-Bretagne va imposer des droits élevés sur l’importation de planches chinoises à bas prix, quel que soit le format, les dimensions ou l’adaptabilité à une centrale vapeur. L’honneur du gouvernement de Sa Majesté est sauf. Ils ne repasseront pas !

L’intelligence artificielle ou la dépossession silencieuse

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Les acteurs commencent à s’inquiéter d’être grand-remplacés par l’intelligence artificielle. La législation sur le droit à l’image est obsolète, alertent-ils dans Le Parisien. Au-delà de ces questions assez bassement financières, les géants de l’intelligence artificielle s’apprêtent à nous imposer une vision particulière du monde, de façon non démocratique, par le paramétrage de leurs algorithmes.


Le débat sur l’intelligence artificielle vient de franchir un cap symbolique. Le 23 février 2026, Le Parisien publiait une tribune intitulée « Les acteurs se mobilisent face à l’IA » : quatre mille actrices, acteurs et cinéastes français y alertent l’opinion et les pouvoirs publics sur les dérives possibles de cette technologie, qui menace de « piller leur image ou leur voix[1] ». Derrière cette mobilisation inédite, une inquiétude concrète : la possibilité de reproduire numériquement un visage, de cloner une voix, d’exploiter une présence sans le consentement réel de la personne concernée.

De la défense corporatiste à la question civilisationnelle

Le comédien Lucien Jean-Baptiste y résume l’ambivalence du moment : « Cette technologie est formidable, mais ses conséquences peuvent être graves ». Tout est dit. L’IA impressionne par ses capacités : générer des textes, synthétiser des images, recréer des timbres vocaux, assister les scénaristes, optimiser les productions. Mais elle touche désormais à ce que nous avons de plus personnel : notre singularité.

La pétition des artistes ne relève pas seulement d’une défense corporatiste. Elle pose une question de civilisation. Que devient l’identité humaine lorsque l’image et la voix peuvent être copiées, recombinées, exploitées à l’infini ? Si l’on peut faire parler un acteur sans qu’il parle, le faire jouer sans qu’il joue, que reste-t-il de l’incarnation ?

Cette actualité culturelle éclaire un phénomène plus large. Car la révolution de l’IA ne se limite pas aux studios de cinéma. Elle pénètre les foyers, les écoles, les entreprises. Les chatbots conversationnels se sont imposés en quelques mois comme des auxiliaires ordinaires : aide aux devoirs, rédaction de courriels, conseils pratiques, soutien psychologique élémentaire. Certains adolescents dialoguent quotidiennement avec ces interfaces, parfois plus longuement qu’avec leurs propres parents.

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La tentation est compréhensible. La machine est disponible, patiente, polie. Elle ne juge pas, ne se fatigue pas, ne s’agace pas. Elle reformule, rassure, valide. Elle donne l’illusion d’une écoute parfaite. Mais cette perfection même constitue peut-être le problème.

La relation humaine suppose l’altérité. Elle implique la résistance de l’autre, son regard, sa liberté. Dans la famille, l’éducation passe par la frustration, l’autorité, la transmission d’une expérience. Les parents ne sont pas des assistants personnalisés chargés de satisfaire des requêtes. Ils incarnent une continuité, une mémoire, une hiérarchie structurante.

Or l’IA conversationnelle propose une relation horizontale et sans aspérité. Chaque question reçoit une réponse immédiate, calibrée pour éviter le conflit. L’utilisateur est placé au centre, ses attentes sont anticipées, ses convictions rarement bousculées. À force d’interagir avec des systèmes programmés pour maximiser la satisfaction, ne risquons-nous pas de perdre l’habitude du désaccord fécond ?

IA, fais-moi l’amour

Dans le couple aussi, les lignes bougent. Des applications proposent des compagnons virtuels capables de simuler l’attachement et l’empathie. L’idée peut sembler marginale. Elle révèle pourtant une évolution profonde : si l’on peut configurer un partenaire idéal, toujours disponible et parfaitement ajusté à nos attentes, que devient l’effort patient de construire une relation réelle, faite de compromis et d’imperfections ?

À cette transformation des liens s’ajoute une dimension politique. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et encadrés par de grandes entreprises technologiques évoluant dans des milieux sociologiques et idéologiques relativement homogènes. Les filtres intégrés aux modèles visent officiellement à prévenir les contenus haineux ou discriminatoires — objectif légitime. Mais ils dessinent aussi un cadre normatif.

De nombreux utilisateurs ont constaté que certaines questions relatives à la famille, à la filiation, à l’identité sexuelle ou à la bioéthique recevaient des réponses fortement orientées, quand elles n’étaient pas écartées. Sous couvert de neutralité technique, une vision particulière du monde peut ainsi s’imposer. Non par le débat démocratique, mais par le paramétrage d’algorithmes.

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Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il est invisible. Des millions de personnes consultent désormais des intelligences artificielles pour comprendre l’actualité, interpréter des enjeux sociaux, répondre à des interrogations intimes. La réponse fournie porte l’autorité d’une machine réputée objective. Peu d’utilisateurs s’interrogent sur les choix culturels, éthiques ou politiques intégrés en amont.

Dans ce contexte, la famille se trouve fragilisée. Les parents sont déjà concurrencés par l’école, les réseaux sociaux, les médias. Ils le sont désormais par des systèmes capables de produire des réponses structurées, argumentées, présentées avec assurance. La transmission intergénérationnelle risque d’être court-circuitée par une pédagogie algorithmique permanente.

L’autre grand remplacement

Il ne s’agit pas de condamner en bloc la technologie. L’IA peut améliorer des diagnostics médicaux, optimiser des transports, soulager des tâches répétitives. Elle peut être un outil au service du bien commun. Mais un outil n’est jamais neutre : il transforme les pratiques et, à terme, les mentalités.

Le risque majeur est celui d’une dépossession silencieuse. Dépossession de l’image et de la voix, comme le redoutent les artistes. Dépossession de la parole, lorsque nous déléguons nos écrits. Dépossession du jugement, lorsque nous nous en remettons à des recommandations automatisées. Dépossession, enfin, du lien, lorsque la relation incarnée cède la place à l’interaction optimisée.

L’âme humaine se forge dans la confrontation au réel, dans la lenteur, dans l’apprentissage de la limite. Une société qui privilégie systématiquement l’efficacité, la fluidité et la personnalisation risque d’éroder ces dimensions essentielles. La mobilisation des artistes n’est peut-être qu’un début. Elle exprime une inquiétude diffuse : celle d’une humanité progressivement rendue interchangeable, quantifiable, reproductible. L’intelligence artificielle peut servir l’homme. Mais si elle prétend se substituer à lui dans ce qu’il a de plus intime — aimer, éduquer, transmettre — alors la question n’est plus seulement technique. Elle devient anthropologique. Et c’est cette question-là que notre temps ne peut plus se permettre d’éluder trop longtemps.


[1] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/cinema/ce-pillage-en-regle-cest-insupportable-4-000-comediens-francais-alertent-sur-les-dangers-de-lia-22-02-2026-XBQXRXXESJBW3BUBHBRUF5FXQY.php

Do you speak blabla?

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Après la défaite du Canada contre les États-Unis en finale du hockey féminin aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, un incident est survenu lors du point de presse de la capitaine Marie-Philip Poulin. La scène a indigné de nombreux défenseurs de la langue française…


On se souvient du « What would Jaurès do » ? de Martine Aubry. Et, en 2014, de la lettre de Pierre Moscovici, membre de la Commission européenne, envoyée à Michel Sapin, alors ministre des Affaires et Comptes publics, entièrement rédigée en anglais. Les JO viennent de s’achever à Milan. Une anecdote vaudra mieux ici que tout discours.

Marie-Philip Poulin, native de Beauceville, au Québec, vient de subir aux JO, la pire défaite, sans doute, de sa vie, à l’issue du match de la médaille d’or au hockey féminin. Nous sommes tous peinés pour elle. Un journaliste de La Presse, Guillaume Lefrançois, s’approche d’elle, dans le corridor dédié aux rencontres avec les candidats, appelé « zone mixte » et, pensant que la question, posée dans sa langue natale, réconforterait le cœur de la joueuse, s’adresse à elle en français. Et de s’entendre répondre : « Sorry, just in English or Italian ! » Sidération, à l’entour, des journalistes québécois. Comme si, personne, au CIO, n’avait réalisé que le français existait au Canada ! Et le journaliste qui rapporte la scène de poser, lui, une question, dans le français impeccable de nos terroirs, d’ici et d’ailleurs, du genre : « Is it plus difficile too see la pression when bla bla bla... ? » Dernières informations prises, il y avait bien un interprète français sur place, ce serait la joueuse qui aurait refusé de répondre en français, et se serait ensuite excusée.

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Ainsi va le monde dans lequel nous vivons. Le président court la planète et les salons du monde entier s’exprimant en anglais. La France et la francophonie ? Tout doit disparaître ! D’ailleurs, on est en bonne voie ! Work in progress ! Pour simple rappel : le français est la langue officielle des J.O. depuis 1896. Depuis 1972, la langue anglaise l’est aussi. Mais, précise le Comité international olympique, « quand les règles sont différentes en anglais et en français, c’est la version française qui prime. » C’est pourquoi, on s’en souvient, avec émotion, plaisir, satisfaction, tout, dans les JO de 2024 qui firent se pâmer la terre entière, à Paris et ailleurs, tout était rédigé en anglais. Je veux dire, bien sûr : « dans la langue de Shakespeare. »

Je ne rappelle pas ce qu’est l’AFRAV et les noms de toutes les associations et de tous ceux qui se battent, corps et âme, pour le français et la francophonie. Hélas, en France, ce n’est guère le cas partout ni de tous : institutions et personnalités médiatiques. Pas un de nos politiques, par exemple, qui prenne, à bras le corps, le problème que pose actuellement, concrètement, à tous les niveaux de la vie, notre langue, dans un pays en voie de balkanisation,préférant passer de plateau en plateau télé en resservant les mêmes plats du jour que leur file le voisin. Grands mots, grandes promesses et bla, bla, bla. A quand une émission de grande écoute télévisuelle consacrée, en toute connaissance de cause, à notre langue française et à la francophonie comme problème politique fondamentalpuisque « Tout, en France, est politique » ? Il y a d’autres chats à fouetter, dira-t-on ? Mais notre langue en est un, de chat ! Et quel chat ! L’unité de notre pays, ses lois, ses mœurs, la religion, la littérature, la pensée, l’école, tout dépend de notre langue française ! L’école, surtout ! Et la francophonie ! La langue française cède la place au globish. Le seul homme politique à ne pas s’y tromper est Jean-Luc Mélenchon qui, prédisant la fin du français, désire rebaptiser la langue française qui s’est répandue « à la faveur du colonialisme » en « langue créole ». Il ne lâchera pas, lui, le bout de gras.

La guerre au français

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Dantec, ou la revanche de la marge

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L'écrivain Maurice Dantec (1959-2016) © Hubert Artus

Pourquoi Dantec redevient indispensable


Il existe deux types de livres-hommages : ceux qui enterrent un écrivain avec élégance, et ceux qui le ramènent parmi les vivants. Les Cahiers de la marge appartiennent clairement à la seconde catégorie. Pas de commémoration molle ici, mais une tentative de réactivation. Dix ans après sa disparition, Maurice G. Dantec réapparaît non comme figure nostalgique mais comme problème contemporain. Le volume dirigé par Maximilien Friche et Sylvain Gauthier ne cherche pas à sanctifier l’auteur : il rappelle ce qu’il avait d’irréductible. Dès l’avant-propos, Friche pose le diagnostic – Dantec fut « le dernier à accepter le sacrifice pour la littérature. »

Mot presque obscène aujourd’hui, à l’heure où l’écrivain doit avant tout rester fréquentable. Dantec, lui, écrivait contre son époque autant que contre lui-même. C’est précisément pour cela qu’il nous concerne à nouveau.

La marginalité comme position de vérité

Le livre assume ce que le champ littéraire préfère ignorer : Dantec appartient à la marge. Non pas la marge folklorique, mais celle où se maintient encore une parole libre. Les contributeurs ne composent pas un cercle d’admirateurs mais une communauté d’expériences. Ils le disent explicitement : ce qui les unit n’est pas l’amitié mais la transformation produite par la lecture.

Marc Obregon montre comment Dantec tenta de rouvrir la possibilité d’un roman chrétien dans une modernité devenue incapable de transcendance. Joan Romeo poursuit cette interrogation spirituelle tandis que Marc Alpozzo analyse une œuvre où le polar sert de véhicule à une inquiétude métaphysique. Chez Dantec, le genre n’est jamais une étiquette : c’est un outil de combat.

Juan Asensio, critique à contre-courant

La figure centrale du volume reste Juan Asensio. Le livre le décrit comme « peut-être le seul critique littéraire français ayant fait de l’érudition une arme de combat. » La formule n’est pas exagérée. À rebours d’une critique devenue accompagnement promotionnel, Asensio maintient une conception exigeante, presque morale, de la lecture. Son entretien rappelle que Dantec appartient à une tradition où la littérature engage une vision du monde entière. Lire devient alors un acte risqué : non plus consommer un texte, mais accepter d’être déplacé par lui. Cette position tranche dans un paysage critique dominé par le consensus.

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« Toute authentique littérature est un défi jeté à la face de l’humanité, et pour commencer celle de l’auteur. Un livre qui n’est pas envisagé sereinement par son auteur comme un sacrifice est une blague de potache. »

Une constellation plutôt qu’un panthéon

Le livre avance par interventions successives, sans chercher l’unité artificielle. Raphaël Denys insiste sur la dimension prospective de l’œuvre. Pierre Joncquez introduit une charge polémique contre le conformisme intellectuel contemporain. Romaric Sangars relit notre siècle à la lumière du 11-Septembre et confirme la dimension anticipatrice de Dantec

Luc-Olivier d’Algange approfondit la dimension théologique, tandis que David Atria conclut sur une tonalité presque mystique. Sylvain Gauthier, co-coordinateur, prolonge l’ensemble par un dialogue avec Richard Pinhas qui rappelle combien Dantec débordait la littérature pour investir musique, technologie et pensée stratégique. L’ensemble ne construit pas un monument mais une circulation d’idées.

Si Dantec paraît aujourd’hui moins excessif qu’autrefois, c’est peut-être parce que le monde l’a rejoint. Intelligence artificielle, surveillance diffuse, guerre informationnelle, crise spirituelle : les contributeurs soulignent le caractère prophétique d’une œuvre longtemps caricaturée. Dantec voyait déjà que la crise n’était pas seulement politique mais anthropologique. Un monde sans transcendance finit par réduire l’homme à un programme.

Le dernier écrivain ?

Ce que révèlent ces Cahiers, c’est une hypothèse dérangeante : Dantec n’a pas été dépassé, il a été marginalisé. La littérature dominante a choisi l’inoffensif. Lui écrivait pour transformer le lecteur, pour le « verticaliser », selon le terme employé dans l’avant-propos. Aujourd’hui, on demande aux livres de rassurer ; Dantec préparait à affronter. Ce volume agit donc moins comme un hommage que comme un rappel à l’ordre : la littérature peut encore être une force critique, une expérience intérieure, une résistance. Et peut-être la marge n’est-elle plus une périphérie, mais le dernier endroit où la littérature demeure vivante. « Il ne s’agissait pas seulement de raconter des histoires, mais de récapituler le monde et de verticaliser l’homme. » Maximilien Friche (avant-propos).


Sortie le 2 mars 2026.

Sous la direction de Maximilien Friche et Sylvain Gauthier avec Luc-Olivier d’Algange, Marc Alpozzo, Juan Asensio, David Atria, Raphaël Denys, Pierre Joncquez, Marc Obregon, Joan Romeo, Romaric Sangars, Sylvain Gauthier et Maximilien Friche

Nous sommes tous des artistes!

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La journaliste de France 2 Léa Salamé devant la commission parlementaire, 2 février 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

Intellectuels, journalistes et autres figures du microcosme culturel parisien déplorent le triste spectacle offert par la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public menée par Jérémie Patrier-Leitus et Charles Alloncle. Il faut dire que cette petite caste, si prompte à se vouloir «disruptive» lorsqu’il s’agit de bousculer les autres, supporte plus difficilement d’être elle-même mise en cause et sortie de sa zone de confort…


Le 10 février, Le Monde publiait une tribune signée par plus de trois cents personnalités issues du monde dit de la culture – intellectuels, journalistes, artistes, etc. – s’émouvant des « méthodes inquisitoriales, diffamatoires et menaçantes employées par le rapporteur [Charles Alloncle] et par certains députés membres de la commission ». Nous ne savons pas encore si la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public permettra de nettoyer les écuries d’Augias ou finira en eau de boudin, mais il est d’ores et déjà réjouissant de voir la coterie médiatico-culturelle s’étrangler de rage au fil des jours et des révélations sur les turpitudes financières et idéologiques de l’audiovisuel public. Charles Alloncle fait un travail remarquable, espéré depuis longtemps par des Français qui financent malgré eux des médias publics dispendieux et invariablement situés au centre-gauche, à gauche et à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Bien sûr, cela ne plaît pas à tout le monde…

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Un peu de cœur, Monsieur le député

Cela ne plaît pas, par exemple, à celle qui est à l’origine de cette tribune, la productrice Fabienne Servan-Schreiber. Son « cœur de citoyenne s’est offusqué » en voyant les auditions de cette commission d’enquête, confie-t-elle, toute frémissante, à Télérama, – rappelons que Mme Servan-Schreiber est propriétaire de Cinétévé, une société de production audiovisuelle à laquelle la télévision publique fait régulièrement appel. Ceci peut peut-être expliquer cela. Les indignés professionnels de la caste médiatico-culturelle gravitant autour de ce « grand contributeur à la création audiovisuelle » que serait l’audiovisuel public l’ont remerciée « d’avoir exprimé leur propre indignation ». Mais il fallait aussi « toucher les citoyens ». Pour ce faire, Mme Servan-Schreiber n’hésite pas à évoquer les pires moments de l’histoire. Derrière le rapporteur Charles Alloncle, qu’elle qualifie de « petit McCarthy », elle devine la main totalitaire de « l’extrême droite ». Les auditions menées par le député de l’Hérault lui ont rappelé « les procès de Moscou », rien de moins. En parlant de Moscou… Le Parisien consacre un article aux victimes des procès quasi-staliniens menés par le redoutable député Charles Alloncle. Celles-ci, apprend-on, préparent leurs auditions avec minutie, s’entraînant essentiellement à ne pas répondre aux questions qui leur seront posées. Un communicant sachant communiquer leur a donné le conseil suivant : « Il faut faire chiant, élargir les sujets au maximum, être technique et lénifiant. » Arrogants mais disciplinés, la plupart des auditionnés se sont efforcés d’appliquer cette méthode, sans parvenir toutefois à leurrer le pugnace rapporteur de cette commission. Léa Salamé a ajouté une petite note personnelle et humoristique en expliquant aux parlementaires de la commission que si elle avait décidé de créer sa propre boîte pour produire son émission du samedi soir, ce n’était pas pour s’en mettre plein les fouilles mais parce que, sinon, l’émission en question « pourrait être achetée par une société étrangère sans [qu’elle donne son] accord, par exemple une société russe qui voudrait racheter le format de “Quelle époque !” » Réflexion faite, l’argument n’est peut-être pas aussi farfelu qu’il n’y paraît de prime abord : Poutine ayant décidé, comme chacun sait, d’utiliser des punaises de lit pour mener à bien sa guerre hybride contre nous, il n’est pas impossible que le cas de Léa Salamé l’intéresse tout particulièrement.

Les députés Charles Alloncle (UDR) et Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, Assemblée nationale, Paris, 25 novembre 2025 © Jeanne Accorsini/SIPA

Gauche culturelle indécrottable

Parmi les signataires de la tribune évoquée ci-dessus, on retrouve bien entendu Laure Adler, figure indécrottable de cette gauche culturelle aux manettes depuis cinquante ans. Elle est, il faut dire, bien entourée. Que du beau linge : le pseudo-historien Pascal Blanchard, le démographe immigrationniste Hervé Le Bras, Eva Joly, Christiane Taubira et, à leur suite, une ribambelle de cultureux, écrivains, comédiens, musiciens, réalisateurs, artistes plus ou moins subventionnés, plus ou moins intermittents, plus ou moins de gauche mais plutôt plus que moins. Ces belles âmes ne perdent jamais une occasion de sermonner ces bourrins de Français qui, d’après elles, ne doivent pas oublier que « l’audiovisuel public a pour mission d’informer avec rigueur, de garantir le pluralisme des opinions, de soutenir la création culturelle et de rendre au plus grand nombre des contenus éducatifs et citoyens ». Autant de choses que l’audiovisuel public ne fait plus, et ce depuis longtemps. Imaginez un instant à quoi pourrait ressembler un pays où le pouvoir serait entièrement entre les mains de ces artistes. À ceux qui manquent d’imagination, je conseille la lecture du dernier livre de Gérald Sibleyras, Nous sommes tous des artistes.

C’est chié, non ?

Nous sommes tous des artistes. Après des années de trouble, le déclin de l’autorité de l’État dans tous les domaines et l’absence d’une relève politique, un ultime gouvernement est créé autour du seul ministère encore debout, celui de la Culture. Les artistes prennent le pouvoir ; les Intermittents Attentifs, les Artistes Concernés et les Créateurs Vigilants sont les seuls collectifs autorisés ; une Grande Marche de la Désobéissance est organisée aux cris de « On était contre avant, on est contre pendant, on sera contre après ! » La France est désormais une République Démocratique Intermittente. Celle-ci est dirigée par Le Clown, lequel s’installe dans l’hôtel de Matignon rebaptisé « La Grande Maison des Créateurs » avec sa garde rapprochée, des artistes triés sur le volet wokiste, un idéologue trotskiste et une écologiste radicale. Pour « désanctuariser » le palais de l’Élysée, on le transforme en squat, « un lieu de création dont la façade est désormais magnifiquement taguée ». Un seul mot d’ordre : « Il n’y a plus de citoyens, il n’y a que des artistes ». Par conséquent, « au Louvre, on peut admirer une peinture flamande du XVIIe siècle à côté d’un tableau abstrait peint par Fabrice, cinquante-deux ans, informaticien. À Orsay, une baigneuse de Degas côtoie le dessin de Mourad, quatre ans ». Une journée Trapenard est décrétée fériée pour « permettre à chacun de prendre le temps de lire ». Le Prix Goncourt est remplacé par le prix Ernaux et est « remis chaque année dans un restaurant solidaire du XXe arrondissement, La Vie en Bio ». L’État, dirigé par « La Troupe » composée de quatre membres dont Le Clown et Pirouette, une « mime syndiquée », impose l’ArtPass, une application numérique obligatoire qui doit impérativement être utilisée « au moins cinq fois par mois (musée, concert, expo, cirque, théâtre, café-philo, etc.) ». Le citoyen-artiste est prié de garder son sérieux devant « les installations de la sculptrice hongroise et papesse de l’Art Rebelle, Marta Bil », entre autres celle exposant des « instruments de musique écrasés, broyés, “martyrisés par le monde de l’argent” ». Par ailleurs, la Brigade 202 – je vous laisse découvrir pour quelle raison cette officine policière s’appelle ainsi – la Brigade 202, donc, veille à ce qu’aucun citoyen ne puisse échapper à son destin artistique, soit en tant que spectateur, soit en tant que créateur, l’idéal étant qu’il devienne les deux : s’il a un coup de mou créatif, il est prévu que la maison du citoyen défaillant soit transformée en Centre Culturel Éphémère animé par des jongleurs, des magiciens, des danseurs, des chanteurs, etc., jusqu’à ce que ledit citoyen retrouve « le goût et l’amour de l’art et de la culture ». Ainsi débute le roman satirique de Gérald Sibleyras.

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Damien, le personnage principal de cette dystopie tout à la fois burlesque et effrayante, va devoir naviguer entre les innombrables parcs d’attractions – « le parc de l’Amour, le parc de l’Avenir, du Partage, du Je, du Toi, etc. » – une myriade de musées, le Festival du Grand Mélange, une kyrielle d’expositions, la Grande Fête des Gens, les Résidences d’Écrivains et les Cabanes d’Artistes. Pour subvenir à ses besoins, il travaillera pour la SAPA (Société Artistique des Parcs d’Attractions). Pour montrer qu’il est un citoyen-artiste et, surtout, pour obtenir une subvention, il participera à l’opération gouvernementale « Tous romanciers ! » en envoyant à la SNE (Société Nationale d’Édition) un obscur projet de roman supposé être « une œuvre déconstruite et souple dans laquelle la signification différentielle des mots ouvrira une perspective sur une réflexion ontologique ». Bref, sa vie s’étiolera sous la férule d’une caste despotique qui s’est donné pour tâche d’imposer coûte que coûte un régime politique exclusivement artistique, paritaire, égalitaire et inclusif – c’est-à-dire une dictature qui ne dit pas son nom. Jusqu’au jour où il découvrira l’existence d’un groupe de résistants. La Troupe au pouvoir les appelle les Extrémistes…          

Jolly 2027, vite !

Visionnaire, Philippe Muray a décrit en son temps la « festivisation progressive et totalitaire de la société » et la transformation de la culture et des arts en une gigantesque Foire du Trône progressiste – ses théâtres de rue participatifs, ses Nuits Blanches stupéfiantes, ses techno parades tolérantes, ses Fêtes de la Musique citoyennes, ses musées transgressifs et ses festivals solidaires. Récemment, le metteur en scène Thomas Jolly disait rêver d’un « Festival d’Avignon permanent » où il serait interdit de hiérarchiser les œuvres. Benjamin Britten ou les Spice Girls, Mozart ou Aya Nakamura, Shakespeare ou Édouard Louis, tout est égal, tout se vaut, selon lui, et doit pouvoir se parer d’adjectifs interchangeables et politiquement corrects : citoyen, ouvert, égalitaire, diversitaire, tolérant, inclusif, etc. Gérald Sibleyras prend Thomas Jolly au mot en décrivant le monde terrifiant que ce dernier appelle de ses vœux. On rit beaucoup en lisant Nous sommes tous des artistes,mais c’est un rire parfois amer car nous y reconnaissons des phénomènes déjà à l’œuvre, les massacres orchestrés d’œuvres anciennes, l’exposition pontifiante de pitreries modernes obligatoirement affublées de cartons explicatifs et verbeux décrivant les « ambitions de l’artiste », les fêtes de la musique dissonantes, les créations théâtrales informes, le cinéma woke, la littérature réduite à l’exploration de nombrils, etc.

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« L’apprentissage est un frein à la création. Partant du principe que, pour créer, il faut oublier ce que l’on sait, commençons pas ne rien savoir du tout pour créer tout de suite », affirment les tenants du régime artistique dans Nous sommes tous des artistes. Ce principe, la caste médiatico-culturelle actuelle, soutenue par un État et une Éducation nationale complices, l’a fait sien. Si le roman de Gérald Sibleyras – qu’apprécieront sans nul doute les lecteurs de Patrice Jean (celui de La Philosophie selon Bernard et de Tour d’ivoire) ou du regretté Benoît Duteurtre (celui de L’Ordinateur du Paradis et de Dénoncez-vous les uns les autres) – est une fiction plantant le décor d’une potentielle catastrophe à venir, il est aussi bien sûr une description caustique et parfois à peine exagérée du « monde de la culture » actuel, dans ce pays où l’on compte plus de deux mille prix littéraires, où Virginie Despentes est considérée comme « notre Balzac » sur la radio publique, où Annie Ernaux est comparée sans rire à Proust, où « la légende de la musique française » Joey Starr et le « trans-philosophe » Preciado sont encensés sur France Culture, où Édouard Louis et Christine Angot sont adulés par Télérama, où le pass culture permet aux jeunes gens d’accéder quasi-gratuitement à la Fête de l’Huma ou aux Journées du… Matrimoine, où les scènes de théâtre sont régulièrement transformées en tribunes wokes, où les discours des cérémonies de l’entre-soi artistique ne sont plus que des prêches bien-pensants, pompeux, d’un ennui insondable, où des artistes rebellocrates subventionnés par le pouvoir sermonnent les Français qui ne votent pas selon leur goût et où les représentants politiques hésitent à botter les fesses de ces faux révoltés qui s’imaginent être des phares de l’humanité, où l’art disparaît sous des couches de plus en plus épaisses de moraline et d’humanisme faisandé – dans ce pays, donc, où il n’y a jamais eu autant de gens se prétendant artistes, jamais autant d’artistes se vantant d’être humanistes, et où, par conséquent, l’art véritable se fait de plus en plus rare. « Jamais Florence au temps de sa splendeur, jamais la Grèce de Périclès, la Venise de Titien ou la France des impressionnistes n’ont compté tant de “créateurs”. Si ceux-ci prolifèrent aujourd’hui, c’est bien évidemment que le terrain sur lequel ils se multiplient est philanthropique et humanitaire ; et que c’est tout de même plus commode d’être un artiste dans ces conditions-là que du temps des âges farouches : il suffit de ne rien faire, rien voir, rien penser qui n’ait été préprogrammé par la machine philanthropique et humanitaire ; ou qui pourrait la chagriner. » Muray, toujours.

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«Coutures» ou l’esthétique de la ligne… et ses limites

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Louis Garrel et Angelina Jolie, "Coutures" (2026) © Carole Bethuel / Pathé

La métaphore d’Alice Winocour finit un peu par lasser…


Elle se trace, elle se dessine, elle se suit. Elle pose des repères, oriente, organise, fait surgir une forme là où il n’y avait que de l’informe. Elle, c’est la ligne. La ligne crée un espace, impose une perspective, arrache le réel au chaos. Dans son dernier film, Coutures, Alice Winocour filme cette puissance organisatrice.

La réalisatrice nous plonge dans l’univers de la mode : l’effervescence d’un atelier à quelques heures du défilé, un shooting photo qui s’éternise dans un jardin parisien en plein hiver, des mannequins qui s’étourdissent dans l’ivresse de la fête une fois descendues du podium – tout un milieu où coexistent exigence et perfection, mais aussi snobisme et rudesse.

Fil conducteur

Mais la mode n’est qu’un décor. Ce qui intéresse Alice Winocour, ce n’est pas le show mais la manière dont les existences s’organisent autour d’une ligne. Cette ligne, elle en fait un fil conducteur pour mettre en scène quatre femmes qui se croisent, se rencontrent, s’épaulent. Chacune, à sa manière, suit ou affronte sa ligne. Maxine (Angelina Jolie), réalisatrice américaine venue de Los Angeles tourner le film d’ouverture du défilé, vit dans la ligne du cadre : elle compose l’image et décide de la place des corps dans le champ. Sa ligne est celle de la mise en scène, du contrôle.

Lorsque le diagnostic du cancer du sein tombe, une autre ligne s’impose, celle que l’on trace sur elle. Le trait du chirurgien sur sa peau déplace le centre de gravité.  Celle qui cadrait l’image avec sa caméra se retrouve cadrée par le dispositif médical.

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Ada, la très jeune mannequin soudanaise, doit garder la ligne et la tenir au sens littéral : c’est à dire marcher en talons sans vaciller, apprendre à afficher une détermination qu’elle n’a pas encore tout à fait. Elle vient d’abandonner ses études de pharmacie pour devenir top model à Paris. L’argent gagné sera pour sa famille au pays et soigner son frère malade. Le défilé est pour elle une nécessité autant qu’une opportunité. C’est elle qui ouvre le show ; c’est elle aussi que Maxine choisit pour incarner l’héroïne du film d’ouverture. La ligne du catwalk, qu’elle subit d’abord, devient progressivement une conquête.

La maquilleuse travaille sur un autre registre du tracé. Elle corrige les contours et efface les cernes, mais pour elle, la ligne se prolonge dans les mots. Dans son carnet, elle raconte des fragments de vie saisis dans cet univers où tout est éphémère et compare les mannequins à des « papillons égarés », attirés par l’éclat qui les expose autant qu’il les consume. Comme la couturière qui assemble des morceaux de tissu, elle assemble des instants. Sélectionner, ordonner, relier : l’écriture devient un geste analogue à la couture. Elle retient l’éphémère et le sauve de l’oubli. La couturière enfin, la petite main, incarne le tracé le plus concret. Elle coupe pour assembler. Elle sépare pour relier. Elle demeure dans l’ombre du show, mais c’est elle qui tient le fil.

La ligne irrigue donc concrètement chaque espace du film

Dans la couture, la ligne précède tout : repère sur le mannequin, tracé à la craie avant la coupe… À l’hôpital, des lignes de couleur balisent les couloirs, orientent vers l’IRM, organisent l’attente et, sur la peau, le chirurgien en dessine une dernière, celle de l’incision. Sur le podium enfin, une ligne invisible impose son axe : il faut marcher droit, ne pas tomber, même malaisément juchée sur des talons vertigineux. Ce maillage de tracés structure le film : lignes de coupe, de marche, de marquage, de plume.

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Mais à force d’épouser cette ligne symbolique en permanence, le film adopte malheureusement par moments un tracé trop lisse et ne tient pas toujours la profondeur que sa métaphore promet. Les trajectoires des personnages se frôlent plus qu’elles ne s’affrontent ; certains basculements mériteraient une exploration dramaturgique plus aboutie.

 © Carole Bethuel / Pathé

Le choix de réduire les figures masculines à des rôles très secondaires voire fonctionnels (Vincent Lindon en chirurgien méthodique et compatissant, Louis Garrel en chef opérateur amoureux) est cohérent avec une perspective centrée sur les femmes, mais il simplifie les rapports entre les personnages et laisse parfois le récit sans aspérités. Le film s’achève sur les cris des corps suspendus dans le vide, emportés par le mouvement circulaire d’un manège. L’adrénaline du vertige. Là où le podium impose la rectitude, la fête foraine autorise le déséquilibre. Là où la ligne ordonne, le cri déborde. Tout se passe comme si, au terme de cette esthétique du tracé, quelque chose rappelait que la vie ne suit pas toujours le dessin prévu. C’est peut-être dans cette tension, entre maîtrise et vertige, que Couture trouve sa vérité.

1h47

Traiter Trump de réac’ cela vous donne un petit air de Jean Moulin

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L'ambassadeur des États-Unis en France Charles Kushner et le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Photos DR.

Les réceptions de l’ambassadeur… Le beau-père par alliance de Donald Trump et ambassadeur des Etats-Unis en France ne s’est pas rendu à une convocation du Quai d’Orsay, hier. Jean-Noël Barrot sévit.


L’ambassadeur américain en France pose un lapin à notre ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot. Convoqué hier à 19 heures, Charles Kushner a envoyé un sous-fifre. Mais on ne se laisse pas faire. M. Kushner n’aura plus d’accès au gouvernement français tant qu’il ne sera pas venu se faire engueuler en personne, riposte le Quai d’Orsay. Washington tremble certainement.

Ingérences

A l’origine de cette crise diplomatique, un tweet relayé par l’ambassade américaine en France évoquant une situation préoccupante après la mort de Quentin Deranque : « L’extrémisme violent de gauche est en hausse et représente une menace pour la sécurité publique. » Légèrement hors des clous diplomatiques, s’il ne faisait pas dans la dentelle, ce message relayé n’était toutefois pas réellement une attaque contre le gouvernement français. Il était en tout cas beaucoup moins choquant que la lettre ouverte publiée dans le Wall Street Journal cet été où M. Kushner fustigeait la reconnaissance de la Palestine par le président Macron et la supposée inaction du gouvernement français contre l’antisémitisme. Là, c’était vraiment de l’ingérence.

A noter que l’Italienne Georgia Meloni a aussi énervé Macron en affirmant que la mort de Quentin était une blessure pour toute l’Europe. Occupez-vous de vos affaires a répondu en substance le président. Et la citoyenneté européenne qu’il nous vantait du matin au soir, alors, c’est fini ? Cette hyper-réactivité montre que l’exécutif est très embarrassé par la mort de ce jeune qui contrevient à son récit canonique d’un danger de l’extrême droite ou fasciste en France. Curieusement, il est beaucoup moins réactif quand le gouvernement algérien feint de s’inquiéter pour ses ressortissants en France…

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Résistants d’opérette

Est-ce le rôle d’un ambassadeur de commenter la politique intérieure française ? On peut bien sûr se poser la question. Mais quand le Parlement européen a observé une minute de silence pour George Floyd, qu’avait-il fait sinon se mêler de politique américaine ? Mais c’était le camp du Bien – donc cela ne posait pas de problème. Et quand, après la prise du Capitole en janvier 2021, Emmanuel Macron a déclaré « ce qui s’est passé aujourd’hui à Washington DC n’est pas américain », c’était aussi une super-ingérence. Et je ne reviens même pas sur le tweet de Gérard Araud, supprimé depuis, où il disait que l’élection de Trump c’était l’horreur. Quand M. Barrot envoie bouler M. Kushner en expliquant qu’on n’a pas de leçon à recevoir de l’internationale réactionnaire, pardon mais il critique aussi directement et clairement un gouvernement allié. Mais traiter Trump de réac’ cela vous donne un petit air de Jean Moulin dans les diners parisiens et dans Le Monde. Alors pourquoi s’en priver ?

Si la France était respectée, Charles Kushner aurait sans doute pris des gants ou déféré à l’invitation du Quai d’Orsay. Ce n’est pas avec leurs protestations de maîtres d’école que notre gouvernement et le président vont défendre notre souveraineté. La souveraineté c’est comme l’autorité et le vivre-ensemble. On en parle d’autant plus qu’ils disparaissent.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale avec Patrick Roger

Le débat en France: mode d’emploi idéologique

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Annie Ernaux à Paris en 2023 © Rebecca-Alexie Langard/SIPA

Le débat littéraire a été mis au pas.


On répète que la France débat encore. L’expression revient mécaniquement, comme une preuve que tout va bien. Pourtant, il suffit d’observer la vie littéraire pour voir autre chose : non pas la disparition de la parole, mais la disparition du désaccord réel. On parle beaucoup, mais dans un périmètre étroit, balisé, surveillé. La question n’est plus ce qui est écrit, mais qui écrit et depuis quelle position morale supposée. La critique ne commence plus par le texte mais par l’enquête idéologique. Avant même d’ouvrir un livre, la sentence tombe : fréquentable ou non.

Oukases littéraires

L’affaire autour de Sylvain Tesson l’a illustré avec une précision presque expérimentale. En 2023, lorsque l’association nationale du Printemps des poètes – qui n’est pas un festival mais une manifestation culturelle soutenue par le ministère de la Culture et destinée à promouvoir la poésie sur l’ensemble du territoire – annonce qu’il en sera le parrain pour l’édition 2024, une tribune signée par plusieurs centaines d’acteurs du monde culturel exige son retrait. On lui reproche moins ses livres que l’image politique qu’il incarnerait, certains signataires dénonçant la nomination d’une figure participant, selon eux, à la banalisation de positions réactionnaires. Le débat n’aura pas lieu : il est remplacé par une mise en accusation préalable. On ne discute pas une œuvre, on récuse une légitimité.

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Le mécanisme est désormais familier. Michel Houellebecq n’est presque plus lu sans précaution oratoire : chaque nouveau roman s’accompagne du procès attendu, comme si l’écrivain comparaissait avant publication. Alain Finkielkraut, dès qu’il intervient sur la culture ou l’école, est disqualifié par avance comme penseur « décliniste ». Richard Millet, après son texte polémique de 2012, a vu sa position éditoriale devenir intenable, plusieurs écrivains – parmi lesquels Annie Ernaux – cosignant une tribune affirmant que ses propos déshonoraient la littérature elle-même. Le geste est révélateur : il ne s’agit plus de contredire un auteur, mais de le placer hors du champ littéraire, comme si la littérature devait désormais délivrer des certificats moraux.

Ce déplacement a profondément transformé la critique. On ne demande plus seulement si un livre est bon ou mauvais, mais s’il est juste, s’il se situe du bon côté du temps. Critiquer certaines œuvres devient risqué non pour des raisons esthétiques mais pour ce que la critique pourrait révéler du critique lui-même. Mettre en cause un roman porté par une lecture identitaire expose immédiatement à l’accusation de racisme ; discuter une autrice engagée peut valoir soupçon de misogynie ; contester un récit militant entraîne rapidement l’étiquette d’homophobie ou de réaction. Le débat cesse alors d’être intellectuel : il devient moralement périlleux.

Comment être publié ?

Dans ce climat, un phénomène plus discret s’installe : la normalisation des sujets légitimes. Certaines thématiques ouvrent naturellement les portes éditoriales – mémoire blessée, domination sociale, réparation historique, identité – tandis que d’autres semblent condamnées à l’invisibilité ou à la suspicion. Il ne s’agit pas d’un complot ni d’une censure explicite ; tout se joue en amont, dans les comités de lecture, les invitations, les silences critiques. La création paraît parfois répondre à un horizon d’attente idéologique implicite. L’écrivain n’est plus seulement celui qui explore, mais celui qui correspond.

D’où une question devenue presque indicible : existe-t-il encore en France une légitimité littéraire indépendante du positionnement politique perçu ? Autrement dit, peut-on être publié, célébré, invité, sans appartenir symboliquement au camp culturel dominant ? Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une seule sensibilité règnerait partout, mais de constater que l’écart devient coûteux. Celui qui s’en éloigne n’est pas toujours contredit ; il est progressivement marginalisé, réduit à une caricature commode – réac, conservateur, voire pire. Trois mots suffisent souvent à clore une discussion.

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Le paradoxe est cruel : la littérature française s’est construite contre les orthodoxies. Flaubert poursuivi pour immoralité, Baudelaire condamné, Genet scandaleux – autant d’épisodes où la littérature affrontait la morale dominante. Aujourd’hui, elle semble parfois réclamer elle-même la sanction morale. Non plus pour protéger la liberté d’écrire, mais pour en définir les limites acceptables.

Ainsi le débat subsiste, mais sous forme domestiquée. On oppose des positions prévisibles, on organise des indignations sans risque, on tolère la dissidence à condition qu’elle reste identifiable et sans conséquence. Le danger n’est plus de mal écrire ni même de mal penser, mais d’être mal classé. Et lorsqu’une société intellectuelle commence à craindre davantage l’étiquette que l’erreur, ce n’est pas seulement le débat qui s’appauvrit : c’est la littérature elle-même qui cesse d’être un lieu d’inquiétude pour devenir un espace d’approbation.

Reste alors une interrogation simple, presque naïve : si la littérature ne peut plus accueillir des voix contradictoires sans chercher immédiatement à les juger moralement, parle-t-on encore d’un débat – ou seulement d’un consensus qui se donne le nom rassurant de débat pour ne pas avoir à reconnaître qu’il n’existe plus?

Le pouvoir macroniste veut mettre la démocratie sous contrôle parental!

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Le président Macron et le ministre Jean-Noël Barrot au palais de l'Elysée, 25 novembre 2025 © Christian Liewig-pool/SIPA

En donnant le sentiment que ses seules ambitions se résument désormais au verrouillage des réseaux sociaux et des contre-pouvoirs, l’exécutif paraît à bout de souffle.


À l’heure du crépuscule politique d’Emmanuel Macron, le pouvoir ne se contente plus d’accumuler les échecs : il tente désormais de les dissimuler derrière un rideau d’autorité morale et de contrôle institutionnel. « Nous allons mettre au pas les réseaux sociaux », prévient Jean-Noël Barrot, toute honte bue. Face à une défiance populaire massive, nourrie par un bilan économique calamiteux et une perte de repères républicains, l’exécutif choisit la crispation plutôt que la remise en question.

Après des années de promesses de « start-up nation » et de réindustrialisation, la réalité est brutale : explosion de la dette publique, désindustrialisation, pression fiscale record et déclassement des classes moyennes. Le pays s’enfonce dans une croissance atone, tandis que le pouvoir invoque sans cesse des circonstances extérieures pour masquer ses propres renoncements. Le chômage n’a pas flambé, mais à quel prix : précarisation massive, complexification administrative étouffante et recours croissant à la dépense publique financée par l’emprunt. La promesse initiale du macronisme s’est dissoute dans une inflation normative délirante.

Verrouillage institutionnel

L’effondrement de Macron dans les urnes s’accompagne d’un verrouillage inédit des contre-pouvoirs. La nomination d’alliés aux postes stratégiques (Conseil d’État, Conseil Constitutionnel, Arcom, etc) n’est pas acceptable dans une démocratie digne de ce nom. Plutôt que de reconnaître son échec et ses défaites électorales, le pouvoir tente de discipliner les voix dissidentes. Faute de gagner dans les urnes, la macronie verrouille le pouvoir à double-tour.

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La volonté macroniste de « mettre au pas les réseaux sociaux », et en particulier la plateforme X, illustre cette inquiétude face à la perte du monopole narratif. Les « notes de communauté », qui permettent aux utilisateurs de corriger les affirmations publiques, symbolisent un basculement : la parole officielle n’est plus intouchable. Cela semble insupportable à un système habitué à la verticalité. L’indignation sélective contre Elon Musk tranche avec le silence qui entourait jadis les interventions idéologiques de George Soros. L’influence des grandes fortunes en politique ne date pas d’hier : de Matthieu Pigasse à Vincent Bolloré, chacun sait que capital et idées s’entremêlent. Ce qui dérange aujourd’hui n’est pas le principe, mais la perte d’un entre-soi idéologique longtemps préservé.

L’aveuglement face à l’antisémitisme

Tout aussi grave est la réaction tardive, timide ou ambiguë face à la résurgence spectaculaire de l’antisémitisme en France depuis le pogrom du 7-Octobre. Alors que les juifs Français vivent sous protection permanente et que les actes antisémites explosent, le pouvoir se contente de déclarations martiales jamais suivies d’effets. Un chef de l’État ne peut se contenter d’incantations lorsque l’un des fondements moraux de la République – la protection inconditionnelle de ses citoyens – vacille.

Sur le plan international, l’image de la France est tout aussi écornée. Alors qu’Israel mène une lutte existentielle contre les islamistes du Hamas, notre politique étrangère fait honte. La solidarité affichée dans les premiers jours a rapidement laissé place à des équilibres rhétoriques difficiles à comprendre. Les déclarations du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, prompt à dénoncer une supposée « internationale réactionnaire », semblent davantage guidées par des considérations politiques internes (ne mettons pas le feu aux banlieues) que par une ligne diplomatique respectable. Dans un contexte où une démocratie, Israël, affronte une organisation islamiste dont la charte même appelle à sa destruction, l’ambiguïté n’est pas acceptable.

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Qualifier toute contestation d’« ingérence étrangère » ou de manipulation réactionnaire relève d’un réflexe défensif. Lorsque le pouvoir ne parvient plus à convaincre, il soupçonne. Lorsque le débat s’envenime, il moralise. Cette stratégie ne restaure ni l’autorité ni la confiance ; elle creuse le fossé entre gouvernants et gouvernés.

La tentation liberticide

Interdire, censurer, invectiver davantage : ces réponses traduisent moins une force qu’une inquiétude. Le pouvoir est au bout du rouleau et n’en mène pas large. Au crépuscule du « en même temps », le successeur de Macron devra restaurer la crédibilité d’un État affaibli par ses propres lâchetés et contradictions. Bonne chance au prochain locataire de l’Elysée : il en aura besoin.

Ce que Ferghane Azihari et Eric Zemmour pourraient se dire

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L'essayiste Ferghane Azihari © Ph. Matsas / Presses de la Cité

Islamisation, déchristianisation : contrairement au penseur, l’homme politique estime que l’humanisme athée a échoué. Dès lors, faudra-t-il choisir entre Zemmour et les Lumières ?


Deux hommes brillants, deux livres remarquables, qui ont en commun d’être portés par l’intelligence et la lucidité, un style magnifique, un souffle presque prophétique, une riche érudition couplée au souci constant de se mettre à la portée de tous, et la passion sincère de leurs auteurs. Ils partagent une même approche, à la fois chrétienne : « un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre produit de mauvais fruits » (Matthieu 7:17) et scientifique : la méthode expérimentale. L’islam contre la modernité, de Ferghane Azihari, est une déclaration d’amour à l’Orient pré-islamique, celui de Pétra, des Sassanides et de Volubilis ; La messe n’est pas dite, d’Éric Zemmour, est une déclaration d’amour à l’Occident pré-islamique, celui de Thomas d’Aquin, de l’idéal chevaleresque et de la conquête spatiale.

Tous deux, en effet, ont une même inquiétude : « l’islamisation de nos sociétés est le plus grand défi auquel elles sont confrontées, tant ce processus entraîne avec lui des dommages difficilement réversibles » écrit Ferghane Azihari ; « les formes islamiques imprègnent peu à peu l’espace européen, tandis que les formes chrétiennes s’effacent et disparaissent » constate Éric Zemmour. A l’appui de leurs observations, rappelons que même la CEDH a dû conclure à « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie », c’est l’arrêt Refah Partisi vs Turquie du 13 février 2003, et reconnaissons qu’il y a de nombreuses raisons de penser que cette idéologie est un danger pour toute société, que ce soit en Orient ou en Occident.

Faut-il s’inquiéter de l’islamisation de l’Europe, ou de sa déchristianisation ?

J’ajoute que Ferghane Azihari apporte trois arguments majeurs : un bilan de l’islamisation comparant l’Orient musulman (Maghreb compris) à ce qu’il était avant son islamisation ; un comparatif statistique (il parle sur-représentation, prévalence, etc) de l’état du monde musulman par rapport au reste de la planète (liberté de conscience, droits des femmes, libertés publiques, découvertes scientifiques, capacité à l’auto-critique, capacité à apprendre des autres cultures) ; enfin et c’est très bien trouvé, il fait de la pluralité même des interprétations de l’islam, souvent brandie pour interdire toute critique de l’islam en prétendant qu’il serait un objet à l’essence insaisissable, un argument contre celui-ci, puisque malgré leur pluralité aucune de ses interprétations n’a été capable d’inspirer une société réellement acceptable. « C’est en effet la question essentielle que pose mon livre : pourquoi y a-t-il si peu de démocraties et de sociétés prospères dans ce monde musulman qui a pris racine dans les provinces les plus opulentes de l’Antiquité tardive ? »

Les deux ouvrages – et leurs auteurs – divergent cependant sur un point : Éric Zemmour appelle à une rechristianisation culturelle, Ferghane Azihari place son espérance dans l’humanisme des Lumières, et de ce qu’on appelait l’idéal républicain avant que la République soit dévoyée par la gauche et l’extrême-centre. Pour Éric Zemmour, « l’Europe survivra au péril que fait peser sur elle l’ombre de Mahomet si elle reste conforme à ce qu’elle est ; et seul le christianisme peut l’y aider, car lui seul se souvient de quoi elle est faite » ; pour Ferghane Azihari, « la détermination avec laquelle la IIIè République – que l’on crédite d’avoir instauré les grandes libertés publiques – a combattu l’influence de l’Eglise sur la société fait passer les plus anticléricaux d’entre nous pour de doux agneaux. « Mon but, proclamait Jules Ferry, est d’organiser l’humanité sans Dieu ni rois. » (….) La lutte contre l’islamisation doit retrouver la vigueur du républicanisme d’antan. »

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Je ne peux qu’inviter chacun à lire ces deux livres, dont vous aurez compris qu’ils m’ont enthousiasmé, et à se faire son propre avis. A titre personnel, il y a dix ans je partageais sans réserve la position de Ferghane Azihari, mais je me suis depuis rapproché de celle d’Éric Zemmour, pour des raisons qui sont, peu ou prou, celles qui ont conduit l’ex-musulmane Ayaan Hirsi Ali à se convertir au christianisme après avoir longtemps défendu l’athéisme, et qui font que même Richard Dawkins se dit désormais « culturellement chrétien. » « Si je devais choisir entre le christianisme et l’islam, je choisirais le christianisme à chaque fois » déclare le biologiste et militant athée britannique, dont l’honnêteté le conduit à rejeter la posture pseudo-laïque qui renvoie toutes les religions dos à dos. 

Ferghane Azihari en convient, d’ailleurs : « à tout prendre, une société de culture chrétienne vaut mieux qu’un pays islamisé. Il marque cependant un point lorsqu’il souligne que « le seul moment où les fondations de la civilisation islamique vacillent réellement coïncide avec la diffusion des idées séculières dans le monde arabo-musulman. (….) Deux siècles de modernisation sous la bannière du progrès ont davantage ébranlé les mentalités et les institutions des sociétés musulmanes que mille ans de confrontation avec la chrétienté, ses armées et sa littérature apologétique. » Pour autant, et même si la chrétienté a dans le passé dû reculer face aux conquêtes militaires de l’islam (mais n’a jamais succombé), c’est bien la déchristianisation qui coïncide avec le rejet radical des fondations de la civilisation occidentale (y compris l’humanisme) par ses « élites », et leur décision d’islamiser l’Occident au moyen de l’immigration massive et d’une propagande islamophile permanente (on songe aux institutions de l’UE faisant l’apologie du hijab, par exemple, ou aux services de santé britanniques promouvant les mariages consanguins).

L’humanisme athée a échoué

Voilà ce qu’explique Ayaan Hirsi Ali : l’humanisme athée prophétisait que la déchristianisation libérerait l’Occident des derniers restes de dogmes passéistes pour permettre le triomphe de la raison, de la liberté de pensée, du débat d’idées, de la science. Seulement, on observe qu’en réalité la déchristianisation n’a ouvert la voie qu’au fanatisme woke, à la censure permanente sous prétexte de ne pas « offenser » telle ou telle « minorité », à la « cancel culture » – et bien sûr aux génuflexions permanentes des « progressistes » devant l’islam, mais la question sur ce point précis n’est pas l’islam, c’est la dérive de l’Occident lui-même (notamment ses universités) vers l’obscurantisme. Or, la démarche scientifique impose de juger la validité d’un modèle à sa capacité prédictive. La conclusion inévitable est que puisque l’humanisme athée s’est radicalement trompé dans ses prévisions, alors il s’est également trompé, radicalement, dans la représentation qu’il se fait du monde. En outre, non seulement les valeurs humanistes de Richard Dawkins et Ferghane Azihari sont mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays islamisé, mais l’expérience actuelle montre qu’elles sont aussi mieux servies dans une société de culture chrétienne que dans un pays presque totalement sécularisé !

En somme, Ayaan Hirsi Ali applique à l’Occident déchristianisé la méthode que Ferghane Azihari applique à l’Orient islamisé : elle compare l’avant et l’après. Lui écrit : « Pendant que l’Europe sombrait dans les temps obscurs, que la culture classique s’érodait et que la connaissance du grec se perdait, les musulmans se saisissent, dès les débuts de l’islam, du « plus vieux carrefour d’hommes et de peuples civilisés qui soient au monde » (….) Dotés d’un legs exceptionnel, ils disposaient du plus précieux des patrimoines que l’humanité puisse concevoir. Qu’en ont-ils fait ? » On peut dire la même chose des sociétés occidentales post-modernes, qui sabordent méthodiquement le legs hélléno-judéo-chrétien. Passer de la Sainte Chapelle au Kermit gonflable (et dégonflé) de la place Vendôme, passer de G.K.Chesterton à Geoffroy de Lagasnerie, passer des petits pois du moine Gregor Mendel au dogme selon lequel une femme peut avoir des chromosomes XY et un pénis, ne plaide assurément pas en faveur de la déchristianisation…

On arrive donc à un dilemme : le christianisme n’a pas réussi à arracher l’Orient à l’emprise de l’islam, mais l’absence de christianisme livre l’Occident au wokisme et, in fine, à l’islamisation. Alors, est-ce insoluble ? Non. Non, car Eric Zemmour et Ferghane Azihari partagent autre chose : ils ont en réalité les mêmes valeurs, la liberté intellectuelle de Socrate et le plaidoyer de Grégoire de Nysse contre l’esclavage – on se souviendra qu’au cœur de son argumentaire il y avait l’idée que tout Homme est l’image de Dieu, et que mille ans plus tôt Homère chantait déjà « cet inconnu, tout comme toi, est enfant de Zeus. » Le christianisme que défend Éric Zemmour est un christianisme pétri de culture gréco-latine – on sait que l’un des grands combats de Benoît XVI fut précisément de lutter contre la déshellénisation. Il en va de même de l’humanisme universaliste de Ferghane Azihari, tout comme de cet Orient du Gandhara et de Cyrénaïque dont il déplore à juste titre la perte, lui qui rappelle que contrairement à une propagande répandue, la transmission des trésors culturels de l’Antiquité dans le monde musulman ne fut qu’utilitaire, sans que l’islam se laisse enseigner le regard que les Anciens portaient sur le Cosmos, et que ce qui en survit est surtout dû aux juifs et aux chrétiens vivant dans ce monde musulman, non à l’islam. Et lorsqu’il observe que le monde musulman actuel est statistiquement très en-dessous de l’Occident en termes de valeurs humanistes et de résultats, Ferghane Azihari parle des accomplissements d’un Occident dont l’art de vivre, le rapport au monde, les manières de penser étaient encore profondément imprégnées de christianisme – mais pas n’importe lequel : un christianisme intimement hellénisé.

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Disons-le donc simplement : le christianisme déshellénisé, c’est François qui n’a eu de cesse de vouloir offrir l’Europe à l’islam ; la modernité déshellénisée, c’est le wokisme qui fait alliance avec l’islamisme contre la civilisation occidentale ; l’Orient déshellénisé, c’est ce monde musulman prisonnier de l’islam.

Dès lors, la solution s’impose : puiser au miracle grec, prolongé dans le monde hellénistique puis gréco-latin, qui enfantera à la fois la chrétienté et l’Orient pré-islamique.

Il ne s’agit pas de trancher de manière univoque entre la proposition d’Éric Zemmour et celle de Ferghane Azihari, mais de se souvenir de la juste mesure d’Aristote – qui est tout sauf un « juste milieu », tout sauf un centre faussement au-dessus de la mêlée mais dont la prétendue neutralité cache mal le véritable relativisme, c’est-à-dire le nihilisme. Mêlons donc une juste mesure de l’héritage de Jeanne d’Arc et une juste mesure de celui de Cyrano de Bergerac, décence commune chrétienne et liberté de pensée humaniste. Elles sont aussi nécessaires l’un que l’autre, mais elles ont l’une et l’autre besoin, pour ne pas pervertir leur génie propre, de s’abreuver sans cesse à la source commune de leur grandeur : « l’actualité des grands principes et des grandes espérances que les Grecs nous ont légués, qui nous émeuvent, nous saisissent, et nous rappellent ce vers quoi nous aimerions aller, aussi fièrement qu’ils le faisaient, sous la conduite de la déesse Athéna » (Jacqueline de Romilly, L’Orestie d’Eschyle).

L'Islam contre la modernité

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La messe n'est pas dite: Pour un sursaut judéo-chrétien

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Keir Starmer: sa planche de salut

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Le Premier ministre britannique Keir Starmer serre la main au Chinois Xi Jinping à Pékin, le 29 janvier 2026 © Carl Court/AP/SIPA

En Grande Bretagne, Keir Starmer hausse le ton face à la Chine


Sur le plan de la politique intérieure, le Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, est très affaibli par ses nombreux revirements sur des questions fondamentales et par la nomination de Peter Mandelson, l’ami d’Epstein, au poste d’ambassadeur à Washington.

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En revanche, on dit que Starmer est très fort en politique étrangère. Avec quel degré d’autorité parle-t-il sur la scène internationale ? L’année dernière, il a imposé à l’Autorité palestinienne une condition pour le rétablissement des relations diplomatiques : la cessation des paiements de salaire aux parents des terroristes tués lors d’attentats contre Israël ou emprisonnés suite à de telles attaques. Or, un rapport préparé par l’ONG Palestinian Media Watch et envoyé au ministère des Affaires étrangères britanniques révèle que ces paiements continuent, déguisés en salaires de fonctionnaires. Quant à la Chine, Starmer y a fait un voyage officiel fin janvier pour améliorer les relations avec Xi Jinping et obtenir des concessions économiques. Non seulement il est parti les mains presque vides mais, selon des rumeurs crédibles, pour que Pékin accepte de le recevoir, il a dû approuver la construction d’une nouvelle super-ambassade chinoise près de la tour de Londres… Ce projet avait suscité une forte opposition au Parlement, car posant de sérieux risques en termes de sécurité et d’espionnage. Starmer n’a pas non plus eu le courage d’imposer des droits de douane sur les importations d’acier chinois qui sont en train de tuer ce qui reste d’industrie anglaise dans ce secteur.

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Mais enfin, sir Keir vient de dire « basta ! » Il a trouvé une question sur laquelle il va rester ferme : les planches à repasser. La Grande-Bretagne va imposer des droits élevés sur l’importation de planches chinoises à bas prix, quel que soit le format, les dimensions ou l’adaptabilité à une centrale vapeur. L’honneur du gouvernement de Sa Majesté est sauf. Ils ne repasseront pas !

L’intelligence artificielle ou la dépossession silencieuse

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Le comédien Lucien Jean-Baptiste (ici photographié à Deauville en 2020) s'inquiétait hier dans les colonnes du journal Le Parisien: "Des artistes vont perdre leur boulot. Que va-t-on faire de tous ces gens que l'IA va remplacer?" © Jacques BENAROCH/SIPA

Les acteurs commencent à s’inquiéter d’être grand-remplacés par l’intelligence artificielle. La législation sur le droit à l’image est obsolète, alertent-ils dans Le Parisien. Au-delà de ces questions assez bassement financières, les géants de l’intelligence artificielle s’apprêtent à nous imposer une vision particulière du monde, de façon non démocratique, par le paramétrage de leurs algorithmes.


Le débat sur l’intelligence artificielle vient de franchir un cap symbolique. Le 23 février 2026, Le Parisien publiait une tribune intitulée « Les acteurs se mobilisent face à l’IA » : quatre mille actrices, acteurs et cinéastes français y alertent l’opinion et les pouvoirs publics sur les dérives possibles de cette technologie, qui menace de « piller leur image ou leur voix[1] ». Derrière cette mobilisation inédite, une inquiétude concrète : la possibilité de reproduire numériquement un visage, de cloner une voix, d’exploiter une présence sans le consentement réel de la personne concernée.

De la défense corporatiste à la question civilisationnelle

Le comédien Lucien Jean-Baptiste y résume l’ambivalence du moment : « Cette technologie est formidable, mais ses conséquences peuvent être graves ». Tout est dit. L’IA impressionne par ses capacités : générer des textes, synthétiser des images, recréer des timbres vocaux, assister les scénaristes, optimiser les productions. Mais elle touche désormais à ce que nous avons de plus personnel : notre singularité.

La pétition des artistes ne relève pas seulement d’une défense corporatiste. Elle pose une question de civilisation. Que devient l’identité humaine lorsque l’image et la voix peuvent être copiées, recombinées, exploitées à l’infini ? Si l’on peut faire parler un acteur sans qu’il parle, le faire jouer sans qu’il joue, que reste-t-il de l’incarnation ?

Cette actualité culturelle éclaire un phénomène plus large. Car la révolution de l’IA ne se limite pas aux studios de cinéma. Elle pénètre les foyers, les écoles, les entreprises. Les chatbots conversationnels se sont imposés en quelques mois comme des auxiliaires ordinaires : aide aux devoirs, rédaction de courriels, conseils pratiques, soutien psychologique élémentaire. Certains adolescents dialoguent quotidiennement avec ces interfaces, parfois plus longuement qu’avec leurs propres parents.

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La tentation est compréhensible. La machine est disponible, patiente, polie. Elle ne juge pas, ne se fatigue pas, ne s’agace pas. Elle reformule, rassure, valide. Elle donne l’illusion d’une écoute parfaite. Mais cette perfection même constitue peut-être le problème.

La relation humaine suppose l’altérité. Elle implique la résistance de l’autre, son regard, sa liberté. Dans la famille, l’éducation passe par la frustration, l’autorité, la transmission d’une expérience. Les parents ne sont pas des assistants personnalisés chargés de satisfaire des requêtes. Ils incarnent une continuité, une mémoire, une hiérarchie structurante.

Or l’IA conversationnelle propose une relation horizontale et sans aspérité. Chaque question reçoit une réponse immédiate, calibrée pour éviter le conflit. L’utilisateur est placé au centre, ses attentes sont anticipées, ses convictions rarement bousculées. À force d’interagir avec des systèmes programmés pour maximiser la satisfaction, ne risquons-nous pas de perdre l’habitude du désaccord fécond ?

IA, fais-moi l’amour

Dans le couple aussi, les lignes bougent. Des applications proposent des compagnons virtuels capables de simuler l’attachement et l’empathie. L’idée peut sembler marginale. Elle révèle pourtant une évolution profonde : si l’on peut configurer un partenaire idéal, toujours disponible et parfaitement ajusté à nos attentes, que devient l’effort patient de construire une relation réelle, faite de compromis et d’imperfections ?

À cette transformation des liens s’ajoute une dimension politique. Les systèmes d’intelligence artificielle sont conçus et encadrés par de grandes entreprises technologiques évoluant dans des milieux sociologiques et idéologiques relativement homogènes. Les filtres intégrés aux modèles visent officiellement à prévenir les contenus haineux ou discriminatoires — objectif légitime. Mais ils dessinent aussi un cadre normatif.

De nombreux utilisateurs ont constaté que certaines questions relatives à la famille, à la filiation, à l’identité sexuelle ou à la bioéthique recevaient des réponses fortement orientées, quand elles n’étaient pas écartées. Sous couvert de neutralité technique, une vision particulière du monde peut ainsi s’imposer. Non par le débat démocratique, mais par le paramétrage d’algorithmes.

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Le phénomène est d’autant plus puissant qu’il est invisible. Des millions de personnes consultent désormais des intelligences artificielles pour comprendre l’actualité, interpréter des enjeux sociaux, répondre à des interrogations intimes. La réponse fournie porte l’autorité d’une machine réputée objective. Peu d’utilisateurs s’interrogent sur les choix culturels, éthiques ou politiques intégrés en amont.

Dans ce contexte, la famille se trouve fragilisée. Les parents sont déjà concurrencés par l’école, les réseaux sociaux, les médias. Ils le sont désormais par des systèmes capables de produire des réponses structurées, argumentées, présentées avec assurance. La transmission intergénérationnelle risque d’être court-circuitée par une pédagogie algorithmique permanente.

L’autre grand remplacement

Il ne s’agit pas de condamner en bloc la technologie. L’IA peut améliorer des diagnostics médicaux, optimiser des transports, soulager des tâches répétitives. Elle peut être un outil au service du bien commun. Mais un outil n’est jamais neutre : il transforme les pratiques et, à terme, les mentalités.

Le risque majeur est celui d’une dépossession silencieuse. Dépossession de l’image et de la voix, comme le redoutent les artistes. Dépossession de la parole, lorsque nous déléguons nos écrits. Dépossession du jugement, lorsque nous nous en remettons à des recommandations automatisées. Dépossession, enfin, du lien, lorsque la relation incarnée cède la place à l’interaction optimisée.

L’âme humaine se forge dans la confrontation au réel, dans la lenteur, dans l’apprentissage de la limite. Une société qui privilégie systématiquement l’efficacité, la fluidité et la personnalisation risque d’éroder ces dimensions essentielles. La mobilisation des artistes n’est peut-être qu’un début. Elle exprime une inquiétude diffuse : celle d’une humanité progressivement rendue interchangeable, quantifiable, reproductible. L’intelligence artificielle peut servir l’homme. Mais si elle prétend se substituer à lui dans ce qu’il a de plus intime — aimer, éduquer, transmettre — alors la question n’est plus seulement technique. Elle devient anthropologique. Et c’est cette question-là que notre temps ne peut plus se permettre d’éluder trop longtemps.


[1] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/cinema/ce-pillage-en-regle-cest-insupportable-4-000-comediens-francais-alertent-sur-les-dangers-de-lia-22-02-2026-XBQXRXXESJBW3BUBHBRUF5FXQY.php

Do you speak blabla?

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La sportive canadienne Marie-Philip Poulin de retour à Montréal, après les JO d'Hiver en Italie, 24 février 2026 © Christopher Katsarov/AP/SIPA

Après la défaite du Canada contre les États-Unis en finale du hockey féminin aux Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, un incident est survenu lors du point de presse de la capitaine Marie-Philip Poulin. La scène a indigné de nombreux défenseurs de la langue française…


On se souvient du « What would Jaurès do » ? de Martine Aubry. Et, en 2014, de la lettre de Pierre Moscovici, membre de la Commission européenne, envoyée à Michel Sapin, alors ministre des Affaires et Comptes publics, entièrement rédigée en anglais. Les JO viennent de s’achever à Milan. Une anecdote vaudra mieux ici que tout discours.

Marie-Philip Poulin, native de Beauceville, au Québec, vient de subir aux JO, la pire défaite, sans doute, de sa vie, à l’issue du match de la médaille d’or au hockey féminin. Nous sommes tous peinés pour elle. Un journaliste de La Presse, Guillaume Lefrançois, s’approche d’elle, dans le corridor dédié aux rencontres avec les candidats, appelé « zone mixte » et, pensant que la question, posée dans sa langue natale, réconforterait le cœur de la joueuse, s’adresse à elle en français. Et de s’entendre répondre : « Sorry, just in English or Italian ! » Sidération, à l’entour, des journalistes québécois. Comme si, personne, au CIO, n’avait réalisé que le français existait au Canada ! Et le journaliste qui rapporte la scène de poser, lui, une question, dans le français impeccable de nos terroirs, d’ici et d’ailleurs, du genre : « Is it plus difficile too see la pression when bla bla bla... ? » Dernières informations prises, il y avait bien un interprète français sur place, ce serait la joueuse qui aurait refusé de répondre en français, et se serait ensuite excusée.

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Ainsi va le monde dans lequel nous vivons. Le président court la planète et les salons du monde entier s’exprimant en anglais. La France et la francophonie ? Tout doit disparaître ! D’ailleurs, on est en bonne voie ! Work in progress ! Pour simple rappel : le français est la langue officielle des J.O. depuis 1896. Depuis 1972, la langue anglaise l’est aussi. Mais, précise le Comité international olympique, « quand les règles sont différentes en anglais et en français, c’est la version française qui prime. » C’est pourquoi, on s’en souvient, avec émotion, plaisir, satisfaction, tout, dans les JO de 2024 qui firent se pâmer la terre entière, à Paris et ailleurs, tout était rédigé en anglais. Je veux dire, bien sûr : « dans la langue de Shakespeare. »

Je ne rappelle pas ce qu’est l’AFRAV et les noms de toutes les associations et de tous ceux qui se battent, corps et âme, pour le français et la francophonie. Hélas, en France, ce n’est guère le cas partout ni de tous : institutions et personnalités médiatiques. Pas un de nos politiques, par exemple, qui prenne, à bras le corps, le problème que pose actuellement, concrètement, à tous les niveaux de la vie, notre langue, dans un pays en voie de balkanisation,préférant passer de plateau en plateau télé en resservant les mêmes plats du jour que leur file le voisin. Grands mots, grandes promesses et bla, bla, bla. A quand une émission de grande écoute télévisuelle consacrée, en toute connaissance de cause, à notre langue française et à la francophonie comme problème politique fondamentalpuisque « Tout, en France, est politique » ? Il y a d’autres chats à fouetter, dira-t-on ? Mais notre langue en est un, de chat ! Et quel chat ! L’unité de notre pays, ses lois, ses mœurs, la religion, la littérature, la pensée, l’école, tout dépend de notre langue française ! L’école, surtout ! Et la francophonie ! La langue française cède la place au globish. Le seul homme politique à ne pas s’y tromper est Jean-Luc Mélenchon qui, prédisant la fin du français, désire rebaptiser la langue française qui s’est répandue « à la faveur du colonialisme » en « langue créole ». Il ne lâchera pas, lui, le bout de gras.

La guerre au français

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