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Debray-Tesson: un duo?

Dans Le Grimpeur et le Grognard (Gallimard, 2026), Régis Debray et Sylvain Tesson dévoilent leur correspondance. Sans se poser en modèles, ni adopter un ton moralisateur, ce qui nous change de bien d’autres intellectuels.


Quel dommage que, dans Le Figaro Magazine, on ne laisse pas dialoguer Régis Debray et Sylvain Tesson sans intermédiaire ! Seuls des extraits de leurs propos nous sont rapportés, assortis d’une analyse dont on se passerait. Malgré cette réserve, c’est tout de même un infini bonheur de l’intelligence et du langage que cette confrontation, fût-elle seulement apparente, entre deux esprits. Elle est pleinement justifiée et nous change de cette habitude déplorable de certains médias qui, pour remplir leurs pages, organisent des rencontres, contre tout bon sens, entre des personnalités qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qui, surtout, n’apportent rigoureusement rien aux lecteurs, ni séparément ni ensemble.

Tout le contraire de Régis Debray et de Sylvain Tesson ! Si je demeure un peu sur ma faim à cause de la méthode utilisée, cela tient à la logique et aux contrastes, confortables et faciles, qu’elle permet.

En effet, comme il est aisé d’opposer la passion de l’Histoire chez Régis Debray à celle de la géographie chez Sylvain Teson ; le culte d’une révolution internationale, jadis, chez l’un, et, chez l’autre, l’attirance pour les seules révolutions intimes ; l’exigence de solidarité chère à la gauche et le goût de la solitude, qui n’est pas étranger à une certaine droite dans laquelle je serais fier de me tenir si Tesson s’y trouve aussi !

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Mais ces oppositions, pour n’être pas sans intérêt, ne disent pourtant pas grand-chose de ces deux êtres. Il semble, d’ailleurs, que ce qu’ils combattent ensemble soit bien plus signifiant et instructif que ce qui paraît encore les diviser aujourd’hui.

Qui pourrait péremptoirement aborder ce terrain alors que, si le passé de l’un n’a pas eu le même humus que celui de l’autre, les réalités du présent et leur lucidité à ce sujet les ont accordés ?

Derrière leur dialogue malheureusement éclaté, que de connivence, que de complicités, que d’hostilités claires et profondes à l’égard de ce qui ruine notre société et dégrade notre civilisation ! Ce n’est pas mythifier ces belles intelligences que de les sentir communes dans des détestations qui sont les nôtres, ou pourraient l’être, si nous avions autant d’aura et de courage qu’eux pour les exprimer…

Comment ne pas percevoir, chez ces deux esprits d’élite, de superbes similitudes : l’aptitude à l’écoute, la capacité de se combattre soi-même, le refus de tout dogmatisme, l’art du verbe, mais aussi une forme de tolérance qui les conduit à ne jamais considérer l’infinie diversité du vivant comme un adversaire, mais à combattre les idées et les principes qu’ils récusent.

S’y ajoutent la grâce d’une modestie vraie, d’autant plus impressionnante que, du haut de leurs destins séparés par le temps, ils auraient pu être tentés de l’oublier ; et aussi ce désir éperdu de sortir de soi, de résister à la tentation du narcissisme, pour devenir des aventuriers en tous les sens du terme, mais à portée universelle.

Ce contre quoi ils luttent et se dressent – avec une lassitude résignée chez Régis Debray, une ironie presque affectueuse chez Sylvain Tesson – compose un puissant réquisitoire contre les dérives de notre époque. Ils forment plus qu’un duo : une voie à suivre.

96 pages

Le grimpeur et le grognard: Une correspondance

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La défense française en quête d’agilité

Alors que vient d’être annoncée la construction d’un futur porte-avions, une question se pose : le modèle des grands programmes militaires est-il encore adapté à une guerre moderne et souvent  asymétrique ?  En acceptant récemment de produire pour le compte de l’État des drones peu chers et rapidement déployables, Renault ajoute une flexibilité industrielle à l’offre d’armement tricolore.


Ce sera donc le France Libre. Quelques jours après l’annonce de la mise en chantier du futur porte-avions français, Emmanuel Macron a choisi d’inscrire le nom du PANG (porte-avions de nouvelle génération) dans la lignée de son prédécesseur, l’illustre Charles de Gaulle. D’un coût prévisionnel d’au moins 10 milliards d’euros, le navire de 310 mètres de long et de 80 000 tonnes devrait, selon le chef de l’État, permettre à la France de conserver « une autonomie d’action totale et sans contrainte ». Projetant par la même occasion, sur les océans du monde entier, ses dizaines de milliers de « tonnes de diplomatie », comme aiment à le dire entre eux les marins – autrement dit, l’affirmation de la souveraineté française.

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Immanquables en raison de leur taille, de leur coût et de l’attention médiatique qu’ils génèrent, les porte-avions ne sont pas les seules vitrines de la base industrielle et technologique de défense (BITD) tricolore.  Alors que la France a conforté en 2025 sa deuxième place dans le palmarès des exportateurs d’armements, derrière les Etats-Unis, plusieurs systèmes militaires français contribuent à dynamiser ces ventes à l’international. Il y a le Rafale, bien sûr, dont Dassault Aviation est d’ores et déjà parvenu à écouler 323 exemplaires, mais aussi le canon Caesar, vendu à 800 exemplaires par KNDS France, les radars et capteurs de Thales, les missiles de MBDA et autres bombes de Safran, qui incarnent sur le marché de l’armement l’excellence française.

De grands programmes insuffisants face au défi des conflits modernes ?

Aussi majestueux qu’intimidant, un porte-avions a cependant les défauts de ses qualités : cher et complexe à entretenir, un tel bâtiment est surtout long, très long, à sortir des chantiers navals. Entre la conception du bâtiment et sa mise en service, prévue au mieux pour 2038, le champ de bataille aura, selon toute probabilité, profondément évolué. D’une durée de 20 à 30 ans, les cycles de grandes plateformes ne sont pas ceux de l’innovation civile et numérique, qui tournent quant à eux autour de deux ou trois ans. Et la guerre en Ukraine, ou encore le récent conflit en Iran, l’ont bien montré : ce n’est pas nécessairement la puissance qui dispose des armements les plus sophistiqués qui a, sur le terrain, l’avantage.

C’est bien celle qui saura faire preuve d’agilité, opérationnelle comme économique,  deux qualités qui ne sont pas les premières associées à un porte-avions, au contraire de ces milliers de drones qui ont envahi les théâtres de guerre modernes. A l’image du redouté drone Shahed, un appareil de fabrication iranienne qui continue de faire, quotidiennement, des dégâts matériels et humains en Ukraine comme au Moyen-Orient.

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D’un coût de fabrication de moins de 30 000 dollars, ces drones posent une équation économique proche de l’absurde car, pour les contrer, les armées occidentales s’appuient sur des missiles américains Patriot ou français Aster 30, dont le coût unitaire atteint, lui, plusieurs millions d’euros, même si des moyens moins chers comme l’hélicoptère de combat, commencent à faire leur apparition. Ainsi que l’explique Iain Boyd, directeur du Center for National Security Initiatives, « comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d’euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes (ou des drones) constitue une équation perdante ». « Un tel conflit asymétrique », poursuit l’expert, « est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs ».

Bien sûr des solutions transitoires ont été trouvées. Tel que le couplage sur les FREMM françaises déployées en mer Rouge dans le cadre de l’opération ASPIDES en 2024 des viseurs optroniques PASEO XLR avec le canon de 76mm. Malgré une efficacité éprouvée, il n’en demeure pas moins que les impératifs liés à la frappe de précision dans la profondeur (FPP) et des moyens de s’en prémunir nécessitent des approches, et des changements, plus systémiques. Et, d’une certaine manière, l’efficacité opérationnelle semble, sur certains théâtres de guerre modernes, inversement proportionnelle au coût unitaire ; une évolution que commencent à intégrer plusieurs armées, comme celle de l’Arabie saoudite, qui vient de signer un « accord important » avec… l’Ukraine pour bénéficier de l’expertise de ses opérateurs dans la lutte contre les attaques de drones iraniens. De facto, le futur de la lutte anti-drone (LAD) va passer… par la production massive de drones.

Drone Chorus : hybrider « le meilleur des deux mondes »

Or, toute à l’annonce de son futur PANG, la France n’en perd pas de vue l’évolutivité du combat moderne. Consciente que la technologie pure compte désormais moins que la capacité à produire en masse, les autorités militaires du pays cherchent en effet à hybrider la production tricolore d’armements. Raison pour laquelle la Direction générale de l’armement (DGA), qui dépend du ministère des Armées, a sollicité deux groupes privés pour produire des drones à bas coût : Renault et Turgis Gaillard. Si le second assurera la conception strictement « militaire » de l’appareil baptisé Chorus, le constructeur automobile sera, lui, chargé d’apporter son expertise de la grande série pour sortir jusqu’à 600 drones par mois de ses usines.

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En faisant appel à Renault, la DGA a en quelque sorte court-circuité les cycles lents de la BITD traditionnelle. Mais pas question, pour autant, que le constructeur intègre la BITD ; en acceptant de faire d’un drone militaire un simple objet manufacturé à bas coût, déployable en quelques mois seulement sur les théâtres d’opération, Renault s’impose plutôt comme un prestataire d’industrialisation. Non un nouvel acteur de l’industrie de défense française, mais un acteur qui allie, comme le relève l’expert en robotique militaire Thierry Berthier, « le meilleur des deux mondes » : agilité civile et industrielle d’un côté, efficacité opérationnelle de l’autre. Un acteur qui permet d’ajouter une stratégie de flux à la stratégie de prestige d’ores et déjà portée par les PANG et autres canon Caesar.

Game changer

C’est dans cette complémentarité et cette flexibilité que réside tout l’intérêt stratégique du Chorus. Bien évidemment, les drones sortis des usines Renault ne feront pas les grands titres comme un porte-avions, et n’apparaitront peut-être pas dans le second épisode, s’il devait y en avoir un, de la vidéo « France is wild » postée par Emmanuel Macron en personne sur les réseaux sociaux ; là n’est pas la question : un drone n’est pas, et ne sera jamais, un Rafale. Mais il peut, s’il est produit en masse et à un coût raisonnable, s’imposer sur le long terme comme un game changer stratégique tout aussi décisif là où cela compte : sur le terrain.

La démocratie face à ses gardiens autoproclamés

Ces derniers temps, certaines figures ultra-progressistes comme Geoffroy de Lagasnerie ou des membres éminents du « cercle de la raison », à l’image de Christophe Barbier, semblent exprimer une inquiétude croissante à l’égard de la démocratie. Confrontées à un peuple qui se détourne de ses élites et de ses représentants actuels, elles paraissent tentées d’en restreindre l’exercice, voire de la placer sous une forme de tutelle. Tribune d’Aurélien Marq.


« La République est au-dessus de la démocratie. Si une élection menace la République, il faut se dresser contre elle. » Est-ce une citation d’un mollah iranien, défendant sa république islamique contre la volonté du peuple de s’en libérer ? Non, ces phrases sont de Christophe Barbier, digne représentant du « cercle de la raison » disant tout haut ce qu’une grande partie de la gauche et du centre pense tout bas. Rien de surprenant sur le fond : que la nomenklatura des « élites éclairées » soit hostile à la souveraineté du peuple n’a rien de nouveau. Mais que ce soit dit ainsi, ouvertement, sans complexe, est révélateur d’une évolution inquiétante.

Commençons par une évidence : la démocratie est imparfaite. Ainsi, elle n’est pas parvenue à empêcher la captation du pouvoir par le camp que défend Christophe Barbier, et on constate chaque jour les conséquences: tiers-mondisation, islamisation, prédation fiscale, désindustrialisation, surendettement du pays, effondrement du niveau scolaire, complaisance voire soumission à des intérêts étrangers (algériens et allemands, notamment), etc. Comme tous les autres systèmes politiques, la démocratie peut dégénérer et accoucher de monstres – mais ce n’est pas une République soucieuse de se concilier les faveurs de ceux qui voilent les fillettes qui nous protégera de quoi que ce soit, au contraire.

On peut aimer le modèle démocratique suisse, mais vouloir lui ajouter une dose d’aristocratie, au sens aristotélicien d’une authentique élite morale, comme le fut l’ordre des Compagnons de la Libération. On pourrait, faute de mieux, imposer à tout candidat à un mandat électif d’avoir montré sa loyauté à la patrie en acceptant de prendre des risques physiques pour elle et pour ses compatriotes, en ayant servi au moins comme réserviste au sein des forces armées ou des forces de sécurité intérieure (mesure, pour l’anecdote, inspirée de feu la République de Venise). Mais nous digressons. La démocratie, donc, « la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes les autres qui ont été essayées » selon Churchill, est imparfaite. D’ailleurs, l’espèce humaine étant elle-même imparfaite – capable de noblesse, de grandeur, de dignité, mais imparfaite – il y a fort à parier qu’il n’existe aucune manière infaillible de gouverner ladite espèce. En outre, la démocratie a aussi de nombreuses qualités, et il existe des moyens pour atténuer ses défauts : on ne saurait trop recommander deux ouvrages évidemment excellents de Jacqueline de Romilly, Problèmes de la démocratie grecque et L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne.

Surtout, la démocratie est aujourd’hui menacée par bien pire que ses propres défauts. Florilège.

La démocratie confisquée

Emmanuel Macron semble vouloir verrouiller les institutions en y nommant des personnalités qui sauront « résister » en cas de victoire de la droite. Banque de France, Cour des comptes, Conseil constitutionnel… D’après un reportage de Marianne, des proches du président confient en « off » : « C’est nécessaire, face au risque que le RN gouverne le pays, d’être en capacité de résister de l’intérieur au recul de l’État de droit et de la démocratie. Ce n’est pas antidémocratique, au contraire, c’est une manière de cranter la démocratie et d’empêcher des reculs. » On pense évidemment à l’analyse de Chantal Delsol : « La démocratie a cessé d’être la souveraineté du peuple pour se définir plutôt comme un idéal moral et social conceptualisé par des élites, et qu’il faudrait imposer au peuple quelles que soient ses opinions. » Précisons donc que la démocratie que pour ma part je défends, et dont je dénonce ici ceux qui voudraient l’abolir, est la démocratie « à l’ancienne » (pour ne pas dire à l’Antique), c’est-à-dire littéralement « la souveraineté du demos. »

Pendant ce temps, le très macroniste ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, n’hésite pas à qualifier d’« ennemis de la république » environ deux tiers des Français (du moins si l’on en croit un récent sondage). Plus à gauche (ou faudrait-il dire : plus ouvertement à gauche ?) Geoffroy de Lagasnerie publie L’âme noire de la démocratieune attaque en règle contre la souveraineté populaire. Pour lui, « les aspirations du peuple sont plutôt conservatrices, voire franchement réactionnaires » et cela justifierait que même minoritaires ceux qui respectent des « conditions essentielles » (évidemment de gauche) imposent leur volonté à la majorité. Et on n’oublie pas Mathilde Panot, déclarant : « Nous n’accepterons jamais que le fascisme prenne le pouvoir légalement par les urnes, ce que veut faire Marine Le Pen. » Détermination à tout faire pour empêcher démocratiquement, par le débat, en convainquant les électeurs, une victoire du RN? Ou menace de sédition? Chacun interprétera à sa manière ces propos, venant d’une représentante d’un parti qui continue à défendre la milice de la Jeune Garde malgré l’assassinat de Quentin Deranque.

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Poursuivons en rappelant d’autres propos, ceux de Jean-Claude Juncker, alors président de la commission européenne, en 2015 : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

On en arrive à la volonté explicite de museler le débat démocratique au détriment de la liberté d’expression – ce qui est autre une manière de s’opposer à la démocratie. Digital Service Act, obsession pour la « vérification de l’âge » en ligne, c’est-à-dire pour la vérification de l’identité et donc une mise en danger permanente des lanceurs d’alerte, double standard systématique visant à dénoncer les « fake-news » et la « désinformation »…. tout en défendant un « arc républicain » notamment incarné par Gérald Darmanin, dont les propos sur les « supporters anglais » et « Kévin et Mathéo » étaient pourtant des exemples flagrants de désinformation visant à fausser le débat public. Double standard également sur les « ingérences étrangères », quand on accepte sans problème que Barack Obama appelle à voter Emmanuel Macron, ou que la Grande Mosquée de Paris (qu’on sait très liée à l’Algérie) organise pour le soutenir un « iftar républicain » en pleine campagne électorale.

Et que dire de ce que l’on observe autour de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, dont l’excellent Charles Alloncle est rapporteur ? Il y a ce que l’on savait déjà : un service public a été totalement détourné de sa mission pour être mis au service d’un militantisme éhonté et d’intérêts bassement pécuniers. Et il y a l’opposition de certains à ce que le rapport de cette commission d’enquête soit rendu public. Double atteinte à la démocratie : d’abord en faussant délibérément le débat d’idées, ensuite en refusant de rendre compte au peuple français, seul souverain légitime, de ce qui est fait en son nom et avec son argent.

On pourrait aussi parler du référendum de 2005 sur la constitution européenne, allègrement piétiné par nos gouvernants ; de la folie des normes technocratiques qui nous étouffent, comme si toute liberté n’était qu’une tolérance accordée par l’Etat ; des impôts démesurés, comme si le régime était propriétaire de toute chose et ne nous faisait que l’aumône d’un peu d’argent de poche ; des transferts de souveraineté à des instances supra-nationales ; des difficultés bancaires de plus en plus d’opposants politiques ;  du « gouvernement des juges », ou de la manière dont une instance comme le Conseil constitutionnel se permet de s’opposer à la volonté générale. « En France, la meilleure cour suprême, c’est le peuple » disait pourtant le Général De Gaulle. On en est, décidément, très loin, et le fondateur de la Cinquième République ne se reconnaîtrait assurément pas dans cette République que Christophe Barbier prétend « au-dessus de la démocratie », lui qui disait aussi: « Les régimes, nous savons ce que c’est : des choses qui passent. Mais les peuples ne passent pas. »

Citoyens, vous êtes dissous

Voilà qui nous amène à ce qui est peut-être, aujourd’hui, la pire atteinte contre la démocratie. Vouloir que le peuple passe. La démocratie, redisons-le, est la souveraineté du demos. Ce n’est pas un simple processus électoral, ce n’est pas le suffrage d’une assemblée de colocataires. C’est l’application la plus stricte d’un principe fondamental, celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Or, le demos qui constitue la démocratie ne se réduit pas à « l’ensemble des personnes vivant sur un territoire », tout comme la notion de « peuple » lorsqu’on parle du droit à l’autodétermination des peuples (point souvent rappelé par la gauche elle-même, mais au sujet des référendums organisés Outre-Mer). Isocrate d’Athènes écrivait jadis : « notre cité a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture. » Distribuer la citoyenneté et le droit de vote à des personnes qui refusent de s’assimiler au demos, qui refusent d’adopter sa culture, ses mœurs, sa décence commune, c’est donc attenter à la démocratie.

Et c’est délibéré. En Espagne, la députée européenne Irene Montero, de Podemos, a ainsi déclaré : « Bien sûr que nous voulons qu’ils votent. » (….) « J’espère que nous pourrons balayer ce pays de fascistes et de racistes grâce aux migrants. » Il y a quelques jours, le 9 avril, Jean-Luc Mélenchon à l’Institut La Boétie : « Si vous comptez sur les ouvriers blancs catholiques pour faire le socialisme en France, ça n’aura pas lieu. » Dans le JDD, Philippe de Villiers parle de « substitution de peuple », et Boualem Sansal fait ce diagnostic : « La France, une et indivisible, s’est divisée en deux peuples et voit chaque jour le peuple natif péricliter, acculé au silence, et le peuple importé s’affirmer comme le successeur naturel et seul avenir du pays. » 

De son côté, Pierre-Henri Tavoillot, sur France Inter, résume ainsi la stratégie de la « nouvelle France » : « Le grand remplacement (….) cette thèse complotiste d’extrême-droite devient aujourd’hui une thèse politique d’extrême gauche. Pour le dire très très vite, le prolétariat français n’est plus à la hauteur, il est soit conservateur soit réactionnaire. Avec ce prolétariat on ne peut pas prendre le pouvoir, on ne peut même pas faire la révolution. Donc il faut impérativement importer du prolétariat et le séduire. » Difficile de nier que la politique migratoire conduite depuis un demi-siècle ressemble tragiquement à une mise en pratique du poème de Bertolt Brecht, La solution, qui dénonçait en 1953 la situation en RDA : « Le peuple a, par sa faute, perdu la confiance du gouvernement, et ce n’est qu’en redoublant d’efforts qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

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Geoffroy de Lagasnerie, reconnaissons-le, n’a pas complètement tort lorsqu’il écrit : « jamais je ne pourrais accepter que ces autres avec qui je cohabite malgré moi par hasard sur ce territoire disposent de pouvoir sur moi » (j’ai moi-même du mal à me résigner à ce que Geoffroy de Lagasnerie ait le droit de vote…). Cette critique doit être entendue : la démocratie suppose en effet que j’accepte que les autres « avec qui je cohabite malgré moi par hasard sur ce territoire » disposent d’une parcelle de souveraineté, à égalité avec moi. C’est une prise de risque, normalement rendue possible par notre appartenance à un même demos, ce qui signifie notre adhésion partagée à une culture, donc à une certaine décence commune. Redisons-le encore, la démocratie est imparfaite, comme tout système politique. Mais son garde-fou n’est pas un régime, ni des « valeurs » imposées par le haut – n’en déplaise à Christophe Barbier. C’est au contraire la décence commune, sédimentation séculaire du bon sens des braves gens, sagesse des nations, l’idée que l’on se doit de faire certaines choses, et qu’il y a des choses qui ne se font pas (contrairement à ce qu’affirmait le « projet » de mai 68 avide de « jouir sans entrave », que revendique LFI et qui constitue une négation radicale de l’idée même de civilisation). La décence commune n’est pas seulement entre les mains des gens ordinaires, elle est aussi inspirée par les véritables et indispensables élites qui sont ceux que Robert Redeker appelle les « sentinelles d’humanité », elle est nourrie par l’exemple des héros et les enseignements des sages, mais elle n’est pas artificiellement contrainte ou manipulée par la propagande et l’ingénierie sociale, et elle s’oppose par nature aux fantasmes démiurgiques des demi-habiles qui se prétendent « avant-gardes guidant les masses ».

Cette décence commune est d’ailleurs le ciment de toute société digne de ce nom, et le garde-fou de n’importe quel régime politique – qu’il soit démocratique, aristocratique ou monarchique – et plus largement de n’importe quelle forme d’autorité : j’accepte qu’autrui ait une forme de pouvoir sur moi, sur ma famille, sur mes amis, parce que je pars du principe qu’il n’en abusera pas, c’est-à-dire que je pars du principe qu’il respectera la décence commune. Dans le cas contraire, c’est un tyran, et si j’accepte son autorité c’est parce que je suis son complice, parce qu’il m’a acheté, ou par peur (il serait hélas trop long de résumer ici le livre V de La Politique d’Aristote).

La démocratie est sœur de la tradition

Qu’en est-il alors, lorsqu’on fait cohabiter sur un même territoire des cultures dont les décences communes sont non seulement différentes, mais incompatibles (si tant est que toutes les cultures disposent de quelque chose qui mérite d’être appelé décence commune – la post-modernité qui ronge l’Occident, par exemple, en est à mon avis totalement dépourvue) ? Dans un tel cas, une « société de la confiance » n’est plus envisageable. Seule la force permet de maintenir l’ordre, et la démocratie devient impossible. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est pas pour gérer le moins mal possible cette cohabitation que certains abolissent la démocratie, c’est pour pouvoir abolir la démocratie qu’ils imposent cette cohabitation. De même que ce n’est pas pour protéger les minorités qu’ils luttent contre le risque d’une dictature de la majorité, c’est à l’inverse pour faire courber l’échine à la majorité (et mieux la soumettre à l’ingénierie sociale et à l’impôt) qu’ils prétendent se soucier des « minorités » (seules les minorités auxquelles eux-mêmes appartiennent les intéressent vraiment, et encore).

Il n’est pas étonnant que les progressistes comme Lagasnerie ou le « cercle de la raison » haïssent la démocratie, qui heurte leur arrogance de soi-disant élites soi-disant éclairées. La démocratie est sœur de la tradition, ce que disait finement GK Chesterton : « Democracy tells us not to neglect a good man’s opinion, even if he is our groom ; tradition asks us not to neglect a good man’s opinion, even if he is our father. » « La démocratie nous impose de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre père. »

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La démocratie a au moins trois grandes vertus. D’abord, contrairement aux « élites » qui ont souvent les moyens financiers et relationnels d’échapper aux conséquences concrètes des politiques qu’elles prônent (voter pour l’immigration massive mais habiter et scolariser ses enfants loin de la « diversité », par exemple) « Monsieur Tout-le-Monde » joue « skin in the game », ce qui est un très puissant facteur de lucidité. « Incentives determine outcomes », comme disent encore les anglo-saxons. Ensuite, la démocratie permet le « dégagisme », et contrairement à ce que prétend le « cercle de la raison » qui pourfend le « populisme », c’est une immense qualité puisqu’ainsi les dirigeants peuvent être démis s’ils heurtent par trop la décence commune. Enfin, le mécontentement chronique des électeurs assure une saine alternance grâce à laquelle tout détenteur du pouvoir sait que celui qui lui succédera aura tout intérêt à dénoncer ses éventuelles malversations, ce qui est de nature à le freiner face à la tentation d’abuser des opportunités de sa fonction… du moins en théorie.

Car on voit aujourd’hui les limites de ces vertus, lorsqu’une nomenklatura organise, derrière un pluralisme factice, une alliance entre toutes ses composantes pour que rien ne change, afin de conserver avantages et prébendes – c’est le « barrage républicain », en clair la perpétuation ad nauseam des réseaux du PS des années 70-80. Pour autant, la solution n’est pas de se détourner de la démocratie, mais au contraire de la renforcer et de la restaurer en réaffirmant la primauté du demos et de la décence commune. Il faut, en somme, faire exactement le contraire de ce que veut Christophe Barbier, et rappeler au régime qu’il est au service de la nation, et non l’inverse. Ou pour le dire plus simplement: il faut remettre la République au service de la France et des Français.

La possibilité de Dieu

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Problèmes de la démocratie grecque

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L'élan démocratique dans l'Athènes ancienne

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Un gala pour la République

Pour la gauche, depuis qu’il est en couple avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, le populiste Jordan Bardella serait illégitime pour critiquer la « caste » des élites qu’il aurait désormais lui-même intégrée. En revanche, cette histoire d’amour pourrait plaire aux électeurs soucieux de continuité historique française. Analyse.


Il est des faits qui, sous leur apparente légèreté, engagent en réalité des couches profondes de l’imaginaire collectif. Encore faut-il accepter de suspendre le réflexe de dérision qui caractérise notre époque pour en saisir la portée. Car enfin, que voyons-nous ici, sinon une scène que nous nous empressons de reléguer au rang de la chronique mondaine : l’union possible entre un jeune homme issu des périphéries sociales de la République, déjà porté par les sondages vers les plus hautes fonctions, et une héritière d’une des plus anciennes lignées de l’histoire française, descendante directe de Louis XIV, inscrite dans les circuits contemporains de la richesse et de la visibilité mondaine ?

Tout semble inviter à la désinvolture. Et pourtant, tout commande au contraire l’attention.

La France est travaillée par son passé monarchique

Nous sommes en présence d’un événement symbolique dont la signification excède de très loin les individus concernés. Car ce qui se joue ici, à travers cette rencontre improbable, c’est la mise en tension de deux récits que la modernité française s’était efforcée de tenir séparés : celui de la souveraineté démocratique issue de la Révolution, et celui de la continuité historique incarnée par la monarchie.

La République s’est construite contre l’hérédité. Elle a fondé sa légitimité sur la rupture, sur l’idée que le pouvoir ne procède plus d’une transmission dynastique mais de la volonté des citoyens. Mais cette rupture n’a jamais totalement effacé ce qui la précédait. Elle l’a refoulé, transformé, parfois même recyclé sous des formes inavouées. La France n’a jamais cessé d’être travaillée par la mémoire de son passé monarchique, non comme un programme politique, mais comme une structure de sens, une manière d’habiter le temps long.

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Or voici que ces deux logiques, que l’on croyait inconciliables, se trouvent soudain réunies dans une figure singulière. D’un côté, l’ascension méritocratique, presque paradigmatique, d’un « enfant de la République », issu d’un territoire devenu le symbole des fractures sociales contemporaines. De l’autre, la persistance d’une noblesse qui, dépouillée de ses prérogatives politiques, continue néanmoins de porter une forme de distinction, une inscription dans l’histoire, une mémoire incarnée.

Il serait trop simple de voir dans cette union la manifestation ultime de la « pipolisation » de la vie publique, c’est-à-dire sa réduction au spectacle et à l’émotion. Cette dimension existe, bien sûr. Elle est consubstantielle à nos sociétés médiatiques, où toute réalité tend à se transformer en récit consommable. Mais s’en tenir à cette lecture, c’est manquer l’essentiel.

Car ce qui affleure ici, c’est peut-être une tentative, encore informe, encore ambiguë, de réarticuler des éléments que la modernité avait disjoints. Une manière de réintroduire de la continuité là où la politique contemporaine ne cesse de produire de la discontinuité. Une façon, aussi, de donner une épaisseur symbolique à des figures politiques souvent perçues comme interchangeables, désincarnées, privées de profondeur historique.

La question est alors de savoir ce que signifie ce rapprochement.

Réenchantement ou simulacre ?

S’agit-il d’un simple effet de surface, d’une hybridation sans lendemain entre la logique médiatique et les vestiges de l’ancienne France ? Ou bien faut-il y voir le signe d’un déplacement plus profond, d’une transformation de notre rapport à la représentation politique ?

Car enfin, la crise de la démocratie contemporaine tient pour une large part à l’effacement de ses médiations symboliques. Le pouvoir apparaît à la fois trop proche et trop lointain : trop proche parce qu’il est constamment exposé, commenté, banalisé ; trop lointain parce qu’il ne parvient plus à incarner une continuité, une direction, une forme de destin collectif.

Dans ce contexte, toute figure susceptible de réintroduire de la distance, de la verticalité, de la mémoire, acquiert une signification particulière. Non pas parce qu’elle offrirait une solution, mais parce qu’elle vient combler un manque.

L’union évoquée ici pourrait alors être lue comme une tentative paradoxale de « réenchantement » de la vie publique. Non pas un retour à la monarchie, bien entendu, mais la réintroduction, au sein même de la démocratie, d’éléments qui en avaient été exclus : la filiation, la durée, la représentation incarnée.

Reste à savoir si cette tentative est viable.

Car le risque est grand que cette hybridation ne produise qu’un simulacre : une mise en scène de la profondeur historique sans véritable contenu, une esthétisation du politique qui ne ferait que renforcer le sentiment de vacuité. La rencontre entre le « gamin du 93 » et la « princesse des Bourbons » peut tout aussi bien apparaître comme la synthèse des illusions contemporaines : celle d’une méritocratie devenue mythologique, et celle d’une aristocratie réduite à une marque symbolique.

Mais il serait imprudent de trancher trop vite.

Car les sociétés ne se comprennent pas seulement à partir de leurs institutions, mais aussi à travers les figures qu’elles produisent et les récits qu’elles se donnent. Et il arrive que ces figures, même ambiguës, même fragiles, révèlent des aspirations profondes, des tensions non résolues, des besoins inavoués.

A lire aussi: Bardella: la politique a aussi ses bluettes

Peut-être assistons-nous ici, confusément, à la recherche d’un « rassemblement » au sens le plus littéral du terme : non pas la simple agrégation d’électeurs, mais la tentative de réunir ce que l’histoire a séparé. La République et la monarchie. Le mérite et l’héritage. Le présent et la longue durée.

Que cette tentative prenne la forme d’une union personnelle, presque romanesque, n’est pas en soi insignifiant. C’est même peut-être la seule manière dont notre époque, saturée de discours et appauvrie en symboles, est encore capable de donner à voir ce qu’elle cherche à penser.

Reste cette interrogation, décisive : s’agit-il d’un simple récit de plus, voué à se dissoudre dans le flux médiatique, ou bien du symptôme d’un déplacement plus profond de notre imaginaire politique ?

C’est à cette question, et à elle seule, que cet épisode apparemment anecdotique nous oblige.

La société malade

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« Comprendre le gauchisme », de Nicolas Le Bault: indispensable !

Notre chroniqueur ne nous avait pas habitués à tresser des couronnes à des auteurs surgis de nulle part. Eh bien, il va falloir nous y faire, il est en période enthousiaste. Un effet de la sénescence, sans doute. Pauvre vieux!


A quoi reconnaît-on un livre intelligent ? Pas à sa capacité à nous apprendre quelque chose, à distiller un savoir asséné d’en haut, mais à frotter cette intelligence contre la nôtre, pour en faire jaillir la lumière. Comme deux silex font du feu, comme Aladin tire le génie de la lampe.

Comprendre le gauchisme est de ces livres qui nous permettent de saisir tous les fils d’une réalité mouvante, dans une période historique où il n’y a plus ni droite ni gauche, mais une extrême-droite et une extrême-gauche — et même, paraît-il, un extrême-centre. Il y a inflation de superlatifs, surtout chez ceux qui n’ont jamais connu ni de vrai fascisme, ni de vraie terreur rouge.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Le socialisme se réduit à faire payer les riches»

Je me suis surpris maintes fois, en lisant ce livre épais et remarquablement informé, de penser : « Mais oui ! Mais c’est bien sûr ! » Non pas parce que Nicolas Le Bault me fait l’honneur de me citer, dans un chapitre consacré aux méfaits de l’Ecole et à son noyautage par le gauchisme le plus abscons, mais parce qu’il a réactivé en moi une vieille idée autour de laquelle je tournais depuis deux décennies : si Lénine disait en 1920 du gauchisme qu’il était une « maladie infantile du communisme », il apparaît, un siècle plus tard, qu’il est devenu la maladie infantile du capitalisme qui l’a engendré.

Eh oui, amis trotskystes, lambertistes et autres LFIstes, vous n’avez pas même une pensée ni une existence autonome : vous êtes les produits d’un système qui a orienté la gauche vers le libéralisme et le capitalisme financier, en lui laissant le champ libre sur les sujets « sociétaux » et l’infiltration des « communautés » installées sur le territoire par ce même capitalisme pour remplacer les prolos partis au RN. Comme dit Le Bault : « La désignation de l’ennemi principal dans une perspective gauchiste n’est pas la structure du capital, mais avant tout l’Etat-nation européen et l’homme blanc. »

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques: La menace fantôme

Il faut dire que les bobos des grandes villes, qui votent avec délectation pour l’extrême-gauche qui en théorie veut leur élimination, ont bien compris que ces mouvements gueulards ne menacent en rien leur mode de vie privilégié. Ni leurs manœuvres pour inscrire leurs enfants dans des écoles privées le plus souvent religieuses.

C’est que le capitalisme, comme dit Le Bault après Jean-Claude Michéa, est un « fait social total ». Il ne s’agit pas seulement d’organiser le gonflement du portefeuille, mais d’investir tous les champs de la société. Le wokisme et l’écologisme, mis à la disposition de nos aimables petits khonnards, sont deux sous-branches de cette activité de régie totale.

De quoi donner raison a posteriori à Georges Séguy, jadis leader de la CGT, qui voyait dans les gauchistes de Mai 68 des petits bourgeois brandissant des revendications libertaires à seule fin d’épargner le Grand Capital, comme on disait alors. Le communautarisme à tous crins, le féminisme outrancier, l’écologie punitive ou l’exigence idiote de parité (comme si le quantitatif résolvait en soi la question douloureuse du qualitatif) sont des hochets que les vrais détenteurs du pouvoir ont offert aux jeunes crétins qu’ils ont laissé former dans des écoles déstructurées par leurs soins, et confiées à des idéologues auxquels, de temps en temps, on fait l’offrande d’un poste.

A lire aussi, Frédéric Magellan: Quand l’Amérique éteint les Lumières

Je ne vais pas déflorer, ni même résumer un gros ouvrage bourré de réflexions percutantes et d’aperçus ingénieux. Comprendre le gauchisme permet de comprendre l’ensemble de la société libérale d’aujourd’hui, qui est fort aise de voir des blacks blocs se colleter avec de jeunes d’ultra-droite, sans s’en prendre, même en pensée, aux structures profondes qui nous ont poussés vers une Europe supra-nationale et un système économique où l’internationalisme réel est celui des investissements et de la marchandise.

Nicolas Le Bault, Comprendre le gauchisme, Editions de la Reine rouge, mars 2026, 538 pages

Comprendre le gauchisme

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Putain de loi!

Féminisme punitif, résultats décoratifs. La loi anti-prostitution qui criminalise les clients a 10 ans. Elisabeth Lévy est revenue sur cette loi liberticide dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.


La loi qui pénalise le recours à la prostitution a dix ans. Une des lois les plus stupides votées par le Parlement qui, dopé aux bons sentiments, a d’un même élan supprimé le délit de racolage — donc autorisé la prostitution, parce que les prostituées sont des victimes — et interdit de recourir à leurs services. Comme si les boulangers étaient autorisés à vendre du pain, mais qu’il était interdit de l’acheter.

Ses promoteurs se réjouissent : en dix ans, 11 000 malheureux ont été verbalisés, dont près de 60 % à Paris. 2 000 personnes ont bénéficié du parcours de sortie de la prostitution. Des résultats dérisoires par rapport à l’ampleur du phénomène — 30 000 à 40 000 prostituées qui, grâce à Internet, échappent à la police et se retrouvent souvent plus isolées et vulnérables. De toute façon, cette loi n’était en réalité pas faite pour améliorer le sort des prostituées, mais pour passer à la télé avec son grand cœur et son féminisme punitif en bandoulière.

Certes, mais l’ambition abolitionniste de la France est légitime, non, me dit-on toujours ? NON. L’impératif, c’est de lutter contre le proxénétisme, la traite et les violences. Or l’exploitation, notamment celle des mineures, s’aggrave avec le phénomène des proxénètes des cités, souvent de petits dealers en quête de diversification et à peine plus âgés que leurs victimes.

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Pour les personnes (hommes ou femmes) qui se prostituent librement, parce qu’elles préfèrent faire ça plutôt que d’être caissière de supermarché ou instit, l’objectif de cette loi de 2016 est liberticide et paternaliste.

Si la prostitution a toujours existé, partout, c’est qu’elle répond à une demande sociale. Elle a sauvé le mariage bourgeois. Relisez Balzac !

Une prostituée ne vend pas son corps, comme on le dit tout le temps, mais un service. Cette condamnation cache un puritanisme de fer. Le corps (surtout celui de la femme) serait un temple qu’on ne doit pénétrer qu’avec crainte et amour. Pour certaines femmes, la sexualité n’est pas un sacrement, mais une pratique certes plus ou moins plaisante, qui n’a rien d’humiliant ni, d’ailleurs, d’engageant.

Selon les dames patronnesses (des deux sexes), on ne se prostitue jamais librement. Qui les autorise à juger de la liberté des autres ? Et toi, bécasse, quand tu es amoureuse à l’œil, es-tu libre ? Acheter, c’est imposer, dit la loi. Ah bon ? Ça sort d’où, cette ineptie ? Ces obsédés par la vertu des autres devraient lire les Mémoires de la prostituée suisse Grisélidis Réal, qui raconte que c’est elle qui dominait ses clients, pas l’inverse. Elles commencent ainsi : « Se prostituer est un acte révolutionnaire… »


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.

Fascisme démocratique et antifascisme totalitaire

S’ils saluent la déroute électorale « bienvenue » de l’illibéralisme, nos médias progressistes sont presque déçus de constater que le terrible Orban quitte le pouvoir à Budapest sans s’accrocher un peu plus…


On nous avait prévenu. De la Hongrie, Viktor Orban, allait faire, faisait, avait fait et s’apprêtait à faire encore pour longtemps un pays fasciste, la honte de l’Europe, un épouvantable remake de l’Italie mussolinienne. En pire, sans aucun doute.

Dimanche, les Hongrois ont voté. Ils l’ont fait comme on vote là où les règles et les formes démocratiques sont encore en vigueur, chez nous par exemple. Ils ont voté contre le Premier ministre sortant, prouvant à l’Europe entière, au monde entier qu’une bizarrerie aussi improbable que le serpent à plume, l’aigle à deux têtes ou la poule qui pond des œufs carrés pouvait exister, je veux parler ici de ce que nous a révélé être ce dimanche la belle République de Hongrie, la première nation au monde fonctionnant sous le régime – totalement inédit – du fascisme démocratique.

Les urnes ont parlé. La volonté de changement de gouvernance s’est exprimée. Clair et net, le changement.

Aussitôt, le dictateur plie ses gaules, range son calibre et ses rodomontades d’estrade, recrache le couteau qu’il avait entre les dents, oublie de faire donner ses sombres bataillons aux chemises probablement brunes, déclare prendre acte de son échec, non sans s’être donné la peine de féliciter son concurrent victorieux.

Après quinze années dix mois et seize jours d’un fascisme forcené, tel que le décrivaient chez nous les médias de référence et les politologues accrédités, on a de quoi être surpris. Pis que surpris.

Que voulez-vous ! Plus rien n’est comme avant. Tout se perd, ma bonne dame. Jadis, au temps du fascisme tel qu’en lui-même, celui du Duce à crâne d’œuf, le Benito de ses dames, le Mussolini d’obscure mémoire, les choses allaient tout autrement.

En 1929, en Italie, après seulement sept années de pouvoir – réellement fasciste en l’occurrence – eurent lieu également des élections législatives. Résultat accouché des urnes : quelque chose comme 98% ou 99% en faveur du parti fasciste et de son chef suprême. Ça, c’était cohérent. Ça c’était du fascisme de bonne facture, du vrai, coulé dans le bronze.

Quand on s’abstenait de ranger Orban et sa politique sous le label fasciste, on recourait au concept très distingué mais voisin d’illibéralisme. Le refus, le rejet de la norme mondialisante et mondialisée de l’état de droit. Les droits de l’homme primant sur le droit des nations. Ces droits de l’homme en quoi Edmund Burke, lucide analyste de la Révolution française dont il était le contemporain, voyait déjà une sorte d’imposture, « l’Homme » en question relevant en fait d’une abstraction. La grande révolution, anglaise, argumentait-il, s’était faite pour le bien, pour les droits non pas de l’Homme abstrait, mais de l’homme anglais. Du citoyen. L’illibéralisme d’Orban s’inscrivait dans cette ligne-là. Œuvrer pour le bien de l’homme hongrois, du citoyen de son pays. En prenant en compte ses spécificités, son histoire, ses références, ses « valeurs ». Le fit-il bien, le fit-il mal ? Les électeurs ont répondu à la question. Démocratiquement, encore une fois.

Le journal Le Monde croit déceler dans ces résultats la fin de l’illibéralisme[1]. Il est vrai que de ce côté-là on rêve depuis longtemps à la politique désincarnée, la politique hors sol, hors citoyens où, au nom des grands principes d’un artificiel et utopique état de droit, on mène les peuples à la laisse. Or, il semble bien que l’échec d’Orban ne soit pas la fin de ce dont il était porteur, mais plus vraisemblablement de la manière dont il prétendait le mettre en œuvre, de ses méthodes. Le successeur, en effet, ne semble pas, du moins si l’on se réfère à ses déclarations d’avant élections, tellement éloigné de sa ligne.

Pauvre Orban, toute même, qui se soumet si docilement à l’expression démocratique. Je vous le redis : il entrera dans l’histoire pour avoir été l’incarnation d’une invention politique toute nouvelle, le fascisme démocratique. Et peut-être aussi, mais vaguement, très vaguement, pour avoir quand même laissé un système électoral parfaitement républicain en état de fonctionnement.

Il paraît qu’à Cuba et dans quelques autres contrées pour lesquelles nos médias de référence et politologues accrédités ont parfois les yeux de Chimène, les populations en rêveraient. Lubie ! Folie ! Dans ces pays, c’est sous le régime de l’antifasciste totalitaire qu’on vit ou survit. Alors, il faut comprendre : leurs chefs, leur liders XXL ont le bien, la vertu et la vérité pour eux. Rien à voir. Quel besoin auraient ces gens-là d’un p’tit coup d’élections à la hongroise ? Je vous le demande un peu…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/13/en-hongrie-la-deroute-bienvenue-de-l-illiberalisme_6679684_3232.html

Trump brûle ses vassaux

L’élection de Donald Trump devait sceller un axe transatlantique entre MAGA du Nouveau et souverainistes de l’Ancien Monde. La lune de miel a été de courte durée. Droits de douane, Groenland, Venezuela, Iran… L’oncle Sam franchit des lignes rouges inacceptables pour ses sympathisants européens.


Le 6 novembre 2024, Donald Trump salue sa propre victoire en l’attribuant « au plus grand mouvement politique de tous les temps ». Si le mouvement MAGA a sauvé les États-Unis, ne faudrait-il pas l’étendre à l’Europe qui a elle aussi besoin d’être sauvée ? Car le Vieux Continent est menacé par les mêmes fléaux de l’immigration de masse, de la culture woke et des excès de la mondialisation. Ce diagnostic est présenté – avec une franchise brutale – par J. D. Vance à la conférence de Munich sur la sécurité en février 2025. Selon le vice-président américain, la liberté d’expression et le caractère démocratique des élections seraient également en danger en Europe. Publiée huit mois plus tard par la Maison-Blanche, la « Stratégie de sécurité nationale » réitère le diagnostic en y ajoutant la perte des différentes identités nationales, attaquées d’un côté par la bureaucratie supranationale de l’UE et de l’autre par la place excessive accordée aux cultures des migrants. Mais ce document officiel ne se contente pas de formuler un jugement ; il exprime une volonté d’intervention. Afin d’enrayer l’« effacement civilisationnel » qui menace le berceau de l’Occident, le but du gouvernement de Trump « devrait être d’aider [l’Europe] à corriger sa trajectoire actuelle ». Il faut « cultiver la résistance » à cette trajectoire « au sein des nations européennes ». À cette fin, le texte propose à demi-mot un programme d’aide aux partis de la droite populiste dont les préoccupations sont identiques à celles du mouvement MAGA : « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau moral. » Quelles sont les mesures concrètes adoptées par l’Amérique pour promouvoir des mouvements MAGA à l’européenne ? Les europopulistes sont-ils aujourd’hui mieux à même de faire entrer le Vieux Continent dans un nouvel « âge d’or » semblable à celui que Trump prétend avoir inauguré aux États-Unis ?

Mon oncle d’Amérique

Le retour au pouvoir de Donald Trump suscite un enthousiasme débordant chez ses épigones européens. En janvier 2025, ils se bousculent à son investiture à Washington, où répondent présents son ami Nigel Farage, de Reform UK, Éric Zemmour et Sarah Knafo, Louis Aliot qui représente le RN, Tino Chrupalla le coprésident d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’Espagnol Santiago Abascal de Vox, George Simion de l’Alliance pour l’unité des Roumains, ainsi que les représentants de Vlaams Belang (Belgique), de Droit et justice (Pologne), du FPÖ autrichien et de la Ligue du Nord italienne. Invitée de marque, Giorgia Meloni est aux premières loges. En février, le sommet du groupe parlementaire européen les Patriotes pour l’Europe, qui comprend les partis de Marine Le Pen, Geert Wilders, Victor Orban et Matteo Salvini, se tient à Madrid sous le slogan « Make Europe Great Again ». Le même mois, Jordan Bardella affirme que Donald Trump incarne « un vent de liberté qui souffle sur toutes les démocraties occidentales ». Plus exubérant, Björn Höcke, une figure-clé de l’AfD dans le Land de Thuringe, se dit inspiré par la politique de « remigration » – autrement dit, d’expulsion des migrants clandestins – de Donald Trump et espère que ce dernier continuera à développer des liens avec le parti allemand. Le Roumain George Simion qui briguera sans succès la présidence de son pays en mai, proclame que son parti est aligné avec le mouvement MAGA. Tout cet enthousiasme initial est fondé sur l’idée que Donald Trump est un exemple à suivre. Par sa victoire électorale, ce dernier a montré qu’il était possible pour un mouvement anti-immigrationniste d’arriver au pouvoir au nez et à la barbe des élites globalistes. S’il est difficile d’adopter le style inimitable du président américain, surtout dans une Europe aux traditions plus seyantes, chaque populiste espère reproduire le miracle trumpien dans son pays. Recevoir la bénédiction et le soutien de figures de proue du mouvement MAGA est donc considéré comme un avantage électoral.

Chez les populistes, l’affirmation de la souveraineté nationale s’accompagne d’une peur d’être « vassalisé », que ce soit par l’UE ou les États-Unis

Le premier à promouvoir des populistes européens est Elon Musk qui, fin 2024, utilise son réseau social, X, pour augmenter la visibilité du scandale des « grooming gangs » au Royaume-Uni et mettre en avant le militant Tommy Robinson, ainsi que Rupert Lowe, le grand rival de Nigel Farage. Par la suite, il rendra le même service à Vox et à la Ligue du Nord. Sa contribution la plus cruciale arrive en janvier 2025, quand il promeut l’AfD en vue des élections allemandes de février, diffusant en direct une interview avec Alice Weidel, la coprésidente du parti. Peu après, un véritable politique, J. D. Vance, entre en scène, rencontrant Weidel en marge de la conférence de Munich. Quelle que soit l’influence de ces interventions, l’AfD fait une percée inédite, finissant en deuxième position après la CDU du futur chancelier Merz. Un conseiller de campagne de Donald Trump, Chris LaCivita, se rend en Albanie afin d’aider le candidat conservateur, Sali Berisha, pour les élections de mai. Le slogan est prévisible : « Make Albania Great Again », mais cette fois le succès n’est pas au rendez-vous. Une autre méthode de soutien employée par les cadors du mouvement MAGA consiste à défendre leurs alliés publiquement. Quand, fin mars 2025, Marine Le Pen est condamnée à l’inéligibilité électorale, Trump lui-même prend son parti. Selon lui, elle est la victime d’« une chasse aux sorcières » gauchiste et il poste en majuscules : « LIBÉREZ MARINE LE PEN ! » En mai, le service de sécurité allemand classifie l’AfD comme un parti d’extrême droite et on parle de l’interdire. Vance accuse les autorités de « reconstruire le mur de Berlin » et Marco Rubio dénonce une « tyrannie déguisée ». Cette façon d’afficher un soutien à des alliés supposés représente une manière peu diplomatique de contourner le gouvernement élu d’un pays. Mais il faut aussi soutenir ceux qui sont déjà au pouvoir. C’est ainsi qu’en février cette année, Marco Rubio s’est rendu à Budapest où il a fait un éloge dithyrambique de Victor Orban, candidat à sa réélection en avril. Rubio a aussi rendu visite à Robert Fico, le « Trump slovaque ». Les deux dirigeants européens ont pu négocier un accord sur l’énergie avec les États-Unis.

Une autre forme de soutien passe par la création de think tanks et l’organisation de colloques. La Conférence d’action politique conservatrice (CPAC), d’inspiration américaine, réunit des conservateurs du monde entier depuis 1974. Une édition hongroise a été tenue en 2022, 2023 et 2025, ainsi qu’une édition polonaise en 2025. Au niveau européen, deux groupes parlementaires populistes, les Patriotes pour l’Europe et les Conservateurs et réformistes européens, ont accueilli à Bruxelles en février cette année le septième Sommet transatlantique, grande rencontre de la droite réactionnaire, pour discuter de la liberté d’expression et protester contre la régulation d’internet. En mars, Markus Frohnmaier, un élu de l’AfD, s’est rendu à Washington avec une vingtaine d’autres délégués, notamment d’Europe de l’Est, pour la réunion inaugurale de l’Alliance pour les nations souveraines, un réseau de souverainistes lancé par Turning Point Action, une des organisations créées par Charlie Kirk. La très influente Heritage Foundation, responsable du « Projet 2025 » qui aurait inspiré le programme de Trump, joue un rôle-clé dans la multiplication des contacts transatlantiques. Selon le Financial Times en février, le département d’État américain s’apprête à financer des groupes de réflexion européens et même des partis qui partagent les valeurs du mouvement MAGA. Le but principal serait la défense de la liberté d’expression, chère aux magnats de la tech américaine. Bref, on dirait que tout baigne dans l’Internationale populiste.

Souverains et vassaux

En réalité, cette alliance transatlantique de la droite radicale est minée par une contradiction originelle. Car si chacun défend sa propre souveraineté nationale, les intérêts des uns et des autres ne tarderont pas à entrer en conflit. Certes, on partage une opposition commune à l’immigration incontrôlée et à l’idéologie islamo-gauchiste. Mais qu’en est-il des questions économiques et internationales ? Les droits de douane, le Groenland, le Venezuela, la guerre en Iran : autant de sujets qui fâchent, à droite comme à gauche. C’est ainsi que, cette année, Jordan Bardella a affirmé l’indépendance du RN par rapport au mouvement MAGA : « Trump est un patriote américain, nous sommes des patriotes français. » Son parti est même à l’avant-garde d’un certain rejet du président américain chez les populistes pour qui l’affirmation de la souveraineté nationale s’accompagne d’une peur d’être « vassalisé », que ce soit par l’UE ou les États-Unis. Dès les premiers droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium en février 2025, Bardella appelle l’UE à riposter et son pays à se comporter comme un « interlocuteur privilégié » des États-Unis et non comme un « vassal ». En août, Marine Le Pen commente une image des leaders européens assis devant le bureau où trône Donald Trump en y voyant « un affaiblissement de toutes les nations européennes » au sein d’une bureaucratie « vassalisée par Washington ». Quand Trump menace l’Europe de nouveaux droits de douane s’il ne peut pas annexer le Groenland, Bardella refuse toute « soumission » et exige la suspension de l’accord commercial négocié entre l’UE et les États-Unis en 2025, que Marine Le Pen avait déjà stigmatisé comme une « capitulation ». Quand Trump intervient au Venezuela, Le Pen critique une violation de la souveraineté « sacrée » des États et Bardella invoque « le respect du droit international ». Selon lui, Trump place les Européens devant un choix : « accepter la vassalisation ou redevenir des acteurs souverains capables de défendre nos intérêts et notre intégrité ».

Elon Musk brandit une tronçonneuse offerte par le président argentin Javier Milei lors de la conférence CPAC à Oxon Hill, Maryland, 20 février 2025. © Graeme Sloan/SIPA

La peur de la vassalisation exacerbe les tensions traditionnelles chez les populistes entre des courants américanophiles et américanophobes. Si Trump réveille un anti-américanisme propre à la droite française, l’effet de ses actions est encore plus prononcé en Allemagne, où l’AfD contient des éléments explicitement russophiles. Quand les États-Unis et l’UE font front commun contre l’invasion russe de l’Ukraine, Björn Höcke dénonce la stratégie de l’Amérique, « puissance étrangère sur notre continent », qui consiste à « dresser les unes contre les autres des nations qui pourraient en fait très bien travailler ensemble ». En 2023, le député Maximilian Krah accuse l’Allemagne de se comporter comme un « vassal » des États-Unis. Sans surprise, quand Trump menace l’Europe au sujet du Groenland, Alice Weidel l’accuse d’avoir trahi sa promesse « de ne pas s’immiscer dans les affaires des autres pays » et Tino Chrupalla dénonce des « méthodes du far west ». Quand le président américain attaque l’Iran, il commente : « Donald Trump a commencé comme un président de la paix, il finira comme un président de la guerre. » Quand le chancelier Merz, seul en Europe occidentale, soutient Trump, l’AfD l’accuse d’être « un vassal américain ».

La position des europopulistes est devenue extrêmement difficile depuis le début des hostilités au Moyen-Orient. La montée en flèche des prix de l’énergie et la crainte de l’arrivée en Europe d’une nouvelle vague de réfugiés ont rendu Donald Trump très impopulaire auprès de leur électorat. L’allié britannique, Nigel Farage, a dû faire volte-face : le 28 février, il était chaud bouillant pour soutenir l’effort de guerre américain ; dix jours plus tard, ayant consulté les sondages, il avait perdu tout son enthousiasme pour « une autre guerre à l’étranger ». Georgia Meloni, le plus pro-Trump des leaders européens, a censuré l’intervention américaine pour non-respect « du cadre du droit international ». Elle a demandé une enquête sur le bombardement de l’école de Minab, le 28 février, qui a provoqué plus de 160 morts. Les populistes se trouvent sous le coup de ce qu’on appelle au Canada la malédiction de l’« Orange God King ». Avant les élections d’avril 2025, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, était donné largement gagnant dans les sondages, mais sa proximité avec Trump, qui disait vouloir annexer le Canada, a conduit à son échec. Plus brutal, le populiste suédois, Mattias Karlsson, a qualifié Trump de « Midas à l’envers » : « Tout ce qu’il touche se transforme en merde. »

« May B » de Maguy Marin: une heureuse résurrection

Une pièce phare de la danse contemporaine française, plus théâtrale que chorégraphique d’ailleurs, revient sur la scène. Et sa modernité reste étonnante.


45 ans après sa création, May B, l’ouvrage sans doute le plus connu de la chorégraphe et metteur en scène Maguy Marin, a refait surface à Paris.  Et, ce n’est pas une surprise, il est toujours aussi virulent, sa forme demeure toujours aussi transgressive et moderne.

Première invitée du Théâtre national de la Danse dans le cadre de Chaillot-Expérience qui veut faire redécouvrir au public des auteurs emblématiques d’un passé proche, Maguy Marin est ainsi d’emblée, et peut-être à son corps défendant, érigée au rang d’icône de notre époque.

Quelle étrange sensation de redécouvrir une œuvre que l’on a vue à sa création à Angers en 1981. Vue et revue d’ailleurs, car Maguy Marin l’a longtemps conservée au répertoire de sa compagnie tant la demande des théâtres était forte et tant elle l’est encore aujourd’hui, puisque May B a été récemment programmée en Italie, au Portugal, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Grèce, en Tunisie, au Japon, en Chine… et partout en France. Elle s’est à juste titre imposée comme un ouvrage emblématique des deux dernières décennies du XXe siècle : ces années bien enfuies, hélas ! et qui furent parmi les plus prolifiques de l’histoire de la scène en France en voyant l’éclosion spectaculaire de chorégraphes aux talents très divers faisant de la danse contemporaine française le « produit » culturel le plus exporté dans le monde durant près de deux décennies.

Courage et détermination

Si les nombreuses productions de Maguy Marin ont été fort inégales, cette dernière n’a jamais hésité à explorer des voies nouvelles avec témérité. Aventureuse, elle ne s’est jamais répétée non plus. Et plus encore, elle a toujours défendu ses options artistiques, comme ses opinions politiques d’ailleurs, avec un courage et une détermination sans failles.

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On a fait de May B un chef d’œuvre. C’est peut-être abusif. Il lui manque pour l’être un je ne sais quoi d’indéfinissable. Mais c’est assurément l’une des pièces exceptionnelles de Maguy Marin et du répertoire. Comme son audacieuse Cendrillon (1985) créée pour le Ballet de Lyon et qui a fait dix fois le tour du monde. Ou comme Umwelt (2004), dénonciation radicale de la dégradation de l’univers par l’homme et qui est probablement ce qu’elle aura fait de plus puissant, de plus ramassé, de plus abouti. May B est aussi une pièce caractéristique d’une époque où l’on osait tout avec conviction et à bien meilleur escient que bien des fausses hardiesses d’aujourd’hui.

May B © Herve Deroo

Dérisoires, lamentables, crapoteux

L’autre sujet d’admiration, c’est la qualité des interprètes actuels. Certes Maguy Marin sait repérer la nature des danseurs qui conviendront à son travail. Et Dieu sait qu’il n’est pas facile d’en trouver ! Mais tout de même ! On n’aurait pas imaginé rencontrer aujourd’hui des personnalités si solidement engagées pour incarner avec autant de mordant les figures dérisoires, lamentables, crapoteuses de May B : les acteurs-danseurs s’y révèlent remarquables, à la hauteur de leur rude tâche. Comme au temps de leurs prédécesseurs, les aventuriers du Ballet-Théâtre de l’Arche, la première compagnie de la chorégraphe. Et l’on croit retrouver fugitivement chez certains d’entre eux l’ombre des grandes figures du temps de la création : Christiane Glick, Daniel Ambash, Luna Blommfield…

Aujourd’hui, devant un public si différent de celui de naguère, moins politisé, moins idéaliste peut-être, mais engagé d’une autre façon dans la société, May B remporte toujours le même éclatant succès, même si ce n’est peut-être pas pour les mêmes raisons. Et le texte musclé lu en fin de spectacle par l’un des interprètes et appelant les spectateurs à lutter contre la barbarie, les guerres, les injustices et « la montée du fascisme », recueille les mêmes ovations qu’il aurait sans doute suscitées jadis.


Autres spectacles de Maguy Marin : Les Applaudissements ne se mangent pas. Théâtre de Chaillot, salle Gémier. Du 15 au 18 avril

Françafrique, adieu ?

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Médias tiers-mondistes, historiens décoloniaux, Etat schizophrène: François-Xavier Freland, fin connaisseur du continent, décrit dans La Grande Repentance l’auto-sabotage de la France en Afrique.


François-Xavier Freland © Editions Intervalles

Grand reporter, documentariste et écrivain, François-Xavier Freland aime l’Afrique, notamment le Mali (sur lequel il a écrit un ouvrage remarquable1) et le Sénégal où sa grand-tante fonda l’école normale d’institutrices (comme son petit neveu le raconte dans un autre de ses livres si émouvants2).  Mais comme il le dit d’entrée de jeu dans son tout récent ouvrage, La grande repentance. Afrique-France : les infortunes de la vertu, s’il y évoque son amour pour l’Afrique, il « revendique aussi et surtout, celui de [son] pays, la France ». « La musique discordante » qu’il veut faire entendre ici, c’est celle de son dépit devant l’injustice faite à la France d’aujourd’hui, par des Africains si prompts hier à tirer parti de ladite Françafrique, et surtout la veulerie de ces Français qui se complaisent dans la repentance vis-à-vis de la prétendue domination post-coloniale.

Quand l’idéologie décoloniale se déverse dans nos médias

L’ouvrage s’ouvre sur le Mali et le malentendu touareg, dans un dialogue avec Pierre Boilley, sans doute le meilleur historien de cette région, dénigré par les tenants d’un éternel « complot français » raciste. Le fantasme d’une complicité organisée entre « les blancs » (Français et Touaregs) contre « les noirs » s’est notamment donné libre cours lors de l’opération Serval en 2013. Comme dans tous ces travaux, François-Xavier Freland mêle judicieusement et dans un style bien à lui, à la fois alerte et nostalgique, ses souvenirs personnels du « terrain » à ses réflexions de fond. Ainsi, a-t-il constaté lors de ses « nombreux séjours en Afrique, que les plus véhéments à l’égard de la France provenaient souvent des élites locales binationales de Bamako, Dakar ou Abidjan… Anciens ministres, hommes d’affaires, intellectuels, artistes célèbres » dont il nous livre un étonnant florilège. 

A lire aussi, David Duquesne: L’accusation de racisme systémique, un outil de domination au service d’émanations politiques du Sud global en Occident

Mais, les attaques les plus virulentes contre la France, viennent aussi des médias français, « ennemis de l’intérieur ? », ces voix de l’ancien « Tiers-monde ». RFI en tête, à tout seigneur tout honneur, mais aussi TV5 Monde, et bien sûr Jeune Afrique, autant de médias que François-Xavier Freland a bien connus de l’intérieur, ainsi que France 24, ont donc droit chacun à un chapitre qui déroule leurs discours « décoloniaux ». France Inter, « L’Afrique des bobos » comme l’appelle François-Xavier Freland, est également passée en revue. Tous ces médias, se font l’écho de « l’islamo-gauchisme et du panarabisme » qui ont mis « l’Afrique sous tutelle » plus insidieusement finalement, que les coloniaux du passé. Et parmi les africanistes des plateaux télé, Pascal Blanchard, que François-Xavier Freland a « croisé il y a plus de vingt ans dans les bureaux des éditions Autrement », est l’archétype le plus brillant de ces « spécialistes » plus hâbleurs que baroudeurs, lui qui déroule sans perdre haleine, le mantra décolonial comme s’il coulait de source.

L’idéologie décoloniale nie en effet la fin de l’époque coloniale mais aussi les dominations que les prétendus « dominés » et colonisés d’aujourd’hui ont fait et font subir à d’autres : à tous ceux qui s’émancipent des appartenances communautaires et des interdits religieux, aux femmes, à des peuples entiers réduits en esclavage en Afrique-même, aux Juifs hier obligés à la dhimmitude et expulsés de leurs pays en Afrique du nord et au Moyen-Orient, aujourd’hui visés par des attentats terroristes. Et bien sûr la complexité occidentale est ignorée et la dimension libératrice des Lumières retournée en son contraire.

La démocratie n’est pas dans les priorités du « Sud global »

Mais la mystique militante décoloniale ne projette plus un avenir radieux à l’horizon où l’oppression serait abolie, elle projette plutôt un temps immobile où un racisme « systémique » se perpétuerait éternellement et devrait donc être sans fin traqué et extirpé des esprits. Alimentée à la source décoloniale, l’idéologie du « Sud global » est alors une nouvelle arme lancée contre le monde occidental démocratique, au nom d’une nouvelle lutte de libération contre la domination occidentale et ses visées colonisatrices éternelles. 

Si l’idéologie tiers-mondiste caractéristique du gauchisme des années 1960-70 a vécu, son esprit revanchard a réinvesti d’autres vagues de mobilisation. On en retrouve la trace à la fois dans les nouvelles « religions séculières » (selon l’expression de Raymond Aron) produites par l’Occident (des Amériques à l’Europe) : décolonialisme puis wokisme polymorphe (racialisme, néo-féminisme, transgenrisme, véganisme, écologie punitive), dans l’idéologie salafo-frériste réalisant la jonction entre les intégrismes sunnites et chiites, comme dans les discours anti-occidentaux des grandes dictatures (russe, chinoise, iranienne ou turque) et tout particulièrement dans la propagande gouvernementale anti-Français, fondamentale en Algérie, amis également très courante en Afrique de l’Ouest. L’Afrique conserve en effet une charge symbolique importante pour la dynamique du Sud global.

Les pays du Sahel et ceux d’Afrique centrale, du Sénégal au Togo, ou de la Côte d’Ivoire au Congo Brazzaville, tous, avec plus ou moins de violence selon les régimes en place, rejettent désormais l’Occident ou ne manquent pas d’en faire une critique sévère. La prise de distance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe ne s’exprime pas seulement en effet dans les mots, elle se lit aussi à travers la réorientation de ses relations internationales. Ainsi, les relations avec la Chine développées à partir des années 1980-90, dont on se demande de moins en moins si les partenariats noués constituent de véritables opportunités pour le développement du continent africain ou participent d’un certain néocolonialisme. Quant à la Russie, elle a pris pied plus récemment en Afrique, notamment à travers les groupes de mercenaires, comme le groupe Wagner, mais joue à fond sur le sentiment anti-occidental des Africains pour s’implanter plus durablement.

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François-Xavier Freland évoque bien sûr ces questions dans son ouvrage et n’épargne personne. Parmi les complices français, assumés ou involontaires de l’affaiblissement de la France en Afrique, on retrouve donc également des institutions comme « les centres culturels français ou le spectacle permanent de l’autoflagellation », des acteurs-clés de la politique française comme les « messieurs Afrique » des derniers présidents de la République, et bien sûr l’agent principal du Sud global en France, le parti LFI et son leader maximo. 

Ces analyses sont confortées par l’encadrement d’une préface de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, et de trois interviews réalisées par l’auteur avec Boualem Sansal, Fiacre Vidjingninou et moi-même. Enfin, le style alerte et les propos à la fois vigoureux et très documentés de François-Xavier Freland, font ainsi de cet ouvrage un outil indispensable de réflexion et un appel à bâtir une nouvelle relation de confiance et d’intérêt mutuel entre la France et l’Afrique.

288 pages. Editions Intervalles.

  1.  François-Xavier Freland, Mali. Au-delà du djihad. Éditions Anamosa 2017 ↩︎
  2. François-Xavier Freland, A l’école de l’universel : Germaine Le Goff (1891-1986), une éducatrice en Afrique. Éditions Intervalles 2024 ↩︎

Debray-Tesson: un duo?

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Sylvain Tesson © Yves Tennevin CC BY-SA 2.0 et Régis Debray © Hannah Assouline

Dans Le Grimpeur et le Grognard (Gallimard, 2026), Régis Debray et Sylvain Tesson dévoilent leur correspondance. Sans se poser en modèles, ni adopter un ton moralisateur, ce qui nous change de bien d’autres intellectuels.


Quel dommage que, dans Le Figaro Magazine, on ne laisse pas dialoguer Régis Debray et Sylvain Tesson sans intermédiaire ! Seuls des extraits de leurs propos nous sont rapportés, assortis d’une analyse dont on se passerait. Malgré cette réserve, c’est tout de même un infini bonheur de l’intelligence et du langage que cette confrontation, fût-elle seulement apparente, entre deux esprits. Elle est pleinement justifiée et nous change de cette habitude déplorable de certains médias qui, pour remplir leurs pages, organisent des rencontres, contre tout bon sens, entre des personnalités qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qui, surtout, n’apportent rigoureusement rien aux lecteurs, ni séparément ni ensemble.

Tout le contraire de Régis Debray et de Sylvain Tesson ! Si je demeure un peu sur ma faim à cause de la méthode utilisée, cela tient à la logique et aux contrastes, confortables et faciles, qu’elle permet.

En effet, comme il est aisé d’opposer la passion de l’Histoire chez Régis Debray à celle de la géographie chez Sylvain Teson ; le culte d’une révolution internationale, jadis, chez l’un, et, chez l’autre, l’attirance pour les seules révolutions intimes ; l’exigence de solidarité chère à la gauche et le goût de la solitude, qui n’est pas étranger à une certaine droite dans laquelle je serais fier de me tenir si Tesson s’y trouve aussi !

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Mais ces oppositions, pour n’être pas sans intérêt, ne disent pourtant pas grand-chose de ces deux êtres. Il semble, d’ailleurs, que ce qu’ils combattent ensemble soit bien plus signifiant et instructif que ce qui paraît encore les diviser aujourd’hui.

Qui pourrait péremptoirement aborder ce terrain alors que, si le passé de l’un n’a pas eu le même humus que celui de l’autre, les réalités du présent et leur lucidité à ce sujet les ont accordés ?

Derrière leur dialogue malheureusement éclaté, que de connivence, que de complicités, que d’hostilités claires et profondes à l’égard de ce qui ruine notre société et dégrade notre civilisation ! Ce n’est pas mythifier ces belles intelligences que de les sentir communes dans des détestations qui sont les nôtres, ou pourraient l’être, si nous avions autant d’aura et de courage qu’eux pour les exprimer…

Comment ne pas percevoir, chez ces deux esprits d’élite, de superbes similitudes : l’aptitude à l’écoute, la capacité de se combattre soi-même, le refus de tout dogmatisme, l’art du verbe, mais aussi une forme de tolérance qui les conduit à ne jamais considérer l’infinie diversité du vivant comme un adversaire, mais à combattre les idées et les principes qu’ils récusent.

S’y ajoutent la grâce d’une modestie vraie, d’autant plus impressionnante que, du haut de leurs destins séparés par le temps, ils auraient pu être tentés de l’oublier ; et aussi ce désir éperdu de sortir de soi, de résister à la tentation du narcissisme, pour devenir des aventuriers en tous les sens du terme, mais à portée universelle.

Ce contre quoi ils luttent et se dressent – avec une lassitude résignée chez Régis Debray, une ironie presque affectueuse chez Sylvain Tesson – compose un puissant réquisitoire contre les dérives de notre époque. Ils forment plus qu’un duo : une voie à suivre.

96 pages

Le grimpeur et le grognard: Une correspondance

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La défense française en quête d’agilité

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Camion obusier Caesar français engagé en Irak en 2018. Wikimedia commons.

Alors que vient d’être annoncée la construction d’un futur porte-avions, une question se pose : le modèle des grands programmes militaires est-il encore adapté à une guerre moderne et souvent  asymétrique ?  En acceptant récemment de produire pour le compte de l’État des drones peu chers et rapidement déployables, Renault ajoute une flexibilité industrielle à l’offre d’armement tricolore.


Ce sera donc le France Libre. Quelques jours après l’annonce de la mise en chantier du futur porte-avions français, Emmanuel Macron a choisi d’inscrire le nom du PANG (porte-avions de nouvelle génération) dans la lignée de son prédécesseur, l’illustre Charles de Gaulle. D’un coût prévisionnel d’au moins 10 milliards d’euros, le navire de 310 mètres de long et de 80 000 tonnes devrait, selon le chef de l’État, permettre à la France de conserver « une autonomie d’action totale et sans contrainte ». Projetant par la même occasion, sur les océans du monde entier, ses dizaines de milliers de « tonnes de diplomatie », comme aiment à le dire entre eux les marins – autrement dit, l’affirmation de la souveraineté française.

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Immanquables en raison de leur taille, de leur coût et de l’attention médiatique qu’ils génèrent, les porte-avions ne sont pas les seules vitrines de la base industrielle et technologique de défense (BITD) tricolore.  Alors que la France a conforté en 2025 sa deuxième place dans le palmarès des exportateurs d’armements, derrière les Etats-Unis, plusieurs systèmes militaires français contribuent à dynamiser ces ventes à l’international. Il y a le Rafale, bien sûr, dont Dassault Aviation est d’ores et déjà parvenu à écouler 323 exemplaires, mais aussi le canon Caesar, vendu à 800 exemplaires par KNDS France, les radars et capteurs de Thales, les missiles de MBDA et autres bombes de Safran, qui incarnent sur le marché de l’armement l’excellence française.

De grands programmes insuffisants face au défi des conflits modernes ?

Aussi majestueux qu’intimidant, un porte-avions a cependant les défauts de ses qualités : cher et complexe à entretenir, un tel bâtiment est surtout long, très long, à sortir des chantiers navals. Entre la conception du bâtiment et sa mise en service, prévue au mieux pour 2038, le champ de bataille aura, selon toute probabilité, profondément évolué. D’une durée de 20 à 30 ans, les cycles de grandes plateformes ne sont pas ceux de l’innovation civile et numérique, qui tournent quant à eux autour de deux ou trois ans. Et la guerre en Ukraine, ou encore le récent conflit en Iran, l’ont bien montré : ce n’est pas nécessairement la puissance qui dispose des armements les plus sophistiqués qui a, sur le terrain, l’avantage.

C’est bien celle qui saura faire preuve d’agilité, opérationnelle comme économique,  deux qualités qui ne sont pas les premières associées à un porte-avions, au contraire de ces milliers de drones qui ont envahi les théâtres de guerre modernes. A l’image du redouté drone Shahed, un appareil de fabrication iranienne qui continue de faire, quotidiennement, des dégâts matériels et humains en Ukraine comme au Moyen-Orient.

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D’un coût de fabrication de moins de 30 000 dollars, ces drones posent une équation économique proche de l’absurde car, pour les contrer, les armées occidentales s’appuient sur des missiles américains Patriot ou français Aster 30, dont le coût unitaire atteint, lui, plusieurs millions d’euros, même si des moyens moins chers comme l’hélicoptère de combat, commencent à faire leur apparition. Ainsi que l’explique Iain Boyd, directeur du Center for National Security Initiatives, « comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d’euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes (ou des drones) constitue une équation perdante ». « Un tel conflit asymétrique », poursuit l’expert, « est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs ».

Bien sûr des solutions transitoires ont été trouvées. Tel que le couplage sur les FREMM françaises déployées en mer Rouge dans le cadre de l’opération ASPIDES en 2024 des viseurs optroniques PASEO XLR avec le canon de 76mm. Malgré une efficacité éprouvée, il n’en demeure pas moins que les impératifs liés à la frappe de précision dans la profondeur (FPP) et des moyens de s’en prémunir nécessitent des approches, et des changements, plus systémiques. Et, d’une certaine manière, l’efficacité opérationnelle semble, sur certains théâtres de guerre modernes, inversement proportionnelle au coût unitaire ; une évolution que commencent à intégrer plusieurs armées, comme celle de l’Arabie saoudite, qui vient de signer un « accord important » avec… l’Ukraine pour bénéficier de l’expertise de ses opérateurs dans la lutte contre les attaques de drones iraniens. De facto, le futur de la lutte anti-drone (LAD) va passer… par la production massive de drones.

Drone Chorus : hybrider « le meilleur des deux mondes »

Or, toute à l’annonce de son futur PANG, la France n’en perd pas de vue l’évolutivité du combat moderne. Consciente que la technologie pure compte désormais moins que la capacité à produire en masse, les autorités militaires du pays cherchent en effet à hybrider la production tricolore d’armements. Raison pour laquelle la Direction générale de l’armement (DGA), qui dépend du ministère des Armées, a sollicité deux groupes privés pour produire des drones à bas coût : Renault et Turgis Gaillard. Si le second assurera la conception strictement « militaire » de l’appareil baptisé Chorus, le constructeur automobile sera, lui, chargé d’apporter son expertise de la grande série pour sortir jusqu’à 600 drones par mois de ses usines.

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En faisant appel à Renault, la DGA a en quelque sorte court-circuité les cycles lents de la BITD traditionnelle. Mais pas question, pour autant, que le constructeur intègre la BITD ; en acceptant de faire d’un drone militaire un simple objet manufacturé à bas coût, déployable en quelques mois seulement sur les théâtres d’opération, Renault s’impose plutôt comme un prestataire d’industrialisation. Non un nouvel acteur de l’industrie de défense française, mais un acteur qui allie, comme le relève l’expert en robotique militaire Thierry Berthier, « le meilleur des deux mondes » : agilité civile et industrielle d’un côté, efficacité opérationnelle de l’autre. Un acteur qui permet d’ajouter une stratégie de flux à la stratégie de prestige d’ores et déjà portée par les PANG et autres canon Caesar.

Game changer

C’est dans cette complémentarité et cette flexibilité que réside tout l’intérêt stratégique du Chorus. Bien évidemment, les drones sortis des usines Renault ne feront pas les grands titres comme un porte-avions, et n’apparaitront peut-être pas dans le second épisode, s’il devait y en avoir un, de la vidéo « France is wild » postée par Emmanuel Macron en personne sur les réseaux sociaux ; là n’est pas la question : un drone n’est pas, et ne sera jamais, un Rafale. Mais il peut, s’il est produit en masse et à un coût raisonnable, s’imposer sur le long terme comme un game changer stratégique tout aussi décisif là où cela compte : sur le terrain.

La démocratie face à ses gardiens autoproclamés

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L'éditorialiste Christophe Barbier et le penseur Geoffroy de Lagasnerie n'ont plus une confiance absolue en la démocratie © Woytek Konarzewski/SIPA / Capture Youtube / Blast

Ces derniers temps, certaines figures ultra-progressistes comme Geoffroy de Lagasnerie ou des membres éminents du « cercle de la raison », à l’image de Christophe Barbier, semblent exprimer une inquiétude croissante à l’égard de la démocratie. Confrontées à un peuple qui se détourne de ses élites et de ses représentants actuels, elles paraissent tentées d’en restreindre l’exercice, voire de la placer sous une forme de tutelle. Tribune d’Aurélien Marq.


« La République est au-dessus de la démocratie. Si une élection menace la République, il faut se dresser contre elle. » Est-ce une citation d’un mollah iranien, défendant sa république islamique contre la volonté du peuple de s’en libérer ? Non, ces phrases sont de Christophe Barbier, digne représentant du « cercle de la raison » disant tout haut ce qu’une grande partie de la gauche et du centre pense tout bas. Rien de surprenant sur le fond : que la nomenklatura des « élites éclairées » soit hostile à la souveraineté du peuple n’a rien de nouveau. Mais que ce soit dit ainsi, ouvertement, sans complexe, est révélateur d’une évolution inquiétante.

Commençons par une évidence : la démocratie est imparfaite. Ainsi, elle n’est pas parvenue à empêcher la captation du pouvoir par le camp que défend Christophe Barbier, et on constate chaque jour les conséquences: tiers-mondisation, islamisation, prédation fiscale, désindustrialisation, surendettement du pays, effondrement du niveau scolaire, complaisance voire soumission à des intérêts étrangers (algériens et allemands, notamment), etc. Comme tous les autres systèmes politiques, la démocratie peut dégénérer et accoucher de monstres – mais ce n’est pas une République soucieuse de se concilier les faveurs de ceux qui voilent les fillettes qui nous protégera de quoi que ce soit, au contraire.

On peut aimer le modèle démocratique suisse, mais vouloir lui ajouter une dose d’aristocratie, au sens aristotélicien d’une authentique élite morale, comme le fut l’ordre des Compagnons de la Libération. On pourrait, faute de mieux, imposer à tout candidat à un mandat électif d’avoir montré sa loyauté à la patrie en acceptant de prendre des risques physiques pour elle et pour ses compatriotes, en ayant servi au moins comme réserviste au sein des forces armées ou des forces de sécurité intérieure (mesure, pour l’anecdote, inspirée de feu la République de Venise). Mais nous digressons. La démocratie, donc, « la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes les autres qui ont été essayées » selon Churchill, est imparfaite. D’ailleurs, l’espèce humaine étant elle-même imparfaite – capable de noblesse, de grandeur, de dignité, mais imparfaite – il y a fort à parier qu’il n’existe aucune manière infaillible de gouverner ladite espèce. En outre, la démocratie a aussi de nombreuses qualités, et il existe des moyens pour atténuer ses défauts : on ne saurait trop recommander deux ouvrages évidemment excellents de Jacqueline de Romilly, Problèmes de la démocratie grecque et L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne.

Surtout, la démocratie est aujourd’hui menacée par bien pire que ses propres défauts. Florilège.

La démocratie confisquée

Emmanuel Macron semble vouloir verrouiller les institutions en y nommant des personnalités qui sauront « résister » en cas de victoire de la droite. Banque de France, Cour des comptes, Conseil constitutionnel… D’après un reportage de Marianne, des proches du président confient en « off » : « C’est nécessaire, face au risque que le RN gouverne le pays, d’être en capacité de résister de l’intérieur au recul de l’État de droit et de la démocratie. Ce n’est pas antidémocratique, au contraire, c’est une manière de cranter la démocratie et d’empêcher des reculs. » On pense évidemment à l’analyse de Chantal Delsol : « La démocratie a cessé d’être la souveraineté du peuple pour se définir plutôt comme un idéal moral et social conceptualisé par des élites, et qu’il faudrait imposer au peuple quelles que soient ses opinions. » Précisons donc que la démocratie que pour ma part je défends, et dont je dénonce ici ceux qui voudraient l’abolir, est la démocratie « à l’ancienne » (pour ne pas dire à l’Antique), c’est-à-dire littéralement « la souveraineté du demos. »

Pendant ce temps, le très macroniste ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, n’hésite pas à qualifier d’« ennemis de la république » environ deux tiers des Français (du moins si l’on en croit un récent sondage). Plus à gauche (ou faudrait-il dire : plus ouvertement à gauche ?) Geoffroy de Lagasnerie publie L’âme noire de la démocratieune attaque en règle contre la souveraineté populaire. Pour lui, « les aspirations du peuple sont plutôt conservatrices, voire franchement réactionnaires » et cela justifierait que même minoritaires ceux qui respectent des « conditions essentielles » (évidemment de gauche) imposent leur volonté à la majorité. Et on n’oublie pas Mathilde Panot, déclarant : « Nous n’accepterons jamais que le fascisme prenne le pouvoir légalement par les urnes, ce que veut faire Marine Le Pen. » Détermination à tout faire pour empêcher démocratiquement, par le débat, en convainquant les électeurs, une victoire du RN? Ou menace de sédition? Chacun interprétera à sa manière ces propos, venant d’une représentante d’un parti qui continue à défendre la milice de la Jeune Garde malgré l’assassinat de Quentin Deranque.

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Poursuivons en rappelant d’autres propos, ceux de Jean-Claude Juncker, alors président de la commission européenne, en 2015 : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

On en arrive à la volonté explicite de museler le débat démocratique au détriment de la liberté d’expression – ce qui est autre une manière de s’opposer à la démocratie. Digital Service Act, obsession pour la « vérification de l’âge » en ligne, c’est-à-dire pour la vérification de l’identité et donc une mise en danger permanente des lanceurs d’alerte, double standard systématique visant à dénoncer les « fake-news » et la « désinformation »…. tout en défendant un « arc républicain » notamment incarné par Gérald Darmanin, dont les propos sur les « supporters anglais » et « Kévin et Mathéo » étaient pourtant des exemples flagrants de désinformation visant à fausser le débat public. Double standard également sur les « ingérences étrangères », quand on accepte sans problème que Barack Obama appelle à voter Emmanuel Macron, ou que la Grande Mosquée de Paris (qu’on sait très liée à l’Algérie) organise pour le soutenir un « iftar républicain » en pleine campagne électorale.

Et que dire de ce que l’on observe autour de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, dont l’excellent Charles Alloncle est rapporteur ? Il y a ce que l’on savait déjà : un service public a été totalement détourné de sa mission pour être mis au service d’un militantisme éhonté et d’intérêts bassement pécuniers. Et il y a l’opposition de certains à ce que le rapport de cette commission d’enquête soit rendu public. Double atteinte à la démocratie : d’abord en faussant délibérément le débat d’idées, ensuite en refusant de rendre compte au peuple français, seul souverain légitime, de ce qui est fait en son nom et avec son argent.

On pourrait aussi parler du référendum de 2005 sur la constitution européenne, allègrement piétiné par nos gouvernants ; de la folie des normes technocratiques qui nous étouffent, comme si toute liberté n’était qu’une tolérance accordée par l’Etat ; des impôts démesurés, comme si le régime était propriétaire de toute chose et ne nous faisait que l’aumône d’un peu d’argent de poche ; des transferts de souveraineté à des instances supra-nationales ; des difficultés bancaires de plus en plus d’opposants politiques ;  du « gouvernement des juges », ou de la manière dont une instance comme le Conseil constitutionnel se permet de s’opposer à la volonté générale. « En France, la meilleure cour suprême, c’est le peuple » disait pourtant le Général De Gaulle. On en est, décidément, très loin, et le fondateur de la Cinquième République ne se reconnaîtrait assurément pas dans cette République que Christophe Barbier prétend « au-dessus de la démocratie », lui qui disait aussi: « Les régimes, nous savons ce que c’est : des choses qui passent. Mais les peuples ne passent pas. »

Citoyens, vous êtes dissous

Voilà qui nous amène à ce qui est peut-être, aujourd’hui, la pire atteinte contre la démocratie. Vouloir que le peuple passe. La démocratie, redisons-le, est la souveraineté du demos. Ce n’est pas un simple processus électoral, ce n’est pas le suffrage d’une assemblée de colocataires. C’est l’application la plus stricte d’un principe fondamental, celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Or, le demos qui constitue la démocratie ne se réduit pas à « l’ensemble des personnes vivant sur un territoire », tout comme la notion de « peuple » lorsqu’on parle du droit à l’autodétermination des peuples (point souvent rappelé par la gauche elle-même, mais au sujet des référendums organisés Outre-Mer). Isocrate d’Athènes écrivait jadis : « notre cité a fait employer le nom de Grecs non plus comme celui de la race, mais comme celui de la culture. » Distribuer la citoyenneté et le droit de vote à des personnes qui refusent de s’assimiler au demos, qui refusent d’adopter sa culture, ses mœurs, sa décence commune, c’est donc attenter à la démocratie.

Et c’est délibéré. En Espagne, la députée européenne Irene Montero, de Podemos, a ainsi déclaré : « Bien sûr que nous voulons qu’ils votent. » (….) « J’espère que nous pourrons balayer ce pays de fascistes et de racistes grâce aux migrants. » Il y a quelques jours, le 9 avril, Jean-Luc Mélenchon à l’Institut La Boétie : « Si vous comptez sur les ouvriers blancs catholiques pour faire le socialisme en France, ça n’aura pas lieu. » Dans le JDD, Philippe de Villiers parle de « substitution de peuple », et Boualem Sansal fait ce diagnostic : « La France, une et indivisible, s’est divisée en deux peuples et voit chaque jour le peuple natif péricliter, acculé au silence, et le peuple importé s’affirmer comme le successeur naturel et seul avenir du pays. » 

De son côté, Pierre-Henri Tavoillot, sur France Inter, résume ainsi la stratégie de la « nouvelle France » : « Le grand remplacement (….) cette thèse complotiste d’extrême-droite devient aujourd’hui une thèse politique d’extrême gauche. Pour le dire très très vite, le prolétariat français n’est plus à la hauteur, il est soit conservateur soit réactionnaire. Avec ce prolétariat on ne peut pas prendre le pouvoir, on ne peut même pas faire la révolution. Donc il faut impérativement importer du prolétariat et le séduire. » Difficile de nier que la politique migratoire conduite depuis un demi-siècle ressemble tragiquement à une mise en pratique du poème de Bertolt Brecht, La solution, qui dénonçait en 1953 la situation en RDA : « Le peuple a, par sa faute, perdu la confiance du gouvernement, et ce n’est qu’en redoublant d’efforts qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »

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Geoffroy de Lagasnerie, reconnaissons-le, n’a pas complètement tort lorsqu’il écrit : « jamais je ne pourrais accepter que ces autres avec qui je cohabite malgré moi par hasard sur ce territoire disposent de pouvoir sur moi » (j’ai moi-même du mal à me résigner à ce que Geoffroy de Lagasnerie ait le droit de vote…). Cette critique doit être entendue : la démocratie suppose en effet que j’accepte que les autres « avec qui je cohabite malgré moi par hasard sur ce territoire » disposent d’une parcelle de souveraineté, à égalité avec moi. C’est une prise de risque, normalement rendue possible par notre appartenance à un même demos, ce qui signifie notre adhésion partagée à une culture, donc à une certaine décence commune. Redisons-le encore, la démocratie est imparfaite, comme tout système politique. Mais son garde-fou n’est pas un régime, ni des « valeurs » imposées par le haut – n’en déplaise à Christophe Barbier. C’est au contraire la décence commune, sédimentation séculaire du bon sens des braves gens, sagesse des nations, l’idée que l’on se doit de faire certaines choses, et qu’il y a des choses qui ne se font pas (contrairement à ce qu’affirmait le « projet » de mai 68 avide de « jouir sans entrave », que revendique LFI et qui constitue une négation radicale de l’idée même de civilisation). La décence commune n’est pas seulement entre les mains des gens ordinaires, elle est aussi inspirée par les véritables et indispensables élites qui sont ceux que Robert Redeker appelle les « sentinelles d’humanité », elle est nourrie par l’exemple des héros et les enseignements des sages, mais elle n’est pas artificiellement contrainte ou manipulée par la propagande et l’ingénierie sociale, et elle s’oppose par nature aux fantasmes démiurgiques des demi-habiles qui se prétendent « avant-gardes guidant les masses ».

Cette décence commune est d’ailleurs le ciment de toute société digne de ce nom, et le garde-fou de n’importe quel régime politique – qu’il soit démocratique, aristocratique ou monarchique – et plus largement de n’importe quelle forme d’autorité : j’accepte qu’autrui ait une forme de pouvoir sur moi, sur ma famille, sur mes amis, parce que je pars du principe qu’il n’en abusera pas, c’est-à-dire que je pars du principe qu’il respectera la décence commune. Dans le cas contraire, c’est un tyran, et si j’accepte son autorité c’est parce que je suis son complice, parce qu’il m’a acheté, ou par peur (il serait hélas trop long de résumer ici le livre V de La Politique d’Aristote).

La démocratie est sœur de la tradition

Qu’en est-il alors, lorsqu’on fait cohabiter sur un même territoire des cultures dont les décences communes sont non seulement différentes, mais incompatibles (si tant est que toutes les cultures disposent de quelque chose qui mérite d’être appelé décence commune – la post-modernité qui ronge l’Occident, par exemple, en est à mon avis totalement dépourvue) ? Dans un tel cas, une « société de la confiance » n’est plus envisageable. Seule la force permet de maintenir l’ordre, et la démocratie devient impossible. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est pas pour gérer le moins mal possible cette cohabitation que certains abolissent la démocratie, c’est pour pouvoir abolir la démocratie qu’ils imposent cette cohabitation. De même que ce n’est pas pour protéger les minorités qu’ils luttent contre le risque d’une dictature de la majorité, c’est à l’inverse pour faire courber l’échine à la majorité (et mieux la soumettre à l’ingénierie sociale et à l’impôt) qu’ils prétendent se soucier des « minorités » (seules les minorités auxquelles eux-mêmes appartiennent les intéressent vraiment, et encore).

Il n’est pas étonnant que les progressistes comme Lagasnerie ou le « cercle de la raison » haïssent la démocratie, qui heurte leur arrogance de soi-disant élites soi-disant éclairées. La démocratie est sœur de la tradition, ce que disait finement GK Chesterton : « Democracy tells us not to neglect a good man’s opinion, even if he is our groom ; tradition asks us not to neglect a good man’s opinion, even if he is our father. » « La démocratie nous impose de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre valet ; la tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion d’un homme de bien, même s’il est notre père. »

A lire du même auteur: Quels enfants laisserons-nous au monde?

La démocratie a au moins trois grandes vertus. D’abord, contrairement aux « élites » qui ont souvent les moyens financiers et relationnels d’échapper aux conséquences concrètes des politiques qu’elles prônent (voter pour l’immigration massive mais habiter et scolariser ses enfants loin de la « diversité », par exemple) « Monsieur Tout-le-Monde » joue « skin in the game », ce qui est un très puissant facteur de lucidité. « Incentives determine outcomes », comme disent encore les anglo-saxons. Ensuite, la démocratie permet le « dégagisme », et contrairement à ce que prétend le « cercle de la raison » qui pourfend le « populisme », c’est une immense qualité puisqu’ainsi les dirigeants peuvent être démis s’ils heurtent par trop la décence commune. Enfin, le mécontentement chronique des électeurs assure une saine alternance grâce à laquelle tout détenteur du pouvoir sait que celui qui lui succédera aura tout intérêt à dénoncer ses éventuelles malversations, ce qui est de nature à le freiner face à la tentation d’abuser des opportunités de sa fonction… du moins en théorie.

Car on voit aujourd’hui les limites de ces vertus, lorsqu’une nomenklatura organise, derrière un pluralisme factice, une alliance entre toutes ses composantes pour que rien ne change, afin de conserver avantages et prébendes – c’est le « barrage républicain », en clair la perpétuation ad nauseam des réseaux du PS des années 70-80. Pour autant, la solution n’est pas de se détourner de la démocratie, mais au contraire de la renforcer et de la restaurer en réaffirmant la primauté du demos et de la décence commune. Il faut, en somme, faire exactement le contraire de ce que veut Christophe Barbier, et rappeler au régime qu’il est au service de la nation, et non l’inverse. Ou pour le dire plus simplement: il faut remettre la République au service de la France et des Français.

La possibilité de Dieu

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Problèmes de la démocratie grecque

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L'élan démocratique dans l'Athènes ancienne

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Un gala pour la République

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La princesse Maria Carolina de Bourbon-Deux-Siciles défile sur le podium du défilé Pierre Cardin Prêt-à-porter féminin Printemps/Été 2024, dans le cadre de la Semaine de la mode de Paris, à l'Espace Niemeyer à Paris, le 25 septembre 2024 © Cyril Pecquenard/SIPA

Pour la gauche, depuis qu’il est en couple avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, le populiste Jordan Bardella serait illégitime pour critiquer la « caste » des élites qu’il aurait désormais lui-même intégrée. En revanche, cette histoire d’amour pourrait plaire aux électeurs soucieux de continuité historique française. Analyse.


Il est des faits qui, sous leur apparente légèreté, engagent en réalité des couches profondes de l’imaginaire collectif. Encore faut-il accepter de suspendre le réflexe de dérision qui caractérise notre époque pour en saisir la portée. Car enfin, que voyons-nous ici, sinon une scène que nous nous empressons de reléguer au rang de la chronique mondaine : l’union possible entre un jeune homme issu des périphéries sociales de la République, déjà porté par les sondages vers les plus hautes fonctions, et une héritière d’une des plus anciennes lignées de l’histoire française, descendante directe de Louis XIV, inscrite dans les circuits contemporains de la richesse et de la visibilité mondaine ?

Tout semble inviter à la désinvolture. Et pourtant, tout commande au contraire l’attention.

La France est travaillée par son passé monarchique

Nous sommes en présence d’un événement symbolique dont la signification excède de très loin les individus concernés. Car ce qui se joue ici, à travers cette rencontre improbable, c’est la mise en tension de deux récits que la modernité française s’était efforcée de tenir séparés : celui de la souveraineté démocratique issue de la Révolution, et celui de la continuité historique incarnée par la monarchie.

La République s’est construite contre l’hérédité. Elle a fondé sa légitimité sur la rupture, sur l’idée que le pouvoir ne procède plus d’une transmission dynastique mais de la volonté des citoyens. Mais cette rupture n’a jamais totalement effacé ce qui la précédait. Elle l’a refoulé, transformé, parfois même recyclé sous des formes inavouées. La France n’a jamais cessé d’être travaillée par la mémoire de son passé monarchique, non comme un programme politique, mais comme une structure de sens, une manière d’habiter le temps long.

A lire aussi, du même auteur: Villepin: la paix ou le refus du réel

Or voici que ces deux logiques, que l’on croyait inconciliables, se trouvent soudain réunies dans une figure singulière. D’un côté, l’ascension méritocratique, presque paradigmatique, d’un « enfant de la République », issu d’un territoire devenu le symbole des fractures sociales contemporaines. De l’autre, la persistance d’une noblesse qui, dépouillée de ses prérogatives politiques, continue néanmoins de porter une forme de distinction, une inscription dans l’histoire, une mémoire incarnée.

Il serait trop simple de voir dans cette union la manifestation ultime de la « pipolisation » de la vie publique, c’est-à-dire sa réduction au spectacle et à l’émotion. Cette dimension existe, bien sûr. Elle est consubstantielle à nos sociétés médiatiques, où toute réalité tend à se transformer en récit consommable. Mais s’en tenir à cette lecture, c’est manquer l’essentiel.

Car ce qui affleure ici, c’est peut-être une tentative, encore informe, encore ambiguë, de réarticuler des éléments que la modernité avait disjoints. Une manière de réintroduire de la continuité là où la politique contemporaine ne cesse de produire de la discontinuité. Une façon, aussi, de donner une épaisseur symbolique à des figures politiques souvent perçues comme interchangeables, désincarnées, privées de profondeur historique.

La question est alors de savoir ce que signifie ce rapprochement.

Réenchantement ou simulacre ?

S’agit-il d’un simple effet de surface, d’une hybridation sans lendemain entre la logique médiatique et les vestiges de l’ancienne France ? Ou bien faut-il y voir le signe d’un déplacement plus profond, d’une transformation de notre rapport à la représentation politique ?

Car enfin, la crise de la démocratie contemporaine tient pour une large part à l’effacement de ses médiations symboliques. Le pouvoir apparaît à la fois trop proche et trop lointain : trop proche parce qu’il est constamment exposé, commenté, banalisé ; trop lointain parce qu’il ne parvient plus à incarner une continuité, une direction, une forme de destin collectif.

Dans ce contexte, toute figure susceptible de réintroduire de la distance, de la verticalité, de la mémoire, acquiert une signification particulière. Non pas parce qu’elle offrirait une solution, mais parce qu’elle vient combler un manque.

L’union évoquée ici pourrait alors être lue comme une tentative paradoxale de « réenchantement » de la vie publique. Non pas un retour à la monarchie, bien entendu, mais la réintroduction, au sein même de la démocratie, d’éléments qui en avaient été exclus : la filiation, la durée, la représentation incarnée.

Reste à savoir si cette tentative est viable.

Car le risque est grand que cette hybridation ne produise qu’un simulacre : une mise en scène de la profondeur historique sans véritable contenu, une esthétisation du politique qui ne ferait que renforcer le sentiment de vacuité. La rencontre entre le « gamin du 93 » et la « princesse des Bourbons » peut tout aussi bien apparaître comme la synthèse des illusions contemporaines : celle d’une méritocratie devenue mythologique, et celle d’une aristocratie réduite à une marque symbolique.

Mais il serait imprudent de trancher trop vite.

Car les sociétés ne se comprennent pas seulement à partir de leurs institutions, mais aussi à travers les figures qu’elles produisent et les récits qu’elles se donnent. Et il arrive que ces figures, même ambiguës, même fragiles, révèlent des aspirations profondes, des tensions non résolues, des besoins inavoués.

A lire aussi: Bardella: la politique a aussi ses bluettes

Peut-être assistons-nous ici, confusément, à la recherche d’un « rassemblement » au sens le plus littéral du terme : non pas la simple agrégation d’électeurs, mais la tentative de réunir ce que l’histoire a séparé. La République et la monarchie. Le mérite et l’héritage. Le présent et la longue durée.

Que cette tentative prenne la forme d’une union personnelle, presque romanesque, n’est pas en soi insignifiant. C’est même peut-être la seule manière dont notre époque, saturée de discours et appauvrie en symboles, est encore capable de donner à voir ce qu’elle cherche à penser.

Reste cette interrogation, décisive : s’agit-il d’un simple récit de plus, voué à se dissoudre dans le flux médiatique, ou bien du symptôme d’un déplacement plus profond de notre imaginaire politique ?

C’est à cette question, et à elle seule, que cet épisode apparemment anecdotique nous oblige.

La société malade

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« Comprendre le gauchisme », de Nicolas Le Bault: indispensable !

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Le dessinateur et essayiste Nicolas Le Bault. DR.

Notre chroniqueur ne nous avait pas habitués à tresser des couronnes à des auteurs surgis de nulle part. Eh bien, il va falloir nous y faire, il est en période enthousiaste. Un effet de la sénescence, sans doute. Pauvre vieux!


A quoi reconnaît-on un livre intelligent ? Pas à sa capacité à nous apprendre quelque chose, à distiller un savoir asséné d’en haut, mais à frotter cette intelligence contre la nôtre, pour en faire jaillir la lumière. Comme deux silex font du feu, comme Aladin tire le génie de la lampe.

Comprendre le gauchisme est de ces livres qui nous permettent de saisir tous les fils d’une réalité mouvante, dans une période historique où il n’y a plus ni droite ni gauche, mais une extrême-droite et une extrême-gauche — et même, paraît-il, un extrême-centre. Il y a inflation de superlatifs, surtout chez ceux qui n’ont jamais connu ni de vrai fascisme, ni de vraie terreur rouge.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Le socialisme se réduit à faire payer les riches»

Je me suis surpris maintes fois, en lisant ce livre épais et remarquablement informé, de penser : « Mais oui ! Mais c’est bien sûr ! » Non pas parce que Nicolas Le Bault me fait l’honneur de me citer, dans un chapitre consacré aux méfaits de l’Ecole et à son noyautage par le gauchisme le plus abscons, mais parce qu’il a réactivé en moi une vieille idée autour de laquelle je tournais depuis deux décennies : si Lénine disait en 1920 du gauchisme qu’il était une « maladie infantile du communisme », il apparaît, un siècle plus tard, qu’il est devenu la maladie infantile du capitalisme qui l’a engendré.

Eh oui, amis trotskystes, lambertistes et autres LFIstes, vous n’avez pas même une pensée ni une existence autonome : vous êtes les produits d’un système qui a orienté la gauche vers le libéralisme et le capitalisme financier, en lui laissant le champ libre sur les sujets « sociétaux » et l’infiltration des « communautés » installées sur le territoire par ce même capitalisme pour remplacer les prolos partis au RN. Comme dit Le Bault : « La désignation de l’ennemi principal dans une perspective gauchiste n’est pas la structure du capital, mais avant tout l’Etat-nation européen et l’homme blanc. »

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques: La menace fantôme

Il faut dire que les bobos des grandes villes, qui votent avec délectation pour l’extrême-gauche qui en théorie veut leur élimination, ont bien compris que ces mouvements gueulards ne menacent en rien leur mode de vie privilégié. Ni leurs manœuvres pour inscrire leurs enfants dans des écoles privées le plus souvent religieuses.

C’est que le capitalisme, comme dit Le Bault après Jean-Claude Michéa, est un « fait social total ». Il ne s’agit pas seulement d’organiser le gonflement du portefeuille, mais d’investir tous les champs de la société. Le wokisme et l’écologisme, mis à la disposition de nos aimables petits khonnards, sont deux sous-branches de cette activité de régie totale.

De quoi donner raison a posteriori à Georges Séguy, jadis leader de la CGT, qui voyait dans les gauchistes de Mai 68 des petits bourgeois brandissant des revendications libertaires à seule fin d’épargner le Grand Capital, comme on disait alors. Le communautarisme à tous crins, le féminisme outrancier, l’écologie punitive ou l’exigence idiote de parité (comme si le quantitatif résolvait en soi la question douloureuse du qualitatif) sont des hochets que les vrais détenteurs du pouvoir ont offert aux jeunes crétins qu’ils ont laissé former dans des écoles déstructurées par leurs soins, et confiées à des idéologues auxquels, de temps en temps, on fait l’offrande d’un poste.

A lire aussi, Frédéric Magellan: Quand l’Amérique éteint les Lumières

Je ne vais pas déflorer, ni même résumer un gros ouvrage bourré de réflexions percutantes et d’aperçus ingénieux. Comprendre le gauchisme permet de comprendre l’ensemble de la société libérale d’aujourd’hui, qui est fort aise de voir des blacks blocs se colleter avec de jeunes d’ultra-droite, sans s’en prendre, même en pensée, aux structures profondes qui nous ont poussés vers une Europe supra-nationale et un système économique où l’internationalisme réel est celui des investissements et de la marchandise.

Nicolas Le Bault, Comprendre le gauchisme, Editions de la Reine rouge, mars 2026, 538 pages

Comprendre le gauchisme

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Putain de loi!

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Image d'illustration Unsplash.

Féminisme punitif, résultats décoratifs. La loi anti-prostitution qui criminalise les clients a 10 ans. Elisabeth Lévy est revenue sur cette loi liberticide dans sa chronique radio. Nous vous proposons de l’écouter.


La loi qui pénalise le recours à la prostitution a dix ans. Une des lois les plus stupides votées par le Parlement qui, dopé aux bons sentiments, a d’un même élan supprimé le délit de racolage — donc autorisé la prostitution, parce que les prostituées sont des victimes — et interdit de recourir à leurs services. Comme si les boulangers étaient autorisés à vendre du pain, mais qu’il était interdit de l’acheter.

Ses promoteurs se réjouissent : en dix ans, 11 000 malheureux ont été verbalisés, dont près de 60 % à Paris. 2 000 personnes ont bénéficié du parcours de sortie de la prostitution. Des résultats dérisoires par rapport à l’ampleur du phénomène — 30 000 à 40 000 prostituées qui, grâce à Internet, échappent à la police et se retrouvent souvent plus isolées et vulnérables. De toute façon, cette loi n’était en réalité pas faite pour améliorer le sort des prostituées, mais pour passer à la télé avec son grand cœur et son féminisme punitif en bandoulière.

Certes, mais l’ambition abolitionniste de la France est légitime, non, me dit-on toujours ? NON. L’impératif, c’est de lutter contre le proxénétisme, la traite et les violences. Or l’exploitation, notamment celle des mineures, s’aggrave avec le phénomène des proxénètes des cités, souvent de petits dealers en quête de diversification et à peine plus âgés que leurs victimes.

A lire aussi : Élise Thiébaut: la ménopause contre le fascisme

Pour les personnes (hommes ou femmes) qui se prostituent librement, parce qu’elles préfèrent faire ça plutôt que d’être caissière de supermarché ou instit, l’objectif de cette loi de 2016 est liberticide et paternaliste.

Si la prostitution a toujours existé, partout, c’est qu’elle répond à une demande sociale. Elle a sauvé le mariage bourgeois. Relisez Balzac !

Une prostituée ne vend pas son corps, comme on le dit tout le temps, mais un service. Cette condamnation cache un puritanisme de fer. Le corps (surtout celui de la femme) serait un temple qu’on ne doit pénétrer qu’avec crainte et amour. Pour certaines femmes, la sexualité n’est pas un sacrement, mais une pratique certes plus ou moins plaisante, qui n’a rien d’humiliant ni, d’ailleurs, d’engageant.

Selon les dames patronnesses (des deux sexes), on ne se prostitue jamais librement. Qui les autorise à juger de la liberté des autres ? Et toi, bécasse, quand tu es amoureuse à l’œil, es-tu libre ? Acheter, c’est imposer, dit la loi. Ah bon ? Ça sort d’où, cette ineptie ? Ces obsédés par la vertu des autres devraient lire les Mémoires de la prostituée suisse Grisélidis Réal, qui raconte que c’est elle qui dominait ses clients, pas l’inverse. Elles commencent ainsi : « Se prostituer est un acte révolutionnaire… »


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.

Fascisme démocratique et antifascisme totalitaire

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Le Premier ministre sortant Viktor Orban en campagne à Székesfehérvár, commune à une heure de route de Budapest, le 10 avril 2026 © Petr David Josek/AP/SIPA

S’ils saluent la déroute électorale « bienvenue » de l’illibéralisme, nos médias progressistes sont presque déçus de constater que le terrible Orban quitte le pouvoir à Budapest sans s’accrocher un peu plus…


On nous avait prévenu. De la Hongrie, Viktor Orban, allait faire, faisait, avait fait et s’apprêtait à faire encore pour longtemps un pays fasciste, la honte de l’Europe, un épouvantable remake de l’Italie mussolinienne. En pire, sans aucun doute.

Dimanche, les Hongrois ont voté. Ils l’ont fait comme on vote là où les règles et les formes démocratiques sont encore en vigueur, chez nous par exemple. Ils ont voté contre le Premier ministre sortant, prouvant à l’Europe entière, au monde entier qu’une bizarrerie aussi improbable que le serpent à plume, l’aigle à deux têtes ou la poule qui pond des œufs carrés pouvait exister, je veux parler ici de ce que nous a révélé être ce dimanche la belle République de Hongrie, la première nation au monde fonctionnant sous le régime – totalement inédit – du fascisme démocratique.

Les urnes ont parlé. La volonté de changement de gouvernance s’est exprimée. Clair et net, le changement.

Aussitôt, le dictateur plie ses gaules, range son calibre et ses rodomontades d’estrade, recrache le couteau qu’il avait entre les dents, oublie de faire donner ses sombres bataillons aux chemises probablement brunes, déclare prendre acte de son échec, non sans s’être donné la peine de féliciter son concurrent victorieux.

Après quinze années dix mois et seize jours d’un fascisme forcené, tel que le décrivaient chez nous les médias de référence et les politologues accrédités, on a de quoi être surpris. Pis que surpris.

Que voulez-vous ! Plus rien n’est comme avant. Tout se perd, ma bonne dame. Jadis, au temps du fascisme tel qu’en lui-même, celui du Duce à crâne d’œuf, le Benito de ses dames, le Mussolini d’obscure mémoire, les choses allaient tout autrement.

En 1929, en Italie, après seulement sept années de pouvoir – réellement fasciste en l’occurrence – eurent lieu également des élections législatives. Résultat accouché des urnes : quelque chose comme 98% ou 99% en faveur du parti fasciste et de son chef suprême. Ça, c’était cohérent. Ça c’était du fascisme de bonne facture, du vrai, coulé dans le bronze.

Quand on s’abstenait de ranger Orban et sa politique sous le label fasciste, on recourait au concept très distingué mais voisin d’illibéralisme. Le refus, le rejet de la norme mondialisante et mondialisée de l’état de droit. Les droits de l’homme primant sur le droit des nations. Ces droits de l’homme en quoi Edmund Burke, lucide analyste de la Révolution française dont il était le contemporain, voyait déjà une sorte d’imposture, « l’Homme » en question relevant en fait d’une abstraction. La grande révolution, anglaise, argumentait-il, s’était faite pour le bien, pour les droits non pas de l’Homme abstrait, mais de l’homme anglais. Du citoyen. L’illibéralisme d’Orban s’inscrivait dans cette ligne-là. Œuvrer pour le bien de l’homme hongrois, du citoyen de son pays. En prenant en compte ses spécificités, son histoire, ses références, ses « valeurs ». Le fit-il bien, le fit-il mal ? Les électeurs ont répondu à la question. Démocratiquement, encore une fois.

Le journal Le Monde croit déceler dans ces résultats la fin de l’illibéralisme[1]. Il est vrai que de ce côté-là on rêve depuis longtemps à la politique désincarnée, la politique hors sol, hors citoyens où, au nom des grands principes d’un artificiel et utopique état de droit, on mène les peuples à la laisse. Or, il semble bien que l’échec d’Orban ne soit pas la fin de ce dont il était porteur, mais plus vraisemblablement de la manière dont il prétendait le mettre en œuvre, de ses méthodes. Le successeur, en effet, ne semble pas, du moins si l’on se réfère à ses déclarations d’avant élections, tellement éloigné de sa ligne.

Pauvre Orban, toute même, qui se soumet si docilement à l’expression démocratique. Je vous le redis : il entrera dans l’histoire pour avoir été l’incarnation d’une invention politique toute nouvelle, le fascisme démocratique. Et peut-être aussi, mais vaguement, très vaguement, pour avoir quand même laissé un système électoral parfaitement républicain en état de fonctionnement.

Il paraît qu’à Cuba et dans quelques autres contrées pour lesquelles nos médias de référence et politologues accrédités ont parfois les yeux de Chimène, les populations en rêveraient. Lubie ! Folie ! Dans ces pays, c’est sous le régime de l’antifasciste totalitaire qu’on vit ou survit. Alors, il faut comprendre : leurs chefs, leur liders XXL ont le bien, la vertu et la vérité pour eux. Rien à voir. Quel besoin auraient ces gens-là d’un p’tit coup d’élections à la hongroise ? Je vous le demande un peu…

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/13/en-hongrie-la-deroute-bienvenue-de-l-illiberalisme_6679684_3232.html

Trump brûle ses vassaux

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Donald Trump et plusieurs figures de la droite populiste européenne / OpenAI/Causeur

L’élection de Donald Trump devait sceller un axe transatlantique entre MAGA du Nouveau et souverainistes de l’Ancien Monde. La lune de miel a été de courte durée. Droits de douane, Groenland, Venezuela, Iran… L’oncle Sam franchit des lignes rouges inacceptables pour ses sympathisants européens.


Le 6 novembre 2024, Donald Trump salue sa propre victoire en l’attribuant « au plus grand mouvement politique de tous les temps ». Si le mouvement MAGA a sauvé les États-Unis, ne faudrait-il pas l’étendre à l’Europe qui a elle aussi besoin d’être sauvée ? Car le Vieux Continent est menacé par les mêmes fléaux de l’immigration de masse, de la culture woke et des excès de la mondialisation. Ce diagnostic est présenté – avec une franchise brutale – par J. D. Vance à la conférence de Munich sur la sécurité en février 2025. Selon le vice-président américain, la liberté d’expression et le caractère démocratique des élections seraient également en danger en Europe. Publiée huit mois plus tard par la Maison-Blanche, la « Stratégie de sécurité nationale » réitère le diagnostic en y ajoutant la perte des différentes identités nationales, attaquées d’un côté par la bureaucratie supranationale de l’UE et de l’autre par la place excessive accordée aux cultures des migrants. Mais ce document officiel ne se contente pas de formuler un jugement ; il exprime une volonté d’intervention. Afin d’enrayer l’« effacement civilisationnel » qui menace le berceau de l’Occident, le but du gouvernement de Trump « devrait être d’aider [l’Europe] à corriger sa trajectoire actuelle ». Il faut « cultiver la résistance » à cette trajectoire « au sein des nations européennes ». À cette fin, le texte propose à demi-mot un programme d’aide aux partis de la droite populiste dont les préoccupations sont identiques à celles du mouvement MAGA : « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau moral. » Quelles sont les mesures concrètes adoptées par l’Amérique pour promouvoir des mouvements MAGA à l’européenne ? Les europopulistes sont-ils aujourd’hui mieux à même de faire entrer le Vieux Continent dans un nouvel « âge d’or » semblable à celui que Trump prétend avoir inauguré aux États-Unis ?

Mon oncle d’Amérique

Le retour au pouvoir de Donald Trump suscite un enthousiasme débordant chez ses épigones européens. En janvier 2025, ils se bousculent à son investiture à Washington, où répondent présents son ami Nigel Farage, de Reform UK, Éric Zemmour et Sarah Knafo, Louis Aliot qui représente le RN, Tino Chrupalla le coprésident d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’Espagnol Santiago Abascal de Vox, George Simion de l’Alliance pour l’unité des Roumains, ainsi que les représentants de Vlaams Belang (Belgique), de Droit et justice (Pologne), du FPÖ autrichien et de la Ligue du Nord italienne. Invitée de marque, Giorgia Meloni est aux premières loges. En février, le sommet du groupe parlementaire européen les Patriotes pour l’Europe, qui comprend les partis de Marine Le Pen, Geert Wilders, Victor Orban et Matteo Salvini, se tient à Madrid sous le slogan « Make Europe Great Again ». Le même mois, Jordan Bardella affirme que Donald Trump incarne « un vent de liberté qui souffle sur toutes les démocraties occidentales ». Plus exubérant, Björn Höcke, une figure-clé de l’AfD dans le Land de Thuringe, se dit inspiré par la politique de « remigration » – autrement dit, d’expulsion des migrants clandestins – de Donald Trump et espère que ce dernier continuera à développer des liens avec le parti allemand. Le Roumain George Simion qui briguera sans succès la présidence de son pays en mai, proclame que son parti est aligné avec le mouvement MAGA. Tout cet enthousiasme initial est fondé sur l’idée que Donald Trump est un exemple à suivre. Par sa victoire électorale, ce dernier a montré qu’il était possible pour un mouvement anti-immigrationniste d’arriver au pouvoir au nez et à la barbe des élites globalistes. S’il est difficile d’adopter le style inimitable du président américain, surtout dans une Europe aux traditions plus seyantes, chaque populiste espère reproduire le miracle trumpien dans son pays. Recevoir la bénédiction et le soutien de figures de proue du mouvement MAGA est donc considéré comme un avantage électoral.

Chez les populistes, l’affirmation de la souveraineté nationale s’accompagne d’une peur d’être « vassalisé », que ce soit par l’UE ou les États-Unis

Le premier à promouvoir des populistes européens est Elon Musk qui, fin 2024, utilise son réseau social, X, pour augmenter la visibilité du scandale des « grooming gangs » au Royaume-Uni et mettre en avant le militant Tommy Robinson, ainsi que Rupert Lowe, le grand rival de Nigel Farage. Par la suite, il rendra le même service à Vox et à la Ligue du Nord. Sa contribution la plus cruciale arrive en janvier 2025, quand il promeut l’AfD en vue des élections allemandes de février, diffusant en direct une interview avec Alice Weidel, la coprésidente du parti. Peu après, un véritable politique, J. D. Vance, entre en scène, rencontrant Weidel en marge de la conférence de Munich. Quelle que soit l’influence de ces interventions, l’AfD fait une percée inédite, finissant en deuxième position après la CDU du futur chancelier Merz. Un conseiller de campagne de Donald Trump, Chris LaCivita, se rend en Albanie afin d’aider le candidat conservateur, Sali Berisha, pour les élections de mai. Le slogan est prévisible : « Make Albania Great Again », mais cette fois le succès n’est pas au rendez-vous. Une autre méthode de soutien employée par les cadors du mouvement MAGA consiste à défendre leurs alliés publiquement. Quand, fin mars 2025, Marine Le Pen est condamnée à l’inéligibilité électorale, Trump lui-même prend son parti. Selon lui, elle est la victime d’« une chasse aux sorcières » gauchiste et il poste en majuscules : « LIBÉREZ MARINE LE PEN ! » En mai, le service de sécurité allemand classifie l’AfD comme un parti d’extrême droite et on parle de l’interdire. Vance accuse les autorités de « reconstruire le mur de Berlin » et Marco Rubio dénonce une « tyrannie déguisée ». Cette façon d’afficher un soutien à des alliés supposés représente une manière peu diplomatique de contourner le gouvernement élu d’un pays. Mais il faut aussi soutenir ceux qui sont déjà au pouvoir. C’est ainsi qu’en février cette année, Marco Rubio s’est rendu à Budapest où il a fait un éloge dithyrambique de Victor Orban, candidat à sa réélection en avril. Rubio a aussi rendu visite à Robert Fico, le « Trump slovaque ». Les deux dirigeants européens ont pu négocier un accord sur l’énergie avec les États-Unis.

Une autre forme de soutien passe par la création de think tanks et l’organisation de colloques. La Conférence d’action politique conservatrice (CPAC), d’inspiration américaine, réunit des conservateurs du monde entier depuis 1974. Une édition hongroise a été tenue en 2022, 2023 et 2025, ainsi qu’une édition polonaise en 2025. Au niveau européen, deux groupes parlementaires populistes, les Patriotes pour l’Europe et les Conservateurs et réformistes européens, ont accueilli à Bruxelles en février cette année le septième Sommet transatlantique, grande rencontre de la droite réactionnaire, pour discuter de la liberté d’expression et protester contre la régulation d’internet. En mars, Markus Frohnmaier, un élu de l’AfD, s’est rendu à Washington avec une vingtaine d’autres délégués, notamment d’Europe de l’Est, pour la réunion inaugurale de l’Alliance pour les nations souveraines, un réseau de souverainistes lancé par Turning Point Action, une des organisations créées par Charlie Kirk. La très influente Heritage Foundation, responsable du « Projet 2025 » qui aurait inspiré le programme de Trump, joue un rôle-clé dans la multiplication des contacts transatlantiques. Selon le Financial Times en février, le département d’État américain s’apprête à financer des groupes de réflexion européens et même des partis qui partagent les valeurs du mouvement MAGA. Le but principal serait la défense de la liberté d’expression, chère aux magnats de la tech américaine. Bref, on dirait que tout baigne dans l’Internationale populiste.

Souverains et vassaux

En réalité, cette alliance transatlantique de la droite radicale est minée par une contradiction originelle. Car si chacun défend sa propre souveraineté nationale, les intérêts des uns et des autres ne tarderont pas à entrer en conflit. Certes, on partage une opposition commune à l’immigration incontrôlée et à l’idéologie islamo-gauchiste. Mais qu’en est-il des questions économiques et internationales ? Les droits de douane, le Groenland, le Venezuela, la guerre en Iran : autant de sujets qui fâchent, à droite comme à gauche. C’est ainsi que, cette année, Jordan Bardella a affirmé l’indépendance du RN par rapport au mouvement MAGA : « Trump est un patriote américain, nous sommes des patriotes français. » Son parti est même à l’avant-garde d’un certain rejet du président américain chez les populistes pour qui l’affirmation de la souveraineté nationale s’accompagne d’une peur d’être « vassalisé », que ce soit par l’UE ou les États-Unis. Dès les premiers droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium en février 2025, Bardella appelle l’UE à riposter et son pays à se comporter comme un « interlocuteur privilégié » des États-Unis et non comme un « vassal ». En août, Marine Le Pen commente une image des leaders européens assis devant le bureau où trône Donald Trump en y voyant « un affaiblissement de toutes les nations européennes » au sein d’une bureaucratie « vassalisée par Washington ». Quand Trump menace l’Europe de nouveaux droits de douane s’il ne peut pas annexer le Groenland, Bardella refuse toute « soumission » et exige la suspension de l’accord commercial négocié entre l’UE et les États-Unis en 2025, que Marine Le Pen avait déjà stigmatisé comme une « capitulation ». Quand Trump intervient au Venezuela, Le Pen critique une violation de la souveraineté « sacrée » des États et Bardella invoque « le respect du droit international ». Selon lui, Trump place les Européens devant un choix : « accepter la vassalisation ou redevenir des acteurs souverains capables de défendre nos intérêts et notre intégrité ».

Elon Musk brandit une tronçonneuse offerte par le président argentin Javier Milei lors de la conférence CPAC à Oxon Hill, Maryland, 20 février 2025. © Graeme Sloan/SIPA

La peur de la vassalisation exacerbe les tensions traditionnelles chez les populistes entre des courants américanophiles et américanophobes. Si Trump réveille un anti-américanisme propre à la droite française, l’effet de ses actions est encore plus prononcé en Allemagne, où l’AfD contient des éléments explicitement russophiles. Quand les États-Unis et l’UE font front commun contre l’invasion russe de l’Ukraine, Björn Höcke dénonce la stratégie de l’Amérique, « puissance étrangère sur notre continent », qui consiste à « dresser les unes contre les autres des nations qui pourraient en fait très bien travailler ensemble ». En 2023, le député Maximilian Krah accuse l’Allemagne de se comporter comme un « vassal » des États-Unis. Sans surprise, quand Trump menace l’Europe au sujet du Groenland, Alice Weidel l’accuse d’avoir trahi sa promesse « de ne pas s’immiscer dans les affaires des autres pays » et Tino Chrupalla dénonce des « méthodes du far west ». Quand le président américain attaque l’Iran, il commente : « Donald Trump a commencé comme un président de la paix, il finira comme un président de la guerre. » Quand le chancelier Merz, seul en Europe occidentale, soutient Trump, l’AfD l’accuse d’être « un vassal américain ».

La position des europopulistes est devenue extrêmement difficile depuis le début des hostilités au Moyen-Orient. La montée en flèche des prix de l’énergie et la crainte de l’arrivée en Europe d’une nouvelle vague de réfugiés ont rendu Donald Trump très impopulaire auprès de leur électorat. L’allié britannique, Nigel Farage, a dû faire volte-face : le 28 février, il était chaud bouillant pour soutenir l’effort de guerre américain ; dix jours plus tard, ayant consulté les sondages, il avait perdu tout son enthousiasme pour « une autre guerre à l’étranger ». Georgia Meloni, le plus pro-Trump des leaders européens, a censuré l’intervention américaine pour non-respect « du cadre du droit international ». Elle a demandé une enquête sur le bombardement de l’école de Minab, le 28 février, qui a provoqué plus de 160 morts. Les populistes se trouvent sous le coup de ce qu’on appelle au Canada la malédiction de l’« Orange God King ». Avant les élections d’avril 2025, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, était donné largement gagnant dans les sondages, mais sa proximité avec Trump, qui disait vouloir annexer le Canada, a conduit à son échec. Plus brutal, le populiste suédois, Mattias Karlsson, a qualifié Trump de « Midas à l’envers » : « Tout ce qu’il touche se transforme en merde. »

« May B » de Maguy Marin: une heureuse résurrection

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MayB © Herve Deroo

Une pièce phare de la danse contemporaine française, plus théâtrale que chorégraphique d’ailleurs, revient sur la scène. Et sa modernité reste étonnante.


45 ans après sa création, May B, l’ouvrage sans doute le plus connu de la chorégraphe et metteur en scène Maguy Marin, a refait surface à Paris.  Et, ce n’est pas une surprise, il est toujours aussi virulent, sa forme demeure toujours aussi transgressive et moderne.

Première invitée du Théâtre national de la Danse dans le cadre de Chaillot-Expérience qui veut faire redécouvrir au public des auteurs emblématiques d’un passé proche, Maguy Marin est ainsi d’emblée, et peut-être à son corps défendant, érigée au rang d’icône de notre époque.

Quelle étrange sensation de redécouvrir une œuvre que l’on a vue à sa création à Angers en 1981. Vue et revue d’ailleurs, car Maguy Marin l’a longtemps conservée au répertoire de sa compagnie tant la demande des théâtres était forte et tant elle l’est encore aujourd’hui, puisque May B a été récemment programmée en Italie, au Portugal, en Belgique, en Suisse, en Suède, en Grèce, en Tunisie, au Japon, en Chine… et partout en France. Elle s’est à juste titre imposée comme un ouvrage emblématique des deux dernières décennies du XXe siècle : ces années bien enfuies, hélas ! et qui furent parmi les plus prolifiques de l’histoire de la scène en France en voyant l’éclosion spectaculaire de chorégraphes aux talents très divers faisant de la danse contemporaine française le « produit » culturel le plus exporté dans le monde durant près de deux décennies.

Courage et détermination

Si les nombreuses productions de Maguy Marin ont été fort inégales, cette dernière n’a jamais hésité à explorer des voies nouvelles avec témérité. Aventureuse, elle ne s’est jamais répétée non plus. Et plus encore, elle a toujours défendu ses options artistiques, comme ses opinions politiques d’ailleurs, avec un courage et une détermination sans failles.

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On a fait de May B un chef d’œuvre. C’est peut-être abusif. Il lui manque pour l’être un je ne sais quoi d’indéfinissable. Mais c’est assurément l’une des pièces exceptionnelles de Maguy Marin et du répertoire. Comme son audacieuse Cendrillon (1985) créée pour le Ballet de Lyon et qui a fait dix fois le tour du monde. Ou comme Umwelt (2004), dénonciation radicale de la dégradation de l’univers par l’homme et qui est probablement ce qu’elle aura fait de plus puissant, de plus ramassé, de plus abouti. May B est aussi une pièce caractéristique d’une époque où l’on osait tout avec conviction et à bien meilleur escient que bien des fausses hardiesses d’aujourd’hui.

May B © Herve Deroo

Dérisoires, lamentables, crapoteux

L’autre sujet d’admiration, c’est la qualité des interprètes actuels. Certes Maguy Marin sait repérer la nature des danseurs qui conviendront à son travail. Et Dieu sait qu’il n’est pas facile d’en trouver ! Mais tout de même ! On n’aurait pas imaginé rencontrer aujourd’hui des personnalités si solidement engagées pour incarner avec autant de mordant les figures dérisoires, lamentables, crapoteuses de May B : les acteurs-danseurs s’y révèlent remarquables, à la hauteur de leur rude tâche. Comme au temps de leurs prédécesseurs, les aventuriers du Ballet-Théâtre de l’Arche, la première compagnie de la chorégraphe. Et l’on croit retrouver fugitivement chez certains d’entre eux l’ombre des grandes figures du temps de la création : Christiane Glick, Daniel Ambash, Luna Blommfield…

Aujourd’hui, devant un public si différent de celui de naguère, moins politisé, moins idéaliste peut-être, mais engagé d’une autre façon dans la société, May B remporte toujours le même éclatant succès, même si ce n’est peut-être pas pour les mêmes raisons. Et le texte musclé lu en fin de spectacle par l’un des interprètes et appelant les spectateurs à lutter contre la barbarie, les guerres, les injustices et « la montée du fascisme », recueille les mêmes ovations qu’il aurait sans doute suscitées jadis.


Autres spectacles de Maguy Marin : Les Applaudissements ne se mangent pas. Théâtre de Chaillot, salle Gémier. Du 15 au 18 avril

Françafrique, adieu ?

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Des habitants participent à un rassemblement soutenu par le gouvernement dans la capitale malienne, Bamako, le 14 janvier 2021, pour protester contre de nouvelles sanctions économiques © Harandane Dicko/AP/SIPA

Médias tiers-mondistes, historiens décoloniaux, Etat schizophrène: François-Xavier Freland, fin connaisseur du continent, décrit dans La Grande Repentance l’auto-sabotage de la France en Afrique.


François-Xavier Freland © Editions Intervalles

Grand reporter, documentariste et écrivain, François-Xavier Freland aime l’Afrique, notamment le Mali (sur lequel il a écrit un ouvrage remarquable1) et le Sénégal où sa grand-tante fonda l’école normale d’institutrices (comme son petit neveu le raconte dans un autre de ses livres si émouvants2).  Mais comme il le dit d’entrée de jeu dans son tout récent ouvrage, La grande repentance. Afrique-France : les infortunes de la vertu, s’il y évoque son amour pour l’Afrique, il « revendique aussi et surtout, celui de [son] pays, la France ». « La musique discordante » qu’il veut faire entendre ici, c’est celle de son dépit devant l’injustice faite à la France d’aujourd’hui, par des Africains si prompts hier à tirer parti de ladite Françafrique, et surtout la veulerie de ces Français qui se complaisent dans la repentance vis-à-vis de la prétendue domination post-coloniale.

Quand l’idéologie décoloniale se déverse dans nos médias

L’ouvrage s’ouvre sur le Mali et le malentendu touareg, dans un dialogue avec Pierre Boilley, sans doute le meilleur historien de cette région, dénigré par les tenants d’un éternel « complot français » raciste. Le fantasme d’une complicité organisée entre « les blancs » (Français et Touaregs) contre « les noirs » s’est notamment donné libre cours lors de l’opération Serval en 2013. Comme dans tous ces travaux, François-Xavier Freland mêle judicieusement et dans un style bien à lui, à la fois alerte et nostalgique, ses souvenirs personnels du « terrain » à ses réflexions de fond. Ainsi, a-t-il constaté lors de ses « nombreux séjours en Afrique, que les plus véhéments à l’égard de la France provenaient souvent des élites locales binationales de Bamako, Dakar ou Abidjan… Anciens ministres, hommes d’affaires, intellectuels, artistes célèbres » dont il nous livre un étonnant florilège. 

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Mais, les attaques les plus virulentes contre la France, viennent aussi des médias français, « ennemis de l’intérieur ? », ces voix de l’ancien « Tiers-monde ». RFI en tête, à tout seigneur tout honneur, mais aussi TV5 Monde, et bien sûr Jeune Afrique, autant de médias que François-Xavier Freland a bien connus de l’intérieur, ainsi que France 24, ont donc droit chacun à un chapitre qui déroule leurs discours « décoloniaux ». France Inter, « L’Afrique des bobos » comme l’appelle François-Xavier Freland, est également passée en revue. Tous ces médias, se font l’écho de « l’islamo-gauchisme et du panarabisme » qui ont mis « l’Afrique sous tutelle » plus insidieusement finalement, que les coloniaux du passé. Et parmi les africanistes des plateaux télé, Pascal Blanchard, que François-Xavier Freland a « croisé il y a plus de vingt ans dans les bureaux des éditions Autrement », est l’archétype le plus brillant de ces « spécialistes » plus hâbleurs que baroudeurs, lui qui déroule sans perdre haleine, le mantra décolonial comme s’il coulait de source.

L’idéologie décoloniale nie en effet la fin de l’époque coloniale mais aussi les dominations que les prétendus « dominés » et colonisés d’aujourd’hui ont fait et font subir à d’autres : à tous ceux qui s’émancipent des appartenances communautaires et des interdits religieux, aux femmes, à des peuples entiers réduits en esclavage en Afrique-même, aux Juifs hier obligés à la dhimmitude et expulsés de leurs pays en Afrique du nord et au Moyen-Orient, aujourd’hui visés par des attentats terroristes. Et bien sûr la complexité occidentale est ignorée et la dimension libératrice des Lumières retournée en son contraire.

La démocratie n’est pas dans les priorités du « Sud global »

Mais la mystique militante décoloniale ne projette plus un avenir radieux à l’horizon où l’oppression serait abolie, elle projette plutôt un temps immobile où un racisme « systémique » se perpétuerait éternellement et devrait donc être sans fin traqué et extirpé des esprits. Alimentée à la source décoloniale, l’idéologie du « Sud global » est alors une nouvelle arme lancée contre le monde occidental démocratique, au nom d’une nouvelle lutte de libération contre la domination occidentale et ses visées colonisatrices éternelles. 

Si l’idéologie tiers-mondiste caractéristique du gauchisme des années 1960-70 a vécu, son esprit revanchard a réinvesti d’autres vagues de mobilisation. On en retrouve la trace à la fois dans les nouvelles « religions séculières » (selon l’expression de Raymond Aron) produites par l’Occident (des Amériques à l’Europe) : décolonialisme puis wokisme polymorphe (racialisme, néo-féminisme, transgenrisme, véganisme, écologie punitive), dans l’idéologie salafo-frériste réalisant la jonction entre les intégrismes sunnites et chiites, comme dans les discours anti-occidentaux des grandes dictatures (russe, chinoise, iranienne ou turque) et tout particulièrement dans la propagande gouvernementale anti-Français, fondamentale en Algérie, amis également très courante en Afrique de l’Ouest. L’Afrique conserve en effet une charge symbolique importante pour la dynamique du Sud global.

Les pays du Sahel et ceux d’Afrique centrale, du Sénégal au Togo, ou de la Côte d’Ivoire au Congo Brazzaville, tous, avec plus ou moins de violence selon les régimes en place, rejettent désormais l’Occident ou ne manquent pas d’en faire une critique sévère. La prise de distance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe ne s’exprime pas seulement en effet dans les mots, elle se lit aussi à travers la réorientation de ses relations internationales. Ainsi, les relations avec la Chine développées à partir des années 1980-90, dont on se demande de moins en moins si les partenariats noués constituent de véritables opportunités pour le développement du continent africain ou participent d’un certain néocolonialisme. Quant à la Russie, elle a pris pied plus récemment en Afrique, notamment à travers les groupes de mercenaires, comme le groupe Wagner, mais joue à fond sur le sentiment anti-occidental des Africains pour s’implanter plus durablement.

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François-Xavier Freland évoque bien sûr ces questions dans son ouvrage et n’épargne personne. Parmi les complices français, assumés ou involontaires de l’affaiblissement de la France en Afrique, on retrouve donc également des institutions comme « les centres culturels français ou le spectacle permanent de l’autoflagellation », des acteurs-clés de la politique française comme les « messieurs Afrique » des derniers présidents de la République, et bien sûr l’agent principal du Sud global en France, le parti LFI et son leader maximo. 

Ces analyses sont confortées par l’encadrement d’une préface de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, et de trois interviews réalisées par l’auteur avec Boualem Sansal, Fiacre Vidjingninou et moi-même. Enfin, le style alerte et les propos à la fois vigoureux et très documentés de François-Xavier Freland, font ainsi de cet ouvrage un outil indispensable de réflexion et un appel à bâtir une nouvelle relation de confiance et d’intérêt mutuel entre la France et l’Afrique.

288 pages. Editions Intervalles.

  1.  François-Xavier Freland, Mali. Au-delà du djihad. Éditions Anamosa 2017 ↩︎
  2. François-Xavier Freland, A l’école de l’universel : Germaine Le Goff (1891-1986), une éducatrice en Afrique. Éditions Intervalles 2024 ↩︎