Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?
Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.
La mise en place du néolibéralisme
Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.
Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?
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À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.
Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.
Le néolibéralisme à la conquête du monde
Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.
Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.
L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.

Du communisme au néolibéralisme
Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.
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À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.
L’Occident néolibéral
Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.
Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.
Le bouc émissaire
Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.
Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.
D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.
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