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Villepin: la paix ou le refus du réel

Beaucoup de mots mais peu d’intentions de vote pour le Premier ministre de Chirac


Villepin: la paix ou le refus du réel
Dominique de Villepin à Caen devant le drapeau normand. Ira-t-il à l'élection présidentielle ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non... Capture BFMTV.

S’il n’est pas encore officiellement candidat, Dominique de Villepin ne cache plus ses intentions élyséennes. Vendredi, à Caen, au forum «Normandie pour la paix», l’ancien Premier ministre de 72 ans, connu pour avoir porté en 2003 le non de la France à l’ONU à la guerre en Irak, a refait son numéro de diplomate chevronné grand défenseur du « droit international ». Mais il ne fait que dessiner une paix qui ne dérange personne et ne sert à rien.


Il est des voix qui s’élèvent avec une gravité étudiée, une lenteur calculée, une solennité presque sacerdotale, et qui pourtant ne disent plus rien du monde. Celle de Dominique de Villepin appartient désormais à cette catégorie : une voix qui parle encore, mais qui ne voit plus. Car ce qui s’y joue n’est pas seulement une défense de la paix. C’est une posture. Une position tenue dans le théâtre des nations, où l’on continue d’incarner une certaine idée de la diplomatie, de la grandeur, de la France — mais où, sous le vernis de la hauteur, se mêlent des fidélités anciennes, des réflexes de puissance, des intérêts aussi, moins avouables, moins visibles, mais bien présents. Il n’est jamais indifférent de parler de paix depuis un lieu d’influence, ni de s’opposer à la guerre lorsque cela permet de maintenir une position, une image, une autorité symbolique.

Blanche colombe

La parole n’est jamais pure. Et celle-ci ne l’est pas davantage.

Elle s’agite, elle s’enfle, elle dramatise, comme si l’intensité du ton pouvait compenser la perte de prise sur le réel. Elle invoque la paix comme un absolu, mais cet absolu sonne creux, parce qu’il n’affronte pas ce qui le contredit. Il ne s’agit plus de comprendre, mais d’empêcher. Empêcher de voir. Empêcher de nommer. Empêcher de penser.

Car ce qui dérange dans le monde actuel, ce n’est pas seulement la guerre. C’est qu’elle ne ressemble plus à ce que l’on voudrait qu’elle soit. Elle n’est pas une faute isolée, une dérive passagère, un accident que l’on pourrait corriger. Elle est là, enracinée, ramifiée, portée par des volontés qui ne se ressemblent pas, qui ne se parlent pas, qui ne se reconnaissent pas. Elle traverse le Moyen-Orient comme une ligne de fracture profonde, reliant Israël, l’Iran, le Hezbollah, le Hamas — non comme des acteurs interchangeables, mais comme des pôles d’une conflictualité qui ne se laisse pas réduire.

Et face à cela, le discours européen tremble. Il hésite entre condamnation et dénégation.

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D’un côté, il désigne — Donald Trump, Benjamin Netanyahu — figures devenues nécessaires pour donner un visage à ce qui échappe. De l’autre, il s’efforce de maintenir une cohérence morale, de rappeler le droit, d’invoquer la paix, comme si le rappel des principes suffisait à produire des effets.

Mais cette oscillation masque une défaillance plus profonde. Le conflit n’est plus pensé. Il est remplacé par une morale. On ne discute plus. On trie. On ne cherche plus à comprendre. On distribue. Ainsi se défait, lentement, ce qui faisait encore la dignité fragile des démocraties : la capacité à soutenir le désaccord, à habiter la contradiction, à laisser le conflit produire de la pensée. Ce qui disparaît, ce n’est pas seulement le débat. C’est la possibilité même de voir. Car certaines choses ne peuvent être vues qu’à travers le conflit. Et lorsque le conflit est interdit, c’est le réel lui-même qui devient invisible. Alors la paix est invoquée. Mais quelle paix ? Une paix sans épaisseur, sans limite, sans ennemi. Une paix qui ne dérange personne parce qu’elle ne dit rien. Une paix qui ne s’éprouve pas, qui ne se construit pas, qui ne se défend pas. Une paix de langage. Une paix d’apparence. Mais une paix morte.

Drôle de paix

Car une paix qui refuse de voir ce qui la menace est déjà compromise. Une paix qui ne distingue plus entre ce qui peut être discuté et ce qui doit être affronté se dissout dans l’impuissance. Une paix qui se contente d’exister dans les mots disparaît dans les faits. Et c’est là que le tragique revient.

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Non pas comme une catastrophe soudaine, mais comme une lente remontée du réel, comme une pression que rien ne parvient plus à contenir. Le tragique, c’est ce moment où il faut choisir, non entre le bien et le mal, mais entre des formes incompatibles du monde. Ce moment où la pureté n’est plus possible, où la décision engage, où toute position a un coût.

C’est cela que certains refusent. Parce que cela oblige à sortir du rôle. À quitter la posture. À renoncer à l’image de soi. À accepter que la paix ne soit pas un refuge, mais une exigence. Et qu’elle ne puisse exister sans conditions. Ces conditions sont dures. Elles supposent de voir ce que l’on ne veut pas voir. De nommer ce que l’on préférerait taire. De reconnaître que tout ne se vaut pas, que tout ne se négocie pas, que tout ne se répare pas. Elles supposent surtout de retrouver le courage du conflit. Non comme une fin. Mais comme un passage. Comme ce qui empêche la violence de devenir absolue. Comme ce qui permet encore, parfois, de contenir ce qui menace de tout emporter.

Car une civilisation qui ne sait plus cela ne devient pas pacifique. Elle devient vulnérable. Et dans cette vulnérabilité, elle s’abandonne. Non à la paix. Mais à ce qui la détruit.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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