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Lyrique: L’hypnose Philip Glass ne prend pas

"Satyagraha", Opéra en trois actes de Philip Glass, à Garnier, jusqu'au 3 mai


Lyrique: L’hypnose Philip Glass ne prend pas
© Yonathan Kellerman / OnP

Satyagraha ou l’art de ne rien raconter avec beaucoup de sérieux pendant plus de trois heures. A l’Opéra-Garnier, Gandhi s’est perdu dans les limbes du concept, regrette notre critique.


Au tomber de rideau, sur le plateau du Palais Garnier, un vieillard chenu, costume gris perle, chemise blanche, chaussures noires, s’aligne dans la haie très fournie formée par les solistes, chœurs, danseurs de Satyagraha, dont la ‘’première’’ vient de s’achever. Il est onze heures du soir ; le public s’est dressé comme un seul homme pour ovationner debout Philip Glass, à l’issue de trois heures et demie de spectacle, suivi par l’assemblée dans un silence religieux. Pionnier (avec Steve Reich, Terry Riley, John Adams, etc.) puis pontife de la musique dite minimaliste, le prolifique compositeur américain reste essentiellement, pour beaucoup, l’auteur d’Einstein on the Beach, créé en 1976 dans une mise en scène mythique de Bob Wilson, – opus magnus qui aura propulsé Philip Glass au rang de star mondiale.  C’est donc une salle en délire qui accueillait, vendredi dernier, le grand prêtre aujourd’hui âgé de 89 ans, pour cette représentation inaugurale de l’opéra Satyagraha.  

Scénographie abstraite

Satyagraha ?  Littéralement, en sanskrit, « force de la vérité ». Tel fut le nom donné au mouvement que dirigea le jeune Gandhi en Afrique du Sud, avant que n’éclate la Grande Guerre. Il fournit le titre du présent ouvrage lyrique, créé en 1980 à Rotterdam, sur un livret de l’artiste et performeuse Constance De Jong, compatriote de Philip Glass. Opéra en trois actes, Satyagraha se donne pour le second volet de la trilogie entamée avec Einstein on the Beach, et que viendra clore Akhanaten en 1984, opéra inspiré, celui-ci, par la vie spirituelle du pharaon Akhenaton.

Il aura donc fallu attendre ce printemps 2026 pour que Satyagraha intègre le répertoire de l’Opéra de Paris – nouvelle production mise en scène et chorégraphiée par le duo Bobbi Jene Smith/Or Schraiber, sous la direction du chef allemand Ingo Metzmacher, lequel, comme l’on sait, fut longtemps aux commandes du Staatoper de Hambourg…

Opéra, oratorio, ou ballet ? Pas d’intrigue, pas de « dramaturgie » au sens classique du terme dans cet opus tiré de la Baghavad-Gita hindoue. D’autant que la présente production a fait choix de ne délivrer aucun patronyme aux « personnages », ceux-ci n’étant jamais désignés autrement que par leurs tessitures : contre-ténor, ténor, soprano, mezzo, baryton… Figures et voix d’un discours d’autant plus versé dans l’abstraction que la présente scénographie congédie délibérément toute référence explicite à l’hindouisme et au héraut de la non-violence assassiné en 1948.

Le cadre de scène ? Une architecture dépouillée, de pierre ocre, en forme de boîte – vraisemblablement, une salle de répétition d’art dramatique – dont le fond s’ouvre sur un portique noyé dans une insondable obscurité, fumante à l’occasion. Les deux parois latérales du volume supportent l’une et l’autre, à mi-hauteur, une coursive fermée par un simple garde-corps fait de tubes peints en jaune. Celle de droite réunit, présences constantes et muettes, un Gandhi vêtu de son dhoti traditionnel et flanqué, semble-t-il, de trois silhouettes mâles figurant, s’il faut en croire leurs costumes respectifs, les trois religions du Livre.

Chorégraphie omniprésente

Une étoffe musicale à l’amplitude tendanciellement boursouflée, –  mais privée de toute moirure, hélas, sous la baguette de Mezmacher – va se déployer, s’étager dans une alternance continue entre, d’une part, la polyphonie orchestrale où cordes et orgue électrique conjuguent leurs sonorités, et d’autre part un chœur à l’effectif imposant, qui se partagera le plateau avec les solistes, et surtout avec les danseurs, la chorégraphie se faisant omniprésente au point de phagocyter presque entièrement l’interminable troisième acte… Signés Wojciech Dziedzig, les costumes renvoient vaguement au temps de l’après Seconde Guerre mondiale, mariant de chauds coloris esthétiquement avantageux, certes, sinon qu’échappe à toute compréhension le sens exact des pugilats et autres corps-à-corps où s’ébattent et s’affrontent ces troupes casquées, un moment harnachées de longs manteaux pourpres, ou ces duellistes improbables, dans des tableaux successifs qui semblent moins s’agencer pour illustrer la claire progression d’un récit identifiable et captivant comme tel, que se disposer comme une suite poétique d’images férocement désincarnées.

Il n’en va pas différemment de la distribution vocale. Le rôle-titre est assumé ici par un chanteur bien à la peine, décidément, pour tenir la rampe jusqu’au bout, la partition – écrite au départ pour un ténor !  – opposant à sa tessiture d’insurmontables difficultés : le talent méritoire du contre-ténor américain Anthony Roth Costanzo ne suffit pas à pallier l’écueil d’un contre-emploi qui le fige d’un bout à l’autre du spectacle dans une raideur laborieuse. La salle pourtant ne lui tient pas rancune de ces faiblesses – qui le noiera sous les bravos ! Il est vrai que le spectacle affichant complet jusqu’au 3 mai, la partie est pour ainsi dire gagnée d’avance. Aux côtés du ténor écossais Nicky Spence, retenons toutefois, parmi les chanteurs, la magnifique performance vocale autant que scénique du baryton Davone Tines, alliant au moelleux de son timbre une puissance de projection sans faille. Dans l’expression de cette écriture vocale si redoutablement répétitive, accordons également un magnétisme certain à la mezzo gabonaise Adriana Bignani Lesca, ainsi qu’aux deux sopranos, Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen. Et de cette chorégraphie de groupe assez aride et peu déliée, extrayons l’attendrissant duo juvénile Lorrin Brubaker et Mermoz Melchior, et l’étonnant Adrien Ouaki.

Anthony Roth Costanzo

Le triomphe fait à ce Satyagraha si peu littéral et d’inspiration évanescente laisse dubitatif. Cela tient sans doute à ce que la musique immersive de Glass, « iconique » depuis des lustres, demeure globalement d’accès facile à l’oreille, pourvu qu’on s’abandonne sans résistance à son hypnose. A l’heure de l’IA, ce genre de partition peut idéalement se décliner au kilomètre…           

Satyagraha. Opéra en trois actes de Philip Glass (1980). Avec Anthony Roth Costanzo, Ilanah Lobel-Torres, Davone Tines, Adriana Bignagni Lesca, Olivia Boen, Deepa Johnny, Amin Ahangaran, Nicky Spence, Nicolas Cavallier. Direction : Ingo Metzmacher. Mise en scène : Bobbi Jene Smith, Or Schraiber. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.

Durée : 3h20

Opéra Garnier, les 14,16,21,24,30 avril à 19h30 ; les 26 avril et 3 mai à 14h30.




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