Monsieur Nostalgie fête les 80 ans du mocassin J.M. Weston conçu et fabriqué dans la manufacture de Limoges depuis 1946. De Janson de Sailly à l’Elysée, du Congo-Brazzaville à la cité des 4000, le modèle 180 fut et restera notre meilleur modèle d’intégration sociale…
Tant que des lycéens auront le puissant désir de chausser une paire de mocassins Weston, la République tiendra bon. La Vème ne vacillera pas sous les fumigènes. Nos valeurs seront sauves. Et notre drapeau flottera haut au pavillon des ministères parisiens.
Peut-être, avons-nous-là, sous les yeux, le fondement, le creuset de nos institutions que les analystes politiques ignorent car ils méconnaissent le pouvoir symbolique de la chaussure sur l’imaginaire des garçons en formation. Son pouvoir d’attraction et son onde nostalgique. Son mystère provincial et son baume à la Rastignac…
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Qu’avons-nous été capables d’endurer, de supporter, d’accomplir pour avoir l’insigne honneur de porter des « 180 » et de faire partie de ces affranchis du soulier français ? La chaussure a ses chapelles irréconciliables, des amateurs ferrailleurs qui ne jurent que par les glands américains ou les Chelsea Boots britanniques, d’autres encore vénérant exclusivement la fabrication italienne, et puis il y a le sillon national, durable, limougeaud, l’ancrage terrien, la tannerie de nos ancêtres, la montée vers la capitale, le côté Mauriac pour les odeurs de sous-bois et l’ambition d’un fils de vinaigrier qui va bientôt conquérir l’Elysée en nationalisant les banques et la chimie. François Mitterrand les achetait en taille 6 et en de multiples exemplaires. N’écoutez pas ceux qui infantilisent le mocassin Weston, qui amenuisent sa portée, le reléguant au rang des souvenirs d’écoliers ou de simple objet de transition vers l’âge adulte. Le « 180 » incarne la permanence, l’histoire longue, des bancs d’un IEP aux ors des cabinets, l’abandon de la basket informe pour la peausserie de qualité, il est un instrument d’ascension et de sédimentation de notre démocratie. Sans lui, sa présence rassurante et son chaussant douillet, car le mocassin fait corps avec votre pied, il est gangue et gant de soie, notre pays déjà accablé perdrait son dernier repère et son ultime repaire. Le « 180 » n’est pas d’un bord en particulier, il ne roule pour aucun camp précisément, il est « La » politique comme le bicorne et l’épée font l’habit de l’Académicien, il est à la fois un moyen d’accession et une forme de reconnaissance ; le mocassin met le pied à l’étrier à l’impétrant, le rêveur, le carnassier, le coquet ou le flâneur.
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Mieux qu’un programme, il donne la légitimité, l’assurance et le goût de la chose publique. Sans son maintien dans les assemblées, notre démocratie fort mal en point n’y survivrait pas. Il est encore le témoignage d’un monde où l’achat d’une paire de chaussures de luxe de construction Goodyear et nécessitant 180 prises en main « à la fabrication de ce grand classique » était chargée d’émotion et de fébrilité. Avec des Weston, on pouvait enfin commencer à échafauder une carrière, solliciter un appui, se rendre à une cérémonie officielle, se délester de sa ruralité et jouer sa carte personnelle. Le « 180 » n’est pas un dissimulateur, mais plutôt le révélateur de vos ambitions profondes. Il ne cache pas vos origines, au contraire, il vous permet de les assumer pleinement et fièrement. En Afrique, le seul continent qui aime sincèrement la chaussure pour sa dimension mystique, le mocassin est porté aux nues. On lui voue un culte féérique. Là-bas, il peut même se décliner en alligator ou en lézard, dans les teintes vertes ou bleues. Nous avons beaucoup à apprendre de cette liberté-là. Combien d’adolescents ayant économisé plus que de raison, sont venus, un jour, à Paris choisir leur première paire de « 180 » comme s’ils entraient au Panthéon ? En s’offrant des mocassins de couleur noire, bergeronnette, mélèze ou toucan, il s’insérait dans la grande fresque nationale, celle des salons littéraires, des remises de diplômes, des premières à l’Opéra et des soirs de printemps au théâtre au bras d’une actrice césarisable où vous croyez que le tout-Paris vous regarde et vous envie. Le « 180 » est la première pierre du roman français.

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