Le Cri des gardes, réalisé par la cinéaste Claire Denis et sorti le 8 avril en salles, est une tragédie africaine d’une puissance singulière. L’adaptation cinématographique de la pièce Combat de nègre et de chiens associe fidélité au texte et mise en scène prodigieuse.

Claire Denis, l’une des grandes cinéastes françaises, a tourné au Sénégal en 2025 Le Cri des gardes, une fiction franco-sénégalaise adaptée de la pièce de théâtre Combat de nègre et de chiens, écrite en 1979 par Bernard-Marie Koltès et mise en scène au Théâtre des Amandiers en 1983 par Patrice Chéreau. Il est en salles depuis mercredi dernier. Autant le dire tout de suite: c’est une totale réussite, un chef-d’œuvre, une tragédie classique cruelle où désir de justice, violence physique et morale, ambivalences et ambiguïtés des rapports et poésie se mélangent ingénieusement.
Une promesse tenue après 35 ans
Peu avant le décès du Sida en 1989 de l’écrivain et metteur en scène de théâtre Bernard-Marie Koltès, ami du comédien Isaach de Bankolé, acteur du premier film de Claire Denis, Chocolat (1988), la cinéaste avait fait la promesse au comédien d’adapter Combat de nègre et de chiens. Trente-cinq ans plus tard, la cinéaste a tenu cette promesse, car l’idée ne l’a jamais quittée de faire un film de la pièce, située en Afrique de l’Ouest sur un chantier de travaux publics dirigé par deux expatriés français blancs.
Claire Denis est la cinéaste parfaitement légitime pour réaliser ce projet, ayant tourné plusieurs films en Afrique — Chocolat (1988), Beau Travail (1999), White Material (2010) — pays où elle a grandi et passé son enfance. De surcroît, le sujet de la pièce, très marqué par la solitude et la violence de deux hommes blancs perdus, Horn, le chef de chantier (Matt Dillon), et Cal (Tom Blyth), très physiques, butés, s’affrontent — sûrs de leurs bons droits et rétifs à comprendre la force d’âme, la dignité et la noblesse d’un homme noir — Alboury (Isaach de Bankolé), qui vient réclamer le corps de son frère Nouofia (Brian Begnan), décédé d’un prétendu accident du travail le jour même, afin de pouvoir ramener la dépouille au plus vite à sa mère. Cette même nuit, Léone (Mia McKenna-Bruce), la jeune femme sensuelle et paumée de Horn, arrive sur le chantier, conduite par Cal qui a été la chercher à l’aéroport.
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Par la rigueur et la précision de sa mise en scène, le tranchant de son montage, ses cadres aiguisés, la beauté des lumières et des couleurs de la photographie signée par le chef-opérateur Éric Gautier, la force des sons — bruits des engins de chantier, pas des hommes sur le sol, coups échangés, mystère sonores insondables de l’Afrique et surtout le cri relayé par les gardes noirs du camp pour signaler que tout va bien — la grâce de la musique lancinante de Tindersticks, qui renforce l’angoisse tendue de la fiction, Claire Denis réussit avec Le Cri des gardes un très grand film physique et moral. La cinéaste préserve avec un grand respect le texte original de la pièce de théâtre, la texture des voix ainsi qu’une unité de lieu et de temps — excepté un trajet en voiture vers un aérodrome et de rapides flash-back — rendant le film oppressant et âpre, une tragédie classique où la violence sourde va éclater dans un univers étouffant.

Un espace clos et oppressant
L’action est condensée sur une nuit dans et autour du chantier, entouré de barbelés et de tours de guet. Claire Denis rend la matérialité concrète du lieu en filmant avec concision quelques éléments: la terre rouge, des machines de chantier, des baraquements métalliques sinistres, des barbelés, des miradors, des lampadaires blafards.
Elle filme avec sensualité des hommes noirs en communion avec la minéralité du lieu et la moiteur de la nuit. Elle capte l’élégance de la droiture morale et de la détermination sans faille d’Alboury, servi par l’impeccable interprétation d’Isaach de Bankolé, qui incarne avec force la volonté de justice. Elle saisit la beauté, l’érotisme et la faille des hommes et de la femme blanche. Des hommes blancs aux corps très physiques, rudes et sauvages, Horn et Cal – campés par Matt Dillon et Tom Blythe particulièrement remarquables – brutaux dans leurs gestes, parfaits dans leurs déplacements. Tous les acteurs sont impeccables dans leur diction du texte, très en phase avec la pièce de Bernard-Marie Koltès. Entre maîtrise et fureur, ils échangent des mots rares. Alboury et Horn se parlent avec une retenue et une politesse excessive, pleine de frustration, qui va devenir rageuse et haineuse.
La sensualité de Léone, seule femme du lieu, honorée par sa stature d’apparition très plastique et sa beauté lunaire, illumine la nuit mortifère par la couleur de sa robe, un rouge éclatant qui symbolise la violence de la tragédie.
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