Médias tiers-mondistes, historiens décoloniaux, Etat schizophrène: François-Xavier Freland, fin connaisseur du continent, décrit dans La Grande Repentance l’auto-sabotage de la France en Afrique.

Grand reporter, documentariste et écrivain, François-Xavier Freland aime l’Afrique, notamment le Mali (sur lequel il a écrit un ouvrage remarquable1) et le Sénégal où sa grand-tante fonda l’école normale d’institutrices (comme son petit neveu le raconte dans un autre de ses livres si émouvants2). Mais comme il le dit d’entrée de jeu dans son tout récent ouvrage, La grande repentance. Afrique-France : les infortunes de la vertu, s’il y évoque son amour pour l’Afrique, il « revendique aussi et surtout, celui de [son] pays, la France ». « La musique discordante » qu’il veut faire entendre ici, c’est celle de son dépit devant l’injustice faite à la France d’aujourd’hui, par des Africains si prompts hier à tirer parti de ladite Françafrique, et surtout la veulerie de ces Français qui se complaisent dans la repentance vis-à-vis de la prétendue domination post-coloniale.

Quand l’idéologie décoloniale se déverse dans nos médias
L’ouvrage s’ouvre sur le Mali et le malentendu touareg, dans un dialogue avec Pierre Boilley, sans doute le meilleur historien de cette région, dénigré par les tenants d’un éternel « complot français » raciste. Le fantasme d’une complicité organisée entre « les blancs » (Français et Touaregs) contre « les noirs » s’est notamment donné libre cours lors de l’opération Serval en 2013. Comme dans tous ces travaux, François-Xavier Freland mêle judicieusement et dans un style bien à lui, à la fois alerte et nostalgique, ses souvenirs personnels du « terrain » à ses réflexions de fond. Ainsi, a-t-il constaté lors de ses « nombreux séjours en Afrique, que les plus véhéments à l’égard de la France provenaient souvent des élites locales binationales de Bamako, Dakar ou Abidjan… Anciens ministres, hommes d’affaires, intellectuels, artistes célèbres » dont il nous livre un étonnant florilège.
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Mais, les attaques les plus virulentes contre la France, viennent aussi des médias français, « ennemis de l’intérieur ? », ces voix de l’ancien « Tiers-monde ». RFI en tête, à tout seigneur tout honneur, mais aussi TV5 Monde, et bien sûr Jeune Afrique, autant de médias que François-Xavier Freland a bien connus de l’intérieur, ainsi que France 24, ont donc droit chacun à un chapitre qui déroule leurs discours « décoloniaux ». France Inter, « L’Afrique des bobos » comme l’appelle François-Xavier Freland, est également passée en revue. Tous ces médias, se font l’écho de « l’islamo-gauchisme et du panarabisme » qui ont mis « l’Afrique sous tutelle » plus insidieusement finalement, que les coloniaux du passé. Et parmi les africanistes des plateaux télé, Pascal Blanchard, que François-Xavier Freland a « croisé il y a plus de vingt ans dans les bureaux des éditions Autrement », est l’archétype le plus brillant de ces « spécialistes » plus hâbleurs que baroudeurs, lui qui déroule sans perdre haleine, le mantra décolonial comme s’il coulait de source.
L’idéologie décoloniale nie en effet la fin de l’époque coloniale mais aussi les dominations que les prétendus « dominés » et colonisés d’aujourd’hui ont fait et font subir à d’autres : à tous ceux qui s’émancipent des appartenances communautaires et des interdits religieux, aux femmes, à des peuples entiers réduits en esclavage en Afrique-même, aux Juifs hier obligés à la dhimmitude et expulsés de leurs pays en Afrique du nord et au Moyen-Orient, aujourd’hui visés par des attentats terroristes. Et bien sûr la complexité occidentale est ignorée et la dimension libératrice des Lumières retournée en son contraire.
La démocratie n’est pas dans les priorités du « Sud global »
Mais la mystique militante décoloniale ne projette plus un avenir radieux à l’horizon où l’oppression serait abolie, elle projette plutôt un temps immobile où un racisme « systémique » se perpétuerait éternellement et devrait donc être sans fin traqué et extirpé des esprits. Alimentée à la source décoloniale, l’idéologie du « Sud global » est alors une nouvelle arme lancée contre le monde occidental démocratique, au nom d’une nouvelle lutte de libération contre la domination occidentale et ses visées colonisatrices éternelles.
Si l’idéologie tiers-mondiste caractéristique du gauchisme des années 1960-70 a vécu, son esprit revanchard a réinvesti d’autres vagues de mobilisation. On en retrouve la trace à la fois dans les nouvelles « religions séculières » (selon l’expression de Raymond Aron) produites par l’Occident (des Amériques à l’Europe) : décolonialisme puis wokisme polymorphe (racialisme, néo-féminisme, transgenrisme, véganisme, écologie punitive), dans l’idéologie salafo-frériste réalisant la jonction entre les intégrismes sunnites et chiites, comme dans les discours anti-occidentaux des grandes dictatures (russe, chinoise, iranienne ou turque) et tout particulièrement dans la propagande gouvernementale anti-Français, fondamentale en Algérie, amis également très courante en Afrique de l’Ouest. L’Afrique conserve en effet une charge symbolique importante pour la dynamique du Sud global.
Les pays du Sahel et ceux d’Afrique centrale, du Sénégal au Togo, ou de la Côte d’Ivoire au Congo Brazzaville, tous, avec plus ou moins de violence selon les régimes en place, rejettent désormais l’Occident ou ne manquent pas d’en faire une critique sévère. La prise de distance de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe ne s’exprime pas seulement en effet dans les mots, elle se lit aussi à travers la réorientation de ses relations internationales. Ainsi, les relations avec la Chine développées à partir des années 1980-90, dont on se demande de moins en moins si les partenariats noués constituent de véritables opportunités pour le développement du continent africain ou participent d’un certain néocolonialisme. Quant à la Russie, elle a pris pied plus récemment en Afrique, notamment à travers les groupes de mercenaires, comme le groupe Wagner, mais joue à fond sur le sentiment anti-occidental des Africains pour s’implanter plus durablement.
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François-Xavier Freland évoque bien sûr ces questions dans son ouvrage et n’épargne personne. Parmi les complices français, assumés ou involontaires de l’affaiblissement de la France en Afrique, on retrouve donc également des institutions comme « les centres culturels français ou le spectacle permanent de l’autoflagellation », des acteurs-clés de la politique française comme les « messieurs Afrique » des derniers présidents de la République, et bien sûr l’agent principal du Sud global en France, le parti LFI et son leader maximo.
Ces analyses sont confortées par l’encadrement d’une préface de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, et de trois interviews réalisées par l’auteur avec Boualem Sansal, Fiacre Vidjingninou et moi-même. Enfin, le style alerte et les propos à la fois vigoureux et très documentés de François-Xavier Freland, font ainsi de cet ouvrage un outil indispensable de réflexion et un appel à bâtir une nouvelle relation de confiance et d’intérêt mutuel entre la France et l’Afrique.
288 pages. Editions Intervalles.
La grande repentance: Afrique-France : les infortunes de la vertu
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- François-Xavier Freland, Mali. Au-delà du djihad. Éditions Anamosa 2017 ↩︎
- François-Xavier Freland, A l’école de l’universel : Germaine Le Goff (1891-1986), une éducatrice en Afrique. Éditions Intervalles 2024 ↩︎
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