Le capitalisme contemporain et la révolution numérique marquent l’aboutissement d’une rationalité occidentale où l’abstraction de la valeur aliène le peuple et rend le pouvoir politique totalement impersonnel. Seuls un sursaut métapolitique radical et une « transvaluation nietzschéenne des valeurs » visant à réorganiser le réel au-delà des structures marchandes et technologiques actuelles pourraient contrer cet effacement de la réalité sensible, estime cette analyse.
« Un spectre hante l’Europe : le populisme », s’amuse Marcel Gauchet en une de Causeur ce mois-ci. En reprenant la phrase célèbre du Manifeste du Parti communiste de Marx, le philosophe donne au populisme actuel une tournure marxiste. Mais, dans son ouvrage sur Marx, le philosophe Michel Henry rappelait que « le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx ». C’est toujours un retour à Marx. Oui, mais lequel ? Marx, certes, faisait une analyse du Capital dans laquelle il voyait une structure de la société divisée en deux — prolétaires et bourgeois. Mais la spécificité de son analyse ne repose pas sur la lutte des classes — qui est une analyse éminemment marxiste — mais bien sur ce qu’est le Capital comme nouveau mode spécifique de production. Le Capital est apparu en Angleterre à la fin du XVIIIème siècle, notamment dans les usines de Manchester, et ce sont les Anglais qui ont expérimenté d’abord l’arrivée de ce bouleversement majeur : la Révolution industrielle. Engels, lui, dont le père était propriétaire d ‘une usine de textile, avait d’ailleurs écrit dès 1845 La situation de la classe laborieuse en Angleterre pour montrer les conditions de vie inhumaines dans lesquelles la classe ouvrière naissante vivait. Car cette classe ouvrière, de prime abord, n’existait pas. Elle fut rendue possible en Angleterre grâce à l’assouplissement de la loi sur la domiciliation de 1662 — pour ne pas parler du mouvement des enclosures ou du Black Act de 1723 sur les forêts et le bois — qui consistait, pas à pas, à donner à l’Angleterre les capacités d’un marché du travail libre pour faire tourner à plein régime les machines qui commençaient à se déployer. Voilà pourquoi d’ailleurs une contre-loi, celle de Speenhamland, en 1795, eut pour but d’empêcher la population rurale de rejoindre les centres urbains afin que les propriétaires terriens puissent conserver leur main-d’œuvre en leur assurant un revenu minimum — avec tous les effets pervers de cette loi. Ce n’est véritablement qu’en 1834 que le marché du travail en Angleterre a pu émerger. Dans le même mouvement, en Angleterre, s’organise bien entendu une forme de résistance à ces mouvements. Le plus connu sera celui de R. Owen, socialiste utopiste anglais, qui déploya dans le New Lanark une sorte d’immense contre-société coopérative, contre-exemple à la logique du libéralisme en cours. On n’oubliera pas d’ailleurs d’y ajouter que Jeremy Bentham, libéral, y fut son associé, théoricien du Panoptique, ou comment rentabiliser au mieux le travail des prisonniers grâce à un système de surveillance globale.
Dès lors, Marx a eu le génie de voir, au-delà du bouleversement social qu’il opère, que le capitalisme est avant tout un système fondé sur la réalisation du projet philosophique de la Grèce classique : le projet philosophique de la rationalité occidentale inauguré par Socrate et repris par Platon. Ce projet, que l’on peut définir par Raison = vertu = Bonheur, consistait à placer le monde intelligible comme fondateur du monde sensible. Ou, pour le dire autrement, à considérer que l’Idée fondait et formait la réalité — le fameux Démiurge. Or Marx constate — car il est un très grand lecteur de Hegel, qui lui voit justement l’avènement de la réalisation de la philosophie sur terre comme une théodicée — que le capitalisme est justement l’avènement du projet occidental: « La raison a toujours existé, pas toujours de manière raisonnable », et voilà pourquoi il voyait que le capitalisme était d’abord et avant tout une inversion entre le Sujet et son Objet : « le produisant est posé à titre de produit de son produit », disait-il en 1843 dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel.
Ainsi, il faut bien comprendre que ce qu’on nomme Idéologie — l’ouvrage de Marx s’intitule L’Idéologie allemande en 1845 — décrit aussi le règne idéocratique sur terre qui se réalise avec le capitalisme, incarnation du projet occidental. La philosophie s’est réalisée. Cette inversion entre le producteur et le produit de la production (le Sujet et l’Objet) se définit par Marx comme « autonomisation de la valeur », à savoir que la production elle-même est d’abord et toujours constamment reconduite à l’aune de la valeur. Or la valeur, c’est une idée, une abstraction qui sert lors des échanges et qui s’est autonomisée en devenant un sujet autonome qui s’impose comme pouvoir sur la réalité. Dès lors, lorsque Marx disait qu’« un spectre hante l’Europe : celui du communisme », c’est surtout pour montrer que le capitalisme, opérant un bouleversement des moyens de production, conduirait à une réappropriation de celles-ci par la communauté elle-même. Dès lors, le « spectre » et le « communisme », c’est la croyance que le Capital produit les conditions de la récupération de l’essence aliénée de la communauté — son identité et son élan vital.
Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? Le peuple actuellement ne semble plus posséder cette force révolutionnaire capable de reprendre le pouvoir sur l’abstraction même si les contestations prennent de l’ampleur. Même les mouvements populaires — les People’s Party aux États-Unis et les Narodniki en Russie — originaires, qui avaient un ancrage agraire et une plus grande autonomie, n’ont pas réussi à les renverser ni à organiser une contre-société au modèle libéral. Aujourd’hui, la difficulté supplémentaire est que le peuple est désormais devant les écrans. Mais « le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominé par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophie la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif » précisait Guy Debord dans La société du spectacle. Le peuple trouve aujourd’hui dans l’usage des réseaux des moyens de réconfort, d’affirmation, d’estime de soi, de déversement aussi d’une colère légitime. Le réseau fait office de défouloir, et l’imaginaire collectif des classes populaires est gangréné de plus en plus par les idées du monde numérique qui informe, transforme et est capable d’orienter la colère à des fins utilitaires et marchandes. C’est un pouvoir cybernétique de détournement et de reformatage d’une Idée numérique dans la réalité sensible et concrète. Le peuple l’est ainsi de moins en moins puisque son unité culturelle ne se fait plus à travers la culture commune mais à travers le partage d’images numériques : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (Debord). En 1983, dans son texte célèbre, L’Occident kidnappé, Milan Kundera est frappé par la passivité de l’Europe de l’Ouest face aux interventions militaires soviétiques de l’Europe de l’Est. Il écrivait : « L ‘Europe ne ressent plus son unité comme unité culturelle ». Analyse similaire à celle, en 1975, de Pier Paolo Pasolini dans ses Lettres luthériennes à propos de la disparition de la culture populaire italienne face à l’arrivée du consumérisme. Cela veut dire que ce qui fonde l’unité populaire — coutumes, bon sens, vie commune, langue, sentiment d’appartenance, socialité primaire — s’efface aujourd’hui de plus en plus face à l’avènement d’une société numérique où ce qui domine n’est plus le lieu mais la zone ; n’est plus la ville ou le village mais l’espace urbain ; n’est plus l’ancrage mais le décrochage technologique. Ernest Renan, dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ? en 1882, expliquait que la nation était « un plébiscite de tous les jours » et voyait alors la confédération européenne remplacer le creuset national et local.
Or cette confédération européenne est arrivée: l’Union européenne. En 1939, F. Hayek, l’un des penseurs du néolibéralisme — la fameuse société du Mont-Pèlerin — publie un texte qui s’intitule Conditions économiques d’un fédéralisme interétatique, où il explique point par point ce que devra être l’Union européenne, à savoir une zone de libre-échange impersonnelle dans laquelle l’unique but serait la paix commerciale. Or ce mouvement impersonnel, c’est le mouvement du capital lui-même, qui efface le sujet de la réalité — le pouvoir décisionnaire humain — pour le confier à des automates rationnels — aujourd’hui les agents conversationnels de l’IA notamment, et tout ce qui s’ensuivra fort bientôt.
Que s’est-il donc passé ? Il y a eu, surtout depuis la Révolution industrielle, un mouvement qui consiste à rendre de plus en plus impersonnelle la forme du pouvoir, c’est-à-dire à transférer la puissance sociale dans des organes abstraits sur lesquels les hommes n’auraient plus aucune prise. Voilà pourquoi on peut voir ce qui nous arrive depuis deux siècles comme l’inversion du politique par l’économique, et la victoire du règne de l’abstraction autonomisée sur la réalité sensible. Ainsi, lorsque Marcel Gauchet parle du spectre du populisme, il oublie de mentionner que le populisme peut surgir comme un populisme connecté, et ainsi il est fort probable que celui-ci ne se manifeste pas comme force de renversement, mais bien au contraire comme forme de liquidation de ce qui fut et de l’instauration de la société du capitalisme algorithmique en cours.
Regardons le détroit d’Ormuz. Un blocage de 20% du pétrole mondial entraîne immédiatement une hausse des prix à la pompe. Que vont demander les gens, tout naturellement ? Des aides de l’État. Que va demander l’État ? De nouveaux emprunts ? Que va demander le marché ? Des hausses des taux obligataires ? Que vont alors demander les marchés aux prochaines élections ? « I want my money back ». Et c’est alors qu’au sein de l’État lui-même sont présentes deux formes de constitutions, selon l’analyse brillante du sociologue allemand W. Streeck dans son ouvrage Entre globalisme et démocratie : il y a d’un côté la constitution du peuple, celle qui fait des exigences vitales ; et de l’autre la constitution du marché, qui fait des exigences marchandes. Or, étant donné le niveau d’endettement généralisé des États, et étant donné l’interdépendance économique des nations mondiales à cause de la globalisation des échanges, les gouvernements suivront nécessairement la constitution du marché, sous peine de voir leurs OAT — les taux à 10 ans — augmenter.
Dès lors, quelle est la puissance du peuple dans tout cela ? Comment le peuple pourra-t-il de nouveau faire valoir son droit à l’existence quand il est doublement remplacé, à la fois par la puissance migratoire de recomposition et en même temps par la puissance technologique de déterritorialisation ? C’est un double remplacement et effacement en cours, et qui ne pourra s’arrêter que si, justement, nous regardons la réalité comme « un fait social total » (Mauss) et cessons de la fragmenter en rubriques journalistiques. Cela veut dire que notre réponse n’est pas d’abord politique, elle est métapolitique ; elle se situe au niveau psychologique, physiologique, corporel et s’empare de tous les phénomènes contemporains qu’elle rassemble dans une unité de compréhension. Surtout, elle implique aussi d’envisager une lecture de notre histoire qui ne soit ni nostalgique ni progressiste. Quelles sont les croyances et les vérités au sein de notre corps — notre mémoire, notre crypte, notre héritage — qui ont produit une réalité comme la nôtre ? Où puiser les ressources d’un renversement ? Travail de géologue de l’Histoire. Or, comme nous ne nous interrogeons pas sur cet héritage et le prenons comme allant de soi ou, au pire, le considérons comme inutile, nous ne comprenons pas qu’il va falloir aussi s’interroger sur d’autres formes d’organisations sociales et humaines qui ne soient plus celles dans lesquelles nous vivons : « une renaissance, sous une forme supérieure, d’un type social archaïque » (Marx). Voilà pourquoi le sauvetage n’aura lieu que lorsque se mettra en place une « transvaluation de toutes les valeurs » (Nietzsche). Sinon, tous les partis qui font le lit de l’époque contemporaine — à droite comme à gauche d’ailleurs — ont encore de beaux jours devant eux, à savoir la poursuite d’un nihilisme mortifère conduisant à la mort totale de la civilisation occidentale et à un déchaînement d’une colère transformée en ressentiment.
Par conséquent, le peuple, dans sa dimension de renversement de la réalité actuelle, n’est viable que s’il renverse aussi les présupposés fatigués et épuisés qui le constituent: consensus, compromis, réforme, changement de présidence, hausse ou baisse de salaire… Ces modalités légitimes de soulèvement, qui répondent à des impératifs du quotidien, devront prendre la forme plus large d’une réorganisation totale et radicale du champ du réel. Il s’agit à présent de savoir comment récupérer le pouvoir réel, et comment alors réellement agir: cela implique alors l’arbitraire, la force, la mort et le combat, mais aussi l’abandon de croyances éternelles grâce à l’avènement de nouvelles forces et formes politiques représentatives de l’ampleur des phénomènes du monde contemporain. Nietzsche, en épigraphe d’Aurore, écrivait : « il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ».
Or, dans nos sociétés européennes féminisées, épuisées et pacifiées, le voulons-nous ? Voulons-nous notre mort lente et silencieuse, une morphine du quotidien, ou voulons-nous recréer, voulons-nous un autre « nœud divin qui noue les choses entre elles » pour reprendre le mot de Saint-Exupéry dans son roman Citadelle ? Seul l’avenir le dira…
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