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Folle journée, mais film bien sage

Autour du phénomène agaçant de #MeToo, Agnès Jaoui livre une histoire un peu paresseuse, mais indéniablement divertissante.


Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont donné un ton nouveau à la comédie dramatique dans le cinéma français. L’humour et la dérision, chez eux, vont de pair, dans un monde cruel, avec la tendresse et le besoin naturel de chaleur humaine. Souvent, les bons mots surgissent sous leur plume, non comme des piques, mais comme des consolations.

Bacri, tant qu’il a vécu (il est mort en 2021), et Jaoui, scénaristes pointus, inventaient des personnages qui leur ressemblaient — c’est l’impression qu’on pouvait tirer de leurs histoires. Il y a toujours eu quelque chose de sage et de tranquille dans leurs films, ce qui n’excluait pas une fantaisie secrète, que le spectateur captait confusément. Une inspiration propre peut-être aux Juifs séfarades, dont Jaoui et Bacri étaient deux illustres représentants.

De nombreux personnages

Agnès Jaoui, désormais en solo, a décidé de remettre le couvert pour un film intitulé L’Objet du délit. L’idée de départ est excellente : prendre une troupe de chanteurs et de chanteuses d’opéra qui doit monter dans le Midi de la France Les Noces de Figaro de Mozart. Une « troupe », c’est-à-dire de nombreux personnages, dont je retiens surtout : le chef d’orchestre, Igor, joué par Daniel Auteuil, acteur qui, des Sous-doués au Malade imaginaire, est toujours épatant dans le registre comique. Ce rôle, soit dit en passant, serait allé à merveille à Jean-Pierre Bacri, à qui le film est dédicacé. Agnès Jaoui, quant à elle, joue la cantatrice qui chante le rôle de la comtesse, dans l’opéra. Elle en a l’assurance et aussi la stature, peut-être trop, diront les esthètes mozartiens. À noter que le personnage travesti de Chérubin, traditionnellement dévolu à une femme, est confié à l’actrice de couleur Eye Haïdara. Beaumarchais avait précisé ceci, pour Chérubin, adolescent amoureux de toutes les femmes : « Ce rôle ne peut être joué, comme il l’a été, que par une jeune et très jolie femme. » C’est un rôle de travesti, ce qui colle parfaitement à l’intrigue de Jaoui, comme on va voir. La metteuse en scène des Noces, dans la fiction, nommée Mirabelle, est une jeune actrice que je ne connaissais pas, Claire Chust. Elle est extrêmement drôle et touchante, juvénile même dans son manque d’assurance. À la fin, elle reprendra de l’autorité pour faire montre d’une force intérieure inattendue.

Dans l’air du temps

Mais tout cela ne suffirait pas à fabriquer un long métrage de plus de deux heures. Il y fallait une histoire, qu’Agnès Jaoui nous a concoctée, disons-le, un peu à la paresseuse. Un petit drame, bien dans l’air du temps, est prévu au programme. Tout part du prétentieux ténor italien qui incarne le comte Almaviva, et qui commet une sorte d’« attouchement » sur l’actrice qui joue Suzanne. On ne sait pas très bien ce qui l’a poussé à mettre sa main sur son sein. La jeune femme en tout cas le prend mal, se plaint, et l’incident prend des proportions démesurées. Tout risque de s’arrêter là. C’est l’occasion, pour la réalisatrice, de revenir une fois de plus sur ce grand sujet d’aujourd’hui, qu’on désigne aussi par #MeToo, pour faire simple. S’ensuivent entre les personnages des discussions à n’en plus finir, dans lesquelles les féministes présentes vont mettre leur grain de sel. La situation n’en sera que plus compliquée et insoluble. Et on va oublier pourquoi on est réunis : monter l’opéra de Mozart.

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Paradoxalement, c’est peut-être le but recherché par Agnès Jaoui que de relativiser toutes ces histoires d’abus sexuels. Mais Jaoui ne cherche pas à peser le pour et le contre, en un procès équitable. Elle livre seulement son impression, fait juste passer son opinion, comme, avant elle, Catherine Deneuve ou Philippe Sollers. Pourquoi pas ?

L’effet sur le spectateur est clair comme de l’eau de source (en tout cas pour moi) : il découvre un grand puritanisme chez les féministes. À tout prendre, ou à tout perdre, tel que c’est présenté, il préférera largement être du côté des « libertins », avec Mozart et Da Ponte, et sans doute Beaumarchais, plutôt que de celui des rabat-joie qui veulent supprimer l’opéra bouffe.

Un film de femmes

L’Objet du délit est avant tout un film de femmes. Illes décrit plus courageuses que les hommes, plus responsables aussi. C’est ici que tout devient paradoxal, sinon contradictoire. Agnès Jaoui semble regretter les excès de #MeToo. Et cependant, dans le même temps, elle souligne la faiblesse des hommes, des soi-disant mâles. Ainsi, Igor, le chef d’orchestre, a connu jadis de bonnes fortunes, mais parfois à la limite de la bienséance et même de la légalité. Il a peur soudain d’avoir à payer l’addition. Agnès Jaoui dépeint ces tardifs remords avec une ironie mordante. Beaucoup d’hommes, sans doute, se reconnaîtront dans ce portrait peu flatteur, dont les médias donnent actuellement quelques exemples, certes souvent d’une portée plus grave. À l’inverse, le beau rôle est laissé par Agnès Jaoui aux militantes féministes, comme le personnage incarné par Eye Haïdara. Qu’on l’ait choisie, elle, pour être Chérubin, et qu’elle se révèle une militante féministe de choc, voilà qui prolongerait peut-être, de façon subversive, la vision initiale de Beaumarchais : « Là, s’exclame Suzanne dans la pièce, mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi ! (Elle lui prend le menton.) Voulez-vous n’être pas joli comme ça ? » (Acte II, scène 6) Chérubin est d’ailleurs devenu ou devenue récemment une figure proto-queer des gender studies ou études de genre. On pouvait lire par exemple, chez l’une de ses principales représentantes, inspirée par la très célèbre Judith Butler : « le corps n’est pas une matière brute, mais un effet de pouvoir et de discours ». Certains de ces auteurs américains, en général des femmes, ont pris pour objet le personnage de Beaumarchais, ce Chérubin fantasmatique au corps androgyne et à la sexualité non définie.

Bien entendu, Agnès Jaoui se garde d’entrer dans la théorie. Elle n’aborde surtout pas  cet aspect spécifique de la question, même s’il demeure de manière sous-jacente dans son film. L’Objet du délit est avant tout fait pour divertir les spectateurs. Il ne poursuivra pas, même sous couvert de cinéphilie, sa carrière dans les départements de queer studies des universités américaines, afin d’y servir d’objet à de nouvelles recherches. Mais sait-on jamais ? Le film d’Agnès Jaoui, outre qu’il se laisse voir avec plaisir, est porteur de tellement d’interrogations…


2 h 13 min. En salle depuis le 27 mai.

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro. Éd. Folio classique. 258 pages.

Patrick Besson, prophète de son malheur

Dans son nouveau roman, Patrick Besson s’imagine tomber amoureux d’une jeune femme, être hospitalisé puis assister au dramatique incendie d’un bar. Ce qu’il ne pouvait imaginer, c’est qu’il allait vivre tout cela, réellement, quelques mois plus tard. Cela pose une question très sérieuse: les écrivains feraient-ils l’Histoire?


Il y a un intérêt à avoir comme meilleur ami un écrivain : on peut lui parler absolument quand on veut. Il suffit d’ouvrir un de ses livres. Et j’ai eu de la chance de tomber sur Patrick Besson puisqu’il en a écrit plus de quatre-vingts. Imaginez le meilleur ami de Salinger : il aurait tellement lu L’Attrape-cœurs qu’il en aurait eu la nausée. La chair était triste, hélas, et j’avais lu tous mes Besson.

Heureusement, pendant l’été 2024, Patrick écrit Le jour où je suis tombé amoureux, qui vient de sortir en librairie. Pour la première fois, il parle en son nom et imagine son avenir. Une grave erreur à ne jamais faire, car l’avenir déteste ça et dit à son complice, le destin, de se venger. Besson imagine donc qu’il rencontre une jeune femme bien plus jeune que lui, avec une « minceur adolescente » et des jambes fines, qu’ils entament une relation mais qu’il se retrouve hospitalisé durant deux mois, tandis qu’on apprend aux actualités qu’un bar (le Pattaya Bay Taie) a brûlé, faisant des dizaines de morts.

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Malheureusement Patrick n’a pas écrit un roman mais une prophétie. L’automne dernier, je lui ai présenté une jeune femme de 33 ans, Marie, particulièrement mince, qui est tombée amoureuse de lui. Mais comme il arrive qu’on soit puni d’avoir eu trop de chance, il s’est retrouvé pile à ce moment-là à l’hôpital, pendant deux mois, entre la vie et la mort, et a vu de son lit, aux infos, l’incendie du Constellation, le bar de Crans-Montana. À la place de Patrick, même si c’est un de ses meilleurs romans, j’aurais fait interdire ce porte-malheur qui a failli lui coûter la vie. Mais Patrick est suicidaire, sinon il ne serait pas écrivain. Il a donc décidé d’en faire tout de même la promo, et de donner une interview à Causeur. Patrick a passé son temps à écrire des articles de gauche dans des journaux de droite et des articles de droite dans des journaux de gauche. Il a commencé par écrire dans L’Humanité, puis a continué dans Voici, car Voici est ce qu’incarnait L’Huma autrefois : un journal acheté par les prolos qui emmerdent les riches. Il pouvait bien nous accorder cet entretien.


Causeur. On ne peut inscrire vos livres dans aucune tradition ni école littéraire. On dirait que votre œuvre est orpheline. Avez-vous tout de même des maîtres ? 

Patrick Besson. De maîtres, ma bibliothèque est pleine, mais je n’ai pas été leur élève, à cause de mon problème avec la discipline. Je n’arrive pas à en avoir. Deux exceptions : l’armée et l’hôpital. Les deux endroits où il vaut mieux la boucler.

Comme les vieux chanteurs qui finissent par ne faire que des albums acoustiques, votre style s’est resserré au fil des années. Vous avez abandonné les grandes orchestrations qui peuplaient vos livres. Dans Le jour où je suis tombé amoureux, vous ne ratez pas votre intrigue, vous l’oubliez. Vous laissez les personnages vivre leur vie, sans prendre la peine de nous les présenter pendant des heures. Comptez-vous presser de plus en plus vos romans, comme L’Orange de Francis Ponge, ou ne finir qu’avec une seule phrase, comme Valery Larbaud qui répéta les vingt dernières années de sa vie « Bonsoir, les choses d’ici-bas » ?

Vous oubliez Chardonne. Oui, j’écris des livres de plus en plus courts. Ça porte un très beau nom : la modestie.

Vous dites être attaché aux CD comme aux DVD et à l’argent liquide. Est-ce ce goût pour l’argent liquide qui vous a parfois poussé à écrire des livres rapides (selon vos détracteurs) ?

Pourquoi dit-on de l’argent qu’il est liquide, alors que c’est du papier ? Depuis l’âge de 14 ans, premières nouvelles parues dans un hebdo féminin populaire disparu depuis, comme le peuple, j’écris pour gagner ma vie. Comme avant moi, les petits Tchekhov, Dickens, Fitzgerald et quelques autres. Dont mon cher James. Si j’avais des rentes, écrirais-je ? Je préférerais lire. Il y a assez de chefs-d’œuvre comme ça.

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Si vous deviez renier trois livres écrits pour le liquide et en citer trois que vous aimeriez garder bien solides, lesquels seraient-ils ? 

Le Dîner de filles, Je sais des histoires, Le Deuxième Couteau. Mais ne vous inquiétez pas, ils sont introuvables et le resteront.

Vous vous demandez page 26 si « on peut perdre le goût de lire comme on perd la vue ? ». Vous êtes un écrivain qui lit beaucoup alors que, par exemple, Simenon ou Giono ne lisaient pas (source : Patrick Besson). Peut-on être un bon écrivain en ayant très peu lu ?

Pour être un bon écrivain, il suffit d’être bon et écrivain.

Vous réaffirmez également votre communisme : « Ce communisme dont on ne cessera jamais de dire du mal sur toute la terre, sauf dans les rares pays où c’est interdit. » Vous avez même écrit Le Hussard rouge ! Est-ce qu’être communiste est une bonne technique pour donner des entretiens à Causeur sans se faire traiter de facho ?

Le communisme, c’est un système fait pour les adultes, qui sont hélas une minorité, ainsi que le prouvent les livres que lisent et les films que regardent les non-communistes et surtout les anticommunistes.

J’ai toujours eu l’impression que vous étiez resté un enfant ou un ado, vous l’avez d’ailleurs écrit dans 28, boulevard Aristide-Briand. Pourtant, vous vous plaignez du fait que le capitalisme a fait de nous tous des enfants : « Je regarde autour de nous : des bambins jouent, courent, crient, sauf que ce sont des adultes. Le capitalisme a fait de nous des enfants. Accumulation de jouets. […] Nous avons failli passer à l’âge adulte en octobre 1917, puis ça s’est évaporé tout au long du XXe siècle. »

J’ai répondu à la question avant que vous l’ayez posée.

Ou est-ce parce qu’en vieillissant vous êtes redevenu un enfant ? Je vous lis : « C’est ça, un vieux qui voyage : un enfant dont les parents ont lâché la main, parce qu’ils sont morts. »

Les vieux sont des enfants et les enfants sont des vieux. Le grand-père et la petite-fille : le couple parfait. Comme la grand-mère et le petit-fils. Ils rient aux mêmes bêtises et font des jeux idiots. J’ai vu une fois mon grand-père croate, à Zagreb, en 1967. Même soûl, il était capable de me battre aux échecs.

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Vous vous interdisez le minibar au Sunset Marquis, cet hôtel d’Hollywood, « blanc comme l’hôpital public » dont vous sortez. N’est-ce pas feu Thierry Ardisson qui vous avait dit de ne jamais toucher à un minibar de votre vie, « qu’on devrait appeler maxibar vu leurs prix » ? 

Non, c’est PPDA. D’ailleurs, quand est-ce qu’on le sort du frigo celui-là ? Il a purgé sa peine : plusieurs années avec un bracelet électronique fictif. La peine de mort sociale : châtiment inventé au début du XXIe siècle.

Les aéroports sont selon vous « aussi étouffants que les cathédrales sans fenêtres, presbytères du capitalisme ». Ne trouvez-vous pas au contraire que si les gares incitent toujours au désespoir, les aéroports engagent plutôt à l’optimisme ? 

On est gare ou aéroport, pas les deux. Comme on était Beatles ou Rolling Stones. Je ne suis plus ni l’un ni l’autre : cinq ans que je ne suis pas sorti de Paris. Sauf une fois, à Brest, pour voir ma petite-fille Saskia, 1 an.

En évoquant dans votre livre une actrice, et parce que le cinéma consiste à attendre, vous dites qu’elle a le temps de lire. J’ai retrouvé une photo de Bardot lisant Ulysse de Joyce sur un tournage. C’est pour ça que les acteurs deviennent alcooliques : ils ne lisent pas. Les chanteuses aussi lisent beaucoup, les tournées à l’étranger sont souvent longues. Ça vous fait quoi de savoir que Nicoletta adore vos livres ?

Un très grand plaisir ! 

Le jour où je suis tombé amoureux, Patrick Besson, Albin Michel, 2026, 176 pages

Le Jour où je suis tombé amoureux

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Lettre ouverte à nos amies perses

Les féministes de la première heure déplorent que les nouvelles générations hésitent à se mobiliser pour le mouvement « Femmes, Vie, Liberté » en Iran, de peur d’être perçues comme de vilaines Occidentales néocoloniales.


Le silence des néo-féministes sur le calvaire des Iraniennes est bien lourd. Et pourtant, que d’indignations et de manifestations pour la Palestine. Nous, féministes historiques, ne faisons pas le tri dans nos solidarités. Depuis 1979, nous avons la Perse au cœur et le cœur ravagé par les viols, les emprisonnements, les pendaisons, les tortures que subissent nos sœurs iraniennes.

Fâcherie féministe à Téhéran

Cela remonte au siècle dernier. Le 19 mars 1979, à l’orée de la révolution khomeyniste, une délégation de femmes s’envolait pour Téhéran. Sous la houlette de F. Magazine dirigée par Claude Servan-Schreiber. Il s’agissait d’aller défendre la liberté des femmes, bafouées par le port obligatoire du tchador, instauré à nouveau par les mollahs. En effet, depuis 1936, le port du tchador n’était plus obligatoire. Nous étions dix-huit, officiellement journalistes, écrivaines, photographes, et féministes engagées. Simone de Beauvoir avait accepté de présider notre « Comité international du droit des femmes ». Nous voilà parties pour Téhéran, dans un avion quasi vide. On ne se bousculait pas alors pour cette destination dangereuse.

Un grand nombre d’intellectuels de gauche, dont Michel Foucault, soutenaient alors la révolution islamiste. Rappelons que la France avait hébergé et nourri l’Ayatollah Khomeiny à Neauphle-le-Château, pour faire échec à la « dictature » du Shah.

Dès notre arrivée, un clivage s’est opéré entre celles qui, en tant que journalistes, voulaient rencontrer « les plus hautes instances politiques et religieuses du pays », et cinq d’entre nous, qui se préoccupaient de rencontrer les femmes et les féministes iraniennes.

La scission allait être définitive lors de notre deuxième soirée à Téhéran. Quelle ne fut pas la surprise d’Alice Schwarzer et d’Anne Zelensky quand, en rentrant à l’hôtel, elles virent un groupe de femmes, assises par-terre, tchador sur la tête, qui écoutait pontifier l’Ayatollah Talegani. Il a d’ailleurs terminé son prêche par cette remarque ironique : « Vous voyez que vous n’avez rien contre le tchador Mesdames, puisque vous le portez ! ». Alice et Anne ont alors constaté la douloureuse vérité : les femmes prosternées devant l’ayatollah étaient des nôtres !

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Le soir-même éclata le divorce. D’autant que le lendemain, il était question de rencontrer Khomeiny à Khom, à cinq heures de taxi de Téhéran, tchador sur la tête, bien sûr. Khomeiny qui allait les faire poireauter cinq heures avant de leur accorder cinq minutes ! Alice et Anne avaient appelé dans la nuit Simone de Beauvoir, qui partageant leur colère, a dans la foulée donné sa démission du Comité. Là s’est opéré symboliquement une fracture entre les féministes. Elle allait alimenter l’interminable débat sur le port du voile.

des féministes d’alors a soutenu dans différentes revues la liberté des Iraniennes. Le sanglot de « l’homme blanc » ou de la « femme blanche » n’était pas l’affaire des féministes radicales que nous étions. La priorité c’était nous. Quelle que soit notre couleur de peau, notre race, notre condition sociale. Ironie de l’Histoire, nous pratiquions sans le savoir les thèmes chers aux néo-féministes : intersectionnalité, décolonialisme, hiérarchie des luttes… et j’en passe. Nous, Occidentales, étions fières de défricher les sentiers de la libération, non seulement des femmes, mais du genre humain. Comme l’avait déclaré Simone de Beauvoir, dans La Revue d’en face en 1981 : « Il faut poser la solidarité féministe. Et je trouve que se borner à dire : Nous sommes Occidentales, et n’avons pas le droit de nous mêler de ça, est un aveu de défaite, et c’est en même temps un renoncement à une lutte spécifiquement féministe… Nous devons dénoncer les scandales sans nous laisser intimider par le fait que nous sommes occidentales. Il y a des intérêts féminins, féministes, qui dépassent toutes les différences de nation, de régime ».

Un héritage dévoyé

Sous prétexte qu’il y aurait plusieurs féminismes, on perd de vue l’essence du féminisme que Beauvoir a défini magistralement là. Un viol, qu’il soit perpétré par un blanc ou un homme de couleur, est un viol. Une razzia sanguinaire qui massacre en grand nombre d’Israéliennes et d’Israéliens est un pogrom, pas un acte de résistance.

Nous voilà loin de l’inféodation actuelle de nos néo-féministes à ce qu’il faut bien nommer l’islamo-gauchisme. L’islamo-gauchisme ? C’est le soutien inconditionnel d’une religion qui pratique l’apartheid des femmes, c’est la stigmatisation de la civilisation occidentale, c’est l’antisémitisme décomplexé, c’est favoriser l’entrisme des Frères-Musulmans qui rêvent d’un califat mondial, c’est la priorité donnée à l’antiracisme qui efface les autres combats. Là est la fracture.

Le féminisme n’est plus ce qu’il était. En 1970, nous avons réussi à imposer nos thèmes inédits de luttes axés autour de la domination masculine. Pas seulement celle de l’homme blanc ! Nous visions plus large, nous prétendions nous adresser à l’ensemble des femmes. Nous avons fait bouger les lois et les mœurs. En quelques années, les idées du MLF ont essaimé de façon inespérée.

Où est la relève ?  Notre héritage n’est-il pas dévoyé ? C’est en tous cas un sentiment largement partagé. N’y a-t-il pas une usurpation de l’identité féministe ? Mais n’est-ce pas le sort des pionniers d’être trahis par ceux qui prétendent leur succéder ?

Nous, les vieilles féministes, voulons ici briser le lourd silence autour du calvaire des Iraniennes et des Iraniens, vous dire que vous êtes du bon côté de l’Histoire. Nous avons honte de l’abandon qui est le vôtre au nom d’une prétendue hiérarchie des luttes. « Femmes-Vie-Liberté » qui depuis quatre ans prend tous les coups, ne doit plus être victime de cette néo-discrimination sectarisée. Alors, en dépit de nos âges et de nos lassitudes, nous nous devions de reprendre une plume qu’on ne nous donne plus, pour vous témoigner haut et fort, notre absolue solidarité, et vous assurer que nous sommes toujours et définitivement à vos côtés.


Sophie Chauveau, écrivain féministe.

Anne Zelensky a initié le Mouvement de Libération des Femmes dès 1966, lancé le Manifeste des 343 en 1971, participé activement à la création du premier refuge pour femmes battues en 1978 et à l’ouverture du premier Centre d’accueil et de thérapies des hommes violents en 1998. Elle est l’auteur entre autres de Histoire de vivre, mémoires d’une féministe publié en 2005 chez Calmann Levy.

Emmanuelle Escal est autrice-compositrice-interprète et ancienne bibliothécaire.

Iran – Etats-Unis, Israël: le retour à la guerre froide


Gil Mihaely Photo: Hannah Assouline

Alors que les discussions entre les Etats-Unis et l’Iran semblaient piétiner depuis le début de la trêve entrée en vigueur le 8 avril, un accord de fin des hostilités semble à présent se profiler. A ce stade toutefois, impossible de formuler un pronostic quant aux concessions obtenues de la part des deux camps. Nous avons demandé à notre spécialiste maison de faire le point sur les éléments à tout le moins envisageables.


Causeur. Après quarante jours de combats et près de soixante jours de cessez-le-feu, on ne distingue toujours ni quand ni comment le bras de fer entre les États-Unis et l’Iran va prendre fin. Comment analysez-vous la situation ?

Gil Mihaely. Ce qui rend ce conflit particulièrement complexe, c’est son asymétrie. D’un côté, Washington, à la tête de l’armée la plus puissante et la plus sophistiquée du monde, disposant d’immenses capacités de renseignement et des ressources par la première économie mondiale. À ses côtés, Israël, puissance militaire, technologique et économique régionale. En face, Téhéran, qui ne possède pas d’armée de l’air crédible et subit le handicap d’une économie en lambeaux, mène face à ses ennemis une forme de guérilla à grande échelle.

Une guérilla, dites-vous, mais avec des missiles balistiques et un blocus maritime…

La République islamique, désormais largement entre les mains des Gardiens de la révolution, a en effet choisi de procéder à une triple prise d’otages : celle de son propre peuple, dont une grande partie souhaite sa chute, celle des pays du Golfe, visés par des tirs et incapables de protéger pleinement leurs infrastructures vitales, et enfin celle de l’économie mondiale, fragilisée par les perturbations du détroit d’Ormuz. Face à des preneurs d’otages, lorsqu’une option militaire n’est ni possible ni acceptable au regard des risques qu’elle implique, il faut parfois négocier et donc payer.

Des négociations sont effectivement en cours entre l’Iran et les États-Unis mais aussi avec les pays du Golfe. Quelle issue se dessine-t-elle selon vous ?

Ce que l’on en perçoit laisse entrevoir un arrangement précaire dans lequel la République islamique pourrait sortir renforcée, avec l’image d’un régime qui a su survivre à l’adversité interne et externe, préserver l’essentiel de ses capacités stratégiques et consolider son pouvoir.

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Si ce scénario se produisait, le résultat obtenu serait très différent des buts de guerre affichés par Donald Trump et Benyamin Netanyahou au départ. Ne pourrait-on pas alors dire qu’ils ont échoué ?

Il est vrai que les Etats-Unis et Israël ne peuvent pas se targuer d’avoir provoqué ni l’abolition du régime des Gardiens de la révolution, ni l’abandon du programme nucléaire iranien. Et il est évidemment très peu probable que cela leur soit accordé à l’issue des pourparlers actuels. Mais l’opération militaire qu’ils ont engagée le 28 février répondait en réalité à un objectif plus restreint quoique essentiel : retarder le programme nucléaire et diminuer drastiquement le nombre de missiles iraniens jugés trop dangereux. S’ils n’étaient pas intervenus, un point de non retour aurait été atteint : l’immunisation des installations atomiques militaires iraniennes, qui étaient en passe d’être placées sous terre, hors d’atteinte de l’aviation. Si on ne comprend pas cette urgence, on ne comprend pas l’opération israélo-américaine. Il fallait donc de tout façon faire quelque chose, ne serait-ce que pour gagner du temps.

Oui, mais une autre stratégie, moins erratique, n’aurait-elle pas dû être choisie ?

Nul ne peut affirmer qu’une autre trajectoire aurait produit une situation meilleure.

Surtout, il faut analyser ce conflit comme le dernier épisode en date d’une longue guerre débutée en 1979, lorsque l’Iran a choisi de faire des États-Unis et d’Israël ses ennemis idéologiques. Dans cette perspective de long-terme, les exigences iraniennes, constantes et inscrites dans l’ADN du régime – à savoir le désengagement américain de la région et la destruction de l’État d’Israël – ne laissent entrevoir autre chose que des cessez-le-feu temporaires. Si un accord est trouvé pour dénouer la crise en cours, il ne s’agira donc que d’une nouvelle pause. Les guerres froides donnent rarement lieu à des compromis durables. L’Union soviétique avait elle aussi remporté des batailles, accumulé des succès tactiques et donné le sentiment de durer. On sait comment cela a fini.

La culture du combat en Israël

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Le lait entier est-il raciste?

Le 14 janvier 2026, le président Donald Trump a promulgué une loi réautorisant les cantines scolaires américaines à servir du lait entier aux élèves. Il n’en fallait pas plus pour que la guerre culturelle s’invite dans les réfrigérateurs américains.


Aux États-Unis, les guerres culturelles n’épargnent décidément plus rien. Après les statues, les mascottes sportives, les hamburgers ou encore les pailles en plastique, voici désormais les produits laitiers, devenus objets de l’ire du wokisme à la sauce yankee.

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La polémique est née après la signature par le président Donald Trump de la «Whole Milk for Healthy Kids Act» en décembre 2025, une loi destinée à réintroduire le lait entier dans les cantines scolaires américaines. Officiellement, il s’agit de promouvoir une alimentation plus nutritive pour les enfants et de soutenir la filière laitière nationale. Rien de particulièrement révolutionnaire : pendant des décennies, des générations entières d’écoliers ont grandi avec une moustache blanche au-dessus des lèvres sans soupçonner de participer à un quelconque projet civilisationnel.

Lacto-suprémacisme

Excepté pour Arthur Caplan, professeur de bioéthique à la New York University. Dans une tribune publiée sur Bioethics Today1, il a affirmé que le lait entier était devenu un symbole récupéré par des associations de suprémacistes blancs. Selon lui, la consommation de lait serait utilisée dans certains mèmes et publications d’extrême droite comme marqueur de « supériorité génétique », notamment en raison de la capacité supposée de certaines populations européennes à mieux digérer le lactose.

L’argumentation n’a pas tardé à provoquer un déluge de réactions moqueuses. Pour beaucoup d’Américains, voir un simple verre de lait transformé en instrument idéologique relève d’un degré de surinterprétation rarement atteint. Wesley J. Smith, autre spécialiste de bioéthique, lui a ainsi répondu avec un sarcasme mordant2, rappelant que parmi les soutiens de la loi figurait notamment le neurochirurgien afro-américain Ben Carson, difficilement identifiable comme figure du suprémacisme blanc.

Inquisition alimentaire

Cette affaire illustre surtout l’état de tension culturelle permanente qui continue de diviser la société américaine. Chaque objet du quotidien semble désormais devoir être analysé sous le prisme identitaire, historique ou idéologique : à ce rythme, il faudra bientôt vérifier les opinions politiques de son petit-déjeuner avant d’ouvrir le réfrigérateur.

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Car après le lait entier, le beurre pourrait bien être accusé de populisme, les céréales de conservatisme latent, et le fromage de promouvoir un séparatisme régional dangereux. Et qui sait, si dans leur obsession compulsive et au nom de l’antiracisme, nos néo-savonaroliens 2.0 n’imposeront pas bientôt aux vaches de choisir leur camp ou la couleur de leur robe?


  1. https://bioethicstoday.org/blog/is-the-recent-effort-to-glorify-whole-milk-tainted-by-racism/# ↩︎
  2. https://www.nationalreview.com/corner/bioethicist-government-whole-milk-push-is-racist/ ↩︎

On est toujours le surtouriste de quelqu’un d’autre

A Beynac, une jolie commune envahie par les touristes que longe la Dordogne, la population se divise autour d’un nouveau projet de déviation routière. A contre-courant du reste de la rédaction, notre contributeur dit « vive le surtourisme ! »


L’histoire commence comme une querelle villageoise et se termine en question universelle. Elle concerne un très beau village resserré entre une gigantesque falaise ocre et le méandre d’un large fleuve lumineux. Fleuve plein de sagesse, puisqu’il coule (grosso modo) du Sarlat de La Boétie à Saint-Michel-de-Montaigne. Fleuve plein d’équité puisqu’il suit le 45ème parallèle, à l’exact mi-chemin du Pôle Nord et de l’Equateur. Ce village s’appelle Beynac et il ne saurait même pas que la Guerre de Cent Ans entre Capétiens et Plantagenêt est terminée s’il n’y avait au bas de ses maisons un symbole du monde moderne, une route bruyante et encombrée. Une route hélas nécessaire au passage, au tourisme dont l’afflux saisonnier contribue largement à la prospérité de la région. La prophétie de Houellebecq dans La Carte et le Territoire est accomplie, la France est un vaste Airbnb qui vend son art de vivre aux touristes étrangers, quant à la prophétie de Soumission, elleest en bonne voie.

Malaise

Une éminence politique du département de la Dordogne avait entrepris la construction d’une belle autoroute à la place du fleuve pour faire sauter le bouchon de Beynac, une levée de boucliers pétrucores (les Gaulois du cru) a stoppé le projet. Beaucoup d’argent et de postillons jetés en vain. Les camions et autobus se croisent toujours avec autant de difficulté sur la mince route qui longe la Dordogne.

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Or le vrai coupable de tout cela vient enfin d’être identifié, nous apprend le Figaro du 24 mai[1], c’est (roulement de tambour) le surtourisme ! J’avoue que cette notion très à la mode me met mal à l’aise. La facilité et l’abaissement des tarifs du transport aérien ont démocratisé ce qui était autrefois un rêve d’aristocrate. Chaque homme s’il le souhaite et s’en donne les moyens a la faculté de visiter la Terre entière. C’est l’accomplissement d’une promesse biblique : Dieu a donné le monde à l’homme en toute possession. L’humanisme antique s’est fondé sur la célèbre phrase de Plaute, le premier écrivain romain, “Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. Il est légitime pour moi de m’intéresser aux Aborigènes d’Australie, à ce qui reste de leurs traditions dans leur vie d’aujourd’hui, j’ai le droit de prendre un billet d’avion et d’aller les voir. Le club des pompiers de ma petite ville a fait une virée à Bali, très bien, je n’ironise pas. Je laisse de côté la question des surtouristes malappris qui stagnent en France et en Europe aux frais de leurs hôtes.

Ouverture forcée

Les Japonais se plaignent vivement du surtourisme. Aucun d’entre eux ne s’est-il jamais trouvé dans un bus qui bloquait Beynac ? Des tombereaux de bêtises antiaméricaines se déversent chaque jour dans les médias français, elles témoignent plus de la jalousie maladive d’un pays sorti de l’histoire à cause de son socialisme effréné que de la réalité des Etats-Unis. Voici la dernière : un journaliste français faisait sur une chaîne d’infos la liste des multiples agressions commises par ce pays contre l’Asie et y incluait l’ouverture forcée du Japon en 1858 par la marine américaine ! Ouverture essentiellement commerciale qui ne provoqua pas d’invasion migratoire yankee, mais seulement l’ère Meiji, faite de développement et de modernisation de l’Empire du Soleil Levant. La seule victime fut une petite geisha de Nagasaki nommée Madama Butterfly qui fut engrossée et abandonnée par un bel officier américain. Justement, nous diront les féministes, cette histoire symbolise à merveille le viol du Japon par les Etats-Unis. Je leur répondrai : merci au Meiji qui a permis qu’existe l’opéra de Puccini.

Un monde dont certaines parties seraient restées fermées ressemblerait à une maison  qu’un propriétaire vient d’acheter sans avoir les clefs de deux chambres du premier étage. Visitons donc toute notre maison, forçons la porte de ces salles dont  s’échappent les cris des torturés à huis-clos. Vive le surtourisme et que Beynac patiente jusqu’à septembre. Les journées maussades et sans klaxon sur le beau fleuve lumineux ont aussi leur charme.


[1] https://www.lefigaro.fr/voyages/guides/meme-en-vacances-personne-n-aime-faire-la-queue-a-beynac-le-tourisme-a-l-etroit-dans-l-un-des-plus-beaux-villages-de-france-20260524

Un mouton livré, une conscience apaisée: l’Aïd en France à l’ère de l’ubérisation

Sur Internet, le site Kebchi permet aux musulmans pratiquants d’obtenir un sacrifice de mouton pour l’Aïd avec certificat de distribution et vidéo à la clé. Mais quand cet acte religieux devient une transaction numérique, dont on reçoit la quittance par email, quelque chose ne s’allège-t-il pas dans le rite, et n’est-ce pas précisément ce qui s’allège qui importait pourtant le plus? Analyse.


C’est un tract partagé par WhatsApp à une échelle presque industrielle qui est à l’origine de cette réflexion (voir ci-contre). Une carte soigneusement imprimée, au graphisme épuré, proposant, pour 159 euros, de faire sacrifier un mouton en Afrique subsaharienne pour l’Aïd al-Adha, avec vidéo nominative et certificat de distribution à la clé. L’entreprise s’appelle Kebchi. Elle se présente comme « l’association la mieux notée de France sur Google », se targue d’avoir organisé plus de 90 000 sacrifices, d’entretenir des partenariats avec plus de cent mosquées françaises et d’opérer dans six pays africains.

Son site, d’une facture digne des meilleures startups de la fintech caritative, affiche en temps réel le tableau des dons, un compteur de sacrifices, des témoignages-clients et des hadiths soigneusement sélectionnés pour asseoir la légitimité de la démarche. Ce tract n’est pas un détail anecdotique. Il est un symptôme.

Il en dit long de la recomposition profonde, silencieuse et accélérée de la religiosité musulmane en France, à l’intersection du capitalisme de plateforme, de la sécularisation ambiante et de la crise des institutions cultuelles traditionnelles. Pour en saisir la portée, il faut refuser deux facilités symétriques : ni la condamnation morale précipitée, ni la célébration naïve de la modernisation du religieux.

La contrainte structurelle qui a créé le marché

Commençons par l’honnêteté intellectuelle qui s’impose : Kebchi n’a pas inventé un besoin artificiel. Elle a comblé un vide réel. Dans les métropoles françaises, l’abattage familial est devenu quasi-impossible – interdit ou inaccessible du fait des normes sanitaires européennes, du manque d’espace urbain, de la saturation des abattoirs agréés et des contraintes techniques liées au respect scrupuleux des rituels de l’abattage. Les familles en appartement, les jeunes couples sans liens villageois, les classes moyennes précaires qui ne peuvent plus ni héberger un animal ni organiser la logistique d’un abattage traditionnel – tous ces ménages se trouvent face à une obligation religieuse que les circuits habituels ne permettent plus d’accomplir dans des conditions acceptables.

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Les mosquées auraient pu répondre à ce problème. Elles ne l’ont, dans l’ensemble, pas fait – du moins pas à l’échelle, pas avec la transparence, pas avec la traçabilité que les nouvelles générations exigent. C’est sur ce sol fertile que Kebchi a prospéré. La vidéo nominative envoyée par email, le certificat de sacrifice, la photo du mouton – tout ce que l’on peut être tenté de railler comme un gadget consumériste – est d’abord la réponse à une méfiance accumulée envers des circuits locaux soupçonnés d’opacité, de surfacturation ou parfois même de  non-respect de la norme religieuse. On ne juge pas Kebchi sans juger, dans le même mouvement, les défaillances institutionnelles qui lui ont ouvert la voie.

L’uberisation du rite ou la plateforme comme nouveau médiateur du sacré

Cela dit, la forme que prend cette réponse est révélatrice d’une mutation de nature, et pas simplement de degré. Ce qui s’opère avec Kebchi, comme avec d’autres acteurs de l’écosystème halal – cosmétiques islamiquement certifiés, finance sans intérêt packagée, tourisme « halal friendly », fast-food avec label de conformité – c’est une transformation de l’acte religieux en produit de consommation optimisé. Le vocabulaire du site en dit long : « parcours client fluide », « notation Google », « impact social maximum », « Sunna honorée ». Ces expressions ne sont pas anodines. Elles signalent que le rite sacrificiel est désormais pensé selon les catégories du commerce en ligne : expérience utilisateur, traçabilité, garantie de résultat, satisfaction client.

Le sociologue pourrait parler d’une uberisation du religieux, au sens précis où Uber a disrupté le taxi non pas en supprimant la course, mais en reconfigurant l’ensemble de la chaîne : plus d’intermédiaire traditionnel, algorithme de mise en relation, notation bilatérale, scalabilité infinie. Kebchi fait de même avec le sacrifice abrahamique : elle supprime le boucher de quartier et l’imam local comme médiateurs du rite, les remplace par une plateforme numérique dotée d’une légitimité double – technologique et jurisprudentielle – et reproduit l’opération des dizaines de milliers de fois par an, de Dakar à Kampala.

L’imam-entrepreneur ou la privatisation du sens

Ce qui distingue Kebchi d’un simple prestataire de services halal, c’est précisément cette légitimation jurisprudentielle qui est au cœur du modèle. À la tête de l’association : un imam. Autour d’elle : un réseau de prédicateurs, de mosquées partenaires, de références textuelles – le hadith d’At-Tirmidhi sur le sacrifice, le concept de wakala (délégation) qui autorise à confier le rite à un tiers. Cette mobilisation de l’autorité religieuse au service d’un modèle économique n’est pas un détail accessoire. Elle est la clé de voûte du dispositif.

Il y a là une figure nouvelle dans le paysage de l’islam de France : l’imam-entrepreneur, ou plus exactement le producteur de sens qui entre dans une alliance fonctionnelle avec des entrepreneurs économiques, pour offrir aux consommateurs musulmans ce dont ils ont besoin – une pratique dite « purifiée », conforme, éthique et suffisamment commode pour s’intégrer dans des vies modernes. Cette triade – producteurs de sens, entrepreneurs du halal, consommateurs en quête d’une religiosité apaisée – fonctionne comme un système auto-entretenu : la légitimation religieuse ouvre le marché, le marché finance la production de sens, qui ouvre d’autres marchés.

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Le phénomène dépasse largement le seul sacrifice de l’Aïd. Il traverse l’ensemble du marché halal, dont le volume en France et en Europe se compte en milliards d’euros. Des prédicateurs sont sollicités pour certifier des gammes de vêtements, des hôtels, des crèmes solaires ou des applications de rencontre. La jurisprudence islamique (dans le fond faible au regard des avis même juridique que considère que le sacrifice de l’Aïd n’est pas une Sunna Mu’akkadah « ensemble des traditions et pratiques du Prophète Muhammad qui sont fortement recommandées aux musulmans») devient un outil de différenciation commerciale, un avantage compétitif sur un segment de marché identifié. Ce qui était de l’ordre du sacré se convertit, progressivement, en marque de certification.

La sophistication graphique comme vecteur d’une religiosité de surface

Il faut dire un mot du design, parce qu’il n’est pas innocent. Le site de Kebchi, comme ceux de ses homologues dans l’écosystème halal, emprunte délibérément les codes visuels des plateformes de financement participatif les plus abouties comme Ulule, GoFundMe ou Kickstarter. Compteur en temps réel, paliers à débloquer, tableau des donateurs, galerie photo en défilement continu, témoignages vidéo, chiffres d’impact mis en scène. Ce n’est pas de la communication religieuse au sens traditionnel du terme. C’est du marketing émotionnel qui cible des publics identifiés : jeunes générations nées en France, femmes (généralement) en charge de l’organisation familiale, classes moyennes urbaines en quête d’une pratique halal qui soit à la fois éthique, commode et incontestable.

Les réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Facebook) prolongent ce dispositif. Ils permettent une désintermédiation radicale : le fidèle n’a plus besoin de l’imam de sa mosquée, souvent perçu comme trop traditionnel, trop « docile » ou simplement trop peu disponible. Il accède directement, depuis son smartphone, à une offre religieuse packagée, certifiée et livrée dans les délais. La baraka à portée de clic !

Ce que cette recomposition dit de nous

On aurait tort de réduire ce phénomène à une dérive consumériste propre à l’islam. La même logique opère dans le judaïsme avec le marché casher, dans le christianisme évangélique avec ses produits « bénis », dans le bouddhisme de bien-être occidental. La marchandisation du religieux est un phénomène global, profondément lié à la montée de l’individualisme, à la fragmentation des appartenances communautaires et à la capacité du capitalisme à coloniser tous les espaces de sens.

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Mais cette banalisation comparatiste ne doit pas endormir la vigilance. Car ce qui se joue ici, au fond, c’est une question de définition de l’espace du sacré. Le sacrifice de l’Aïd est, dans la tradition islamique, un acte à la fois individuel et communautaire – un rappel de la soumission d’Abraham, un geste de redistribution aux démunis, une expérience partagée dans l’espace physique de la communauté et un moment participant du renforcement du lien social. Quand cet acte devient une transaction numérique dont on reçoit la quittance par email, quelque chose s’allège dans le rite, et c’est précisément ce qui s’allège qui importait le plus.

La vidéo de preuve, aussi bien intentionnée soit-elle, est révélatrice de cette réduction : elle transforme un acte de foi en une opération vérifiable, un engagement spirituel en une transaction dont on exige le justificatif. Elle déplace la question du rite « ai-je accompli cet acte d’adoration dans un esprit juste en souvenir d’Abraham ? », vers une question de traçabilité « ai-je la preuve que ça a réellement été fait ? ». Ce glissement, aussi discret soit-il, n’est pas anodin. Il décrit l’état d’une religiosité qui a perdu confiance en elle-même et qui cherche dans la certification externe ce que la conviction intérieure ne fournit plus.

La responsabilité des institutions

Ce n’est pas un procès à Kebchi qu’il faut instruire. L’entreprise répond à des besoins réels avec une efficacité que ses concurrents traditionnels n’ont pas su ni élaborer ni déployer. Mais c’est précisément à ce niveau là que réside le problème et la responsabilité. Si une plateforme numérique parvient à organiser en quelques années ce que les institutions cultuelles françaises n’ont pas structuré depuis plusieurs décennies, la question n’est pas celle de Kebchi : elle est celle des mosquées tout particulièrement et des instances représentatives musulmanes en général.

Les institutions religieuses musulmanes de France (grandes ou modestes, bien dotées ou sous-financées) ont longtemps pensé que leur rôle se limitait à la prière du vendredi, à l’enseignement coranique et à la gestion des obsèques. Elles ont abandonné, parfois par manque de moyens, souvent par manque de vision et conservatisme, des pans entiers de la vie religieuse des fidèles (le sacrifice, l’aumône organisée, l’accompagnement des rites de passage, la production des livres, la consommation, l’école, la médecine, l’art, la culture…) à des acteurs privés qui ont compris, eux, que la religiosité est aussi un espace à organiser, à structurer, à habiter en bonne intelligence avec le reste de la société. Le résultat, c’est ce que l’on voit aujourd’hui : des tracts distribués devant les mosquées pour capter, à leur sortie même, les fidèles que l’institution n’a pas su retenir dans son propre espace d’action.

La reprise en main n’est pas une question de concurrence commerciale. Elle est une question de cohérence théologique et de responsabilité communautaire et commune. Une mosquée qui laisse le marché définir à sa place les contours de la pratique religieuse de ses fidèles abdique quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas l’efficacité de Kebchi qu’il faut imiter, c’est l’intuition qui la sous-tend et la mécanique qui la fait fonctionner : que les musulmans de France ont besoin d’institutions qui leur apport l’équilibre nécessaire entre leur vécu dans des espaces sécularisés et leur religiosité, et non les accompagnent dans les seuls moments liturgiques. Des institutions qui soient des lieux vivants du sacré et non des prestataires de services cultuels à temps partiel.

La guerre des écolos est déclarée!

Si on ne veut pas que la raison se mette au vert, il faut que les Verts se mettent à la raison. Selon François de Rugy et Laurent Lesage qui refusent de laisser l’environnement aux militants, on ne sauvera pas la planète avec du catastrophisme racoleur ni de l’anticapitalisme bon teint. Sur leur chaîne YouTube « Et si l’économie sauvait l’écologie ? », ils rappellent que l’écologie a besoin de la science.


Causeur. François de Rugy, devant la commission d’enquête sur l’audiovisuel, vous avez affirmé que le traitement des questions écologiques dans l’audiovisuel public était plus porté sur l’émotion et le militantisme que sur la science. Le monde scientifique est-il épargné par le militantisme ?

François de Rugy. Que l’audiovisuel public confie ses émissions sur l’écologie à des militants, qui invitent des ONG sans leur porter la moindre contradiction, est problématique, d’autant plus que les scientifiques sont soit absents de ces émissions, soit eux-mêmes « engagés », comme ils disent. Que des politiques soient militants, c’est normal. Que des associatifs soient militants, c’est normal. Mais ni les journalistes ni les scientifiques ne devraient être militants. Cela nuit au débat public, car on ne sait plus si on a affaire à de l’information ou à de l’opinion.

Laurent Lesage. Il y a globalement un problème avec le traitement de l’information scientifique et environnementale sur les antennes du service public, et ça ne date pas d’hier. François et moi regardons souvent ces émissions. La liste des cas de désinformation que nous relevons ne cesse de s’allonger. Cela s’explique effectivement en partie par le militantisme d’un certain nombre de journalistes qui défendent l’écologie radicale ou décroissante. Mais c’est aussi lié à la course à l’audimat. Si vous êtes catastrophiste, si vous dénoncez de vilains industriels ou de vilains agriculteurs pollueurs, vous êtes assuré d’avoir de meilleures audiences.

Vous critiquez également la place accordée aux ONG. N’ont-elles pas un rôle positif dans la société ?

F. de R. Bien sûr que les associations ou les ONG contribuent au débat public, jouent un rôle de lanceurs d’alerte et proposent des solutions. Mais il y a deux problèmes. Le premier, c’est que ces ONG sont présentées dans un certain nombre de médias comme des experts alors qu’elles ne sont ni neutres ni impartiales et que, dans la plupart des cas, elles ont la même orientation : anti-entreprises, anticapitaliste, anti-économie de marché mais aussi, et c’est peut-être encore plus grave, anti-technologie. Cette technophobie est particulièrement problématique lorsqu’on veut relever les défis écologiques. Le second problème, c’est qu’un certain nombre de ces ONG utilisent l’écologie pour défendre d’autres causes. Greenpeace participe à la flottille pour Gaza, QuotaClimat, sous couvert d’analyser le traitement des enjeux climatiques dans l’audiovisuel, produit des publications contre Pierre-Édouard Stérin et Vincent Bolloré, ou sur des sujets qui n’ont rien à voir avec le climat. 

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Vous malmenez quelque peu la jeune icône écologiste Camille Étienne, ainsi qu’une autre vache sacrée de l’écologie française, Hugo Clément, avec qui vous ferraillez volontiers sur les réseaux sociaux. Auriez-vous déclenché « la guerre des écolos » ?

F. de R. Si guerre des écolos il y a, ce n’est pas de notre fait. En revanche, nous voulons qu’il y ait du débat. Nous affirmons qu’il y a plusieurs visions de l’écologie, pas seulement celle d’Europe Écologie Les Verts et des ONG. Sur l’énergie, il n’y a pas que Greenpeace, sur la forêt, il n’y a pas que Canopée. Et Hugo Clément n’a pas le monopole de l’écologie. Certes, il est assez habile pour défendre une écologie décroissante sans jamais le dire ouvertement. Nous espérons contribuer à ce que les masques tombent, à ce qu’il y ait de la confrontation d’idées. Malheureusement, nos contradicteurs n’aiment guère la critique, Hugo Clément l’a démontré ces derniers temps.

L. L. Dans une émission sur les PFAS, nous avons démontré l’existence d’une Sainte-Alliance qui communie dans leur diabolisation. Le député EELV Nicolas Thierry l’a révélée face caméra, alors que je l’interrogeais sur la loi dont il était le rapporteur. Il expliquait qu’une coalition s’était formée entre les élus EELV, des scientifiques, des ONG, des journalistes et bien entendu Camille Etienne. On voit bien qu’une espèce d’écosystème rassemble tous ces gens. Ceux qui, comme nous, refusent de s’inscrire dans cet espace de combat dont l’une des dimensions est l’anticapitalisme sont montrés du doigt alors qu’ils essaient, eux aussi, de faire avancer l’écologie. C’est la vocation de notre chaîne et cela le restera, peu importent les critiques.

Pouvez-vous nous donner un exemple des biais que vous avez observés ?

F. de R. Sur la question des pesticides, c’est frappant. Quand on s’informe dans les médias classiques, on ne peut qu’être convaincu que les pesticides donnent le cancer et même qu’ils sont responsables d’une explosion des cas de cancer. Dans notre dernière émission sur le sujet, nous donnons la parole à des spécialistes, à des médecins, à Agnès Buzyn qui a été ministre de la Santé et surtout présidente de l’Institut national du Cancer pendant cinq ans. Tous disent la même chose : il n’y a pas d’explosion de cas de cancer en France, il y a une augmentation des cas de cancer liés au vieillissement de la population. Quant au lien entre pesticides et cancer, ces experts affirment que s’il ne peut pas être exclu, il est aujourd’hui identifié comme ayant une portée minime, comparé aux autres causes bien connues du cancer et qui sont aujourd’hui complètement éclipsées du débat public : l’alcoolisme, le tabagisme, l’obésité et le manque d’activité physique. Ces sujets-là, nous les abordons avec des données scientifiques et avec une approche aussi neutre et impartiale que possible.

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LL. Au même moment, France Télévisions a diffusé un numéro de « Sur le front », l’émission d’Hugo Clément, sur les pesticides. Dans la promo, il montrait une famille dont un enfant était mort du cancer et on expliquait que sa maladie était liée à l’exposition aux pesticides. D’un cas particulier dramatique, il concluait à l’existence d’un lien assez systématique entre l’exposition aux pesticides et les cancers. Or, répétons-le, ce lien, en l’état actuel des connaissances scientifiques, n’est en rien avéré.

Hugo Clément vous occupe beaucoup ! Il y a quelques années, il acceptait de débattre écologie avec Jordan Bardella, ce qui lui valut de nombreuses critiques de la part de ses pairs. Pourquoi ne pas l’inviter à débattre sur votre chaîne ?F. de R.

Eh bien, l’invitation est lancée ! Hugo Clément est notre invité pour débattre sur notre plateau dès qu’il le souhaite, comme Marine Tondelier, un militant de Greenpeace ou de Générations futures. Il serait dommage que nos débats n’aient lieu que par réseaux sociaux interposés

Dame Panot et la sottise dans son «entièreté»

Identité. « La France blanche et chrétienne n’a jamais existé » avance la députée lfiste, invitée de la webtélé d’extrême gauche Le Media.


On a toujours quelque motif de satisfaction à écouter ce que raconte Madame la députée Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire LFI à l’Assemblée nationale.

Dans un moment de notre histoire où nous sommes en quête de réels talents comiques, cette élue de la nation me paraît être une sorte de « divine surprise ». Je sais que le recours à cette expression due à Charles Maurras saluant l’avènement de Philippe Pétain aux affaires du pays sera particulièrement agréable à celle dont il est ici question…

Pas d’amalgame !

En effet, j’avoue que, fort souvent, elle me fait rire, tant l’ineptie à ce point assumée, si péremptoire et si crânement exposée, me semble relever du prodige.

Dernier sketch hilarant en date, sa brillantissime analyse sur la France. La France, son histoire, son identité. Cela valait la peine, le répèterais-je jamais assez ? – d’être écouté. Les Georges Duby, les Fernand Braudel, les Jacques Le Goff, et tant d’autres, les voilà renvoyés à leurs chères études, ces ignares, ces béotiens, ces mous du bulbe ! Dame Panot en quelques mots a su faire table rase de leurs travaux, et, avec l’autorité naturelle, l’assurance, la suffisance dans le ton qu’on lui connaît, elle aura clos une fois pour toutes le si riche débat sur les sources identitaires du pays et de son peuple.

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La Pic de Mirandole en jupons de la France Insoumise n’y va pas par quatre chemins. Selon elle, « la France blanche et chrétienne n’a jamais existé. » Bien entendu, cette joyeuse ânerie n’est là que pour, en préambule, nous vendre la grande trouvaille mélenchonienne qu’est le concept de « Nouvelle France ». Concept sublime, selon la même Dame Panot, puisqu’il vise à fédérer, amalgamer, fondre dans une seule et unique identité les diverses populations du pays dans (je cite) « leur entièreté ».

Ah, le beau mot d’entièreté ! D’où sort-il ? Je ne sais pas trop. En revanche je crois savoir qu’il a aujourd’hui la faveur des blablateurs de plateau tv et radios soucieux de paraître à la pointe de ce qui se fait. On serait dans le barbarisme que cela ne m’étonnerait pas. Là où les substantifs « entier » ou « intégralité » feraient non seulement très bien l’affaire mais de surcroît respecteraient la langue, pourquoi donc aller convoquer cette horreur d’entièreté ? Pour Madame Panot, la raison est toute simple : se pousser du col, donner à croire qu’on pense et qu’on pense fort, qu’on est à la pointe des avancées de la connaissance et du langage. Cela impressionne probablement dans les banlieues et ailleurs. Ou pas.

Donc, selon elle, la France chrétienne et blanche n’aurait jamais existé.

La France aux 36 000 clochers

Il conviendrait assez, me semble-t-il que Dame Panot sorte de temps à autre du cocon mélenchonien où son ébouriffante intelligence donne à présent maints signes de s’étioler. Elle devrait se mettre à parcourir la France des villes, des villages, des bourgades. Là où, le plus souvent au centre et surmonté d’un fier clocher, lui-même agrémenté d’un coq, s’élève un monument des plus bizarres appelé tout aussi bizarrement église. Allez savoir pourquoi ! Pour ma part je serais bien obligé à Madame Panot de nous expliquer ce pourquoi, l’origine de cet étrange édifice, puisque, à l’en croire, ce n’est pas du côté d’une France chrétienne qu’il faudrait aller chercher les réponses. (D’ailleurs, elle le déclare tout net : cette notion de France chrétienne n’est qu’un abject fantasme véhiculé par l’extrême droite. Puisqu’elle le dit…)

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Même chose pour l’affirmation qui veut que la France blanche n’ait jamais existé. Avec cette autre stupidité, Dame Panot, mine de rien, se fait complotiste. Et complotiste grave ! Car il faut bien qu’il y ait eu conspiration, qu’il y ait eu complot pour que, en autant de siècles, que ce soit par la peinture, le dessin, la photo on s’en soit tenu à ne représenter que sous les traits d’individus de complexion blanche les gens de chez nous. Pour ne citer qu’un seul exemple, je renvoie aux peintures champêtres des impressionnistes, genre « déjeuner sur l’herbe », etc. Quelle horreur ! Que des blancs et des blanches !

Voulez-vous que je vous dise, si j’étais Dame Panot, j’exigerais la purge générale de nos musées, puisqu’ils ne nous livrent que la représentation fallacieuse d’une réalité qui n’a jamais existé. Que sont-ils donc, sinon les temples du déni, les sanctuaires de la plus odieuse, la plus ignoble des manipulations de masse ? Hâtons-nous d’y foutre le feu, camarades !

Pour un prochain prix Nobel, il n’y a pas à dire, il faudra penser à cette haute intelligence. Catégorie inepties en tout genre. Ou sottise en majesté. Enfin, un truc comme ça…

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Les Palestiniens: de Cannes à Jénine

Le monde a refusé aux Palestiniens la paix, parce que la paix aurait exigé une vérité insupportable: Israël ne disparaîtrait pas. Et on a refusé aux Palestiniens une vie normale parce qu’un peuple vivant normalement intéresse moins le monde qu’un peuple éternellement blessé… Le conflit israélo palestinien est une guerre de territoires sans fin dont certains parlent inlassablement entre deux coupes de champagne.


À Cannes, sous les éclairs blancs des photographes, Bella Hadid avançait comme une princesse orientale sortie d’un conte moderne. Les robes semblaient venues d’un autre monde que celui dont elle parlait parfois avec émotion devant les caméras. Les diamants étincelaient sur sa peau nue tandis que les journalistes occidentaux murmuraient le mot « Palestine » entre deux cocktails et trois publicités pour des parfums de luxe. Derrière elle, la Méditerranée scintillait paisiblement sous les lumières du festival de Cannes, cette mer même où tant d’hommes du Levant avaient autrefois embarqué comme pêcheurs, dockers ou migrants anonymes bien avant que le XXe siècle ne transforme leur histoire en religion politique.

Propagandes

Sa sœur Gigi Hadid posait elle aussi pour les magazines du monde entier. Leur père, Mohamed Hadid, milliardaire de l’immobilier californien, vivait parmi les villas géantes, les piscines suspendues et les fortunes américaines. Et pourtant, au milieu de ce luxe presque obscène, revenait sans cesse le mot magique : Palestine. Comme un talisman moral. Comme une blessure héréditaire devenue passeport symbolique dans l’Occident sentimental.

Pendant ce temps, d’autres Palestiniens grandissaient au milieu des humiliations, des pénuries, des murs lépreux, des affiches de martyrs et des colères transmises comme un héritage familial. Les unes défilaient à Cannes ; les autres enterraient leurs morts. Entre ces deux mondes circulait pourtant la même clé rouillée du retour, suspendue au cou des enfants comme une relique sacrée.

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La même fracture traversait déjà la dynastie de Yasser Arafat. Tandis que des générations entières vivaient dans des camps devenus des villes de béton, sa femme Suha Arafat menait une existence fastueuse entre Paris, Tunis, Malte et les monarchies du Golfe, entourée d’argent, de privilèges et de protections. Leur fille Zahwa Arafat grandissait loin des foules misérables qui nourrissaient pourtant la légende nationale palestinienne. Ainsi prospérait cette étrange noblesse révolutionnaire : les riches de l’exil parlant au nom des pauvres du malheur.

Car la Palestine moderne possède désormais deux aristocraties contradictoires : celle des célébrités mondiales qui pleurent un pays depuis les terrasses de Malibu ou les marches de Cannes, et celle des chefs politiques milliardaires qui ont bâti leur puissance sur une blessure qu’ils ne peuvent ni guérir ni laisser mourir.

Puis viennent les autres. Les pauvres immobiles. Les humiliés utiles.

Sous les derniers Ottomans puis sous les Anglais, ils étaient des Arabes parmi les Arabes : familles de paysans, bédouins nomades du Levant, commerçants, pêcheurs, clans dispersés entre les villages pierreux, les faubourgs poussiéreux de Jérusalem, Jaffa, Naplouse ou Haïfa. Ils n’étaient pas encore ce peuple mythique que le XXe siècle allait fabriquer dans le feu des guerres, des humiliations et des propagandes. Car le siècle moderne adore créer des nations à partir des blessures, comme les anciens empires fabriquaient des religions avec des martyrs.

Figure sacrée

Alors naquit le Palestinien. Non seulement un homme, mais une figure sacrée. Une plaie vivante. Une identité construite autour d’un manque, d’une perte, d’un retour impossible devenu le cœur même de l’existence. On suspendit au cou des enfants la vieille clé rouillée des maisons perdues comme d’autres suspendent un crucifix ou une amulette. La clé du retour. Mais cette clé n’ouvrait déjà plus aucune porte. Elle ouvrait seulement les tombeaux de la mémoire.

On leur apprit très tôt qu’ils n’étaient pas faits pour vivre là où ils étaient, mais pour revenir ailleurs. Revenir dans des villages disparus. Revenir dans un passé devenu religion politique. Ainsi grandirent des générations entières dans l’attente d’une revanche impossible.

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Les riches, eux, partirent souvent loin du désastre qu’ils invoquaient sans cesse. Londres, Paris, Doha, New York. On les retrouve aujourd’hui dans les universités américaines, les hôtels de luxe, les plateaux de télévision et les conférences humanitaires où l’on parle de révolution entre deux coupes de champagne. Ils parlent du retour avec émotion, mais leurs enfants parlent anglais, fréquentent les meilleures écoles et vivent derrière les vitres fumées des quartiers riches. Certains n’ont jamais revu les ruelles qu’ils évoquent les yeux humides devant les caméras occidentales.

Et puis il y eut les autres. Les pauvres immobiles. Les humiliés utiles. Ceux qu’on conserva dans les camps comme on entretient une blessure afin qu’elle ne cicatrise jamais. Le monde arabe construisait des tours de verre, des palais et des autoroutes, mais le Palestinien devait demeurer réfugié. Réfugié éternel. Car un Palestinien qui devient simplement un citoyen arabe ordinaire cesse d’être une arme politique.

Alors les camps devinrent des villes sans jamais perdre leur nom de camps. Des quartiers de béton, grouillants, commerçants, parfois moins misérables que tant de villes d’Égypte ou du Maghreb où des millions d’Arabes vivent dans une pauvreté sans photographes ni journalistes étrangers. Mais il fallait conserver le décor du malheur. Chaque mur fissuré, chaque enfant pieds nus, chaque ruelle sombre rapportait davantage à la cause que mille usines ou écoles. Ainsi prospéra une étrange aristocratie révolutionnaire : milliardaires de l’exil gouvernant des pauvres condamnés à attendre.

Palais climatisés

On leur enseigna moins la construction que le ressentiment. Moins le travail que le sacrifice. Moins la vie que le martyre. Dans les écoles, les chansons, les affiches et les prêches, la mort devint parfois plus noble que l’existence elle-même. Le martyr souriait sur les murs. Le chef, lui, vivait dans les palais climatisés du Golfe. Entre les deux : la foule maigre, les familles enterrant leurs enfants, les jeunes hommes consumés de colère, de frustration et d’humiliation.

Et derrière toute cette tragédie se cachait une croyance plus profonde encore : le Juif devait rester faible. On leur avait raconté pendant des générations que les Juifs étaient faits pour subir, négocier, pleurer ou fuir. Qu’ils accepteraient toujours la condition ancienne du soumis toléré, du dhimmi prudent, ou celle du persécuté européen montant silencieusement dans les wagons de l’Histoire. Mais voici qu’apparut un Juif nouveau : armé, souverain, brutal parfois, vivant surtout. Un Juif qui ne demandait plus pardon d’exister. Le choc fut immense. Car le monde aime souvent les Juifs morts. Les Juifs des cimetières, des musées, des violons tristes et des commémorations. Mais le Juif qui construit des chars, ferme des frontières et répond à la violence devient aussitôt obscène. Il détruit le vieux scénario où il devait rester éternellement victime.

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Alors la tragédie palestinienne prit un visage encore plus cruel : celui d’un peuple pauvre sacrifié à une guerre que ses chefs n’avaient jamais réellement l’intention de gagner, mais qu’ils ne pouvaient pas non plus laisser mourir. Car leur pouvoir, leur fortune et parfois leur prestige reposaient sur cette blessure ouverte.

On a refusé aux Palestiniens la paix parce que la paix aurait exigé une vérité insupportable : Israël ne disparaîtrait pas. Et l’on a refusé aux Palestiniens une vie normale parce qu’un peuple vivant normalement intéresse moins le monde qu’un peuple éternellement blessé.

Ainsi continue cette longue procession de fantômes : les riches de l’exil parlant de sacrifice dans les salons occidentaux, les enfants portant des clés rouillées comme des nœuds de pendus, les ruines exhibées au monde, et en face un peuple juif qui refuse désormais de mourir.

Voilà peut-être le cœur secret de cette tragédie sans fin. Non seulement une guerre de territoires. Mais la rencontre impossible entre un peuple élevé dans le rêve du retour absolu et un autre qui a juré, après des siècles de massacres et d’humiliations, qu’il ne disparaîtrait plus jamais.

La société malade

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Folle journée, mais film bien sage

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De gauche à droite: Agnès Jaoui, Daniel Auteuil et Eye Haïdara. "L'Objet du délit" d'Agnès Jaoui, 2026 © Studiocanal

Autour du phénomène agaçant de #MeToo, Agnès Jaoui livre une histoire un peu paresseuse, mais indéniablement divertissante.


Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont donné un ton nouveau à la comédie dramatique dans le cinéma français. L’humour et la dérision, chez eux, vont de pair, dans un monde cruel, avec la tendresse et le besoin naturel de chaleur humaine. Souvent, les bons mots surgissent sous leur plume, non comme des piques, mais comme des consolations.

Bacri, tant qu’il a vécu (il est mort en 2021), et Jaoui, scénaristes pointus, inventaient des personnages qui leur ressemblaient — c’est l’impression qu’on pouvait tirer de leurs histoires. Il y a toujours eu quelque chose de sage et de tranquille dans leurs films, ce qui n’excluait pas une fantaisie secrète, que le spectateur captait confusément. Une inspiration propre peut-être aux Juifs séfarades, dont Jaoui et Bacri étaient deux illustres représentants.

De nombreux personnages

Agnès Jaoui, désormais en solo, a décidé de remettre le couvert pour un film intitulé L’Objet du délit. L’idée de départ est excellente : prendre une troupe de chanteurs et de chanteuses d’opéra qui doit monter dans le Midi de la France Les Noces de Figaro de Mozart. Une « troupe », c’est-à-dire de nombreux personnages, dont je retiens surtout : le chef d’orchestre, Igor, joué par Daniel Auteuil, acteur qui, des Sous-doués au Malade imaginaire, est toujours épatant dans le registre comique. Ce rôle, soit dit en passant, serait allé à merveille à Jean-Pierre Bacri, à qui le film est dédicacé. Agnès Jaoui, quant à elle, joue la cantatrice qui chante le rôle de la comtesse, dans l’opéra. Elle en a l’assurance et aussi la stature, peut-être trop, diront les esthètes mozartiens. À noter que le personnage travesti de Chérubin, traditionnellement dévolu à une femme, est confié à l’actrice de couleur Eye Haïdara. Beaumarchais avait précisé ceci, pour Chérubin, adolescent amoureux de toutes les femmes : « Ce rôle ne peut être joué, comme il l’a été, que par une jeune et très jolie femme. » C’est un rôle de travesti, ce qui colle parfaitement à l’intrigue de Jaoui, comme on va voir. La metteuse en scène des Noces, dans la fiction, nommée Mirabelle, est une jeune actrice que je ne connaissais pas, Claire Chust. Elle est extrêmement drôle et touchante, juvénile même dans son manque d’assurance. À la fin, elle reprendra de l’autorité pour faire montre d’une force intérieure inattendue.

Dans l’air du temps

Mais tout cela ne suffirait pas à fabriquer un long métrage de plus de deux heures. Il y fallait une histoire, qu’Agnès Jaoui nous a concoctée, disons-le, un peu à la paresseuse. Un petit drame, bien dans l’air du temps, est prévu au programme. Tout part du prétentieux ténor italien qui incarne le comte Almaviva, et qui commet une sorte d’« attouchement » sur l’actrice qui joue Suzanne. On ne sait pas très bien ce qui l’a poussé à mettre sa main sur son sein. La jeune femme en tout cas le prend mal, se plaint, et l’incident prend des proportions démesurées. Tout risque de s’arrêter là. C’est l’occasion, pour la réalisatrice, de revenir une fois de plus sur ce grand sujet d’aujourd’hui, qu’on désigne aussi par #MeToo, pour faire simple. S’ensuivent entre les personnages des discussions à n’en plus finir, dans lesquelles les féministes présentes vont mettre leur grain de sel. La situation n’en sera que plus compliquée et insoluble. Et on va oublier pourquoi on est réunis : monter l’opéra de Mozart.

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Paradoxalement, c’est peut-être le but recherché par Agnès Jaoui que de relativiser toutes ces histoires d’abus sexuels. Mais Jaoui ne cherche pas à peser le pour et le contre, en un procès équitable. Elle livre seulement son impression, fait juste passer son opinion, comme, avant elle, Catherine Deneuve ou Philippe Sollers. Pourquoi pas ?

L’effet sur le spectateur est clair comme de l’eau de source (en tout cas pour moi) : il découvre un grand puritanisme chez les féministes. À tout prendre, ou à tout perdre, tel que c’est présenté, il préférera largement être du côté des « libertins », avec Mozart et Da Ponte, et sans doute Beaumarchais, plutôt que de celui des rabat-joie qui veulent supprimer l’opéra bouffe.

Un film de femmes

L’Objet du délit est avant tout un film de femmes. Illes décrit plus courageuses que les hommes, plus responsables aussi. C’est ici que tout devient paradoxal, sinon contradictoire. Agnès Jaoui semble regretter les excès de #MeToo. Et cependant, dans le même temps, elle souligne la faiblesse des hommes, des soi-disant mâles. Ainsi, Igor, le chef d’orchestre, a connu jadis de bonnes fortunes, mais parfois à la limite de la bienséance et même de la légalité. Il a peur soudain d’avoir à payer l’addition. Agnès Jaoui dépeint ces tardifs remords avec une ironie mordante. Beaucoup d’hommes, sans doute, se reconnaîtront dans ce portrait peu flatteur, dont les médias donnent actuellement quelques exemples, certes souvent d’une portée plus grave. À l’inverse, le beau rôle est laissé par Agnès Jaoui aux militantes féministes, comme le personnage incarné par Eye Haïdara. Qu’on l’ait choisie, elle, pour être Chérubin, et qu’elle se révèle une militante féministe de choc, voilà qui prolongerait peut-être, de façon subversive, la vision initiale de Beaumarchais : « Là, s’exclame Suzanne dans la pièce, mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi ! (Elle lui prend le menton.) Voulez-vous n’être pas joli comme ça ? » (Acte II, scène 6) Chérubin est d’ailleurs devenu ou devenue récemment une figure proto-queer des gender studies ou études de genre. On pouvait lire par exemple, chez l’une de ses principales représentantes, inspirée par la très célèbre Judith Butler : « le corps n’est pas une matière brute, mais un effet de pouvoir et de discours ». Certains de ces auteurs américains, en général des femmes, ont pris pour objet le personnage de Beaumarchais, ce Chérubin fantasmatique au corps androgyne et à la sexualité non définie.

Bien entendu, Agnès Jaoui se garde d’entrer dans la théorie. Elle n’aborde surtout pas  cet aspect spécifique de la question, même s’il demeure de manière sous-jacente dans son film. L’Objet du délit est avant tout fait pour divertir les spectateurs. Il ne poursuivra pas, même sous couvert de cinéphilie, sa carrière dans les départements de queer studies des universités américaines, afin d’y servir d’objet à de nouvelles recherches. Mais sait-on jamais ? Le film d’Agnès Jaoui, outre qu’il se laisse voir avec plaisir, est porteur de tellement d’interrogations…


2 h 13 min. En salle depuis le 27 mai.

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro. Éd. Folio classique. 258 pages.

Patrick Besson, prophète de son malheur

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Patrick Besson. © D.R.

Dans son nouveau roman, Patrick Besson s’imagine tomber amoureux d’une jeune femme, être hospitalisé puis assister au dramatique incendie d’un bar. Ce qu’il ne pouvait imaginer, c’est qu’il allait vivre tout cela, réellement, quelques mois plus tard. Cela pose une question très sérieuse: les écrivains feraient-ils l’Histoire?


Il y a un intérêt à avoir comme meilleur ami un écrivain : on peut lui parler absolument quand on veut. Il suffit d’ouvrir un de ses livres. Et j’ai eu de la chance de tomber sur Patrick Besson puisqu’il en a écrit plus de quatre-vingts. Imaginez le meilleur ami de Salinger : il aurait tellement lu L’Attrape-cœurs qu’il en aurait eu la nausée. La chair était triste, hélas, et j’avais lu tous mes Besson.

Heureusement, pendant l’été 2024, Patrick écrit Le jour où je suis tombé amoureux, qui vient de sortir en librairie. Pour la première fois, il parle en son nom et imagine son avenir. Une grave erreur à ne jamais faire, car l’avenir déteste ça et dit à son complice, le destin, de se venger. Besson imagine donc qu’il rencontre une jeune femme bien plus jeune que lui, avec une « minceur adolescente » et des jambes fines, qu’ils entament une relation mais qu’il se retrouve hospitalisé durant deux mois, tandis qu’on apprend aux actualités qu’un bar (le Pattaya Bay Taie) a brûlé, faisant des dizaines de morts.

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Malheureusement Patrick n’a pas écrit un roman mais une prophétie. L’automne dernier, je lui ai présenté une jeune femme de 33 ans, Marie, particulièrement mince, qui est tombée amoureuse de lui. Mais comme il arrive qu’on soit puni d’avoir eu trop de chance, il s’est retrouvé pile à ce moment-là à l’hôpital, pendant deux mois, entre la vie et la mort, et a vu de son lit, aux infos, l’incendie du Constellation, le bar de Crans-Montana. À la place de Patrick, même si c’est un de ses meilleurs romans, j’aurais fait interdire ce porte-malheur qui a failli lui coûter la vie. Mais Patrick est suicidaire, sinon il ne serait pas écrivain. Il a donc décidé d’en faire tout de même la promo, et de donner une interview à Causeur. Patrick a passé son temps à écrire des articles de gauche dans des journaux de droite et des articles de droite dans des journaux de gauche. Il a commencé par écrire dans L’Humanité, puis a continué dans Voici, car Voici est ce qu’incarnait L’Huma autrefois : un journal acheté par les prolos qui emmerdent les riches. Il pouvait bien nous accorder cet entretien.


Causeur. On ne peut inscrire vos livres dans aucune tradition ni école littéraire. On dirait que votre œuvre est orpheline. Avez-vous tout de même des maîtres ? 

Patrick Besson. De maîtres, ma bibliothèque est pleine, mais je n’ai pas été leur élève, à cause de mon problème avec la discipline. Je n’arrive pas à en avoir. Deux exceptions : l’armée et l’hôpital. Les deux endroits où il vaut mieux la boucler.

Comme les vieux chanteurs qui finissent par ne faire que des albums acoustiques, votre style s’est resserré au fil des années. Vous avez abandonné les grandes orchestrations qui peuplaient vos livres. Dans Le jour où je suis tombé amoureux, vous ne ratez pas votre intrigue, vous l’oubliez. Vous laissez les personnages vivre leur vie, sans prendre la peine de nous les présenter pendant des heures. Comptez-vous presser de plus en plus vos romans, comme L’Orange de Francis Ponge, ou ne finir qu’avec une seule phrase, comme Valery Larbaud qui répéta les vingt dernières années de sa vie « Bonsoir, les choses d’ici-bas » ?

Vous oubliez Chardonne. Oui, j’écris des livres de plus en plus courts. Ça porte un très beau nom : la modestie.

Vous dites être attaché aux CD comme aux DVD et à l’argent liquide. Est-ce ce goût pour l’argent liquide qui vous a parfois poussé à écrire des livres rapides (selon vos détracteurs) ?

Pourquoi dit-on de l’argent qu’il est liquide, alors que c’est du papier ? Depuis l’âge de 14 ans, premières nouvelles parues dans un hebdo féminin populaire disparu depuis, comme le peuple, j’écris pour gagner ma vie. Comme avant moi, les petits Tchekhov, Dickens, Fitzgerald et quelques autres. Dont mon cher James. Si j’avais des rentes, écrirais-je ? Je préférerais lire. Il y a assez de chefs-d’œuvre comme ça.

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Si vous deviez renier trois livres écrits pour le liquide et en citer trois que vous aimeriez garder bien solides, lesquels seraient-ils ? 

Le Dîner de filles, Je sais des histoires, Le Deuxième Couteau. Mais ne vous inquiétez pas, ils sont introuvables et le resteront.

Vous vous demandez page 26 si « on peut perdre le goût de lire comme on perd la vue ? ». Vous êtes un écrivain qui lit beaucoup alors que, par exemple, Simenon ou Giono ne lisaient pas (source : Patrick Besson). Peut-on être un bon écrivain en ayant très peu lu ?

Pour être un bon écrivain, il suffit d’être bon et écrivain.

Vous réaffirmez également votre communisme : « Ce communisme dont on ne cessera jamais de dire du mal sur toute la terre, sauf dans les rares pays où c’est interdit. » Vous avez même écrit Le Hussard rouge ! Est-ce qu’être communiste est une bonne technique pour donner des entretiens à Causeur sans se faire traiter de facho ?

Le communisme, c’est un système fait pour les adultes, qui sont hélas une minorité, ainsi que le prouvent les livres que lisent et les films que regardent les non-communistes et surtout les anticommunistes.

J’ai toujours eu l’impression que vous étiez resté un enfant ou un ado, vous l’avez d’ailleurs écrit dans 28, boulevard Aristide-Briand. Pourtant, vous vous plaignez du fait que le capitalisme a fait de nous tous des enfants : « Je regarde autour de nous : des bambins jouent, courent, crient, sauf que ce sont des adultes. Le capitalisme a fait de nous des enfants. Accumulation de jouets. […] Nous avons failli passer à l’âge adulte en octobre 1917, puis ça s’est évaporé tout au long du XXe siècle. »

J’ai répondu à la question avant que vous l’ayez posée.

Ou est-ce parce qu’en vieillissant vous êtes redevenu un enfant ? Je vous lis : « C’est ça, un vieux qui voyage : un enfant dont les parents ont lâché la main, parce qu’ils sont morts. »

Les vieux sont des enfants et les enfants sont des vieux. Le grand-père et la petite-fille : le couple parfait. Comme la grand-mère et le petit-fils. Ils rient aux mêmes bêtises et font des jeux idiots. J’ai vu une fois mon grand-père croate, à Zagreb, en 1967. Même soûl, il était capable de me battre aux échecs.

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Vous vous interdisez le minibar au Sunset Marquis, cet hôtel d’Hollywood, « blanc comme l’hôpital public » dont vous sortez. N’est-ce pas feu Thierry Ardisson qui vous avait dit de ne jamais toucher à un minibar de votre vie, « qu’on devrait appeler maxibar vu leurs prix » ? 

Non, c’est PPDA. D’ailleurs, quand est-ce qu’on le sort du frigo celui-là ? Il a purgé sa peine : plusieurs années avec un bracelet électronique fictif. La peine de mort sociale : châtiment inventé au début du XXIe siècle.

Les aéroports sont selon vous « aussi étouffants que les cathédrales sans fenêtres, presbytères du capitalisme ». Ne trouvez-vous pas au contraire que si les gares incitent toujours au désespoir, les aéroports engagent plutôt à l’optimisme ? 

On est gare ou aéroport, pas les deux. Comme on était Beatles ou Rolling Stones. Je ne suis plus ni l’un ni l’autre : cinq ans que je ne suis pas sorti de Paris. Sauf une fois, à Brest, pour voir ma petite-fille Saskia, 1 an.

En évoquant dans votre livre une actrice, et parce que le cinéma consiste à attendre, vous dites qu’elle a le temps de lire. J’ai retrouvé une photo de Bardot lisant Ulysse de Joyce sur un tournage. C’est pour ça que les acteurs deviennent alcooliques : ils ne lisent pas. Les chanteuses aussi lisent beaucoup, les tournées à l’étranger sont souvent longues. Ça vous fait quoi de savoir que Nicoletta adore vos livres ?

Un très grand plaisir ! 

Le jour où je suis tombé amoureux, Patrick Besson, Albin Michel, 2026, 176 pages

Le Jour où je suis tombé amoureux

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Lettre ouverte à nos amies perses

Téhéran, 24 mai 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Les féministes de la première heure déplorent que les nouvelles générations hésitent à se mobiliser pour le mouvement « Femmes, Vie, Liberté » en Iran, de peur d’être perçues comme de vilaines Occidentales néocoloniales.


Le silence des néo-féministes sur le calvaire des Iraniennes est bien lourd. Et pourtant, que d’indignations et de manifestations pour la Palestine. Nous, féministes historiques, ne faisons pas le tri dans nos solidarités. Depuis 1979, nous avons la Perse au cœur et le cœur ravagé par les viols, les emprisonnements, les pendaisons, les tortures que subissent nos sœurs iraniennes.

Fâcherie féministe à Téhéran

Cela remonte au siècle dernier. Le 19 mars 1979, à l’orée de la révolution khomeyniste, une délégation de femmes s’envolait pour Téhéran. Sous la houlette de F. Magazine dirigée par Claude Servan-Schreiber. Il s’agissait d’aller défendre la liberté des femmes, bafouées par le port obligatoire du tchador, instauré à nouveau par les mollahs. En effet, depuis 1936, le port du tchador n’était plus obligatoire. Nous étions dix-huit, officiellement journalistes, écrivaines, photographes, et féministes engagées. Simone de Beauvoir avait accepté de présider notre « Comité international du droit des femmes ». Nous voilà parties pour Téhéran, dans un avion quasi vide. On ne se bousculait pas alors pour cette destination dangereuse.

Un grand nombre d’intellectuels de gauche, dont Michel Foucault, soutenaient alors la révolution islamiste. Rappelons que la France avait hébergé et nourri l’Ayatollah Khomeiny à Neauphle-le-Château, pour faire échec à la « dictature » du Shah.

Dès notre arrivée, un clivage s’est opéré entre celles qui, en tant que journalistes, voulaient rencontrer « les plus hautes instances politiques et religieuses du pays », et cinq d’entre nous, qui se préoccupaient de rencontrer les femmes et les féministes iraniennes.

La scission allait être définitive lors de notre deuxième soirée à Téhéran. Quelle ne fut pas la surprise d’Alice Schwarzer et d’Anne Zelensky quand, en rentrant à l’hôtel, elles virent un groupe de femmes, assises par-terre, tchador sur la tête, qui écoutait pontifier l’Ayatollah Talegani. Il a d’ailleurs terminé son prêche par cette remarque ironique : « Vous voyez que vous n’avez rien contre le tchador Mesdames, puisque vous le portez ! ». Alice et Anne ont alors constaté la douloureuse vérité : les femmes prosternées devant l’ayatollah étaient des nôtres !

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Le soir-même éclata le divorce. D’autant que le lendemain, il était question de rencontrer Khomeiny à Khom, à cinq heures de taxi de Téhéran, tchador sur la tête, bien sûr. Khomeiny qui allait les faire poireauter cinq heures avant de leur accorder cinq minutes ! Alice et Anne avaient appelé dans la nuit Simone de Beauvoir, qui partageant leur colère, a dans la foulée donné sa démission du Comité. Là s’est opéré symboliquement une fracture entre les féministes. Elle allait alimenter l’interminable débat sur le port du voile.

des féministes d’alors a soutenu dans différentes revues la liberté des Iraniennes. Le sanglot de « l’homme blanc » ou de la « femme blanche » n’était pas l’affaire des féministes radicales que nous étions. La priorité c’était nous. Quelle que soit notre couleur de peau, notre race, notre condition sociale. Ironie de l’Histoire, nous pratiquions sans le savoir les thèmes chers aux néo-féministes : intersectionnalité, décolonialisme, hiérarchie des luttes… et j’en passe. Nous, Occidentales, étions fières de défricher les sentiers de la libération, non seulement des femmes, mais du genre humain. Comme l’avait déclaré Simone de Beauvoir, dans La Revue d’en face en 1981 : « Il faut poser la solidarité féministe. Et je trouve que se borner à dire : Nous sommes Occidentales, et n’avons pas le droit de nous mêler de ça, est un aveu de défaite, et c’est en même temps un renoncement à une lutte spécifiquement féministe… Nous devons dénoncer les scandales sans nous laisser intimider par le fait que nous sommes occidentales. Il y a des intérêts féminins, féministes, qui dépassent toutes les différences de nation, de régime ».

Un héritage dévoyé

Sous prétexte qu’il y aurait plusieurs féminismes, on perd de vue l’essence du féminisme que Beauvoir a défini magistralement là. Un viol, qu’il soit perpétré par un blanc ou un homme de couleur, est un viol. Une razzia sanguinaire qui massacre en grand nombre d’Israéliennes et d’Israéliens est un pogrom, pas un acte de résistance.

Nous voilà loin de l’inféodation actuelle de nos néo-féministes à ce qu’il faut bien nommer l’islamo-gauchisme. L’islamo-gauchisme ? C’est le soutien inconditionnel d’une religion qui pratique l’apartheid des femmes, c’est la stigmatisation de la civilisation occidentale, c’est l’antisémitisme décomplexé, c’est favoriser l’entrisme des Frères-Musulmans qui rêvent d’un califat mondial, c’est la priorité donnée à l’antiracisme qui efface les autres combats. Là est la fracture.

Le féminisme n’est plus ce qu’il était. En 1970, nous avons réussi à imposer nos thèmes inédits de luttes axés autour de la domination masculine. Pas seulement celle de l’homme blanc ! Nous visions plus large, nous prétendions nous adresser à l’ensemble des femmes. Nous avons fait bouger les lois et les mœurs. En quelques années, les idées du MLF ont essaimé de façon inespérée.

Où est la relève ?  Notre héritage n’est-il pas dévoyé ? C’est en tous cas un sentiment largement partagé. N’y a-t-il pas une usurpation de l’identité féministe ? Mais n’est-ce pas le sort des pionniers d’être trahis par ceux qui prétendent leur succéder ?

Nous, les vieilles féministes, voulons ici briser le lourd silence autour du calvaire des Iraniennes et des Iraniens, vous dire que vous êtes du bon côté de l’Histoire. Nous avons honte de l’abandon qui est le vôtre au nom d’une prétendue hiérarchie des luttes. « Femmes-Vie-Liberté » qui depuis quatre ans prend tous les coups, ne doit plus être victime de cette néo-discrimination sectarisée. Alors, en dépit de nos âges et de nos lassitudes, nous nous devions de reprendre une plume qu’on ne nous donne plus, pour vous témoigner haut et fort, notre absolue solidarité, et vous assurer que nous sommes toujours et définitivement à vos côtés.


Sophie Chauveau, écrivain féministe.

Anne Zelensky a initié le Mouvement de Libération des Femmes dès 1966, lancé le Manifeste des 343 en 1971, participé activement à la création du premier refuge pour femmes battues en 1978 et à l’ouverture du premier Centre d’accueil et de thérapies des hommes violents en 1998. Elle est l’auteur entre autres de Histoire de vivre, mémoires d’une féministe publié en 2005 chez Calmann Levy.

Emmanuelle Escal est autrice-compositrice-interprète et ancienne bibliothécaire.

Iran – Etats-Unis, Israël: le retour à la guerre froide

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Masoud Pezeshkian, président de la République, et Majid Ebnelreza, ministre de la Défense, Téhéran, 26 mai 2026 © Iranian Presidency/ZUMA/SIPA

Gil Mihaely Photo: Hannah Assouline

Alors que les discussions entre les Etats-Unis et l’Iran semblaient piétiner depuis le début de la trêve entrée en vigueur le 8 avril, un accord de fin des hostilités semble à présent se profiler. A ce stade toutefois, impossible de formuler un pronostic quant aux concessions obtenues de la part des deux camps. Nous avons demandé à notre spécialiste maison de faire le point sur les éléments à tout le moins envisageables.


Causeur. Après quarante jours de combats et près de soixante jours de cessez-le-feu, on ne distingue toujours ni quand ni comment le bras de fer entre les États-Unis et l’Iran va prendre fin. Comment analysez-vous la situation ?

Gil Mihaely. Ce qui rend ce conflit particulièrement complexe, c’est son asymétrie. D’un côté, Washington, à la tête de l’armée la plus puissante et la plus sophistiquée du monde, disposant d’immenses capacités de renseignement et des ressources par la première économie mondiale. À ses côtés, Israël, puissance militaire, technologique et économique régionale. En face, Téhéran, qui ne possède pas d’armée de l’air crédible et subit le handicap d’une économie en lambeaux, mène face à ses ennemis une forme de guérilla à grande échelle.

Une guérilla, dites-vous, mais avec des missiles balistiques et un blocus maritime…

La République islamique, désormais largement entre les mains des Gardiens de la révolution, a en effet choisi de procéder à une triple prise d’otages : celle de son propre peuple, dont une grande partie souhaite sa chute, celle des pays du Golfe, visés par des tirs et incapables de protéger pleinement leurs infrastructures vitales, et enfin celle de l’économie mondiale, fragilisée par les perturbations du détroit d’Ormuz. Face à des preneurs d’otages, lorsqu’une option militaire n’est ni possible ni acceptable au regard des risques qu’elle implique, il faut parfois négocier et donc payer.

Des négociations sont effectivement en cours entre l’Iran et les États-Unis mais aussi avec les pays du Golfe. Quelle issue se dessine-t-elle selon vous ?

Ce que l’on en perçoit laisse entrevoir un arrangement précaire dans lequel la République islamique pourrait sortir renforcée, avec l’image d’un régime qui a su survivre à l’adversité interne et externe, préserver l’essentiel de ses capacités stratégiques et consolider son pouvoir.

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Si ce scénario se produisait, le résultat obtenu serait très différent des buts de guerre affichés par Donald Trump et Benyamin Netanyahou au départ. Ne pourrait-on pas alors dire qu’ils ont échoué ?

Il est vrai que les Etats-Unis et Israël ne peuvent pas se targuer d’avoir provoqué ni l’abolition du régime des Gardiens de la révolution, ni l’abandon du programme nucléaire iranien. Et il est évidemment très peu probable que cela leur soit accordé à l’issue des pourparlers actuels. Mais l’opération militaire qu’ils ont engagée le 28 février répondait en réalité à un objectif plus restreint quoique essentiel : retarder le programme nucléaire et diminuer drastiquement le nombre de missiles iraniens jugés trop dangereux. S’ils n’étaient pas intervenus, un point de non retour aurait été atteint : l’immunisation des installations atomiques militaires iraniennes, qui étaient en passe d’être placées sous terre, hors d’atteinte de l’aviation. Si on ne comprend pas cette urgence, on ne comprend pas l’opération israélo-américaine. Il fallait donc de tout façon faire quelque chose, ne serait-ce que pour gagner du temps.

Oui, mais une autre stratégie, moins erratique, n’aurait-elle pas dû être choisie ?

Nul ne peut affirmer qu’une autre trajectoire aurait produit une situation meilleure.

Surtout, il faut analyser ce conflit comme le dernier épisode en date d’une longue guerre débutée en 1979, lorsque l’Iran a choisi de faire des États-Unis et d’Israël ses ennemis idéologiques. Dans cette perspective de long-terme, les exigences iraniennes, constantes et inscrites dans l’ADN du régime – à savoir le désengagement américain de la région et la destruction de l’État d’Israël – ne laissent entrevoir autre chose que des cessez-le-feu temporaires. Si un accord est trouvé pour dénouer la crise en cours, il ne s’agira donc que d’une nouvelle pause. Les guerres froides donnent rarement lieu à des compromis durables. L’Union soviétique avait elle aussi remporté des batailles, accumulé des succès tactiques et donné le sentiment de durer. On sait comment cela a fini.

La culture du combat en Israël

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Le lait entier est-il raciste?

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Le président Trump prend la parole dans le Bureau ovale de la Maison Blanche près d'un récipient de lait lors de la cérémonie de signature d'une loi autorisant les écoles à servir du lait entier et du lait à 2% de matières grasses, le 14 janvier 2026 © Sipa USA/SIPA

Le 14 janvier 2026, le président Donald Trump a promulgué une loi réautorisant les cantines scolaires américaines à servir du lait entier aux élèves. Il n’en fallait pas plus pour que la guerre culturelle s’invite dans les réfrigérateurs américains.


Aux États-Unis, les guerres culturelles n’épargnent décidément plus rien. Après les statues, les mascottes sportives, les hamburgers ou encore les pailles en plastique, voici désormais les produits laitiers, devenus objets de l’ire du wokisme à la sauce yankee.

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La polémique est née après la signature par le président Donald Trump de la «Whole Milk for Healthy Kids Act» en décembre 2025, une loi destinée à réintroduire le lait entier dans les cantines scolaires américaines. Officiellement, il s’agit de promouvoir une alimentation plus nutritive pour les enfants et de soutenir la filière laitière nationale. Rien de particulièrement révolutionnaire : pendant des décennies, des générations entières d’écoliers ont grandi avec une moustache blanche au-dessus des lèvres sans soupçonner de participer à un quelconque projet civilisationnel.

Lacto-suprémacisme

Excepté pour Arthur Caplan, professeur de bioéthique à la New York University. Dans une tribune publiée sur Bioethics Today1, il a affirmé que le lait entier était devenu un symbole récupéré par des associations de suprémacistes blancs. Selon lui, la consommation de lait serait utilisée dans certains mèmes et publications d’extrême droite comme marqueur de « supériorité génétique », notamment en raison de la capacité supposée de certaines populations européennes à mieux digérer le lactose.

L’argumentation n’a pas tardé à provoquer un déluge de réactions moqueuses. Pour beaucoup d’Américains, voir un simple verre de lait transformé en instrument idéologique relève d’un degré de surinterprétation rarement atteint. Wesley J. Smith, autre spécialiste de bioéthique, lui a ainsi répondu avec un sarcasme mordant2, rappelant que parmi les soutiens de la loi figurait notamment le neurochirurgien afro-américain Ben Carson, difficilement identifiable comme figure du suprémacisme blanc.

Inquisition alimentaire

Cette affaire illustre surtout l’état de tension culturelle permanente qui continue de diviser la société américaine. Chaque objet du quotidien semble désormais devoir être analysé sous le prisme identitaire, historique ou idéologique : à ce rythme, il faudra bientôt vérifier les opinions politiques de son petit-déjeuner avant d’ouvrir le réfrigérateur.

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Car après le lait entier, le beurre pourrait bien être accusé de populisme, les céréales de conservatisme latent, et le fromage de promouvoir un séparatisme régional dangereux. Et qui sait, si dans leur obsession compulsive et au nom de l’antiracisme, nos néo-savonaroliens 2.0 n’imposeront pas bientôt aux vaches de choisir leur camp ou la couleur de leur robe?


  1. https://bioethicstoday.org/blog/is-the-recent-effort-to-glorify-whole-milk-tainted-by-racism/# ↩︎
  2. https://www.nationalreview.com/corner/bioethicist-government-whole-milk-push-is-racist/ ↩︎

On est toujours le surtouriste de quelqu’un d’autre

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DR.

A Beynac, une jolie commune envahie par les touristes que longe la Dordogne, la population se divise autour d’un nouveau projet de déviation routière. A contre-courant du reste de la rédaction, notre contributeur dit « vive le surtourisme ! »


L’histoire commence comme une querelle villageoise et se termine en question universelle. Elle concerne un très beau village resserré entre une gigantesque falaise ocre et le méandre d’un large fleuve lumineux. Fleuve plein de sagesse, puisqu’il coule (grosso modo) du Sarlat de La Boétie à Saint-Michel-de-Montaigne. Fleuve plein d’équité puisqu’il suit le 45ème parallèle, à l’exact mi-chemin du Pôle Nord et de l’Equateur. Ce village s’appelle Beynac et il ne saurait même pas que la Guerre de Cent Ans entre Capétiens et Plantagenêt est terminée s’il n’y avait au bas de ses maisons un symbole du monde moderne, une route bruyante et encombrée. Une route hélas nécessaire au passage, au tourisme dont l’afflux saisonnier contribue largement à la prospérité de la région. La prophétie de Houellebecq dans La Carte et le Territoire est accomplie, la France est un vaste Airbnb qui vend son art de vivre aux touristes étrangers, quant à la prophétie de Soumission, elleest en bonne voie.

Malaise

Une éminence politique du département de la Dordogne avait entrepris la construction d’une belle autoroute à la place du fleuve pour faire sauter le bouchon de Beynac, une levée de boucliers pétrucores (les Gaulois du cru) a stoppé le projet. Beaucoup d’argent et de postillons jetés en vain. Les camions et autobus se croisent toujours avec autant de difficulté sur la mince route qui longe la Dordogne.

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Or le vrai coupable de tout cela vient enfin d’être identifié, nous apprend le Figaro du 24 mai[1], c’est (roulement de tambour) le surtourisme ! J’avoue que cette notion très à la mode me met mal à l’aise. La facilité et l’abaissement des tarifs du transport aérien ont démocratisé ce qui était autrefois un rêve d’aristocrate. Chaque homme s’il le souhaite et s’en donne les moyens a la faculté de visiter la Terre entière. C’est l’accomplissement d’une promesse biblique : Dieu a donné le monde à l’homme en toute possession. L’humanisme antique s’est fondé sur la célèbre phrase de Plaute, le premier écrivain romain, “Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. Il est légitime pour moi de m’intéresser aux Aborigènes d’Australie, à ce qui reste de leurs traditions dans leur vie d’aujourd’hui, j’ai le droit de prendre un billet d’avion et d’aller les voir. Le club des pompiers de ma petite ville a fait une virée à Bali, très bien, je n’ironise pas. Je laisse de côté la question des surtouristes malappris qui stagnent en France et en Europe aux frais de leurs hôtes.

Ouverture forcée

Les Japonais se plaignent vivement du surtourisme. Aucun d’entre eux ne s’est-il jamais trouvé dans un bus qui bloquait Beynac ? Des tombereaux de bêtises antiaméricaines se déversent chaque jour dans les médias français, elles témoignent plus de la jalousie maladive d’un pays sorti de l’histoire à cause de son socialisme effréné que de la réalité des Etats-Unis. Voici la dernière : un journaliste français faisait sur une chaîne d’infos la liste des multiples agressions commises par ce pays contre l’Asie et y incluait l’ouverture forcée du Japon en 1858 par la marine américaine ! Ouverture essentiellement commerciale qui ne provoqua pas d’invasion migratoire yankee, mais seulement l’ère Meiji, faite de développement et de modernisation de l’Empire du Soleil Levant. La seule victime fut une petite geisha de Nagasaki nommée Madama Butterfly qui fut engrossée et abandonnée par un bel officier américain. Justement, nous diront les féministes, cette histoire symbolise à merveille le viol du Japon par les Etats-Unis. Je leur répondrai : merci au Meiji qui a permis qu’existe l’opéra de Puccini.

Un monde dont certaines parties seraient restées fermées ressemblerait à une maison  qu’un propriétaire vient d’acheter sans avoir les clefs de deux chambres du premier étage. Visitons donc toute notre maison, forçons la porte de ces salles dont  s’échappent les cris des torturés à huis-clos. Vive le surtourisme et que Beynac patiente jusqu’à septembre. Les journées maussades et sans klaxon sur le beau fleuve lumineux ont aussi leur charme.


[1] https://www.lefigaro.fr/voyages/guides/meme-en-vacances-personne-n-aime-faire-la-queue-a-beynac-le-tourisme-a-l-etroit-dans-l-un-des-plus-beaux-villages-de-france-20260524

Un mouton livré, une conscience apaisée: l’Aïd en France à l’ère de l’ubérisation

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Marseille, cité Bellevue, juin 2003 © SETBOUN PHOTOS/SIPA

Sur Internet, le site Kebchi permet aux musulmans pratiquants d’obtenir un sacrifice de mouton pour l’Aïd avec certificat de distribution et vidéo à la clé. Mais quand cet acte religieux devient une transaction numérique, dont on reçoit la quittance par email, quelque chose ne s’allège-t-il pas dans le rite, et n’est-ce pas précisément ce qui s’allège qui importait pourtant le plus? Analyse.


C’est un tract partagé par WhatsApp à une échelle presque industrielle qui est à l’origine de cette réflexion (voir ci-contre). Une carte soigneusement imprimée, au graphisme épuré, proposant, pour 159 euros, de faire sacrifier un mouton en Afrique subsaharienne pour l’Aïd al-Adha, avec vidéo nominative et certificat de distribution à la clé. L’entreprise s’appelle Kebchi. Elle se présente comme « l’association la mieux notée de France sur Google », se targue d’avoir organisé plus de 90 000 sacrifices, d’entretenir des partenariats avec plus de cent mosquées françaises et d’opérer dans six pays africains.

Son site, d’une facture digne des meilleures startups de la fintech caritative, affiche en temps réel le tableau des dons, un compteur de sacrifices, des témoignages-clients et des hadiths soigneusement sélectionnés pour asseoir la légitimité de la démarche. Ce tract n’est pas un détail anecdotique. Il est un symptôme.

Il en dit long de la recomposition profonde, silencieuse et accélérée de la religiosité musulmane en France, à l’intersection du capitalisme de plateforme, de la sécularisation ambiante et de la crise des institutions cultuelles traditionnelles. Pour en saisir la portée, il faut refuser deux facilités symétriques : ni la condamnation morale précipitée, ni la célébration naïve de la modernisation du religieux.

La contrainte structurelle qui a créé le marché

Commençons par l’honnêteté intellectuelle qui s’impose : Kebchi n’a pas inventé un besoin artificiel. Elle a comblé un vide réel. Dans les métropoles françaises, l’abattage familial est devenu quasi-impossible – interdit ou inaccessible du fait des normes sanitaires européennes, du manque d’espace urbain, de la saturation des abattoirs agréés et des contraintes techniques liées au respect scrupuleux des rituels de l’abattage. Les familles en appartement, les jeunes couples sans liens villageois, les classes moyennes précaires qui ne peuvent plus ni héberger un animal ni organiser la logistique d’un abattage traditionnel – tous ces ménages se trouvent face à une obligation religieuse que les circuits habituels ne permettent plus d’accomplir dans des conditions acceptables.

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Les mosquées auraient pu répondre à ce problème. Elles ne l’ont, dans l’ensemble, pas fait – du moins pas à l’échelle, pas avec la transparence, pas avec la traçabilité que les nouvelles générations exigent. C’est sur ce sol fertile que Kebchi a prospéré. La vidéo nominative envoyée par email, le certificat de sacrifice, la photo du mouton – tout ce que l’on peut être tenté de railler comme un gadget consumériste – est d’abord la réponse à une méfiance accumulée envers des circuits locaux soupçonnés d’opacité, de surfacturation ou parfois même de  non-respect de la norme religieuse. On ne juge pas Kebchi sans juger, dans le même mouvement, les défaillances institutionnelles qui lui ont ouvert la voie.

L’uberisation du rite ou la plateforme comme nouveau médiateur du sacré

Cela dit, la forme que prend cette réponse est révélatrice d’une mutation de nature, et pas simplement de degré. Ce qui s’opère avec Kebchi, comme avec d’autres acteurs de l’écosystème halal – cosmétiques islamiquement certifiés, finance sans intérêt packagée, tourisme « halal friendly », fast-food avec label de conformité – c’est une transformation de l’acte religieux en produit de consommation optimisé. Le vocabulaire du site en dit long : « parcours client fluide », « notation Google », « impact social maximum », « Sunna honorée ». Ces expressions ne sont pas anodines. Elles signalent que le rite sacrificiel est désormais pensé selon les catégories du commerce en ligne : expérience utilisateur, traçabilité, garantie de résultat, satisfaction client.

Le sociologue pourrait parler d’une uberisation du religieux, au sens précis où Uber a disrupté le taxi non pas en supprimant la course, mais en reconfigurant l’ensemble de la chaîne : plus d’intermédiaire traditionnel, algorithme de mise en relation, notation bilatérale, scalabilité infinie. Kebchi fait de même avec le sacrifice abrahamique : elle supprime le boucher de quartier et l’imam local comme médiateurs du rite, les remplace par une plateforme numérique dotée d’une légitimité double – technologique et jurisprudentielle – et reproduit l’opération des dizaines de milliers de fois par an, de Dakar à Kampala.

L’imam-entrepreneur ou la privatisation du sens

Ce qui distingue Kebchi d’un simple prestataire de services halal, c’est précisément cette légitimation jurisprudentielle qui est au cœur du modèle. À la tête de l’association : un imam. Autour d’elle : un réseau de prédicateurs, de mosquées partenaires, de références textuelles – le hadith d’At-Tirmidhi sur le sacrifice, le concept de wakala (délégation) qui autorise à confier le rite à un tiers. Cette mobilisation de l’autorité religieuse au service d’un modèle économique n’est pas un détail accessoire. Elle est la clé de voûte du dispositif.

Il y a là une figure nouvelle dans le paysage de l’islam de France : l’imam-entrepreneur, ou plus exactement le producteur de sens qui entre dans une alliance fonctionnelle avec des entrepreneurs économiques, pour offrir aux consommateurs musulmans ce dont ils ont besoin – une pratique dite « purifiée », conforme, éthique et suffisamment commode pour s’intégrer dans des vies modernes. Cette triade – producteurs de sens, entrepreneurs du halal, consommateurs en quête d’une religiosité apaisée – fonctionne comme un système auto-entretenu : la légitimation religieuse ouvre le marché, le marché finance la production de sens, qui ouvre d’autres marchés.

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Le phénomène dépasse largement le seul sacrifice de l’Aïd. Il traverse l’ensemble du marché halal, dont le volume en France et en Europe se compte en milliards d’euros. Des prédicateurs sont sollicités pour certifier des gammes de vêtements, des hôtels, des crèmes solaires ou des applications de rencontre. La jurisprudence islamique (dans le fond faible au regard des avis même juridique que considère que le sacrifice de l’Aïd n’est pas une Sunna Mu’akkadah « ensemble des traditions et pratiques du Prophète Muhammad qui sont fortement recommandées aux musulmans») devient un outil de différenciation commerciale, un avantage compétitif sur un segment de marché identifié. Ce qui était de l’ordre du sacré se convertit, progressivement, en marque de certification.

La sophistication graphique comme vecteur d’une religiosité de surface

Il faut dire un mot du design, parce qu’il n’est pas innocent. Le site de Kebchi, comme ceux de ses homologues dans l’écosystème halal, emprunte délibérément les codes visuels des plateformes de financement participatif les plus abouties comme Ulule, GoFundMe ou Kickstarter. Compteur en temps réel, paliers à débloquer, tableau des donateurs, galerie photo en défilement continu, témoignages vidéo, chiffres d’impact mis en scène. Ce n’est pas de la communication religieuse au sens traditionnel du terme. C’est du marketing émotionnel qui cible des publics identifiés : jeunes générations nées en France, femmes (généralement) en charge de l’organisation familiale, classes moyennes urbaines en quête d’une pratique halal qui soit à la fois éthique, commode et incontestable.

Les réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Facebook) prolongent ce dispositif. Ils permettent une désintermédiation radicale : le fidèle n’a plus besoin de l’imam de sa mosquée, souvent perçu comme trop traditionnel, trop « docile » ou simplement trop peu disponible. Il accède directement, depuis son smartphone, à une offre religieuse packagée, certifiée et livrée dans les délais. La baraka à portée de clic !

Ce que cette recomposition dit de nous

On aurait tort de réduire ce phénomène à une dérive consumériste propre à l’islam. La même logique opère dans le judaïsme avec le marché casher, dans le christianisme évangélique avec ses produits « bénis », dans le bouddhisme de bien-être occidental. La marchandisation du religieux est un phénomène global, profondément lié à la montée de l’individualisme, à la fragmentation des appartenances communautaires et à la capacité du capitalisme à coloniser tous les espaces de sens.

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Mais cette banalisation comparatiste ne doit pas endormir la vigilance. Car ce qui se joue ici, au fond, c’est une question de définition de l’espace du sacré. Le sacrifice de l’Aïd est, dans la tradition islamique, un acte à la fois individuel et communautaire – un rappel de la soumission d’Abraham, un geste de redistribution aux démunis, une expérience partagée dans l’espace physique de la communauté et un moment participant du renforcement du lien social. Quand cet acte devient une transaction numérique dont on reçoit la quittance par email, quelque chose s’allège dans le rite, et c’est précisément ce qui s’allège qui importait le plus.

La vidéo de preuve, aussi bien intentionnée soit-elle, est révélatrice de cette réduction : elle transforme un acte de foi en une opération vérifiable, un engagement spirituel en une transaction dont on exige le justificatif. Elle déplace la question du rite « ai-je accompli cet acte d’adoration dans un esprit juste en souvenir d’Abraham ? », vers une question de traçabilité « ai-je la preuve que ça a réellement été fait ? ». Ce glissement, aussi discret soit-il, n’est pas anodin. Il décrit l’état d’une religiosité qui a perdu confiance en elle-même et qui cherche dans la certification externe ce que la conviction intérieure ne fournit plus.

La responsabilité des institutions

Ce n’est pas un procès à Kebchi qu’il faut instruire. L’entreprise répond à des besoins réels avec une efficacité que ses concurrents traditionnels n’ont pas su ni élaborer ni déployer. Mais c’est précisément à ce niveau là que réside le problème et la responsabilité. Si une plateforme numérique parvient à organiser en quelques années ce que les institutions cultuelles françaises n’ont pas structuré depuis plusieurs décennies, la question n’est pas celle de Kebchi : elle est celle des mosquées tout particulièrement et des instances représentatives musulmanes en général.

Les institutions religieuses musulmanes de France (grandes ou modestes, bien dotées ou sous-financées) ont longtemps pensé que leur rôle se limitait à la prière du vendredi, à l’enseignement coranique et à la gestion des obsèques. Elles ont abandonné, parfois par manque de moyens, souvent par manque de vision et conservatisme, des pans entiers de la vie religieuse des fidèles (le sacrifice, l’aumône organisée, l’accompagnement des rites de passage, la production des livres, la consommation, l’école, la médecine, l’art, la culture…) à des acteurs privés qui ont compris, eux, que la religiosité est aussi un espace à organiser, à structurer, à habiter en bonne intelligence avec le reste de la société. Le résultat, c’est ce que l’on voit aujourd’hui : des tracts distribués devant les mosquées pour capter, à leur sortie même, les fidèles que l’institution n’a pas su retenir dans son propre espace d’action.

La reprise en main n’est pas une question de concurrence commerciale. Elle est une question de cohérence théologique et de responsabilité communautaire et commune. Une mosquée qui laisse le marché définir à sa place les contours de la pratique religieuse de ses fidèles abdique quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas l’efficacité de Kebchi qu’il faut imiter, c’est l’intuition qui la sous-tend et la mécanique qui la fait fonctionner : que les musulmans de France ont besoin d’institutions qui leur apport l’équilibre nécessaire entre leur vécu dans des espaces sécularisés et leur religiosité, et non les accompagnent dans les seuls moments liturgiques. Des institutions qui soient des lieux vivants du sacré et non des prestataires de services cultuels à temps partiel.

La guerre des écolos est déclarée!

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Laurent Lesage et François de Rugy. © D.R.

Si on ne veut pas que la raison se mette au vert, il faut que les Verts se mettent à la raison. Selon François de Rugy et Laurent Lesage qui refusent de laisser l’environnement aux militants, on ne sauvera pas la planète avec du catastrophisme racoleur ni de l’anticapitalisme bon teint. Sur leur chaîne YouTube « Et si l’économie sauvait l’écologie ? », ils rappellent que l’écologie a besoin de la science.


Causeur. François de Rugy, devant la commission d’enquête sur l’audiovisuel, vous avez affirmé que le traitement des questions écologiques dans l’audiovisuel public était plus porté sur l’émotion et le militantisme que sur la science. Le monde scientifique est-il épargné par le militantisme ?

François de Rugy. Que l’audiovisuel public confie ses émissions sur l’écologie à des militants, qui invitent des ONG sans leur porter la moindre contradiction, est problématique, d’autant plus que les scientifiques sont soit absents de ces émissions, soit eux-mêmes « engagés », comme ils disent. Que des politiques soient militants, c’est normal. Que des associatifs soient militants, c’est normal. Mais ni les journalistes ni les scientifiques ne devraient être militants. Cela nuit au débat public, car on ne sait plus si on a affaire à de l’information ou à de l’opinion.

Laurent Lesage. Il y a globalement un problème avec le traitement de l’information scientifique et environnementale sur les antennes du service public, et ça ne date pas d’hier. François et moi regardons souvent ces émissions. La liste des cas de désinformation que nous relevons ne cesse de s’allonger. Cela s’explique effectivement en partie par le militantisme d’un certain nombre de journalistes qui défendent l’écologie radicale ou décroissante. Mais c’est aussi lié à la course à l’audimat. Si vous êtes catastrophiste, si vous dénoncez de vilains industriels ou de vilains agriculteurs pollueurs, vous êtes assuré d’avoir de meilleures audiences.

Vous critiquez également la place accordée aux ONG. N’ont-elles pas un rôle positif dans la société ?

F. de R. Bien sûr que les associations ou les ONG contribuent au débat public, jouent un rôle de lanceurs d’alerte et proposent des solutions. Mais il y a deux problèmes. Le premier, c’est que ces ONG sont présentées dans un certain nombre de médias comme des experts alors qu’elles ne sont ni neutres ni impartiales et que, dans la plupart des cas, elles ont la même orientation : anti-entreprises, anticapitaliste, anti-économie de marché mais aussi, et c’est peut-être encore plus grave, anti-technologie. Cette technophobie est particulièrement problématique lorsqu’on veut relever les défis écologiques. Le second problème, c’est qu’un certain nombre de ces ONG utilisent l’écologie pour défendre d’autres causes. Greenpeace participe à la flottille pour Gaza, QuotaClimat, sous couvert d’analyser le traitement des enjeux climatiques dans l’audiovisuel, produit des publications contre Pierre-Édouard Stérin et Vincent Bolloré, ou sur des sujets qui n’ont rien à voir avec le climat. 

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Vous malmenez quelque peu la jeune icône écologiste Camille Étienne, ainsi qu’une autre vache sacrée de l’écologie française, Hugo Clément, avec qui vous ferraillez volontiers sur les réseaux sociaux. Auriez-vous déclenché « la guerre des écolos » ?

F. de R. Si guerre des écolos il y a, ce n’est pas de notre fait. En revanche, nous voulons qu’il y ait du débat. Nous affirmons qu’il y a plusieurs visions de l’écologie, pas seulement celle d’Europe Écologie Les Verts et des ONG. Sur l’énergie, il n’y a pas que Greenpeace, sur la forêt, il n’y a pas que Canopée. Et Hugo Clément n’a pas le monopole de l’écologie. Certes, il est assez habile pour défendre une écologie décroissante sans jamais le dire ouvertement. Nous espérons contribuer à ce que les masques tombent, à ce qu’il y ait de la confrontation d’idées. Malheureusement, nos contradicteurs n’aiment guère la critique, Hugo Clément l’a démontré ces derniers temps.

L. L. Dans une émission sur les PFAS, nous avons démontré l’existence d’une Sainte-Alliance qui communie dans leur diabolisation. Le député EELV Nicolas Thierry l’a révélée face caméra, alors que je l’interrogeais sur la loi dont il était le rapporteur. Il expliquait qu’une coalition s’était formée entre les élus EELV, des scientifiques, des ONG, des journalistes et bien entendu Camille Etienne. On voit bien qu’une espèce d’écosystème rassemble tous ces gens. Ceux qui, comme nous, refusent de s’inscrire dans cet espace de combat dont l’une des dimensions est l’anticapitalisme sont montrés du doigt alors qu’ils essaient, eux aussi, de faire avancer l’écologie. C’est la vocation de notre chaîne et cela le restera, peu importent les critiques.

Pouvez-vous nous donner un exemple des biais que vous avez observés ?

F. de R. Sur la question des pesticides, c’est frappant. Quand on s’informe dans les médias classiques, on ne peut qu’être convaincu que les pesticides donnent le cancer et même qu’ils sont responsables d’une explosion des cas de cancer. Dans notre dernière émission sur le sujet, nous donnons la parole à des spécialistes, à des médecins, à Agnès Buzyn qui a été ministre de la Santé et surtout présidente de l’Institut national du Cancer pendant cinq ans. Tous disent la même chose : il n’y a pas d’explosion de cas de cancer en France, il y a une augmentation des cas de cancer liés au vieillissement de la population. Quant au lien entre pesticides et cancer, ces experts affirment que s’il ne peut pas être exclu, il est aujourd’hui identifié comme ayant une portée minime, comparé aux autres causes bien connues du cancer et qui sont aujourd’hui complètement éclipsées du débat public : l’alcoolisme, le tabagisme, l’obésité et le manque d’activité physique. Ces sujets-là, nous les abordons avec des données scientifiques et avec une approche aussi neutre et impartiale que possible.

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LL. Au même moment, France Télévisions a diffusé un numéro de « Sur le front », l’émission d’Hugo Clément, sur les pesticides. Dans la promo, il montrait une famille dont un enfant était mort du cancer et on expliquait que sa maladie était liée à l’exposition aux pesticides. D’un cas particulier dramatique, il concluait à l’existence d’un lien assez systématique entre l’exposition aux pesticides et les cancers. Or, répétons-le, ce lien, en l’état actuel des connaissances scientifiques, n’est en rien avéré.

Hugo Clément vous occupe beaucoup ! Il y a quelques années, il acceptait de débattre écologie avec Jordan Bardella, ce qui lui valut de nombreuses critiques de la part de ses pairs. Pourquoi ne pas l’inviter à débattre sur votre chaîne ?F. de R.

Eh bien, l’invitation est lancée ! Hugo Clément est notre invité pour débattre sur notre plateau dès qu’il le souhaite, comme Marine Tondelier, un militant de Greenpeace ou de Générations futures. Il serait dommage que nos débats n’aient lieu que par réseaux sociaux interposés

Dame Panot et la sottise dans son «entièreté»

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La députée d'extreme gauche Mathilde Panot invitée de "Le Média". Capture.

Identité. « La France blanche et chrétienne n’a jamais existé » avance la députée lfiste, invitée de la webtélé d’extrême gauche Le Media.


On a toujours quelque motif de satisfaction à écouter ce que raconte Madame la députée Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire LFI à l’Assemblée nationale.

Dans un moment de notre histoire où nous sommes en quête de réels talents comiques, cette élue de la nation me paraît être une sorte de « divine surprise ». Je sais que le recours à cette expression due à Charles Maurras saluant l’avènement de Philippe Pétain aux affaires du pays sera particulièrement agréable à celle dont il est ici question…

Pas d’amalgame !

En effet, j’avoue que, fort souvent, elle me fait rire, tant l’ineptie à ce point assumée, si péremptoire et si crânement exposée, me semble relever du prodige.

Dernier sketch hilarant en date, sa brillantissime analyse sur la France. La France, son histoire, son identité. Cela valait la peine, le répèterais-je jamais assez ? – d’être écouté. Les Georges Duby, les Fernand Braudel, les Jacques Le Goff, et tant d’autres, les voilà renvoyés à leurs chères études, ces ignares, ces béotiens, ces mous du bulbe ! Dame Panot en quelques mots a su faire table rase de leurs travaux, et, avec l’autorité naturelle, l’assurance, la suffisance dans le ton qu’on lui connaît, elle aura clos une fois pour toutes le si riche débat sur les sources identitaires du pays et de son peuple.

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La Pic de Mirandole en jupons de la France Insoumise n’y va pas par quatre chemins. Selon elle, « la France blanche et chrétienne n’a jamais existé. » Bien entendu, cette joyeuse ânerie n’est là que pour, en préambule, nous vendre la grande trouvaille mélenchonienne qu’est le concept de « Nouvelle France ». Concept sublime, selon la même Dame Panot, puisqu’il vise à fédérer, amalgamer, fondre dans une seule et unique identité les diverses populations du pays dans (je cite) « leur entièreté ».

Ah, le beau mot d’entièreté ! D’où sort-il ? Je ne sais pas trop. En revanche je crois savoir qu’il a aujourd’hui la faveur des blablateurs de plateau tv et radios soucieux de paraître à la pointe de ce qui se fait. On serait dans le barbarisme que cela ne m’étonnerait pas. Là où les substantifs « entier » ou « intégralité » feraient non seulement très bien l’affaire mais de surcroît respecteraient la langue, pourquoi donc aller convoquer cette horreur d’entièreté ? Pour Madame Panot, la raison est toute simple : se pousser du col, donner à croire qu’on pense et qu’on pense fort, qu’on est à la pointe des avancées de la connaissance et du langage. Cela impressionne probablement dans les banlieues et ailleurs. Ou pas.

Donc, selon elle, la France chrétienne et blanche n’aurait jamais existé.

La France aux 36 000 clochers

Il conviendrait assez, me semble-t-il que Dame Panot sorte de temps à autre du cocon mélenchonien où son ébouriffante intelligence donne à présent maints signes de s’étioler. Elle devrait se mettre à parcourir la France des villes, des villages, des bourgades. Là où, le plus souvent au centre et surmonté d’un fier clocher, lui-même agrémenté d’un coq, s’élève un monument des plus bizarres appelé tout aussi bizarrement église. Allez savoir pourquoi ! Pour ma part je serais bien obligé à Madame Panot de nous expliquer ce pourquoi, l’origine de cet étrange édifice, puisque, à l’en croire, ce n’est pas du côté d’une France chrétienne qu’il faudrait aller chercher les réponses. (D’ailleurs, elle le déclare tout net : cette notion de France chrétienne n’est qu’un abject fantasme véhiculé par l’extrême droite. Puisqu’elle le dit…)

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Même chose pour l’affirmation qui veut que la France blanche n’ait jamais existé. Avec cette autre stupidité, Dame Panot, mine de rien, se fait complotiste. Et complotiste grave ! Car il faut bien qu’il y ait eu conspiration, qu’il y ait eu complot pour que, en autant de siècles, que ce soit par la peinture, le dessin, la photo on s’en soit tenu à ne représenter que sous les traits d’individus de complexion blanche les gens de chez nous. Pour ne citer qu’un seul exemple, je renvoie aux peintures champêtres des impressionnistes, genre « déjeuner sur l’herbe », etc. Quelle horreur ! Que des blancs et des blanches !

Voulez-vous que je vous dise, si j’étais Dame Panot, j’exigerais la purge générale de nos musées, puisqu’ils ne nous livrent que la représentation fallacieuse d’une réalité qui n’a jamais existé. Que sont-ils donc, sinon les temples du déni, les sanctuaires de la plus odieuse, la plus ignoble des manipulations de masse ? Hâtons-nous d’y foutre le feu, camarades !

Pour un prochain prix Nobel, il n’y a pas à dire, il faudra penser à cette haute intelligence. Catégorie inepties en tout genre. Ou sottise en majesté. Enfin, un truc comme ça…

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Les Palestiniens: de Cannes à Jénine

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Le mannequin américain Bella Hadid arrive à la première de « La Bataille de Gaulle : L'Âge de fer » lors du 79e Festival de Cannes, le 20 mai 2026. © Dave Bedrosian/Future Image/Cover Images/SIPA

Le monde a refusé aux Palestiniens la paix, parce que la paix aurait exigé une vérité insupportable: Israël ne disparaîtrait pas. Et on a refusé aux Palestiniens une vie normale parce qu’un peuple vivant normalement intéresse moins le monde qu’un peuple éternellement blessé… Le conflit israélo palestinien est une guerre de territoires sans fin dont certains parlent inlassablement entre deux coupes de champagne.


À Cannes, sous les éclairs blancs des photographes, Bella Hadid avançait comme une princesse orientale sortie d’un conte moderne. Les robes semblaient venues d’un autre monde que celui dont elle parlait parfois avec émotion devant les caméras. Les diamants étincelaient sur sa peau nue tandis que les journalistes occidentaux murmuraient le mot « Palestine » entre deux cocktails et trois publicités pour des parfums de luxe. Derrière elle, la Méditerranée scintillait paisiblement sous les lumières du festival de Cannes, cette mer même où tant d’hommes du Levant avaient autrefois embarqué comme pêcheurs, dockers ou migrants anonymes bien avant que le XXe siècle ne transforme leur histoire en religion politique.

Propagandes

Sa sœur Gigi Hadid posait elle aussi pour les magazines du monde entier. Leur père, Mohamed Hadid, milliardaire de l’immobilier californien, vivait parmi les villas géantes, les piscines suspendues et les fortunes américaines. Et pourtant, au milieu de ce luxe presque obscène, revenait sans cesse le mot magique : Palestine. Comme un talisman moral. Comme une blessure héréditaire devenue passeport symbolique dans l’Occident sentimental.

Pendant ce temps, d’autres Palestiniens grandissaient au milieu des humiliations, des pénuries, des murs lépreux, des affiches de martyrs et des colères transmises comme un héritage familial. Les unes défilaient à Cannes ; les autres enterraient leurs morts. Entre ces deux mondes circulait pourtant la même clé rouillée du retour, suspendue au cou des enfants comme une relique sacrée.

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La même fracture traversait déjà la dynastie de Yasser Arafat. Tandis que des générations entières vivaient dans des camps devenus des villes de béton, sa femme Suha Arafat menait une existence fastueuse entre Paris, Tunis, Malte et les monarchies du Golfe, entourée d’argent, de privilèges et de protections. Leur fille Zahwa Arafat grandissait loin des foules misérables qui nourrissaient pourtant la légende nationale palestinienne. Ainsi prospérait cette étrange noblesse révolutionnaire : les riches de l’exil parlant au nom des pauvres du malheur.

Car la Palestine moderne possède désormais deux aristocraties contradictoires : celle des célébrités mondiales qui pleurent un pays depuis les terrasses de Malibu ou les marches de Cannes, et celle des chefs politiques milliardaires qui ont bâti leur puissance sur une blessure qu’ils ne peuvent ni guérir ni laisser mourir.

Puis viennent les autres. Les pauvres immobiles. Les humiliés utiles.

Sous les derniers Ottomans puis sous les Anglais, ils étaient des Arabes parmi les Arabes : familles de paysans, bédouins nomades du Levant, commerçants, pêcheurs, clans dispersés entre les villages pierreux, les faubourgs poussiéreux de Jérusalem, Jaffa, Naplouse ou Haïfa. Ils n’étaient pas encore ce peuple mythique que le XXe siècle allait fabriquer dans le feu des guerres, des humiliations et des propagandes. Car le siècle moderne adore créer des nations à partir des blessures, comme les anciens empires fabriquaient des religions avec des martyrs.

Figure sacrée

Alors naquit le Palestinien. Non seulement un homme, mais une figure sacrée. Une plaie vivante. Une identité construite autour d’un manque, d’une perte, d’un retour impossible devenu le cœur même de l’existence. On suspendit au cou des enfants la vieille clé rouillée des maisons perdues comme d’autres suspendent un crucifix ou une amulette. La clé du retour. Mais cette clé n’ouvrait déjà plus aucune porte. Elle ouvrait seulement les tombeaux de la mémoire.

On leur apprit très tôt qu’ils n’étaient pas faits pour vivre là où ils étaient, mais pour revenir ailleurs. Revenir dans des villages disparus. Revenir dans un passé devenu religion politique. Ainsi grandirent des générations entières dans l’attente d’une revanche impossible.

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Les riches, eux, partirent souvent loin du désastre qu’ils invoquaient sans cesse. Londres, Paris, Doha, New York. On les retrouve aujourd’hui dans les universités américaines, les hôtels de luxe, les plateaux de télévision et les conférences humanitaires où l’on parle de révolution entre deux coupes de champagne. Ils parlent du retour avec émotion, mais leurs enfants parlent anglais, fréquentent les meilleures écoles et vivent derrière les vitres fumées des quartiers riches. Certains n’ont jamais revu les ruelles qu’ils évoquent les yeux humides devant les caméras occidentales.

Et puis il y eut les autres. Les pauvres immobiles. Les humiliés utiles. Ceux qu’on conserva dans les camps comme on entretient une blessure afin qu’elle ne cicatrise jamais. Le monde arabe construisait des tours de verre, des palais et des autoroutes, mais le Palestinien devait demeurer réfugié. Réfugié éternel. Car un Palestinien qui devient simplement un citoyen arabe ordinaire cesse d’être une arme politique.

Alors les camps devinrent des villes sans jamais perdre leur nom de camps. Des quartiers de béton, grouillants, commerçants, parfois moins misérables que tant de villes d’Égypte ou du Maghreb où des millions d’Arabes vivent dans une pauvreté sans photographes ni journalistes étrangers. Mais il fallait conserver le décor du malheur. Chaque mur fissuré, chaque enfant pieds nus, chaque ruelle sombre rapportait davantage à la cause que mille usines ou écoles. Ainsi prospéra une étrange aristocratie révolutionnaire : milliardaires de l’exil gouvernant des pauvres condamnés à attendre.

Palais climatisés

On leur enseigna moins la construction que le ressentiment. Moins le travail que le sacrifice. Moins la vie que le martyre. Dans les écoles, les chansons, les affiches et les prêches, la mort devint parfois plus noble que l’existence elle-même. Le martyr souriait sur les murs. Le chef, lui, vivait dans les palais climatisés du Golfe. Entre les deux : la foule maigre, les familles enterrant leurs enfants, les jeunes hommes consumés de colère, de frustration et d’humiliation.

Et derrière toute cette tragédie se cachait une croyance plus profonde encore : le Juif devait rester faible. On leur avait raconté pendant des générations que les Juifs étaient faits pour subir, négocier, pleurer ou fuir. Qu’ils accepteraient toujours la condition ancienne du soumis toléré, du dhimmi prudent, ou celle du persécuté européen montant silencieusement dans les wagons de l’Histoire. Mais voici qu’apparut un Juif nouveau : armé, souverain, brutal parfois, vivant surtout. Un Juif qui ne demandait plus pardon d’exister. Le choc fut immense. Car le monde aime souvent les Juifs morts. Les Juifs des cimetières, des musées, des violons tristes et des commémorations. Mais le Juif qui construit des chars, ferme des frontières et répond à la violence devient aussitôt obscène. Il détruit le vieux scénario où il devait rester éternellement victime.

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Alors la tragédie palestinienne prit un visage encore plus cruel : celui d’un peuple pauvre sacrifié à une guerre que ses chefs n’avaient jamais réellement l’intention de gagner, mais qu’ils ne pouvaient pas non plus laisser mourir. Car leur pouvoir, leur fortune et parfois leur prestige reposaient sur cette blessure ouverte.

On a refusé aux Palestiniens la paix parce que la paix aurait exigé une vérité insupportable : Israël ne disparaîtrait pas. Et l’on a refusé aux Palestiniens une vie normale parce qu’un peuple vivant normalement intéresse moins le monde qu’un peuple éternellement blessé.

Ainsi continue cette longue procession de fantômes : les riches de l’exil parlant de sacrifice dans les salons occidentaux, les enfants portant des clés rouillées comme des nœuds de pendus, les ruines exhibées au monde, et en face un peuple juif qui refuse désormais de mourir.

Voilà peut-être le cœur secret de cette tragédie sans fin. Non seulement une guerre de territoires. Mais la rencontre impossible entre un peuple élevé dans le rêve du retour absolu et un autre qui a juré, après des siècles de massacres et d’humiliations, qu’il ne disparaîtrait plus jamais.

La société malade

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