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Le privilège de mon âge

Cet été David Guiraud, Bally Bagayoko, Louis Boyard et Salah Hamouri n’ont pas chômé. Et le président d’Avocats sans frontières non plus.


L’Arcom touche le fond. Voilà que le gendarme de l’audiovisuel français reproche à mon cher Franz-Olivier Giesbert, l’un de nos plus grands journalistes, d’avoir osé dire cet été sur CNews, sans que personne sur le plateau ne le contredise : « Je n’aimerais pas être juif à Roubaix ! »

Il faudrait donc désormais qu’un juif se réjouisse de vivre dans une ville dirigée par le LFI David Guiraud, qui, non content d’avoir été formé à la politique en lisant du Alain Soral et d’avoir employé jusqu’à récemment l’expression antisémite codée « Dragons célestes », a osé déclarer un mois à peine après le 7-Octobre : « Le bébé dans le four, ça a été fait par Israël. »

Le privilège rouge ne suffit plus

Pourquoi veulent-ils absolument faire taire CNews ? Parce que c’est en regardant cette chaîne que vous connaîtrez par exemple tous les détails sur l’affaire Bally Bagayoko. La justice soupçonne le maire LFI de Saint-Denis d’avoir bénéficié d’un détournement de fonds publics à travers un emploi de cadre bidon obtenu à la RATP.

La meute Insoumise considère que les griefs reprochés à l’élu islamo-gauchiste ne s’expliquent que par la couleur de sa peau. Le privilège rouge ne leur suffisait pas, voilà que nos stendhaliens obsédés par la race nous inventent un privilège noir.

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Le 24 août, le Parquet national financier a fait savoir qu’il ouvrait une enquête contre Bagayoko. Le matin de l’annonce, sans surprise, France Inter n’en a pas dit un mot, préférant parler de la suspension de la Légion d’honneur de François Fillon, qui venait d’être décidée. C’était effectivement beaucoup plus important.

Lors de leur dernière université d’été, les Insoumis n’ont pas fait mystère de leur obsession de tuer CNews. Louis Boyard s’est même épanché sur la manière dont ils voudraient s’y prendre. Une fois Mélenchon à l’Élysée, a-t-il promis, la chaîne sera interdite « dès la première semaine ».

Salah Hamouri, nouvelle coqueluche des Insoumis

Mais à LFI, la vraie star de la rentrée s’appelle Salah Hamouri. Durant l’université d’été, il a été reçu en majesté. Pendant plus d’une heure sur scène, interrogé par Rima Hassan, il a pu disserter sur son sujet favori : les juifs, l’argent et les médias.

Sur la communauté juive : « Le CRIF, c’est le premier groupe de lobby en France. C’est le plus grand. »

Sur les médias : « Beaucoup des riches qui font partie du CRIF et d’autres organes ont de l’influence sur les médias français, ce qui répond à la question pourquoi on ne parle pas de la Palestine dans les médias. »

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Sur les Franco-Israéliens servant dans les rangs de Tsahal : « Ils n’ont pas leur place parmi nous. Leur place, c’est la prison. Il faut recruter des témoignages, reconnaître leur identité, ne pas avoir peur de dire que c’est des génocidaires, il faut les poursuivre. »

Abject, n’est-ce pas ?

Pour mémoire, Salah Hamouri, membre FPLP, une organisation classée terroriste par l’Union européenne et les États-Unis, a été condamné en Israël après avoir avoué une tentative de meurtre sur un rabbin.

Le plus affligeant, ce n’est pas ce que je viens d’écrire. Le plus affligeant, c’est que ni Le Monde, ni Libé, ni l’odieux visuel de sévices publics ne s’en soient affligés.

Dieu merci, j’ai perdu depuis longtemps une grande partie de mes capacités d’affliction. En m’interdisant toute indignation. Le privilège de l’âge a du bon.

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Donald Trump Jr.: quand Moscou s’invite au mariage du fils du président

Le récent mariage de Donald Trump Jr. et de Bettina Anderson aux Bahamas a pris une tournure politique. Plusieurs centaines de milliers de dollars des festivités auraient été financées par Umar Kremlev, oligarque russe proche de Vladimir Poutine. Une affaire qui a ravivé les interrogations sur les liens du clan Trump avec les réseaux d’affaires russes, et dont se régalent les Démocrates longtemps tourmentés par leurs adversaires sur les liens du fils Biden avec l’Ukraine…


À première vue, il ne s’agissait que d’un banal mariage mondain, à la seule différence qu’il engageait le nom de deux familles particulièrement reconnues dans la haute société américaine : Donald Trump Jr et Bettina Anderson. Le premier, fils aîné du Président Donald Trump, la seconde, mannequin et influenceuse, fille de l’ancien dirigeant de la Worth Avenue National Bank.

Célébré le 22 mai 2026 aux Bahamas, leur fastueux mariage, avec des invités triés sur le volet, aurait dû rester une affaire familiale et amicale, loin du tumulte politique entourant la Maison-Blanche. C’était sans compter ProPublica, une organisation américaine de journalisme d’investigation à but non lucratif, spécialisée dans les enquêtes portant notamment sur les abus de pouvoir, la corruption, les conflits d’intérêts et les dysfonctionnements des institutions.

Le 14 septembre, elle a publié un long article détaillé1 où elle révèle qu’une partie substantielle de ces dépenses aurait été prise en charge par Umar Kremlev, un homme d’affaires russe occupant une place importante dans le monde de la boxe internationale et considéré comme proche du pouvoir russe. Le média américain affirme même, documents et témoignages à l’appui, que M. Kremlev aurait consacré plusieurs centaines de milliers de dollars aux festivités. 

Parmi les dépenses citées figure notamment la location d’une île privée où furent organisées certaines des réceptions et où logèrent plusieurs invités. M. Kremlev aurait également financé le spectaculaire feu d’artifice tiré au-dessus de l’archipel.

Qui est Umar Kremlev ?

C’est précisément le profil du financier de ces festivités qui donne à l’affaire sa dimension internationale.

Umar Kremlev DR

Umar Kremlev, 43 ans, originaire du Tadjikistan, est loin d’être un inconnu en Russie. Ancien boxeur professionnel, il dirige depuis 2020 l’International Boxing Association (IBA), non reconnu par le Comité olympique international en raison de sa mauvaise gouvernance.

Son ascension dans le monde sportif russe l’a progressivement placé dans des réseaux économiques et politiques proches du Kremlin. Il serait membre des Loups de la nuit, un club de bikers nationalistes ayant des ramifications dans toute l’Europe centrale, y compris en Ukraine. En avril 2026, Kremlev a reçu des mains de Vladimir Poutine l’Ordre de l’Amitié, distinction officielle russe, signe de la proximité de cet oligarque avec le Kremlin.

Autre symbole de son influence : quelques semaines avant le mariage de Trump Jr et Bettina, Umar Kremlev avait également participé à une délégation ayant accompagné Vladimir Poutine en Chine, selon les informations rapportées par la presse américaine et britannique. 

Ses affaires dépassent par ailleurs le seul domaine sportif. Reuters rapportait en 2024 que Kremlev était devenu propriétaire de Rolf, l’un des principaux groupes russes de distribution automobile, après la nationalisation de l’entreprise par les autorités russes. Le groupe entretient aussi des relations étroites avec des acteurs économiques russes. ProPublica souligne notamment le rôle de Gazprom, entreprise énergétique contrôlée par l’État russe, dans le financement de l’IBA.

Jugé dangereux par les Ukrainiens, le gouvernement du président Zelensky l’a inclus dans la base ukrainienne consacrée aux personnes visées par les mesures restrictives de Kiev.

Capture du site Propublica

L’affaire embarrasse la Maison blanche

Face aux révélations de ProPublica, Donald Trump Jr. et Bettina Anderson n’ont pas contesté la participation financière de M. Kremlev.

Au contraire, le couple a confirmé son rôle, tout en présentant l’affaire sous un angle strictement privé, loin des enjeux géopolitiques que cette affaire pourrait générer. Les époux ont expliqué que M. Kremlev avait « très généreusement » organisé deux soirées de célébration après leur mariage, insistant sur le fait que cette participation n’était « qu’un simple cadeau offert par un ami ».

Selon eux, la cérémonie religieuse ou familiale du 22 mai aurait été séparée des festivités financées par Kremlev. Ils se sont mariés entourés uniquement de leur famille, tandis que l’homme d’affaires russe aurait ensuite offert deux soirées destinées à célébrer leur union. Cette distinction constitue aujourd’hui l’un des principaux éléments de défense de la famille Trump.

L’affaire a rapidement atteint la Maison-Blanche. Interrogé sur le sujet le 18 septembre, le président Donald Trump a défendu son fils et affirmé que la situation était légale. Il a rappelé aux médias que face aux révélations, son fils avait décidé de rembourser Kremlev. Sans fournir toutefois aucun détail permettant à ce stade de déterminer quelles dépenses ont exactement été remboursées, pour quel montant, à quelle date et selon quelles modalités.

Le calendrier rend l’affaire particulièrement sensible

Le contexte international donne à cette histoire une résonance particulière

Depuis le retour aux affaires du président Donald Trump, les relations entre Washington et Moscou demeurent au cœur de la politique étrangère américaine, alors que la guerre en Ukraine a fragilisé les rapports entre la Russie, les États-Unis et leurs alliés au sein de l’OTAN. Sur ce terrain, le dirigeant américain souffle le chaud et le froid, toutes ses tentatives de règlement du conflit se sont soldées par un échec tant les deux parties restent campées sur leurs positions respectives.

Dans ce contexte, la révélation qu’un responsable économique et sportif russe bénéficiant d’une proximité publique avec Vladimir Poutine a financé des dépenses liées au mariage du fils du président américain constitue nécessairement un sujet politique. Elle ne constitue pas cependant, à elle seule, la preuve d’une influence politique ou d’une opération clandestine.

L’affaire n’est donc plus seulement médiatique. Robert Garcia, membre démocrate de la commission de surveillance et de réforme du gouvernement de la Chambre des représentants, a demandé des explications à Donald Trump Jr. et à la Maison-Blanche. A l’approche des élections de mi-mandat prévues en novembre prochain, les élus démocrates se sont saisis de cette opportunité et ont ouvert une démarche d’examen portant notamment sur les communications entre Trump Jr. et M. Kremlev ainsi que sur les documents financiers relatifs au financement des festivités. Ils souhaitent déterminer si Donald Trump ou la Maison-Blanche avaient connaissance de ces arrangements et si des contreparties ont été sollicitées ou accordées.

Pour l’instant, si aucun élément public ne permet de conclure qu’une quelconque contrepartie a été négociée, c’est aussi un prétexte de revanche pour les Démocrates favoris dans les sondages. Donald Trump avait plus d’une fois accusé la famille de son prédécesseur, Joe Biden, d’avoir des collusions industrielles avec Kiev. Sans finalement obtenir de condamnations contre Joe ou Hunter Biden, son fils.

Don’ Jr, nouveau cheval de Troie de la Russie ?

Reste à savoir en quoi cela peut profiter à Vladimir Poutine. Si Trump Jr n’exerce aucune fonction présidentielle, il est de notoriété qu’il a une grande influence sur son père. C’est lui qui avait convaincu Donald Trump de prendre comme vice-président J.D. Vance alors que tout opposait les deux hommes. Pour certains élus Républicains, il pourrait même être l’atout de leur parti lors des prochaines élections présidentielles et permettre au clan Trump de conserver la Maison Blanche. « Don’ Jr », comme on le surnomme, très bon orateur, est présent à chaque convention.

Parmi les invités de son mariage figurait également Jared Kushner, émissaire de Donald Trump dans les négociations concernant la guerre russo-ukrainienne, aux côtés de l’homme d’affaires Steve Witkoff, également à la cérémonie. Le 5 septembre 2026, ces derniers se sont rendus à Moscou et ont rencontré Vladimir Poutine au Kremlin pendant plus de trois heures Les discussions portaient sur les voies possibles vers un règlement de la guerre. Le lendemain, M. Kushner s’est rendu à Kiev pour rencontrer Volodymyr Zelensky, dans le même but. Pour des connaisseurs du dossier, cette proximité entre le fils de Donald Trump et les émissaires du président américain est loin d’être anodine. Pour les Démocrates, c’est une preuve flagrante des liens entretenus par les Trump avec le dirigeant russe qui dépêche discrètement ses « conseillers » afin d’obtenir ce qu’il souhaite pour prix de l’arrêt de la guerre en cours depuis 2022… Le tout, au nez et à la barbe de l’Union européenne (UE) dont les choix idéologiques et le financement à tout va des infrastructures militaires de Kiev, « au nom de la liberté et de la démocratie », a fini par provoquer un choc énergétique sur le continent d’une forte ampleur, dont Bruxelles peine aujourd’hui à se dédouaner. 

Reste donc une dernière question, peut-être la plus sensible : où s’arrête le cadeau privé et où commence l’influence politique ? Le financement de festivités par un homme d’affaires russe proche du pouvoir de Vladimir Poutine ne constitue, en l’état, aucune preuve d’ingérence. Mais alors que Donald Trump Jr. gravite au cœur du premier cercle présidentiel et que Jared Kushner et Steve Witkoff négocient directement avec Moscou, ce rapprochement soulève une interrogation que les documents et les éventuels remboursements devront désormais permettre de trancher.

  1. https://www.propublica.org/article/donald-trump-jr-wedding-bankrolled-russian-oligarch-umar-kremlev-putin ↩︎

Rome est tombée, l’Europe lui emboîte le pas

Une civilisation commence-t-elle à mourir quand elle ne croit plus en elle-même ? Résistant pendant la guerre avant de devenir l’un des grands théoriciens du politique, Julien Freund n’a cessé d’interroger les ressorts du déclin des États. Réunis pour la première fois dans un volume, ces douze essais, écrits entre 1975 et 1987, auscultent la notion de décadence


« Depuis que l’homme a conscience de son histoire, il n’existe plus de société qui ne soit entrée en décadence. Les nations européennes sont en train de vivre la leur, comme les Athéniens du IVe siècle avant Jésus-Christ ou les Romains du IVe siècle après Jésus-Christ. » Julien Freund

Une chute retentissante

Si tous les chemins ne mènent pas nécessairement à Rome, il est certain, en revanche, que l’idée de décadence, elle, en vient. La chute de la ville éternelle et de l’immense empire aura fasciné dès le Moyen Âge et surtout à partir de la Renaissance. Elle deviendra le modèle de toutes les civilisations qui ont connu, comme le pense Julien Freund, une croissance, un apogée et un déclin. C’est pour lui une notion historique dont le temps, comme pour toute vie humaine, est la mesure. À ceux qui lui reprochent une approche idéologique, il répond à diverses reprises en remettant en cause des notions soi-disant préférables et qui ont l’extrême inconvénient de ne rien signifier: le changement, la métamorphose, etc. Il s’agit de rendre l’histoire intelligible et, comme la pensée n’est pas la copie du réel, il lui faut des outils pertinents.

En ce qui concerne la chute de ce qui deviendra le modèle des civilisations mortelles, Julien Freund privilégie ce qu’il appelle le « pluralisme causal » : plusieurs causes, donc, mais selon une certaine hiérarchie. La destruction de l’autorité du Sénat due à la révolution de Septime Sévère lui semble fondamentale. Suivent l’affaiblissement de l’armée, qui recrute parmi des étrangers n’ayant pas le même souci de défendre l’empire, le fait qu’il n’y a plus que deux Romains sur dix dans Rome et que les différentes communautés n’ont pas les mêmes mœurs et ne pratiquent pas les mêmes cultes, la montée en puissance du christianisme, étranger à l’héroïsme païen, les Césars qui ne siègent plus dans la ville impériale et n’y mettent parfois même pas un pied. Et, bien sûr, les Barbares aux frontières mal défendues.

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Ironie de la vie ou ruse de la raison selon Hegel : ce sont les mêmes chrétiens qui, attendant la fin des temps, ne voyant donc pas d’inconvénient à ce que Rome périclite et pouvant même vouloir accélérer le processus, empruntèrent ensuite à Rome son corpus juridique pour fonder l’Église et ainsi entrer dans l’Histoire…

La civilisation occidentale victime de son succès

Ce passage par Rome a pour but de penser la décadence de l’Europe. Julien Freund nous avertit d’emblée : la décadence est là et depuis un moment, et elle se poursuit, il ne s’agit pas d’une prédiction pour l’avenir. Et comme on ne peut pas enrayer une décadence, qu’on peut juste la retarder, il nous faut penser la transition vers une nouvelle civilisation, à moins de disparaître radicalement.

Mais d’abord, de quand date la décadence en question ? « Depuis que l’Europe s’est confinée dans son espace géographique » et depuis qu’elle a cessé « la grandiose aventure qui l’a conduite à découvrir le globe et à dominer les mers et les terres. » Et, naturellement, après que l’Europe a rendu ses colonies.

Julien Freund insiste sur le fait que la colonisation européenne n’aura duré au maximum que 80 ans et que les bienfaits de celle-ci ne doivent pas être abrogés par les méfaits qui l’ont accompagnée. Il met surtout l’accent sur le fait que la civilisation européenne fut la première civilisation mondiale puisqu’elle a touché et affecté, en bien ou en mal, les peuples qu’elle a rencontrés. Il se pourrait, alors, qu’elle soit victime de son succès, dit-il, puisque les peuples en question veulent s’installer dans les pays à l’origine de cette civilisation.

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Et non seulement l’historien assume complètement les colonisations passées, mais il peut aussi dire que les guerres intra-européennes ont pu être profitables par l’émulation ainsi créée. Et si j’ai pu penser qu’il s’agissait des guerres d’avant le XXe siècle, car il ne les nomme pas précisément, le passage suivant, lorsqu’il évoque sa génération, ne laisse pas de doute, mais laisse passablement songeur : « Nous avons participé au dernier conflit intra-européen, le dernier des conflits qui, au cours des siècles, ont encore suscité une dynamique de la rivalité créative entre les peuples européens. » (C’est moi qui souligne.) Il s’agit à l’évidence de la Seconde Guerre mondiale…

Designer l’ennemi

Cependant, il y a bien d’autres raisons à la décadence que le penseur analyse et qui méritent amplement notre attention. D’abord, l’autorité de l’État, qui, comme celle du Sénat à Rome, se trouve singulièrement entamée. Puis, l’affaiblissement moral dû à la culpabilité qui ne se connaît pas d’ennemis, puisque seule la civilisation européenne est coupable. Toutes les autres étant victimes, elle devrait prendre sur elle « le péché du monde ». Du reste, l’ONU, créée pourtant sur la recommandation des Occidentaux, est devenue un tribunal de mise en accusation de l’Europe…

Julien Freund dénonce également l’aspect velléitaire de la construction européenne: « La marque de l’impuissance politique est l’union pour l’union. » Il déplore que le politique et le militaire aient été balayés au profit de l’économique et du culturel. En 1985, il préconisait que la France et l’Angleterre « érigent avec les autres pays européens la défense atomique dissuasive et indispensable. »

Il constate ensuite la dépression économique avec l’émigration du capitalisme industriel productif ailleurs dans le monde, et le refuge dans un capitalisme financier destructeur pour nous autres. Il met en cause ensuite l’égalitarisme, qui confond la hiérarchie avec l’inégalité, et, dans la foulée, le pluralisme des valeurs, qui est à ses yeux un non-sens philosophique pour la bonne raison qu’une valeur est toujours comparative : elle est inférieure, supérieure ou équivalente à d’autres et s’inscrit dans une hiérarchie. Autrement, les valeurs ne sont que des mots sans signification et sans ancrage.

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Aucun relativisme possible normalement, et pourtant ce relativisme existe et s’est développé en universalisme humanitariste qui trahit la notion même d’universalité et ne permet plus de défendre une valeur plutôt qu’une autre puisqu’elles se valent toutes, mais pas pour tout le monde ! Dans d’autres pays, et même en Europe, il n’est en aucun cas question pour certains de relativiser leurs croyances.

On retrouve là une idée essentielle de Julien Freund, élaborée dans son livre le plus connu, L’Essence du politique : à savoir la nécessité de désigner l’ennemi. Dès lors, il s’agit de défendre une tradition européenne, voire une identité, caractérisée par l’esprit philosophique critique et historique et le régime politique représentatif libre, afin de contrecarrer la « subversion générale des esprits aux principes des civilisations rivales ».

Quelle transition pour l’avenir ?

Julien Freund se définit comme un « pessimiste actif » et pense les possibilités qui nous attendent et les moyens de parvenir à celle qui lui paraît souhaitable. Car la décadence de l’Europe étant pour lui, si j’ose dire, chose acquise, la question est d’anticiper les probabilités qui s’offrent à nous. Il en distingue trois :

  • Un sursaut qui ne sera pas un retour en arrière, mais bel et bien une transition, à condition que l’Europe retrouve l’autonomie de ses décisions dans l’ordre politique, militaire et économique.
  • Une sorte d’anarchisme médiéval dans « une civilisation mondialisée mais amorphe et disparate, se réclamant de l’instabilité cacochyme du pluralisme égalitaire des valeurs. »
  • L’Europe devenue la proie d’une puissance politique et militaire hégémonique.

On aura compris laquelle des trois a pour Julien Freund sa préférence, et on citera pour finir la phrase avec laquelle il voudra y œuvrer: « Assumer la transition avec flamme, avec persévérance et je dirais même avec enthousiasme. »

Douze essais sur la décadence de Julien Freund, Éditions du Verbe Haut, Juin 2026, 260 pages.

Adèle Haenel: 120 boniments par minute

Le féminisme n’est plus un combat mais un carburant


Adèle Haenel vient de rendre service à quiconque cherche à comprendre ce qui est arrivé au mot « féminisme » ces dernières années. En reliant publiquement le silence qui a longtemps entouré sa parole de victime de violences sexuelles au silence qu’elle dénonce aujourd’hui autour de ce qu’elle appelle un génocide à Gaza, elle a rendu visible le mécanisme du féminisme d’atmosphère : la transformation systématique de toute souffrance intime en produit médiatique et politique, en carburant d’indignation contre la société occidentale.

L’impossible critique

Ce mécanisme – celui qui fait de toute épreuve une preuve irréfutable que nos sociétés occidentales seraient, par nature, hostiles aux femmes – n’est pas nouveau, mais il a longtemps été difficile à contester tant il se présente comme un postulat.

Il faut dire qu’il se protège lui-même : l’assignation féministe disqualifie d’avance toute critique des récits sur la vulnérabilité des femmes dans les sociétés démocratiques – comme si interroger ce narratif revenait déjà à trahir la cause.

Ce mécanisme ne s’enseigne donc pas, il s’absorbe : par les réseaux sociaux, les formations en entreprise, les relais institutionnels et culturels.

Une femme – appelons-la Madame Tout-le-Monde, pour la distinguer des militantes organisées qui, elles, savent précisément ce qu’elles signent – entre dans ce système en pensant simplement vouloir qu’on reconnaisse ce qu’elle a vécu. Elle en ressort, sans toujours s’en apercevoir, déplacée sur des terrains qu’elle n’avait jamais choisi d’occuper – la géopolitique, la pensée décoloniale, indigéniste et l’islamisme.

Adhérer n’est pas souscrire

Car il faut distinguer deux choses qu’on confond trop souvent : adhérer à une idée et y souscrire. Adhérer suppose un choix éclairé, une conviction assumée – c’est ce que font, en toute connaissance de cause, les collectifs militants. Souscrire, c’est accepter les termes d’un contrat sans en avoir mesuré la portée – c’est ce que fait Madame Tout-le-Monde, entraînée par un vocabulaire qui semblait ne parler que d’elle, et qui l’a discrètement embarquée ailleurs.

Cet ailleurs, on peut aujourd’hui le tracer avec précision. Il est sous nos yeux depuis longtemps – depuis les agressions sexuelles de masse commises à Cologne, dans la nuit du 31 décembre 2015. Cet épisode avait déjà révélé, pour qui l’observait de près, l’embarras d’une partie du mouvement féministe à nommer clairement les faits : le traitement des violences sexuelles selon l’identité de leur auteur devenait, déjà, un point de clivage. Il y a eu, ensuite, le 7-Octobre, qui a mis au jour la tartufferie d’un discours d’inclusion capable de se taire précisément quand le réel ne collait plus au récit.

Et il y a, désormais, Adèle Haenel. Le 9 septembre, sur France 5, dans l’émission La Grande Librairie, l’icône du combat contre les violences sexuelles a dessiné, face caméra, le tracé exact du féminisme d’atmosphère : un mécanisme qui ne vise plus le patriarcat, mais la société occidentale elle-même. Trois semaines après les massacres du 7-Octobre, des collectifs féministes (Du Pain et des Roses, Nous Toutes, Féministes Révolutionnaires, Tsedek!) publiaient déjà une tribune reliant la cause des femmes à la dénonciation d’Israël – mais c’était alors un discours confiné au terrain militant, audible seulement de ceux qui le cherchaient. On aimait croire cette frontière étanche : d’un côté un féminisme radical, cantonné aux collectifs et aux tribunes militantes ; de l’autre un féminisme mainstream, plus consensuel. Adèle Haenel vient de prouver que cette frontière a cédé. Sur France 5, elle a fait la démonstration que ce féminisme radical est désormais dans l’atmosphère : en reliant le silence autour des violences sexuelles à la guerre à Gaza, elle a, dans le même mouvement, gardé le silence sur les violences sexuelles du 7-Octobre – celles-là même que son combat prétend porter.

Le combat implicite

Quel rapport entre Gaza et la haine de l’Occident, m’objectera-t-on ? La réponse tient dans la manière dont la pensée décoloniale s’est elle-même élargie ces dernières années. Elle ne vise plus seulement l’histoire coloniale au sens classique – elle a construit une grille où Israël est lu comme un avant-poste occidental implanté au Moyen-Orient.

Reste une autre objection, plus insidieuse : on peut valider une partie de cette grille sans pour autant en acheter tout le paquet. C’est vrai. Mais on voit bien, ces dernières années, que certaines femmes ont compris une chose essentielle : le combat antiraciste a phagocyté le féminisme, et le moindre pas de côté a un coût social. Alors même qu’elles n’ont jamais validé la grille indigéniste, dont elles ignorent parfois jusqu’au nom, elles ont intégré une forme d’autodiscipline. Elles préfèrent le silence, parce qu’elles savent ce que coûte, désormais, la suspicion de racisme qui naît du silence lui-même. Ne pas dénoncer certains combats suffit à l’établir. Se taire sur la cause décoloniale revient alors, dans les faits, à passer pour complice de cette « domination occidentale » qu’on somme chacune de combattre.

Il fallait donc lier le féminisme et la cause décoloniale, et c’est très exactement ce que fait, implicitement, le féminisme d’atmosphère en disciplinant les femmes. On peut ignorer tout de ces grilles, et pourtant s’y soumettre, par peur du procès qu’elle instruit contre quiconque s’y dérobe.

Gaelle Atlan-Akerman, Le féminisme d’atmosphère, FYP éditions 224 pages

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L’assassinat de John Lennon, Catherine Ringer et moi

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Nous faisions de la musique depuis deux jours dans le petit studio-cuisine. La veille, ils m’avaient montré ce qui allait devenir « Marcia Baïla ».

Laurent Sinclair de Taxi Girl était reparti vers minuit, Daniel Darc n’était jamais arrivé et il avait fallu appeler les pompiers : Jean Neplin se déchirait le torse au cran d’arrêt. Histoire d’attirer l’attention.

C’était parfaitement réussi. Il y avait du sang sur les draps du lit que j’avais partagé avec Catherine à l’invitation de Fred. Et pas qu’un peu ! Du sang, du sang mélangé à une bouteille de parfum explosée. Habit Rouge.

Au matin, Cat était partie. Elle avait un gangbang. Un tournage porno.

Je restais avec Fred. Deux guitares. En fouillant dans les songbooks, on choisit les Beatles. On passe la journée à apprendre « Girl » et « Help ». De Lennon, comme on sait.

À 18 heures, Cat revient, l’air enjoué : — Hé les garçons ! Vous savez qui est mort ? John Lennon ! Assassiné.

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Devant nos airs défaits et choqués, elle lance : — Mais c’est si grave ?

Un de nous deux lâche : — Tu te rends pas compte ! Et on a passé la journée à jouer… du Lennon. C’est terrible, terrible ! — Ah bon ?

Et la comédienne prend un air de tragédie et se met à pleurer. De chaudes larmes. Et puis, soudain, elle chante, entre Callas géniale et Nina Hagen. Un coffre à casser les vitres : « John, mon ami, mon héros ! On t’aimait tant. » — Arrête ! On dirait la Castafiore.

C’était Fred. — C’est mauvais alors, on la garde pas ? — Mais tu te fous de Lennon! Ça rime à rien. — Vous avez raison les garçons. Bon, on achète de la drogue ou je fais du riz ?

Rue de Crimée, à côté de chez eux, le dealer paki de brown sugar pointait aux abonnés absents. Et nous n’avions plus de seringues. La pharmacie de Nation, seule à en fournir, était loin.

Par contre… son riz était célèbre dans le petit milieu du rock parisien.

Tous les acteurs de cette scène sont morts. Sauf un.

Ceci dit, comme disait Gainsbourg, je ne me sens pas très bien. Un peu seul, surtout.

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Macron cherche l’union nationale par les armes

En réunissant à l’Élysée les chefs des partis représentés au Parlement, Emmanuel Macron cherche moins un accord sur l’Ukraine ou le Moyen-Orient qu’un consensus sur leurs conséquences : la France doit accélérer son réarmement. Mais s’il existe une large majorité pour dire qu’il faut augmenter les crédits militaires, l’union nationale risque de se fissurer dès qu’il faudra en payer la facture…


Emmanuel Macron a convié ce vendredi à l’Élysée tous les chefs des partis représentés au Parlement pour évoquer la « dégradation rapide » de la situation internationale et ses « conséquences en France sur la sécurité et l’énergie ». La formulation est volontairement générale. Elle ne désigne ni l’Ukraine, ni l’Iran, ni les menaces qui pèsent sur les routes maritimes et les approvisionnements énergétiques.

Cette réunion intervient pourtant dans un pays profondément divisé sur presque tous les conflits en cours. À l’Assemblée nationale, il n’existe pas de politique étrangère commune. Il existe, en revanche, quelque chose qui commence à lui ressembler lorsqu’on aborde la question des moyens militaires.

Les députés peuvent se déchirer sur l’opportunité de livrer telle arme à l’Ukraine, sur le risque d’escalade avec Moscou ou sur l’attitude à adopter face à l’Iran. Mais une majorité très large paraît désormais admettre que la France est entrée dans une période durable de tensions et que son outil militaire, longtemps soumis aux économies, doit être renforcé. C’est peut-être ce terrain commun qu’Emmanuel Macron souhaite explorer au moment précis où se prépare un nouveau budget marqué par la stagnation économique, le déficit et la hausse du coût de la dette. En d’autres termes, les chefs de parti ne sont peut-être pas seulement invités à discuter de la situation internationale. Ils sont aussi placés devant les conséquences financières de leurs propres analyses.

Conflits et division

Sur l’Ukraine, les lignes de fracture sont connues. Le bloc présidentiel, les centristes et la droite soutiennent l’aide militaire à Kiev et considèrent la Russie comme une menace directe pour la sécurité nationale et européenne. Ils divergent parfois sur le rythme des livraisons, le contrôle parlementaire ou la possibilité d’envoyer des instructeurs, mais partagent l’idée que la défaite de l’Ukraine fragiliserait toute l’Europe et nuirait aux intérêts de la France.

Le Parti socialiste et une grande partie des écologistes défendent également le soutien à Kiev, tout en insistant davantage sur le droit international, le contrôle démocratique des engagements français et la recherche d’une solution européenne. Le PS est aujourd’hui nettement plus proche du camp présidentiel sur l’Ukraine que de La France insoumise.

Le Rassemblement national adopte une position plus prudente. Tout en condamnant l’invasion russe et en affirmant son soutien à l’indépendance de l’Ukraine, il refuse toute démarche susceptible d’entraîner une confrontation directe entre la France et la Russie. Il s’oppose à l’envoi de troupes, se montre réservé sur la livraison d’armes permettant de frapper en profondeur le territoire russe et privilégie la recherche d’une solution négociée. Cette prudence se traduit dans ses votes. En mars 2025, le RN s’était abstenu sur une résolution de soutien à l’Ukraine, tandis que LFI et les communistes avaient voté contre. Le texte avait néanmoins été adopté par 288 voix contre 54.

La France insoumise condamne elle aussi l’invasion, mais voit dans la politique suivie par l’Élysée le risque d’une escalade et d’un alignement croissant sur l’OTAN. Elle privilégie le cessez-le-feu, la négociation et une architecture de sécurité européenne qui ne soit pas exclusivement atlantique. Les communistes partagent une partie de cette méfiance, avec une insistance plus forte sur la diplomatie et le refus d’une « économie de guerre ».

Au Moyen-Orient, les clivages se déplacent. Le Rassemblement national et une grande partie de la droite adoptent une ligne favorable à Israël et présentent l’Iran islamique comme la principale menace stratégique de la région. Ils peuvent contester les choix tactiques de l’Élysée, mais soutiennent généralement une attitude ferme face à Téhéran et à ses alliés.

À l’autre extrémité de l’hémicycle, LFI dénonce la politique israélienne, réclame des sanctions, la reconnaissance effective de l’État palestinien et l’arrêt des livraisons d’armes susceptibles d’être utilisées par Israël. Le Parti socialiste et les écologistes défendent eux aussi les droits des Palestiniens et la solution à deux États, mais sans reprendre toute la rhétorique insoumise et en maintenant plus nettement la condamnation du Hamas ainsi que la reconnaissance des impératifs de sécurité israéliens.

Le camp présidentiel tente de tenir une ligne intermédiaire avec soutien à la sécurité d’Israël, condamnation du terrorisme, pression en faveur d’une solution politique palestinienne et refus d’une extension régionale de la guerre.

L’Assemblée peut donc produire une majorité sur certains textes concernant l’Ukraine ou le renforcement des armées, mais certainement pas une union nationale sur chacune des guerres en cours. Le débat porte à la fois sur l’adversaire, les objectifs, les moyens et les limites de l’engagement français.

Budget et consensus

Sur le budget de la défense, la tendance est différente. Lorsque Emmanuel Macron arrive à l’Élysée en 2017, les armées françaises sortent de vingt-cinq années d’érosion. Après la disparition de l’Union soviétique, aucun adversaire étatique ne paraît menacer directement le territoire national. La défense cesse d’être une priorité budgétaire, tandis que les interventions extérieures sont menées par des forces moins nombreuses et plus légères. La France, comme la plupart des pays européens, encaisse alors les « dividendes de la paix » :

Les chiffres donnent la mesure de cette contraction. Selon les séries du SIPRI[1], les dépenses militaires représentaient encore environ 2,85 % du PIB français en 1991, contre moins de 2 % en 2015 et autour de 1,5 % selon le périmètre budgétaire français hors pensions. En euros constants, le ministère de la Défense a perdu approximativement 20 % de ses moyens entre 1990 et 2015. Les armées ont ainsi été appelées à multiplier les opérations extérieures avec moins d’hommes, des stocks réduits et des équipements de plus en plus coûteux à entretenir.

Le début du premier quinquennat de M. Macron est d’ailleurs marqué par une crise spectaculaire. En juillet 2017, le chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, démissionne après un conflit avec le président sur une réduction de crédits de 850 millions d’euros. Emmanuel Macron, qui entend alors restaurer l’autorité présidentielle, lui rappelle publiquement qu’il est son « chef ». L’épisode donne l’image d’un pouvoir prêt à demander davantage aux militaires tout en continuant à économiser sur leurs moyens. La trajectoire change véritablement avec la loi de programmation militaire 2019-2025. Celle-ci prévoit 295 milliards d’euros et met fin, au moins dans son principe, aux baisses successives. Le budget annuel de la défense, hors pensions, passe d’environ 32 milliards d’euros en 2017 à plus de 40 milliards en 2022, puis à près de 44 milliards en 2023, 47 milliards en 2024 et environ 50,5 milliards en 2025.

A relire, du même auteur: Quand l’armement va, tout va

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, transforme ensuite une inflexion budgétaire en changement stratégique. Il ne s’agit plus seulement de réparer les conséquences des économies antérieures, mais de préparer l’armée française à des affrontements de haute intensité, à la consommation massive de munitions, aux drones, à la guerre électronique et à la possibilité d’un engagement majeur en Europe. Ainsi, la loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit ainsi 413 milliards d’euros sur sept ans, contre environ 295 milliards pour la programmation précédente.

Emmanuel Macron a ensuite décidé d’accélérer encore le calendrier. L’objectif annoncé est désormais de porter le budget annuel de la défense à environ 64 milliards d’euros en 2027, soit le double de son niveau de 2017 avec trois ans d’avance sur le calendrier initial. Pour 2026, les crédits demandés sur le périmètre de la loi de programmation atteignent environ 57 milliards, en hausse de plus de 6 milliards par rapport à 2025. Une actualisation de la programmation ajoute par ailleurs quelque 36 milliards d’euros d’ici à 2030, notamment pour les stocks, la défense aérienne, les drones et la dissuasion.

Il s’agit de l’un des changements les plus importants de l’ère Macron. Le président élu en 2017 sur la modernisation économique et l’intégration européenne aura finalement consacré une part croissante de ses deux mandats à la reconstruction de l’appareil militaire.

Un consensus, mais sur quoi exactement ?

La nécessité d’augmenter les moyens des armées est soutenue par le bloc présidentiel, les centristes, Les Républicains et le Rassemblement national. Le RN reproche même régulièrement au gouvernement d’avoir trop longtemps négligé la défense nationale, tout en demandant que les moyens supplémentaires servent prioritairement la souveraineté française plutôt qu’une défense européenne intégrée.

Les socialistes acceptent également le principe du réarmement, notamment depuis l’invasion de l’Ukraine, mais réclament davantage de contrôle parlementaire et une clarification du financement. Les écologistes sont plus partagés, en particulier sur la dissuasion nucléaire, mais une partie importante de leur groupe reconnaît désormais la nécessité de renforcer les capacités conventionnelles et le soutien à l’Ukraine.

LFI demeure la principale force d’opposition à la programmation militaire telle qu’elle est conçue. Elle ne nie pas nécessairement tous les besoins de défense, mais critique le poids du nucléaire, l’inscription de la France dans l’OTAN, le manque de contrôle parlementaire et les arbitrages opérés au détriment d’autres politiques publiques.

Le vote de mai 2026 sur l’actualisation de la programmation militaire a illustré cette configuration. L’article fixant la nouvelle trajectoire financière a été adopté par 45 voix contre 4 (oui, 49 députés présents…). Les élus du RN, du bloc central, du PS, de la droite républicaine et des écologistes (présents) ont voté pour. Les quatre votes contre provenaient de LFI. La faible participation interdit évidemment de transformer ce scrutin en plébiscite national. Mais sa distribution politique confirme l’existence d’un accord très large sur le mouvement général. Ce consensus porte donc sur la nécessité de dépenser davantage, beaucoup moins sur la manière de le faire. Les uns veulent une armée nationale puissante et autonome, les autres une défense européenne. Certains privilégient la dissuasion nucléaire, d’autres les forces conventionnelles. Enfin les uns regardent d’abord vers la Russie tandis que les autres vers le terrorisme, la Méditerranée ou l’Indopacifique. Surtout, le consensus devient beaucoup plus fragile dès que l’on demande qui doit payer.

La facture du consensus

Cependant, la différence avec le débat sur les retraites est frappante. Le report de l’âge de départ a provoqué des mois de manifestations, une opposition parlementaire intense et une crise politique majeure. L’augmentation des dépenses militaires, pourtant considérable, n’a suscité aucun mouvement comparable. La défense bénéficie d’un avantage particulier : les citoyens peuvent soutenir son renforcement sans percevoir immédiatement son coût individuel.

Mais cette facilité ne dure qu’aussi longtemps que les arbitrages restent abstraits. Dans un pays dont le déficit dépasse 5 % du PIB, toute dépense militaire supplémentaire doit être financée par une diminution d’autres dépenses, une augmentation des recettes ou un nouvel endettement. La situation internationale transforme donc progressivement un consensus stratégique en conflit budgétaire.

C’est ici que la réunion de l’Élysée prend tout son sens. Elle n’est pas consacrée à une guerre précise et ne vise probablement pas à obtenir des chefs de parti une approbation détaillée de la politique française en Ukraine ou au Moyen-Orient. Un tel accord serait hors d’atteinte. Son objet est plus général et consiste à faire constater collectivement que l’environnement de sécurité s’est dégradé et que cette dégradation impose des moyens supplémentaires.

La démarche permet à Emmanuel Macron de placer ses adversaires devant une contradiction. On ne peut pas dénoncer la menace russe, l’instabilité du Moyen-Orient, la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques, le retrait américain et l’impuissance européenne, puis traiter les crédits militaires comme une dépense facultative. Mais on ne peut pas davantage augmenter indéfiniment ces crédits sans dire ce qui devra être réduit ou prélevé ailleurs.

Le président cherche-t-il un point d’accord national au moment où s’engagent les arbitrages budgétaires ? Tout porte à le croire, même si cet accord risque de rester soigneusement limité à la première moitié du raisonnement. Il est possible que les partis reconnaissent ensemble la gravité des menaces. Il est beaucoup moins probable qu’ils s’entendent sur la répartition de l’effort.

Le précédent Daladier

La France a déjà connu ce décalage entre l’accord sur le danger et le refus de ses conséquences. À la fin des années 1930, le pays découvre que le réarmement allemand oblige à revoir une partie des choix économiques et sociaux effectués depuis 1936.

Il serait caricatural de présenter le Front populaire comme indifférent à la menace hitlérienne. Léon Blum lui-même engage un important programme de réarmement. Mais les conquêtes sociales de 1936, notamment la semaine de quarante heures, se heurtent aux besoins d’une industrie qui doit simultanément produire pour la consommation civile et accélérer la fabrication d’avions, de chars et de munitions.

Revenu au pouvoir en avril 1938, Édouard Daladier rompt progressivement avec la politique économique du Front populaire. Après les accords de Munich, dont il comprend mieux que beaucoup la fragilité, son gouvernement adopte en novembre des décrets-lois préparés par Paul Reynaud. Les règles des quarante heures sont assouplies, les heures supplémentaires facilitées, la semaine de six jours redevient possible dans certains secteurs et l’effort productif est accru. Paul Reynaud proclame qu’il faut « remettre la France au travail ».

La CGT appelle à la grève générale le 30 novembre 1938. Le gouvernement réquisitionne les transports et les services publics, mobilise certains salariés et brise le mouvement. Le contraste avec 1936 est saisissant par ce que deux ans après les grandes conquêtes du Front populaire, une partie de celles-ci est remise en cause au nom du redressement économique et du réarmement.

L’analogie avec aujourd’hui a évidemment ses limites. La France ne consacre pas à sa défense les 8,6 % du PIB atteints en 1938, et aucune armée étrangère n’est massée à ses frontières. Mais le précédent Daladier rappelle une constante. Le réarmement ne consiste jamais seulement à voter des milliards supplémentaires. Il finit par toucher au temps de travail, aux priorités économiques, à la fiscalité, à l’endettement et au partage de l’effort entre les catégories sociales.

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[1] Institut international de recherche sur la paix de Stockholm NDLR

France Inter: les tartuffes de l’« arc républicain »

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Deux jours de grève, une tribune signée par près de 300 personnalités et un nouveau préavis (pour le lundi 21 septembre): l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter n’en finit pas de provoquer des remous…


Nul n’ignore le scandale causé par la tribune signée dans Le Parisien par près de 300 personnalités du monde culturel pour dénoncer l’éditorial politique de Charles Sapin sur France Inter. Son crime ? Ce n’est pas tant le profil du journaliste qui est visé que le fait qu’il appartienne à la rédaction de Valeurs actuelles et, ce faisant, participe à « l’extrême-droitisation » du service public de l’audiovisuel.

Le glissement sémantique est coutumier à gauche et à la gauche de la gauche, et il avait été dénoncé en son temps par le regretté Jean-François Revel : l’extrême droite est assimilée au fascisme, voire au nazisme, et, comme la droite est assimilée à l’extrême droite, on retrouve l’équation bien connue : droite égale fascisme.

A lire aussi: Médias: diabolisation et «reductio ad hitlerum» à tous les étages

Qui sont donc les signataires de cette tribune ? Des chanteurs, des cinéastes, des comédiens, des écrivains, pour la plupart habitués aux sorties très « engagées », selon le vocabulaire habituel. Que dénoncent-ils ? Officiellement, non pas le pluralisme, qui, rappelons-le, est une obligation du secteur public audiovisuel, mais ses « limites admissibles ». Et ces limites doivent être tracées « dans le cadre de l’arc républicain ». Une rhétorique en congruence avec celle de plusieurs syndicats de France Télévisions, CGT en tête.

La notion d’« arc républicain », floue à souhait, est usitée depuis plusieurs années pour exclure du débat ceux qui sont qualifiés d’antirépublicains, à tout le moins les anathématiser, et dresser contre eux un front aux élections. Mais de qui s’agit-il ? A priori, il s’agirait des populistes d’extrême droite et d’extrême gauche : c’est originellement la concentration républicaine sous la IIIe République. Aujourd’hui, il s’agit de la seule extrême droite. Et c’est bien là le problème.

Qui sont les gardiens de l’arc républicain ?

En effet, les signataires de la tribune sont-ils si bien placés pour donner des leçons de morale et de républicanisme ? Il est permis d’en douter. Remarque préalable : que la tribune soit soutenue par quelques syndicats d’extrême gauche et par le syndicat communiste qu’est la CGT vaut déjà le détour. Mais c’est surtout le profil de certains signataires qui interpelle. Donnons-en quelques illustrations.

Annie Ernaux ? Elle n’a pas manqué de relier, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, la souffrance des humbles, victimes du vil capitalisme, et celles des femmes, victimes du conservatisme phallocrate. Elle a également mis en cause une « idéologie de repli et de fermeture » en mêlant allègrement exclusion des étrangers et des immigrés, pauvres et femmes.

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Corinne Masiero, l’interprète du Commissaire Marleau dans la série éponyme ? Ancienne communiste, elle a soutenu Jean-Luc Mélenchon lors de l’élection présidentielle de 2022.

Ariane Ascaride ? Elle est la comédienne fétiche de son mari, Robert Guédiguian, qui décline unilatéralement, grâce à l’« exception culturelle » française, le communisme dans les films qu’il réalise. Et qui, lui aussi, a soutenu le fondateur de La France insoumise.

L’antirépublicanisme à géométrie variable

On pourrait multiplier les exemples, mais on en vient à se demander si le prétendu arc républicain est toujours aussi républicain, à moins que le terme ait changé de sens… Tout de même, ces figures, parfois de la gauche caviar, ne manquent pas de témérité à critiquer le prétendu antirépublicanisme d’un média, elles qui se vautrent dans le communisme et le gauchisme.

Car enfin, qui est le paradigme du parti antirépublicain si ce n’est LFI ? Qui a multiplié ces dernières années les dérapages antisémites, à tel point que le terme même de dérapage semble dépassé ? Qui a déclaré ces derniers mois qu’il n’accepterait pas le verdict des urnes si, par malheur, le candidat du Rassemblement national se trouvait élu à la présidence de la… République ?

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Quant au Parti communiste, dont on ne rappellera pas l’histoire, est-il républicain ? Lorsque son secrétaire général vient une nouvelle fois d’accuser les États-Unis d’être responsables de la misère à Cuba, il persiste à faire du révisionnisme. Lorsqu’il déclare à la Fête de L’Humanité qu’il faut « faire la révolution maintenant dans la rue avant les urnes », il ne fait montre ni de démocratisme ni de républicanisme. On devine aisément le scandale si Marine Le Pen ou Jordan Bardella avaient tenu pareils propos !

Avec les extrémistes de gauche, on en revient toujours au même point : la subversion des mots et des valeurs, que George Orwell avait si opportunément brocardée. « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » On serait tenté d’ajouter : « L’anti-pluralisme, c’est l’arc républicain. »

Dette française: au commencement était le déficit

Imaginons que les 3 500 milliards d’euros de dette publique française disparaissent miraculeusement. Le problème ne serait pas résolu: avant même de payer ses intérêts, la France dépense encore environ 90 milliards d’euros de plus qu’elle n’encaisse chaque année !


Pour certains, ce qui suit relèvera de l’évidence. Mais, dans le débat sur les finances publiques, il n’est pas inutile de rappeler une distinction essentielle : la dette est un problème majeur, mais le déficit l’est plus encore. La première représente l’accumulation des déséquilibres passés, le second le mécanisme qui continue, année après année, à l’aggraver.

Mauvaise recette

En 2025, la France a enregistré un déficit public de 152,5 milliards d’euros, soit 5,1% du PIB. L’objectif de le ramener autour de 5 % avait été qualifié d’« ambitieux, mais réaliste » par François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. Malgré une amélioration par rapport aux 5,8 % enregistrés en 2024, la dette publique a poursuivi sa progression pour atteindre 115,6 % du PIB. Les dépenses ont augmenté de 2,5 % et les recettes de 3,9 %, sans que leur écart disparaisse. En moyenne, les administrations publiques ont donc dépensé chaque mois près de 12,7 milliards d’euros de plus qu’elles n’ont encaissé.

Imaginons maintenant qu’un bienfaiteur rembourse intégralement la dette publique française, soit environ 3 500 milliards d’euros. La France repartirait avec une dette égale à zéro, mais conserverait son déficit. Si celui-ci demeurait à son niveau de 2025, elle devrait emprunter 152,5 milliards d’euros dès la première année. En additionnant simplement les déficits, sans tenir compte des intérêts, elle aurait reconstitué 762 milliards de dette au bout de cinq ans et 1 525 milliards au bout de dix ans. À PIB constant, celle-ci représenterait déjà 51 % de la richesse nationale.

Ce premier calcul est toutefois trop pessimiste sur un point et trop optimiste sur un autre. Il est trop pessimiste parce que l’effacement de la dette ferait disparaître, au moins provisoirement, les intérêts versés aux créanciers. En retranchant du déficit actuel une charge annuelle proche de 60 milliards d’euros, il resterait un déficit primaire d’environ 90 milliards, soit 3 % du PIB. Même débarrassée de tout son passé, la France recommencerait donc immédiatement à emprunter parce que ses dépenses, hors intérêts, resteraient supérieures à ses recettes.

Mais l’addition de dix déficits de 90 milliards est également trop optimiste. La nouvelle dette porterait intérêt dès son émission. Les taux auxquels la France emprunte aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux des années 2015 à 2021. En septembre 2026, le rendement des obligations françaises à dix ans évolue autour de 4,4 %. Ce taux ne s’appliquerait pas uniformément à toutes les émissions car les titres à court terme, les obligations à cinq ans et celles à quinze ou trente ans portent des rendements différents. Mais un taux moyen compris entre 4 % et 4,5 % constitue un ordre de grandeur raisonnable pour mesurer le coût d’une dette entièrement nouvelle émise dans les conditions actuelles.

Prenons donc un déficit primaire constant de 90 milliards d’euros et un taux moyen de 4,4 %. À la fin de la première année, la dette s’élèverait à 90 milliards. Elle engendrerait environ 4 milliards d’intérêts l’année suivante. La deuxième année, l’État devrait ainsi emprunter non seulement 90 milliards pour financer son déficit primaire, mais aussi près de 4 milliards pour acquitter les intérêts. La dette approcherait alors 184 milliards. Elle atteindrait environ 282 milliards à la fin de la troisième année et près de 490 milliards au bout de cinq ans. À ce moment-là, la charge annuelle des intérêts dépasserait déjà 20 milliards.

Au bout de dix ans, la dette ne serait donc pas de 900 milliards, comme le suggère la simple addition des déficits primaires, mais d’environ 1 100 milliards. Sur cette somme, 900 milliards proviendraient directement de l’écart persistant entre les dépenses et les recettes, tandis qu’environ 200 milliards correspondraient aux intérêts cumulés et financés, eux aussi, par l’emprunt. La charge annuelle des intérêts approcherait alors 50 milliards d’euros. Dix ans après l’effacement miraculeux de la dette, la France aurait ainsi reconstitué presque toute la charge financière dont elle avait été provisoirement délivrée.

Même avec un déficit public ramené à 4 % du PIB, la mécanique ne disparaîtrait pas. Un tel déficit représenterait environ 120 milliards d’euros aux conditions économiques actuelles. Après disparition des quelque 60 milliards d’intérêts liés à l’ancienne dette, il subsisterait un déficit primaire voisin de 60 milliards, soit environ 2 % du PIB. Sans intérêts, la dette reconstituée atteindrait 600 milliards au bout de dix ans. Avec un taux moyen de 4,4 %, elle approcherait plutôt 730 milliards, tandis que la charge annuelle des intérêts dépasserait 30 milliards. Un déficit réduit à 4 % ralentirait donc l’endettement, mais ne l’interromprait nullement.

La France exposée

Il faut également tenir compte du fonctionnement concret du marché obligataire. Une dette publique n’est pas un emprunt unique remboursé progressivement comme un crédit immobilier. Elle se compose de milliers de titres ayant des échéances différentes. Lorsqu’une obligation arrive à échéance, l’État doit restituer son capital à son détenteur. Mais un État en déficit ne dispose pas de l’excédent nécessaire pour effectuer ce remboursement avec ses recettes courantes. Il émet donc généralement une nouvelle obligation afin de rembourser celle qui arrive à échéance. La dette ancienne est remplacée par une dette nouvelle.

Cette opération de refinancement ne fait pas, à elle seule, augmenter la dette nette. Emprunter 10 milliards pour rembourser 10 milliards laisse le stock inchangé. Elle augmente en revanche les besoins annuels de financement et expose continuellement l’État aux conditions du marché. La France dépendrait non seulement du niveau des taux, mais aussi de la disposition permanente des investisseurs à acheter les nouveaux titres. À la dixième année, dans le scénario d’un déficit primaire de 90 milliards, les émissions brutes pourraient ainsi être très supérieures aux quelque 140 milliards correspondant au déficit primaire et aux intérêts. Il faudrait y ajouter le refinancement des titres à court et moyen terme arrivés à maturité. Selon la structure des émissions, le besoin annuel brut de financement pourrait dépasser 200 milliards d’euros. Une grande partie de cette somme servirait uniquement à remplacer des obligations anciennes et n’augmenterait donc pas la dette nette. Elle devrait néanmoins être levée sur le marché.

Cette distinction entre dette nette et émissions brutes est essentielle. Le stock de dette indique ce que l’État doit à ses créanciers. Le besoin annuel de financement mesure ce qu’il doit réussir à placer chaque année auprès des banques, des assureurs, des fonds d’investissement, des épargnants et des banques centrales. Plus ce besoin est important, plus les finances publiques dépendent de la confiance renouvelée des investisseurs.

Le poids de la dette ne se mesure cependant pas uniquement en euros. Il doit aussi être rapporté au PIB. Une économie en croissance peut supporter une dette nominale plus importante. Or, la croissance réelle mesure l’augmentation des quantités effectivement produites n’a été que d’environ 1 % par an en moyenne au cours des dernières années. Après le rebond consécutif à la pandémie, l’activité a progressé modestement en 2023, 2024 et 2025, avant de stagner au premier semestre 2026. La Banque de France ne prévoit plus que 0,4 % de croissance réelle en 2026, puis 0,9 % en 2027 et 1,2 % en 2028.

Pour calculer le ratio entre la dette et le PIB, il faut néanmoins utiliser la croissance nominale, qui additionne approximativement la croissance réelle et la hausse des prix. Avec 1 % de croissance réelle et 2 % d’inflation, le PIB nominal augmente d’environ 3 %. L’hypothèse d’une hausse de 3 % du PIB nominal ne correspond donc pas à une économie véritablement dynamique car en fait elle décrit une économie presque stagnante en volume, accompagnée d’une inflation proche de l’objectif européen.

Or les taux d’intérêt actuels, proches de 4,4 %, sont supérieurs à cette croissance nominale d’environ 3 %. Cette différence modifie profondément la dynamique de l’endettement. La dette accumulée augmente plus vite que le PIB. Même si le déficit primaire demeurait stable en proportion de la richesse nationale, les intérêts feraient progressivement monter le ratio d’endettement.

Ainsi, avec un déficit primaire de 3 % du PIB, une croissance nominale de 3 % et un taux moyen de 4,4 %, la dette reconstituée représenterait environ 15 % du PIB après cinq ans et 32 % après dix ans. Après vingt ans, elle approcherait 69 % du PIB. Avec un déficit primaire limité à 2 % du PIB, la dette dépasserait encore 10 % du PIB après cinq ans, et 21 % après dix ans. Au bout de vingt ans, elle approcherait 46 % du PIB.

Ces résultats ne constituent pas une prévision, mais la représentation d’un dynamique et d’une mécanique. Une baisse des taux ralentirait l’accumulation tandis qu’une hausse l’accélérerait. Une inflation supérieure réduirait, temporairement, le rapport dette/PIB, mais elle pourrait conduire les investisseurs à exiger des rendements plus élevés. Une croissance réelle plus faible réduirait, au contraire, la capacité de l’économie à absorber les nouveaux emprunts.

L’expérience révèle ainsi une succession en trois temps. Au commencement, la dette serait nulle, mais le déficit primaire obligerait immédiatement l’État à emprunter. Cette nouvelle dette produirait ensuite des intérêts, eux-mêmes financés par de nouveaux emprunts. Enfin, les obligations arrivant à échéance devraient être continuellement refinancées, replaçant l’État sous la dépendance du marché. C’est pourquoi le stock de dette (résultat accumulé des déficits passés), aussi impressionnant soit-il, ne constitue pas le cœur du problème. Le phénomène décisif est le déficit primaire persistant, celui qui demeure sans même verser un euro d’intérêt aux créanciers. Tant que ce déficit existe, l’effacement de la dette ne remet pas les comptes à zéro. Il remet seulement le compteur à zéro.

Six ans après, les accords d’Abraham sont toujours debout

Le 7-Octobre aurait pu les enterrer. Ils ont résisté. Mais une relation entre États n’est pas encore une paix entre sociétés — et c’est peut-être là que commence désormais le véritable défi des accords d’Abraham…


Le 15 septembre 2020, à Washington, Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn signaient les accords d’Abraham. Le Maroc les rejoindrait ensuite. Le Soudan s’y engagerait sans que le processus n’aboutisse vraiment. Pour la première fois depuis les traités avec l’Égypte et la Jordanie, des pays arabes établissaient ouvertement des relations avec Israël. Mais la véritable rupture était ailleurs.

Le vieux logiciel diplomatique disait : réglez d’abord le conflit israélo-palestinien, ensuite seulement normalisez. Les accords inversaient la séquence. Et si l’on commençait par se parler, commercer, voyager, coopérer ? Et si, au lieu d’attendre la paix pour créer des relations, on créait des relations pour rendre une paix possible ? Six ans plus tard, l’hypothèse a été testée dans les pires conditions.

Ils ont tenu

Depuis 2020, le Moyen-Orient a connu assez de catastrophes pour les faire voler en éclats : le 7-Octobre, Gaza, le Hezbollah, l’Iran, les Houthis, l’effondrement du régime syrien. Les relations se sont refroidies. Certains projets ont ralenti. La normalisation populaire a souffert. Mais l’essentiel est là : les accords ont résisté.

Avec les Émirats surtout, les liens économiques et stratégiques ont tenu. Le commerce entre Israël et les partenaires des accords a dépassé 4,5 milliards de dollars en 2025. Ce qui pouvait apparaître en 2020 comme une opération diplomatique de circonstance est devenue une réalité régionale suffisamment solide pour traverser la pire crise au Moyen-Orient depuis des décennies. Le 7-Octobre aurait pu tuer les accords d’Abraham. Il a finalement démontré leur résilience.

Le 7-Octobre a aussi frappé une région qui changeait

On réduit trop souvent le 7-Octobre à sa seule dimension israélo-palestinienne. Elle est centrale. Elle ne suffit pas. L’attaque s’est produite au moment où les Émirats, Bahreïn et le Maroc avaient normalisé leurs relations avec Israël, et où une normalisation saoudienne devenait crédible. Le Hamas s’opposait à cette dynamique. L’Iran aussi.

Cela ne signifie pas que le Hamas a attaqué uniquement pour tuer les accords. Ses mobiles propres existent. Mais on ne comprend pas toute la portée régionale du 7-Octobre si l’on ignore ce qui était alors en train de se construire.

Deux visions du Moyen-Orient s’affrontent ici : l’une cherche à intégrer progressivement Israël dans son environnement régional ; l’autre fait encore de son isolement un objectif politique. Plusieurs États arabes ont choisi la première. Leurs opinions publiques, beaucoup moins. La résilience diplomatique doit désormais devenir une résilience sociale.

La paix par les intérêts — et par les sociétés

On a reproché aux accords d’Abraham d’être trop commerciaux. Je crois au contraire que c’est aussi l’une de leurs forces. Un traité entre diplomates peut être dénoncé par d’autres diplomates. Il devient plus difficile de revenir en arrière lorsque des entreprises travaillent ensemble, que des avions relient les capitales et que des intérêts technologiques et sécuritaires deviennent communs. C’est moins romantique qu’une conférence internationale. Mais c’est plus concret. Et les accords portent une ambition plus importante encore : coexistence, dialogue interreligieux, science, lutte contre la radicalisation. Autrement dit, changer progressivement le regard porté sur l’autre. Car une relation entre États n’est pas encore une paix entre sociétés. Mais elle peut en être le commencement.

La France les a salués sans changer de logiciel. Emmanuel Macron s’en est félicité. Presque froidement. Paris n’a surtout pas modifié sa grammaire régionale. La diplomatie française continue de penser la paix d’abord à travers le règlement du conflit israélo-palestinien et la solution à deux États.

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Les accords d’Abraham ont précisément rompu avec cette logique : pourquoi attendre que le conflit israélo-palestinien soit réglé pour commencer à faire la paix entre Israël et les pays arabes ?

Ils ont montré qu’on pouvait commencer tout de suite : se reconnaître, ouvrir des ambassades, commercer, coopérer, créer des intérêts communs.

La France continue pourtant largement à raisonner selon l’ancien ordre : Palestine d’abord, normalisation ensuite.

Or c’est précisément cette séquence que défendent, pour des raisons évidemment différentes, les régimes et les courants politiques arabes hostiles à la normalisation avec Israël : pas de relations avec Israël tant que la question palestinienne n’est pas réglée. C’est ce verrou que les accords d’Abraham ont fait sauter.

Syrie, Liban : attention aux photographies

J’entends déjà parler de la prochaine image : la Syrie dans les accords, puis le Liban.

Je souhaite évidemment que les accords s’élargissent. Je souhaite même qu’un jour la Syrie et le Liban puissent les rejoindre. Mais je ne crois pas qu’ils y soient prêts aujourd’hui. En Syrie, les négociations sécuritaires avec Israël sont importantes et doivent être encouragées. Mais un accord de sécurité n’est pas une normalisation.

La Syrie sort de décennies de dictature et de guerre. Mais elle ne sort pas pour autant de décennies d’endoctrinement anti-israélien et antisémite. Et son nouveau pouvoir est lui-même issu d’une histoire djihadiste. Les slogans antisémites, les appels à la violence contre les Juifs et les menaces contre Israël restent présents dans une partie de la société syrienne. Plus inquiétant encore : ils ont été entendus jusque dans les rangs de la nouvelle armée officielle. En août dernier, devant la citadelle de Damas, des soldats syriens en uniforme scandaient encore des menaces explicites contre les Juifs.

C’est précisément pourquoi je ne crois pas à une normalisation syrienne rapide. On peut changer de dirigeant en quelques jours. On peut signer un arrangement sécuritaire en quelques mois. On ne change pas aussi vite ce qu’un système a mis dans les têtes pendant des générations.

Le Liban est différent. Des étapes diplomatiques ont été franchies. Mais le Hezbollah, son désarmement, l’influence iranienne et le poids de décennies de confrontation rendent une véritable normalisation beaucoup plus complexe. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer. Au contraire : il faut préparer cette paix. Avant de demander « quel sera le prochain pays ? », il faudrait aussi demander : comment faire pour que ce pays soit réellement prêt à vivre en paix avec Israël ? Pas seulement son président. Son système, ses institutions, ses élites — et progressivement sa société. Et surtout, son éducation. Une ambassade peut ouvrir en quelques mois. Il faut parfois une génération pour désapprendre la haine.

L’Arabie saoudite, la pièce manquante

L’extension décisive reste Riyad. Une normalisation saoudienne changerait l’échelle des accords. Le 7-Octobre et Gaza ont bouleversé cette perspective. Riyad lie désormais toute normalisation à une perspective crédible pour un État palestinien. Mais la dynamique n’a pas disparu. La semaine dernière encore, les chefs militaires des États-Unis, d’Israël, d’Arabie saoudite, des Émirats, de Bahreïn, du Qatar, du Koweït, de Jordanie et d’Égypte se sont retrouvés discrètement en Allemagne pour parler de l’Iran et des menaces régionales. Regardez cette liste. Il y a quelques années, une telle réunion — même secrète — aurait semblé extraordinaire. Aujourd’hui, la coopération existe parfois avant même la reconnaissance officielle.

Deux Moyen-Orient possibles

Les accords d’Abraham n’ont pas réglé tous les conflits du Moyen-Orient. Personne ne pouvait sérieusement leur demander cela. Mais ils ont démontré quelque chose qui paraissait presque impossible : un pays arabe et Israël peuvent décider que leur relation ne sera plus entièrement prisonnière du conflit israélo-palestinien. Ils peuvent se reconnaître, se parler, commercer, coopérer — et progressivement cesser de considérer l’autre comme un ennemi éternel.

Pour quelqu’un qui a grandi en Syrie dans un monde où Israël n’était même pas nommé, seulement désigné comme « l’entité sioniste », ce changement n’a rien d’anecdotique.

Les accords d’Abraham m’avaient d’ailleurs donné de l’espoir. Ils m’avaient inspiré lorsque, en février 2023, quelques mois avant le pogrom du 7-Octobre, j’ai entrepris à mon tour ce voyage qui me paraissait autrefois inimaginable : aller en Israël. Je voyais des pays arabes ouvrir des ambassades, des avions relier Tel-Aviv à des capitales arabes, des Israéliens et des Arabes se rencontrer autrement que dans la guerre. Je me suis dit que si des États pouvaient commencer à briser les murs, peut-être pouvions-nous aussi le faire, individuellement.

Je sais ce que produit une société lorsqu’elle apprend à ses enfants que l’autre est un ennemi avant même qu’ils ne l’aient rencontré. C’est précisément pour cela que je crois à la logique des accords d’Abraham. Six ans après, ils ont traversé le 7-Octobre et les guerres qui ont suivi. Ils sont toujours debout. Leur prochain défi est peut-être plus difficile encore : faire descendre la paix des palais vers les sociétés. Dans la rue.

Car leur idée reste d’une simplicité redoutable : on ne fait pas la paix avec quelqu’un en continuant à apprendre à ses enfants à le haïr.

Le livre de sa mère

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Dans Une femme qui ment l’écrivaine et réalisatrice Marie Binet brosse le portrait d’une femme inoubliable: sa mère.


Le dernier livre de Marie Binet relate une histoire à peine croyable. Celle d’une jeune femme aux cheveux blonds et au teint de lait qui découvre à 25 ans qu’elle est noire. Cette histoire c’est la sienne. Pour celle qui fut l’assistante d’Éric Rohmer, puis la compagne de Roland Topor et qui compte à son actif plus d’une quarantaine de films, tout commence à la mort de sa mère. Une femme fantasque, auréolée de mystère. Une princesse hongroise arrivée d’Amérique, dont la propre fille ne connait ni le père ni la mère ni les grands-parents.

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Dans un tiroir de la maison familiale, Marie Binet trouve une pochette. Faisant fi de l’interdiction de sa sœur et de ses frères, elle décide de l’ouvrir, bien loin de se douter que sa vie va en être à jamais bouleversée. Les premières découvertes sont pour le moins étonnantes. Les lettres qui étaient envoyées à sa mère étaient adressées qui à Anouchka, qui à Annie, qui à Katherine, une seule à Agnès, son prénom d’origine. Ses papiers d’identité stipulent quant à eux qu’elle est née en 1917, d’autres en 1921. La mère avait beau cacher son âge à ses propres enfants, il y a déjà de quoi être perplexe. L’écrivaine tombe alors sur une photo. Celle d’un petit garçon au regard triste qui lui ressemble étrangement. Elle décide alors de mener l’enquête et de faire toute la lumière sur cette inconnue : sa mère. Une enquête qui la mènera d’abord à Marseille où elle fera la connaissance de celui qu’elle identifiera bientôt être son demi-frère. Un « orphelin de cinquante ans » rêvant encore de celle qui l’abandonna lorsqu’il était enfant. La scène des retrouvailles compte parmi les plus émouvantes de ce livre qui n’en manque pas. Cet homme doux et timide lui racontera la version officielle de son abandon. Contrairement à ceux qui connaissaient son existence et avaient tout fait pour le couper de sa mère, Jean-Marie ne juge pas. Marie non plus, qui poursuit avec une ardeur décuplée la quête de ses origines. Une quête dont elle ne sait pas encore qu’elle la conduira jusqu’aux Antilles. De fil en aiguille, Marie Binet découvrira que cette mère qui se disait princesse hongroise était en réalité la fille naturelle d’un mulâtre martiniquais. Que loin d’être née en Floride à quelques encablures de Miami, elle avait vu le jour au Carbet, petit village antillais.

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Ne faisant ni une ni deux, l’écrivaine saute dans un avion avec sa fille. Direction Fort de France. Là elle fait la connaissance de la grande famille de celle qui se prétendait orpheline : la sienne. Portrait d’une mystificatrice de haut vol Une femme qui ment n’est pas un livre de plus sur les secrets de famille mais un formidable roman d’aventures. Il y a le talent de la fille, il y a le charme de la mère. Mais la fantaisie, l’énergie et la gaieté de ce récit haut en couleur ne doivent pas en masquer la profondeur. Il y est question d’une femme qui, pour survivre, n’eut d’autre choix que de nier ses origines et d’une fille qui lui rend un hommage bouleversant.

Une femme qui ment de Marie Binet, Editions Maurice Nadeau 240 pages

Le privilège de mon âge

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Stefano Lorusso/ZUMA/SIPA

Cet été David Guiraud, Bally Bagayoko, Louis Boyard et Salah Hamouri n’ont pas chômé. Et le président d’Avocats sans frontières non plus.


L’Arcom touche le fond. Voilà que le gendarme de l’audiovisuel français reproche à mon cher Franz-Olivier Giesbert, l’un de nos plus grands journalistes, d’avoir osé dire cet été sur CNews, sans que personne sur le plateau ne le contredise : « Je n’aimerais pas être juif à Roubaix ! »

Il faudrait donc désormais qu’un juif se réjouisse de vivre dans une ville dirigée par le LFI David Guiraud, qui, non content d’avoir été formé à la politique en lisant du Alain Soral et d’avoir employé jusqu’à récemment l’expression antisémite codée « Dragons célestes », a osé déclarer un mois à peine après le 7-Octobre : « Le bébé dans le four, ça a été fait par Israël. »

Le privilège rouge ne suffit plus

Pourquoi veulent-ils absolument faire taire CNews ? Parce que c’est en regardant cette chaîne que vous connaîtrez par exemple tous les détails sur l’affaire Bally Bagayoko. La justice soupçonne le maire LFI de Saint-Denis d’avoir bénéficié d’un détournement de fonds publics à travers un emploi de cadre bidon obtenu à la RATP.

La meute Insoumise considère que les griefs reprochés à l’élu islamo-gauchiste ne s’expliquent que par la couleur de sa peau. Le privilège rouge ne leur suffisait pas, voilà que nos stendhaliens obsédés par la race nous inventent un privilège noir.

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Le 24 août, le Parquet national financier a fait savoir qu’il ouvrait une enquête contre Bagayoko. Le matin de l’annonce, sans surprise, France Inter n’en a pas dit un mot, préférant parler de la suspension de la Légion d’honneur de François Fillon, qui venait d’être décidée. C’était effectivement beaucoup plus important.

Lors de leur dernière université d’été, les Insoumis n’ont pas fait mystère de leur obsession de tuer CNews. Louis Boyard s’est même épanché sur la manière dont ils voudraient s’y prendre. Une fois Mélenchon à l’Élysée, a-t-il promis, la chaîne sera interdite « dès la première semaine ».

Salah Hamouri, nouvelle coqueluche des Insoumis

Mais à LFI, la vraie star de la rentrée s’appelle Salah Hamouri. Durant l’université d’été, il a été reçu en majesté. Pendant plus d’une heure sur scène, interrogé par Rima Hassan, il a pu disserter sur son sujet favori : les juifs, l’argent et les médias.

Sur la communauté juive : « Le CRIF, c’est le premier groupe de lobby en France. C’est le plus grand. »

Sur les médias : « Beaucoup des riches qui font partie du CRIF et d’autres organes ont de l’influence sur les médias français, ce qui répond à la question pourquoi on ne parle pas de la Palestine dans les médias. »

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Sur les Franco-Israéliens servant dans les rangs de Tsahal : « Ils n’ont pas leur place parmi nous. Leur place, c’est la prison. Il faut recruter des témoignages, reconnaître leur identité, ne pas avoir peur de dire que c’est des génocidaires, il faut les poursuivre. »

Abject, n’est-ce pas ?

Pour mémoire, Salah Hamouri, membre FPLP, une organisation classée terroriste par l’Union européenne et les États-Unis, a été condamné en Israël après avoir avoué une tentative de meurtre sur un rabbin.

Le plus affligeant, ce n’est pas ce que je viens d’écrire. Le plus affligeant, c’est que ni Le Monde, ni Libé, ni l’odieux visuel de sévices publics ne s’en soient affligés.

Dieu merci, j’ai perdu depuis longtemps une grande partie de mes capacités d’affliction. En m’interdisant toute indignation. Le privilège de l’âge a du bon.

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Donald Trump Jr.: quand Moscou s’invite au mariage du fils du président

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Donald Trump Jr. et Bettina Anderson (photographiés ici à Monaco le 7 juin 2026) se sont mariés aux Bahamas le 21 mai dernier © Mickael Chavet/ZUMA/SIPA

Le récent mariage de Donald Trump Jr. et de Bettina Anderson aux Bahamas a pris une tournure politique. Plusieurs centaines de milliers de dollars des festivités auraient été financées par Umar Kremlev, oligarque russe proche de Vladimir Poutine. Une affaire qui a ravivé les interrogations sur les liens du clan Trump avec les réseaux d’affaires russes, et dont se régalent les Démocrates longtemps tourmentés par leurs adversaires sur les liens du fils Biden avec l’Ukraine…


À première vue, il ne s’agissait que d’un banal mariage mondain, à la seule différence qu’il engageait le nom de deux familles particulièrement reconnues dans la haute société américaine : Donald Trump Jr et Bettina Anderson. Le premier, fils aîné du Président Donald Trump, la seconde, mannequin et influenceuse, fille de l’ancien dirigeant de la Worth Avenue National Bank.

Célébré le 22 mai 2026 aux Bahamas, leur fastueux mariage, avec des invités triés sur le volet, aurait dû rester une affaire familiale et amicale, loin du tumulte politique entourant la Maison-Blanche. C’était sans compter ProPublica, une organisation américaine de journalisme d’investigation à but non lucratif, spécialisée dans les enquêtes portant notamment sur les abus de pouvoir, la corruption, les conflits d’intérêts et les dysfonctionnements des institutions.

Le 14 septembre, elle a publié un long article détaillé1 où elle révèle qu’une partie substantielle de ces dépenses aurait été prise en charge par Umar Kremlev, un homme d’affaires russe occupant une place importante dans le monde de la boxe internationale et considéré comme proche du pouvoir russe. Le média américain affirme même, documents et témoignages à l’appui, que M. Kremlev aurait consacré plusieurs centaines de milliers de dollars aux festivités. 

Parmi les dépenses citées figure notamment la location d’une île privée où furent organisées certaines des réceptions et où logèrent plusieurs invités. M. Kremlev aurait également financé le spectaculaire feu d’artifice tiré au-dessus de l’archipel.

Qui est Umar Kremlev ?

C’est précisément le profil du financier de ces festivités qui donne à l’affaire sa dimension internationale.

Umar Kremlev DR

Umar Kremlev, 43 ans, originaire du Tadjikistan, est loin d’être un inconnu en Russie. Ancien boxeur professionnel, il dirige depuis 2020 l’International Boxing Association (IBA), non reconnu par le Comité olympique international en raison de sa mauvaise gouvernance.

Son ascension dans le monde sportif russe l’a progressivement placé dans des réseaux économiques et politiques proches du Kremlin. Il serait membre des Loups de la nuit, un club de bikers nationalistes ayant des ramifications dans toute l’Europe centrale, y compris en Ukraine. En avril 2026, Kremlev a reçu des mains de Vladimir Poutine l’Ordre de l’Amitié, distinction officielle russe, signe de la proximité de cet oligarque avec le Kremlin.

Autre symbole de son influence : quelques semaines avant le mariage de Trump Jr et Bettina, Umar Kremlev avait également participé à une délégation ayant accompagné Vladimir Poutine en Chine, selon les informations rapportées par la presse américaine et britannique. 

Ses affaires dépassent par ailleurs le seul domaine sportif. Reuters rapportait en 2024 que Kremlev était devenu propriétaire de Rolf, l’un des principaux groupes russes de distribution automobile, après la nationalisation de l’entreprise par les autorités russes. Le groupe entretient aussi des relations étroites avec des acteurs économiques russes. ProPublica souligne notamment le rôle de Gazprom, entreprise énergétique contrôlée par l’État russe, dans le financement de l’IBA.

Jugé dangereux par les Ukrainiens, le gouvernement du président Zelensky l’a inclus dans la base ukrainienne consacrée aux personnes visées par les mesures restrictives de Kiev.

Capture du site Propublica

L’affaire embarrasse la Maison blanche

Face aux révélations de ProPublica, Donald Trump Jr. et Bettina Anderson n’ont pas contesté la participation financière de M. Kremlev.

Au contraire, le couple a confirmé son rôle, tout en présentant l’affaire sous un angle strictement privé, loin des enjeux géopolitiques que cette affaire pourrait générer. Les époux ont expliqué que M. Kremlev avait « très généreusement » organisé deux soirées de célébration après leur mariage, insistant sur le fait que cette participation n’était « qu’un simple cadeau offert par un ami ».

Selon eux, la cérémonie religieuse ou familiale du 22 mai aurait été séparée des festivités financées par Kremlev. Ils se sont mariés entourés uniquement de leur famille, tandis que l’homme d’affaires russe aurait ensuite offert deux soirées destinées à célébrer leur union. Cette distinction constitue aujourd’hui l’un des principaux éléments de défense de la famille Trump.

L’affaire a rapidement atteint la Maison-Blanche. Interrogé sur le sujet le 18 septembre, le président Donald Trump a défendu son fils et affirmé que la situation était légale. Il a rappelé aux médias que face aux révélations, son fils avait décidé de rembourser Kremlev. Sans fournir toutefois aucun détail permettant à ce stade de déterminer quelles dépenses ont exactement été remboursées, pour quel montant, à quelle date et selon quelles modalités.

Le calendrier rend l’affaire particulièrement sensible

Le contexte international donne à cette histoire une résonance particulière

Depuis le retour aux affaires du président Donald Trump, les relations entre Washington et Moscou demeurent au cœur de la politique étrangère américaine, alors que la guerre en Ukraine a fragilisé les rapports entre la Russie, les États-Unis et leurs alliés au sein de l’OTAN. Sur ce terrain, le dirigeant américain souffle le chaud et le froid, toutes ses tentatives de règlement du conflit se sont soldées par un échec tant les deux parties restent campées sur leurs positions respectives.

Dans ce contexte, la révélation qu’un responsable économique et sportif russe bénéficiant d’une proximité publique avec Vladimir Poutine a financé des dépenses liées au mariage du fils du président américain constitue nécessairement un sujet politique. Elle ne constitue pas cependant, à elle seule, la preuve d’une influence politique ou d’une opération clandestine.

L’affaire n’est donc plus seulement médiatique. Robert Garcia, membre démocrate de la commission de surveillance et de réforme du gouvernement de la Chambre des représentants, a demandé des explications à Donald Trump Jr. et à la Maison-Blanche. A l’approche des élections de mi-mandat prévues en novembre prochain, les élus démocrates se sont saisis de cette opportunité et ont ouvert une démarche d’examen portant notamment sur les communications entre Trump Jr. et M. Kremlev ainsi que sur les documents financiers relatifs au financement des festivités. Ils souhaitent déterminer si Donald Trump ou la Maison-Blanche avaient connaissance de ces arrangements et si des contreparties ont été sollicitées ou accordées.

Pour l’instant, si aucun élément public ne permet de conclure qu’une quelconque contrepartie a été négociée, c’est aussi un prétexte de revanche pour les Démocrates favoris dans les sondages. Donald Trump avait plus d’une fois accusé la famille de son prédécesseur, Joe Biden, d’avoir des collusions industrielles avec Kiev. Sans finalement obtenir de condamnations contre Joe ou Hunter Biden, son fils.

Don’ Jr, nouveau cheval de Troie de la Russie ?

Reste à savoir en quoi cela peut profiter à Vladimir Poutine. Si Trump Jr n’exerce aucune fonction présidentielle, il est de notoriété qu’il a une grande influence sur son père. C’est lui qui avait convaincu Donald Trump de prendre comme vice-président J.D. Vance alors que tout opposait les deux hommes. Pour certains élus Républicains, il pourrait même être l’atout de leur parti lors des prochaines élections présidentielles et permettre au clan Trump de conserver la Maison Blanche. « Don’ Jr », comme on le surnomme, très bon orateur, est présent à chaque convention.

Parmi les invités de son mariage figurait également Jared Kushner, émissaire de Donald Trump dans les négociations concernant la guerre russo-ukrainienne, aux côtés de l’homme d’affaires Steve Witkoff, également à la cérémonie. Le 5 septembre 2026, ces derniers se sont rendus à Moscou et ont rencontré Vladimir Poutine au Kremlin pendant plus de trois heures Les discussions portaient sur les voies possibles vers un règlement de la guerre. Le lendemain, M. Kushner s’est rendu à Kiev pour rencontrer Volodymyr Zelensky, dans le même but. Pour des connaisseurs du dossier, cette proximité entre le fils de Donald Trump et les émissaires du président américain est loin d’être anodine. Pour les Démocrates, c’est une preuve flagrante des liens entretenus par les Trump avec le dirigeant russe qui dépêche discrètement ses « conseillers » afin d’obtenir ce qu’il souhaite pour prix de l’arrêt de la guerre en cours depuis 2022… Le tout, au nez et à la barbe de l’Union européenne (UE) dont les choix idéologiques et le financement à tout va des infrastructures militaires de Kiev, « au nom de la liberté et de la démocratie », a fini par provoquer un choc énergétique sur le continent d’une forte ampleur, dont Bruxelles peine aujourd’hui à se dédouaner. 

Reste donc une dernière question, peut-être la plus sensible : où s’arrête le cadeau privé et où commence l’influence politique ? Le financement de festivités par un homme d’affaires russe proche du pouvoir de Vladimir Poutine ne constitue, en l’état, aucune preuve d’ingérence. Mais alors que Donald Trump Jr. gravite au cœur du premier cercle présidentiel et que Jared Kushner et Steve Witkoff négocient directement avec Moscou, ce rapprochement soulève une interrogation que les documents et les éventuels remboursements devront désormais permettre de trancher.

  1. https://www.propublica.org/article/donald-trump-jr-wedding-bankrolled-russian-oligarch-umar-kremlev-putin ↩︎

Rome est tombée, l’Europe lui emboîte le pas

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Julien Freund / Editions du Verbe Haut.

Une civilisation commence-t-elle à mourir quand elle ne croit plus en elle-même ? Résistant pendant la guerre avant de devenir l’un des grands théoriciens du politique, Julien Freund n’a cessé d’interroger les ressorts du déclin des États. Réunis pour la première fois dans un volume, ces douze essais, écrits entre 1975 et 1987, auscultent la notion de décadence


« Depuis que l’homme a conscience de son histoire, il n’existe plus de société qui ne soit entrée en décadence. Les nations européennes sont en train de vivre la leur, comme les Athéniens du IVe siècle avant Jésus-Christ ou les Romains du IVe siècle après Jésus-Christ. » Julien Freund

Une chute retentissante

Si tous les chemins ne mènent pas nécessairement à Rome, il est certain, en revanche, que l’idée de décadence, elle, en vient. La chute de la ville éternelle et de l’immense empire aura fasciné dès le Moyen Âge et surtout à partir de la Renaissance. Elle deviendra le modèle de toutes les civilisations qui ont connu, comme le pense Julien Freund, une croissance, un apogée et un déclin. C’est pour lui une notion historique dont le temps, comme pour toute vie humaine, est la mesure. À ceux qui lui reprochent une approche idéologique, il répond à diverses reprises en remettant en cause des notions soi-disant préférables et qui ont l’extrême inconvénient de ne rien signifier: le changement, la métamorphose, etc. Il s’agit de rendre l’histoire intelligible et, comme la pensée n’est pas la copie du réel, il lui faut des outils pertinents.

En ce qui concerne la chute de ce qui deviendra le modèle des civilisations mortelles, Julien Freund privilégie ce qu’il appelle le « pluralisme causal » : plusieurs causes, donc, mais selon une certaine hiérarchie. La destruction de l’autorité du Sénat due à la révolution de Septime Sévère lui semble fondamentale. Suivent l’affaiblissement de l’armée, qui recrute parmi des étrangers n’ayant pas le même souci de défendre l’empire, le fait qu’il n’y a plus que deux Romains sur dix dans Rome et que les différentes communautés n’ont pas les mêmes mœurs et ne pratiquent pas les mêmes cultes, la montée en puissance du christianisme, étranger à l’héroïsme païen, les Césars qui ne siègent plus dans la ville impériale et n’y mettent parfois même pas un pied. Et, bien sûr, les Barbares aux frontières mal défendues.

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Ironie de la vie ou ruse de la raison selon Hegel : ce sont les mêmes chrétiens qui, attendant la fin des temps, ne voyant donc pas d’inconvénient à ce que Rome périclite et pouvant même vouloir accélérer le processus, empruntèrent ensuite à Rome son corpus juridique pour fonder l’Église et ainsi entrer dans l’Histoire…

La civilisation occidentale victime de son succès

Ce passage par Rome a pour but de penser la décadence de l’Europe. Julien Freund nous avertit d’emblée : la décadence est là et depuis un moment, et elle se poursuit, il ne s’agit pas d’une prédiction pour l’avenir. Et comme on ne peut pas enrayer une décadence, qu’on peut juste la retarder, il nous faut penser la transition vers une nouvelle civilisation, à moins de disparaître radicalement.

Mais d’abord, de quand date la décadence en question ? « Depuis que l’Europe s’est confinée dans son espace géographique » et depuis qu’elle a cessé « la grandiose aventure qui l’a conduite à découvrir le globe et à dominer les mers et les terres. » Et, naturellement, après que l’Europe a rendu ses colonies.

Julien Freund insiste sur le fait que la colonisation européenne n’aura duré au maximum que 80 ans et que les bienfaits de celle-ci ne doivent pas être abrogés par les méfaits qui l’ont accompagnée. Il met surtout l’accent sur le fait que la civilisation européenne fut la première civilisation mondiale puisqu’elle a touché et affecté, en bien ou en mal, les peuples qu’elle a rencontrés. Il se pourrait, alors, qu’elle soit victime de son succès, dit-il, puisque les peuples en question veulent s’installer dans les pays à l’origine de cette civilisation.

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Et non seulement l’historien assume complètement les colonisations passées, mais il peut aussi dire que les guerres intra-européennes ont pu être profitables par l’émulation ainsi créée. Et si j’ai pu penser qu’il s’agissait des guerres d’avant le XXe siècle, car il ne les nomme pas précisément, le passage suivant, lorsqu’il évoque sa génération, ne laisse pas de doute, mais laisse passablement songeur : « Nous avons participé au dernier conflit intra-européen, le dernier des conflits qui, au cours des siècles, ont encore suscité une dynamique de la rivalité créative entre les peuples européens. » (C’est moi qui souligne.) Il s’agit à l’évidence de la Seconde Guerre mondiale…

Designer l’ennemi

Cependant, il y a bien d’autres raisons à la décadence que le penseur analyse et qui méritent amplement notre attention. D’abord, l’autorité de l’État, qui, comme celle du Sénat à Rome, se trouve singulièrement entamée. Puis, l’affaiblissement moral dû à la culpabilité qui ne se connaît pas d’ennemis, puisque seule la civilisation européenne est coupable. Toutes les autres étant victimes, elle devrait prendre sur elle « le péché du monde ». Du reste, l’ONU, créée pourtant sur la recommandation des Occidentaux, est devenue un tribunal de mise en accusation de l’Europe…

Julien Freund dénonce également l’aspect velléitaire de la construction européenne: « La marque de l’impuissance politique est l’union pour l’union. » Il déplore que le politique et le militaire aient été balayés au profit de l’économique et du culturel. En 1985, il préconisait que la France et l’Angleterre « érigent avec les autres pays européens la défense atomique dissuasive et indispensable. »

Il constate ensuite la dépression économique avec l’émigration du capitalisme industriel productif ailleurs dans le monde, et le refuge dans un capitalisme financier destructeur pour nous autres. Il met en cause ensuite l’égalitarisme, qui confond la hiérarchie avec l’inégalité, et, dans la foulée, le pluralisme des valeurs, qui est à ses yeux un non-sens philosophique pour la bonne raison qu’une valeur est toujours comparative : elle est inférieure, supérieure ou équivalente à d’autres et s’inscrit dans une hiérarchie. Autrement, les valeurs ne sont que des mots sans signification et sans ancrage.

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Aucun relativisme possible normalement, et pourtant ce relativisme existe et s’est développé en universalisme humanitariste qui trahit la notion même d’universalité et ne permet plus de défendre une valeur plutôt qu’une autre puisqu’elles se valent toutes, mais pas pour tout le monde ! Dans d’autres pays, et même en Europe, il n’est en aucun cas question pour certains de relativiser leurs croyances.

On retrouve là une idée essentielle de Julien Freund, élaborée dans son livre le plus connu, L’Essence du politique : à savoir la nécessité de désigner l’ennemi. Dès lors, il s’agit de défendre une tradition européenne, voire une identité, caractérisée par l’esprit philosophique critique et historique et le régime politique représentatif libre, afin de contrecarrer la « subversion générale des esprits aux principes des civilisations rivales ».

Quelle transition pour l’avenir ?

Julien Freund se définit comme un « pessimiste actif » et pense les possibilités qui nous attendent et les moyens de parvenir à celle qui lui paraît souhaitable. Car la décadence de l’Europe étant pour lui, si j’ose dire, chose acquise, la question est d’anticiper les probabilités qui s’offrent à nous. Il en distingue trois :

  • Un sursaut qui ne sera pas un retour en arrière, mais bel et bien une transition, à condition que l’Europe retrouve l’autonomie de ses décisions dans l’ordre politique, militaire et économique.
  • Une sorte d’anarchisme médiéval dans « une civilisation mondialisée mais amorphe et disparate, se réclamant de l’instabilité cacochyme du pluralisme égalitaire des valeurs. »
  • L’Europe devenue la proie d’une puissance politique et militaire hégémonique.

On aura compris laquelle des trois a pour Julien Freund sa préférence, et on citera pour finir la phrase avec laquelle il voudra y œuvrer: « Assumer la transition avec flamme, avec persévérance et je dirais même avec enthousiasme. »

Douze essais sur la décadence de Julien Freund, Éditions du Verbe Haut, Juin 2026, 260 pages.

Adèle Haenel: 120 boniments par minute

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Adèle Haenel aux César, février 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA

Le féminisme n’est plus un combat mais un carburant


Adèle Haenel vient de rendre service à quiconque cherche à comprendre ce qui est arrivé au mot « féminisme » ces dernières années. En reliant publiquement le silence qui a longtemps entouré sa parole de victime de violences sexuelles au silence qu’elle dénonce aujourd’hui autour de ce qu’elle appelle un génocide à Gaza, elle a rendu visible le mécanisme du féminisme d’atmosphère : la transformation systématique de toute souffrance intime en produit médiatique et politique, en carburant d’indignation contre la société occidentale.

L’impossible critique

Ce mécanisme – celui qui fait de toute épreuve une preuve irréfutable que nos sociétés occidentales seraient, par nature, hostiles aux femmes – n’est pas nouveau, mais il a longtemps été difficile à contester tant il se présente comme un postulat.

Il faut dire qu’il se protège lui-même : l’assignation féministe disqualifie d’avance toute critique des récits sur la vulnérabilité des femmes dans les sociétés démocratiques – comme si interroger ce narratif revenait déjà à trahir la cause.

Ce mécanisme ne s’enseigne donc pas, il s’absorbe : par les réseaux sociaux, les formations en entreprise, les relais institutionnels et culturels.

Une femme – appelons-la Madame Tout-le-Monde, pour la distinguer des militantes organisées qui, elles, savent précisément ce qu’elles signent – entre dans ce système en pensant simplement vouloir qu’on reconnaisse ce qu’elle a vécu. Elle en ressort, sans toujours s’en apercevoir, déplacée sur des terrains qu’elle n’avait jamais choisi d’occuper – la géopolitique, la pensée décoloniale, indigéniste et l’islamisme.

Adhérer n’est pas souscrire

Car il faut distinguer deux choses qu’on confond trop souvent : adhérer à une idée et y souscrire. Adhérer suppose un choix éclairé, une conviction assumée – c’est ce que font, en toute connaissance de cause, les collectifs militants. Souscrire, c’est accepter les termes d’un contrat sans en avoir mesuré la portée – c’est ce que fait Madame Tout-le-Monde, entraînée par un vocabulaire qui semblait ne parler que d’elle, et qui l’a discrètement embarquée ailleurs.

Cet ailleurs, on peut aujourd’hui le tracer avec précision. Il est sous nos yeux depuis longtemps – depuis les agressions sexuelles de masse commises à Cologne, dans la nuit du 31 décembre 2015. Cet épisode avait déjà révélé, pour qui l’observait de près, l’embarras d’une partie du mouvement féministe à nommer clairement les faits : le traitement des violences sexuelles selon l’identité de leur auteur devenait, déjà, un point de clivage. Il y a eu, ensuite, le 7-Octobre, qui a mis au jour la tartufferie d’un discours d’inclusion capable de se taire précisément quand le réel ne collait plus au récit.

Et il y a, désormais, Adèle Haenel. Le 9 septembre, sur France 5, dans l’émission La Grande Librairie, l’icône du combat contre les violences sexuelles a dessiné, face caméra, le tracé exact du féminisme d’atmosphère : un mécanisme qui ne vise plus le patriarcat, mais la société occidentale elle-même. Trois semaines après les massacres du 7-Octobre, des collectifs féministes (Du Pain et des Roses, Nous Toutes, Féministes Révolutionnaires, Tsedek!) publiaient déjà une tribune reliant la cause des femmes à la dénonciation d’Israël – mais c’était alors un discours confiné au terrain militant, audible seulement de ceux qui le cherchaient. On aimait croire cette frontière étanche : d’un côté un féminisme radical, cantonné aux collectifs et aux tribunes militantes ; de l’autre un féminisme mainstream, plus consensuel. Adèle Haenel vient de prouver que cette frontière a cédé. Sur France 5, elle a fait la démonstration que ce féminisme radical est désormais dans l’atmosphère : en reliant le silence autour des violences sexuelles à la guerre à Gaza, elle a, dans le même mouvement, gardé le silence sur les violences sexuelles du 7-Octobre – celles-là même que son combat prétend porter.

Le combat implicite

Quel rapport entre Gaza et la haine de l’Occident, m’objectera-t-on ? La réponse tient dans la manière dont la pensée décoloniale s’est elle-même élargie ces dernières années. Elle ne vise plus seulement l’histoire coloniale au sens classique – elle a construit une grille où Israël est lu comme un avant-poste occidental implanté au Moyen-Orient.

Reste une autre objection, plus insidieuse : on peut valider une partie de cette grille sans pour autant en acheter tout le paquet. C’est vrai. Mais on voit bien, ces dernières années, que certaines femmes ont compris une chose essentielle : le combat antiraciste a phagocyté le féminisme, et le moindre pas de côté a un coût social. Alors même qu’elles n’ont jamais validé la grille indigéniste, dont elles ignorent parfois jusqu’au nom, elles ont intégré une forme d’autodiscipline. Elles préfèrent le silence, parce qu’elles savent ce que coûte, désormais, la suspicion de racisme qui naît du silence lui-même. Ne pas dénoncer certains combats suffit à l’établir. Se taire sur la cause décoloniale revient alors, dans les faits, à passer pour complice de cette « domination occidentale » qu’on somme chacune de combattre.

Il fallait donc lier le féminisme et la cause décoloniale, et c’est très exactement ce que fait, implicitement, le féminisme d’atmosphère en disciplinant les femmes. On peut ignorer tout de ces grilles, et pourtant s’y soumettre, par peur du procès qu’elle instruit contre quiconque s’y dérobe.

Gaelle Atlan-Akerman, Le féminisme d’atmosphère, FYP éditions 224 pages

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L’assassinat de John Lennon, Catherine Ringer et moi

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Le critique de rock et musicien Patrick Eudeline © Hannah Assouline / DR

Nous faisions de la musique depuis deux jours dans le petit studio-cuisine. La veille, ils m’avaient montré ce qui allait devenir « Marcia Baïla ».

Laurent Sinclair de Taxi Girl était reparti vers minuit, Daniel Darc n’était jamais arrivé et il avait fallu appeler les pompiers : Jean Neplin se déchirait le torse au cran d’arrêt. Histoire d’attirer l’attention.

C’était parfaitement réussi. Il y avait du sang sur les draps du lit que j’avais partagé avec Catherine à l’invitation de Fred. Et pas qu’un peu ! Du sang, du sang mélangé à une bouteille de parfum explosée. Habit Rouge.

Au matin, Cat était partie. Elle avait un gangbang. Un tournage porno.

Je restais avec Fred. Deux guitares. En fouillant dans les songbooks, on choisit les Beatles. On passe la journée à apprendre « Girl » et « Help ». De Lennon, comme on sait.

À 18 heures, Cat revient, l’air enjoué : — Hé les garçons ! Vous savez qui est mort ? John Lennon ! Assassiné.

A lire aussi : Quand la gauche insultait les gilets jaunes

Devant nos airs défaits et choqués, elle lance : — Mais c’est si grave ?

Un de nous deux lâche : — Tu te rends pas compte ! Et on a passé la journée à jouer… du Lennon. C’est terrible, terrible ! — Ah bon ?

Et la comédienne prend un air de tragédie et se met à pleurer. De chaudes larmes. Et puis, soudain, elle chante, entre Callas géniale et Nina Hagen. Un coffre à casser les vitres : « John, mon ami, mon héros ! On t’aimait tant. » — Arrête ! On dirait la Castafiore.

C’était Fred. — C’est mauvais alors, on la garde pas ? — Mais tu te fous de Lennon! Ça rime à rien. — Vous avez raison les garçons. Bon, on achète de la drogue ou je fais du riz ?

Rue de Crimée, à côté de chez eux, le dealer paki de brown sugar pointait aux abonnés absents. Et nous n’avions plus de seringues. La pharmacie de Nation, seule à en fournir, était loin.

Par contre… son riz était célèbre dans le petit milieu du rock parisien.

Tous les acteurs de cette scène sont morts. Sauf un.

Ceci dit, comme disait Gainsbourg, je ne me sens pas très bien. Un peu seul, surtout.

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Macron cherche l’union nationale par les armes

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Le président Macron a réuni à l'Elysée Sébastien Lecornu, Yaël Braun-Pivet et les principaux chefs de partis et candidats à la présidentielle pour évoquer la situation internationale en urgence, Paris, 18 septembre 2026 © THOMAS SAMSON-POOL/SIPA

En réunissant à l’Élysée les chefs des partis représentés au Parlement, Emmanuel Macron cherche moins un accord sur l’Ukraine ou le Moyen-Orient qu’un consensus sur leurs conséquences : la France doit accélérer son réarmement. Mais s’il existe une large majorité pour dire qu’il faut augmenter les crédits militaires, l’union nationale risque de se fissurer dès qu’il faudra en payer la facture…


Emmanuel Macron a convié ce vendredi à l’Élysée tous les chefs des partis représentés au Parlement pour évoquer la « dégradation rapide » de la situation internationale et ses « conséquences en France sur la sécurité et l’énergie ». La formulation est volontairement générale. Elle ne désigne ni l’Ukraine, ni l’Iran, ni les menaces qui pèsent sur les routes maritimes et les approvisionnements énergétiques.

Cette réunion intervient pourtant dans un pays profondément divisé sur presque tous les conflits en cours. À l’Assemblée nationale, il n’existe pas de politique étrangère commune. Il existe, en revanche, quelque chose qui commence à lui ressembler lorsqu’on aborde la question des moyens militaires.

Les députés peuvent se déchirer sur l’opportunité de livrer telle arme à l’Ukraine, sur le risque d’escalade avec Moscou ou sur l’attitude à adopter face à l’Iran. Mais une majorité très large paraît désormais admettre que la France est entrée dans une période durable de tensions et que son outil militaire, longtemps soumis aux économies, doit être renforcé. C’est peut-être ce terrain commun qu’Emmanuel Macron souhaite explorer au moment précis où se prépare un nouveau budget marqué par la stagnation économique, le déficit et la hausse du coût de la dette. En d’autres termes, les chefs de parti ne sont peut-être pas seulement invités à discuter de la situation internationale. Ils sont aussi placés devant les conséquences financières de leurs propres analyses.

Conflits et division

Sur l’Ukraine, les lignes de fracture sont connues. Le bloc présidentiel, les centristes et la droite soutiennent l’aide militaire à Kiev et considèrent la Russie comme une menace directe pour la sécurité nationale et européenne. Ils divergent parfois sur le rythme des livraisons, le contrôle parlementaire ou la possibilité d’envoyer des instructeurs, mais partagent l’idée que la défaite de l’Ukraine fragiliserait toute l’Europe et nuirait aux intérêts de la France.

Le Parti socialiste et une grande partie des écologistes défendent également le soutien à Kiev, tout en insistant davantage sur le droit international, le contrôle démocratique des engagements français et la recherche d’une solution européenne. Le PS est aujourd’hui nettement plus proche du camp présidentiel sur l’Ukraine que de La France insoumise.

Le Rassemblement national adopte une position plus prudente. Tout en condamnant l’invasion russe et en affirmant son soutien à l’indépendance de l’Ukraine, il refuse toute démarche susceptible d’entraîner une confrontation directe entre la France et la Russie. Il s’oppose à l’envoi de troupes, se montre réservé sur la livraison d’armes permettant de frapper en profondeur le territoire russe et privilégie la recherche d’une solution négociée. Cette prudence se traduit dans ses votes. En mars 2025, le RN s’était abstenu sur une résolution de soutien à l’Ukraine, tandis que LFI et les communistes avaient voté contre. Le texte avait néanmoins été adopté par 288 voix contre 54.

La France insoumise condamne elle aussi l’invasion, mais voit dans la politique suivie par l’Élysée le risque d’une escalade et d’un alignement croissant sur l’OTAN. Elle privilégie le cessez-le-feu, la négociation et une architecture de sécurité européenne qui ne soit pas exclusivement atlantique. Les communistes partagent une partie de cette méfiance, avec une insistance plus forte sur la diplomatie et le refus d’une « économie de guerre ».

Au Moyen-Orient, les clivages se déplacent. Le Rassemblement national et une grande partie de la droite adoptent une ligne favorable à Israël et présentent l’Iran islamique comme la principale menace stratégique de la région. Ils peuvent contester les choix tactiques de l’Élysée, mais soutiennent généralement une attitude ferme face à Téhéran et à ses alliés.

À l’autre extrémité de l’hémicycle, LFI dénonce la politique israélienne, réclame des sanctions, la reconnaissance effective de l’État palestinien et l’arrêt des livraisons d’armes susceptibles d’être utilisées par Israël. Le Parti socialiste et les écologistes défendent eux aussi les droits des Palestiniens et la solution à deux États, mais sans reprendre toute la rhétorique insoumise et en maintenant plus nettement la condamnation du Hamas ainsi que la reconnaissance des impératifs de sécurité israéliens.

Le camp présidentiel tente de tenir une ligne intermédiaire avec soutien à la sécurité d’Israël, condamnation du terrorisme, pression en faveur d’une solution politique palestinienne et refus d’une extension régionale de la guerre.

L’Assemblée peut donc produire une majorité sur certains textes concernant l’Ukraine ou le renforcement des armées, mais certainement pas une union nationale sur chacune des guerres en cours. Le débat porte à la fois sur l’adversaire, les objectifs, les moyens et les limites de l’engagement français.

Budget et consensus

Sur le budget de la défense, la tendance est différente. Lorsque Emmanuel Macron arrive à l’Élysée en 2017, les armées françaises sortent de vingt-cinq années d’érosion. Après la disparition de l’Union soviétique, aucun adversaire étatique ne paraît menacer directement le territoire national. La défense cesse d’être une priorité budgétaire, tandis que les interventions extérieures sont menées par des forces moins nombreuses et plus légères. La France, comme la plupart des pays européens, encaisse alors les « dividendes de la paix » :

Les chiffres donnent la mesure de cette contraction. Selon les séries du SIPRI[1], les dépenses militaires représentaient encore environ 2,85 % du PIB français en 1991, contre moins de 2 % en 2015 et autour de 1,5 % selon le périmètre budgétaire français hors pensions. En euros constants, le ministère de la Défense a perdu approximativement 20 % de ses moyens entre 1990 et 2015. Les armées ont ainsi été appelées à multiplier les opérations extérieures avec moins d’hommes, des stocks réduits et des équipements de plus en plus coûteux à entretenir.

Le début du premier quinquennat de M. Macron est d’ailleurs marqué par une crise spectaculaire. En juillet 2017, le chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, démissionne après un conflit avec le président sur une réduction de crédits de 850 millions d’euros. Emmanuel Macron, qui entend alors restaurer l’autorité présidentielle, lui rappelle publiquement qu’il est son « chef ». L’épisode donne l’image d’un pouvoir prêt à demander davantage aux militaires tout en continuant à économiser sur leurs moyens. La trajectoire change véritablement avec la loi de programmation militaire 2019-2025. Celle-ci prévoit 295 milliards d’euros et met fin, au moins dans son principe, aux baisses successives. Le budget annuel de la défense, hors pensions, passe d’environ 32 milliards d’euros en 2017 à plus de 40 milliards en 2022, puis à près de 44 milliards en 2023, 47 milliards en 2024 et environ 50,5 milliards en 2025.

A relire, du même auteur: Quand l’armement va, tout va

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, transforme ensuite une inflexion budgétaire en changement stratégique. Il ne s’agit plus seulement de réparer les conséquences des économies antérieures, mais de préparer l’armée française à des affrontements de haute intensité, à la consommation massive de munitions, aux drones, à la guerre électronique et à la possibilité d’un engagement majeur en Europe. Ainsi, la loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit ainsi 413 milliards d’euros sur sept ans, contre environ 295 milliards pour la programmation précédente.

Emmanuel Macron a ensuite décidé d’accélérer encore le calendrier. L’objectif annoncé est désormais de porter le budget annuel de la défense à environ 64 milliards d’euros en 2027, soit le double de son niveau de 2017 avec trois ans d’avance sur le calendrier initial. Pour 2026, les crédits demandés sur le périmètre de la loi de programmation atteignent environ 57 milliards, en hausse de plus de 6 milliards par rapport à 2025. Une actualisation de la programmation ajoute par ailleurs quelque 36 milliards d’euros d’ici à 2030, notamment pour les stocks, la défense aérienne, les drones et la dissuasion.

Il s’agit de l’un des changements les plus importants de l’ère Macron. Le président élu en 2017 sur la modernisation économique et l’intégration européenne aura finalement consacré une part croissante de ses deux mandats à la reconstruction de l’appareil militaire.

Un consensus, mais sur quoi exactement ?

La nécessité d’augmenter les moyens des armées est soutenue par le bloc présidentiel, les centristes, Les Républicains et le Rassemblement national. Le RN reproche même régulièrement au gouvernement d’avoir trop longtemps négligé la défense nationale, tout en demandant que les moyens supplémentaires servent prioritairement la souveraineté française plutôt qu’une défense européenne intégrée.

Les socialistes acceptent également le principe du réarmement, notamment depuis l’invasion de l’Ukraine, mais réclament davantage de contrôle parlementaire et une clarification du financement. Les écologistes sont plus partagés, en particulier sur la dissuasion nucléaire, mais une partie importante de leur groupe reconnaît désormais la nécessité de renforcer les capacités conventionnelles et le soutien à l’Ukraine.

LFI demeure la principale force d’opposition à la programmation militaire telle qu’elle est conçue. Elle ne nie pas nécessairement tous les besoins de défense, mais critique le poids du nucléaire, l’inscription de la France dans l’OTAN, le manque de contrôle parlementaire et les arbitrages opérés au détriment d’autres politiques publiques.

Le vote de mai 2026 sur l’actualisation de la programmation militaire a illustré cette configuration. L’article fixant la nouvelle trajectoire financière a été adopté par 45 voix contre 4 (oui, 49 députés présents…). Les élus du RN, du bloc central, du PS, de la droite républicaine et des écologistes (présents) ont voté pour. Les quatre votes contre provenaient de LFI. La faible participation interdit évidemment de transformer ce scrutin en plébiscite national. Mais sa distribution politique confirme l’existence d’un accord très large sur le mouvement général. Ce consensus porte donc sur la nécessité de dépenser davantage, beaucoup moins sur la manière de le faire. Les uns veulent une armée nationale puissante et autonome, les autres une défense européenne. Certains privilégient la dissuasion nucléaire, d’autres les forces conventionnelles. Enfin les uns regardent d’abord vers la Russie tandis que les autres vers le terrorisme, la Méditerranée ou l’Indopacifique. Surtout, le consensus devient beaucoup plus fragile dès que l’on demande qui doit payer.

La facture du consensus

Cependant, la différence avec le débat sur les retraites est frappante. Le report de l’âge de départ a provoqué des mois de manifestations, une opposition parlementaire intense et une crise politique majeure. L’augmentation des dépenses militaires, pourtant considérable, n’a suscité aucun mouvement comparable. La défense bénéficie d’un avantage particulier : les citoyens peuvent soutenir son renforcement sans percevoir immédiatement son coût individuel.

Mais cette facilité ne dure qu’aussi longtemps que les arbitrages restent abstraits. Dans un pays dont le déficit dépasse 5 % du PIB, toute dépense militaire supplémentaire doit être financée par une diminution d’autres dépenses, une augmentation des recettes ou un nouvel endettement. La situation internationale transforme donc progressivement un consensus stratégique en conflit budgétaire.

C’est ici que la réunion de l’Élysée prend tout son sens. Elle n’est pas consacrée à une guerre précise et ne vise probablement pas à obtenir des chefs de parti une approbation détaillée de la politique française en Ukraine ou au Moyen-Orient. Un tel accord serait hors d’atteinte. Son objet est plus général et consiste à faire constater collectivement que l’environnement de sécurité s’est dégradé et que cette dégradation impose des moyens supplémentaires.

La démarche permet à Emmanuel Macron de placer ses adversaires devant une contradiction. On ne peut pas dénoncer la menace russe, l’instabilité du Moyen-Orient, la vulnérabilité des approvisionnements énergétiques, le retrait américain et l’impuissance européenne, puis traiter les crédits militaires comme une dépense facultative. Mais on ne peut pas davantage augmenter indéfiniment ces crédits sans dire ce qui devra être réduit ou prélevé ailleurs.

Le président cherche-t-il un point d’accord national au moment où s’engagent les arbitrages budgétaires ? Tout porte à le croire, même si cet accord risque de rester soigneusement limité à la première moitié du raisonnement. Il est possible que les partis reconnaissent ensemble la gravité des menaces. Il est beaucoup moins probable qu’ils s’entendent sur la répartition de l’effort.

Le précédent Daladier

La France a déjà connu ce décalage entre l’accord sur le danger et le refus de ses conséquences. À la fin des années 1930, le pays découvre que le réarmement allemand oblige à revoir une partie des choix économiques et sociaux effectués depuis 1936.

Il serait caricatural de présenter le Front populaire comme indifférent à la menace hitlérienne. Léon Blum lui-même engage un important programme de réarmement. Mais les conquêtes sociales de 1936, notamment la semaine de quarante heures, se heurtent aux besoins d’une industrie qui doit simultanément produire pour la consommation civile et accélérer la fabrication d’avions, de chars et de munitions.

Revenu au pouvoir en avril 1938, Édouard Daladier rompt progressivement avec la politique économique du Front populaire. Après les accords de Munich, dont il comprend mieux que beaucoup la fragilité, son gouvernement adopte en novembre des décrets-lois préparés par Paul Reynaud. Les règles des quarante heures sont assouplies, les heures supplémentaires facilitées, la semaine de six jours redevient possible dans certains secteurs et l’effort productif est accru. Paul Reynaud proclame qu’il faut « remettre la France au travail ».

La CGT appelle à la grève générale le 30 novembre 1938. Le gouvernement réquisitionne les transports et les services publics, mobilise certains salariés et brise le mouvement. Le contraste avec 1936 est saisissant par ce que deux ans après les grandes conquêtes du Front populaire, une partie de celles-ci est remise en cause au nom du redressement économique et du réarmement.

L’analogie avec aujourd’hui a évidemment ses limites. La France ne consacre pas à sa défense les 8,6 % du PIB atteints en 1938, et aucune armée étrangère n’est massée à ses frontières. Mais le précédent Daladier rappelle une constante. Le réarmement ne consiste jamais seulement à voter des milliards supplémentaires. Il finit par toucher au temps de travail, aux priorités économiques, à la fiscalité, à l’endettement et au partage de l’effort entre les catégories sociales.

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[1] Institut international de recherche sur la paix de Stockholm NDLR

France Inter: les tartuffes de l’« arc républicain »

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La Maison de la Radio et de la Musique, Paris. Radio France / CHRISTOPHE ABRAMOWITZ

Deux jours de grève, une tribune signée par près de 300 personnalités et un nouveau préavis (pour le lundi 21 septembre): l’arrivée de Charles Sapin sur France Inter n’en finit pas de provoquer des remous…


Nul n’ignore le scandale causé par la tribune signée dans Le Parisien par près de 300 personnalités du monde culturel pour dénoncer l’éditorial politique de Charles Sapin sur France Inter. Son crime ? Ce n’est pas tant le profil du journaliste qui est visé que le fait qu’il appartienne à la rédaction de Valeurs actuelles et, ce faisant, participe à « l’extrême-droitisation » du service public de l’audiovisuel.

Le glissement sémantique est coutumier à gauche et à la gauche de la gauche, et il avait été dénoncé en son temps par le regretté Jean-François Revel : l’extrême droite est assimilée au fascisme, voire au nazisme, et, comme la droite est assimilée à l’extrême droite, on retrouve l’équation bien connue : droite égale fascisme.

A lire aussi: Médias: diabolisation et «reductio ad hitlerum» à tous les étages

Qui sont donc les signataires de cette tribune ? Des chanteurs, des cinéastes, des comédiens, des écrivains, pour la plupart habitués aux sorties très « engagées », selon le vocabulaire habituel. Que dénoncent-ils ? Officiellement, non pas le pluralisme, qui, rappelons-le, est une obligation du secteur public audiovisuel, mais ses « limites admissibles ». Et ces limites doivent être tracées « dans le cadre de l’arc républicain ». Une rhétorique en congruence avec celle de plusieurs syndicats de France Télévisions, CGT en tête.

La notion d’« arc républicain », floue à souhait, est usitée depuis plusieurs années pour exclure du débat ceux qui sont qualifiés d’antirépublicains, à tout le moins les anathématiser, et dresser contre eux un front aux élections. Mais de qui s’agit-il ? A priori, il s’agirait des populistes d’extrême droite et d’extrême gauche : c’est originellement la concentration républicaine sous la IIIe République. Aujourd’hui, il s’agit de la seule extrême droite. Et c’est bien là le problème.

Qui sont les gardiens de l’arc républicain ?

En effet, les signataires de la tribune sont-ils si bien placés pour donner des leçons de morale et de républicanisme ? Il est permis d’en douter. Remarque préalable : que la tribune soit soutenue par quelques syndicats d’extrême gauche et par le syndicat communiste qu’est la CGT vaut déjà le détour. Mais c’est surtout le profil de certains signataires qui interpelle. Donnons-en quelques illustrations.

Annie Ernaux ? Elle n’a pas manqué de relier, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, la souffrance des humbles, victimes du vil capitalisme, et celles des femmes, victimes du conservatisme phallocrate. Elle a également mis en cause une « idéologie de repli et de fermeture » en mêlant allègrement exclusion des étrangers et des immigrés, pauvres et femmes.

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Corinne Masiero, l’interprète du Commissaire Marleau dans la série éponyme ? Ancienne communiste, elle a soutenu Jean-Luc Mélenchon lors de l’élection présidentielle de 2022.

Ariane Ascaride ? Elle est la comédienne fétiche de son mari, Robert Guédiguian, qui décline unilatéralement, grâce à l’« exception culturelle » française, le communisme dans les films qu’il réalise. Et qui, lui aussi, a soutenu le fondateur de La France insoumise.

L’antirépublicanisme à géométrie variable

On pourrait multiplier les exemples, mais on en vient à se demander si le prétendu arc républicain est toujours aussi républicain, à moins que le terme ait changé de sens… Tout de même, ces figures, parfois de la gauche caviar, ne manquent pas de témérité à critiquer le prétendu antirépublicanisme d’un média, elles qui se vautrent dans le communisme et le gauchisme.

Car enfin, qui est le paradigme du parti antirépublicain si ce n’est LFI ? Qui a multiplié ces dernières années les dérapages antisémites, à tel point que le terme même de dérapage semble dépassé ? Qui a déclaré ces derniers mois qu’il n’accepterait pas le verdict des urnes si, par malheur, le candidat du Rassemblement national se trouvait élu à la présidence de la… République ?

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Quant au Parti communiste, dont on ne rappellera pas l’histoire, est-il républicain ? Lorsque son secrétaire général vient une nouvelle fois d’accuser les États-Unis d’être responsables de la misère à Cuba, il persiste à faire du révisionnisme. Lorsqu’il déclare à la Fête de L’Humanité qu’il faut « faire la révolution maintenant dans la rue avant les urnes », il ne fait montre ni de démocratisme ni de républicanisme. On devine aisément le scandale si Marine Le Pen ou Jordan Bardella avaient tenu pareils propos !

Avec les extrémistes de gauche, on en revient toujours au même point : la subversion des mots et des valeurs, que George Orwell avait si opportunément brocardée. « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » On serait tenté d’ajouter : « L’anti-pluralisme, c’est l’arc républicain. »

Dette française: au commencement était le déficit

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Jean-Luc Mélenchon, ici photographié en 2024, indiquait face à l'influenceuse Farah RK le 24 juin 2026 : « Où se trouvent les 18 % de titres de dette ? […] Dans les caisses de la Banque centrale de chaque pays. Donc, les 18 % sont dans la Banque de France. Donc, il suffit d’y aller, de les prendre, de les foutre au feu, il n’y en a plus. Et personne ne s’apercevra jamais que ça a disparu » © ISA HARSIN/SIPA

Imaginons que les 3 500 milliards d’euros de dette publique française disparaissent miraculeusement. Le problème ne serait pas résolu: avant même de payer ses intérêts, la France dépense encore environ 90 milliards d’euros de plus qu’elle n’encaisse chaque année !


Pour certains, ce qui suit relèvera de l’évidence. Mais, dans le débat sur les finances publiques, il n’est pas inutile de rappeler une distinction essentielle : la dette est un problème majeur, mais le déficit l’est plus encore. La première représente l’accumulation des déséquilibres passés, le second le mécanisme qui continue, année après année, à l’aggraver.

Mauvaise recette

En 2025, la France a enregistré un déficit public de 152,5 milliards d’euros, soit 5,1% du PIB. L’objectif de le ramener autour de 5 % avait été qualifié d’« ambitieux, mais réaliste » par François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. Malgré une amélioration par rapport aux 5,8 % enregistrés en 2024, la dette publique a poursuivi sa progression pour atteindre 115,6 % du PIB. Les dépenses ont augmenté de 2,5 % et les recettes de 3,9 %, sans que leur écart disparaisse. En moyenne, les administrations publiques ont donc dépensé chaque mois près de 12,7 milliards d’euros de plus qu’elles n’ont encaissé.

Imaginons maintenant qu’un bienfaiteur rembourse intégralement la dette publique française, soit environ 3 500 milliards d’euros. La France repartirait avec une dette égale à zéro, mais conserverait son déficit. Si celui-ci demeurait à son niveau de 2025, elle devrait emprunter 152,5 milliards d’euros dès la première année. En additionnant simplement les déficits, sans tenir compte des intérêts, elle aurait reconstitué 762 milliards de dette au bout de cinq ans et 1 525 milliards au bout de dix ans. À PIB constant, celle-ci représenterait déjà 51 % de la richesse nationale.

Ce premier calcul est toutefois trop pessimiste sur un point et trop optimiste sur un autre. Il est trop pessimiste parce que l’effacement de la dette ferait disparaître, au moins provisoirement, les intérêts versés aux créanciers. En retranchant du déficit actuel une charge annuelle proche de 60 milliards d’euros, il resterait un déficit primaire d’environ 90 milliards, soit 3 % du PIB. Même débarrassée de tout son passé, la France recommencerait donc immédiatement à emprunter parce que ses dépenses, hors intérêts, resteraient supérieures à ses recettes.

Mais l’addition de dix déficits de 90 milliards est également trop optimiste. La nouvelle dette porterait intérêt dès son émission. Les taux auxquels la France emprunte aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux des années 2015 à 2021. En septembre 2026, le rendement des obligations françaises à dix ans évolue autour de 4,4 %. Ce taux ne s’appliquerait pas uniformément à toutes les émissions car les titres à court terme, les obligations à cinq ans et celles à quinze ou trente ans portent des rendements différents. Mais un taux moyen compris entre 4 % et 4,5 % constitue un ordre de grandeur raisonnable pour mesurer le coût d’une dette entièrement nouvelle émise dans les conditions actuelles.

Prenons donc un déficit primaire constant de 90 milliards d’euros et un taux moyen de 4,4 %. À la fin de la première année, la dette s’élèverait à 90 milliards. Elle engendrerait environ 4 milliards d’intérêts l’année suivante. La deuxième année, l’État devrait ainsi emprunter non seulement 90 milliards pour financer son déficit primaire, mais aussi près de 4 milliards pour acquitter les intérêts. La dette approcherait alors 184 milliards. Elle atteindrait environ 282 milliards à la fin de la troisième année et près de 490 milliards au bout de cinq ans. À ce moment-là, la charge annuelle des intérêts dépasserait déjà 20 milliards.

Au bout de dix ans, la dette ne serait donc pas de 900 milliards, comme le suggère la simple addition des déficits primaires, mais d’environ 1 100 milliards. Sur cette somme, 900 milliards proviendraient directement de l’écart persistant entre les dépenses et les recettes, tandis qu’environ 200 milliards correspondraient aux intérêts cumulés et financés, eux aussi, par l’emprunt. La charge annuelle des intérêts approcherait alors 50 milliards d’euros. Dix ans après l’effacement miraculeux de la dette, la France aurait ainsi reconstitué presque toute la charge financière dont elle avait été provisoirement délivrée.

Même avec un déficit public ramené à 4 % du PIB, la mécanique ne disparaîtrait pas. Un tel déficit représenterait environ 120 milliards d’euros aux conditions économiques actuelles. Après disparition des quelque 60 milliards d’intérêts liés à l’ancienne dette, il subsisterait un déficit primaire voisin de 60 milliards, soit environ 2 % du PIB. Sans intérêts, la dette reconstituée atteindrait 600 milliards au bout de dix ans. Avec un taux moyen de 4,4 %, elle approcherait plutôt 730 milliards, tandis que la charge annuelle des intérêts dépasserait 30 milliards. Un déficit réduit à 4 % ralentirait donc l’endettement, mais ne l’interromprait nullement.

La France exposée

Il faut également tenir compte du fonctionnement concret du marché obligataire. Une dette publique n’est pas un emprunt unique remboursé progressivement comme un crédit immobilier. Elle se compose de milliers de titres ayant des échéances différentes. Lorsqu’une obligation arrive à échéance, l’État doit restituer son capital à son détenteur. Mais un État en déficit ne dispose pas de l’excédent nécessaire pour effectuer ce remboursement avec ses recettes courantes. Il émet donc généralement une nouvelle obligation afin de rembourser celle qui arrive à échéance. La dette ancienne est remplacée par une dette nouvelle.

Cette opération de refinancement ne fait pas, à elle seule, augmenter la dette nette. Emprunter 10 milliards pour rembourser 10 milliards laisse le stock inchangé. Elle augmente en revanche les besoins annuels de financement et expose continuellement l’État aux conditions du marché. La France dépendrait non seulement du niveau des taux, mais aussi de la disposition permanente des investisseurs à acheter les nouveaux titres. À la dixième année, dans le scénario d’un déficit primaire de 90 milliards, les émissions brutes pourraient ainsi être très supérieures aux quelque 140 milliards correspondant au déficit primaire et aux intérêts. Il faudrait y ajouter le refinancement des titres à court et moyen terme arrivés à maturité. Selon la structure des émissions, le besoin annuel brut de financement pourrait dépasser 200 milliards d’euros. Une grande partie de cette somme servirait uniquement à remplacer des obligations anciennes et n’augmenterait donc pas la dette nette. Elle devrait néanmoins être levée sur le marché.

Cette distinction entre dette nette et émissions brutes est essentielle. Le stock de dette indique ce que l’État doit à ses créanciers. Le besoin annuel de financement mesure ce qu’il doit réussir à placer chaque année auprès des banques, des assureurs, des fonds d’investissement, des épargnants et des banques centrales. Plus ce besoin est important, plus les finances publiques dépendent de la confiance renouvelée des investisseurs.

Le poids de la dette ne se mesure cependant pas uniquement en euros. Il doit aussi être rapporté au PIB. Une économie en croissance peut supporter une dette nominale plus importante. Or, la croissance réelle mesure l’augmentation des quantités effectivement produites n’a été que d’environ 1 % par an en moyenne au cours des dernières années. Après le rebond consécutif à la pandémie, l’activité a progressé modestement en 2023, 2024 et 2025, avant de stagner au premier semestre 2026. La Banque de France ne prévoit plus que 0,4 % de croissance réelle en 2026, puis 0,9 % en 2027 et 1,2 % en 2028.

Pour calculer le ratio entre la dette et le PIB, il faut néanmoins utiliser la croissance nominale, qui additionne approximativement la croissance réelle et la hausse des prix. Avec 1 % de croissance réelle et 2 % d’inflation, le PIB nominal augmente d’environ 3 %. L’hypothèse d’une hausse de 3 % du PIB nominal ne correspond donc pas à une économie véritablement dynamique car en fait elle décrit une économie presque stagnante en volume, accompagnée d’une inflation proche de l’objectif européen.

Or les taux d’intérêt actuels, proches de 4,4 %, sont supérieurs à cette croissance nominale d’environ 3 %. Cette différence modifie profondément la dynamique de l’endettement. La dette accumulée augmente plus vite que le PIB. Même si le déficit primaire demeurait stable en proportion de la richesse nationale, les intérêts feraient progressivement monter le ratio d’endettement.

Ainsi, avec un déficit primaire de 3 % du PIB, une croissance nominale de 3 % et un taux moyen de 4,4 %, la dette reconstituée représenterait environ 15 % du PIB après cinq ans et 32 % après dix ans. Après vingt ans, elle approcherait 69 % du PIB. Avec un déficit primaire limité à 2 % du PIB, la dette dépasserait encore 10 % du PIB après cinq ans, et 21 % après dix ans. Au bout de vingt ans, elle approcherait 46 % du PIB.

Ces résultats ne constituent pas une prévision, mais la représentation d’un dynamique et d’une mécanique. Une baisse des taux ralentirait l’accumulation tandis qu’une hausse l’accélérerait. Une inflation supérieure réduirait, temporairement, le rapport dette/PIB, mais elle pourrait conduire les investisseurs à exiger des rendements plus élevés. Une croissance réelle plus faible réduirait, au contraire, la capacité de l’économie à absorber les nouveaux emprunts.

L’expérience révèle ainsi une succession en trois temps. Au commencement, la dette serait nulle, mais le déficit primaire obligerait immédiatement l’État à emprunter. Cette nouvelle dette produirait ensuite des intérêts, eux-mêmes financés par de nouveaux emprunts. Enfin, les obligations arrivant à échéance devraient être continuellement refinancées, replaçant l’État sous la dépendance du marché. C’est pourquoi le stock de dette (résultat accumulé des déficits passés), aussi impressionnant soit-il, ne constitue pas le cœur du problème. Le phénomène décisif est le déficit primaire persistant, celui qui demeure sans même verser un euro d’intérêt aux créanciers. Tant que ce déficit existe, l’effacement de la dette ne remet pas les comptes à zéro. Il remet seulement le compteur à zéro.

Six ans après, les accords d’Abraham sont toujours debout

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Selon des indiscrétions, l’amiral Brad Cooper (ici photographié à Abou Dabi en février 2023), commandant du Centcom, le commandement militaire américain chargé du Moyen-Orient, aurait réuni en secret en Allemagne les chefs d’état-major d’Israël, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de Bahreïn, du Koweït, du Qatar, de Jordanie et d’Égypte pour discuter des Houthis et de l'Iran, la semaine dernière © Jon Gambrell/AP/SIPA

Le 7-Octobre aurait pu les enterrer. Ils ont résisté. Mais une relation entre États n’est pas encore une paix entre sociétés — et c’est peut-être là que commence désormais le véritable défi des accords d’Abraham…


Le 15 septembre 2020, à Washington, Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn signaient les accords d’Abraham. Le Maroc les rejoindrait ensuite. Le Soudan s’y engagerait sans que le processus n’aboutisse vraiment. Pour la première fois depuis les traités avec l’Égypte et la Jordanie, des pays arabes établissaient ouvertement des relations avec Israël. Mais la véritable rupture était ailleurs.

Le vieux logiciel diplomatique disait : réglez d’abord le conflit israélo-palestinien, ensuite seulement normalisez. Les accords inversaient la séquence. Et si l’on commençait par se parler, commercer, voyager, coopérer ? Et si, au lieu d’attendre la paix pour créer des relations, on créait des relations pour rendre une paix possible ? Six ans plus tard, l’hypothèse a été testée dans les pires conditions.

Ils ont tenu

Depuis 2020, le Moyen-Orient a connu assez de catastrophes pour les faire voler en éclats : le 7-Octobre, Gaza, le Hezbollah, l’Iran, les Houthis, l’effondrement du régime syrien. Les relations se sont refroidies. Certains projets ont ralenti. La normalisation populaire a souffert. Mais l’essentiel est là : les accords ont résisté.

Avec les Émirats surtout, les liens économiques et stratégiques ont tenu. Le commerce entre Israël et les partenaires des accords a dépassé 4,5 milliards de dollars en 2025. Ce qui pouvait apparaître en 2020 comme une opération diplomatique de circonstance est devenue une réalité régionale suffisamment solide pour traverser la pire crise au Moyen-Orient depuis des décennies. Le 7-Octobre aurait pu tuer les accords d’Abraham. Il a finalement démontré leur résilience.

Le 7-Octobre a aussi frappé une région qui changeait

On réduit trop souvent le 7-Octobre à sa seule dimension israélo-palestinienne. Elle est centrale. Elle ne suffit pas. L’attaque s’est produite au moment où les Émirats, Bahreïn et le Maroc avaient normalisé leurs relations avec Israël, et où une normalisation saoudienne devenait crédible. Le Hamas s’opposait à cette dynamique. L’Iran aussi.

Cela ne signifie pas que le Hamas a attaqué uniquement pour tuer les accords. Ses mobiles propres existent. Mais on ne comprend pas toute la portée régionale du 7-Octobre si l’on ignore ce qui était alors en train de se construire.

Deux visions du Moyen-Orient s’affrontent ici : l’une cherche à intégrer progressivement Israël dans son environnement régional ; l’autre fait encore de son isolement un objectif politique. Plusieurs États arabes ont choisi la première. Leurs opinions publiques, beaucoup moins. La résilience diplomatique doit désormais devenir une résilience sociale.

La paix par les intérêts — et par les sociétés

On a reproché aux accords d’Abraham d’être trop commerciaux. Je crois au contraire que c’est aussi l’une de leurs forces. Un traité entre diplomates peut être dénoncé par d’autres diplomates. Il devient plus difficile de revenir en arrière lorsque des entreprises travaillent ensemble, que des avions relient les capitales et que des intérêts technologiques et sécuritaires deviennent communs. C’est moins romantique qu’une conférence internationale. Mais c’est plus concret. Et les accords portent une ambition plus importante encore : coexistence, dialogue interreligieux, science, lutte contre la radicalisation. Autrement dit, changer progressivement le regard porté sur l’autre. Car une relation entre États n’est pas encore une paix entre sociétés. Mais elle peut en être le commencement.

La France les a salués sans changer de logiciel. Emmanuel Macron s’en est félicité. Presque froidement. Paris n’a surtout pas modifié sa grammaire régionale. La diplomatie française continue de penser la paix d’abord à travers le règlement du conflit israélo-palestinien et la solution à deux États.

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Les accords d’Abraham ont précisément rompu avec cette logique : pourquoi attendre que le conflit israélo-palestinien soit réglé pour commencer à faire la paix entre Israël et les pays arabes ?

Ils ont montré qu’on pouvait commencer tout de suite : se reconnaître, ouvrir des ambassades, commercer, coopérer, créer des intérêts communs.

La France continue pourtant largement à raisonner selon l’ancien ordre : Palestine d’abord, normalisation ensuite.

Or c’est précisément cette séquence que défendent, pour des raisons évidemment différentes, les régimes et les courants politiques arabes hostiles à la normalisation avec Israël : pas de relations avec Israël tant que la question palestinienne n’est pas réglée. C’est ce verrou que les accords d’Abraham ont fait sauter.

Syrie, Liban : attention aux photographies

J’entends déjà parler de la prochaine image : la Syrie dans les accords, puis le Liban.

Je souhaite évidemment que les accords s’élargissent. Je souhaite même qu’un jour la Syrie et le Liban puissent les rejoindre. Mais je ne crois pas qu’ils y soient prêts aujourd’hui. En Syrie, les négociations sécuritaires avec Israël sont importantes et doivent être encouragées. Mais un accord de sécurité n’est pas une normalisation.

La Syrie sort de décennies de dictature et de guerre. Mais elle ne sort pas pour autant de décennies d’endoctrinement anti-israélien et antisémite. Et son nouveau pouvoir est lui-même issu d’une histoire djihadiste. Les slogans antisémites, les appels à la violence contre les Juifs et les menaces contre Israël restent présents dans une partie de la société syrienne. Plus inquiétant encore : ils ont été entendus jusque dans les rangs de la nouvelle armée officielle. En août dernier, devant la citadelle de Damas, des soldats syriens en uniforme scandaient encore des menaces explicites contre les Juifs.

C’est précisément pourquoi je ne crois pas à une normalisation syrienne rapide. On peut changer de dirigeant en quelques jours. On peut signer un arrangement sécuritaire en quelques mois. On ne change pas aussi vite ce qu’un système a mis dans les têtes pendant des générations.

Le Liban est différent. Des étapes diplomatiques ont été franchies. Mais le Hezbollah, son désarmement, l’influence iranienne et le poids de décennies de confrontation rendent une véritable normalisation beaucoup plus complexe. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer. Au contraire : il faut préparer cette paix. Avant de demander « quel sera le prochain pays ? », il faudrait aussi demander : comment faire pour que ce pays soit réellement prêt à vivre en paix avec Israël ? Pas seulement son président. Son système, ses institutions, ses élites — et progressivement sa société. Et surtout, son éducation. Une ambassade peut ouvrir en quelques mois. Il faut parfois une génération pour désapprendre la haine.

L’Arabie saoudite, la pièce manquante

L’extension décisive reste Riyad. Une normalisation saoudienne changerait l’échelle des accords. Le 7-Octobre et Gaza ont bouleversé cette perspective. Riyad lie désormais toute normalisation à une perspective crédible pour un État palestinien. Mais la dynamique n’a pas disparu. La semaine dernière encore, les chefs militaires des États-Unis, d’Israël, d’Arabie saoudite, des Émirats, de Bahreïn, du Qatar, du Koweït, de Jordanie et d’Égypte se sont retrouvés discrètement en Allemagne pour parler de l’Iran et des menaces régionales. Regardez cette liste. Il y a quelques années, une telle réunion — même secrète — aurait semblé extraordinaire. Aujourd’hui, la coopération existe parfois avant même la reconnaissance officielle.

Deux Moyen-Orient possibles

Les accords d’Abraham n’ont pas réglé tous les conflits du Moyen-Orient. Personne ne pouvait sérieusement leur demander cela. Mais ils ont démontré quelque chose qui paraissait presque impossible : un pays arabe et Israël peuvent décider que leur relation ne sera plus entièrement prisonnière du conflit israélo-palestinien. Ils peuvent se reconnaître, se parler, commercer, coopérer — et progressivement cesser de considérer l’autre comme un ennemi éternel.

Pour quelqu’un qui a grandi en Syrie dans un monde où Israël n’était même pas nommé, seulement désigné comme « l’entité sioniste », ce changement n’a rien d’anecdotique.

Les accords d’Abraham m’avaient d’ailleurs donné de l’espoir. Ils m’avaient inspiré lorsque, en février 2023, quelques mois avant le pogrom du 7-Octobre, j’ai entrepris à mon tour ce voyage qui me paraissait autrefois inimaginable : aller en Israël. Je voyais des pays arabes ouvrir des ambassades, des avions relier Tel-Aviv à des capitales arabes, des Israéliens et des Arabes se rencontrer autrement que dans la guerre. Je me suis dit que si des États pouvaient commencer à briser les murs, peut-être pouvions-nous aussi le faire, individuellement.

Je sais ce que produit une société lorsqu’elle apprend à ses enfants que l’autre est un ennemi avant même qu’ils ne l’aient rencontré. C’est précisément pour cela que je crois à la logique des accords d’Abraham. Six ans après, ils ont traversé le 7-Octobre et les guerres qui ont suivi. Ils sont toujours debout. Leur prochain défi est peut-être plus difficile encore : faire descendre la paix des palais vers les sociétés. Dans la rue.

Car leur idée reste d’une simplicité redoutable : on ne fait pas la paix avec quelqu’un en continuant à apprendre à ses enfants à le haïr.

Le livre de sa mère

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Marie Binet. DR.

Dans Une femme qui ment l’écrivaine et réalisatrice Marie Binet brosse le portrait d’une femme inoubliable: sa mère.


Le dernier livre de Marie Binet relate une histoire à peine croyable. Celle d’une jeune femme aux cheveux blonds et au teint de lait qui découvre à 25 ans qu’elle est noire. Cette histoire c’est la sienne. Pour celle qui fut l’assistante d’Éric Rohmer, puis la compagne de Roland Topor et qui compte à son actif plus d’une quarantaine de films, tout commence à la mort de sa mère. Une femme fantasque, auréolée de mystère. Une princesse hongroise arrivée d’Amérique, dont la propre fille ne connait ni le père ni la mère ni les grands-parents.

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Dans un tiroir de la maison familiale, Marie Binet trouve une pochette. Faisant fi de l’interdiction de sa sœur et de ses frères, elle décide de l’ouvrir, bien loin de se douter que sa vie va en être à jamais bouleversée. Les premières découvertes sont pour le moins étonnantes. Les lettres qui étaient envoyées à sa mère étaient adressées qui à Anouchka, qui à Annie, qui à Katherine, une seule à Agnès, son prénom d’origine. Ses papiers d’identité stipulent quant à eux qu’elle est née en 1917, d’autres en 1921. La mère avait beau cacher son âge à ses propres enfants, il y a déjà de quoi être perplexe. L’écrivaine tombe alors sur une photo. Celle d’un petit garçon au regard triste qui lui ressemble étrangement. Elle décide alors de mener l’enquête et de faire toute la lumière sur cette inconnue : sa mère. Une enquête qui la mènera d’abord à Marseille où elle fera la connaissance de celui qu’elle identifiera bientôt être son demi-frère. Un « orphelin de cinquante ans » rêvant encore de celle qui l’abandonna lorsqu’il était enfant. La scène des retrouvailles compte parmi les plus émouvantes de ce livre qui n’en manque pas. Cet homme doux et timide lui racontera la version officielle de son abandon. Contrairement à ceux qui connaissaient son existence et avaient tout fait pour le couper de sa mère, Jean-Marie ne juge pas. Marie non plus, qui poursuit avec une ardeur décuplée la quête de ses origines. Une quête dont elle ne sait pas encore qu’elle la conduira jusqu’aux Antilles. De fil en aiguille, Marie Binet découvrira que cette mère qui se disait princesse hongroise était en réalité la fille naturelle d’un mulâtre martiniquais. Que loin d’être née en Floride à quelques encablures de Miami, elle avait vu le jour au Carbet, petit village antillais.

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Ne faisant ni une ni deux, l’écrivaine saute dans un avion avec sa fille. Direction Fort de France. Là elle fait la connaissance de la grande famille de celle qui se prétendait orpheline : la sienne. Portrait d’une mystificatrice de haut vol Une femme qui ment n’est pas un livre de plus sur les secrets de famille mais un formidable roman d’aventures. Il y a le talent de la fille, il y a le charme de la mère. Mais la fantaisie, l’énergie et la gaieté de ce récit haut en couleur ne doivent pas en masquer la profondeur. Il y est question d’une femme qui, pour survivre, n’eut d’autre choix que de nier ses origines et d’une fille qui lui rend un hommage bouleversant.

Une femme qui ment de Marie Binet, Editions Maurice Nadeau 240 pages