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Le lundi au soleil

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Jean-Pierre Raffarin, inventeur de la Journée de Solidarité.

N’ayant pas fréquenté le caté dans mes jeunes années, ni même beaucoup fréquenté des gens qui le fréquentaient, je serais bien incapable de vous dire à quoi renvoie exactement la Pentecôte.

Pour moi, ce lundi-là évoque donc surtout les ponts, les férias, les accidents de la route subséquents et aussi la Fête de LO, qui ressemble tant à la fête de l’Huma de quand j’étais petit. Et puis, depuis quelques années, la Pentecôte, c’est aussi l’ineffable journée bossée, mais non payée, instituée par Jean-Pierre Raffarin en 2004, soit juste après la canicule meurtrière de l’été 2003 et destinée, nous disait-on, à collecter deux milliards d’euros en faveurs des vieillards les plus démunis.

À l’époque, la gauche et les syndicats avaient hurlé en chœur, menacé du pire et même pire. Mais Raffarin avait tenu bon, tout en concédant que la mesure en question appelait « quelques aménagements ». Six ans après, on ne sait pas où sont passés les deux milliards et, faute d’été meurtrier, on ne sait pas plus si cette mesure miraculeuse a permis que notre système sanitaire soit à même d’éviter une nouvelle hécatombe de séniors.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est que les syndicats et la gauche en ont beaucoup rabattu sur leurs revendications. À part la CFTC, pour les raisons confessionnelles qu’on peut imaginer, plus personne n’a crié au vol qualifié en ce lundi 17 mai. Et pour cause. Depuis la mise en place de la « journée de solidarité », les « quelques aménagements » dont parlait Raffarin ont joué à fond la caisse. Résultat, j’espère que vous n’avez pas essayé d’aller chercher un recommandé à la Poste, ou de faire une demande de passeport biométrique en Mairie : toutes les administrations étaient fermées. Et même en rêve, ce n’était pas le bon jour pour déclarer un sinistre chez AXA ou bien pour parler à votre conseiller clientèle à la BNP. Fermées itou…

Les syndicats défendent les leurs et laissent choir les autres
De fait d’après les statistiques du jour, corroborées par un bref coup d’œil sur les terrasses de bistrots hier après-midi, quatre Français sur cinq n’ont pas travaillé ce lundi. C’était bien sûr la règle dans le public, et dans la quasi-totalité des grandes entreprises. Et qui sont les autres, ceux qui ont été solidaires malgré eux ? Ben, la caissière de chez Picard, le carrossier du garage du coin, le métallo de la petite boite de décolletage en Haute-Savoie, l’équipier de chez Mac Do, bref le smicard ou assimilé bossant dans une PME, la restauration ou le commerce. Par le plus grand des hasards il se trouve que, comme on dit dans la téléphonie, ce sont des zones à faible couverture syndicale. De là à imaginer que les syndicats ont défendu les leurs et laissé choir les autres, au gré des « aménagements », il n’y a un pas que nous franchirons sans ambages, puisque ce scénario est très exactement celui qui est en train de se réécrire, sous nos yeux et en temps réel, sur les retraites.

Mobilisation chevrotantes, protestations de principe, absence de propositions alternatives crédibles, je vous parie ma chevelure clairsemée contre celle de Bernard Thibaut que les confédérations ont déjà fait une croix sur la retraite à 60 ans pour tous. En échange de quoi, on ne touchera à rien, ou presque pour le secteur étatique et para-public. C’est de bonne guerre, me direz-vous, puisque c’est là où sont l’immense majorité des syndiqués. De bonne guerre, mais de courte vue. Parce qu’en abandonnant de fait les travailleurs les plus démunis, la gauche syndicale et politique ouvre un boulevard à l’adversaire. On a, de ce côté là, peut-être un peu trop vite oublié non seulement la Pentecôte, mais aussi la loi sur les 35 heures, perçue par les smicards et les prolos comme s’étant faite sur leur dos, au seul bénéfice des fonctionnaires et des bobos. On a aussi oublié, au passage, que ce sentiment d’avoir été largué par son camp n’est pas tout a fait étranger à l’exploit historique de Jospin le 21 avril 2002.

Je sais bien qu’en politique, dix ans, c’est dix siècles. Et que les mêmes causes ne produisent pas forcément les mêmes effets calamiteux. Mais on voudrait permettre à Nicolas Sarkozy de réitérer son hold-up de 2007 sur les travailleurs pauvres, voire à Marine Le Pen d’en tenter un, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Salauds de pauvres !

Sauter, ça conserve

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Gretel Bergmann
Gretel Bergmann.

Une école de New York vient de baptiser son stade du nom de Margaret Lambert, née Gretel Bergmann en 1914 à Laupheim, dans le Bade-Wurtemberg. Elle est venue assister à l’inauguration du stade en compagnie de son mari, Bruno Lambert, un médecin retraité de 99 ans. À la lecture des comptes-rendus de cet événement dans la presse locale, le couple semble bénéficier d’une forme physique et mentale exceptionnelle pour un âge aussi avancé.

Jusqu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1998, Bruno et Margaret avaient vécu dans l’anonymat et l’honnête aisance que donne la pratique de la médecine de quartier à Brooklyn, où ils se sont installés en 1938. C’est le comité olympique allemand, qui désirait honorer, en les invitant à Atlanta, les principaux athlètes ayant contribué, dans le passé, à porter les couleurs nationales bien haut sur les stades que l’on doit la « redécouverte » de Gretel Bergmann, ancienne détentrice du record d’Allemagne de saut en hauteur féminin en 1933 avec un bond de 1,61 m. Cela peut paraître minable quand on sait que l’actuel record du monde de la spécialité est actuellement la propriété de la Bulgare Stevka Kostadinova avec une barre franchie à 2,09 m. Mais il faut bien se souvenir qu’à l’époque, les dames sautaient encore en ciseau et que les petites pilules aussi magiques qu’indétectables au contrôle anti-dopage n’avaient pas encore fait leur apparition dans les vestiaires.

Gretel Bergmann fut exclue des stades allemands quelques mois après la prise du pouvoir par les nazis, parce qu’elle était juive. Elle émigra alors en Angleterre, et poursuivit son entraînement avec l’espoir de devenir rapidement une sujette de Sa Gracieuse Majesté, pour concourir sous les couleurs de l’Union Jack lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936. Elle s’entraînait alors avec d’autant plus d’ardeur qu’elle rêvait de voir le tout nouveau stade olympique de la capitale du Reich acclamer une athlète juive en présence d’Adolf Hitler dans la tribune officielle.

Mais le comité olympique des Etats-Unis menaçait de boycotter les Jeux si l’Allemagne excluait des rangs de ses athlètes ceux dont les origines n’avaient pas l’heur de plaire aux nouveaux maîtres du pays. Hitler désirait avant tout « mettre la pâtée » aux Américains, en nombre de médailles, lors de ces jeux et demande alors aux athlètes juifs allemands exilés de revenir à Berlin, en échange de faveurs accordées aux membres des familles de ces athlètes qui étaient restés dans le pays.

Gretel Bergmann accepte, en revient en Allemagne quelque mois avant les jeux, pour s’entraîner avec l’équipe nationale. Dans le groupe des sauteuses en hauteur, il y avait Dora Ratjen, une fille que les autres trouvaient, certes, un peu bizarre, mais sans plus. Dans les vestiaires, on ne prenait pas à l’époque de douches collectives, et personne ne fut en position de remarquer que Dora, était en fait née sous le nom Heinrich dans la famille d’un tenancier de bar à Brême. A l’issue du stage de préparation, Gretel fut exclue du groupe sous le prétexte de « performance insuffisante » et Dora-Heinrich fut sélectionné(e) à sa place. La magouille n’eut pas le résultat escompté, puisque ce(tte) dernier(e) termina 4ème du concours, un classement que nos jeunes athlètes féminines d’aujourd’hui désignent délicatement comme « la  place de la conne ». Pour la petite histoire, Dora-Heinrich fut exclu(e) de l’équipe en 1938, lorsque deux camarades d’entraînement la rencontrèrent par hasard un soir dans un bar le visage couvert de ce que les anglo-saxons appellent a five o’clock shadow, une ombre de barbe renaissante une dizaine d’heures après le rasage matinal. Dora redevint Heinrich, et succéda à son père devant le zinc du bistrot de la ville portuaire du nord de l’Allemagne, où il vécut sans histoires jusqu’à 90 ans.

Ce comportement queer avant la lettre mit Gretel dans une rage folle, et elle s’embarqua, à Brême, vers les Etats-Unis, sans aller boire le dernier verre chez les Ratjen… En 1938, elle gagne le championnat des Etats-Unis, et rencontre sur les stades un sprinter, Bruno Lambert, émigré juif allemand comme elle, qu’elle épouse et soutient dans ses études de médecine en faisant des petits boulots à New York. Le sport, c’est fini, et Gretel Bergmann est maintenant Mrs Lambert, la femme du toubib du coin de la rue.

Margaret Lambert a longtemps hésité avant d’accepter l’invitation à se rendre à Atlanta aux frais de la fédération allemande d’athlétisme. Au bout du compte, elle finit par accepter car, dit-elle « Il n’ ya pas de raison pour que les jeunes générations paient éternellement pour les crimes de leurs ascendants ». S’il existe une morale à cette histoire, c’est que beaucoup sauter dans sa jeunesse garantit une longévité supérieure à la moyenne et une solide ration de bon sens.

Ségolène sur la planète new-age

Une honorable correspondante m’apprend qu’un appel d’offres titanesque vient d’être publié par la Région Poitou-Charentes : un marché public concernant une prestation de « relaxation énergétique » à destination des agents territoriaux du Conseil Régional… Est-ce pour lisser son image de patronne crispée à poigne de fonte dans une mitaine de velours, que Ségolène Royal cherche à chouchouter ainsi son personnel ? Est-ce pour mettre en application l’effrayante « société du care » promise par Martine Aubry ?

Car oui, la question se pose… au nom de quoi l’ex-femme de François Hollande va-t-elle soumettre son personnel à de telles séances de massages new age, qui feraient même rigoler le DRH de Google (qui pourtant s’y connait pas mal en gadgets inutiles mis à disposition des salariés pour neutraliser toute velléité revendicative) ? A quand le yoga préfectoral ? La sophrologie municipale ? La méditation territoriale ? La réflexologie en ambassades ? Le training autogène en cabinets ministériels ? Et naturellement, rassurons-nous… cette débauche de « care », pimentée d’un regain de new-age provincial, ne se fait pas le moins du monde aux frais des contribuables… non…

Amis décadents du zen, sachez qu’il faut envoyer vos dossiers de candidature avant le 9 juin 2010 à Mme. Ségolène Royal, rue de l’Ancienne Comédie, 86021, Poitiers.

Et pourquoi « Ancienne », la comédie, d’ailleurs ?

Contre Freud, même avec Onfray

Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?

Si on m’avait dit, ne fût-ce qu’il y a un mois, qu’un jour je prendrais la défense de Michel Onfray, j’en aurais avalé mon chapeau.

Depuis cinq ans, je garde un chien de ma chienne à ce dindon avantageux. Dans son trop fameux Traité d’athéologie, n’a-t-il pas réglé leur compte aux « trois religions du Livre » en une démonstration définitive qu’il résume si bien lui-même : « Les trois monothéismes […] partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. » On n’est pas plus nuancé.

Alors, quand Onfray change de cible, rien ne prouve a priori qu’il ait renoncé à sa méthode de travail : le CQFD, autrement dit le délire interprétatif au service de la mauvaise foi. Mais précisément, celle-ci me gêne moins quand il ne s’agit plus de Dieu, mais seulement de Freud. Je dirais même plus : en tant que catho, par les temps qui courent, le simple fait qu’on mette sur la sellette la psychanalyse au lieu de l’Église, ça me fait des vacances.

[access capability= »lire_inedits »]Cette fois-ci, le Maître de Caen a bossé

Et puis il faut bien reconnaître que, cette fois-ci, pour justifier ses a priori, le Maître de Caen a bossé, « croisant, comme il dit, les travaux théoriques de Freud avec sa correspondance et sa biographie ». Pour être tout à fait honnête, l’exercice est plus facile aussi avec Sigismond qu’avec Yahvé, Jésus et Mahomet réunis (pour une fois).

Mais bon, il l’a fait. Le résultat, c’est ce pavé censé démolir la religion freudienne et renverser, par rebond, la statue de son prophète – le tout en deux temps trois mouvements.

Primo, sur le plan humain, le bonhomme ne valait pas la corde pour le pendre, paraît-il. Rien qu’un « détraqué obsessionnel », cocaïnomane et mégalomane, cupide et lubrique… Même que, nous révèle le philosophe hédoniste soudain mué en échotier pipole, « il couchait avec sa belle-sœur ! » Lui qui prétendait, avec l’hypocrisie d’un curé pédophile normal, avoir « sublimé sa libido » ! On vous laisse juge…

La première chose qu’Onfray approuve dans la vie de Sigmund, c’est sa mort. Atteint d’un mauvais cancer de la mâchoire, il ordonne à son médecin de l’euthanasier : bref, « il meurt comme un stoïcien ». Mais à part ça, rien de rien.

Secundo, donc, cet homme sans qualités ne pouvait produire qu’une théorie nulle. « Une pensée, c’est toujours la confession de l’autobiographie du penseur », dit Onfray, citant Nietzsche. À cette aune, bien sûr, on ne donne pas cher des théories de Freud[1. Sans parler de Nietzsche, ni même d’Onfray.]. La psychanalyse n’est pas une science, assène le polémiste, et son inventeur n’est qu’un imposteur ! En gros, il a piqué ses idées un peu partout, caché soigneusement ses sources et déduit de tout ça n’importe quoi.

Une méthode radicalement antiscientifique, comme le pointe à juste titre Michel Onfray, qui s’y connaît. Pour résumer : Freud a une intuition (issue de ses névroses) qu’il transforme en « idée » (issue de ses lectures) avant de décider – assez unilatéralement – que l’ensemble vaut pour tout le monde. Eh bien, non ! s’insurge notre libre-penseur : le fait qu’un intello barbu ait eu une passion incestueuse pour sa mère ne fait pas de son « complexe d’Œdipe » un paradigme universel.

« La psychanalyse, ça ne marche pas ! »

Résultat : la psychanalyse, ça ne marche pas ! Ou plus précisément, ça n’a jamais guéri que des gens qui n’étaient pas malades. Ni pauvres, d’ailleurs : au prix où étaient les séances du bon Dr Freud (l’équivalent de 450 euros de l’heure, selon les calculs de Michel Onfray), il fallait être riche et bien portant pour bénéficier de ses théories placebo…

Tertio, nous dit Michel, rien de surprenant dans tout cela : l’escroc Freud était aussi, savez-vous, idéologiquement suspect, voire carrément facho ! À preuve ce nouveau scoop onfrayrien : Sigmund aurait adressé personnellement au Duce un de ses ouvrages, avec cette dédicace accablante : « À Benito Mussolini, héros de la culture[2. À moins que ce ne soit « héraut », notez. Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, je l’ai juste entendu chez Giesbert (9 avril 2010).]. » Non seulement ça, mais c’était aussi un admirateur du chancelier « prénazi » Dollfuss. Et s’il ne fut pas nazi lui-même, c’est tout juste : en fait, explique Onfray, les hitlériens étaient hostiles aux juifs, pas à la psychanalyse ! D’ailleurs, avant de quitter l’Allemagne en 1938, Freud n’a-t-il pas collaboré un temps avec l’Institut Goering ? T’as qu’à voir !

Alors, après tout ça, qu’on n’essaye surtout pas d’intimider notre Incorruptible en rapprochant son antifreudisme de celui, traditionnel autant que primaire, des réactionnaires les plus bas de plafond. Et Wilhelm Reich, alors ? Et Deleuze, Guattari, Derrida ? Tous ces grands penseurs qui l’ont précédé – pardon, lui ont ouvert la voie – dans la critique du freudisme, c’étaient des fachos peut-être ?

Mais non, Michel, calme-toi, je suis avec toi – pour autant que ça puisse contribuer à te calmer… Moi non plus, en tout cas, je ne crois guère à cette « affabulation freudienne » qui a trop longtemps mystifié le monde entier. Comme toi, je pense que l’analyste selon Freud, seul interprète autorisé de l’inconscient de tous et de chacun, peut lui faire dire impunément n’importe quoi.

« Des trous dans la théorie freudienne du sexe »

Comme toi encore, je crois que son « complexe d’Œdipe » était effectivement le sien, et rien d’autre. Il voulait tuer son père pour coucher avec sa mère, OK. Mais c’est pas une raison pour généraliser : on a le droit de préférer l’inverse, non ?

Quant aux idées d’inconscient et de refoulement, nul ne songe à les contester – sauf qu’elles étaient déjà présentes, entre autres, chez Schopenhauer… Bref, ce qui est intéressant dans l’œuvre de Freud n’est pas nouveau, et inversement.

Tout juste peut-on lui reconnaître, outre une amusante théorie sur les lapsus, le mérite d’avoir fait pénétrer le sexe bien profond dans la pensée occidentale ; mais en a-t-il pris toute la dimension ?

C’est en tout cas la question qu’au bout du compte, Michel et moi nous posons. D’abord, il est un peu réducteur de rapporter tous les tabous psychiques à une interprétation purement sexuelle : y’a pas que le cul, même sur le divan !

Mais surtout, au sein même du sexe, la théorie freudienne présente des trous. Déjà étrangement lacunaire en matière d’homosexualité[3. Hormis, bien sûr, l’hypothèse nazie, en pointillé dans l’œuvre de Sigmund.], elle peine plus encore à rendre compte des réalités de notre XXIe siècle, comme l’homoparentalité, la monoparentalité, la mèreporteusalité – et demain, qui sait, la transparentalité[4. Droit pour le père opéré de devenir la mère, et vice-versa.].

Au bout du compte, le grand reproche que fait Onfray à Freud, c’est d’avoir tant critiqué les religions pour finalement en fonder une. Moi, plus modéré (vous me connaissez), je reproche seulement à cette religion d’être fausse[5. Contrairement à la mienne que j’ai.].

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Revoir Le Guépard, palme d’or 1963

Alain Delon et  Claudia Cardinale
Alain Delon et Claudia Cardinale.

Les retrouver, tous les deux, à Cannes, quarante-sept ans après, sur les marches du Palais, tels qu’en eux-mêmes l’éternité les change, fut l’une des plus belles images de ce festival 2010. Claudia Cardinale, Alain Delon, guépards du temps, étaient là pour célébrer la sortie d’une version inédite et restaurée du chef d’œuvre de Luchino Visconti, le prince rouge du cinéma italien.

Notre époque chercherait des crosses à Visconti

En 1963, il reçut la Palme d’or pour Le Guépard, adapté de l’unique roman paru en 1958 à titre posthume d’un aristocrate sicilien, Giuseppe Tomaso, prince de Lampedusa. Le roman est un chef d’œuvre, mais l’adaptation qu’en fait Visconti transcende, hypostasie même, le roman. Visconti est un spécialiste de la chose et rééditera ce sacrilège, être meilleur par l’adaptation que l’œuvre adaptée, avec Mort à Venise. Autant la nouvelle de Thomas Mann avait quelque chose d’un peu lourd, démonstratif, allemand pour tout dire, autant le film de Visconti rendait à merveille la pourriture somptueuse de Venise en proie au choléra et cette ultime passion d’un esthète agonisant pour un jeune garçon beau comme un dieu. C’était en 1971. On peut être certain que notre époque qui ne trouve pas obscène de laisser des Etats s’agenouiller devant des « spectaculateurs » mais se sert de Polanski comme d’éternelle victime propitiatoire à son besoin de moraline en montant en épingle l’opportun témoignage d’une actrice en perte de vitesse, aurait cherché des crosses à Visconti. Communiste, prince, pédé, voire pédophile, son compte était bon. Au trou, Visconti !

Mais revenons plutôt au couple mythique, à Claudia Cardinale et Alain Delon. Pour ceux qui auraient oublié pourquoi Le Guépard est l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, rappelons simplement qu’il s’agit d’un film total, au sens où il orchestre dans une harmonie parfaite l’essentiel de ce qui fait la vie des hommes : le passage du temps, les secousses historiques, l’amour, la lutte des classes, le vieillissement, la beauté du monde dont la figure s’en va sous les coups de boutoirs d’une modernité épicière.

Que nous dit Visconti dans Le Guépard ? Que si l’ordre ancien était injuste et féodal, au moins savait-il préserver ce qu’il y avait de multicolore dans le réel. Que ses valeurs étaient empreintes de common decency, loin des eaux froides du calcul égoïste. On tissait des liens de sujétion, mais ils étaient aussi des liens de fidélité, de réciprocité. On préférait l’honneur à la banque et les longues contemplations d’un crépuscule sur Donnafugata à l’agitation des parlements de la monarchie bourgeoise du Risorgimento et à ses affairistes appliquant le précepte de Guizot qui est toujours l’alpha et l’oméga, cent cinquante ans après de la muflerie médiocre et mortifère de notre temps : enrichissez-vous !

Que cet éloge de l’aristocratie, de la lenteur, du farniente comme savoir-vivre soit le fait d’un communiste pourrait paraître paradoxal. C’est bien mal comprendre ce qu’est, au bout du compte, le communisme de Visconti, comme celui de son contemporain Pasolini : la volonté de retrouver le monde d’avant dans le monde d’après, d’oublier la parenthèse qui aura transformé notre univers en galerie marchande avec des affamés qui s’écrasent sur des vitrines blindées qui ne vendent pourtant que de la pacotille frustrante.

Dans Le Guépard, le prince Salina incarné par Burt Lancaster a une intuition fondamentale. L’Italie fait son unité et la vieille noblesse du Royaume des Deux-Siciles va sombrer. Elle va sombrer devant les fortunes hâtives des hommes du Nord qui auront instrumentalisé les garibaldiens aux chemises rouges pour faire la révolution contre l’ordre féodal avant de les faire fusiller comme des chiens.

À défaut de pouvoir sauver tous les meubles, au moins doit-on essayer de garder les murs. C’est pour cela qu’il accepte le mariage de son neveu Tancrède (Alain Delon), qu’il a encouragé à suivre Garibaldi, avec la fille d’un plouc enrichi, le maire de Donnafugata. Heureusement, Angelica, jouée par une sublimissime Claudia Cardinale, avec sa très légère transpiration sur la lèvre supérieure, saura donner un visage merveilleux à cette trahison de classe. Et le vieux prince, séduit, ira jusqu’à danser avec elle, le soir du grand bal donné pour annoncer le mariage.

C’est dans ce film, et par la bouche de Salina, que Visconti montre qu’il a saisi un point capital dans la dialectique qui permet à tout ordre en place de se maintenir : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Et de voir, près d’un demi-siècle après Claudia Cardinale et Alain Delon à nouveau réunis, nous rappelle à quel point cette phrase est juste.

Esclaves et heureux

Entre 1963 et 2010, tout a apparemment changé. On communique en temps réel, on prend la pilule, on avorte, on se marie entre personne du même sexe, on divorce, on a cent-cinquante chaînes sur le câble, l’URSS a disparu, les USA ont un président noir, il y a eu mai 1968 puis mai 1981, on a décolonisé politiquement, on a décrypté l’ADN, les Américains ne sont plus au Vietnam, la révolution sexuelle et le sida ont transformé la grammaire amoureuse, j’en passe et des meilleures…

En fait, rien n’a changé. L’exploitation du Nord par le Sud a pris un autre visage, aidée par des potentats locaux corrompus jusqu’à l’os. Le Travail a encore perdu du terrain par rapport au Capital et les gains de productivité absolument fantastiques en cinquante ans n’ont jamais été redistribués ou si peu, sous forme de temps libre et de salaire. Les Américains sont toujours enlisés dans des guerres sans fin, ils ont juste remplacé Ho-Chi-Min par Ben Laden et le Vietnam par l’Irak et l’Afghanistan. Les femmes sont tellement libérées qu’elles sont toutes célibataires et celles qui sont mariées sont répudiées vers cinquante ans, grâce au divorce, par leurs maris cadres sup saisi par le démon de midi. La jeunesse est toujours considérée comme une classe dangereuse et les rappeurs du 93 ont remplacé les blousons noirs qui cassaient tout aux concerts de Johnny.

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » Oui, décidément, cette maxime que le prince Salina espérait appliquer à son Arcadie sicilienne de Donnafugata, finalement, c’est la société marchande qui a su le mieux l’utiliser avec un pragmatisme et un cynisme remarquables. Chaque année apporte ses nouveaux colifichets néophiles, chaque année les cybergédéons et les turbobécassines du regretté Gilles Châtelet, l’auteur de Vivre et penser comme des porcs, croient renouveler leur garde-robe idéologique avec de nouveaux droits sociétaux et festifs. Sans s’apercevoir qu’ils sont toujours et encore les esclaves heureux d’un talon de fer qui n’a jamais allégé sa pression, bien au contraire.

France-URSS

Le président de la République souhaite modifier, encore une fois, la constitution de la cinquième république. On va finir par ne plus reconnaître la jolie fille gaulliste, sociale et légèrement autoritaire et se retrouver avec une emmerdeuse entre deux âges, tatillonne et dépressive. Cette fois-ci, Nicolas Sarkozy aimerait que la réduction des déficits soit inscrite dans le marbre de même que l’obligation, pour tout gouvernement, de s’engager en la matière, sur un objectif quinquennal. Vous avez bien lu : quinquennal.

Ca ne vous rappelle rien ? En même temps tout est cohérent. Inscrire une telle obligation suppose que notre pays vivra ad vitam aeternam dans un système économique donné, le capitalisme. Et la seule autre constitution au monde qui précisait dans ses articles quelle économie était forcément la bonne était celle de l’Union des républiques socialistes soviétiques, couramment appelée URSS.

Green Zone grise

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Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass.

Longtemps, Apocalypse Now (1979) a symbolisé la capacité assez effarante des Américains à procéder à leur autocritique d’une manière, disons… tout à leur gloire. Non seulement ils confessaient leurs erreurs, mais encore mettaient-ils en scène leurs propres crimes et en faisaient du si bon cinéma que leur mea culpa n’arrachait au final qu’un sifflement d’admiration : fortiches, ces Yankees ! Eh bien, il est possible qu’avec Green Zone, un film de Paul Greengrass sur l’invasion de l’Irak en 2003[1. Inspiré par le reportage de l’Américain Rajiv Chandrasekaran, Dans la Zone verte : les Américains à Bagdad, éditions de l’Olivier, 2008.], Hollywood se soit encore surpassé. Ce n’est certes pas le premier film critique sur le sujet, ni même le plus spectaculaire, mais c’est incontestablement le plus cash. Et le plus malin.

D’emblée, le spectateur est basculé cul par-dessus tête : c’est un militaire, le sergent Miller, qui va faire éclater la vérité, et qui va le faire notamment contre une journaliste va-t-en-guerre du Wall Street Journal. Narration à fronts renversés, si l’on ose dire, qui permet une première démonstration : l’armée américaine a débarqué en Irak le cœur aussi pur qu’en 1944. Les menteurs sont ailleurs.

[access capability= »lire_inedits »]La complexité des personnages contribue aussi grandement à la subtilité du film : l’acolyte de Miller, un Irakien courageux et idéaliste, finira par tout gâcher par sa soif de justice. L’immonde général irakien en cavale, cheville du régime et coupable de massacres, s’avérera être la seule chance d’une transition pacifique. Quant au représentant de la CIA, loin de camper le méchant attendu, il tiendra un rôle salvateur dans cette histoire. Voilà pour la Mésopotamie compliquée…

Reste la thèse du film, aussi brutale que troublante : la victoire acquise, l’administration Bush a délibérément plongé l’Irak dans le chaos pour couvrir ses mensonges et prolonger ses magouilles. Ses mensonges : Washington a toujours su qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive (ADM) cachées en Irak. Ses magouilles : de Blackwater au fonds Carlyle, on connaît désormais par le menu les affaires juteuses d’un complexe militaro-industriel que dénonçait déjà Eisenhower. Or donc, si les États-Unis ont provoqué l’anarchie en Irak en se privant des cadres de l’armée (rayés des listes du jour au lendemain), ce n’était pas par bêtise et arrogance – comme l’auteur de ces lignes l’a, lui aussi, longtemps pensé… – mais pour éviter que les élites baasistes ne finissent par révéler la vérité sur les ADM. Chassés, traqués, ils restaient des ennemis, hier encore au service d’une dictature abjecte, donc des menteurs en puissance ; remis en selle, ils auraient été crédibles. Écoutés. Et peut-être même crus.

Fortiches, ces Yankees

Mais le véritable tour de force de ce film, c’est l’état d’esprit dans lequel on en sort. La vérité a été dite, les menteurs démasqués… et pourtant ! Quand notre héros militaire crache son indignation à la face du Pentagone – « Comment les gens nous croiront-ils la prochaine fois ? » –, on se dit que, oui, décidément, l’interventionnisme américain aurait peut-être droit à une seconde chance. Que la « prochaine fois », la menace sera peut-être bel et bien réelle, et qu’il faudra alors croire le Washington d’Obama et ses « braves gars ». Un film d’autocritique sur l’invasion de l’Irak démontrant qu’il sera sans doute nécessaire de bombarder, mettons, l’Iran ? Fortiches, ces Yankees.

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Faites des enfants, pas des manifs !

Nous le savions déjà : le Journal du Dimanche – moderne jusqu’au fond des tripes – possède cet art regrettable de s’abattre systématiquement sur le dernier gadget à la mode comme le fier busard sait toujours assaillir mortellement son innocente proie. Dernier exemple en date : l’enthousiasme affligeant affiché par l’hebdomadaire pour le mouvement des « childfree »… ces fastidieux agitateurs mondains qui militent pour que nous cessions – toutes affaires cessantes – de faire des enfants.

En effet, et le JDD nous en informe longuement et laborieusement, il existe un mouvement très pride de « non parents » qui refusent obstinément de procréer pour l’atterrante raison suivante : ne pas « donner naissance à de nouveaux consommateurs-pollueurs » (dixit Théophile de Giraud, un Belge qui a organisé samedi dernier un happening sur ce thème dans le 10ème arrondissement de Paris). Oui, bien entendu, faire des petits bébés n’était jusqu’à présent qu’une sale manie archaïque, totalement inadaptée à la modernité néo-citoyenne et éco-consciente.

De Giraud poursuit : « Dans mon entourage, les childfree sont des gens très ouverts, de bon niveau scolaire. Ce sont souvent des idéalistes ». La « manif » de samedi dernier était organisée, également, sous le patronage de l’entarteur Noël Godin, et de l’irritante Corinne Maier, mère de famille, psychanalyste et auteur(e)-star de l’emblématique essai No Kid, écrit sur quelques kilomètres de malheureuses peaux de chagrin. Ces deux médiatico-clowns-tristes, affublés de leur maître de cérémonie Belge, ont finalement invité les participants à signer un « Grand livre de la stérilité ». Pourquoi pas, après tout ? Tant qu’on est là… Cette soirée de manif s’est terminée dans un sentiment de grande tristesse, qui ne donnera certainement lieu à aucun enfant… ni même à aucune étreinte.

DSK, c’est exquis

Dominique Strauss-Kahn
Dominique Strauss-Kahn. Photo Flickr / International Monetary Fund

Hier, Dominique Strauss-Kahn était l’invité de France 2 pour une interview de près d’une heure où il était difficile de ne pas déceler le candidat à l’élection présidentielle de 2012. Et si sa candidature était ce dont la France a besoin pour déclencher une révolution politique ?

Le candidat idéal ?

Aujourd’hui, trois candidats à la candidature socialiste font la course en tête : DSK, Martine Aubry et Ségolène Royal. La candidate de 2007 semble assez mal partie, même s’il ne faut pas la sous-estimer. Portée par les sondages et une ferveur populaire en 2006, cela semble beaucoup moins le cas aujourd’hui. Martine Aubry semble ne pas le vouloir autant que le président du FMI, qui dispose d’une avance indestructible dans les sondages.

L’immense force de Dominique Strauss-Kahn est clairement son potentiel électoral. Il est sans doute celui qui a le plus de chances de gagner puisqu’il plaît fortement à un électorat de droite et du centre guère convaincu par Nicolas Sarkozy. Et vu la détestation que la gauche porte au président sortant, ses électeurs ne renâcleront pas trop à voter pour lui. En outre DSK est sans doute le meilleur candidat pour éviter que François Bayrou ou Dominique de Villepin ne puisse émerger.

En effet, quel espace politique pourrait-il rester à un candidat du centre ou du centre-droit qui défendrait la globalisation, la rigueur, une réforme a minima du système économique, le tout avec une petite touche sociale, si le président du FMI se présente ? Cela serait bonnet blanc et blanc bonnet. En outre, nul doute que tous les « raisonnables » l’accueilleront comme le fils prodigue revenu de Washington. Il n’y a guère de souci à se faire pour son plan média…

Ce qu’apporte DSK

Alors qu’il est sans doute la meilleure incarnation du système économique qui nous a menés dans le mur, il est peut-être celui qui arrivera à le faire remettre en question, indirectement. En effet, si Martine Aubry représente le Parti Socialiste, alors certains pourront se laisser tenter par sa rhétorique plus gauchiste que l’actuel président du FMI, en oubliant ses incohérences (vouloir augmenter les impôts sur le capital sans remettre en cause leur libre circulation, par exemple).

Avec DSK, pas de risque. Son discours sera le même que celui du centre ou du centre-droit, même s’il essaie d’expliquer qu’il a donné une touche plus sociale au plan de rigueur en Grèce. De manière amusante, il pousse le mimétisme jusqu’à adopter la posture d’Edouard Balladur en 1994 en évoquant son travail pour ne pas répondre aux questions sur sa candidature. Mais si le PS maximise ses chances de gagner en le choisissant, il pourrait bien provoquer une révolution politique en France.

En effet, ce choix provoquerait un appel d’air considérable pour Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan. Il leur serait beaucoup plus facile de dénoncer l’UMPS et la pensée unique avec un tel candidat. DSK pourrait être bien involontairement la clé de la recomposition de la vie politique Française en favorisant l’émergence de vrais mouvements alternatifs, en faisant ouvrir les yeux aux Français de manière définitive sur la proximité entre le PS et un UMP alors débarrassé de Sarkozy.

Pour toutes ses raisons, j’espère bien que Dominique Strauss-Kahn sera le candidat du PS en 2012. Après tout, cela clarifierait les choses et montrerait bien aux Français que le PS et l’UMP ne sont que les deux faces d’une même mondialisation néolibérale…

Texte publié initialement sur le blog de Laurent Pinsolle.

Jean-Claude Trichet, I love you

Jean-Claude Trichet
Jean-Claude Trichet. Photo Flickr / World Economic Forum.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet, khmer monétariste depuis toujours et directeur de la Banque Centrale Européenne à Francfort depuis 2003. Je l’aime beaucoup parce que j’aime beaucoup la cohérence. Or, Jean-Claude Trichet a une parfaite cohérence qui parfois se confond avec une certaine monomanie, voire un rien de psychorigidité.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce que l’on sait à qui l’on a affaire. Cet homme a la sincérité chevillée au corps. Il dit ce qu’il pense, il pense ce qu’il dit. Par exemple, dans sa lutte à mort à la fin des années 90 avec le Hollandais Wim Duisenberg pour prendre la tête de la BCE, craignant sans doute que sa nationalité (il aurait été citoyen d’un pays jacobin à la souveraineté ombrageuse, peuplé d’assistés qui n’ont qu’une seule idée en tête, bosser moins, gagner plus et s’abreuver aux mamelles melliflues de l’ Etat providence), Jean-Claude Trichet n’hésita pas à déclarer « I’m not a frenchman ».

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Il a une personnalité réellement fédératrice. Lorsqu’il prononça son discours de prise de fonctions devant le Parlement Européen, il le fit en anglais. Il réussit ainsi à provoquer un de ces sursauts d’unanimité comme on ne croyait plus qu’ils fussent possibles dans le personnel politique français : l’ensemble des députés européens, de Le Pen à Francis Wurtz, du Front National au PCF en passant par toute la gamme eurobéate du libéralisme social et du social-libéralisme, décida de quitter l’hémicycle.

Mon Dark Vador à moi

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. C’est un véritable responsable européen. A quoi reconnaît-on un véritable responsable européen ? Il a un pouvoir démesuré, personne ou presque ne le connaît dans le grand public et il est payé royalement. Le traitement annuel de Trichet, et on ne compte pas les frais de représentation, est de 345 252 €. Il faut comprendre ce pauvre homme : il est obligé de vivre l’année entière à Francfort qui est une ville assez triste, connue surtout pour ses saucisses, son aéroport incompréhensible et sa foire internationale du livre, rendez-vous annuel du gratin de l’édition mondiale. Il faut imaginer Jean-Claude Trichet seul, un dimanche, regarder partir les avions ou se promenant entre les rayons des best-sellers américains (ses préférés) en mangeant un hot-dog avec de la moutarde sucrée. Une telle vie mérite des compensations. C’est vrai quoi, tout le monde ne peut pas être fonctionnaire grec et, malgré la retraite à 67 ans et le salaire diminué d’un tiers, voir quand même chaque jour l’Acropole sous le ciel bleu à peine brouillé par le nefos.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce que j’ai toujours aimé les méchants dans les films, ceux qui sont seuls et qui tirent les ficelles. Jean-Claude Trichet, c’est mon Dark Vador à moi. Voilà un homme qui est à la tête de la Banque centrale, qui a obtenu de toutes les nations de l’UE qu’elles transfèrent une bonne partie de leurs réserves d’or dans ses coffres-forts à lui et qui en plus dicte depuis des années, avec le succès qu’on connaît, via les taux directeurs, la politique économique de ces mêmes pays. Une politique assez simple, d’ailleurs, pas du tout dogmatique : euro fort et pas de déficit. Tant pis pour la paupérisation des peuples, la désindustrialisation affolante et la fin des exportations. L’Europe de Jean-Claude Trichet a toujours eu bonne mine jusqu’à ces derniers temps puisqu’il se fiait uniquement, pour juger de sa santé, au teint clair et au sourire léonin de quelques traders de la City.

L’indépendance de la banque centrale, l’équivalent d’une occupation militaire

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce qu’il assume parfaitement ses contradictions. Ce libéral de très stricte observance, toujours prompt à citer les USA en exemple, membre de plusieurs de leurs think tank  qui sont persuadés que Keynes était un ancien du NKVD, a toujours plaidé pour une rigoureuse indépendance des banques centrales et de la sienne en particulier. L’indépendance d’une banque centrale, pour un pays, c’est en matière d’économie ce que serait sur le plan militaire une occupation étrangère. On n’est plus maître chez soi et si par hasard, on a envie de dévaluer et de relancer, on peut toujours courir. Ce ne serait pas or-tho-doxe, on vous dit…Regardez les USA… Euh, non, ne regardez pas les USA. Surtout pas. Parce que les USA, c’est « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » et que la banque centrale américaine, la Fed, il n’a jamais été question, même en plein reaganisme, qu’elle soit indépendante. Les USA sont libéraux, mais contrairement à nous, ils n’ont pas oublié au passage ce que souveraineté nationale voulait dire. Et l’on avait beau s’extasier de ce côté si de l’Atlantique sur le pouvoir de son gouverneur, le génial Alan Greenspan, tellement génial qu’il n’a rien vu venir de son propre aveu en septembre 2008, il n’empêche que lorsqu’un président américain prenait son téléphone et lui demandait de faire tourner la planche à billets, il le faisait fissa.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Il vient de donner un entretien au Spiegel. Il dit des choses importantes et graves. Sur un ton churchillien, il dit que nous vivons  « la situation la plus difficile depuis la deuxième guerre mondiale, voire depuis la première ». Puis, pour enfoncer le clou, il utilise la métaphore maoïste : « Nous devons faire un bond en avant dans la surveillance mutuelle des politiques européennes en Europe. Nous avons besoin de meilleurs mécanismes pour prévenir et sanctionner les écarts de conduite (…) Il nous faut une mise en œuvre efficace du contrôle mutuel, nous avons besoin de sanctions efficaces pour les atteintes au Pacte de stabilité et de croissance. »

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Sa vision du monde est démentie par les faits, tout s’effondre sous ses pas mais ça ne fait rien. Davantage de surveillance, davantage de contrôle, comme d’habitude, mais pour les Etats, n’est-ce pas, pour les peuples. Pas pour les marchés, surtout pas pour les marchés.

Et tant pis si le seul pacte qui semble à l’œuvre en Europe, par les temps qui courent, est un pacte d’instabilité et de décroissance.

Le lundi au soleil

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Jean-Pierre Raffarin, inventeur de la Journée de Solidarité.

Jean-Pierre Raffarin, inventeur de la Journée de Solidarité.

N’ayant pas fréquenté le caté dans mes jeunes années, ni même beaucoup fréquenté des gens qui le fréquentaient, je serais bien incapable de vous dire à quoi renvoie exactement la Pentecôte.

Pour moi, ce lundi-là évoque donc surtout les ponts, les férias, les accidents de la route subséquents et aussi la Fête de LO, qui ressemble tant à la fête de l’Huma de quand j’étais petit. Et puis, depuis quelques années, la Pentecôte, c’est aussi l’ineffable journée bossée, mais non payée, instituée par Jean-Pierre Raffarin en 2004, soit juste après la canicule meurtrière de l’été 2003 et destinée, nous disait-on, à collecter deux milliards d’euros en faveurs des vieillards les plus démunis.

À l’époque, la gauche et les syndicats avaient hurlé en chœur, menacé du pire et même pire. Mais Raffarin avait tenu bon, tout en concédant que la mesure en question appelait « quelques aménagements ». Six ans après, on ne sait pas où sont passés les deux milliards et, faute d’été meurtrier, on ne sait pas plus si cette mesure miraculeuse a permis que notre système sanitaire soit à même d’éviter une nouvelle hécatombe de séniors.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est que les syndicats et la gauche en ont beaucoup rabattu sur leurs revendications. À part la CFTC, pour les raisons confessionnelles qu’on peut imaginer, plus personne n’a crié au vol qualifié en ce lundi 17 mai. Et pour cause. Depuis la mise en place de la « journée de solidarité », les « quelques aménagements » dont parlait Raffarin ont joué à fond la caisse. Résultat, j’espère que vous n’avez pas essayé d’aller chercher un recommandé à la Poste, ou de faire une demande de passeport biométrique en Mairie : toutes les administrations étaient fermées. Et même en rêve, ce n’était pas le bon jour pour déclarer un sinistre chez AXA ou bien pour parler à votre conseiller clientèle à la BNP. Fermées itou…

Les syndicats défendent les leurs et laissent choir les autres
De fait d’après les statistiques du jour, corroborées par un bref coup d’œil sur les terrasses de bistrots hier après-midi, quatre Français sur cinq n’ont pas travaillé ce lundi. C’était bien sûr la règle dans le public, et dans la quasi-totalité des grandes entreprises. Et qui sont les autres, ceux qui ont été solidaires malgré eux ? Ben, la caissière de chez Picard, le carrossier du garage du coin, le métallo de la petite boite de décolletage en Haute-Savoie, l’équipier de chez Mac Do, bref le smicard ou assimilé bossant dans une PME, la restauration ou le commerce. Par le plus grand des hasards il se trouve que, comme on dit dans la téléphonie, ce sont des zones à faible couverture syndicale. De là à imaginer que les syndicats ont défendu les leurs et laissé choir les autres, au gré des « aménagements », il n’y a un pas que nous franchirons sans ambages, puisque ce scénario est très exactement celui qui est en train de se réécrire, sous nos yeux et en temps réel, sur les retraites.

Mobilisation chevrotantes, protestations de principe, absence de propositions alternatives crédibles, je vous parie ma chevelure clairsemée contre celle de Bernard Thibaut que les confédérations ont déjà fait une croix sur la retraite à 60 ans pour tous. En échange de quoi, on ne touchera à rien, ou presque pour le secteur étatique et para-public. C’est de bonne guerre, me direz-vous, puisque c’est là où sont l’immense majorité des syndiqués. De bonne guerre, mais de courte vue. Parce qu’en abandonnant de fait les travailleurs les plus démunis, la gauche syndicale et politique ouvre un boulevard à l’adversaire. On a, de ce côté là, peut-être un peu trop vite oublié non seulement la Pentecôte, mais aussi la loi sur les 35 heures, perçue par les smicards et les prolos comme s’étant faite sur leur dos, au seul bénéfice des fonctionnaires et des bobos. On a aussi oublié, au passage, que ce sentiment d’avoir été largué par son camp n’est pas tout a fait étranger à l’exploit historique de Jospin le 21 avril 2002.

Je sais bien qu’en politique, dix ans, c’est dix siècles. Et que les mêmes causes ne produisent pas forcément les mêmes effets calamiteux. Mais on voudrait permettre à Nicolas Sarkozy de réitérer son hold-up de 2007 sur les travailleurs pauvres, voire à Marine Le Pen d’en tenter un, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Salauds de pauvres !

Sauter, ça conserve

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Gretel Bergmann
Gretel Bergmann.
Gretel Bergmann
Gretel Bergmann.

Une école de New York vient de baptiser son stade du nom de Margaret Lambert, née Gretel Bergmann en 1914 à Laupheim, dans le Bade-Wurtemberg. Elle est venue assister à l’inauguration du stade en compagnie de son mari, Bruno Lambert, un médecin retraité de 99 ans. À la lecture des comptes-rendus de cet événement dans la presse locale, le couple semble bénéficier d’une forme physique et mentale exceptionnelle pour un âge aussi avancé.

Jusqu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1998, Bruno et Margaret avaient vécu dans l’anonymat et l’honnête aisance que donne la pratique de la médecine de quartier à Brooklyn, où ils se sont installés en 1938. C’est le comité olympique allemand, qui désirait honorer, en les invitant à Atlanta, les principaux athlètes ayant contribué, dans le passé, à porter les couleurs nationales bien haut sur les stades que l’on doit la « redécouverte » de Gretel Bergmann, ancienne détentrice du record d’Allemagne de saut en hauteur féminin en 1933 avec un bond de 1,61 m. Cela peut paraître minable quand on sait que l’actuel record du monde de la spécialité est actuellement la propriété de la Bulgare Stevka Kostadinova avec une barre franchie à 2,09 m. Mais il faut bien se souvenir qu’à l’époque, les dames sautaient encore en ciseau et que les petites pilules aussi magiques qu’indétectables au contrôle anti-dopage n’avaient pas encore fait leur apparition dans les vestiaires.

Gretel Bergmann fut exclue des stades allemands quelques mois après la prise du pouvoir par les nazis, parce qu’elle était juive. Elle émigra alors en Angleterre, et poursuivit son entraînement avec l’espoir de devenir rapidement une sujette de Sa Gracieuse Majesté, pour concourir sous les couleurs de l’Union Jack lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936. Elle s’entraînait alors avec d’autant plus d’ardeur qu’elle rêvait de voir le tout nouveau stade olympique de la capitale du Reich acclamer une athlète juive en présence d’Adolf Hitler dans la tribune officielle.

Mais le comité olympique des Etats-Unis menaçait de boycotter les Jeux si l’Allemagne excluait des rangs de ses athlètes ceux dont les origines n’avaient pas l’heur de plaire aux nouveaux maîtres du pays. Hitler désirait avant tout « mettre la pâtée » aux Américains, en nombre de médailles, lors de ces jeux et demande alors aux athlètes juifs allemands exilés de revenir à Berlin, en échange de faveurs accordées aux membres des familles de ces athlètes qui étaient restés dans le pays.

Gretel Bergmann accepte, en revient en Allemagne quelque mois avant les jeux, pour s’entraîner avec l’équipe nationale. Dans le groupe des sauteuses en hauteur, il y avait Dora Ratjen, une fille que les autres trouvaient, certes, un peu bizarre, mais sans plus. Dans les vestiaires, on ne prenait pas à l’époque de douches collectives, et personne ne fut en position de remarquer que Dora, était en fait née sous le nom Heinrich dans la famille d’un tenancier de bar à Brême. A l’issue du stage de préparation, Gretel fut exclue du groupe sous le prétexte de « performance insuffisante » et Dora-Heinrich fut sélectionné(e) à sa place. La magouille n’eut pas le résultat escompté, puisque ce(tte) dernier(e) termina 4ème du concours, un classement que nos jeunes athlètes féminines d’aujourd’hui désignent délicatement comme « la  place de la conne ». Pour la petite histoire, Dora-Heinrich fut exclu(e) de l’équipe en 1938, lorsque deux camarades d’entraînement la rencontrèrent par hasard un soir dans un bar le visage couvert de ce que les anglo-saxons appellent a five o’clock shadow, une ombre de barbe renaissante une dizaine d’heures après le rasage matinal. Dora redevint Heinrich, et succéda à son père devant le zinc du bistrot de la ville portuaire du nord de l’Allemagne, où il vécut sans histoires jusqu’à 90 ans.

Ce comportement queer avant la lettre mit Gretel dans une rage folle, et elle s’embarqua, à Brême, vers les Etats-Unis, sans aller boire le dernier verre chez les Ratjen… En 1938, elle gagne le championnat des Etats-Unis, et rencontre sur les stades un sprinter, Bruno Lambert, émigré juif allemand comme elle, qu’elle épouse et soutient dans ses études de médecine en faisant des petits boulots à New York. Le sport, c’est fini, et Gretel Bergmann est maintenant Mrs Lambert, la femme du toubib du coin de la rue.

Margaret Lambert a longtemps hésité avant d’accepter l’invitation à se rendre à Atlanta aux frais de la fédération allemande d’athlétisme. Au bout du compte, elle finit par accepter car, dit-elle « Il n’ ya pas de raison pour que les jeunes générations paient éternellement pour les crimes de leurs ascendants ». S’il existe une morale à cette histoire, c’est que beaucoup sauter dans sa jeunesse garantit une longévité supérieure à la moyenne et une solide ration de bon sens.

Ségolène sur la planète new-age

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Une honorable correspondante m’apprend qu’un appel d’offres titanesque vient d’être publié par la Région Poitou-Charentes : un marché public concernant une prestation de « relaxation énergétique » à destination des agents territoriaux du Conseil Régional… Est-ce pour lisser son image de patronne crispée à poigne de fonte dans une mitaine de velours, que Ségolène Royal cherche à chouchouter ainsi son personnel ? Est-ce pour mettre en application l’effrayante « société du care » promise par Martine Aubry ?

Car oui, la question se pose… au nom de quoi l’ex-femme de François Hollande va-t-elle soumettre son personnel à de telles séances de massages new age, qui feraient même rigoler le DRH de Google (qui pourtant s’y connait pas mal en gadgets inutiles mis à disposition des salariés pour neutraliser toute velléité revendicative) ? A quand le yoga préfectoral ? La sophrologie municipale ? La méditation territoriale ? La réflexologie en ambassades ? Le training autogène en cabinets ministériels ? Et naturellement, rassurons-nous… cette débauche de « care », pimentée d’un regain de new-age provincial, ne se fait pas le moins du monde aux frais des contribuables… non…

Amis décadents du zen, sachez qu’il faut envoyer vos dossiers de candidature avant le 9 juin 2010 à Mme. Ségolène Royal, rue de l’Ancienne Comédie, 86021, Poitiers.

Et pourquoi « Ancienne », la comédie, d’ailleurs ?

Contre Freud, même avec Onfray

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Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?
Les freudiens, ça voit tout de travers ?

Si on m’avait dit, ne fût-ce qu’il y a un mois, qu’un jour je prendrais la défense de Michel Onfray, j’en aurais avalé mon chapeau.

Depuis cinq ans, je garde un chien de ma chienne à ce dindon avantageux. Dans son trop fameux Traité d’athéologie, n’a-t-il pas réglé leur compte aux « trois religions du Livre » en une démonstration définitive qu’il résume si bien lui-même : « Les trois monothéismes […] partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. » On n’est pas plus nuancé.

Alors, quand Onfray change de cible, rien ne prouve a priori qu’il ait renoncé à sa méthode de travail : le CQFD, autrement dit le délire interprétatif au service de la mauvaise foi. Mais précisément, celle-ci me gêne moins quand il ne s’agit plus de Dieu, mais seulement de Freud. Je dirais même plus : en tant que catho, par les temps qui courent, le simple fait qu’on mette sur la sellette la psychanalyse au lieu de l’Église, ça me fait des vacances.

[access capability= »lire_inedits »]Cette fois-ci, le Maître de Caen a bossé

Et puis il faut bien reconnaître que, cette fois-ci, pour justifier ses a priori, le Maître de Caen a bossé, « croisant, comme il dit, les travaux théoriques de Freud avec sa correspondance et sa biographie ». Pour être tout à fait honnête, l’exercice est plus facile aussi avec Sigismond qu’avec Yahvé, Jésus et Mahomet réunis (pour une fois).

Mais bon, il l’a fait. Le résultat, c’est ce pavé censé démolir la religion freudienne et renverser, par rebond, la statue de son prophète – le tout en deux temps trois mouvements.

Primo, sur le plan humain, le bonhomme ne valait pas la corde pour le pendre, paraît-il. Rien qu’un « détraqué obsessionnel », cocaïnomane et mégalomane, cupide et lubrique… Même que, nous révèle le philosophe hédoniste soudain mué en échotier pipole, « il couchait avec sa belle-sœur ! » Lui qui prétendait, avec l’hypocrisie d’un curé pédophile normal, avoir « sublimé sa libido » ! On vous laisse juge…

La première chose qu’Onfray approuve dans la vie de Sigmund, c’est sa mort. Atteint d’un mauvais cancer de la mâchoire, il ordonne à son médecin de l’euthanasier : bref, « il meurt comme un stoïcien ». Mais à part ça, rien de rien.

Secundo, donc, cet homme sans qualités ne pouvait produire qu’une théorie nulle. « Une pensée, c’est toujours la confession de l’autobiographie du penseur », dit Onfray, citant Nietzsche. À cette aune, bien sûr, on ne donne pas cher des théories de Freud[1. Sans parler de Nietzsche, ni même d’Onfray.]. La psychanalyse n’est pas une science, assène le polémiste, et son inventeur n’est qu’un imposteur ! En gros, il a piqué ses idées un peu partout, caché soigneusement ses sources et déduit de tout ça n’importe quoi.

Une méthode radicalement antiscientifique, comme le pointe à juste titre Michel Onfray, qui s’y connaît. Pour résumer : Freud a une intuition (issue de ses névroses) qu’il transforme en « idée » (issue de ses lectures) avant de décider – assez unilatéralement – que l’ensemble vaut pour tout le monde. Eh bien, non ! s’insurge notre libre-penseur : le fait qu’un intello barbu ait eu une passion incestueuse pour sa mère ne fait pas de son « complexe d’Œdipe » un paradigme universel.

« La psychanalyse, ça ne marche pas ! »

Résultat : la psychanalyse, ça ne marche pas ! Ou plus précisément, ça n’a jamais guéri que des gens qui n’étaient pas malades. Ni pauvres, d’ailleurs : au prix où étaient les séances du bon Dr Freud (l’équivalent de 450 euros de l’heure, selon les calculs de Michel Onfray), il fallait être riche et bien portant pour bénéficier de ses théories placebo…

Tertio, nous dit Michel, rien de surprenant dans tout cela : l’escroc Freud était aussi, savez-vous, idéologiquement suspect, voire carrément facho ! À preuve ce nouveau scoop onfrayrien : Sigmund aurait adressé personnellement au Duce un de ses ouvrages, avec cette dédicace accablante : « À Benito Mussolini, héros de la culture[2. À moins que ce ne soit « héraut », notez. Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, je l’ai juste entendu chez Giesbert (9 avril 2010).]. » Non seulement ça, mais c’était aussi un admirateur du chancelier « prénazi » Dollfuss. Et s’il ne fut pas nazi lui-même, c’est tout juste : en fait, explique Onfray, les hitlériens étaient hostiles aux juifs, pas à la psychanalyse ! D’ailleurs, avant de quitter l’Allemagne en 1938, Freud n’a-t-il pas collaboré un temps avec l’Institut Goering ? T’as qu’à voir !

Alors, après tout ça, qu’on n’essaye surtout pas d’intimider notre Incorruptible en rapprochant son antifreudisme de celui, traditionnel autant que primaire, des réactionnaires les plus bas de plafond. Et Wilhelm Reich, alors ? Et Deleuze, Guattari, Derrida ? Tous ces grands penseurs qui l’ont précédé – pardon, lui ont ouvert la voie – dans la critique du freudisme, c’étaient des fachos peut-être ?

Mais non, Michel, calme-toi, je suis avec toi – pour autant que ça puisse contribuer à te calmer… Moi non plus, en tout cas, je ne crois guère à cette « affabulation freudienne » qui a trop longtemps mystifié le monde entier. Comme toi, je pense que l’analyste selon Freud, seul interprète autorisé de l’inconscient de tous et de chacun, peut lui faire dire impunément n’importe quoi.

« Des trous dans la théorie freudienne du sexe »

Comme toi encore, je crois que son « complexe d’Œdipe » était effectivement le sien, et rien d’autre. Il voulait tuer son père pour coucher avec sa mère, OK. Mais c’est pas une raison pour généraliser : on a le droit de préférer l’inverse, non ?

Quant aux idées d’inconscient et de refoulement, nul ne songe à les contester – sauf qu’elles étaient déjà présentes, entre autres, chez Schopenhauer… Bref, ce qui est intéressant dans l’œuvre de Freud n’est pas nouveau, et inversement.

Tout juste peut-on lui reconnaître, outre une amusante théorie sur les lapsus, le mérite d’avoir fait pénétrer le sexe bien profond dans la pensée occidentale ; mais en a-t-il pris toute la dimension ?

C’est en tout cas la question qu’au bout du compte, Michel et moi nous posons. D’abord, il est un peu réducteur de rapporter tous les tabous psychiques à une interprétation purement sexuelle : y’a pas que le cul, même sur le divan !

Mais surtout, au sein même du sexe, la théorie freudienne présente des trous. Déjà étrangement lacunaire en matière d’homosexualité[3. Hormis, bien sûr, l’hypothèse nazie, en pointillé dans l’œuvre de Sigmund.], elle peine plus encore à rendre compte des réalités de notre XXIe siècle, comme l’homoparentalité, la monoparentalité, la mèreporteusalité – et demain, qui sait, la transparentalité[4. Droit pour le père opéré de devenir la mère, et vice-versa.].

Au bout du compte, le grand reproche que fait Onfray à Freud, c’est d’avoir tant critiqué les religions pour finalement en fonder une. Moi, plus modéré (vous me connaissez), je reproche seulement à cette religion d’être fausse[5. Contrairement à la mienne que j’ai.].

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Revoir Le Guépard, palme d’or 1963

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Claudia Cardinale et Alain Delon
Claudia Cardinale et Alain Delon.
Alain Delon et  Claudia Cardinale
Alain Delon et Claudia Cardinale.

Les retrouver, tous les deux, à Cannes, quarante-sept ans après, sur les marches du Palais, tels qu’en eux-mêmes l’éternité les change, fut l’une des plus belles images de ce festival 2010. Claudia Cardinale, Alain Delon, guépards du temps, étaient là pour célébrer la sortie d’une version inédite et restaurée du chef d’œuvre de Luchino Visconti, le prince rouge du cinéma italien.

Notre époque chercherait des crosses à Visconti

En 1963, il reçut la Palme d’or pour Le Guépard, adapté de l’unique roman paru en 1958 à titre posthume d’un aristocrate sicilien, Giuseppe Tomaso, prince de Lampedusa. Le roman est un chef d’œuvre, mais l’adaptation qu’en fait Visconti transcende, hypostasie même, le roman. Visconti est un spécialiste de la chose et rééditera ce sacrilège, être meilleur par l’adaptation que l’œuvre adaptée, avec Mort à Venise. Autant la nouvelle de Thomas Mann avait quelque chose d’un peu lourd, démonstratif, allemand pour tout dire, autant le film de Visconti rendait à merveille la pourriture somptueuse de Venise en proie au choléra et cette ultime passion d’un esthète agonisant pour un jeune garçon beau comme un dieu. C’était en 1971. On peut être certain que notre époque qui ne trouve pas obscène de laisser des Etats s’agenouiller devant des « spectaculateurs » mais se sert de Polanski comme d’éternelle victime propitiatoire à son besoin de moraline en montant en épingle l’opportun témoignage d’une actrice en perte de vitesse, aurait cherché des crosses à Visconti. Communiste, prince, pédé, voire pédophile, son compte était bon. Au trou, Visconti !

Mais revenons plutôt au couple mythique, à Claudia Cardinale et Alain Delon. Pour ceux qui auraient oublié pourquoi Le Guépard est l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, rappelons simplement qu’il s’agit d’un film total, au sens où il orchestre dans une harmonie parfaite l’essentiel de ce qui fait la vie des hommes : le passage du temps, les secousses historiques, l’amour, la lutte des classes, le vieillissement, la beauté du monde dont la figure s’en va sous les coups de boutoirs d’une modernité épicière.

Que nous dit Visconti dans Le Guépard ? Que si l’ordre ancien était injuste et féodal, au moins savait-il préserver ce qu’il y avait de multicolore dans le réel. Que ses valeurs étaient empreintes de common decency, loin des eaux froides du calcul égoïste. On tissait des liens de sujétion, mais ils étaient aussi des liens de fidélité, de réciprocité. On préférait l’honneur à la banque et les longues contemplations d’un crépuscule sur Donnafugata à l’agitation des parlements de la monarchie bourgeoise du Risorgimento et à ses affairistes appliquant le précepte de Guizot qui est toujours l’alpha et l’oméga, cent cinquante ans après de la muflerie médiocre et mortifère de notre temps : enrichissez-vous !

Que cet éloge de l’aristocratie, de la lenteur, du farniente comme savoir-vivre soit le fait d’un communiste pourrait paraître paradoxal. C’est bien mal comprendre ce qu’est, au bout du compte, le communisme de Visconti, comme celui de son contemporain Pasolini : la volonté de retrouver le monde d’avant dans le monde d’après, d’oublier la parenthèse qui aura transformé notre univers en galerie marchande avec des affamés qui s’écrasent sur des vitrines blindées qui ne vendent pourtant que de la pacotille frustrante.

Dans Le Guépard, le prince Salina incarné par Burt Lancaster a une intuition fondamentale. L’Italie fait son unité et la vieille noblesse du Royaume des Deux-Siciles va sombrer. Elle va sombrer devant les fortunes hâtives des hommes du Nord qui auront instrumentalisé les garibaldiens aux chemises rouges pour faire la révolution contre l’ordre féodal avant de les faire fusiller comme des chiens.

À défaut de pouvoir sauver tous les meubles, au moins doit-on essayer de garder les murs. C’est pour cela qu’il accepte le mariage de son neveu Tancrède (Alain Delon), qu’il a encouragé à suivre Garibaldi, avec la fille d’un plouc enrichi, le maire de Donnafugata. Heureusement, Angelica, jouée par une sublimissime Claudia Cardinale, avec sa très légère transpiration sur la lèvre supérieure, saura donner un visage merveilleux à cette trahison de classe. Et le vieux prince, séduit, ira jusqu’à danser avec elle, le soir du grand bal donné pour annoncer le mariage.

C’est dans ce film, et par la bouche de Salina, que Visconti montre qu’il a saisi un point capital dans la dialectique qui permet à tout ordre en place de se maintenir : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Et de voir, près d’un demi-siècle après Claudia Cardinale et Alain Delon à nouveau réunis, nous rappelle à quel point cette phrase est juste.

Esclaves et heureux

Entre 1963 et 2010, tout a apparemment changé. On communique en temps réel, on prend la pilule, on avorte, on se marie entre personne du même sexe, on divorce, on a cent-cinquante chaînes sur le câble, l’URSS a disparu, les USA ont un président noir, il y a eu mai 1968 puis mai 1981, on a décolonisé politiquement, on a décrypté l’ADN, les Américains ne sont plus au Vietnam, la révolution sexuelle et le sida ont transformé la grammaire amoureuse, j’en passe et des meilleures…

En fait, rien n’a changé. L’exploitation du Nord par le Sud a pris un autre visage, aidée par des potentats locaux corrompus jusqu’à l’os. Le Travail a encore perdu du terrain par rapport au Capital et les gains de productivité absolument fantastiques en cinquante ans n’ont jamais été redistribués ou si peu, sous forme de temps libre et de salaire. Les Américains sont toujours enlisés dans des guerres sans fin, ils ont juste remplacé Ho-Chi-Min par Ben Laden et le Vietnam par l’Irak et l’Afghanistan. Les femmes sont tellement libérées qu’elles sont toutes célibataires et celles qui sont mariées sont répudiées vers cinquante ans, grâce au divorce, par leurs maris cadres sup saisi par le démon de midi. La jeunesse est toujours considérée comme une classe dangereuse et les rappeurs du 93 ont remplacé les blousons noirs qui cassaient tout aux concerts de Johnny.

« Il faut que tout change pour que rien ne change. » Oui, décidément, cette maxime que le prince Salina espérait appliquer à son Arcadie sicilienne de Donnafugata, finalement, c’est la société marchande qui a su le mieux l’utiliser avec un pragmatisme et un cynisme remarquables. Chaque année apporte ses nouveaux colifichets néophiles, chaque année les cybergédéons et les turbobécassines du regretté Gilles Châtelet, l’auteur de Vivre et penser comme des porcs, croient renouveler leur garde-robe idéologique avec de nouveaux droits sociétaux et festifs. Sans s’apercevoir qu’ils sont toujours et encore les esclaves heureux d’un talon de fer qui n’a jamais allégé sa pression, bien au contraire.

France-URSS

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Le président de la République souhaite modifier, encore une fois, la constitution de la cinquième république. On va finir par ne plus reconnaître la jolie fille gaulliste, sociale et légèrement autoritaire et se retrouver avec une emmerdeuse entre deux âges, tatillonne et dépressive. Cette fois-ci, Nicolas Sarkozy aimerait que la réduction des déficits soit inscrite dans le marbre de même que l’obligation, pour tout gouvernement, de s’engager en la matière, sur un objectif quinquennal. Vous avez bien lu : quinquennal.

Ca ne vous rappelle rien ? En même temps tout est cohérent. Inscrire une telle obligation suppose que notre pays vivra ad vitam aeternam dans un système économique donné, le capitalisme. Et la seule autre constitution au monde qui précisait dans ses articles quelle économie était forcément la bonne était celle de l’Union des républiques socialistes soviétiques, couramment appelée URSS.

Green Zone grise

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Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass.
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass.

Longtemps, Apocalypse Now (1979) a symbolisé la capacité assez effarante des Américains à procéder à leur autocritique d’une manière, disons… tout à leur gloire. Non seulement ils confessaient leurs erreurs, mais encore mettaient-ils en scène leurs propres crimes et en faisaient du si bon cinéma que leur mea culpa n’arrachait au final qu’un sifflement d’admiration : fortiches, ces Yankees ! Eh bien, il est possible qu’avec Green Zone, un film de Paul Greengrass sur l’invasion de l’Irak en 2003[1. Inspiré par le reportage de l’Américain Rajiv Chandrasekaran, Dans la Zone verte : les Américains à Bagdad, éditions de l’Olivier, 2008.], Hollywood se soit encore surpassé. Ce n’est certes pas le premier film critique sur le sujet, ni même le plus spectaculaire, mais c’est incontestablement le plus cash. Et le plus malin.

D’emblée, le spectateur est basculé cul par-dessus tête : c’est un militaire, le sergent Miller, qui va faire éclater la vérité, et qui va le faire notamment contre une journaliste va-t-en-guerre du Wall Street Journal. Narration à fronts renversés, si l’on ose dire, qui permet une première démonstration : l’armée américaine a débarqué en Irak le cœur aussi pur qu’en 1944. Les menteurs sont ailleurs.

[access capability= »lire_inedits »]La complexité des personnages contribue aussi grandement à la subtilité du film : l’acolyte de Miller, un Irakien courageux et idéaliste, finira par tout gâcher par sa soif de justice. L’immonde général irakien en cavale, cheville du régime et coupable de massacres, s’avérera être la seule chance d’une transition pacifique. Quant au représentant de la CIA, loin de camper le méchant attendu, il tiendra un rôle salvateur dans cette histoire. Voilà pour la Mésopotamie compliquée…

Reste la thèse du film, aussi brutale que troublante : la victoire acquise, l’administration Bush a délibérément plongé l’Irak dans le chaos pour couvrir ses mensonges et prolonger ses magouilles. Ses mensonges : Washington a toujours su qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive (ADM) cachées en Irak. Ses magouilles : de Blackwater au fonds Carlyle, on connaît désormais par le menu les affaires juteuses d’un complexe militaro-industriel que dénonçait déjà Eisenhower. Or donc, si les États-Unis ont provoqué l’anarchie en Irak en se privant des cadres de l’armée (rayés des listes du jour au lendemain), ce n’était pas par bêtise et arrogance – comme l’auteur de ces lignes l’a, lui aussi, longtemps pensé… – mais pour éviter que les élites baasistes ne finissent par révéler la vérité sur les ADM. Chassés, traqués, ils restaient des ennemis, hier encore au service d’une dictature abjecte, donc des menteurs en puissance ; remis en selle, ils auraient été crédibles. Écoutés. Et peut-être même crus.

Fortiches, ces Yankees

Mais le véritable tour de force de ce film, c’est l’état d’esprit dans lequel on en sort. La vérité a été dite, les menteurs démasqués… et pourtant ! Quand notre héros militaire crache son indignation à la face du Pentagone – « Comment les gens nous croiront-ils la prochaine fois ? » –, on se dit que, oui, décidément, l’interventionnisme américain aurait peut-être droit à une seconde chance. Que la « prochaine fois », la menace sera peut-être bel et bien réelle, et qu’il faudra alors croire le Washington d’Obama et ses « braves gars ». Un film d’autocritique sur l’invasion de l’Irak démontrant qu’il sera sans doute nécessaire de bombarder, mettons, l’Iran ? Fortiches, ces Yankees.

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Faites des enfants, pas des manifs !

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Nous le savions déjà : le Journal du Dimanche – moderne jusqu’au fond des tripes – possède cet art regrettable de s’abattre systématiquement sur le dernier gadget à la mode comme le fier busard sait toujours assaillir mortellement son innocente proie. Dernier exemple en date : l’enthousiasme affligeant affiché par l’hebdomadaire pour le mouvement des « childfree »… ces fastidieux agitateurs mondains qui militent pour que nous cessions – toutes affaires cessantes – de faire des enfants.

En effet, et le JDD nous en informe longuement et laborieusement, il existe un mouvement très pride de « non parents » qui refusent obstinément de procréer pour l’atterrante raison suivante : ne pas « donner naissance à de nouveaux consommateurs-pollueurs » (dixit Théophile de Giraud, un Belge qui a organisé samedi dernier un happening sur ce thème dans le 10ème arrondissement de Paris). Oui, bien entendu, faire des petits bébés n’était jusqu’à présent qu’une sale manie archaïque, totalement inadaptée à la modernité néo-citoyenne et éco-consciente.

De Giraud poursuit : « Dans mon entourage, les childfree sont des gens très ouverts, de bon niveau scolaire. Ce sont souvent des idéalistes ». La « manif » de samedi dernier était organisée, également, sous le patronage de l’entarteur Noël Godin, et de l’irritante Corinne Maier, mère de famille, psychanalyste et auteur(e)-star de l’emblématique essai No Kid, écrit sur quelques kilomètres de malheureuses peaux de chagrin. Ces deux médiatico-clowns-tristes, affublés de leur maître de cérémonie Belge, ont finalement invité les participants à signer un « Grand livre de la stérilité ». Pourquoi pas, après tout ? Tant qu’on est là… Cette soirée de manif s’est terminée dans un sentiment de grande tristesse, qui ne donnera certainement lieu à aucun enfant… ni même à aucune étreinte.

DSK, c’est exquis

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Dominique Strauss-Kahn
Dominique Strauss-Kahn. Photo Flickr / International Monetary Fund
Dominique Strauss-Kahn
Dominique Strauss-Kahn. Photo Flickr / International Monetary Fund

Hier, Dominique Strauss-Kahn était l’invité de France 2 pour une interview de près d’une heure où il était difficile de ne pas déceler le candidat à l’élection présidentielle de 2012. Et si sa candidature était ce dont la France a besoin pour déclencher une révolution politique ?

Le candidat idéal ?

Aujourd’hui, trois candidats à la candidature socialiste font la course en tête : DSK, Martine Aubry et Ségolène Royal. La candidate de 2007 semble assez mal partie, même s’il ne faut pas la sous-estimer. Portée par les sondages et une ferveur populaire en 2006, cela semble beaucoup moins le cas aujourd’hui. Martine Aubry semble ne pas le vouloir autant que le président du FMI, qui dispose d’une avance indestructible dans les sondages.

L’immense force de Dominique Strauss-Kahn est clairement son potentiel électoral. Il est sans doute celui qui a le plus de chances de gagner puisqu’il plaît fortement à un électorat de droite et du centre guère convaincu par Nicolas Sarkozy. Et vu la détestation que la gauche porte au président sortant, ses électeurs ne renâcleront pas trop à voter pour lui. En outre DSK est sans doute le meilleur candidat pour éviter que François Bayrou ou Dominique de Villepin ne puisse émerger.

En effet, quel espace politique pourrait-il rester à un candidat du centre ou du centre-droit qui défendrait la globalisation, la rigueur, une réforme a minima du système économique, le tout avec une petite touche sociale, si le président du FMI se présente ? Cela serait bonnet blanc et blanc bonnet. En outre, nul doute que tous les « raisonnables » l’accueilleront comme le fils prodigue revenu de Washington. Il n’y a guère de souci à se faire pour son plan média…

Ce qu’apporte DSK

Alors qu’il est sans doute la meilleure incarnation du système économique qui nous a menés dans le mur, il est peut-être celui qui arrivera à le faire remettre en question, indirectement. En effet, si Martine Aubry représente le Parti Socialiste, alors certains pourront se laisser tenter par sa rhétorique plus gauchiste que l’actuel président du FMI, en oubliant ses incohérences (vouloir augmenter les impôts sur le capital sans remettre en cause leur libre circulation, par exemple).

Avec DSK, pas de risque. Son discours sera le même que celui du centre ou du centre-droit, même s’il essaie d’expliquer qu’il a donné une touche plus sociale au plan de rigueur en Grèce. De manière amusante, il pousse le mimétisme jusqu’à adopter la posture d’Edouard Balladur en 1994 en évoquant son travail pour ne pas répondre aux questions sur sa candidature. Mais si le PS maximise ses chances de gagner en le choisissant, il pourrait bien provoquer une révolution politique en France.

En effet, ce choix provoquerait un appel d’air considérable pour Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan. Il leur serait beaucoup plus facile de dénoncer l’UMPS et la pensée unique avec un tel candidat. DSK pourrait être bien involontairement la clé de la recomposition de la vie politique Française en favorisant l’émergence de vrais mouvements alternatifs, en faisant ouvrir les yeux aux Français de manière définitive sur la proximité entre le PS et un UMP alors débarrassé de Sarkozy.

Pour toutes ses raisons, j’espère bien que Dominique Strauss-Kahn sera le candidat du PS en 2012. Après tout, cela clarifierait les choses et montrerait bien aux Français que le PS et l’UMP ne sont que les deux faces d’une même mondialisation néolibérale…

Texte publié initialement sur le blog de Laurent Pinsolle.

Jean-Claude Trichet, I love you

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Jean-Claude Trichet
Jean-Claude Trichet. Photo Flickr / World Economic Forum.
Jean-Claude Trichet
Jean-Claude Trichet. Photo Flickr / World Economic Forum.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet, khmer monétariste depuis toujours et directeur de la Banque Centrale Européenne à Francfort depuis 2003. Je l’aime beaucoup parce que j’aime beaucoup la cohérence. Or, Jean-Claude Trichet a une parfaite cohérence qui parfois se confond avec une certaine monomanie, voire un rien de psychorigidité.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce que l’on sait à qui l’on a affaire. Cet homme a la sincérité chevillée au corps. Il dit ce qu’il pense, il pense ce qu’il dit. Par exemple, dans sa lutte à mort à la fin des années 90 avec le Hollandais Wim Duisenberg pour prendre la tête de la BCE, craignant sans doute que sa nationalité (il aurait été citoyen d’un pays jacobin à la souveraineté ombrageuse, peuplé d’assistés qui n’ont qu’une seule idée en tête, bosser moins, gagner plus et s’abreuver aux mamelles melliflues de l’ Etat providence), Jean-Claude Trichet n’hésita pas à déclarer « I’m not a frenchman ».

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Il a une personnalité réellement fédératrice. Lorsqu’il prononça son discours de prise de fonctions devant le Parlement Européen, il le fit en anglais. Il réussit ainsi à provoquer un de ces sursauts d’unanimité comme on ne croyait plus qu’ils fussent possibles dans le personnel politique français : l’ensemble des députés européens, de Le Pen à Francis Wurtz, du Front National au PCF en passant par toute la gamme eurobéate du libéralisme social et du social-libéralisme, décida de quitter l’hémicycle.

Mon Dark Vador à moi

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. C’est un véritable responsable européen. A quoi reconnaît-on un véritable responsable européen ? Il a un pouvoir démesuré, personne ou presque ne le connaît dans le grand public et il est payé royalement. Le traitement annuel de Trichet, et on ne compte pas les frais de représentation, est de 345 252 €. Il faut comprendre ce pauvre homme : il est obligé de vivre l’année entière à Francfort qui est une ville assez triste, connue surtout pour ses saucisses, son aéroport incompréhensible et sa foire internationale du livre, rendez-vous annuel du gratin de l’édition mondiale. Il faut imaginer Jean-Claude Trichet seul, un dimanche, regarder partir les avions ou se promenant entre les rayons des best-sellers américains (ses préférés) en mangeant un hot-dog avec de la moutarde sucrée. Une telle vie mérite des compensations. C’est vrai quoi, tout le monde ne peut pas être fonctionnaire grec et, malgré la retraite à 67 ans et le salaire diminué d’un tiers, voir quand même chaque jour l’Acropole sous le ciel bleu à peine brouillé par le nefos.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce que j’ai toujours aimé les méchants dans les films, ceux qui sont seuls et qui tirent les ficelles. Jean-Claude Trichet, c’est mon Dark Vador à moi. Voilà un homme qui est à la tête de la Banque centrale, qui a obtenu de toutes les nations de l’UE qu’elles transfèrent une bonne partie de leurs réserves d’or dans ses coffres-forts à lui et qui en plus dicte depuis des années, avec le succès qu’on connaît, via les taux directeurs, la politique économique de ces mêmes pays. Une politique assez simple, d’ailleurs, pas du tout dogmatique : euro fort et pas de déficit. Tant pis pour la paupérisation des peuples, la désindustrialisation affolante et la fin des exportations. L’Europe de Jean-Claude Trichet a toujours eu bonne mine jusqu’à ces derniers temps puisqu’il se fiait uniquement, pour juger de sa santé, au teint clair et au sourire léonin de quelques traders de la City.

L’indépendance de la banque centrale, l’équivalent d’une occupation militaire

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce qu’il assume parfaitement ses contradictions. Ce libéral de très stricte observance, toujours prompt à citer les USA en exemple, membre de plusieurs de leurs think tank  qui sont persuadés que Keynes était un ancien du NKVD, a toujours plaidé pour une rigoureuse indépendance des banques centrales et de la sienne en particulier. L’indépendance d’une banque centrale, pour un pays, c’est en matière d’économie ce que serait sur le plan militaire une occupation étrangère. On n’est plus maître chez soi et si par hasard, on a envie de dévaluer et de relancer, on peut toujours courir. Ce ne serait pas or-tho-doxe, on vous dit…Regardez les USA… Euh, non, ne regardez pas les USA. Surtout pas. Parce que les USA, c’est « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » et que la banque centrale américaine, la Fed, il n’a jamais été question, même en plein reaganisme, qu’elle soit indépendante. Les USA sont libéraux, mais contrairement à nous, ils n’ont pas oublié au passage ce que souveraineté nationale voulait dire. Et l’on avait beau s’extasier de ce côté si de l’Atlantique sur le pouvoir de son gouverneur, le génial Alan Greenspan, tellement génial qu’il n’a rien vu venir de son propre aveu en septembre 2008, il n’empêche que lorsqu’un président américain prenait son téléphone et lui demandait de faire tourner la planche à billets, il le faisait fissa.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Il vient de donner un entretien au Spiegel. Il dit des choses importantes et graves. Sur un ton churchillien, il dit que nous vivons  « la situation la plus difficile depuis la deuxième guerre mondiale, voire depuis la première ». Puis, pour enfoncer le clou, il utilise la métaphore maoïste : « Nous devons faire un bond en avant dans la surveillance mutuelle des politiques européennes en Europe. Nous avons besoin de meilleurs mécanismes pour prévenir et sanctionner les écarts de conduite (…) Il nous faut une mise en œuvre efficace du contrôle mutuel, nous avons besoin de sanctions efficaces pour les atteintes au Pacte de stabilité et de croissance. »

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Sa vision du monde est démentie par les faits, tout s’effondre sous ses pas mais ça ne fait rien. Davantage de surveillance, davantage de contrôle, comme d’habitude, mais pour les Etats, n’est-ce pas, pour les peuples. Pas pour les marchés, surtout pas pour les marchés.

Et tant pis si le seul pacte qui semble à l’œuvre en Europe, par les temps qui courent, est un pacte d’instabilité et de décroissance.