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La loi des séries

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Louis Skorecki.

Les frères Lumière ont inventé la télévision, pas le cinéma, c’est Louis Skorecki qui le dit. Doté d’une plume injuste et brillante, Skorecki ne va plus dans les salles obscures. Pour lui, le 7e art est mort avec Rio Bravo et les cinéphiles se comportent comme des bâfreurs de blanquette de veau. Les films, il les regarde sur petit écran. Il en parlait dans des articles longtemps publiés par Libération et édités en recueils par l’ami Roland Jaccard dans sa collection « Perspectives critiques » aux PUF : Raoul Walsh et moi, Les Violons ont toujours raison, Conversations avec Serge Daney.
Avec Sur la télévision, Skorecki adresse une belle déclaration d’amour à l’étrange lucarne. S’il n’oublie ni Mad Men ni Dr. House, ce descendant avoué de Sherlock Holmes nous replonge dans un autre temps. Dans cette époque qui court de l’ORTF à feu la Cinq de Berlusconi, bien avant la multiplication des chaînes sur le câble, les surprises étaient permanentes.

Les crimes étaient résolus dans les Cinq dernières minutes. Simenon trouvait que Jean Richard, comédien massif, incarnait un parfait commissaire Maigret. Les garçons hésitaient entre Emma Peel et Tara King, se pendaient finalement aux jambes à la longueur érotique d’Emma. Le lieutenant Columbo roulait en Peugeot 403. La Petite maison dans la prairie renseignait sur le puritanisme des Pères fondateurs américains et Le Prisonnier sur les mœurs de Big Brother. Bill Cosby était un acteur de jazz, papa d’Obama. Thomas Magnum cachait derrière sa moustache les traumatismes de la guerre du Vietnam. MacGyver, entre Reagan et Gromyko, préfigurait le bobo écolo à canif électeur d’Europe Écologie-Les Verts.

Skorecki a des fulgurances qui ravissent : « Baretta et Pasolini, c’est du pareil au même : cinéma louche, télé trouble, familles perdues. » On voit où il veut nous amener. Si les visages, les musiques et les mots portés par les séries TV s’impriment dans les mémoires, créant nos mythologies modernes, c’est que les histoires sont écrites. Parfois à la va-vite, souvent avec style, toujours avec efficacité. Grâce aux séries, les écrivains ont signé leur retour à l’écran, passant à tabac la « politique des auteurs » chère à François Truffaut − une fiction appartient à son réalisateur, point final.
Steven Bochco nous fait découvrir les rues de New York, et ceux qui les peuplent, dans NYPD Blues. Chris Carter révèle nos angoisses paranormales dans X-files. Edward E. Kelley s’amuse des fantasmes d’Ally McBeal et donne au Capitaine Kirk de Star Trek, William Shatner, son plus beau rôle : Denny Crane incarne dans Boston Justice un avocat de droite fêlé, amateur de cigares et de whisky dissertant, sur la terrasse de son cabinet, du harcèlement sexuel, des armes à feu et des SDF avec son meilleur ami démocrate. Même Jean-Luc Azoulay, le créateur d’Hélène et les garçons et de ses suites, peut être présenté comme un héritier décomplexé d’Éric Rohmer : des jeunes filles légèrement vêtues badinent avec des garçons qui ne pensent qu’à la embrasser, et plus si affinités.

Pour comprendre que les séries sont nos madeleines du jour, il faut lire, en plus de Skorecki, le Dictionnaire des séries de Nils C. Ahl et Benjamin Fau. Rien ne manque dans ce pavé de plus de mille pages. Les notices sont précises, élégamment rédigées, méchantes à l’occasion. À propos d’une vieillerie californienne et balnéaire : « Si l’on veut du mal à quelqu’un, on peut lui diffuser en boucle le générique de la première saison : cela achève même les chevaux. » Du bel ouvrage qui donne envie d’errer dans Baltimore en regardant The Wire, de se saouler avec Hank Moody dans Californication et, même, de courir sur une plage de Malibu derrière quelques naïades en maillot de bain rouge.

Louis Skorecki, Sur la télévision, Capricci, 2011.
Nils C. Ahl, Benjamin Fau (dir.), Dictionnaire des séries télévisées, Philippe Rey, 2011.

Des moutons du Montana aux étudiantes en cinéma de Séoul

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Si j’étais cinéaste, aurais-je vraiment eu envie de filmer pendant des mois la transhumance de troupeaux de moutons à travers l’État du Montana ? J’en doute. Lucien Castaing-Taylor, lui, n’a pas reculé face à ce défi plutôt insolite. Il est vrai qu’il n’est pas metteur en scène, mais professeur d’anthropologie à Harvard. Et puis, c’était la dernière occasion de graver sur la pellicule cette geste épique de la légende de l’Ouest américain. Plus jamais, on ne verra des milliers de moutons traverser des villes abandonnées pour l’occasion à ces quadrupèdes aussi têtus que charmants.

Sweetgrass, c’est le titre du film, plaira aux zoophiles, aux amateurs de westerns et aux insomniaques. Plus intéressé par les caprices des moutons et la majesté des paysages qu’ils traversent que par la lassitude et l’exaspération de leurs convoyeurs subissant leurs bêlements incessants, Lucien Castaing-Taylor n’a pas filmé leur retour dans leurs fermes après des mois de solitude, ni la manière dont ils dilapident leur paie. Il me l’a raconté, en revanche, et je pense qu’il y aurait eu là matière à un documentaire moins moutonnier, plus trivial sans doute et presque aussi excitant.

On imagine très bien Sweetgrass présenté dans une école de cinéma, section documentaire, à Séoul. C’est là, précisément, que se déroule Oki’s Movie, le dernier film de Hong Sangsoo qui est au cinéma coréen ce que Clément Rosset est à la philosophie française : burlesque, éméché et attentif aux détails les plus saugrenus que tissent les humains, même les plus moutonniers.

Ici, une jeune étudiante en cinéma encore inexperte sentimentalement, observe au plus près le comportement d’un jeune cinéaste et d’un vieux professeur de cinéma, tous deux troublés par la naïveté feinte d’Oki. Elles les amènera dans les mêmes lieux et, avec une ingénuité toute rohmérienne, comparera leur comportement. Derrière chaque jeune fille se dissimule un garagiste qui évalue consciencieusement la valeur de la voiture d’occasion qu’il s’apprête à acheter. Je l’admets volontiers : je suis prêt à abandonner les moutons à mon ami de Harvard et à prendre le premier avion pour Séoul où je filmerai la suite des aventures d’Oki. Sans atteindre à la perfection de Hong Sangsoo, mais avec autant de plaisir qu’il m’en a donné.

L’étranger dans sa langue natale

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« En étrange pays, dans mon pays lui-même », le bel alexandrin d’Aragon dans la Diane française me semble d’une troublante actualité ces temps-ci. Et ce sentiment d’étrangeté, pour tout dire, ne me vient pas de l’impression d’être submergé par une invasion allogène ou par le fait que le destin de la France se décide à Berlin, à Bruxelles ou sur les places financières, bref partout sauf en France. Non, ce malaise me vient d’ailleurs et touche à ce qui fait sans doute l’essence de l’identité française : la langue elle-même.

Tout commence une matinée de la semaine dernière. Je m’apprête, un peu plus à la bourre que d’habitude, à prendre le TGV Lille-Paris. Je n’aurai pas le temps d’acheter la presse alors je me contente, ce qui n’est pas trop dans mes habitudes, de saisir au vol les quotidiens gratuits mis à disposition dans des présentoirs. Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie pour les journaux gratuits, partant du principe que, dans une société marchande que je n’ai au demeurant pas choisie, tout ce qui est gratuit ne vaut rien, sauf l’amour. Et puis, non contents d’être des supports publicitaires entrelardés de quelques dépêches plus ou moins bien réécrites, les gratuits salopent les gares, les stations de métros et encombrent les banquettes. Mais bon, comme je suis un vieux camé à l’encre d’imprimerie, je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Premier titre, parcouru d’un œil distrait, « Bientôt une application pour trouver un coloc dans la Métropole ». Après quelques secondes de réflexion, je comprends de quoi il doit s’agir. Sur les Smartphones, comme on dit, il y a des applications, c’est-à-dire des fonctions et des services qui n’ont plus rien à voir avec le téléphone, comme les montres gadgets qui, quand j’étais petit, faisaient radio en plus d’indiquer l’heure.

Coloc, c’est l’apocope pour colocataire. Il est vrai qu’aujourd’hui, les jeunes louent à plusieurs des appartements en vous faisant croire que c’est un choix de vie beaucoup plus sympa alors qu’en vérité, ils sont tellement paupérisés et précarisés qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’éviter la promiscuité étant donné le prix du mètre carré dans les grandes villes. Quand à la Métropole, il ne s’agit pas de la France par rapport à ses DOM mais de l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing par rapport à la région Nord-Pas de Calais.

Il m’a donc fallu un petit moment pour traduire ma propre langue afin de comprendre l’information, au demeurant inintéressante, que l’on voulait me communiquer.
Et je me suis alors demandé ce qu’il adviendrait de quelqu’un qui serait mort ne serait-ce qu’à la fin du siècle dernier et à qui, à peine ressuscité, on voudrait communiquer quelques données sur ce qui s’est passé depuis une grosse dizaine d’années : « Tiens, Lazare, à propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais on vit une époque formidable, maintenant il y a des applications pour trouver des colocs dans la Métropole. Formidable, non ? » Non seulement cette désintégration de la langue est inquiétante, mais la rapidité du processus l’est encore davantage. On peut raisonnablement penser que les gens du XVIIème siècle et du XXème siècle, s’ils avaient pu se rencontrer, auraient à peu près réussi à se comprendre. Quelques variantes dans le vocabulaire et la prononciation mais, pour l’essentiel, le dialogue aurait pu assez vite s’instaurer malgré trois cents ans d’écart. Mais dans ce cas précis, c’est en à peine une génération que tout s’est obscurci dans la langue, notamment sous l’influence de la néophilie technologique et de ses conséquences sur la vie quotidienne et les mœurs.

Mais je ne voulais pas rester à ruminer ces sombres pensées car, comme le remarque justement Hemingway dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, il ne faut jamais être triste le matin. Alors, j’ai chiffonné le premier gratuit et j’en ai ouvert un autre. Je suis tombé sur un entretien donné par Lars Bark, « l’un des père de Chrome, le navigateur de Google ». Cela commençait très fort. Et je n’avais encore rien lu puisque j’ai pu apprendre pour mon plus grand bonheur « que les systèmes d’exploitation vont concéder du terrain aux browsers qui deviendront des plates-formes complètes » mais aussi, comment avais-je pu vivre sans savoir « que l’idée des Chromebooks est de déporter le système d’exploitation sur le cloud sur lequel ne demeure plus qu’un seul browser ».

Alors j’ai regardé le soleil d’automne se lever sur une Picardie traversée à 300 kilomètres/heure et j’ai pensé, décidément : « En étrange pays, dans mon pays lui-même »

La politique du croche-pied

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Bataille d'éléphants de mer. Photo : mikebaird.

Je ne sais pas si nous sommes « au bord du précipice », comme l’a affirmé le Président de la République, mais ces jours-ci, nos dirigeants et ceux qui aspirent à le devenir évoquent plus une bande de galopins que des adultes responsables soucieux de conduire le pays dans la tempête. L’actualité ressemble à la chronique d’une cour de récré – et pas au collège, à l’école maternelle. Tricheur ! Menteur ! Cafteur ! Fayot ! Je vais le dire à la maîtresse ! Je vais t’en coller une ! M’dame, il a piqué des bonbons !
Chez les Verts, on avait l’habitude de ces bagarres. Alors cette fois, ils ont choisi la maitresse comme déléguée de classe et elle n’est pas commode. Résultat, ils passent leur temps à dire des vacheries sur elle, mais devant, ils filent doux et on les comprend. Moi quand je vois Eva Joly, j’ai l’impression d’être mise en examen.

Vous me direz qu’au PS aussi, la joyeuse ambiance de cour d’école ne date pas d’hier. Mais enfin, ça faisait longtemps qu’ils n’en étaient pas venus aux mains. Sur la photo de classe prise le soir des primaires, ils avaient tous l’air de gentils enfants sages. Et puis, ils avaient juré de ne plus recommencer et de se comporter en bons camarades. Et voilà que c’est reparti. Arnaud accuse Jack d’avoir mis les doigts dans la confiture, Jack, en guise de réponse, lui promet une bonne paire de claques. Du coup, la maitresse fiche Jack au piquet : privé de dessert électoral le petit, de toute façon on ne va pas le faire redoubler éternellement celui-là. Mais en même temps, Martine colle un zéro à Arnaud pour avoir semé la pagaille. « C’est celle qui dit qu’y est », réplique Arnaud. C’est dire si Martine « tient » sa classe.

À l’école UMP, ce n’est pas plus glorieux. Rachida se permet de donner une leçon de morale à François, qui est pourtant prof principal. « Même pas cap de te faire élire en zone difficile, c’est nul », qu’elle lui balance. Du coup, elle frôle l’exclusion mais François et le surgé Jean-François décident de lui laisser une chance. Pendant ce temps, le petit Luc se paye la tête de Dominique, vous savez le grand blond qui se la joue quand il récite des poèmes. Et Dominique, il n’aime pas, mais pas du tout, qu’on se foute de lui. Surtout un minot qui est encore en classe tétine alors que Dominique, lui, est passé chez les grands. Et il chope Luc à la sortie : « Eh dis donc, toi, un peu de respect pour les aînés, quand même ! »

Alors d’accord, on s’amuse bien. Mais pendant ce temps on ne fait pas le programme et les examens approchent. Je sais bien que le dirlo est très occupé et qu’il voyage beaucoup avec sa nouvelle copine Angela, parce que les cancres européens, ce n’est pas de la tarte non plus, mais il ne faudrait pas qu’il en oublie sa petite école française. Quant à François, celui qui essaie de lui piquer la place, on ne l’entend pas beaucoup. Il parait qu’il est au-dessus de tout ça, tant mieux pour lui. En attendant, nous on est toujours au bord du précipice et si ça se trouve on est tombés dedans sans s’en rendre compte. Il est peut-être temps de siffler la fin de la récré.

Europe unie, Etats désunis

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Des dernières élections espagnoles, les commentateurs habituels n’ont voulu retenir que la victoire par K.-O. de la droite (Parti populaire) sur la gauche du Premier ministre sortant, José-Luis Zapatero. Une alternance banale, en somme, comparable à celle observée dans nombre de scrutins récents en Europe, où les dirigeants en place font les frais de la crise économique et des politiques de rigueur imposées par Bruxelles et Francfort.

Mais en y regardant de plus près, on peut constater que la désaffection des électeurs pour les sortants a bénéficié à d’autres forces que celles de l’opposition classique : ce sont les mouvements séparatistes qui travaillent depuis longtemps des territoires mal arrimés à des États-nations issus de la longue histoire de notre continent. Ainsi, pour la première fois depuis l’instauration de la démocratie en Espagne, les nationalistes catalans de Convergencia y Unio ont emporté la majorité dans trois des quatre provinces constituant la Catalogne. Au Pays basque, un nouveau parti, Amaiur (La Gauche), issu d’une ETA qui vient tout juste d’abjurer le terrorisme, arrive en tête dans la province de Guipuzcoa, alors que le PNV (Parti national basque, droite nationaliste) l’emporte en Biscaye. Cette poussée nationaliste atteint même la Galice, qui envoie aux Cortès deux députés appartenant à une formation séparatiste.

On pourrait interpréter ces résultats comme l’expression d’un prurit « girondin » si l’État espagnol n’était pas allé jusqu’à la limite du possible en matière de dévolution aux régions de compétences administratives et budgétaires. Il s’agit plutôt d’un défi lancé à Madrid par des partis qui ne cachent pas leur objectif ultime : l’indépendance totale et la rupture du lien multiséculaire avec l’État espagnol.[access capability= »lire_inedits »] Convié à donner son interprétation du mandat que lui ont confié les électeurs, le Basque Jon Inarritu, député Amaiur, répond : « Depuis le tout début, nous savons que notre référence n’est pas Madrid. Notre référence c’est le Pays basque. Et nous allons à Madrid pour réclamer les droits du peuple basque et ceux des travailleurs basques. Nous n’avons pas l’intention de participer activement à la gestion de l’État à partir des institutions de Madrid. » En Catalogne, les nationalistes sont parvenus à imposer un bilinguisme généralisé, creusant ainsi le fossé culturel avec le reste de l’Espagne.

Après l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne, ces partis ont misé sur le dépérissement des États-nations au profit d’une « Europe des régions ». La chute du communisme, l’élargissement de l’UE et sa transformation en une vaste zone de libre-échange ont provoqué l’inverse. Les exemples tchécoslovaque et yougoslave ont démontré que seul l’accès au statut d’État-nation − les nouvelles frontières épousant les périmètres d’une solidarité naturelle entre les habitants de ces nouveaux États − permettait d’obtenir voix au chapitre à l’extérieur et d’instaurer une démocratie fonctionnelle à l’intérieur.

Lorsque les provinces culturellement sécessionnistes se trouvent jouir d’un dynamisme et d’une prospérité économique supérieurs à celle des autres composantes de l’État central, cela accroît d’autant la force centrifuge. En temps de crises et de vaches maigres, le devoir de solidarité envers les régions les plus pauvres, qui cimente l’unité nationale, devient insupportable. Ce phénomène, qui a heureusement épargné la France et l’Allemagne grâce au génie de Napoléon et de Bismarck[1. La comparaison entre Angela Merkel et Otto von Bismarck faite par Arnaud Montebourg ne tient pas. Le « chancelier de fer » était un visionnaire, alors que la mecklembourgeoise n’est qu’une épicière.], sape les fondements d’au moins trois nations européennes : l’Espagne, l’Italie et la Belgique.

On placera à part le Royaume-Uni où les nationalismes écossais, nord-irlandais et, dans une moindre mesure, gallois, ont été habilement gérés sous les gouvernements de Tony Blair. On peut faire crédit au berlusconisme d’avoir, en Italie, au moins retardé cette évolution en enfermant la Ligue du Nord au sein de sa coalition des droites. La récente déconfiture du « Cavaliere » a remis les compteurs à zéro : en se plaçant résolument dans l’opposition au gouvernement de « technocrates » de Mario Monti, la Ligue compte bien en toucher bientôt les bénéfices électoraux et reprendre sa marche vers l’instauration d’une « Padanie » délestée du fardeau du Mezzogiorno. Quant à la Belgique, la constitution, après plus de cinq cents jours de crise, d’un gouvernement fédéral dirigé par le socialiste wallon Elio di Rupo ne doit pas faire illusion. C’est un gouvernement de soins palliatifs pour une nation à l’agonie, formé dans la panique de voir le pays attaqué par les vautours des agences de notation. Le séparatiste flamand Bart De Wever reste en embuscade, laissant ses concurrents assumer l’impopularité d’une cure d’austérité où les Flamands auront, une fois de plus, la désagréable impression de se serrer la ceinture un cran trop fort par la faute des francophones.

Ces situations révèlent l’échec de l’utopie européenne : l’Union a échoué à créer un espace de solidarité naturelle où il serait, par exemple, aussi évident de partager la richesse produite, mettons en Rhône-Alpes, avec la Grèce ou le Portugal qu’avec le Limousin ou l’Auvergne. Si cela avait été le cas, les nationalismes basque, catalan ou « padanien » se seraient limités à des manifestations culturalistes de style breton ou bavarois ou à des gesticulations folklorico-mafieuses de type corse.

Le recours au fédéralisme européen comme solution miracle au repli sur des identités et des territoires familiers, mâtiné d’une bonne dose d’égoïsme de la part des nantis, n’est qu’une chimère. Comme le disait Gordon Brown : « Entre la nation et le monde, il n’y a rien. » Encore faut-il que la nation ne soit pas minée de l’intérieur par ceux qui ne l’ont jamais vraiment acceptée.[/access]

 

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Titus, où est ta clémence ?

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Photo : Jim Moran.

Jacques Chirac vient d’être condamné à deux ans de prison avec sursis pour détournements de fonds publics, prise illégale d’intérêt et abus de confiance. La justice a passé, comme dirait l’autre, et l’affaire des emplois fictifs du RPR et des chargés de mission de la Ville de Paris se dénoue douze ans après l’ouverture de la première instruction. Point final.

Enfin, non. L’art délicat de la ponctuation n’est pas la discipline préférée de la classe politique française. Une avalanche de communiqués, de réactions et de déclarations a suivi le verdict.

Certains répètent à l’envi qu’il leur est strictement interdit de commenter une décision de justice. Evidemment qu’ils le peuvent : chaque Français a le droit de critiquer le verdict d’un magistrat[1. Ce que le Code pénal prohibe, c’est de « jeter le discrédit » sur une décision de justice, « dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».]. D’autres, plus contrits, ne cachent pas leur peine. C’est le cas de Jacques Le Guen (UMP) et de Jean-Pierre Raffarin (Futuroscope).

Il y a ceux également qui, comme Bernard Debré (UMP), Pierre Moscovici (PS) ou François Hollande (NL), savent garder toute leur dignité : un mot pour « l’homme Chirac », dont on connaît l’état de santé, et des questions sur le « décalage dans le temps » de cette décision et la « réforme du statut pénal du chef de l’Etat », qu’ils estiment nécessaire.

Il y a ceux qui voudraient bien, mais qui ne le peuvent point. C’est le cas de Benoist Apparu, secrétaire d’Etat (UMP) au Logement, qui déclare : « Je ne commente pas le jugement. Le seul regret c’est que c’est très compliqué de juger des affaires aussi anciennes. Je regrette que ça fasse tache dans son CV. » Vous avez bien lu : « tache dans son CV » : comme si Jacques Chirac en était à vouloir postuler demain pour décrocher un job de VRP.

Et il y a Eva Joly… Un poème. L’ex-magistrate, candidat EELV à la présidentielle, ne boude pas sa joie de voir Chirac condamné. Mais, elle réclame bien plus : elle le veut humilié. C’est ainsi qu’elle requiert pour lui la double peine, exigeant sa « démission » du Conseil constitutionnel[2. Pour appuyer sa vindicte, Eva Joly précise sur BFM-TV que Roland Dumas était président du Conseil constitutionnel quand la question du statut pénal du chef de l’Etat a été tranchée, précisant : « Roland Dumas, qui a été mis en examen ». Mme Joly s’est acharnée, dans l’affaire Elf, sur l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. Elle l’a mis en examen. Elle s’est fourvoyée : il a été innocenté de l’ensemble des chefs d’accusation… Que lui veut-elle encore ? On va finir par croire que ce qui anime Eva Joly, ce n’est pas un idéal de justice, mais une idée besogneuse de la vengeance.].

Ignore-t-elle que Jacques Chirac s’est, d’ores et déjà, mis en retrait du Conseil constitutionnel depuis l’ouverture du procès, renonçant au passage à ses indemnités ? Ignore-t-elle que Chirac voudrait démissionner de la rue de Montpensier, il ne le pourrait pas : c’est notre Loi fondamentale qui fait de tout ancien président de la République un « membre de droit à vie » du Conseil constitutionnel. Il peut, comme le général de Gaulle l’avait fait, ne pas y siéger. Mais il ne peut, en aucun cas, en démissionner. Sauf à mourir.

Mme Joly veut-elle précipiter la mort de Jacques Chirac ? Bien sûr que non. Rendons-nous alors à la vérité : si l’ex-magistrate dit à peu près n’importe quoi, c’est qu’elle est d’une nullité crasse en droit public. Qu’elle se rassure : comme ce n’était pas sa matière, on n’utilisera pas ses manières vindicatives en lui demandant de rembourser l’intégralité des salaires qu’elle a perçus tout au long de sa carrière dans la magistrature. L’infaillibilité n’est pas de ce monde.

La palme revient à l’association Anticor – qui ne rassemble pas des détracteurs du cor de chasse comme son nom pourrait nous le faire croire, mais des lavandières de la vie publique. Chez Anticor, on a une conception immaculée de la chose publique : on lave plus blanc que blanc. Ainsi Me Karsenti, l’avocat de l’association, salue-t-il dans la condamnation de Chirac une « décision historique », rajoutant : « C’est un message donné à l’ensemble des hommes politiques. »

Les plus de 600 000 élus que compte le pays apprécieront. La suspicion pesait sur eux. Désormais, la menace est sur leur tête. En faisant de la condamnation d’un homme public un « message » adressé à tous les autres, Anticor ne nous révèlerait-il pas le fond de sa pensée : chaque élu de la République serait-il un malfaiteur qui s’ignore ou qui ne serait pas encore passé à l’acte, un coupable en puissance. Pourquoi coupable ? Parce que responsable. Tout cela n’a évidemment rien à voir avec le discours populiste du « tous pourris » : c’est, en réalité, bien pire.

La justice selon Anticor, ce n’est pas une question de répression, de réparation ou de réhabilitation. C’est une affaire d’édification. Dès lors, si la valeur d’un jugement tient dans son exemplarité, c’est-à-dire dans le « message » qu’il adresse au corps social, pourquoi ne pas militer pour la décimation ? C’était une coutume parfois pratiquée sous la République romaine : quand une légion revenait défaite d’un combat, on exécutait un homme sur dix ; les autres se tenaient à carreau. Alors, puisque ce sont des exemples qu’il faut, tirons au sort 60 000 élus français, exécutons-les : ce sera un beau « message » adressé aux survivants.

En vérité, justice et exemple ne font pas bon ménage. C’est que jamais la valeur d’un juge ne tient à ses verdicts exemplaires, mais à la clémence dont il sait faire preuve. La clémence n’est pas du laxisme, mais de la tempérance, de la modération. Lorsque l’on condamne pour l’exemple, on ne peut jamais être clément, car on évacue nécessairement l’intentionnalité de l’acte, les circonstances dans lesquelles il a été commis, l’humanité du prévenu comme celle de la victime, pour formuler un verdict de portée générale.

Or, un bon juge ne fait pas dans les généralités et dans l’abstraction : c’est de la pâte humaine, réelle, concrète qu’il travaille.

Certains s’en tenant précisément aux généralités ont vu dans la condamnation de Jacques Chirac une « victoire de la démocratie. Drôle de victoire qui emporte, avec elle, tous les sentiments humains qui constituent le fondement-même de l’idée de justice.

Certes, le verdict du président Pauthe nous aura, au moins, appris une chose : la justice passe, tôt ou tard. En l’occurrence plutôt tard que tôt. Mais dans quelle condition aussi ? Est-ce une dignité supplémentaire pour la « démocratie » de traduire en justice, vingt ans après les faits, douze ans après l’ouverture de la première instruction, un vieillard affaibli ? Il y a un moment où la justice, contre toute idée de vengeance et de représailles, doit se retirer sur la pointe des pieds. C’est le moment précis où, la mort venant d’elle-même, à pas de loup, tout est aplani. Et les errements et les fautes, et les crimes et les doutes. Hugo écrivait dans L’Homme qui rit : « Quel bienfaiteur sur la Terre qu’un distributeur d’oubli ! »

Qu’ils se réjouissent donc de leur « victoire de la démocratie », ceux qui veulent s’en réjouir. Un vieux fond d’humanité nous enseigne qu’on ne juge pas un vieil homme que la mort appelle. La justice est l’affaire des vivants. Pour ceux qui ne sont déjà plus là et qui, péniblement, s’éloignent de nous, on laisse la fatalité elle-même accomplir son œuvre. Puis on referme le tombeau sur leur honneur et sur leur vie.

Chi va Fario va sano

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Eteins la lumière et éclaire-toi à la bougie ! Non, ceci n’est pas la dernière lubie écolo-chic à la mode pour survivre dans une France privée de triple A qui attendrait l’Armageddon nucléaire.

C’est plutôt l’étrange injonction que l’on se fait à soi-même une fois achevée la lecture du très bel article que Baudouin de Bodinat publie dans le numéro d’automne de la revue Fario[1. « Au fond de la couche gazeuse », Fario n°10, automne 2011]. L’auteur de La Vie sur Terre y poursuit sa dissection méticuleuse des malheurs de la société industrielle à travers une critique radicale de la fée électricité. Plutôt qu’une exégèse bavarde, ces lignes méritent d’être citées pour ce qu’elles sont : une splendide poésie du désenchantement moderne que symbolise la toute-puissance immanente de la lumière artificielle.

Lâchez vos interrupteurs et savourez la substantifique moelle de cette ode à la lente obscurité : « L’éclairage électrique en nous désapprenant à voir dans la pénombre, à y être chez nous, dérobe toutes les pensées et sentiments des choses qui auraient trouvé à y prendre forme, à s’y discerner bientôt ; à s’y nuancer et ramifier au-dedans de nous en d’autres impressions et imaginations et souvenir par jeu de correspondances, en phosphorescences si ténues que la lumière artificielle nous les rend invisibles et peut-être inexistantes ; juste en actionnant l’interrupteur ».

Mais ne vous arrêtez pas là ! Car d’Euripide à Rosa Luxemburg en passant par le grand poète franco-libanais Salah Stétié, la dixième livraison de Fario se veut à la fois dense et éclectique. Un seul bémol : la maquette austère de la revue qui, malgré les photographies inspirées de Klavdij Sluban, peut rebuter le chaland trop sensible au maquillage de presse.

A ce détail près, on ne saurait que conseiller cette riche revue héritière de la tradition surréaliste. Contestataire mais jamais alignée, à ne pas manquer !

L’invité surprise

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Photo : Pierre Meunié.

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Éric Dupin débattent de la candidature de François Bayrou.

Dans une France qui ne brille pas toujours par la qualité de son personnel politique, Bayrou est un paradoxe souvent exaspérant. Enfin disons qu’il m’exaspère moi. Ou pour être précis, ce qui m’exaspère, c’est que je l’aime bien. J’ai beau être un europhobe de gauche à sous-dominante populiste, je n’arrive pas à le considérer comme néfaste. Pourtant, je partais de loin : comme toute une génération formatée bon gré mal gré par les Guignols (les drôles, ceux de la grande époque de Delépine et de Reviens JPP, reviens), j’ai longtemps cru que c’était un neuneu UDF comme les autres. J’ai changé d’avis, comme beaucoup, avec la campagne de 2002, notamment, avec la fameuse gifle, donnée à un marmot pickpocket, et les explications clarissimes qui l’ont immédiatement accompagnée (« J’ai agi comme je l’aurais fait avec mes propres enfants »). Plus que dans tout autre exercice, dans une présidentielle, le style, c’est l’homme. Ce type-là avait de drôles de manières et de drôles d’arguments pour un supposé centriste ectoplasmique.

Bis repetita, en mieux, lors du scrutin de 2007 : on ne le rappellera jamais assez, donné à 8 % en décembre par les sondeurs, Bayrou avait fini l’élection avec 18, 5% des voix. Mordant à la fois sur les électorats putatifs de Sarkozy et Royal, mais aussi probablement sur celui de Le Pen, pas uniquement à cause de leur goût commun pour la belle langue, mais grâce à son image d’homme de la novation, de bougeur de lignes, voire de candidat anti-système. Et je connais maints chevènementistes de 2002 qui ont voté sans états d’âme pour cet européiste obsédé par la rigueur budgétaire, tant il est vrai qu’en contrepartie ce garçon avait l’air d’aimer son pays plus que son parti.

Bien sûr on me rétorquera que dans le même mouvement, Bayrou s’aime beaucoup lui-même. Mais c’est le contraire qui paraîtrait bizarre. Le pouvoir démesuré d’un président de la Vème République exige une ambition et un égo en rapport. C’est bien pour ça que je regrette la IVème et espère la VIème… En attendant ces jours meilleurs, Bayrou donne —comme Hollande et contrairement à Joly, Villepin ou Mélenchon- l’image d’un fou qui ne serait pas furieux, ce qui somme toute est rassurant.

Mais il n’y a pas qu’en psychologie que le Béarnais madré décroche un accessit : l’idéologie ne lui fait pas peur. Et pourtant, durant des lustres, la bataille d’idées a été aussi familière à un centriste qu’une pédale wah-wah à une harpiste. On reconnaissait le centriste à ce qu’il honnissait les idéologies qui nous ont fait tant de mal. Le fédéralisme européen, on l’aura compris, n’étant pas un choix idéologique mais le mouvement naturel du monde…

Or voici que Bayrou dynamite cette tradition : son slogan de campagne « Instruire et produire » est le plus idéologique qu’ait avancé un « grand » candidat depuis les temps révolus de la lutte des classes, le plus chargé de sens, on a presque envie de dire le moins marketing -à ceci près que le refus affiché du marketing, c’est toujours du marketing…

Au lieu de ressasser « Je vous l’avais bien dit, il y a cinq ans, pour la dette », ce qui aurait été légitime, mais vexant pour 81,5% des électeurs de 2007, notre Zébulon surgit là où on ne l’attendait vraiment pas (le patriotisme économique) et sur un thème que même les souverainistes et les antilibéraux jugeaient trop ringard pour eux (« Achetons français ! »). Du coup, de Mélenchon à Estrosi en passant par Hamon ou Le Pen, c’est à qui criera le plus fort qu’il y avait pensé le premier… Pensé, peut-être, mais c’est Bayrou qu’on a entendu, et on l’a entendu parce qu’il est le seul (avec le Che) à avoir mis les questions industrielles au centre de sa campagne : instruire et produire, on vous dit…

On notera au passage que cette OPA surprise sur le patriotisme, Bayrou n’a pu la réaliser que parce qu’il dispose d’un avantage comparatif par rapport aux autres candidats : sa solitude. Contrairement à Marine, Nicolas, François, ou Jean-Luc, Bayrou voyage léger, un atout de taille pour bouger vite et frapper fort. Pas de groupe parlementaire ? Vous n’êtes plus l’otage de vos députés et de leurs calculs électoraux qui ne sont pas forcément les vôtres. Mettez-vous à la place de Hollande, qui a vu ses sénateurs conjuguer toutes leurs forces sur le vote des étrangers, alors que le débat du moment portait sur la crise mondiale… Dans sa solitude, Bayrou est aussi immunisé contre les alliances pathogènes, genre Verts ou Nouveau Centre. En plus de ça, au Modem, on n’a pas de véritable organisation de jeunesse, tant mieux, ça évitera les campagnes d’affiches débiles comme savent si bien les faire MJS, FNJ ou Jeunes Pop. Bref, s’il vaut mieux être seul que mal accompagné, alors c’est bien parti pour lui, et les sondages flatteurs de ces jours-ci semblent le confirmer.

Reste à savoir jusqu’où montera la petite bête Bayrou. Pour passer d’un score héroïque à un vote utile, c’est-à-dire victorieux, il faudrait qu’il atomise Marine Le Pen dans les semaines à venir puis qu’il élimine soit Sarkozy soit Hollande au premier tour, et enfin qu’il réédite l’exploit au second tour avec celui des deux favoris qui aura survécu au premier. Franchement, Bayrou en est-il capable ? En vrai, je n’en sais rien. Mais s’il ne l’est pas, il est condamné à être un excellent candidat antisystème, le diable présentable qui sortira de sa boite tous les cinq ans pour faire peur aux petits enfants et aux « grands » partis.

Hollande battu à Solferino

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Photo : jmayrault

Ça commence à ressembler à un mauvais roman : en tête dans tous les sondages et pourtant à la ramasse dans sa famille politique. Je parle bien évidemment de François Hollande qui écraserait à plate couture le président sortant en cas de second tour avec 60% des voix, si l’on en croit les sondages et les augures autorisés.

Pourtant jour après jour, c’est le syndrome de la débâcle, au sens météorologique du terme, qui touche le candidat du PS. Ici, un baron râle sur toutes les antennes parce qu’on lui envoie dans les pattes un écolo hostile aux législatives (faut dire que Meirieu à Lyon et Duflot à Paris, y’a mieux comme cadeaux de Noël). Là c’est un autre éléphant – Jack Lang – qui refuse de se soumettre au vote des adhérents de son propre parti pour se représenter à l’Assemblée. Moyennant quoi, il risque de se voir offrir par Solferino une autre circo, en récompense de son inconduite. Bref, ça tangue. Comme un mauvais remake de 2007, quand la pauvre Madame Royal avait vaillamment fait campagne sans l’aide du parti (dirigé à l’époque, au cas où vous l’auriez oublié, par le père de ses enfants et futur candidat…)

Ne nous racontons pas d’histoires : ce qui cloche au PS et spécialement dans cette campagne prétendument gagnée d’avance, c’est que le parti et ses baronnies plombent le candidat. Qui a envie d’aller se cartonner frontalement à la droite pour la présidentielle alors qu’il règne sur une grande ville, un grand Conseil Général ou une Région ? La gauche règne sans partage sur la France girondine des strates intercommunales, de la clause générale de compétence, des dotations générales de fonctionnement et autres joyeusetés pour amateurs de droit public.

Une France pleine de chargés de mission, de chargés de com’ et d’experts appointés, d’élus locaux affidés – sans parler des associations voire des entreprises « amies ». Et franchement, tout le monde le sait : le risque est bien plus grand de perdre sa baronnie locale quand on est dans la majorité. Dans l’opposition, on gueule national (le méchant gouvernement qui veut du mal aux Français) mais on pense local (faisons-nous réélire sans interruption depuis 20 ans). Ces élus-là ne vivent pas pour le parti, se foutent de sa discipline, de son programme, ils pensent et agissent courant ou clan. Ils aiment sans doute bien Hollande mais n’iront pas se mettre les tripes à l’air pour ses beaux yeux.

Alors pourquoi Hollande ne remet-il pas à sa place tout ce beau monde qui rechigne à se bagarrer et au premier chef Martine Aubry qui, à la tête du PS, est censée diriger cette cohorte d’élus de terrain bordélogènes ? Parce que le même Hollande a été premier secrétaire du même parti pendant 11 ans sans toucher à ce même système. Vu de Solferino, ce gigantesque bazar ne doit pas avoir que des désavantages. Disons-le, un tel capharnaüm, ça assure même de se maintenir en place pendant longtemps alors que ses candidats à la présidentielle (Jospin, puis Royal) se vautrent en beauté. Une fois postulant à l’Elysée, on se rend compte que ça plombe un max. Mais sans doute aurait-il fallu y penser avant.

L’autre facteur qui tue un peu l’élan réformateur et victorieux de la campagne, c’est la présence, que dis-je, l’omniprésence des ténors de la gauche sociétale. Celle qui veut le vote des étrangers extra-communautaires aux élections locales, au point d’en faire un des premiers textes qu’elle soumet au vote du Sénat libéré de ses forces conservatrices.

Bon c’est la crise, les classes populaires qui bossent ou voudraient bosser trinquent, mais la question des questions, c’est l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone à des résidents qui n’en veulent pas. Une urgence qui traîne depuis 1981, et dont Mitterrand s’était habilement servi pour valoriser le Front national. Là, pas de double ou de triple jeu. Les sénateurs Verts et PS en veulent tout de suite et maintenant. Un geste fort promis pour les 100 premiers jours de la présidence Hollande en attendant sans doute le mariage gay ou la dépénalisation du chichon. Bon courage.

Enfin, Martine Aubry n’aide pas non plus. En dépit de ses proclamations de loyauté répétées, on peut douter de son engagement à faire gagner le candidat socialiste. Pour mémoire, elle et ses amis ont négocié des accords lamentables avec les Verts, elle a réussi à imposer, et sans douceur, des candidats aux législatives contre des favoris hollandistes, etc. Ce qui accrédite que François Hollande est faible (léger problème) ou qu’il ne veut pas s’en mêler (autre léger problème). D’autant que la première secrétaire s’appuie sur les baronnies et la gauche sociétale pour mener la vie dure à son candidat.

Il se murmure aussi que les amis d’Aubry pourraient jouer la défaite à la présidentielle et la gagne aux législatives, notamment en cas en cas de second tour Marine le Pen-Nicolas Sarkozy. Avec Aubry à Matignon natürlich. C’est pas mignon, ça ?

On pourrait trouver ce scénario fantasque voire déconnant, à ceci près qu’il tient la route. Et on peut se demander comment, à cinq mois de l’élection, un candidat pétrifié par les sondages et coincé contre le mur par les barons qu’il a fait émerger dans son propre parti peut se sentir pousser des ailes. La magie de la présidentielle, sans doute…

On va tout atomiser !

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Photo : Shirley Two Feathers.

JE DETESTE décembre. On n’a le temps de rien faire. Voyez : ça fait dix jours que j’essaie de trouver cinq minutes pour écrire à Angie Merkel et lui faire part des solutions auxquelles elle n’a pas songé pour sauver la zone euro d’un désastre imminent. C’est d’une simplicité telle que ça en devient gênant : la solution est sous ses yeux, mais elle ne la voit pas. Enfin, cette lettre attendra. Impossible de l’écrire. Je me mets à peine à la table de travail que Willy, mon mari, apparaît et me dit d’un air tendre : « Es gibt kein Christstollen mehr… » (Il n’y a plus de gâteau de Noël…) Dans la crèche, à Bethléem, je devais faire l’âne ou bien le bœuf ou le mouton. Enfin non, pas le mouton, car ça pue. Je me suis réincarnée en je-ne-sais quoi, mais Dieu que je suis un animal de femme docile ! Et me voilà, les mains dans la farine, à pétrir la pâte avec les raisins de Corinthe, qui, quoique grecs, ne sont pas ceux de la colère. Je ne sais pas ce que Willy peut bien faire de tous les Christstollen qu’il ingurgite. Un par jour en ce moment ! Vu le sucre et le beurre que j’y mets, j’ai fait le calcul : le 25 décembre, soit je serai veuve, soit je serai l’épouse d’un bébé éléphant diabétique.

Là, j’arrête ! Je veux bien que Bécaud ait chanté les mains d’une femme dans la farine. Mais moi je peux les coller ailleurs mes mains. La situation est grave, voire désespérée : Greenpeace, ai-je appris à la radio, a envoyé des commandos dans plusieurs centrales nucléaires françaises et ils n’ont pas été interpellés sur-le-champ. C’est navrant, d’autant plus que je vois très bien à quoi peut ressembler un commando de Greenpeace : Willy en fait partie. Ça bouffe, mais ça bouffe bio. Ça ne ferait pas de mal à une mouche, ni à une femme…

Moi je dis : bravo, Greenpeace ! Il faudrait un peu que le gouvernement français se remue et que Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, se bouge s’il ne veut pas se faire baisser, par Standard & Poor’s, sa note, qui par miracle, est encore de trois K. Je serais à sa place, j’écouterais sérieusement le cri alarmant de Greenpeace et je prendrais des mesures.

Ceux qui n’y connaissent rien vont y aller de leurs solutions à deux sous. Les uns préconisant de répandre de la mort aux rats autour du cœur des réacteurs. N’importe quoi ! L’activiste de Greenpeace, en bon écologiste, ne se nourrit que de produit dont la traçabilité est avérée. On peut toujours espérer le tromper en plaçant à côté des petits tas de poison de petites notices stipulant le caractère bio de la bouffe proposée. C’est pas sûr que ça marche.

La solution la plus rapide serait de disposer des pièges à loup autour des centrales nucléaires françaises. Economiques et pas cher, ça ne pardonne pas : un pied dedans et le type se met à parler comme Eva Joly (je suis allemande depuis 65 ans maintenant et je ne suis jamais parvenue à avoir l’accent qu’elle a quand je parle français ; moi qui le trouvais pourtant mignon, le petit Besson – et fortuné vu tout ce qu’il écrit). On pourrait aussi imaginer de poser des barbelés électrifiés autour des sites nucléaires français. Mais toute l’énergie produite par les centrales filerait là-dedans et on serait obligé de construire des éoliennes pour alimenter les barbelés. Totale gabegie !

Non, ce qui me semble le mieux convenir, c’est de recruter des emplois-jeunes, de leur donner une arme et un permis de tirer à vue. Ça créerait des petits boulots et, surtout, ça rassurerait Greenpeace, qui pourrait enfin publier de tels communiqués : « Cette nuit, vingt-quatre militants antinucléaires ont été abattus froidement par des emplois-jeunes. Nous nous réjouissons du niveau de sécurité élevé des centrales nucléaires françaises. C’est du bon boulot. Bravo les gars ! ».

La loi des séries

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Louis Skorecki.

Les frères Lumière ont inventé la télévision, pas le cinéma, c’est Louis Skorecki qui le dit. Doté d’une plume injuste et brillante, Skorecki ne va plus dans les salles obscures. Pour lui, le 7e art est mort avec Rio Bravo et les cinéphiles se comportent comme des bâfreurs de blanquette de veau. Les films, il les regarde sur petit écran. Il en parlait dans des articles longtemps publiés par Libération et édités en recueils par l’ami Roland Jaccard dans sa collection « Perspectives critiques » aux PUF : Raoul Walsh et moi, Les Violons ont toujours raison, Conversations avec Serge Daney.
Avec Sur la télévision, Skorecki adresse une belle déclaration d’amour à l’étrange lucarne. S’il n’oublie ni Mad Men ni Dr. House, ce descendant avoué de Sherlock Holmes nous replonge dans un autre temps. Dans cette époque qui court de l’ORTF à feu la Cinq de Berlusconi, bien avant la multiplication des chaînes sur le câble, les surprises étaient permanentes.

Les crimes étaient résolus dans les Cinq dernières minutes. Simenon trouvait que Jean Richard, comédien massif, incarnait un parfait commissaire Maigret. Les garçons hésitaient entre Emma Peel et Tara King, se pendaient finalement aux jambes à la longueur érotique d’Emma. Le lieutenant Columbo roulait en Peugeot 403. La Petite maison dans la prairie renseignait sur le puritanisme des Pères fondateurs américains et Le Prisonnier sur les mœurs de Big Brother. Bill Cosby était un acteur de jazz, papa d’Obama. Thomas Magnum cachait derrière sa moustache les traumatismes de la guerre du Vietnam. MacGyver, entre Reagan et Gromyko, préfigurait le bobo écolo à canif électeur d’Europe Écologie-Les Verts.

Skorecki a des fulgurances qui ravissent : « Baretta et Pasolini, c’est du pareil au même : cinéma louche, télé trouble, familles perdues. » On voit où il veut nous amener. Si les visages, les musiques et les mots portés par les séries TV s’impriment dans les mémoires, créant nos mythologies modernes, c’est que les histoires sont écrites. Parfois à la va-vite, souvent avec style, toujours avec efficacité. Grâce aux séries, les écrivains ont signé leur retour à l’écran, passant à tabac la « politique des auteurs » chère à François Truffaut − une fiction appartient à son réalisateur, point final.
Steven Bochco nous fait découvrir les rues de New York, et ceux qui les peuplent, dans NYPD Blues. Chris Carter révèle nos angoisses paranormales dans X-files. Edward E. Kelley s’amuse des fantasmes d’Ally McBeal et donne au Capitaine Kirk de Star Trek, William Shatner, son plus beau rôle : Denny Crane incarne dans Boston Justice un avocat de droite fêlé, amateur de cigares et de whisky dissertant, sur la terrasse de son cabinet, du harcèlement sexuel, des armes à feu et des SDF avec son meilleur ami démocrate. Même Jean-Luc Azoulay, le créateur d’Hélène et les garçons et de ses suites, peut être présenté comme un héritier décomplexé d’Éric Rohmer : des jeunes filles légèrement vêtues badinent avec des garçons qui ne pensent qu’à la embrasser, et plus si affinités.

Pour comprendre que les séries sont nos madeleines du jour, il faut lire, en plus de Skorecki, le Dictionnaire des séries de Nils C. Ahl et Benjamin Fau. Rien ne manque dans ce pavé de plus de mille pages. Les notices sont précises, élégamment rédigées, méchantes à l’occasion. À propos d’une vieillerie californienne et balnéaire : « Si l’on veut du mal à quelqu’un, on peut lui diffuser en boucle le générique de la première saison : cela achève même les chevaux. » Du bel ouvrage qui donne envie d’errer dans Baltimore en regardant The Wire, de se saouler avec Hank Moody dans Californication et, même, de courir sur une plage de Malibu derrière quelques naïades en maillot de bain rouge.

Louis Skorecki, Sur la télévision, Capricci, 2011.
Nils C. Ahl, Benjamin Fau (dir.), Dictionnaire des séries télévisées, Philippe Rey, 2011.

Des moutons du Montana aux étudiantes en cinéma de Séoul

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Si j’étais cinéaste, aurais-je vraiment eu envie de filmer pendant des mois la transhumance de troupeaux de moutons à travers l’État du Montana ? J’en doute. Lucien Castaing-Taylor, lui, n’a pas reculé face à ce défi plutôt insolite. Il est vrai qu’il n’est pas metteur en scène, mais professeur d’anthropologie à Harvard. Et puis, c’était la dernière occasion de graver sur la pellicule cette geste épique de la légende de l’Ouest américain. Plus jamais, on ne verra des milliers de moutons traverser des villes abandonnées pour l’occasion à ces quadrupèdes aussi têtus que charmants.

Sweetgrass, c’est le titre du film, plaira aux zoophiles, aux amateurs de westerns et aux insomniaques. Plus intéressé par les caprices des moutons et la majesté des paysages qu’ils traversent que par la lassitude et l’exaspération de leurs convoyeurs subissant leurs bêlements incessants, Lucien Castaing-Taylor n’a pas filmé leur retour dans leurs fermes après des mois de solitude, ni la manière dont ils dilapident leur paie. Il me l’a raconté, en revanche, et je pense qu’il y aurait eu là matière à un documentaire moins moutonnier, plus trivial sans doute et presque aussi excitant.

On imagine très bien Sweetgrass présenté dans une école de cinéma, section documentaire, à Séoul. C’est là, précisément, que se déroule Oki’s Movie, le dernier film de Hong Sangsoo qui est au cinéma coréen ce que Clément Rosset est à la philosophie française : burlesque, éméché et attentif aux détails les plus saugrenus que tissent les humains, même les plus moutonniers.

Ici, une jeune étudiante en cinéma encore inexperte sentimentalement, observe au plus près le comportement d’un jeune cinéaste et d’un vieux professeur de cinéma, tous deux troublés par la naïveté feinte d’Oki. Elles les amènera dans les mêmes lieux et, avec une ingénuité toute rohmérienne, comparera leur comportement. Derrière chaque jeune fille se dissimule un garagiste qui évalue consciencieusement la valeur de la voiture d’occasion qu’il s’apprête à acheter. Je l’admets volontiers : je suis prêt à abandonner les moutons à mon ami de Harvard et à prendre le premier avion pour Séoul où je filmerai la suite des aventures d’Oki. Sans atteindre à la perfection de Hong Sangsoo, mais avec autant de plaisir qu’il m’en a donné.

L’étranger dans sa langue natale

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« En étrange pays, dans mon pays lui-même », le bel alexandrin d’Aragon dans la Diane française me semble d’une troublante actualité ces temps-ci. Et ce sentiment d’étrangeté, pour tout dire, ne me vient pas de l’impression d’être submergé par une invasion allogène ou par le fait que le destin de la France se décide à Berlin, à Bruxelles ou sur les places financières, bref partout sauf en France. Non, ce malaise me vient d’ailleurs et touche à ce qui fait sans doute l’essence de l’identité française : la langue elle-même.

Tout commence une matinée de la semaine dernière. Je m’apprête, un peu plus à la bourre que d’habitude, à prendre le TGV Lille-Paris. Je n’aurai pas le temps d’acheter la presse alors je me contente, ce qui n’est pas trop dans mes habitudes, de saisir au vol les quotidiens gratuits mis à disposition dans des présentoirs. Je n’ai, à vrai dire, aucune sympathie pour les journaux gratuits, partant du principe que, dans une société marchande que je n’ai au demeurant pas choisie, tout ce qui est gratuit ne vaut rien, sauf l’amour. Et puis, non contents d’être des supports publicitaires entrelardés de quelques dépêches plus ou moins bien réécrites, les gratuits salopent les gares, les stations de métros et encombrent les banquettes. Mais bon, comme je suis un vieux camé à l’encre d’imprimerie, je décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Premier titre, parcouru d’un œil distrait, « Bientôt une application pour trouver un coloc dans la Métropole ». Après quelques secondes de réflexion, je comprends de quoi il doit s’agir. Sur les Smartphones, comme on dit, il y a des applications, c’est-à-dire des fonctions et des services qui n’ont plus rien à voir avec le téléphone, comme les montres gadgets qui, quand j’étais petit, faisaient radio en plus d’indiquer l’heure.

Coloc, c’est l’apocope pour colocataire. Il est vrai qu’aujourd’hui, les jeunes louent à plusieurs des appartements en vous faisant croire que c’est un choix de vie beaucoup plus sympa alors qu’en vérité, ils sont tellement paupérisés et précarisés qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’éviter la promiscuité étant donné le prix du mètre carré dans les grandes villes. Quand à la Métropole, il ne s’agit pas de la France par rapport à ses DOM mais de l’agglomération Lille-Roubaix-Tourcoing par rapport à la région Nord-Pas de Calais.

Il m’a donc fallu un petit moment pour traduire ma propre langue afin de comprendre l’information, au demeurant inintéressante, que l’on voulait me communiquer.
Et je me suis alors demandé ce qu’il adviendrait de quelqu’un qui serait mort ne serait-ce qu’à la fin du siècle dernier et à qui, à peine ressuscité, on voudrait communiquer quelques données sur ce qui s’est passé depuis une grosse dizaine d’années : « Tiens, Lazare, à propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais on vit une époque formidable, maintenant il y a des applications pour trouver des colocs dans la Métropole. Formidable, non ? » Non seulement cette désintégration de la langue est inquiétante, mais la rapidité du processus l’est encore davantage. On peut raisonnablement penser que les gens du XVIIème siècle et du XXème siècle, s’ils avaient pu se rencontrer, auraient à peu près réussi à se comprendre. Quelques variantes dans le vocabulaire et la prononciation mais, pour l’essentiel, le dialogue aurait pu assez vite s’instaurer malgré trois cents ans d’écart. Mais dans ce cas précis, c’est en à peine une génération que tout s’est obscurci dans la langue, notamment sous l’influence de la néophilie technologique et de ses conséquences sur la vie quotidienne et les mœurs.

Mais je ne voulais pas rester à ruminer ces sombres pensées car, comme le remarque justement Hemingway dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, il ne faut jamais être triste le matin. Alors, j’ai chiffonné le premier gratuit et j’en ai ouvert un autre. Je suis tombé sur un entretien donné par Lars Bark, « l’un des père de Chrome, le navigateur de Google ». Cela commençait très fort. Et je n’avais encore rien lu puisque j’ai pu apprendre pour mon plus grand bonheur « que les systèmes d’exploitation vont concéder du terrain aux browsers qui deviendront des plates-formes complètes » mais aussi, comment avais-je pu vivre sans savoir « que l’idée des Chromebooks est de déporter le système d’exploitation sur le cloud sur lequel ne demeure plus qu’un seul browser ».

Alors j’ai regardé le soleil d’automne se lever sur une Picardie traversée à 300 kilomètres/heure et j’ai pensé, décidément : « En étrange pays, dans mon pays lui-même »

La politique du croche-pied

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Bataille d'éléphants de mer. Photo : mikebaird.

Je ne sais pas si nous sommes « au bord du précipice », comme l’a affirmé le Président de la République, mais ces jours-ci, nos dirigeants et ceux qui aspirent à le devenir évoquent plus une bande de galopins que des adultes responsables soucieux de conduire le pays dans la tempête. L’actualité ressemble à la chronique d’une cour de récré – et pas au collège, à l’école maternelle. Tricheur ! Menteur ! Cafteur ! Fayot ! Je vais le dire à la maîtresse ! Je vais t’en coller une ! M’dame, il a piqué des bonbons !
Chez les Verts, on avait l’habitude de ces bagarres. Alors cette fois, ils ont choisi la maitresse comme déléguée de classe et elle n’est pas commode. Résultat, ils passent leur temps à dire des vacheries sur elle, mais devant, ils filent doux et on les comprend. Moi quand je vois Eva Joly, j’ai l’impression d’être mise en examen.

Vous me direz qu’au PS aussi, la joyeuse ambiance de cour d’école ne date pas d’hier. Mais enfin, ça faisait longtemps qu’ils n’en étaient pas venus aux mains. Sur la photo de classe prise le soir des primaires, ils avaient tous l’air de gentils enfants sages. Et puis, ils avaient juré de ne plus recommencer et de se comporter en bons camarades. Et voilà que c’est reparti. Arnaud accuse Jack d’avoir mis les doigts dans la confiture, Jack, en guise de réponse, lui promet une bonne paire de claques. Du coup, la maitresse fiche Jack au piquet : privé de dessert électoral le petit, de toute façon on ne va pas le faire redoubler éternellement celui-là. Mais en même temps, Martine colle un zéro à Arnaud pour avoir semé la pagaille. « C’est celle qui dit qu’y est », réplique Arnaud. C’est dire si Martine « tient » sa classe.

À l’école UMP, ce n’est pas plus glorieux. Rachida se permet de donner une leçon de morale à François, qui est pourtant prof principal. « Même pas cap de te faire élire en zone difficile, c’est nul », qu’elle lui balance. Du coup, elle frôle l’exclusion mais François et le surgé Jean-François décident de lui laisser une chance. Pendant ce temps, le petit Luc se paye la tête de Dominique, vous savez le grand blond qui se la joue quand il récite des poèmes. Et Dominique, il n’aime pas, mais pas du tout, qu’on se foute de lui. Surtout un minot qui est encore en classe tétine alors que Dominique, lui, est passé chez les grands. Et il chope Luc à la sortie : « Eh dis donc, toi, un peu de respect pour les aînés, quand même ! »

Alors d’accord, on s’amuse bien. Mais pendant ce temps on ne fait pas le programme et les examens approchent. Je sais bien que le dirlo est très occupé et qu’il voyage beaucoup avec sa nouvelle copine Angela, parce que les cancres européens, ce n’est pas de la tarte non plus, mais il ne faudrait pas qu’il en oublie sa petite école française. Quant à François, celui qui essaie de lui piquer la place, on ne l’entend pas beaucoup. Il parait qu’il est au-dessus de tout ça, tant mieux pour lui. En attendant, nous on est toujours au bord du précipice et si ça se trouve on est tombés dedans sans s’en rendre compte. Il est peut-être temps de siffler la fin de la récré.

Europe unie, Etats désunis

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Des dernières élections espagnoles, les commentateurs habituels n’ont voulu retenir que la victoire par K.-O. de la droite (Parti populaire) sur la gauche du Premier ministre sortant, José-Luis Zapatero. Une alternance banale, en somme, comparable à celle observée dans nombre de scrutins récents en Europe, où les dirigeants en place font les frais de la crise économique et des politiques de rigueur imposées par Bruxelles et Francfort.

Mais en y regardant de plus près, on peut constater que la désaffection des électeurs pour les sortants a bénéficié à d’autres forces que celles de l’opposition classique : ce sont les mouvements séparatistes qui travaillent depuis longtemps des territoires mal arrimés à des États-nations issus de la longue histoire de notre continent. Ainsi, pour la première fois depuis l’instauration de la démocratie en Espagne, les nationalistes catalans de Convergencia y Unio ont emporté la majorité dans trois des quatre provinces constituant la Catalogne. Au Pays basque, un nouveau parti, Amaiur (La Gauche), issu d’une ETA qui vient tout juste d’abjurer le terrorisme, arrive en tête dans la province de Guipuzcoa, alors que le PNV (Parti national basque, droite nationaliste) l’emporte en Biscaye. Cette poussée nationaliste atteint même la Galice, qui envoie aux Cortès deux députés appartenant à une formation séparatiste.

On pourrait interpréter ces résultats comme l’expression d’un prurit « girondin » si l’État espagnol n’était pas allé jusqu’à la limite du possible en matière de dévolution aux régions de compétences administratives et budgétaires. Il s’agit plutôt d’un défi lancé à Madrid par des partis qui ne cachent pas leur objectif ultime : l’indépendance totale et la rupture du lien multiséculaire avec l’État espagnol.[access capability= »lire_inedits »] Convié à donner son interprétation du mandat que lui ont confié les électeurs, le Basque Jon Inarritu, député Amaiur, répond : « Depuis le tout début, nous savons que notre référence n’est pas Madrid. Notre référence c’est le Pays basque. Et nous allons à Madrid pour réclamer les droits du peuple basque et ceux des travailleurs basques. Nous n’avons pas l’intention de participer activement à la gestion de l’État à partir des institutions de Madrid. » En Catalogne, les nationalistes sont parvenus à imposer un bilinguisme généralisé, creusant ainsi le fossé culturel avec le reste de l’Espagne.

Après l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne, ces partis ont misé sur le dépérissement des États-nations au profit d’une « Europe des régions ». La chute du communisme, l’élargissement de l’UE et sa transformation en une vaste zone de libre-échange ont provoqué l’inverse. Les exemples tchécoslovaque et yougoslave ont démontré que seul l’accès au statut d’État-nation − les nouvelles frontières épousant les périmètres d’une solidarité naturelle entre les habitants de ces nouveaux États − permettait d’obtenir voix au chapitre à l’extérieur et d’instaurer une démocratie fonctionnelle à l’intérieur.

Lorsque les provinces culturellement sécessionnistes se trouvent jouir d’un dynamisme et d’une prospérité économique supérieurs à celle des autres composantes de l’État central, cela accroît d’autant la force centrifuge. En temps de crises et de vaches maigres, le devoir de solidarité envers les régions les plus pauvres, qui cimente l’unité nationale, devient insupportable. Ce phénomène, qui a heureusement épargné la France et l’Allemagne grâce au génie de Napoléon et de Bismarck[1. La comparaison entre Angela Merkel et Otto von Bismarck faite par Arnaud Montebourg ne tient pas. Le « chancelier de fer » était un visionnaire, alors que la mecklembourgeoise n’est qu’une épicière.], sape les fondements d’au moins trois nations européennes : l’Espagne, l’Italie et la Belgique.

On placera à part le Royaume-Uni où les nationalismes écossais, nord-irlandais et, dans une moindre mesure, gallois, ont été habilement gérés sous les gouvernements de Tony Blair. On peut faire crédit au berlusconisme d’avoir, en Italie, au moins retardé cette évolution en enfermant la Ligue du Nord au sein de sa coalition des droites. La récente déconfiture du « Cavaliere » a remis les compteurs à zéro : en se plaçant résolument dans l’opposition au gouvernement de « technocrates » de Mario Monti, la Ligue compte bien en toucher bientôt les bénéfices électoraux et reprendre sa marche vers l’instauration d’une « Padanie » délestée du fardeau du Mezzogiorno. Quant à la Belgique, la constitution, après plus de cinq cents jours de crise, d’un gouvernement fédéral dirigé par le socialiste wallon Elio di Rupo ne doit pas faire illusion. C’est un gouvernement de soins palliatifs pour une nation à l’agonie, formé dans la panique de voir le pays attaqué par les vautours des agences de notation. Le séparatiste flamand Bart De Wever reste en embuscade, laissant ses concurrents assumer l’impopularité d’une cure d’austérité où les Flamands auront, une fois de plus, la désagréable impression de se serrer la ceinture un cran trop fort par la faute des francophones.

Ces situations révèlent l’échec de l’utopie européenne : l’Union a échoué à créer un espace de solidarité naturelle où il serait, par exemple, aussi évident de partager la richesse produite, mettons en Rhône-Alpes, avec la Grèce ou le Portugal qu’avec le Limousin ou l’Auvergne. Si cela avait été le cas, les nationalismes basque, catalan ou « padanien » se seraient limités à des manifestations culturalistes de style breton ou bavarois ou à des gesticulations folklorico-mafieuses de type corse.

Le recours au fédéralisme européen comme solution miracle au repli sur des identités et des territoires familiers, mâtiné d’une bonne dose d’égoïsme de la part des nantis, n’est qu’une chimère. Comme le disait Gordon Brown : « Entre la nation et le monde, il n’y a rien. » Encore faut-il que la nation ne soit pas minée de l’intérieur par ceux qui ne l’ont jamais vraiment acceptée.[/access]

 

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Titus, où est ta clémence ?

30
Photo : Jim Moran.

Jacques Chirac vient d’être condamné à deux ans de prison avec sursis pour détournements de fonds publics, prise illégale d’intérêt et abus de confiance. La justice a passé, comme dirait l’autre, et l’affaire des emplois fictifs du RPR et des chargés de mission de la Ville de Paris se dénoue douze ans après l’ouverture de la première instruction. Point final.

Enfin, non. L’art délicat de la ponctuation n’est pas la discipline préférée de la classe politique française. Une avalanche de communiqués, de réactions et de déclarations a suivi le verdict.

Certains répètent à l’envi qu’il leur est strictement interdit de commenter une décision de justice. Evidemment qu’ils le peuvent : chaque Français a le droit de critiquer le verdict d’un magistrat[1. Ce que le Code pénal prohibe, c’est de « jeter le discrédit » sur une décision de justice, « dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance ».]. D’autres, plus contrits, ne cachent pas leur peine. C’est le cas de Jacques Le Guen (UMP) et de Jean-Pierre Raffarin (Futuroscope).

Il y a ceux également qui, comme Bernard Debré (UMP), Pierre Moscovici (PS) ou François Hollande (NL), savent garder toute leur dignité : un mot pour « l’homme Chirac », dont on connaît l’état de santé, et des questions sur le « décalage dans le temps » de cette décision et la « réforme du statut pénal du chef de l’Etat », qu’ils estiment nécessaire.

Il y a ceux qui voudraient bien, mais qui ne le peuvent point. C’est le cas de Benoist Apparu, secrétaire d’Etat (UMP) au Logement, qui déclare : « Je ne commente pas le jugement. Le seul regret c’est que c’est très compliqué de juger des affaires aussi anciennes. Je regrette que ça fasse tache dans son CV. » Vous avez bien lu : « tache dans son CV » : comme si Jacques Chirac en était à vouloir postuler demain pour décrocher un job de VRP.

Et il y a Eva Joly… Un poème. L’ex-magistrate, candidat EELV à la présidentielle, ne boude pas sa joie de voir Chirac condamné. Mais, elle réclame bien plus : elle le veut humilié. C’est ainsi qu’elle requiert pour lui la double peine, exigeant sa « démission » du Conseil constitutionnel[2. Pour appuyer sa vindicte, Eva Joly précise sur BFM-TV que Roland Dumas était président du Conseil constitutionnel quand la question du statut pénal du chef de l’Etat a été tranchée, précisant : « Roland Dumas, qui a été mis en examen ». Mme Joly s’est acharnée, dans l’affaire Elf, sur l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. Elle l’a mis en examen. Elle s’est fourvoyée : il a été innocenté de l’ensemble des chefs d’accusation… Que lui veut-elle encore ? On va finir par croire que ce qui anime Eva Joly, ce n’est pas un idéal de justice, mais une idée besogneuse de la vengeance.].

Ignore-t-elle que Jacques Chirac s’est, d’ores et déjà, mis en retrait du Conseil constitutionnel depuis l’ouverture du procès, renonçant au passage à ses indemnités ? Ignore-t-elle que Chirac voudrait démissionner de la rue de Montpensier, il ne le pourrait pas : c’est notre Loi fondamentale qui fait de tout ancien président de la République un « membre de droit à vie » du Conseil constitutionnel. Il peut, comme le général de Gaulle l’avait fait, ne pas y siéger. Mais il ne peut, en aucun cas, en démissionner. Sauf à mourir.

Mme Joly veut-elle précipiter la mort de Jacques Chirac ? Bien sûr que non. Rendons-nous alors à la vérité : si l’ex-magistrate dit à peu près n’importe quoi, c’est qu’elle est d’une nullité crasse en droit public. Qu’elle se rassure : comme ce n’était pas sa matière, on n’utilisera pas ses manières vindicatives en lui demandant de rembourser l’intégralité des salaires qu’elle a perçus tout au long de sa carrière dans la magistrature. L’infaillibilité n’est pas de ce monde.

La palme revient à l’association Anticor – qui ne rassemble pas des détracteurs du cor de chasse comme son nom pourrait nous le faire croire, mais des lavandières de la vie publique. Chez Anticor, on a une conception immaculée de la chose publique : on lave plus blanc que blanc. Ainsi Me Karsenti, l’avocat de l’association, salue-t-il dans la condamnation de Chirac une « décision historique », rajoutant : « C’est un message donné à l’ensemble des hommes politiques. »

Les plus de 600 000 élus que compte le pays apprécieront. La suspicion pesait sur eux. Désormais, la menace est sur leur tête. En faisant de la condamnation d’un homme public un « message » adressé à tous les autres, Anticor ne nous révèlerait-il pas le fond de sa pensée : chaque élu de la République serait-il un malfaiteur qui s’ignore ou qui ne serait pas encore passé à l’acte, un coupable en puissance. Pourquoi coupable ? Parce que responsable. Tout cela n’a évidemment rien à voir avec le discours populiste du « tous pourris » : c’est, en réalité, bien pire.

La justice selon Anticor, ce n’est pas une question de répression, de réparation ou de réhabilitation. C’est une affaire d’édification. Dès lors, si la valeur d’un jugement tient dans son exemplarité, c’est-à-dire dans le « message » qu’il adresse au corps social, pourquoi ne pas militer pour la décimation ? C’était une coutume parfois pratiquée sous la République romaine : quand une légion revenait défaite d’un combat, on exécutait un homme sur dix ; les autres se tenaient à carreau. Alors, puisque ce sont des exemples qu’il faut, tirons au sort 60 000 élus français, exécutons-les : ce sera un beau « message » adressé aux survivants.

En vérité, justice et exemple ne font pas bon ménage. C’est que jamais la valeur d’un juge ne tient à ses verdicts exemplaires, mais à la clémence dont il sait faire preuve. La clémence n’est pas du laxisme, mais de la tempérance, de la modération. Lorsque l’on condamne pour l’exemple, on ne peut jamais être clément, car on évacue nécessairement l’intentionnalité de l’acte, les circonstances dans lesquelles il a été commis, l’humanité du prévenu comme celle de la victime, pour formuler un verdict de portée générale.

Or, un bon juge ne fait pas dans les généralités et dans l’abstraction : c’est de la pâte humaine, réelle, concrète qu’il travaille.

Certains s’en tenant précisément aux généralités ont vu dans la condamnation de Jacques Chirac une « victoire de la démocratie. Drôle de victoire qui emporte, avec elle, tous les sentiments humains qui constituent le fondement-même de l’idée de justice.

Certes, le verdict du président Pauthe nous aura, au moins, appris une chose : la justice passe, tôt ou tard. En l’occurrence plutôt tard que tôt. Mais dans quelle condition aussi ? Est-ce une dignité supplémentaire pour la « démocratie » de traduire en justice, vingt ans après les faits, douze ans après l’ouverture de la première instruction, un vieillard affaibli ? Il y a un moment où la justice, contre toute idée de vengeance et de représailles, doit se retirer sur la pointe des pieds. C’est le moment précis où, la mort venant d’elle-même, à pas de loup, tout est aplani. Et les errements et les fautes, et les crimes et les doutes. Hugo écrivait dans L’Homme qui rit : « Quel bienfaiteur sur la Terre qu’un distributeur d’oubli ! »

Qu’ils se réjouissent donc de leur « victoire de la démocratie », ceux qui veulent s’en réjouir. Un vieux fond d’humanité nous enseigne qu’on ne juge pas un vieil homme que la mort appelle. La justice est l’affaire des vivants. Pour ceux qui ne sont déjà plus là et qui, péniblement, s’éloignent de nous, on laisse la fatalité elle-même accomplir son œuvre. Puis on referme le tombeau sur leur honneur et sur leur vie.

Chi va Fario va sano

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Eteins la lumière et éclaire-toi à la bougie ! Non, ceci n’est pas la dernière lubie écolo-chic à la mode pour survivre dans une France privée de triple A qui attendrait l’Armageddon nucléaire.

C’est plutôt l’étrange injonction que l’on se fait à soi-même une fois achevée la lecture du très bel article que Baudouin de Bodinat publie dans le numéro d’automne de la revue Fario[1. « Au fond de la couche gazeuse », Fario n°10, automne 2011]. L’auteur de La Vie sur Terre y poursuit sa dissection méticuleuse des malheurs de la société industrielle à travers une critique radicale de la fée électricité. Plutôt qu’une exégèse bavarde, ces lignes méritent d’être citées pour ce qu’elles sont : une splendide poésie du désenchantement moderne que symbolise la toute-puissance immanente de la lumière artificielle.

Lâchez vos interrupteurs et savourez la substantifique moelle de cette ode à la lente obscurité : « L’éclairage électrique en nous désapprenant à voir dans la pénombre, à y être chez nous, dérobe toutes les pensées et sentiments des choses qui auraient trouvé à y prendre forme, à s’y discerner bientôt ; à s’y nuancer et ramifier au-dedans de nous en d’autres impressions et imaginations et souvenir par jeu de correspondances, en phosphorescences si ténues que la lumière artificielle nous les rend invisibles et peut-être inexistantes ; juste en actionnant l’interrupteur ».

Mais ne vous arrêtez pas là ! Car d’Euripide à Rosa Luxemburg en passant par le grand poète franco-libanais Salah Stétié, la dixième livraison de Fario se veut à la fois dense et éclectique. Un seul bémol : la maquette austère de la revue qui, malgré les photographies inspirées de Klavdij Sluban, peut rebuter le chaland trop sensible au maquillage de presse.

A ce détail près, on ne saurait que conseiller cette riche revue héritière de la tradition surréaliste. Contestataire mais jamais alignée, à ne pas manquer !

L’invité surprise

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Photo : Pierre Meunié.

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Éric Dupin débattent de la candidature de François Bayrou.

Dans une France qui ne brille pas toujours par la qualité de son personnel politique, Bayrou est un paradoxe souvent exaspérant. Enfin disons qu’il m’exaspère moi. Ou pour être précis, ce qui m’exaspère, c’est que je l’aime bien. J’ai beau être un europhobe de gauche à sous-dominante populiste, je n’arrive pas à le considérer comme néfaste. Pourtant, je partais de loin : comme toute une génération formatée bon gré mal gré par les Guignols (les drôles, ceux de la grande époque de Delépine et de Reviens JPP, reviens), j’ai longtemps cru que c’était un neuneu UDF comme les autres. J’ai changé d’avis, comme beaucoup, avec la campagne de 2002, notamment, avec la fameuse gifle, donnée à un marmot pickpocket, et les explications clarissimes qui l’ont immédiatement accompagnée (« J’ai agi comme je l’aurais fait avec mes propres enfants »). Plus que dans tout autre exercice, dans une présidentielle, le style, c’est l’homme. Ce type-là avait de drôles de manières et de drôles d’arguments pour un supposé centriste ectoplasmique.

Bis repetita, en mieux, lors du scrutin de 2007 : on ne le rappellera jamais assez, donné à 8 % en décembre par les sondeurs, Bayrou avait fini l’élection avec 18, 5% des voix. Mordant à la fois sur les électorats putatifs de Sarkozy et Royal, mais aussi probablement sur celui de Le Pen, pas uniquement à cause de leur goût commun pour la belle langue, mais grâce à son image d’homme de la novation, de bougeur de lignes, voire de candidat anti-système. Et je connais maints chevènementistes de 2002 qui ont voté sans états d’âme pour cet européiste obsédé par la rigueur budgétaire, tant il est vrai qu’en contrepartie ce garçon avait l’air d’aimer son pays plus que son parti.

Bien sûr on me rétorquera que dans le même mouvement, Bayrou s’aime beaucoup lui-même. Mais c’est le contraire qui paraîtrait bizarre. Le pouvoir démesuré d’un président de la Vème République exige une ambition et un égo en rapport. C’est bien pour ça que je regrette la IVème et espère la VIème… En attendant ces jours meilleurs, Bayrou donne —comme Hollande et contrairement à Joly, Villepin ou Mélenchon- l’image d’un fou qui ne serait pas furieux, ce qui somme toute est rassurant.

Mais il n’y a pas qu’en psychologie que le Béarnais madré décroche un accessit : l’idéologie ne lui fait pas peur. Et pourtant, durant des lustres, la bataille d’idées a été aussi familière à un centriste qu’une pédale wah-wah à une harpiste. On reconnaissait le centriste à ce qu’il honnissait les idéologies qui nous ont fait tant de mal. Le fédéralisme européen, on l’aura compris, n’étant pas un choix idéologique mais le mouvement naturel du monde…

Or voici que Bayrou dynamite cette tradition : son slogan de campagne « Instruire et produire » est le plus idéologique qu’ait avancé un « grand » candidat depuis les temps révolus de la lutte des classes, le plus chargé de sens, on a presque envie de dire le moins marketing -à ceci près que le refus affiché du marketing, c’est toujours du marketing…

Au lieu de ressasser « Je vous l’avais bien dit, il y a cinq ans, pour la dette », ce qui aurait été légitime, mais vexant pour 81,5% des électeurs de 2007, notre Zébulon surgit là où on ne l’attendait vraiment pas (le patriotisme économique) et sur un thème que même les souverainistes et les antilibéraux jugeaient trop ringard pour eux (« Achetons français ! »). Du coup, de Mélenchon à Estrosi en passant par Hamon ou Le Pen, c’est à qui criera le plus fort qu’il y avait pensé le premier… Pensé, peut-être, mais c’est Bayrou qu’on a entendu, et on l’a entendu parce qu’il est le seul (avec le Che) à avoir mis les questions industrielles au centre de sa campagne : instruire et produire, on vous dit…

On notera au passage que cette OPA surprise sur le patriotisme, Bayrou n’a pu la réaliser que parce qu’il dispose d’un avantage comparatif par rapport aux autres candidats : sa solitude. Contrairement à Marine, Nicolas, François, ou Jean-Luc, Bayrou voyage léger, un atout de taille pour bouger vite et frapper fort. Pas de groupe parlementaire ? Vous n’êtes plus l’otage de vos députés et de leurs calculs électoraux qui ne sont pas forcément les vôtres. Mettez-vous à la place de Hollande, qui a vu ses sénateurs conjuguer toutes leurs forces sur le vote des étrangers, alors que le débat du moment portait sur la crise mondiale… Dans sa solitude, Bayrou est aussi immunisé contre les alliances pathogènes, genre Verts ou Nouveau Centre. En plus de ça, au Modem, on n’a pas de véritable organisation de jeunesse, tant mieux, ça évitera les campagnes d’affiches débiles comme savent si bien les faire MJS, FNJ ou Jeunes Pop. Bref, s’il vaut mieux être seul que mal accompagné, alors c’est bien parti pour lui, et les sondages flatteurs de ces jours-ci semblent le confirmer.

Reste à savoir jusqu’où montera la petite bête Bayrou. Pour passer d’un score héroïque à un vote utile, c’est-à-dire victorieux, il faudrait qu’il atomise Marine Le Pen dans les semaines à venir puis qu’il élimine soit Sarkozy soit Hollande au premier tour, et enfin qu’il réédite l’exploit au second tour avec celui des deux favoris qui aura survécu au premier. Franchement, Bayrou en est-il capable ? En vrai, je n’en sais rien. Mais s’il ne l’est pas, il est condamné à être un excellent candidat antisystème, le diable présentable qui sortira de sa boite tous les cinq ans pour faire peur aux petits enfants et aux « grands » partis.

Hollande battu à Solferino

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Photo : jmayrault

Ça commence à ressembler à un mauvais roman : en tête dans tous les sondages et pourtant à la ramasse dans sa famille politique. Je parle bien évidemment de François Hollande qui écraserait à plate couture le président sortant en cas de second tour avec 60% des voix, si l’on en croit les sondages et les augures autorisés.

Pourtant jour après jour, c’est le syndrome de la débâcle, au sens météorologique du terme, qui touche le candidat du PS. Ici, un baron râle sur toutes les antennes parce qu’on lui envoie dans les pattes un écolo hostile aux législatives (faut dire que Meirieu à Lyon et Duflot à Paris, y’a mieux comme cadeaux de Noël). Là c’est un autre éléphant – Jack Lang – qui refuse de se soumettre au vote des adhérents de son propre parti pour se représenter à l’Assemblée. Moyennant quoi, il risque de se voir offrir par Solferino une autre circo, en récompense de son inconduite. Bref, ça tangue. Comme un mauvais remake de 2007, quand la pauvre Madame Royal avait vaillamment fait campagne sans l’aide du parti (dirigé à l’époque, au cas où vous l’auriez oublié, par le père de ses enfants et futur candidat…)

Ne nous racontons pas d’histoires : ce qui cloche au PS et spécialement dans cette campagne prétendument gagnée d’avance, c’est que le parti et ses baronnies plombent le candidat. Qui a envie d’aller se cartonner frontalement à la droite pour la présidentielle alors qu’il règne sur une grande ville, un grand Conseil Général ou une Région ? La gauche règne sans partage sur la France girondine des strates intercommunales, de la clause générale de compétence, des dotations générales de fonctionnement et autres joyeusetés pour amateurs de droit public.

Une France pleine de chargés de mission, de chargés de com’ et d’experts appointés, d’élus locaux affidés – sans parler des associations voire des entreprises « amies ». Et franchement, tout le monde le sait : le risque est bien plus grand de perdre sa baronnie locale quand on est dans la majorité. Dans l’opposition, on gueule national (le méchant gouvernement qui veut du mal aux Français) mais on pense local (faisons-nous réélire sans interruption depuis 20 ans). Ces élus-là ne vivent pas pour le parti, se foutent de sa discipline, de son programme, ils pensent et agissent courant ou clan. Ils aiment sans doute bien Hollande mais n’iront pas se mettre les tripes à l’air pour ses beaux yeux.

Alors pourquoi Hollande ne remet-il pas à sa place tout ce beau monde qui rechigne à se bagarrer et au premier chef Martine Aubry qui, à la tête du PS, est censée diriger cette cohorte d’élus de terrain bordélogènes ? Parce que le même Hollande a été premier secrétaire du même parti pendant 11 ans sans toucher à ce même système. Vu de Solferino, ce gigantesque bazar ne doit pas avoir que des désavantages. Disons-le, un tel capharnaüm, ça assure même de se maintenir en place pendant longtemps alors que ses candidats à la présidentielle (Jospin, puis Royal) se vautrent en beauté. Une fois postulant à l’Elysée, on se rend compte que ça plombe un max. Mais sans doute aurait-il fallu y penser avant.

L’autre facteur qui tue un peu l’élan réformateur et victorieux de la campagne, c’est la présence, que dis-je, l’omniprésence des ténors de la gauche sociétale. Celle qui veut le vote des étrangers extra-communautaires aux élections locales, au point d’en faire un des premiers textes qu’elle soumet au vote du Sénat libéré de ses forces conservatrices.

Bon c’est la crise, les classes populaires qui bossent ou voudraient bosser trinquent, mais la question des questions, c’est l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone à des résidents qui n’en veulent pas. Une urgence qui traîne depuis 1981, et dont Mitterrand s’était habilement servi pour valoriser le Front national. Là, pas de double ou de triple jeu. Les sénateurs Verts et PS en veulent tout de suite et maintenant. Un geste fort promis pour les 100 premiers jours de la présidence Hollande en attendant sans doute le mariage gay ou la dépénalisation du chichon. Bon courage.

Enfin, Martine Aubry n’aide pas non plus. En dépit de ses proclamations de loyauté répétées, on peut douter de son engagement à faire gagner le candidat socialiste. Pour mémoire, elle et ses amis ont négocié des accords lamentables avec les Verts, elle a réussi à imposer, et sans douceur, des candidats aux législatives contre des favoris hollandistes, etc. Ce qui accrédite que François Hollande est faible (léger problème) ou qu’il ne veut pas s’en mêler (autre léger problème). D’autant que la première secrétaire s’appuie sur les baronnies et la gauche sociétale pour mener la vie dure à son candidat.

Il se murmure aussi que les amis d’Aubry pourraient jouer la défaite à la présidentielle et la gagne aux législatives, notamment en cas en cas de second tour Marine le Pen-Nicolas Sarkozy. Avec Aubry à Matignon natürlich. C’est pas mignon, ça ?

On pourrait trouver ce scénario fantasque voire déconnant, à ceci près qu’il tient la route. Et on peut se demander comment, à cinq mois de l’élection, un candidat pétrifié par les sondages et coincé contre le mur par les barons qu’il a fait émerger dans son propre parti peut se sentir pousser des ailes. La magie de la présidentielle, sans doute…

On va tout atomiser !

16
Photo : Shirley Two Feathers.

JE DETESTE décembre. On n’a le temps de rien faire. Voyez : ça fait dix jours que j’essaie de trouver cinq minutes pour écrire à Angie Merkel et lui faire part des solutions auxquelles elle n’a pas songé pour sauver la zone euro d’un désastre imminent. C’est d’une simplicité telle que ça en devient gênant : la solution est sous ses yeux, mais elle ne la voit pas. Enfin, cette lettre attendra. Impossible de l’écrire. Je me mets à peine à la table de travail que Willy, mon mari, apparaît et me dit d’un air tendre : « Es gibt kein Christstollen mehr… » (Il n’y a plus de gâteau de Noël…) Dans la crèche, à Bethléem, je devais faire l’âne ou bien le bœuf ou le mouton. Enfin non, pas le mouton, car ça pue. Je me suis réincarnée en je-ne-sais quoi, mais Dieu que je suis un animal de femme docile ! Et me voilà, les mains dans la farine, à pétrir la pâte avec les raisins de Corinthe, qui, quoique grecs, ne sont pas ceux de la colère. Je ne sais pas ce que Willy peut bien faire de tous les Christstollen qu’il ingurgite. Un par jour en ce moment ! Vu le sucre et le beurre que j’y mets, j’ai fait le calcul : le 25 décembre, soit je serai veuve, soit je serai l’épouse d’un bébé éléphant diabétique.

Là, j’arrête ! Je veux bien que Bécaud ait chanté les mains d’une femme dans la farine. Mais moi je peux les coller ailleurs mes mains. La situation est grave, voire désespérée : Greenpeace, ai-je appris à la radio, a envoyé des commandos dans plusieurs centrales nucléaires françaises et ils n’ont pas été interpellés sur-le-champ. C’est navrant, d’autant plus que je vois très bien à quoi peut ressembler un commando de Greenpeace : Willy en fait partie. Ça bouffe, mais ça bouffe bio. Ça ne ferait pas de mal à une mouche, ni à une femme…

Moi je dis : bravo, Greenpeace ! Il faudrait un peu que le gouvernement français se remue et que Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, se bouge s’il ne veut pas se faire baisser, par Standard & Poor’s, sa note, qui par miracle, est encore de trois K. Je serais à sa place, j’écouterais sérieusement le cri alarmant de Greenpeace et je prendrais des mesures.

Ceux qui n’y connaissent rien vont y aller de leurs solutions à deux sous. Les uns préconisant de répandre de la mort aux rats autour du cœur des réacteurs. N’importe quoi ! L’activiste de Greenpeace, en bon écologiste, ne se nourrit que de produit dont la traçabilité est avérée. On peut toujours espérer le tromper en plaçant à côté des petits tas de poison de petites notices stipulant le caractère bio de la bouffe proposée. C’est pas sûr que ça marche.

La solution la plus rapide serait de disposer des pièges à loup autour des centrales nucléaires françaises. Economiques et pas cher, ça ne pardonne pas : un pied dedans et le type se met à parler comme Eva Joly (je suis allemande depuis 65 ans maintenant et je ne suis jamais parvenue à avoir l’accent qu’elle a quand je parle français ; moi qui le trouvais pourtant mignon, le petit Besson – et fortuné vu tout ce qu’il écrit). On pourrait aussi imaginer de poser des barbelés électrifiés autour des sites nucléaires français. Mais toute l’énergie produite par les centrales filerait là-dedans et on serait obligé de construire des éoliennes pour alimenter les barbelés. Totale gabegie !

Non, ce qui me semble le mieux convenir, c’est de recruter des emplois-jeunes, de leur donner une arme et un permis de tirer à vue. Ça créerait des petits boulots et, surtout, ça rassurerait Greenpeace, qui pourrait enfin publier de tels communiqués : « Cette nuit, vingt-quatre militants antinucléaires ont été abattus froidement par des emplois-jeunes. Nous nous réjouissons du niveau de sécurité élevé des centrales nucléaires françaises. C’est du bon boulot. Bravo les gars ! ».