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Êtes-vous flexisexuel ?

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photo : Sacha Goldberger

Je sacrifie très peu au rite des soirées littéraires, je l’avoue, et préfère bien souvent rester chez moi à lire ou à écrire, plutôt que de me pavaner au milieu d’écrivains, fussent-ils authentiques, mais invariablement entourés d’écrivaillons et brasse-papiers en tout genre qui se la pètent presque autant que moi. Un soir que j’étais de bonne humeur, après bien des hésitations, je finis par me rendre à l’une de ces soirées. Là, une mondaine, s’approchant de moi me demande tout de go et la bouche en cul de poule quelle est ma raison sociale. Mon cerveau lent finit par comprendre que ladite haut perchée me demandait tout bêtement ce que je faisais dans la vie, quel était mon métier, quoi. Drôle d’approche, cela dit en passant : l’individu existe d’abord pour les autres parce qu’il a un métier, dont il doit faire la preuve. Et sinon, tu fais quoi dans la vie ? Combien de fois encore devrai-je subir cette question. Quand on me la pose, j’ai de plus en plus tendance à vouloir faire l’idiot, à répondre n’importe quoi, que je suis masseur du néant, chasseur d’œsophages, contemplateur de plats de lentilles froids, que sais-je. Cette fois-là, étant de bonne humeur, j’ai répondu en bon élève et dit que j’étais professeur. La belle a hoché la tête et s’en est allée, allez savoir pourquoi. Un petit prof chez les littérateurs, ma foi…

En lisant Le Monde, j’ai été rassuré : le jour est proche où on nous demandera d’afficher d’abord nos tendances sexuelles plutôt que de décliner notre raison sociââleux. Un article dudit journal nous apprend en effet que de l’autre côté de l’Atlantique, la mode, pour les filles, esr de se dire « flexisexuelles ». En voilà un mot joli ! La flexisexualité ? Ceux qui imaginaient déjà des prouesses kamasoutriques, pratiquées par des filles infiniment souples, avec lesquelles les parties de jambes en l’air évolueraient vers des sommets agiles vont être déçus. Sous ce néo-vocable branché se cache une réalité bien plus anodine : un comportement nouveau, nous apprend l’article, des femmes qui « ne sont pas homosexuelles ou bisexuelles, mais qui s’amusent à flirter et à embrasser les autres filles bien qu’elles aiment toujours avoir des relations sexuelles avec les hommes ». Wouf. Il ne s’agirait pas moins, apprend-on encore, que d’un « changement de mœurs », sérieusement étudié par chercheurs et sociologues. Une « experte en flexisexualité » – j’en vois qui rient – explique ainsi que les jeunes femmes semblent influencées par la sexualité des gays. « Les gens ont de plus en plus conscience, explique avec souplesse cette experte, qu’il ne faut pas nécessairement être cent pour cent gay pour aimer avoir un contact physique avec une personne du même sexe. » (Pas nécessairement cent pour cent gay, ça fait rêver, ça. Il faudra que je me demande sérieusement un jour quel est mon pourcentage de gayté).

Les hommes, découvre-t-on ensuite, seraient moins portés à afficher la même tendance flexisexuelle. En v’la des coincés. Et elle en rajoute, notre savante flexible, faisant porter le chapeau de cette mascarponade aux zhommes zordinaires : si ces jeunes femmes se kissent devant nous, ce serait notre faute ; elles se livreraient à une mise en scène destinée à réaliser nos fantasmes masculins : « Les hommes hétéros aiment l’idée de deux femmes en train de se séduire. » Non, un fantasme masculin, ça ? Féministe, va ! La prochaine qui s’approche de moi et me demande quelle est ma raison sociale, promis, je lui fous une tarte dans la gueule et lui réponds que je suis coincé, sexorigide, quoi !

L’éternel retour du Cercle Cosaque

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« Nous ne parlons pas en alexandrins. Pourtant, les alexandrins, eux, parlent en nous. » Cela, c’était, il y a un mois, la première salve du Cercle Cosaque, lancée avec calme et panache par François Taillandier.
Romaric Sangars et Olivier Maulin, les deux meneurs de « cabaret littéraire », récidivent en dépit de la proscription récente et pourtant claire de toutes formes de récidivisme. La deuxième réunion du Cercle Cosaque se tiendra le jeudi 3 mars 2011 à 20h30, comme de coutume au troquet Chez Barak, au 29 de la rue Sambre et Meuse, à Paris (10ème). Leur deuxième invité sera l’écrivain Pierre Jourde, qui lira un extrait de son roman en cours et reviendra sur son œuvre romanesque et critique.
Les salves cosaques, institution naissante en passe de devenir la référence incontournable des pirates antimodernes de toutes générations, se perpétueront ainsi tous les premiers jeudi du mois.
Entrée libre pour tous les individus suspects, sauf banquiers.

S’indigner, encore faut-il pouvoir…

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Il faut que je fasse un aveu. Je vais me faire mal voir dans ce magazine qui bataille si vaillamment contre l’Empire du Bien, mais voilà. Je le dis comme ça s’est passé : Stéphane Hessel m’a eu. Dès les premières pages de son opuscule, une évidence m’est apparue, nette et crue : je m’indigne peu. La colère, la révolte et tous les sentiments apparentés occupent un espace très limité dans mon existence. La dernière fois que je me suis indigné, c’était dans un supermarché. Il me fallait des fruits secs pour faire un biryani au poulet… et le rayon était vide. Je me suis révolté contre l’incompétence du manager des lieux puis j’ai vu, sur le rayon d’à côté, des pruneaux d’Agen. Ils pouvaient très bien faire l’affaire. Je me suis vite calmé.[access capability= »lire_inedits »]

La lecture de Indignez-vous ! m’a ainsi suggéré plusieurs opinions désagréables sur moi-même. Tu es un veau, me dis-je, une vraie moule. D’accord, tu n’as pas le nazisme, ni l’OAS, ni la guerre du Vietnam, ni l’URSS, ni de Gaulle, mais tu sais que le monde va mal, que les hommes souffrent, que des dictatures existent encore, que l’injustice règne. Malgré cette conscience, tu ne sors pas de ton fatalisme résigné. Tu cultives une sorte de nihilisme triste, et somme toute méprisable. Bref, le petit ouvrage atteignait parfaitement son but. Il me culpabilisait. Il me mettait en mouvement. L’auto-flagellation dura deux jours, puis, sans doute pour sortir de cet état inconfortable, je me demandai si je ne pourrais pas essayer. Hessel dit : « Cherchez et vous trouverez… » Après tout, me dis-je, pourquoi pas ? Prenons le Sage au mot. Obéissons à son injonction. Indignons-nous.

Me voilà donc parti à la chasse d’un motif de révolte. Ce ne doit pas être si difficile, pensai-je. Hessel dit : regardez autour de vous pour trouver des « thèmes » d’indignation. J’ai commencé par le premier venu, le plus facile : la pauvreté. Je me suis mis à penser aux nombreux miséreux que je croise quotidiennement dans mon quartier, grand-mères assises à longueur de journée sur les trottoirs gelés, clochards qui mendient devant les boulangeries, ivrognes qui dorment sur les bouches de métro, etc. À l’évidence, les conditions de vie de ces personnes ne sont pas dignes. Elles sont même clairement indignes. Dont acte.

Bizarrement pourtant, l’image de ces déshérités ne provoqua pas chez moi un réel sentiment de colère. J’avais beau me pousser, je n’y parvenais pas. Quelque chose manquait. Ou plutôt quelqu’un. Je découvris alors l’une des conditions de l’indignation : pour qu’elle naisse et prospère, il faut identifier une personne manifestement responsable de l’ignominie. Le mieux, c’est de trouver un bon salaud qu’on peut réprouver sans nuance. Qui est coupable de la pauvreté, de nos jours ? Tout le monde le sait : ce sont les banquiers. Mais lequel d’entre eux ? Le directeur de Goldman Sachs ? Celui de Lehman Brothers ? Je ne vois pas leur tête. Jérôme Kerviel ? Celui-là fait partie des déshérités, maintenant. Matthieu Pigasse ? Il paraît qu’il est de gauche. Je brassai encore quelques noms, en vain. Il me fallait donc chercher ailleurs. Il me fallait un problème dont les responsables sont plus faciles à trouver.

Un thème porteur me vint à l’esprit : les médias. Je me souvins de ces hauts-le-cœur qui me prennent lorsqu’une personne publique, à la radio ou à la télévision, déclame un fait à longue portée électorale sans qu’un travail journalistique ne le mette en perspective. Au hasard : Marine Le Pen qui, sur France 2, en prime time, balance que l’Etat français finance la construction des mosquées tandis qu’il délaisse totalement les autres religions. La preuve éclatante que l’Etat encourage une « islamisation de la France ». Face à la future cheffe du Front national, Arlette Chabot s’étonna une seconde, puis, visiblement peu armée sur la question, laissa passer l’info. Devant 3,3 millions de téléspectateurs.

Voilà de quoi nourrir une jolie petite indignation, me dis-je. J’avais un motif : le journalisme transformé en passeur de plats. J’avais une coupable, prise en flagrant délit. La colère allait monter, c’était sûr. Et pourtant non, rien. Je ne parvins guère qu’à éprouver un agacement mou. Pour me donner du courage, j’imaginais un acte militant, du genre écrire une lettre à l’émission, exiger que les personnalités politiques ne puissent désormais plus sortir de tels faits sans qu’une équipe d’experts ad hoc ne les vérifient immédiatement. Mais Arlette Chabot lit-elle les lettres qu’on lui envoie ? Et à supposer qu’elle la lise, qu’est-ce qu’elle en ferait ? Est-ce que le problème ne la dépasse pas largement ? Bref, les médias n’étaient pas encore le bon thème d’indignation. Sans doute manquai-je d’ambition… La mesure de Hessel, c’est quand même le nazisme. Les médias font certes des bêtises mais, dans le genre saloperie, on doit pouvoir trouver pire.

Je me mis alors en quête d’un motif d’indignation de grande taille. Il me fallait du lourd, du costaud, de l’énorme et, si possible, du transnational. J’ai alors pensé à un problème qui m’apparaît de plus en plus clairement et qui me semble général : celui de l’hypocrisie égalitaire. De toutes les notions primordiales qui structurent notre morale contemporaine, l’idée d’égalité paraît aujourd’hui la plus vide de sens. Cette valeur, inscrite au fronton de la République, inscrite aussi dans nombre de constitutions occidentales, ne paraît plus défendue par personne. Non seulement elle ne semble avoir été réalisée nulle part, mais elle ne semble nulle part en voie d’être réalisée de près ou de loin. Tout se passe comme s’il n’y avait plus, aujourd’hui, aucun désir sincère d’égalité, en France comme ailleurs. Hessel parle souvent d’évidence. En voilà bien une : nos sociétés ne savent pas vivre autrement que sur un mode inégalitaire et ne cherchent pas autre chose qu’à perpétuer ce fonctionnement. L’égalité, si chantée depuis deux siècles, ne semble plus trouver de place aujourd’hui que dans les discours. Et encore : on parle finalement moins maintenant d’égalité que de réductions des inégalités. Le nouvel idéal, c’est d’amortir les effets de la hiérarchie sociale. L’égalité n’est plus là aujourd’hui que comme un accessoire identitaire des démocraties. On n’y croit plus, mais on n’ose pas le dire. Il est vrai que ça ne ferait pas démocrate.

Pas besoin de chercher bien loin pour faire ce constat. Il suffit, comme dit Hessel, de regarder autour de soi. Prenons tout de même l’École, en guise d’exemple. Le dernier rapport PISA souligne que l’éducation française accentue les inégalités : les excellents deviennent meilleurs encore et les faibles toujours plus faibles. Sans doute peut-on réduire l’écart, mais une chose paraît certaine : à de rares exceptions près, les faibles ne rattrapent jamais les excellents, que ce soit en France ou ailleurs. Ne rejetons pas la responsabilité sur les professeurs : on peut parier que la plupart se battent pour donner à chaque enfant ce qu’il est prêt à recevoir ; mais à part peut-être les débutants, les enseignants ne se battent plus pour que les élèves deviennent tous égaux en savoirs. Ils savent que leurs efforts, quels qu’ils soient, ne corrigeront les inégalités que marginalement. Ils savent que les bons élèves, soutenus par leurs parents, chargés dès le départ d’un bagage adéquat, fourniront les bonnes écoles et que les autres vivront leur scolarité comme un mauvais rêve. Ils savent que l’égalité des chances est un leurre. Notre société, comme toute société, a besoin de personnes sans trop d’éducation pour ses tâches subalternes. Il est mensonger de faire croire aux enfants, et à leurs parents, que l’École a pour projet de tous les amener vers le haut de l’échelle sociale.

Mais j’oubliais : il s’agissait de s’indigner. Le fait est que, quand je pense à la question de l’égalité, mon cerveau s’échauffe. Suis-je indigné ? Révolté ? Pas sûr. Je me sens plutôt pris dans une sorte de double bind. S’indigner contre le mensonge égalitaire conduit mécaniquement à deux conclusions divergentes. La première consiste à asséner une vérité dure à entendre, selon laquelle l’être humain n’est pas fait pour un fonctionnement égalitaire, et qu’il vaudrait donc mieux abandonner cet idéal pour cause de caducité. Voilà qui paraît peu enthousiasmant et, pour le moins, prometteur de quelque opprobre. La deuxième consiste au contraire à redoubler d’efforts pour la cause égalitaire, à militer pour qu’elle redevienne une cause sérieuse et non plus un simple gri-gri décoratif. Seulement voilà, est-ce que j’y crois ? Est-ce que je crois que les hommes sont capables de la vivre, cette égalité ? En vérité, j’ai des doutes… Désolé, Monsieur Hessel, j’ai bien essayé mais, comme vous le voyez, en matière d’indignation, je ne suis pas sorti de l’auberge.[/access]

La Tuberculose, une amie des Lettres

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Après une décrue spectaculaire jusqu’en 2005, la tuberculose connaît en France un renouveau ces dernières années. Renouveau modeste, mais prometteur grâce à l’abandon de la vaccination obligatoire des enfants, décidé en 2007 par le gouvernement. Qui montre ainsi qu’il est soucieux du devenir de notre littérature. Car celle-ci ne peut guère se passer d’une maladie qui lui est consubstantielle.

Il est permis d’espérer que les écrivains d’aujourd’hui, sortes de poupons toujours bien frais pour la plupart, bien portants, très organisés dans leur travail, dont on imagine qu’ils auraient réussi dans n’importe quel autre métier – banquier, bureaucrates, vendeurs de voitures – cèdent la place à la figure de l’écrivain telle qu’on la connaissait jadis : tuberculeux par essence. On aurait tort de croire que cette maladie contrecarre l’effort d’écriture. C’est tout le contraire. Ecoutons Paraz :  » Streptomycine ! (…) J’ai 40° de tempé, mais ça ne m’a jamais gêné pour écrire, au contraire.  » (Le Gala des Vaches). Un écrivain menacé de crever à tout moment produit nécessairement des trucs plus intéressants que les gérants de Sicav littéraire qui inondent les étals des libraires de leurs écrits falsifiés. L’écrivain tuberculeux parle de la vie, tout simplement.

Le plus extraordinaire avec cette maladie, c’est qu’elle constitue un sujet littéraire en elle-même. Le livre le plus drôle de la littérature française est peut-être L’hôpital : une hostobiographie où Alphonse Boudard raconte sa vie de tubard, de sana en sana. Il en profite même pour faire son  » éducasse littéraire « , en lisant Proust au milieu des crachats et des urinoirs. Le tableau de ses collègues de chambrée vaut en tout cas le détour, comme dirait le guide Michelin. Ils sont encore plus pittoresques que les taulards décrits dans La cerise.
Reste évidemment à savoir s’il se trouvera un Boudard ou un Paraz parmi les tuberculeux de demain.

Kadhafi chez Chavez : ¿ Y Por Qué No ?

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Notre estimé camarade Jérôme Leroy fait état d’une rumeur selon laquelle Mouammar Kadhafi aurait pris la fuite pour se réfugier à Caracas. Cette rumeur, comme le souligne très justement Jérôme, est parfaitement infondée comme en témoignent les informations obtenues par Nicolas Maduro, le chef de la diplomatie vénézuélienne, auprès de son homologue libyen : Kadhafi est toujours à Tripoli « exerçant les pouvoirs que lui confèrent l’Etat et faisant face à la situation ».

A la décharge de ceux qui ont fait circuler cette rumeur, il faut reconnaître que l’hypothèse n’est pas si abracadabrante qu’elle n’en a l’air dans la mesure où les relations de Kadhafi avec les leaders socialistes d’Amérique du sud sont depuis longtemps des plus cordiales – rappelons, par exemple, que Fidel Castro, Evo Morales, Hugo Chavez et Daniel Ortega sont tous récipiendaires du « prix Kadhafi des droits de l’homme » (Castro en 1998, Morales en 2000, Chavez en 2004 et Ortega en 2009).

Si Castro et Ortega ont clairement fait savoir leur soutien au roi des rois d’Afrique et si Morales s’est contenté d’une neutralité digne de nos amis helvètes, le camarade Chavez, lui, reste étrangement silencieux. Si ce silence à quelque chose d’étrange c’est que les rapports du leader vénézuélien avec le doyen du monde arabe ont toujours été particulièrement chaleureux comme en témoignent – notamment – les câbles diplomatiques étatsuniens révélés par WikiLeaks et les nombreuses manifestations d’amitié publiques entre les deux révolutionnaires.

On sait, par exemple, que lors du sommet Afrique-Amérique du sud qui s’était tenu les 26 et 27 septembre 2009 sur l’île vénézuélienne de Margarita, Chavez et Kadhafi s’étaient mutuellement félicités de leurs révolutions respectives en des termes plus qu’élogieux puisqu’El Presidente avait déclaré que « Simon Bolivar est au peuple vénézuélien ce que Kadhafi est au peuple libyen » (ce qui, venant de Chavez, ce n’est pas le moindre des compliments) ce à quoi l’intéressé répondit « nous partageons le même destin, le même combat dans la même tranchée contre un ennemi commun, et nous vaincrons ». C’est d’ailleurs à cette occasion que le président Chavez avait décoré son ami Kadhafi de l’« Orden del Libertador », la plus haute distinction civile vénézuélienne et offert à el compañero presidente Mouammar Kadhafi une réplique de l’épée de Simon Bolivar au cri de « Viva Bolivar ! Viva Kadhafi! ».

Bien sûr, cette émouvante cérémonie n’est que la partie émergée de l’iceberg des relations diplomatiques cordiales qui unissent nos deux protagonistes. Que Chavez se soit – pour une fois – montré très discret sur le sort de Kadhafi ne signifie pas qu’il ait abandonné son camarade de lutte comme en témoigne ce coup de fil largement médiatisé de Nicolas Maduro évoqué plus haut.

Il faut dire que Chavez a cette étrange habitude de choisir ses alliés parmi les leaders les plus ostensiblement autocratiques de la planète. Du « hermano » Robert Mugabe (le fossoyeur du Zimbabwe) au président soudanais Omar Al-Bashir (le « libérateur » du Darfour) en passant par le biélorusse Alexander Lukashenko (le « dernier dictateur d’Europe »), l’iranien Mahmoud Ahmadinejad ou le turkmène Gurbanguly Berdymukhammedov, l’ami Chavez semble s’être lancé à corps perdu dans la pire collection d’amitiés qui se puisse imaginer. Il ne lui manque en effet plus que le « cher dirigeant » nord-coréen Kim Jong-Il auquel il a déjà fait quelques appels du pied, le général Thein Sein de Birmanie et – effectivement – Dark Vador…

Le Sinaï est déjà indépendant!

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En vérité, bien avant la toute récente révolution, le gouvernement égyptien avait de fait perdu le contrôle du Sinaï. La péninsule pour laquelle Caire n’a pas hésité à faire la guerre en 1973, semblait l’intéresser beaucoup moins une fois récupérée en 1982 grâce aux accords de paix signés avec Israël en mars 1979.

Pour être plus exact, l’Egypte a montré beaucoup d’intérêt pour les ressources pétrolières et le potentiel touristique des côtes de la Mer Rouge mais s’est très peu préoccupée des quelques centaines de milliers de bédouins vivant dans cette région. Résultat : ce désert est devenu un no man’s land contrôlé par des trafiquants de toute sorte et dont les pires sont probablement ceux spécialisés dans le commerce d’êtres humains. En 2010, presque de 12000 clandestins originaires d’Afrique de l’Est sont parvenus à franchir la frontière israélienne. Ces chiffres ne comprennent évidemment pas les migrants que les autorités israéliennes n’ont pas recensés ni les malheureux qui sont morts en cours de route.

Avec l’écroulement du régime, les bédouins se sont soulevés et aujourd’hui l’appartenance du Sinaï à l’Egypte est purement formelle : aucun fonctionnaire ou militaire égyptien ne se hasarderait aujourd’hui à une balade dans la haute montagne ou les wadis escarpés de la péninsule. Bref, la situation est devenue catastrophique.

Un petit exemple : depuis plus de trois mois quelques 300 Erythréens et Ethiopiens qui voulaient trouver refuge en Israël sont retenus en otage par des bédouins. Ces hommes et femmes sont parfois vendus à d’autres bandes des trafiquants qui n’hésitent pas à leur demander de payer une deuxième voire troisième fois la traversée du désert. Ainsi la note de 2000 dollars demandée au départ peut grimper jusqu’à 8000 dollars, que leurs proches, joints au téléphone par les trafiquants, sont priés de verser.

Les témoignages recueillis, essentiellement par un ONG italienne, font état de privation de nourriture, de sévices sexuels systématiques de femmes (75% des femmes interrogées ont été violées), de marquages au fer rouge et d’exécutions sommaires en cas de tentative de fuite.

Ce drame est peu médiatisé. Sûrement trop loin de la place Tahrir.

Nous sommes tous des antisémites berrichons!

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Le « multicul » est une vieille histoire en sociologie. À dire vrai, je pense que les pères fondateurs – Emile Durkheim et Max Weber, notamment – ne pensaient qu’à ça. De manière schématique, qu’ils me pardonnent, leur questionnement pourrait se résumer de la manière suivante : comment « faire » société en l’absence de religion ? Tous deux écrivaient aux environs du moment 1900 et pour tous les deux, le phénomène marquant de l’époque était la sécularisation. Ils assistaient non pas à la disparition de la religion, mais à sa transformation : elle était un choix collectif, voire même un non-choix, elle devenait une question individuelle auquel chacun pouvait répondre comme bon lui semblait dans le silence de sa conscience. Dès lors, de manière paradoxale, pour ces deux esprits athées, Durkheim et Weber, la question était de savoir comment on allait pouvoir faire vivre ensemble ces hommes sans le secours de la religion, laquelle désigne étymologiquement – religere – la capacité de faire tenir les choses ensemble.

Du coup, cette remise en perspective permet de relativiser nos motifs d’inquiétude. Bien sûr, notre véritable souci est de savoir comment vont coexister drag-queen, femme en burqa et partisan de l’enseignement en basque. Cette question n’est pas nouvelle, même si la burqa voile cette ancienneté, en raison de la promotion médiatique dont elle bénéficie. Posée en ces termes, la coexistence d’individus partageant des valeurs bien distinctes n’est en rien l’apanage de la société française : on retrouve cette même anxiété à Tel Aviv où, s’il n’y a pas de Burqa, on connaît la difficulté de faire coexister des individus pensant au soleil et à ses joies, et d’autres, tout de noir vêtus, uniquement préoccupés par la Torah. En cela, l’échec du « multicul » n’est en rien la question que pose l’islam à l’Occident, mais, plus surement, la preuve la plus évidente des méandres de la question identitaire.

Alors évidemment, la burqa n’est pas une question simple, puisqu’elle témoigne de choix de vie en rupture radicale avec un certain nombre de principes qui fondent notre démocratie française. Cette dimension irréconciliable des identités modernes, Weber la nommait la « querelle des dieux », tout simplement parce qu’elle mettait en branle un rapport aux valeurs qui participaient de métaphysique distinctes. Mais la burqa est-elle seule en cause ? La famille homosexuelle pose également de profondes questions anthropologiques à notre société. De la même façon, il n’est pas certain que la question animale et ses conséquences – la construction d’un droit qui ne concernerait pas que le seul genre humain – ne révèle pas des divergences profondes au sein de la société française. Ce « multicul » là, il n’est pas un échec : il est problématique comme est problématique le fait de vivre ensemble au XXIème siècle. Pour remédier à cela, il faudrait vouloir vivre non pas sous Pétain mais au XIIème siècle, où, effectivement la société présentait une homogénéité notable.

Et cependant les problèmes soulevés par ce « multicul » ne doivent pas nous entrainer sur les cimes du désespoir. Car ces individus aussi bariolés, voilés, étranges qu’ils nous paraissent être dans leur singularité, participent tous d’un même phénomène, cette modernité qui est aujourd’hui notre lieu commun. Raymond Aron expliquait en substance qu’il se sentait plus près d’un antisémite berrichon que d’un juif vivant au Yémen. Eh bien aujourd’hui, dans les yeux de l’autre, nous sommes tous des antisémites berrichons.

Le Diplo à poil !

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Abonnés au Monde Diplomatique, auditeurs de Là-bas si j’y suis, groupies de Stéphane Hessel, ceci vous concerne ! L’excellente revue Histoire et Liberté, éditée par l’Institut d’histoire sociale[1. En vente dans toutes les bonnes librairie ou sur commande à l’Institut d’Histoire sociale, 4 avenue Benoît Frachon 92023 Nanterre cedex] consacre sa dernière livraison à un passage au scanner du Monde diplomatique.

De la Corée du Nord à Cuba, en passant par le Cambodge des Khmers rouges on découvrira comment cet épigone du Monde est devenu, sous les houlettes successives de Claude Julien, Ignacio Ramonet, Alain Gresh et Serge Halimi, le thuriféraire de toutes les dictatures peintes en rouge ou en vert.

« Satisfaire les affligés et affliger les satisfaits », tel était le slogan programmatique de Claude Julien, principal artisan de la mutation de ce bulletin des ambassades en fer de lance de l’anti-américanisme rabique, de l’antisionisme viscéral, et de la déférence onctueuse envers Fidel Castro, Hugo Chavez et autres bienfaiteurs de l’humanité. On ne sait si les « affligés » pourrissant dans les prisons cubaines, les geôles iraniennes ou les camps de rééducation nord-coréens trouvent leur réconfort dans la lecture du Diplo.

En revanche, le passage au crible de l’idéologie et des pratiques de ses animateurs par les gens de l’Institut d’Histoire sociale (Pierre Rigoulot, André Sénik, Claire Brière-Blanchet et alii) est jubilatoire pour les prétendus « satisfaits »

School is not cool

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Vous pensez que le système éducatif français est au bord de l’implosion, avec ses 16 000 suppressions de postes programmées pour 2011 ? Que nos établissements de « zones sensibles » sont des ruines peuplées d’élèves en rupture de ban ? Que l’École de la République se meurt, que l’École de la République est morte ? Ce n’est pas impossible mais la lecture de Rupture, le premier roman de Simon Lelic, un jeune auteur anglais né en 1976, vous montrera qu’en la matière, le Royaume-Uni a pris une avance certaine.[access capability= »lire_inedits »]

Précisons d’emblée que Rupture est un roman noir − ou un « polar », pour parler comme ceux qui continuent à penser qu’il s’agit d’un genre secondaire. Le bon roman noir, pourtant, vaut toutes les analyses d’expert quand on veut vraiment approcher le réel d’une société. Et le roman de Lelic est un peu plus que bon : il a été salué comme un exploit littéraire outre-Manche. L’art que met l’auteur à restituer une bonne dizaine de voix différentes dans toute leur vérité est impressionnant, et Rupture en acquiert une dimension polyphonique et poignante qui vous hante durablement.

L’histoire de Rupture est simple, brutale et horrible comme un fait divers. Dans un collège de la banlieue de Londres, par un jour caniculaire, une réunion plénière se tient dans le gymnase. On va y parler de l’agression dont un élève a été victime à l’extérieur du collège. C’est alors qu’un professeur d’histoire, Samuel Szajkowski, sort un pistolet datant de la Seconde guerre mondiale et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une enseignante avant de se suicider. L’enquête est confiée à une femme-flic, Lucia May, elle-même harcelée par ses collègues. Ce qu’elle découvre peu à peu, en recueillant les témoignages des uns et des autres, c’est que l’acte présenté par la presse comme celui d’un psychopathe aurait pu, sans doute, être prévenu. Mais dans le collège régnait la loi du silence, celle imposée par un chef d’établissement soucieux de ne pas régresser dans le classement et, surtout, de récolter des financements privés afin de pouvoir financer son autonomie, comme l’exigent les nouvelles lois.

Pour cela, évidemment, il ne faut pas faire de vagues et Lucia May comprend comment le directeur a laissé tomber le professeur d’histoire, devenu la tête de Turc des caïds de l’école, et même de certains de ses collègues. Sans compter les faux témoignages au moindre incident afin de présenter à la police, elle-même surtout soucieuse d’éviter d’éventuels affrontements, une version acceptable.

Rupture n’est pas seulement, on le voit, la simple autopsie d’un fait divers en milieu scolaire. C’est la peinture au couteau d’une société tout entière à la dérive. Et l’état de mort clinique de son École n’est qu’un symptôme de cette dérive. Sans doute le plus désespérant, car c’est dans le lieu où tout devrait naître, nous dit Lelic, que tout meurt sans gloire, par le massacre quotidien des innocents.[/access]

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Attali : quand nos libertés partent en fumée

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Jacques Attali a publié sa réponse aux différentes réactions suscitées par sa proposition d’interdire purement et simplement le tabac. Je ne commenterais ici qu’un court extrait : « Une société démocratique doit éloigner ses membres de ce qui peut leur nuire. Et pour cela, elle doit d’abord comprendre ce qui les amène à agir ainsi. Elle doit ensuite éduquer, inciter, puis interdire. »

La première chose qui me frappe c’est que monsieur Attali semble – dans la plus pure tradition socialiste – confondre la société et le gouvernement. Une société n’est pas « démocratique ». Une société peut être libre et elle peut être libre notamment si son mode de gouvernement est démocratique. C’est une condition sans doute nécessaire mais en aucun cas suffisante. La preuve en est justement, que monsieur Attali cherche très démocratiquement à nous priver d’une liberté. Car, une fois réglé le problème des lieux publics, le choix de fumer ou de n’en rien faire est un choix individuel. Aussi inadéquat qu’il puisse paraître à monsieur Attali, c’est un choix d’homme libre. Les défenseurs des thèses paternalistes ont cette fâcheuse habitude de prendre leurs concitoyens pour des enfants irresponsables placés sous la bienveillante responsabilité d’un état-maman charger d’« éduquer, inciter, puis interdire ».

Au-delà du problème anecdotique du tabac, c’est une question de principe : le gouvernement ne doit en aucun cas nous priver de l’usage de notre libre arbitre. Cet étroit maillage de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes qui nous est imposé jour après jour non seulement par Bruxelles mais aussi par nos propres élus sont autant d’attaques contre nos libertés individuelles.

La démocratie est un excellent système, le meilleur que nous ayons jamais trouvé mais elle n’est pas parfaite. A chaque instant et avec les meilleures intentions du monde, elle peut dégénérer et devenir un régime liberticide. La défense de nos libertés, aussi insignifiantes puissent-elles sembler, est une lutte permanente et c’est aussi une lutte que nous devons mener contre nos propres tendances à vouloir régenter la vie des autres. Friedrich Hayek disait que « ce n’est pas la source mais la limitation du pouvoir qui l’empêche d’être arbitraire ». Trop d’état nuit gravement à la liberté.

Êtes-vous flexisexuel ?

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photo : Sacha Goldberger
photo : Sacha Goldberger

Je sacrifie très peu au rite des soirées littéraires, je l’avoue, et préfère bien souvent rester chez moi à lire ou à écrire, plutôt que de me pavaner au milieu d’écrivains, fussent-ils authentiques, mais invariablement entourés d’écrivaillons et brasse-papiers en tout genre qui se la pètent presque autant que moi. Un soir que j’étais de bonne humeur, après bien des hésitations, je finis par me rendre à l’une de ces soirées. Là, une mondaine, s’approchant de moi me demande tout de go et la bouche en cul de poule quelle est ma raison sociale. Mon cerveau lent finit par comprendre que ladite haut perchée me demandait tout bêtement ce que je faisais dans la vie, quel était mon métier, quoi. Drôle d’approche, cela dit en passant : l’individu existe d’abord pour les autres parce qu’il a un métier, dont il doit faire la preuve. Et sinon, tu fais quoi dans la vie ? Combien de fois encore devrai-je subir cette question. Quand on me la pose, j’ai de plus en plus tendance à vouloir faire l’idiot, à répondre n’importe quoi, que je suis masseur du néant, chasseur d’œsophages, contemplateur de plats de lentilles froids, que sais-je. Cette fois-là, étant de bonne humeur, j’ai répondu en bon élève et dit que j’étais professeur. La belle a hoché la tête et s’en est allée, allez savoir pourquoi. Un petit prof chez les littérateurs, ma foi…

En lisant Le Monde, j’ai été rassuré : le jour est proche où on nous demandera d’afficher d’abord nos tendances sexuelles plutôt que de décliner notre raison sociââleux. Un article dudit journal nous apprend en effet que de l’autre côté de l’Atlantique, la mode, pour les filles, esr de se dire « flexisexuelles ». En voilà un mot joli ! La flexisexualité ? Ceux qui imaginaient déjà des prouesses kamasoutriques, pratiquées par des filles infiniment souples, avec lesquelles les parties de jambes en l’air évolueraient vers des sommets agiles vont être déçus. Sous ce néo-vocable branché se cache une réalité bien plus anodine : un comportement nouveau, nous apprend l’article, des femmes qui « ne sont pas homosexuelles ou bisexuelles, mais qui s’amusent à flirter et à embrasser les autres filles bien qu’elles aiment toujours avoir des relations sexuelles avec les hommes ». Wouf. Il ne s’agirait pas moins, apprend-on encore, que d’un « changement de mœurs », sérieusement étudié par chercheurs et sociologues. Une « experte en flexisexualité » – j’en vois qui rient – explique ainsi que les jeunes femmes semblent influencées par la sexualité des gays. « Les gens ont de plus en plus conscience, explique avec souplesse cette experte, qu’il ne faut pas nécessairement être cent pour cent gay pour aimer avoir un contact physique avec une personne du même sexe. » (Pas nécessairement cent pour cent gay, ça fait rêver, ça. Il faudra que je me demande sérieusement un jour quel est mon pourcentage de gayté).

Les hommes, découvre-t-on ensuite, seraient moins portés à afficher la même tendance flexisexuelle. En v’la des coincés. Et elle en rajoute, notre savante flexible, faisant porter le chapeau de cette mascarponade aux zhommes zordinaires : si ces jeunes femmes se kissent devant nous, ce serait notre faute ; elles se livreraient à une mise en scène destinée à réaliser nos fantasmes masculins : « Les hommes hétéros aiment l’idée de deux femmes en train de se séduire. » Non, un fantasme masculin, ça ? Féministe, va ! La prochaine qui s’approche de moi et me demande quelle est ma raison sociale, promis, je lui fous une tarte dans la gueule et lui réponds que je suis coincé, sexorigide, quoi !

L’éternel retour du Cercle Cosaque

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« Nous ne parlons pas en alexandrins. Pourtant, les alexandrins, eux, parlent en nous. » Cela, c’était, il y a un mois, la première salve du Cercle Cosaque, lancée avec calme et panache par François Taillandier.
Romaric Sangars et Olivier Maulin, les deux meneurs de « cabaret littéraire », récidivent en dépit de la proscription récente et pourtant claire de toutes formes de récidivisme. La deuxième réunion du Cercle Cosaque se tiendra le jeudi 3 mars 2011 à 20h30, comme de coutume au troquet Chez Barak, au 29 de la rue Sambre et Meuse, à Paris (10ème). Leur deuxième invité sera l’écrivain Pierre Jourde, qui lira un extrait de son roman en cours et reviendra sur son œuvre romanesque et critique.
Les salves cosaques, institution naissante en passe de devenir la référence incontournable des pirates antimodernes de toutes générations, se perpétueront ainsi tous les premiers jeudi du mois.
Entrée libre pour tous les individus suspects, sauf banquiers.

S’indigner, encore faut-il pouvoir…

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Il faut que je fasse un aveu. Je vais me faire mal voir dans ce magazine qui bataille si vaillamment contre l’Empire du Bien, mais voilà. Je le dis comme ça s’est passé : Stéphane Hessel m’a eu. Dès les premières pages de son opuscule, une évidence m’est apparue, nette et crue : je m’indigne peu. La colère, la révolte et tous les sentiments apparentés occupent un espace très limité dans mon existence. La dernière fois que je me suis indigné, c’était dans un supermarché. Il me fallait des fruits secs pour faire un biryani au poulet… et le rayon était vide. Je me suis révolté contre l’incompétence du manager des lieux puis j’ai vu, sur le rayon d’à côté, des pruneaux d’Agen. Ils pouvaient très bien faire l’affaire. Je me suis vite calmé.[access capability= »lire_inedits »]

La lecture de Indignez-vous ! m’a ainsi suggéré plusieurs opinions désagréables sur moi-même. Tu es un veau, me dis-je, une vraie moule. D’accord, tu n’as pas le nazisme, ni l’OAS, ni la guerre du Vietnam, ni l’URSS, ni de Gaulle, mais tu sais que le monde va mal, que les hommes souffrent, que des dictatures existent encore, que l’injustice règne. Malgré cette conscience, tu ne sors pas de ton fatalisme résigné. Tu cultives une sorte de nihilisme triste, et somme toute méprisable. Bref, le petit ouvrage atteignait parfaitement son but. Il me culpabilisait. Il me mettait en mouvement. L’auto-flagellation dura deux jours, puis, sans doute pour sortir de cet état inconfortable, je me demandai si je ne pourrais pas essayer. Hessel dit : « Cherchez et vous trouverez… » Après tout, me dis-je, pourquoi pas ? Prenons le Sage au mot. Obéissons à son injonction. Indignons-nous.

Me voilà donc parti à la chasse d’un motif de révolte. Ce ne doit pas être si difficile, pensai-je. Hessel dit : regardez autour de vous pour trouver des « thèmes » d’indignation. J’ai commencé par le premier venu, le plus facile : la pauvreté. Je me suis mis à penser aux nombreux miséreux que je croise quotidiennement dans mon quartier, grand-mères assises à longueur de journée sur les trottoirs gelés, clochards qui mendient devant les boulangeries, ivrognes qui dorment sur les bouches de métro, etc. À l’évidence, les conditions de vie de ces personnes ne sont pas dignes. Elles sont même clairement indignes. Dont acte.

Bizarrement pourtant, l’image de ces déshérités ne provoqua pas chez moi un réel sentiment de colère. J’avais beau me pousser, je n’y parvenais pas. Quelque chose manquait. Ou plutôt quelqu’un. Je découvris alors l’une des conditions de l’indignation : pour qu’elle naisse et prospère, il faut identifier une personne manifestement responsable de l’ignominie. Le mieux, c’est de trouver un bon salaud qu’on peut réprouver sans nuance. Qui est coupable de la pauvreté, de nos jours ? Tout le monde le sait : ce sont les banquiers. Mais lequel d’entre eux ? Le directeur de Goldman Sachs ? Celui de Lehman Brothers ? Je ne vois pas leur tête. Jérôme Kerviel ? Celui-là fait partie des déshérités, maintenant. Matthieu Pigasse ? Il paraît qu’il est de gauche. Je brassai encore quelques noms, en vain. Il me fallait donc chercher ailleurs. Il me fallait un problème dont les responsables sont plus faciles à trouver.

Un thème porteur me vint à l’esprit : les médias. Je me souvins de ces hauts-le-cœur qui me prennent lorsqu’une personne publique, à la radio ou à la télévision, déclame un fait à longue portée électorale sans qu’un travail journalistique ne le mette en perspective. Au hasard : Marine Le Pen qui, sur France 2, en prime time, balance que l’Etat français finance la construction des mosquées tandis qu’il délaisse totalement les autres religions. La preuve éclatante que l’Etat encourage une « islamisation de la France ». Face à la future cheffe du Front national, Arlette Chabot s’étonna une seconde, puis, visiblement peu armée sur la question, laissa passer l’info. Devant 3,3 millions de téléspectateurs.

Voilà de quoi nourrir une jolie petite indignation, me dis-je. J’avais un motif : le journalisme transformé en passeur de plats. J’avais une coupable, prise en flagrant délit. La colère allait monter, c’était sûr. Et pourtant non, rien. Je ne parvins guère qu’à éprouver un agacement mou. Pour me donner du courage, j’imaginais un acte militant, du genre écrire une lettre à l’émission, exiger que les personnalités politiques ne puissent désormais plus sortir de tels faits sans qu’une équipe d’experts ad hoc ne les vérifient immédiatement. Mais Arlette Chabot lit-elle les lettres qu’on lui envoie ? Et à supposer qu’elle la lise, qu’est-ce qu’elle en ferait ? Est-ce que le problème ne la dépasse pas largement ? Bref, les médias n’étaient pas encore le bon thème d’indignation. Sans doute manquai-je d’ambition… La mesure de Hessel, c’est quand même le nazisme. Les médias font certes des bêtises mais, dans le genre saloperie, on doit pouvoir trouver pire.

Je me mis alors en quête d’un motif d’indignation de grande taille. Il me fallait du lourd, du costaud, de l’énorme et, si possible, du transnational. J’ai alors pensé à un problème qui m’apparaît de plus en plus clairement et qui me semble général : celui de l’hypocrisie égalitaire. De toutes les notions primordiales qui structurent notre morale contemporaine, l’idée d’égalité paraît aujourd’hui la plus vide de sens. Cette valeur, inscrite au fronton de la République, inscrite aussi dans nombre de constitutions occidentales, ne paraît plus défendue par personne. Non seulement elle ne semble avoir été réalisée nulle part, mais elle ne semble nulle part en voie d’être réalisée de près ou de loin. Tout se passe comme s’il n’y avait plus, aujourd’hui, aucun désir sincère d’égalité, en France comme ailleurs. Hessel parle souvent d’évidence. En voilà bien une : nos sociétés ne savent pas vivre autrement que sur un mode inégalitaire et ne cherchent pas autre chose qu’à perpétuer ce fonctionnement. L’égalité, si chantée depuis deux siècles, ne semble plus trouver de place aujourd’hui que dans les discours. Et encore : on parle finalement moins maintenant d’égalité que de réductions des inégalités. Le nouvel idéal, c’est d’amortir les effets de la hiérarchie sociale. L’égalité n’est plus là aujourd’hui que comme un accessoire identitaire des démocraties. On n’y croit plus, mais on n’ose pas le dire. Il est vrai que ça ne ferait pas démocrate.

Pas besoin de chercher bien loin pour faire ce constat. Il suffit, comme dit Hessel, de regarder autour de soi. Prenons tout de même l’École, en guise d’exemple. Le dernier rapport PISA souligne que l’éducation française accentue les inégalités : les excellents deviennent meilleurs encore et les faibles toujours plus faibles. Sans doute peut-on réduire l’écart, mais une chose paraît certaine : à de rares exceptions près, les faibles ne rattrapent jamais les excellents, que ce soit en France ou ailleurs. Ne rejetons pas la responsabilité sur les professeurs : on peut parier que la plupart se battent pour donner à chaque enfant ce qu’il est prêt à recevoir ; mais à part peut-être les débutants, les enseignants ne se battent plus pour que les élèves deviennent tous égaux en savoirs. Ils savent que leurs efforts, quels qu’ils soient, ne corrigeront les inégalités que marginalement. Ils savent que les bons élèves, soutenus par leurs parents, chargés dès le départ d’un bagage adéquat, fourniront les bonnes écoles et que les autres vivront leur scolarité comme un mauvais rêve. Ils savent que l’égalité des chances est un leurre. Notre société, comme toute société, a besoin de personnes sans trop d’éducation pour ses tâches subalternes. Il est mensonger de faire croire aux enfants, et à leurs parents, que l’École a pour projet de tous les amener vers le haut de l’échelle sociale.

Mais j’oubliais : il s’agissait de s’indigner. Le fait est que, quand je pense à la question de l’égalité, mon cerveau s’échauffe. Suis-je indigné ? Révolté ? Pas sûr. Je me sens plutôt pris dans une sorte de double bind. S’indigner contre le mensonge égalitaire conduit mécaniquement à deux conclusions divergentes. La première consiste à asséner une vérité dure à entendre, selon laquelle l’être humain n’est pas fait pour un fonctionnement égalitaire, et qu’il vaudrait donc mieux abandonner cet idéal pour cause de caducité. Voilà qui paraît peu enthousiasmant et, pour le moins, prometteur de quelque opprobre. La deuxième consiste au contraire à redoubler d’efforts pour la cause égalitaire, à militer pour qu’elle redevienne une cause sérieuse et non plus un simple gri-gri décoratif. Seulement voilà, est-ce que j’y crois ? Est-ce que je crois que les hommes sont capables de la vivre, cette égalité ? En vérité, j’ai des doutes… Désolé, Monsieur Hessel, j’ai bien essayé mais, comme vous le voyez, en matière d’indignation, je ne suis pas sorti de l’auberge.[/access]

La Tuberculose, une amie des Lettres

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Après une décrue spectaculaire jusqu’en 2005, la tuberculose connaît en France un renouveau ces dernières années. Renouveau modeste, mais prometteur grâce à l’abandon de la vaccination obligatoire des enfants, décidé en 2007 par le gouvernement. Qui montre ainsi qu’il est soucieux du devenir de notre littérature. Car celle-ci ne peut guère se passer d’une maladie qui lui est consubstantielle.

Il est permis d’espérer que les écrivains d’aujourd’hui, sortes de poupons toujours bien frais pour la plupart, bien portants, très organisés dans leur travail, dont on imagine qu’ils auraient réussi dans n’importe quel autre métier – banquier, bureaucrates, vendeurs de voitures – cèdent la place à la figure de l’écrivain telle qu’on la connaissait jadis : tuberculeux par essence. On aurait tort de croire que cette maladie contrecarre l’effort d’écriture. C’est tout le contraire. Ecoutons Paraz :  » Streptomycine ! (…) J’ai 40° de tempé, mais ça ne m’a jamais gêné pour écrire, au contraire.  » (Le Gala des Vaches). Un écrivain menacé de crever à tout moment produit nécessairement des trucs plus intéressants que les gérants de Sicav littéraire qui inondent les étals des libraires de leurs écrits falsifiés. L’écrivain tuberculeux parle de la vie, tout simplement.

Le plus extraordinaire avec cette maladie, c’est qu’elle constitue un sujet littéraire en elle-même. Le livre le plus drôle de la littérature française est peut-être L’hôpital : une hostobiographie où Alphonse Boudard raconte sa vie de tubard, de sana en sana. Il en profite même pour faire son  » éducasse littéraire « , en lisant Proust au milieu des crachats et des urinoirs. Le tableau de ses collègues de chambrée vaut en tout cas le détour, comme dirait le guide Michelin. Ils sont encore plus pittoresques que les taulards décrits dans La cerise.
Reste évidemment à savoir s’il se trouvera un Boudard ou un Paraz parmi les tuberculeux de demain.

Kadhafi chez Chavez : ¿ Y Por Qué No ?

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Notre estimé camarade Jérôme Leroy fait état d’une rumeur selon laquelle Mouammar Kadhafi aurait pris la fuite pour se réfugier à Caracas. Cette rumeur, comme le souligne très justement Jérôme, est parfaitement infondée comme en témoignent les informations obtenues par Nicolas Maduro, le chef de la diplomatie vénézuélienne, auprès de son homologue libyen : Kadhafi est toujours à Tripoli « exerçant les pouvoirs que lui confèrent l’Etat et faisant face à la situation ».

A la décharge de ceux qui ont fait circuler cette rumeur, il faut reconnaître que l’hypothèse n’est pas si abracadabrante qu’elle n’en a l’air dans la mesure où les relations de Kadhafi avec les leaders socialistes d’Amérique du sud sont depuis longtemps des plus cordiales – rappelons, par exemple, que Fidel Castro, Evo Morales, Hugo Chavez et Daniel Ortega sont tous récipiendaires du « prix Kadhafi des droits de l’homme » (Castro en 1998, Morales en 2000, Chavez en 2004 et Ortega en 2009).

Si Castro et Ortega ont clairement fait savoir leur soutien au roi des rois d’Afrique et si Morales s’est contenté d’une neutralité digne de nos amis helvètes, le camarade Chavez, lui, reste étrangement silencieux. Si ce silence à quelque chose d’étrange c’est que les rapports du leader vénézuélien avec le doyen du monde arabe ont toujours été particulièrement chaleureux comme en témoignent – notamment – les câbles diplomatiques étatsuniens révélés par WikiLeaks et les nombreuses manifestations d’amitié publiques entre les deux révolutionnaires.

On sait, par exemple, que lors du sommet Afrique-Amérique du sud qui s’était tenu les 26 et 27 septembre 2009 sur l’île vénézuélienne de Margarita, Chavez et Kadhafi s’étaient mutuellement félicités de leurs révolutions respectives en des termes plus qu’élogieux puisqu’El Presidente avait déclaré que « Simon Bolivar est au peuple vénézuélien ce que Kadhafi est au peuple libyen » (ce qui, venant de Chavez, ce n’est pas le moindre des compliments) ce à quoi l’intéressé répondit « nous partageons le même destin, le même combat dans la même tranchée contre un ennemi commun, et nous vaincrons ». C’est d’ailleurs à cette occasion que le président Chavez avait décoré son ami Kadhafi de l’« Orden del Libertador », la plus haute distinction civile vénézuélienne et offert à el compañero presidente Mouammar Kadhafi une réplique de l’épée de Simon Bolivar au cri de « Viva Bolivar ! Viva Kadhafi! ».

Bien sûr, cette émouvante cérémonie n’est que la partie émergée de l’iceberg des relations diplomatiques cordiales qui unissent nos deux protagonistes. Que Chavez se soit – pour une fois – montré très discret sur le sort de Kadhafi ne signifie pas qu’il ait abandonné son camarade de lutte comme en témoigne ce coup de fil largement médiatisé de Nicolas Maduro évoqué plus haut.

Il faut dire que Chavez a cette étrange habitude de choisir ses alliés parmi les leaders les plus ostensiblement autocratiques de la planète. Du « hermano » Robert Mugabe (le fossoyeur du Zimbabwe) au président soudanais Omar Al-Bashir (le « libérateur » du Darfour) en passant par le biélorusse Alexander Lukashenko (le « dernier dictateur d’Europe »), l’iranien Mahmoud Ahmadinejad ou le turkmène Gurbanguly Berdymukhammedov, l’ami Chavez semble s’être lancé à corps perdu dans la pire collection d’amitiés qui se puisse imaginer. Il ne lui manque en effet plus que le « cher dirigeant » nord-coréen Kim Jong-Il auquel il a déjà fait quelques appels du pied, le général Thein Sein de Birmanie et – effectivement – Dark Vador…

Le Sinaï est déjà indépendant!

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En vérité, bien avant la toute récente révolution, le gouvernement égyptien avait de fait perdu le contrôle du Sinaï. La péninsule pour laquelle Caire n’a pas hésité à faire la guerre en 1973, semblait l’intéresser beaucoup moins une fois récupérée en 1982 grâce aux accords de paix signés avec Israël en mars 1979.

Pour être plus exact, l’Egypte a montré beaucoup d’intérêt pour les ressources pétrolières et le potentiel touristique des côtes de la Mer Rouge mais s’est très peu préoccupée des quelques centaines de milliers de bédouins vivant dans cette région. Résultat : ce désert est devenu un no man’s land contrôlé par des trafiquants de toute sorte et dont les pires sont probablement ceux spécialisés dans le commerce d’êtres humains. En 2010, presque de 12000 clandestins originaires d’Afrique de l’Est sont parvenus à franchir la frontière israélienne. Ces chiffres ne comprennent évidemment pas les migrants que les autorités israéliennes n’ont pas recensés ni les malheureux qui sont morts en cours de route.

Avec l’écroulement du régime, les bédouins se sont soulevés et aujourd’hui l’appartenance du Sinaï à l’Egypte est purement formelle : aucun fonctionnaire ou militaire égyptien ne se hasarderait aujourd’hui à une balade dans la haute montagne ou les wadis escarpés de la péninsule. Bref, la situation est devenue catastrophique.

Un petit exemple : depuis plus de trois mois quelques 300 Erythréens et Ethiopiens qui voulaient trouver refuge en Israël sont retenus en otage par des bédouins. Ces hommes et femmes sont parfois vendus à d’autres bandes des trafiquants qui n’hésitent pas à leur demander de payer une deuxième voire troisième fois la traversée du désert. Ainsi la note de 2000 dollars demandée au départ peut grimper jusqu’à 8000 dollars, que leurs proches, joints au téléphone par les trafiquants, sont priés de verser.

Les témoignages recueillis, essentiellement par un ONG italienne, font état de privation de nourriture, de sévices sexuels systématiques de femmes (75% des femmes interrogées ont été violées), de marquages au fer rouge et d’exécutions sommaires en cas de tentative de fuite.

Ce drame est peu médiatisé. Sûrement trop loin de la place Tahrir.

Nous sommes tous des antisémites berrichons!

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Le « multicul » est une vieille histoire en sociologie. À dire vrai, je pense que les pères fondateurs – Emile Durkheim et Max Weber, notamment – ne pensaient qu’à ça. De manière schématique, qu’ils me pardonnent, leur questionnement pourrait se résumer de la manière suivante : comment « faire » société en l’absence de religion ? Tous deux écrivaient aux environs du moment 1900 et pour tous les deux, le phénomène marquant de l’époque était la sécularisation. Ils assistaient non pas à la disparition de la religion, mais à sa transformation : elle était un choix collectif, voire même un non-choix, elle devenait une question individuelle auquel chacun pouvait répondre comme bon lui semblait dans le silence de sa conscience. Dès lors, de manière paradoxale, pour ces deux esprits athées, Durkheim et Weber, la question était de savoir comment on allait pouvoir faire vivre ensemble ces hommes sans le secours de la religion, laquelle désigne étymologiquement – religere – la capacité de faire tenir les choses ensemble.

Du coup, cette remise en perspective permet de relativiser nos motifs d’inquiétude. Bien sûr, notre véritable souci est de savoir comment vont coexister drag-queen, femme en burqa et partisan de l’enseignement en basque. Cette question n’est pas nouvelle, même si la burqa voile cette ancienneté, en raison de la promotion médiatique dont elle bénéficie. Posée en ces termes, la coexistence d’individus partageant des valeurs bien distinctes n’est en rien l’apanage de la société française : on retrouve cette même anxiété à Tel Aviv où, s’il n’y a pas de Burqa, on connaît la difficulté de faire coexister des individus pensant au soleil et à ses joies, et d’autres, tout de noir vêtus, uniquement préoccupés par la Torah. En cela, l’échec du « multicul » n’est en rien la question que pose l’islam à l’Occident, mais, plus surement, la preuve la plus évidente des méandres de la question identitaire.

Alors évidemment, la burqa n’est pas une question simple, puisqu’elle témoigne de choix de vie en rupture radicale avec un certain nombre de principes qui fondent notre démocratie française. Cette dimension irréconciliable des identités modernes, Weber la nommait la « querelle des dieux », tout simplement parce qu’elle mettait en branle un rapport aux valeurs qui participaient de métaphysique distinctes. Mais la burqa est-elle seule en cause ? La famille homosexuelle pose également de profondes questions anthropologiques à notre société. De la même façon, il n’est pas certain que la question animale et ses conséquences – la construction d’un droit qui ne concernerait pas que le seul genre humain – ne révèle pas des divergences profondes au sein de la société française. Ce « multicul » là, il n’est pas un échec : il est problématique comme est problématique le fait de vivre ensemble au XXIème siècle. Pour remédier à cela, il faudrait vouloir vivre non pas sous Pétain mais au XIIème siècle, où, effectivement la société présentait une homogénéité notable.

Et cependant les problèmes soulevés par ce « multicul » ne doivent pas nous entrainer sur les cimes du désespoir. Car ces individus aussi bariolés, voilés, étranges qu’ils nous paraissent être dans leur singularité, participent tous d’un même phénomène, cette modernité qui est aujourd’hui notre lieu commun. Raymond Aron expliquait en substance qu’il se sentait plus près d’un antisémite berrichon que d’un juif vivant au Yémen. Eh bien aujourd’hui, dans les yeux de l’autre, nous sommes tous des antisémites berrichons.

Le Diplo à poil !

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Abonnés au Monde Diplomatique, auditeurs de Là-bas si j’y suis, groupies de Stéphane Hessel, ceci vous concerne ! L’excellente revue Histoire et Liberté, éditée par l’Institut d’histoire sociale[1. En vente dans toutes les bonnes librairie ou sur commande à l’Institut d’Histoire sociale, 4 avenue Benoît Frachon 92023 Nanterre cedex] consacre sa dernière livraison à un passage au scanner du Monde diplomatique.

De la Corée du Nord à Cuba, en passant par le Cambodge des Khmers rouges on découvrira comment cet épigone du Monde est devenu, sous les houlettes successives de Claude Julien, Ignacio Ramonet, Alain Gresh et Serge Halimi, le thuriféraire de toutes les dictatures peintes en rouge ou en vert.

« Satisfaire les affligés et affliger les satisfaits », tel était le slogan programmatique de Claude Julien, principal artisan de la mutation de ce bulletin des ambassades en fer de lance de l’anti-américanisme rabique, de l’antisionisme viscéral, et de la déférence onctueuse envers Fidel Castro, Hugo Chavez et autres bienfaiteurs de l’humanité. On ne sait si les « affligés » pourrissant dans les prisons cubaines, les geôles iraniennes ou les camps de rééducation nord-coréens trouvent leur réconfort dans la lecture du Diplo.

En revanche, le passage au crible de l’idéologie et des pratiques de ses animateurs par les gens de l’Institut d’Histoire sociale (Pierre Rigoulot, André Sénik, Claire Brière-Blanchet et alii) est jubilatoire pour les prétendus « satisfaits »

School is not cool

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Vous pensez que le système éducatif français est au bord de l’implosion, avec ses 16 000 suppressions de postes programmées pour 2011 ? Que nos établissements de « zones sensibles » sont des ruines peuplées d’élèves en rupture de ban ? Que l’École de la République se meurt, que l’École de la République est morte ? Ce n’est pas impossible mais la lecture de Rupture, le premier roman de Simon Lelic, un jeune auteur anglais né en 1976, vous montrera qu’en la matière, le Royaume-Uni a pris une avance certaine.[access capability= »lire_inedits »]

Précisons d’emblée que Rupture est un roman noir − ou un « polar », pour parler comme ceux qui continuent à penser qu’il s’agit d’un genre secondaire. Le bon roman noir, pourtant, vaut toutes les analyses d’expert quand on veut vraiment approcher le réel d’une société. Et le roman de Lelic est un peu plus que bon : il a été salué comme un exploit littéraire outre-Manche. L’art que met l’auteur à restituer une bonne dizaine de voix différentes dans toute leur vérité est impressionnant, et Rupture en acquiert une dimension polyphonique et poignante qui vous hante durablement.

L’histoire de Rupture est simple, brutale et horrible comme un fait divers. Dans un collège de la banlieue de Londres, par un jour caniculaire, une réunion plénière se tient dans le gymnase. On va y parler de l’agression dont un élève a été victime à l’extérieur du collège. C’est alors qu’un professeur d’histoire, Samuel Szajkowski, sort un pistolet datant de la Seconde guerre mondiale et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une enseignante avant de se suicider. L’enquête est confiée à une femme-flic, Lucia May, elle-même harcelée par ses collègues. Ce qu’elle découvre peu à peu, en recueillant les témoignages des uns et des autres, c’est que l’acte présenté par la presse comme celui d’un psychopathe aurait pu, sans doute, être prévenu. Mais dans le collège régnait la loi du silence, celle imposée par un chef d’établissement soucieux de ne pas régresser dans le classement et, surtout, de récolter des financements privés afin de pouvoir financer son autonomie, comme l’exigent les nouvelles lois.

Pour cela, évidemment, il ne faut pas faire de vagues et Lucia May comprend comment le directeur a laissé tomber le professeur d’histoire, devenu la tête de Turc des caïds de l’école, et même de certains de ses collègues. Sans compter les faux témoignages au moindre incident afin de présenter à la police, elle-même surtout soucieuse d’éviter d’éventuels affrontements, une version acceptable.

Rupture n’est pas seulement, on le voit, la simple autopsie d’un fait divers en milieu scolaire. C’est la peinture au couteau d’une société tout entière à la dérive. Et l’état de mort clinique de son École n’est qu’un symptôme de cette dérive. Sans doute le plus désespérant, car c’est dans le lieu où tout devrait naître, nous dit Lelic, que tout meurt sans gloire, par le massacre quotidien des innocents.[/access]

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Attali : quand nos libertés partent en fumée

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Jacques Attali a publié sa réponse aux différentes réactions suscitées par sa proposition d’interdire purement et simplement le tabac. Je ne commenterais ici qu’un court extrait : « Une société démocratique doit éloigner ses membres de ce qui peut leur nuire. Et pour cela, elle doit d’abord comprendre ce qui les amène à agir ainsi. Elle doit ensuite éduquer, inciter, puis interdire. »

La première chose qui me frappe c’est que monsieur Attali semble – dans la plus pure tradition socialiste – confondre la société et le gouvernement. Une société n’est pas « démocratique ». Une société peut être libre et elle peut être libre notamment si son mode de gouvernement est démocratique. C’est une condition sans doute nécessaire mais en aucun cas suffisante. La preuve en est justement, que monsieur Attali cherche très démocratiquement à nous priver d’une liberté. Car, une fois réglé le problème des lieux publics, le choix de fumer ou de n’en rien faire est un choix individuel. Aussi inadéquat qu’il puisse paraître à monsieur Attali, c’est un choix d’homme libre. Les défenseurs des thèses paternalistes ont cette fâcheuse habitude de prendre leurs concitoyens pour des enfants irresponsables placés sous la bienveillante responsabilité d’un état-maman charger d’« éduquer, inciter, puis interdire ».

Au-delà du problème anecdotique du tabac, c’est une question de principe : le gouvernement ne doit en aucun cas nous priver de l’usage de notre libre arbitre. Cet étroit maillage de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes qui nous est imposé jour après jour non seulement par Bruxelles mais aussi par nos propres élus sont autant d’attaques contre nos libertés individuelles.

La démocratie est un excellent système, le meilleur que nous ayons jamais trouvé mais elle n’est pas parfaite. A chaque instant et avec les meilleures intentions du monde, elle peut dégénérer et devenir un régime liberticide. La défense de nos libertés, aussi insignifiantes puissent-elles sembler, est une lutte permanente et c’est aussi une lutte que nous devons mener contre nos propres tendances à vouloir régenter la vie des autres. Friedrich Hayek disait que « ce n’est pas la source mais la limitation du pouvoir qui l’empêche d’être arbitraire ». Trop d’état nuit gravement à la liberté.