Allocution de Basile de Koch à l’occasion du cocktail-débat organisé par la Société d’Appréciation de Basile de Koch sur le thème : « Qu’en pensent les marchés ? »
Après réflexion, je ne m’exprimerai pas ce soir et pour trois raisons au moins.
D’abord parce que la crise, ses tenants et ses aboutissants sont un sujet compliqué.
Non que je craigne de me colleter aux difficultés économiques et financières que nous traversons ! J’en ai connu d’autres, ne serait-ce qu’à la maison.
C’est une question de responsabilité. Dans une situation complexe, parler simplement – et Dieu sait que je l’aurai fait pour vous – c’est prendre le risque de faire le jeu des populistes !
Tous les populistes, de Mme Le Pen à MM. Montebourg, Mélenchon et Poutou ! D’Emmanuel Todd à Jean-Jacques Bourdin !
Derrière la clarté apparente du discours s’avancent trop souvent les forces obscures en leur sinistre cortège. Je ne prendrai pas le risque de les rejoindre !
Et puis je ne prendrai pas la parole parce que, dans les circonstances actuelles, la dignité voudrait que je m’exprime en allemand et que j’en suis totalement infoutu.
Oui, il faudrait parler leur langue, la langue de Goethe et de Tokio Hotel, pour réaffirmer à nos amis d’outre-Rhin notre solidarité, dans ce climat délétère de germanophobie et d’anti-bismarckisme primaire.
Parce qu’enfin, on commence par parler français et puis on se met à parler de produire français comme Le Pen, d’acheter français comme Bayrou – et on finit par penser français comme Chevènement !
Troisième raison de ne pas m’exprimer ce soir : le patriotisme, tout simplement ! Parler, je me connais, ce serait aggraver encore l’inquiétude des marchés et par là, contribuer au plus grand danger qui menace la France : perdre son triple A !
Enfin, dernier avantage à ne pas prononcer de discours ce soir, c’est qu’il ne risque pas de déboucher sur un débat !
Tout débat tendrait naturellement à nous diviser, alors que la division est le contraire de l’Union plus que jamais nécessaire en ces temps d’épreuve pour l’Europe.
Surtout s’il s’agit encore et toujours des questions oiseuses agitées par les ennemis de l’Union, ces con-fédérés !
Est-il sérieux de débattre sur les abandons de souveraineté budgétaire indispensables non seulement pour sauver notre triple A, mais aussi pour rassurer les marchés ?
Qui sont-ils donc, ces Paléofrançais pour s’acharner contre ce bon accord difficultueusement trouvé, sous la houlette d’Angela et Nicolas, par les 26 Etats les moins lâches d’Europe ?
Voilà, mes chers amis, pourquoi vous ne m’entendrez pas ce soir.
L’idée géniale de Lionel Jospin, consistant à remplacer le septennat présidentiel par un quinquennat et à faire coïncider dans une même séquence l’élection du président de la République et celle des députés est en train de donner toute sa mesure. Elle sème un souk pas possible dans la vie politique française (et je suis poli). Le chantage à la candidature pratiqué sur les deux principaux postulants par des personnalités ne visant qu’à placer un maximum de leurs affidés sur les bancs de l’Assemblée nationale et les petits flingages entre amis alimentent le quotidien de cette pré-campagne. En 2007, ce phénomène était déjà apparu, mais il avait été limité par le spectre du 21 avril 2002 et l’ardente obligation du « vote utile ».
Aujourd’hui, en dépit de l’existence réelle d’un danger de nouveau 21 avril, à l’envers ou à l’endroit, incarné par Marine Le Pen, les candidatures de François Hollande et Nicolas Sarkozy sont pourries par les pressions des « alliés », et le jeu des ambitions personnelles à l’intérieur de leurs partis respectifs.
Au PS, le cafouillage de l’accord programmatique et électoral avec EELV n’a pas encore produit tous ses effets délétères : il fournit en munitions la droite qui présente François Hollande comme enchaîné par les dogmatiques écolos. Il a mis en rage les « barons » du parti qui l’avaient fait roi lors des primaires, notamment Gérard Collomb qui n’a pas avalé de se voir imposer le Vert Philippe Meirieu dans une circonscription destinée à l’un de ses proches. Les candidatures dissidentes de sortants socialistes sacrifiés, notamment à Paris, seront difficilement évitables. Arnaud Montebourg « balance » ceux de ses petits camarades qui ont un peu trop mis, selon lui, les doigts dans le pot de confiture. Jack Lang menace de lui coller une paire de baffes. Malek Boutih tire à vue sur Julien Dray, ne manquant pas de rappeler au passage les ennuis qu’avait attirés à ce dernier sa passion horlogère.
L’astuce consistant, pour François Hollande, à laisser Martine Aubry se dépatouiller dans ce marécage en « prenant de la hauteur » ne saurait perdurer pendant les six mois qui nous séparent de la présidentielle. S’il laisse le parti se livrer à des règlements de comptes internes sanglants, il court tout droit à la « ségolénisation » : il doit donc montrer qu’il est le patron tout en évitant de se tacher en nettoyant les écuries d’Augias…
Comme il n’a pas, à la différence de Sarkozy, la bonne excuse de tenir la barre du bateau France par temps de tempête, l’exercice est loin d’être évident. Mais personne n’a jamais prétendu que le métier de candidat – a fortiori en étant favori – à l’élection présidentielle était un job à la portée du premier venu, y compris lorsqu’il se réclame de la normalité.
A droite, le tableau n’est pas plus reluisant : la discorde parisienne au sein de l’UMP, déjà ravageuse lors des sénatoriales, à toutes les chances se reproduire pour les législatives. Le cas Dati alimente les coups de vice dans la mêlée UMP : Copé plante une fourchette dans les yeux de Fillon, qui incite Xavier Bertrand à placer une méchante savate dans les gencives du secrétaire général de l’UMP.
Pendant ce temps-là Morin et Boutin font semblant de se croire candidats pour négocier le plus de circonscriptions possibles pour leur boutique. Ce qui se passe à Paris n’est pas un cas isolé. Dans de nombreux départements, dont celui où je demeure, les rivalités internes à droite produisent des effets comparables : on suscite, par exemple, des candidatures sauvages pour gêner celui qui veut devenir calife à la place du calife, et réciproquement. Les législatives, comme les Dieux de la Grèce, rendent fous ceux qu’elles veulent perdre.
Sauf ceux qui l’étaient déjà avant, et qui le seront encore demain, comme un certain Galouzeau dit de Villepin, espèce de Don Quichotte qui n’aurait pas encore trouvé son Cervantès.
Le 5 mai 1988, quarante-huit heures avant le second tour de l’élection présidentielle, 72 combattants d’élite français se lancent à l’assaut d’une grotte au milieu de la jungle sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Après de longs combats, les hommes du GIGN, du 11e Choc et du « commando Hubert » libèrent les 27 gendarmes français retenus en otages depuis deux semaines par un commando d’indépendantistes kanaks. Bilan : 2 militaires et 19 preneurs d’otages morts. Tous citoyens français. Presque un quart de siècle plus tard, une question continue à hanter les esprits : ce dénouement sanglant était-il inévitable ?
Dans L’Ordre et la morale, Mathieu Kassovitz répond clairement par la négative. Pour lui, il était possible de parvenir à une issue négociée, sans effusion de sang, mais des politiciens cyniques ont préféré mater l’indigène pour l’exemple et pour servir leurs intérêts. Premier ministre et candidat à la présidentielle, Jacques Chirac a opté pour la manière forte dans le seul but de séduire l’électorat lepéniste. C’est que, toujours selon Kassovitz, l’attaque lancée le 22 avril contre la gendarmerie de Fayaoué par un commando kanak téléguidé par le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) a réveillé en Métropole les vieux réflexes colonialistes. Kassovitz ne voit pas − ou ne veut pas voir − que l’assaut, au cours duquel 4 gendarmes ont été tués, leurs camarades enlevés et emmenés dans une grotte au milieu de la jungle et l’armurerie pillée, ne pouvait que faire l’effet d’un électrochoc pour un pays en campagne électorale à des milliers de kilomètres d’Ouvéa − et il est à vrai à des années-lumière du combat kanak. Du reste, créer un électrochoc était bien l’objectif des indépendantistes.
À défaut d’être convaincante, sa thèse est claire : c’est la grande faiblesse de son film. L’Ordre et la morale est un film en noir et blanc, un remake du Bon, la brute et le truand.[access capability= »lire_inedits »] Kassovitz questionne les détails : il n’interroge jamais l’ensemble. Pour lui, il va de soi que la lutte de libération kanake est légitime puisqu’il s’agit de lutter contre une oppression coloniale. Ce qui le conduit évidemment à proscrire l’emploi du mot « terrorisme » et, après tout, c’est son droit. L’exigence intellectuelle aurait dû l’inciter à discuter, fût-ce pour les récuser, les arguments de ceux qui pensaient au contraire que la France avait affaire à un chantage terroriste. Kassovitz connaît la musique avant que le concert commence : cette sémantique vieille comme l’impérialisme a toujours été employée par des puissants avides des richesses des peuples dominés pour décrédibiliser les glorieuses luttes des damnés de la terre. N’est-ce pas de « terroristes » que les Allemands qualifiaient la Résistance, et la France mitterrando-molletiste le FLN ? On ne l’empêchera pas de soulever le tapis du réel pour débusquer les crimes de l’Occident.
Dommage : avec la sensibilité et le talent qui sont les siens, s’il avait cherché à comprendre plutôt qu’à juger, s’il s’était colleté avec la complexité des choses, il aurait fait une œuvre. En pensant contre lui-même, il ne se serait pas arrêté aux analogies implicites qui guident sa caméra : il aurait recensé, à côté des similarités entre Alger 1957 et Ouvéa 1988, les différences fondamentales entre les deux situations. Il est indéniable que, sur des points aussi essentiels que le pouvoir économique et la distribution des terres, on pourrait dire que la Calédonie de l’ère mitterrandienne (le Président, pas le ministre de l’Intérieur) vit sous le régime d’un colonialisme de fait. Mais, sauf à professer que l’homme est exclusivement défini par sa place dans les processus de production, ce que les plus obtus des paléonto-marxistes n’osent pas faire, l’existence, dans le « Territoire d’outre-mer » de 1988, d’un État de droit inconnu dans la colonie de 1950 n’est pas un point de détail de l’Histoire. Il n’est pas indifférent que la Loi protège l’injustice ou qu’elle protège contre l’injustice − aussi imparfaite soit cette protection. À vrai dire, la période coloniale mériterait elle-même un traitement plus nuancé que ces certitudes rétrospectives, mais le boulot d’un cinéaste n’est pas d’écrire des thèses : Kassovitz exprime notre sensibilité commune d’individus démocratiques révoltés et éberlués par l’oppression coloniale menée par leurs ancêtres. Nous savons, nous, que tout homme en vaut un autre. Nous savons qu’aucun être humain n’est le sauvage d’un autre parce que sauvages, c’est nous, les Occidentaux, qui l’avons été. N’en déplaise au cinéaste indigné, même Bernard Pons le sait[1. Bernard Pons : ancien résistant, ministre des DOM-TOM et poids lourd du RPR, dépêché sur place pour gérer la crise.]. Même le général Vidal le sait . En leur prêtant des idées dignes de Tintin au Congo, Mathieu Kassovitz s’offre un succès facile, du genre de ceux qu’on obtient avec une diatribe bien sentie sur les turpitudes des « riches » ou des « marchés ».
Ce western a évidemment son « bon » − en l’occurrence le capitaine Philippe Legorjus, alors chef du GIGN, incarné dans le film par Kassovitz lui-même. L’Ordre et la morale ne fait pas dans le bon sentiment jusqu’au bout puisqu’à la fin, James Bond perd, preuve que l’Histoire est plus tragique qu’un film hollywoodien. Ce qui rend le personnage de Legorjus encore plus édifiant, c’est qu’il est un héros solitaire qui a le courage de se retourner contre les siens parce que certains principes valent plus que toutes les appartenances : on pense à de Gaulle écrivant L’Armée de métier.
Il faut rendre justice à l’homme Legorjus : il est plus subtil que son double de cinéma, même si le numéro auquel il s’est livré sur les plateaux de télé, dans un étrange duo où le cinéaste semblait, pour le coup, diriger son comédien pouvait laisser penser le contraire. « Je ne suis pas le Legorjus du film », prévient-il en préambule. Il n’en dira pas plus sur le film lui-même et sur les thèses qu’il véhicule.
Certes, il a, sur ces événements qui l’ont conduit à quitter la gendarmerie, un point de vue très tranché, exposé dans La Morale et l’action, livre publié en 1990, un an après son départ de l’armée[3. Philippe Legorjus et Jean-Michel Caradec’h : La Morale et l’action, Fixot, 1990. Une version légèrement remaniée du livre, comportant quelques pages supplémentaires, est parue pour accompagner le lancement du film. Philippe Legorjus et Jacques Follorou : Ouvéa, la République et la morale, préface de Mathieu Kassovitz, éditions Plon, novembre 2011.] et qui a fortement inspiré le scénario. Mais il ne passe pas sa vie à ruminer ce douloureux passé. Lorsque Mathieu Kassovitz le contacte, au début des années 2000, Philippe Legorjus a tourné la page. Bien sûr, il n’oubliera jamais cette expérience dont il parle avec calme et précision. Il est toujours convaincu que, si on l’avait laissé faire, il serait parvenu à un dénouement pacifique. Mais il mène sa vie d’entrepreneur en série, de père de famille et d’amateur de sport extrême sans s’abandonner à la rancœur.
Les deux hommes partent du même récit, ils ne racontent pas la même histoire. Mathieu Kassovitz assène, l’ancien chef du GIGN témoigne et analyse. Tout en défendant ses choix − contestés d’ailleurs par certains acteurs du drame −, il n’évacue pas les arguments de ses adversaires par le silence. Cette honnêteté minimale fait que ses lecteurs et interlocuteurs peuvent puiser dans sa réflexion de quoi se forger leur propre opinion.
En lisant Legorjus, on mesure la responsabilité de la direction du mouvement indépendantiste. En supposant que Chirac ait eu les motivations cyniques que lui prête Kassovitz, les leaders du FLNKS ont au moins été aussi cyniques que lui en cherchant clairement, et les premiers, à exploiter l’élection présidentielle − dont l’imminence n’a sans doute pas échappé aux cerveaux de cette opération parfaitement préparée. L’attaque intervient quarante-huit heures avant un premier tour dans lequel les deux favoris sont le président sortant, François Mitterrand, et son Premier ministre, Jacques Chirac. Le même jour doivent avoir lieu des élections territoriales déterminantes pour le statut futur du territoire. Sur le terrain, la tension est vive. Les Kanaks souffrent et s’impatientent, les Caldoches ont peur et se radicalisent. En frappant à ce moment-là, la direction du FLNKS sait qu’en cas d’incident grave, l’État sera condamné à la fermeté − en tout cas, elle sait que ceux qui le dirigent le penseront − et que le moindre pépin peut déclencher une montée aux extrêmes. Et c’est exactement ce qui s’est produit.
À la veille de cette double échéance cruciale, Paris envoie des renforts pour assurer le bon déroulement du scrutin. Mais si les gendarmes stationnés sur place, qui connaissent leurs « clients », sont rompus au petit jeu des « occupations pacifiques » de gendarmerie − huit incidents dans les trois années précédentes −, les hommes venus leur prêter main-forte ne connaissent rien à ce lointain bout de France. Le commando risque d’être confronté à des gendarmes qui ignorent tout de cette terre et de ceux qui la peuplent, des codes qui régissent les relations entre adversaires. Pour jouer à ce genre de jeu, il faut être certain que tout le monde suit les mêmes règles. Cela aussi, le FLNKS le sait. S’il s’agissait seulement de réussir une opération politique particulièrement spectaculaire, le risque de dérapage était maximal. Quand, le matin du 24 avril, le commando kanak tente d’occuper la gendarmerie de Fayaoué, ils croisent donc non seulement des gendarmes locaux, mais aussi des hommes récemment débarqués de France.
Chef des renforts affectés à Fayaoué, le lieutenant Florentin voit un Kanak menacer le maréchal-des-logis-chef Lacroix, qui commande les « territoriaux », en hurlant : « Ton arme, vite ! » Il dégaine et tire sur les assaillants. Peut-être aurait-il réussi, avec une connaissance de cette terre et de ses habitants, à faire tomber la tension d’un geste ou d’une phrase. Alengrin, l’autre gendarme présent dans le bureau pendant ces secondes déterminantes et qui a également ouvert le feu sur les assaillants, était lui aussi arrivé depuis peu. Paniqués par cette réaction inhabituelle, les Kanaks tirent, tuant 4 gendarmes et en blessant d’autres. Vingt-sept autres militaires sont pris en otage. Séparés en deux groupes, ils sont embarqués dans les véhicules de la gendarmerie vers leurs lieux de détention : 12 hommes, conduits dans le sud de l’île, seront libérés trois jours plus tard. Les 15 autres, accompagnés de deux douzaines de Kanaks, sont emmenés dans la grotte d’Ouvéa, dans le nord. En quelques secondes, l’« occupation pacifique » est devenue une prise d’otages.
Les choix politiques et opérationnels du FLNKS ont donc été au moins aussi déterminants dans l’enchaînement fatal que les erreurs commises par l’État dans la gestion de la crise. Mais sur cela, Kassovitz fait l’impasse. Il ne voit que des coupables d’un côté et des victimes de l’autre. L’humanité est éternellement divisée entre « keufs » et « Beurs », selon la formule lapidaire de Jean-Pierre Chevènement dans l’entretien qu’il nous a accordé.
Dans un premier temps, l’État choisit de laisser une chance à la négociation. Dépêché sur le théâtre des opérations, le chef du GIGN, le capitaine Legorjus, doit gagner la confiance des ravisseurs. Mais, au fil des jours, les autorités font de moins en moins confiance à cette stratégie, convaincues que, sans ordre clair du FLNKS, les ravisseurs ne bougeront pas. Or, plus le temps passe, plus il apparaît que les indépendantistes n’entendent pas favoriser un dénouement pacifique de la crise, voire qu’ils espèrent qu’elle va dégénérer encore plus. Dans les années qui suivront, des voix s’élèveront dans le camp indépendantiste kanak pour dénoncer ce comportement irresponsable de la direction du FLNKS.
Le plus grave est que, très vite, l’État cesse de parler d’une seule voix, l’affrontement au sommet se traduisant par une cacophonie sur le terrain. Et c’est le capitaine Legorjus qui, avec les meilleures intentions du monde, celles de sauver des vies et de ramener le calme, est à l’origine de la délétère politisation du dossier. Redoutant que Chirac, à Matignon, ne manipule son adversaire et Président, le chef du GIGN prend le risque de court-circuiter toute la hiérarchie militaro-politique et de contacter directement l’Élysée. Certes, son courage, la force de ses convictions et sa détermination forcent l’admiration, mais comment ne pas comprendre la fureur de Bernard Pons quand il apprend que le chef du GIGN agit dans son dos ? Au bout de dix jours, l’impasse semble totale. Pons et le général Vidal[2. Général Jacques Vidal, patron des opérations sur le plan militaire.] ont perdu toute confiance en leur homme et ne croient plus à l’option négociée qu’il défend. La décision d’intervenir est prise. Les hommes qui pénètrent dans la grotte ont forcément l’ordre de donner la priorité absolue à la vie des otages − donc d’éliminer tout représentant de l’ennemi placé sous leur feu au cours de leur progression. Entre l’armée française et le commando indépendantiste, le rapport de forces est évidemment inégal. Le bilan, 2 gendarmes et 19 Kanaks tués, reflète ce déséquilibre
Comment a été prise la décision ? Par qui ? Là-dessus, on a peu de détails. Mais il est inimaginable que le Président de la République, chef suprême des armées, ait été tenu à l’écart. Jacques Chirac a-t-il nourri les sombres visées électoralistes que lui prête Kassovitz ? Rien ne le prouve ni ne l’infirme. On peut penser qu’en décidant de faire usage de la force quarante-huit heures seulement avant le deuxième tour de la présidentielle, les autorités ont à leur tour pris le risque de déclencher une tragédie. Rien ne permet d’accuser qui que ce soit d’avoir délibérément sacrifié des vies kanakes pour frapper l’opinion. Il ne faut pas oublier que 27 gendarmes sont détenus par un commando qui a déjà tué. Aucun État ne peut accepter cela.
Dans les semaines qui suivent, face à la rumeur qui fait état de rebelles exécutés alors que l’assaut était terminé, le Président réélu et le Premier ministre débarqué font front commun. L’enquête diligentée par le gouvernement Rocard conclut que deux Kanaks ont effectivement été achevés après s’être rendus. Il n’existe pas la moindre preuve pour affirmer que les preneurs d’otages ont été délibérément massacrés au cours d’une « corvée de bois ». L’amnistie générale accordée quelques mois plus tard aux ravisseurs et aux militaires dans le cadre des accords de Matignon[4. Accords entre Kanaks et Caldoches, négociés grâce à l’entremise du gouvernement Rocard et signés le 26 juin 1988.] permettra de faire l’économie d’un procès.
Au cours de ce printemps 1988, les habitants de Nouvelle-Calédonie, loyalistes et indépendantistes, Kanak et Caldoches, ont connu un avant-goût de l’enfer. Personne ne veut revivre une telle expérience : d’une certaine façon, le drame a donc été déterminant dans la réussite du processus politique.
Au-delà des zones d’ombre et des désaccords qui persistent, l’histoire d’Ouvéa est assez bien connue. Reste le choc des mémoires, qui oppose des représentations (privées, collectives ou scientifiques), d’un passé tissé de passions et de conflits. C’est sur ce champ de bataille mémoriel que s’invite le soldat Kassovitz. La polémique suscitée par L’Ordre et la morale est peut-être le prélude à une reprise générale des affrontements idéologiques, alors qu’on célèbrera en 2012 le 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Espérons que les témoins, chercheurs et citoyens qui mettent la dernière main à leurs livres, articles et films documentaires, préfèreront la réflexion à la dénonciation et la prise en compte de la complexité à la délivrance d’un brevet de victimisation ou de culpabilité. Ainsi éviteront-ils le piège dans lequel Kassovitz est tombé : aveuglé par sa sainte indignation, il n’a pas fait un film mais un tract. [/access]
L’autre soir, au Grand Journal de Canal+, Johnny Hallyday a déclaré au détour d’une phrase : « Alain Delon c’est un vrai mec de toute façon. Je pense pas être un pédé moi non plus hein, bon. » On admirera, un moment, l’aisance grammaticale et syntaxique qui fait de notre Johnny national un lointain descendant de Vaugelas par l’escalier de service, pour passer à la suite. Car il y a une suite.
Un honorable – et néanmoins obscur – conseiller municipal PS de Bordeaux dénonce les propos du rocker. C’est son droit. Mais son indignation ne s’arrête pas en si bon chemin : il demande à Alain Juppé, maire de Bordeaux, de ne plus louer le stade Chaban-Delmas à Johnny, qui doit s’y produire, le 3 juillet prochain, pour son mille cinq centième adieu à la scène.
Attention ! l’élu girondin a ses pudeurs : il écrit, dans un communiqué, ne pas vouloir réclamer « la censure » de Johnny Hallyday. Juste qu’il ne se produise pas sur scène. Sacré distinguo. Puis, il continue : « Ces propos publics, en plus de comporter une insulte à proprement parler, considèrent que les homosexuels seraient des sous-hommes. Ces allégations nauséabondes participent à entretenir ce substrat si favorable aux violences homophobes. »
Evidemment : le prochain homosexuel qui se fera tabasser à Bordeaux – ou ailleurs, en France, vu que Canal+ est une chaîne certes cryptée, mais captée au-delà de la Gironde –, ce sera la faute à Johnny.Car, voyez-vous, les gars qui vont le week-end, casser du pédé, de la tapette, de la tarlouze sur les lieux de drague et qui le font en bande – seuls ils n’ont rien dans la culotte – sont des téléspectateurs attentifs de Canal+ lorsque la chaîne boboïde diffuse en clair. Et ces gars sont, bien entendu, tellement influencés par Johnny Hallyday qu’ils justifient par ses propos de beauf leur acte criminel.
De deux choses l’une. Soit l’on considère que les mains courantes de la Police nationale sont suffisamment éloquentes et renseignées pour nous indiquer quel est précisément le « substrat » de l’homophobie en France. Soit l’on dit n’importe quoi.
D’abord, il faudrait considérer une chose : depuis quand prend-on Johnny au sérieux ? Par quel miracle ses propos, qui ont toujours rivalisé en profondeur avec ceux du pilier de bistrot moyen, sont devenus ceux d’un spécialiste en “gender studies”? Et puis, Johnny Hallyday a-t-il encore quelque influence sur son public ? Oui, très certainement, mais quel public ? Johnny reste l’idole des jeunes, mais des jeunes de 1962 ! C’est-à-dire de fans, éminemment respectables, mais qui n’ont plus l’âge d’aller jouer les blousons noirs. Le fan de Johnny reste un rocker, un insoumis peut-être. Mais un rocker, un insoumis perclus d’arthrite. Parfois, il a même une pension d’invalidité. À 8 heures du soir, le gars attend encore les Jeux de 20 heures sur FR3, tout en demandant à maman – généralement le fan de Johnny appelle sa femme comme ça –, pourquoi Champs-Elysées ne passe plus tous les soirs. Et maman n’ose même pas lui avouer que Michel Drucker est décédé dans les années 1990. Elle lui tapote sur l’épaule, remonte le plaid sur ses jambes. Une camomille, et au lit.
Bien sûr, tous ses fans ne sont pas ainsi. Ce qui fait le génie de Johnny, c’est de passer les générations. Parce que Johnny, voyez-vous, c’est un chanteur populaire. Un type qui sue corps et âme dans les bals et les bastringues et fournit à toute âme de quoi y accrocher ses sentiments. Quand ça va mal – ou quand ça va bien –, tu écoutes une chanson de Johnny, tu y trouveras toujours de quoi t’y repaître.
Et puis, comment vous le dire, puisque le ministère de l’Intérieur se conforme aux avis du Conseil constitutionnel et interdit les références ethniques aux statistiques qu’il fait paraître ? Mais ce que j’ai pu, moi-même, constater, c’est que les actes homophobes (tabassages entraînant une interruption de travail de plus de huit jours et assassinats entraînant une interruption de la vie d’un peu plus longtemps) sont le fait, essentiellement, de « jeunes issus de la banlieue ».
Ne stigmatisons pas. Mais ce sont, pourtant, les mêmes, qui passent leur journée à stigmatiser les filles qui ne portent pas le voile en les traitant de « salopes ». Il faudra un jour que ces choses soient dites et que l’on arrête d’expliquer, dans le pays, l’homophobie autrement que par une rupture de civilisation.
Jamais, en France, si l’on regarde l’histoire longue, l’homosexualité n’a été autant tolérée et acceptée qu’à l’heure actuelle. Seulement, nous avons, au sein de la société française, une population qui refuse les « avantages acquis » de notre civilisation. Ce n’est pas l’islam le problème – les musulmans se sont, toujours et de tout temps, très bien enculés. C’est une frange de la population, composée de jeunes cons, issus de la banlieue et de la « diversitude », auxquels on n’a pas simplement appris la politesse. Ils ne sont pas seulement en rupture de ban avec la société, ils ont rompu avec la civilisation !
Eh bien, quand, chez un homme, la politesse n’est pas apprise, c’est à coups de bâton qu’il faut lui faire réviser sa leçon. Et c’est très courtoisement qu’il faut lui coller des coups de pied au cul. On n’en a rien à faire des origines et des tabous religieux. On n’en a rien à faire de la beaufitude d’un Johnny Hallyday, qui prenait de la cocaïne avant que je ne prenne le biberon. Ce que nous voulons, c’est d’une société française où l’on n’enquiquine personne pour ce qu’il est.
Je n’aime pas Johnny[1. Sauf quand c’est mon copain Jean-Claude Bader qui l’interprète, avec sa bande à Bader.], mais je peux comprendre ceux qui l’adorent. Allez savoir pourquoi, moi ma came c’est Tino Rossi. Entre nous, même avec ses airs de ne pas y toucher, Tino, c’était pas un pédé non plus.
Oups ! Je m’aperçois que je viens de commettre un acte hautement homophobe. Je viens d’employer le terme « pédé » pour sous-entendre que Tino baisait des filles à tout-va et se levait, chaque soir, comme il voulait, de la meuf, de la gonz, de la miss ou du laidron.
N’était-ce justement pas ce que Johnny voulait dire ? Que son ami Delon s’était tapé, au long de sa carrière de gigolo cinématographique, tout ce qui bougeait. Et que lui, aussi, en avait pris sa part. L’histoire nous dira, un jour, si Johnny Hallyday et Alain Delon, ont tout baisé de ce que la France pouvait compter de femmes baisables. Ils n’ont jamais essayé les hommes. Faut-il leur en vouloir ? C’est ce qui chagrine certainement le conseiller municipal bordelais. Moi, personnellement, je ne veux même pas savoir : je passe, honteusement, mon tour.
Le dernier « Hors série » du journal Le Monde « une vie une œuvre » est consacré à Karl Marx, l’irréductible.
On y trouve sur 122 pages une approche merveilleusement pluraliste : il n’y manque aucune forme d’encensoir. Maintenant que se sont effondrés les appareils qui se déchiraient le monopole de la juste interprétation, le temps est venu de l’œcuménisme. « Que cent fleurs s’expriment librement, pourvu qu’elles soient marxistes ! » : tel est le concept éditorial de ce numéro.
Ne médisons pas, il comporte un dossier « débats ». On y trouve des critiques émanant de socialistes non marxistes, (de Jaurès à Vincent Peillon), et même un texte d’un non socialiste, Raymond Aron, expliquant « Ce que le capitalisme doit à Marx ». Par contre, de textes radicalement critiques, ouvertement antimarxistes, et même franchement anticommunistes, aucun.
Pour trouver une approche de la question qui devrait décemment tourmenter ces dizaines de penseurs marxistes, « la pensée de Marx est-elle l’idéologie qui a conduit au communisme réel ? » il faudra se contenter de deux pages de Claude Lefort, ayant pour titre « L’incompréhension des droits de l’homme » par Marx, et parlant même de son « aveuglement devant les droits de l’homme. »
Ce texte a paru en 1980. Trente et un ans plus tard, rien de neuf sur cette question ? Si ! En ce qui me concerne, j’ai montré[1. Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël)] que dans Sur la question juive, Marx ne s’est pas contenté de faire preuve d’ « aveuglement » ou d’ « incompréhension » vis à vis des droits de l’homme. Il leur a déclaré une guerre sans merci, que Lénine et ses multiples avatars ont menée à bien : guerre à la liberté individuelle, à la propriété individuelle, au marché, à la société civile, à l’État de droit, sans oublier l’éloge de la Terreur.
Je reconnais qu’il eut été inconvenant de faire une place à cette vérité. En matière d’objectivité, il eut toutefois été possible d’assurer un service minimum, en rappelant par exemple ce que Keynes pensait de la marxolâtrie. En 1935, il déclarait à George Bernard Shaw : « Mes sentiments sur le Capital sont les mêmes que mes sentiments sur le Coran. Je reconnais que, historiquement, c’est important et je sais que bien des gens, qui ne sont pas tous des idiots, y voient une sorte de fondation porteuse d’inspiration. Mais quand je m’y plonge, je ne peux m’expliquer qu’il produise cet effet »
En tout cas, la preuve est faite : antimarxiste et islamophobe, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.
Sarkozy ne s’est pas trompé : la question du vote des étrangers aux élections locales divise les Français. Cette querelle franco-française − et même sarkozo-sarkozyste, puisque le Président fut pour avant d’être contre − ne semble pas passionner les résidents étrangers et on les entend peu parmi la foule des braillards qui, habituellement, réclament des droits. Vivant depuis des années dans un pays où l’on n’a aucun droit d’accès à la déchetterie d’une commune voisine quand la sienne est exclue d’accords inter-ordures qui échappent aux commun des votants, peut-être ne voient-ils pas bien comment une carte d’électeur changerait leur quotidien. Mais le sujet dépasse les intérêts particuliers de Rachid, Hans ou Pépito qui, heureux comme des papes en France, n’en demandent pas tant. Il est devenu un combat politique pour une partie des Français disons « sans frontières », mécontents que la République entende réserver l’exercice de la citoyenneté à ses citoyens. Ainsi, à entendre les partisans du « pour », une France où les Français ont un peu plus de droits que les autres, ce n’est pas une chance, c’est une discrimination xénophobe. Il faut beaucoup d’indignation et peu de bon sens pour en arriver là.
Le droit de vote est le droit pour un élément de présider par procuration aux destinées de son ensemble, pour un individu de désigner les représentants de sa communauté. Or, dans son organisation politique, la communauté française est nationale. La République est française et il n’y a pas de haine de l’étranger quand elle choisit de ne s’appuyer que sur des épaules françaises pour choisir ses représentants.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a pas de rejet si, le jour du vote, la France ne convoque pas ceux de ses habitants pour qui, et c’est leur droit le plus inaliénable, elle est surtout une résidence. Il n’y a aucune phobie à limiter le droit des ressortissants étrangers à faire la loi chez nous. Cette loi de la République n’est pas xénophobe, elle est discriminatoire. C’est une simple préférence nationale comme nous en bénéficions tous, elle refuse à l’étranger ce qu’elle accorde au Français et maintient entre eux une frontière, une limite aux citoyennetés respectives. Comme tout le monde, le Français a en France des droits que le reste du monde n’a pas, comme l’homme libyen aura bientôt des droits chez lui que nous n’avons même pas chez nous. Ce qui fait que nous sommes la France et pas le reste du monde, c’est une frontière. On peut toujours en discuter le tracé, mais vouloir l’abolir reviendrait à effacer notre citoyenneté pour devenir des citoyens du monde et il faut être Français et pas fier de l’être pour rêver à un tel avenir.
Nous avons mieux à faire que nous effacer. Au lieu d’abolir la citoyenneté française, nous la proposons. Il n’y a pas de rejet, il y a un projet. La naturalisation est ouverte et offerte aux étrangers résidents contre quelques signes d’intégration et obtenue presque automatiquement à l’ancienneté de présence sur le territoire. Elle donne le droit de vote contre un engagement citoyen, c’est bien. Qui dit mieux ? Que l’étranger se sente ici comme chez lui ? On voit aujourd’hui, de Marseille à Montfermeil, combien le mieux est l’ennemi du bien. Il est pénible d’avoir à le rappeler, mais ce n’est pas à la France d’adapter ses lois à ses invités c’est l’inverse. Si la République est un projet, pour le faire avancer il faut y adhérer : c’est la voie de l’assimilation. Inclure, pas exclure, fabriquer des Français, voilà l’objectif que poursuivent les résistances « conservatrices et xénophobes ».
Mais oublions les principes et regardons les réalités. Depuis 1992, les Européens installés en France élisent leur maire. Ainsi, les Anglais peuvent voter à Azincourt et les Allemands à Verdun sans que cela suscite la moindre inquiétude ou la moindre réticence. Les résidents européens s’invitent dans nos isoloirs aux élections locales car nous partageons avec eux une citoyenneté, nous sommes tous des citoyens européens, et la France ne s’en trouve pas défigurée. Nous partageons aussi une civilisation, on pourrait presque dire que nous avons été élevés ensemble. C’est peut-être pour cela que les communautés de retraités britanniques qui ont choisi la ruralité française ne tentent pas d’imposer le porridge ou les saucisses à la menthe à la cantine. Nous croient-ils encore capables de les bouter hors de France ? Je gage plutôt qu’un « vivre-ensemble » réussi a permis une communion dans les urnes.
On ne peut pas en dire autant avec tout le monde. Même les sociologues du Monde ouvrent les yeux sur l’échec de l’intégration dans les zones où les populations immigrées se concentrent. Une partie des Français musulmans d’origine étrangère s’évertue à islamiser son environnement et y parvient face à des maires pour qui le clientélisme est la voie de la réélection, et la laïcité un principe encombrant et un obstacle contournable. Dans ces communes, le droit de vote donné aux étrangers résidents pourrait grossir les rangs d’un vote français, communautaire, ethnique ou religieux. Ce ne serait pas très républicain. La carte électorale de la dernière élection présidentielle doit faire réfléchir. Dans les mêmes communes, les cités immigrées ont voté Ségolène Royal à 80% et les zones pavillonnaires blanches voisines ont choisi Sarkozy dans les mêmes proportions. Dans ces conditions, on voit bien ce que la gauche peut gagner avec le vote des étrangers, et Terra Nova[1. Il y a gauche et gauche : André Gérin à Vénissieux, Manuel Valls à Evry ou encore les militants du Front de Gauche de Grigny qui refusent de céder le terrain aux islamistes, et la gauche antiraciste des centres-villes et des plateaux télé.] l’expliquerait mieux que moi : on voit surtout ce que la France peut perdre.
Dans les localités du Périgord peuplées de Hollandais, il y a peu de risques qu’une majorité de Bataves emportant la mairie prohibe le saucisson et le pinard − ils sont venus pour ça − mais à Chanteloup-les-Vignes, un conseil municipal barbu soutiendrait-il une crèche laïque[2. Baby-Loup, crèche associative ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, a dû affronter l’hostilité des islamistes locaux après avoir licencié une salariée qui refusait d’ôter son voile. C’est au nom de la laïcité que le Conseil des Prudhommes de Mantes-la-Jolie, puis la Cour d’Appel de Versailles, ont estimé que ce licenciement était légitime.] ? À Montfermeil, un imam a prévenu le maire : « Monsieur le maire, en 2014 vous serez peut-être encore réélu, mais en 2020 ce sera nous. C’est mathématique, car nous serons majoritaires. » Quel enfer multiculturel où les premiers maires islamistes modérés édicteront bientôt leurs premiers arrêtés municipaux aura encore pavé une bonne intention égalitaire ? Les plus xénophiles d’entre nous célèbreront-ils alors le « printemps des banlieues » ?
Comme souvent, je préférerais avoir tort. J’aimerais que, dans quelques élections et quelques générations, on ne voie que des Français. Accorder le droit de vote aux étrangers était, avec la fin de la double peine, une des idées généreuses de Sarkozy, une avancée. Il aurait fallu, pour que ce « progrès » soit accueilli avec bienveillance, ne pas négliger un autre objectif sarkozyste : « choisir » l’immigration. J’aurais deux mots à dire à celui qui choisit.
Longtemps, le droit de vote fut refusé aux femmes car on redoutait qu’il serve la Réaction et ramène aux affaires la bigoterie. On avait tort, il y eut le droit mais pas de vote féminin et les misogynes furent déçus en bien. Faut-il craindre aujourd’hui un vote étranger ? Dans l’état actuel de l’immigration française et des révolutions arabes, j’en ai peur. L’Histoire sert parfois de bonnes surprises, mais les islamistes sont plus prévisibles que les femmes.[/access]
Bertrand Delanoë, on le sait, a inauguré lundi dernier en grandes pompes roses et vertes, (surtout vertes, en fait) Autolib’, un service de voitures électriques inspirées du Vélib’ couvrant Paris et quarante-cinq communes proches. Autolib’ a été présenté comme le souverain bien, devant faire honte à toutes les autres voitures, dangereuses, bruyantes, polluantes et encombrantes.
Le soir même, pourtant, Autolib’ a commencé sa carrière de serial killer et fait sa première victime, une femme qu’il a fallu hospitaliser. Elle avait été renversée alors qu’elle traversait au feu vert, ce qui n’est pas bien, certes, mais se fait couramment quand le piéton urbain, d’un coup d’œil avisé, estime qu’il a largement le temps d’atteindre l’autre trottoir. Le responsable de cet accident ? Un de ces véhicules électriques, si merveilleusement silencieux.
Et il semble bien, justement, que ce soit le silence, le principal responsable, la dame en question n’ayant rien entendu venir. Bertrand Delanoë, évidemment, se veut très prudent et ne veut voir « aucun lien à ce stade » entre l’absence de bruit et l’accident. D’où l’on tirera cet étrange et paradoxale morale pour le maire de Paris et ses alliés écolos : le silence rend sourd…mais aussi aveugle.
C’est pas pour me vanter mais je crois avoir résolu une énigme aussi épaisse que celles du Masque de fer et du Vase de Soissons. Pourquoi la presse s’obstine-t-elle à parler des trains qui n’arrivent pas à l’heure ? D’abord, c’est objectivement plus compliqué puisqu’il faut leur courir au train, à ces trains, et que l’incertitude empêche le malheureux journaliste lancé à leurs trousses d’assumer loyalement sa part des tâches ménagères ou d’honorer régulièrement le couscous de vendredi soir chez belle-maman. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, les événements mettent un point d’honneur à surgir n’importe quand, avec une préférence vicelarde pour le soir, le week-end et le mois d’août. De surcroît, la préférence médiatique pour les trains qui n’arrivent pas à l’heure est l’un des principaux griefs que le public adresse à une profession accusée de saper le moral des troupes en passant sous silence tout ce qui va merveilleusement bien dans le pays ou dans le monde.
Il serait donc à la fois plus facile et plus gratifiant, pour les journalistes, de se concentrer sur les trains qui, en nombre infini, arrivent à l’heure. Pas besoin de visa, ni même d’un ticket de RER, il suffit de regarder autour de soi : chaque jour, des centaines de filles ne sont pas violées, des milliers d’écoles ne sont pas brûlées et des millions de gens ne sont pas licenciés. Et pourtant, ça continue. Dans la presse, il n’y en a que pour les catastrophes, conflits, crimes et autres plans sociaux. Il est possible, bien sûr, que le journaliste soit le seul animal à manifester systématiquement et simultanément des tendances sadiques et masochistes – les premières l’incitant à torturer ses contemporains à coup de mauvaises nouvelles et les secondes à se faire détester d’eux. Sinon, je ne vois qu’une seule explication à cette prédilection: rien n’est plus soporifique et, osons le mot, plus emmerdant, que les trains qui arrivent à l’heure. La preuve nous en a été administrée ce week-end.
Sobrement qualifié de « big bang », le nouvel horaire de la SNCF a relégué au second plan les malheurs de l’euro, les caisses du PS la crise conjugale franco-allemande. Vendredi, un Guillaume Pepy frais et fringant annonçait au bon peuple que tout se passerait bien. Et depuis dimanche soir, épuisé mais soulagé, il répète en boucle que tout s’est bien passé. Entretemps, parce qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses, on a abondamment entendu des cheminots énervés et des usagers en colère se plaindre de l’absence de con-cer-ta-tion. Nous allons accepter sans moufter ou presque de renoncer à notre souveraineté budgétaire sans être consultés, mais nous entendons bien donner notre avis sur l’indicateur des chemins de fer.
Je sais, il s’agit de la vraie vie des vrais gens : il est bien fâcheux que la petite dame du nord n’ait plus qu’un train par heure au lieu de deux. Et je suis bien désolée pour ce couple qui avait choisi un pavillon à cinq minutes d’une gare TGV et qui se retrouve à trois heures de micheline de la sous-préfecture la plus proche. Il me semble malgré tout que l’espèce qui a gagné le pompon de l’Evolution devrait être capable de s’adapter à ce genre de désagrément. Ou alors, fallait s’arrêter à la machine à vapeur, on n’aurait jamais eu besoin de moderniser les voies. Pour ma part, alors que je trouve affreusement compliqué d’organiser une réunion de quatre personnes, j’admire que l’on parvienne à synchroniser des milliers de trains circulant entre des milliers de gare. Après tout, je comprends que de son pavillon désormais perdu au milieu de nulle part, Madame Dugenou voie les choses différemment. Et je note que les voyageurs déboussolés n’ont même pas eu droit à une cellule d’aide psychologique, c’est un comble.
Quoi qu’il en soit, les trains sont arrivés à l’heure et cela a été l’événement du week-end.
Il y a deux siècles, Kant célébrait la prise de la Bastille en modifiant l’immuable itinéraire de sa promenade quotidienne. Aujourd’hui, le peuple français est prêt à faire la révolution parce qu’on lui change ses horaires de train. Le Nullepart-Trifouilly de 6h24 est un droit de l’homme. Alors vous, je ne sais pas, mais moi ce week-end de trains arrivés à l’heure m’a épuisée. Pitié, parlez-moi de ce qui rate, de ce qui déconne, de ce qui échoue, de ce qui s’enlise. Parce qu’encore deux jours à ce régime et je fais exploser un caténaire. Comme ça, les confrères auront des trains en retard à se mettre sous la dent.
Il n’y a plus ni droite ni gauche, ni hommes ni femmes, ni Anciens ni Modernes : il n’y a plus que des Français. Le 6 décembre, anticipant le rassemblement républicain auquel appelle Jean-Pierre Chevènement dans les pages qui suivent, les députés ont donné à la nation un bel exemple de courage et d’unité, votant d’une seule voix un texte pour l’avenir. Les générations futures nous remercieront d’avoir su, dans une heure aussi grave, surmonter nos querelles. Personne ne pourra dire que la France s’est couchée devant l’ennemi. Et encore moins qu’elle a couché avec l’ennemi.
Alors que moins d’une dizaine de parlementaires de gauche avaient voté la loi proscrivant le port du voile intégral, une cruelle tragédie a dû frapper notre pays pour que villepinistes et sarkozystes, hollandais et aubrystes, communistes et lepénistes, se donnent ainsi la main . Les troupes allemandes sont-elles massées au bord du Rhin ? Une catastrophe dans une centrale nucléaire ? Un plan de guerre pour sauver l’école ?
Vous n’y êtes pas. Si nos députés ont joué l’air de l’union nationale, c’est pour faire cesser un scandale et même le plus vieux scandale du monde – peut-être aurait-il pu à ce titre attendre le début d’une nouvelle législature. Non, il était urgent de « conforter la position abolitionniste de la France ». J’aperçois des regards égarés dans les rangs. Allez, je lâche le morceau. Ce n’est pas contre le chômage, l’illettrisme ou la misère que la France est en guerre, mais contre la prostitution. Le sexe tarifé. « L’amour qui passe », comme on dit en Afrique.
À vrai dire, le texte ne change pas grand-chose, puisqu’il s’agit d’une simple résolution rappelant un principe auquel la France adhère depuis la fermeture des maisons closes en 1946. Il a fait plaisir à ceux qui le votent et sans doute à un paquet de leurs électeurs, dont la seule approbation vaut rachat de quelques-uns de leurs péchés. Mais l’objectif, à terme, est bien de « libérer notre société de la prostitution », comme l’a proclamé sous les vivats de ses collègues la socialiste Danièle Bousquet, présidente de la mission parlementaire dont l’UMP Guy Geoffroy a été le rapporteur. Après avoir auditionné 200 personnes, dont une quinzaine de « travailleurs du sexe », les deux lurons, que l’on croirait sortis des ligues de tempérance de Lucky Luke, vont déposer une proposition de loi visant à pénaliser le recours à la prostitution – autrement dit à punir le client.
Rappelons qu’il n’a jamais existé de société sans prostitution. À ce compte-là, me dira-t-on, on peut aussi cesser de lutter contre le crime parce qu’une société sans crime, on n’en a jamais connu non plus. Justement, quand on entend les promoteurs de cette grande cause, on a l’impression que c’est la sexualité, non pas hors-mariage mais hors-amour, qui est criminelle. Ou plus précisément la sexualité masculine qui, si on comprend bien, a désormais le choix entre « Papa dans Maman », « Papa dans Papa » et la veuve Poignet. Car on nous répète sur tous les tons que 15 % des « personnes prostituées » sont des hommes, mais on dit un peu moins fort que l’écrasante majorité des clients le sont aussi. Sur le plateau de Frédéric Taddéi, une jeune femme savante et progressiste trouvait vraiment dégoûtant que l’on puisse penser que la sexualité était un « besoin » pour les hommes. La péronnelle-philosophe estimait d’ailleurs tout-à-fait insupportable l’idée qu’il pût exister une différence entre les hommes et les femmes. Dans mes vies antérieures, je n’ai jamais été un garçon, mais pour le peu que j’en connais, j’ai tout de même l’impression que l’abstinence est plus dure au sexe fort.
Essayons d’imaginer le christianisme sans Marie-Madeleine, la littérature privée de Nana, Esther – héroïne de Splendeur et Misères des courtisanes – Marguerite, la Dame aux camélias. Rappelez-vous Irma la Douce, Melina Mercouri, solaire dans Jamais le dimanche, Belle de Jour ou Pretty Woman. On m’objectera qu’il serait immoral, pour ne pas dire franchement dégueulasse, de laisser des malheureuses vendre leur corps pour satisfaire la gourmandise des lecteurs et spectateurs. De fait, la prostitution n’est pas un folklore mais la véritable histoire d’êtres humains obligés de vendre leur corps pour survivre, ou en tout cas qui préfèrent ce mode de survie à d’autres. Justement, si elle a nourri la grande littérature et engendré d’attachants personnages, c’est bien parce qu’elle est une affaire éminemment humaine, c’est-à-dire contradictoire, ambiguë, douloureuse et peut-être même adulte.
Dans le fond, c’est sans doute ce qui la rend si insupportable.
Que l’Etat déploie les plus grands efforts pour lutter contre la violence, l’exploitation, la réduction en esclavage de femmes et d’hommes que leur faiblesse ou leur misère rendent plus vulnérables, rien à dire. Que le proxénétisme et le trafic de chair humaine soient sanctionnés avec la plus grande sévérité, c’est le minimum. Que la prostitution soit réservée à celles et ceux qui le choisissent, fort bien. J’admets même que ce choix n’en soit jamais vraiment un : peu de petites filles veulent être caissières ou femmes de ménage. Eh bien, que l’Etat fasse en sorte que les petites filles n’aient plus à « faire caissière » et qu’il nous laisse nous occuper de nos fesses.
Assurez-vous qu’aucun bruit ne vienne troubler votre concentration car nous allons vous demander la plus grande attention avant de lire les lignes qui suivent : « Cette crise n’étant pas classique, le ralentissement et la défiance est plus important, nous accélère dans un ralentissement économique. La sortie, si nous arrivons à prendre de bonnes mesures, nous permettra de sortir plus vite. »
Voilà. Respirez à fond et recommencez à lire. Disons tout de même que c’est assez obscur, pour ne pas dire amphigourique. C’est du François Baroin, actuellement ministre des Finances, dans le texte, sur RTL. Les auditeurs ont eu du mal à en croire leurs oreilles et l’on a beau se repasser l’enregistrement, le sens demeure de toute manière plutôt obscur. La Pythie de Delphes a un côté petite joueuse, en comparaison.
On veut bien admettre que Bercy ne soit pas un poste très amusant en ce moment, qu’il ne soit pas très gratifiant d’être ministre et de n’avoir aucune prise sur les événements, et que la situation économique, effectivement confuse, ne favorise pas le vieil adage de Boileau, « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement:/Et les mots pour le dire arrivent aisément. ».
Moi qui croyais qu’en ces temps de communication généralisée, la clarté du message était une règle d’or…
Allocution de Basile de Koch à l’occasion du cocktail-débat organisé par la Société d’Appréciation de Basile de Koch sur le thème : « Qu’en pensent les marchés ? »
Après réflexion, je ne m’exprimerai pas ce soir et pour trois raisons au moins.
D’abord parce que la crise, ses tenants et ses aboutissants sont un sujet compliqué.
Non que je craigne de me colleter aux difficultés économiques et financières que nous traversons ! J’en ai connu d’autres, ne serait-ce qu’à la maison.
C’est une question de responsabilité. Dans une situation complexe, parler simplement – et Dieu sait que je l’aurai fait pour vous – c’est prendre le risque de faire le jeu des populistes !
Tous les populistes, de Mme Le Pen à MM. Montebourg, Mélenchon et Poutou ! D’Emmanuel Todd à Jean-Jacques Bourdin !
Derrière la clarté apparente du discours s’avancent trop souvent les forces obscures en leur sinistre cortège. Je ne prendrai pas le risque de les rejoindre !
Et puis je ne prendrai pas la parole parce que, dans les circonstances actuelles, la dignité voudrait que je m’exprime en allemand et que j’en suis totalement infoutu.
Oui, il faudrait parler leur langue, la langue de Goethe et de Tokio Hotel, pour réaffirmer à nos amis d’outre-Rhin notre solidarité, dans ce climat délétère de germanophobie et d’anti-bismarckisme primaire.
Parce qu’enfin, on commence par parler français et puis on se met à parler de produire français comme Le Pen, d’acheter français comme Bayrou – et on finit par penser français comme Chevènement !
Troisième raison de ne pas m’exprimer ce soir : le patriotisme, tout simplement ! Parler, je me connais, ce serait aggraver encore l’inquiétude des marchés et par là, contribuer au plus grand danger qui menace la France : perdre son triple A !
Enfin, dernier avantage à ne pas prononcer de discours ce soir, c’est qu’il ne risque pas de déboucher sur un débat !
Tout débat tendrait naturellement à nous diviser, alors que la division est le contraire de l’Union plus que jamais nécessaire en ces temps d’épreuve pour l’Europe.
Surtout s’il s’agit encore et toujours des questions oiseuses agitées par les ennemis de l’Union, ces con-fédérés !
Est-il sérieux de débattre sur les abandons de souveraineté budgétaire indispensables non seulement pour sauver notre triple A, mais aussi pour rassurer les marchés ?
Qui sont-ils donc, ces Paléofrançais pour s’acharner contre ce bon accord difficultueusement trouvé, sous la houlette d’Angela et Nicolas, par les 26 Etats les moins lâches d’Europe ?
Voilà, mes chers amis, pourquoi vous ne m’entendrez pas ce soir.
L’idée géniale de Lionel Jospin, consistant à remplacer le septennat présidentiel par un quinquennat et à faire coïncider dans une même séquence l’élection du président de la République et celle des députés est en train de donner toute sa mesure. Elle sème un souk pas possible dans la vie politique française (et je suis poli). Le chantage à la candidature pratiqué sur les deux principaux postulants par des personnalités ne visant qu’à placer un maximum de leurs affidés sur les bancs de l’Assemblée nationale et les petits flingages entre amis alimentent le quotidien de cette pré-campagne. En 2007, ce phénomène était déjà apparu, mais il avait été limité par le spectre du 21 avril 2002 et l’ardente obligation du « vote utile ».
Aujourd’hui, en dépit de l’existence réelle d’un danger de nouveau 21 avril, à l’envers ou à l’endroit, incarné par Marine Le Pen, les candidatures de François Hollande et Nicolas Sarkozy sont pourries par les pressions des « alliés », et le jeu des ambitions personnelles à l’intérieur de leurs partis respectifs.
Au PS, le cafouillage de l’accord programmatique et électoral avec EELV n’a pas encore produit tous ses effets délétères : il fournit en munitions la droite qui présente François Hollande comme enchaîné par les dogmatiques écolos. Il a mis en rage les « barons » du parti qui l’avaient fait roi lors des primaires, notamment Gérard Collomb qui n’a pas avalé de se voir imposer le Vert Philippe Meirieu dans une circonscription destinée à l’un de ses proches. Les candidatures dissidentes de sortants socialistes sacrifiés, notamment à Paris, seront difficilement évitables. Arnaud Montebourg « balance » ceux de ses petits camarades qui ont un peu trop mis, selon lui, les doigts dans le pot de confiture. Jack Lang menace de lui coller une paire de baffes. Malek Boutih tire à vue sur Julien Dray, ne manquant pas de rappeler au passage les ennuis qu’avait attirés à ce dernier sa passion horlogère.
L’astuce consistant, pour François Hollande, à laisser Martine Aubry se dépatouiller dans ce marécage en « prenant de la hauteur » ne saurait perdurer pendant les six mois qui nous séparent de la présidentielle. S’il laisse le parti se livrer à des règlements de comptes internes sanglants, il court tout droit à la « ségolénisation » : il doit donc montrer qu’il est le patron tout en évitant de se tacher en nettoyant les écuries d’Augias…
Comme il n’a pas, à la différence de Sarkozy, la bonne excuse de tenir la barre du bateau France par temps de tempête, l’exercice est loin d’être évident. Mais personne n’a jamais prétendu que le métier de candidat – a fortiori en étant favori – à l’élection présidentielle était un job à la portée du premier venu, y compris lorsqu’il se réclame de la normalité.
A droite, le tableau n’est pas plus reluisant : la discorde parisienne au sein de l’UMP, déjà ravageuse lors des sénatoriales, à toutes les chances se reproduire pour les législatives. Le cas Dati alimente les coups de vice dans la mêlée UMP : Copé plante une fourchette dans les yeux de Fillon, qui incite Xavier Bertrand à placer une méchante savate dans les gencives du secrétaire général de l’UMP.
Pendant ce temps-là Morin et Boutin font semblant de se croire candidats pour négocier le plus de circonscriptions possibles pour leur boutique. Ce qui se passe à Paris n’est pas un cas isolé. Dans de nombreux départements, dont celui où je demeure, les rivalités internes à droite produisent des effets comparables : on suscite, par exemple, des candidatures sauvages pour gêner celui qui veut devenir calife à la place du calife, et réciproquement. Les législatives, comme les Dieux de la Grèce, rendent fous ceux qu’elles veulent perdre.
Sauf ceux qui l’étaient déjà avant, et qui le seront encore demain, comme un certain Galouzeau dit de Villepin, espèce de Don Quichotte qui n’aurait pas encore trouvé son Cervantès.
Le 5 mai 1988, quarante-huit heures avant le second tour de l’élection présidentielle, 72 combattants d’élite français se lancent à l’assaut d’une grotte au milieu de la jungle sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Après de longs combats, les hommes du GIGN, du 11e Choc et du « commando Hubert » libèrent les 27 gendarmes français retenus en otages depuis deux semaines par un commando d’indépendantistes kanaks. Bilan : 2 militaires et 19 preneurs d’otages morts. Tous citoyens français. Presque un quart de siècle plus tard, une question continue à hanter les esprits : ce dénouement sanglant était-il inévitable ?
Dans L’Ordre et la morale, Mathieu Kassovitz répond clairement par la négative. Pour lui, il était possible de parvenir à une issue négociée, sans effusion de sang, mais des politiciens cyniques ont préféré mater l’indigène pour l’exemple et pour servir leurs intérêts. Premier ministre et candidat à la présidentielle, Jacques Chirac a opté pour la manière forte dans le seul but de séduire l’électorat lepéniste. C’est que, toujours selon Kassovitz, l’attaque lancée le 22 avril contre la gendarmerie de Fayaoué par un commando kanak téléguidé par le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) a réveillé en Métropole les vieux réflexes colonialistes. Kassovitz ne voit pas − ou ne veut pas voir − que l’assaut, au cours duquel 4 gendarmes ont été tués, leurs camarades enlevés et emmenés dans une grotte au milieu de la jungle et l’armurerie pillée, ne pouvait que faire l’effet d’un électrochoc pour un pays en campagne électorale à des milliers de kilomètres d’Ouvéa − et il est à vrai à des années-lumière du combat kanak. Du reste, créer un électrochoc était bien l’objectif des indépendantistes.
À défaut d’être convaincante, sa thèse est claire : c’est la grande faiblesse de son film. L’Ordre et la morale est un film en noir et blanc, un remake du Bon, la brute et le truand.[access capability= »lire_inedits »] Kassovitz questionne les détails : il n’interroge jamais l’ensemble. Pour lui, il va de soi que la lutte de libération kanake est légitime puisqu’il s’agit de lutter contre une oppression coloniale. Ce qui le conduit évidemment à proscrire l’emploi du mot « terrorisme » et, après tout, c’est son droit. L’exigence intellectuelle aurait dû l’inciter à discuter, fût-ce pour les récuser, les arguments de ceux qui pensaient au contraire que la France avait affaire à un chantage terroriste. Kassovitz connaît la musique avant que le concert commence : cette sémantique vieille comme l’impérialisme a toujours été employée par des puissants avides des richesses des peuples dominés pour décrédibiliser les glorieuses luttes des damnés de la terre. N’est-ce pas de « terroristes » que les Allemands qualifiaient la Résistance, et la France mitterrando-molletiste le FLN ? On ne l’empêchera pas de soulever le tapis du réel pour débusquer les crimes de l’Occident.
Dommage : avec la sensibilité et le talent qui sont les siens, s’il avait cherché à comprendre plutôt qu’à juger, s’il s’était colleté avec la complexité des choses, il aurait fait une œuvre. En pensant contre lui-même, il ne se serait pas arrêté aux analogies implicites qui guident sa caméra : il aurait recensé, à côté des similarités entre Alger 1957 et Ouvéa 1988, les différences fondamentales entre les deux situations. Il est indéniable que, sur des points aussi essentiels que le pouvoir économique et la distribution des terres, on pourrait dire que la Calédonie de l’ère mitterrandienne (le Président, pas le ministre de l’Intérieur) vit sous le régime d’un colonialisme de fait. Mais, sauf à professer que l’homme est exclusivement défini par sa place dans les processus de production, ce que les plus obtus des paléonto-marxistes n’osent pas faire, l’existence, dans le « Territoire d’outre-mer » de 1988, d’un État de droit inconnu dans la colonie de 1950 n’est pas un point de détail de l’Histoire. Il n’est pas indifférent que la Loi protège l’injustice ou qu’elle protège contre l’injustice − aussi imparfaite soit cette protection. À vrai dire, la période coloniale mériterait elle-même un traitement plus nuancé que ces certitudes rétrospectives, mais le boulot d’un cinéaste n’est pas d’écrire des thèses : Kassovitz exprime notre sensibilité commune d’individus démocratiques révoltés et éberlués par l’oppression coloniale menée par leurs ancêtres. Nous savons, nous, que tout homme en vaut un autre. Nous savons qu’aucun être humain n’est le sauvage d’un autre parce que sauvages, c’est nous, les Occidentaux, qui l’avons été. N’en déplaise au cinéaste indigné, même Bernard Pons le sait[1. Bernard Pons : ancien résistant, ministre des DOM-TOM et poids lourd du RPR, dépêché sur place pour gérer la crise.]. Même le général Vidal le sait . En leur prêtant des idées dignes de Tintin au Congo, Mathieu Kassovitz s’offre un succès facile, du genre de ceux qu’on obtient avec une diatribe bien sentie sur les turpitudes des « riches » ou des « marchés ».
Ce western a évidemment son « bon » − en l’occurrence le capitaine Philippe Legorjus, alors chef du GIGN, incarné dans le film par Kassovitz lui-même. L’Ordre et la morale ne fait pas dans le bon sentiment jusqu’au bout puisqu’à la fin, James Bond perd, preuve que l’Histoire est plus tragique qu’un film hollywoodien. Ce qui rend le personnage de Legorjus encore plus édifiant, c’est qu’il est un héros solitaire qui a le courage de se retourner contre les siens parce que certains principes valent plus que toutes les appartenances : on pense à de Gaulle écrivant L’Armée de métier.
Il faut rendre justice à l’homme Legorjus : il est plus subtil que son double de cinéma, même si le numéro auquel il s’est livré sur les plateaux de télé, dans un étrange duo où le cinéaste semblait, pour le coup, diriger son comédien pouvait laisser penser le contraire. « Je ne suis pas le Legorjus du film », prévient-il en préambule. Il n’en dira pas plus sur le film lui-même et sur les thèses qu’il véhicule.
Certes, il a, sur ces événements qui l’ont conduit à quitter la gendarmerie, un point de vue très tranché, exposé dans La Morale et l’action, livre publié en 1990, un an après son départ de l’armée[3. Philippe Legorjus et Jean-Michel Caradec’h : La Morale et l’action, Fixot, 1990. Une version légèrement remaniée du livre, comportant quelques pages supplémentaires, est parue pour accompagner le lancement du film. Philippe Legorjus et Jacques Follorou : Ouvéa, la République et la morale, préface de Mathieu Kassovitz, éditions Plon, novembre 2011.] et qui a fortement inspiré le scénario. Mais il ne passe pas sa vie à ruminer ce douloureux passé. Lorsque Mathieu Kassovitz le contacte, au début des années 2000, Philippe Legorjus a tourné la page. Bien sûr, il n’oubliera jamais cette expérience dont il parle avec calme et précision. Il est toujours convaincu que, si on l’avait laissé faire, il serait parvenu à un dénouement pacifique. Mais il mène sa vie d’entrepreneur en série, de père de famille et d’amateur de sport extrême sans s’abandonner à la rancœur.
Les deux hommes partent du même récit, ils ne racontent pas la même histoire. Mathieu Kassovitz assène, l’ancien chef du GIGN témoigne et analyse. Tout en défendant ses choix − contestés d’ailleurs par certains acteurs du drame −, il n’évacue pas les arguments de ses adversaires par le silence. Cette honnêteté minimale fait que ses lecteurs et interlocuteurs peuvent puiser dans sa réflexion de quoi se forger leur propre opinion.
En lisant Legorjus, on mesure la responsabilité de la direction du mouvement indépendantiste. En supposant que Chirac ait eu les motivations cyniques que lui prête Kassovitz, les leaders du FLNKS ont au moins été aussi cyniques que lui en cherchant clairement, et les premiers, à exploiter l’élection présidentielle − dont l’imminence n’a sans doute pas échappé aux cerveaux de cette opération parfaitement préparée. L’attaque intervient quarante-huit heures avant un premier tour dans lequel les deux favoris sont le président sortant, François Mitterrand, et son Premier ministre, Jacques Chirac. Le même jour doivent avoir lieu des élections territoriales déterminantes pour le statut futur du territoire. Sur le terrain, la tension est vive. Les Kanaks souffrent et s’impatientent, les Caldoches ont peur et se radicalisent. En frappant à ce moment-là, la direction du FLNKS sait qu’en cas d’incident grave, l’État sera condamné à la fermeté − en tout cas, elle sait que ceux qui le dirigent le penseront − et que le moindre pépin peut déclencher une montée aux extrêmes. Et c’est exactement ce qui s’est produit.
À la veille de cette double échéance cruciale, Paris envoie des renforts pour assurer le bon déroulement du scrutin. Mais si les gendarmes stationnés sur place, qui connaissent leurs « clients », sont rompus au petit jeu des « occupations pacifiques » de gendarmerie − huit incidents dans les trois années précédentes −, les hommes venus leur prêter main-forte ne connaissent rien à ce lointain bout de France. Le commando risque d’être confronté à des gendarmes qui ignorent tout de cette terre et de ceux qui la peuplent, des codes qui régissent les relations entre adversaires. Pour jouer à ce genre de jeu, il faut être certain que tout le monde suit les mêmes règles. Cela aussi, le FLNKS le sait. S’il s’agissait seulement de réussir une opération politique particulièrement spectaculaire, le risque de dérapage était maximal. Quand, le matin du 24 avril, le commando kanak tente d’occuper la gendarmerie de Fayaoué, ils croisent donc non seulement des gendarmes locaux, mais aussi des hommes récemment débarqués de France.
Chef des renforts affectés à Fayaoué, le lieutenant Florentin voit un Kanak menacer le maréchal-des-logis-chef Lacroix, qui commande les « territoriaux », en hurlant : « Ton arme, vite ! » Il dégaine et tire sur les assaillants. Peut-être aurait-il réussi, avec une connaissance de cette terre et de ses habitants, à faire tomber la tension d’un geste ou d’une phrase. Alengrin, l’autre gendarme présent dans le bureau pendant ces secondes déterminantes et qui a également ouvert le feu sur les assaillants, était lui aussi arrivé depuis peu. Paniqués par cette réaction inhabituelle, les Kanaks tirent, tuant 4 gendarmes et en blessant d’autres. Vingt-sept autres militaires sont pris en otage. Séparés en deux groupes, ils sont embarqués dans les véhicules de la gendarmerie vers leurs lieux de détention : 12 hommes, conduits dans le sud de l’île, seront libérés trois jours plus tard. Les 15 autres, accompagnés de deux douzaines de Kanaks, sont emmenés dans la grotte d’Ouvéa, dans le nord. En quelques secondes, l’« occupation pacifique » est devenue une prise d’otages.
Les choix politiques et opérationnels du FLNKS ont donc été au moins aussi déterminants dans l’enchaînement fatal que les erreurs commises par l’État dans la gestion de la crise. Mais sur cela, Kassovitz fait l’impasse. Il ne voit que des coupables d’un côté et des victimes de l’autre. L’humanité est éternellement divisée entre « keufs » et « Beurs », selon la formule lapidaire de Jean-Pierre Chevènement dans l’entretien qu’il nous a accordé.
Dans un premier temps, l’État choisit de laisser une chance à la négociation. Dépêché sur le théâtre des opérations, le chef du GIGN, le capitaine Legorjus, doit gagner la confiance des ravisseurs. Mais, au fil des jours, les autorités font de moins en moins confiance à cette stratégie, convaincues que, sans ordre clair du FLNKS, les ravisseurs ne bougeront pas. Or, plus le temps passe, plus il apparaît que les indépendantistes n’entendent pas favoriser un dénouement pacifique de la crise, voire qu’ils espèrent qu’elle va dégénérer encore plus. Dans les années qui suivront, des voix s’élèveront dans le camp indépendantiste kanak pour dénoncer ce comportement irresponsable de la direction du FLNKS.
Le plus grave est que, très vite, l’État cesse de parler d’une seule voix, l’affrontement au sommet se traduisant par une cacophonie sur le terrain. Et c’est le capitaine Legorjus qui, avec les meilleures intentions du monde, celles de sauver des vies et de ramener le calme, est à l’origine de la délétère politisation du dossier. Redoutant que Chirac, à Matignon, ne manipule son adversaire et Président, le chef du GIGN prend le risque de court-circuiter toute la hiérarchie militaro-politique et de contacter directement l’Élysée. Certes, son courage, la force de ses convictions et sa détermination forcent l’admiration, mais comment ne pas comprendre la fureur de Bernard Pons quand il apprend que le chef du GIGN agit dans son dos ? Au bout de dix jours, l’impasse semble totale. Pons et le général Vidal[2. Général Jacques Vidal, patron des opérations sur le plan militaire.] ont perdu toute confiance en leur homme et ne croient plus à l’option négociée qu’il défend. La décision d’intervenir est prise. Les hommes qui pénètrent dans la grotte ont forcément l’ordre de donner la priorité absolue à la vie des otages − donc d’éliminer tout représentant de l’ennemi placé sous leur feu au cours de leur progression. Entre l’armée française et le commando indépendantiste, le rapport de forces est évidemment inégal. Le bilan, 2 gendarmes et 19 Kanaks tués, reflète ce déséquilibre
Comment a été prise la décision ? Par qui ? Là-dessus, on a peu de détails. Mais il est inimaginable que le Président de la République, chef suprême des armées, ait été tenu à l’écart. Jacques Chirac a-t-il nourri les sombres visées électoralistes que lui prête Kassovitz ? Rien ne le prouve ni ne l’infirme. On peut penser qu’en décidant de faire usage de la force quarante-huit heures seulement avant le deuxième tour de la présidentielle, les autorités ont à leur tour pris le risque de déclencher une tragédie. Rien ne permet d’accuser qui que ce soit d’avoir délibérément sacrifié des vies kanakes pour frapper l’opinion. Il ne faut pas oublier que 27 gendarmes sont détenus par un commando qui a déjà tué. Aucun État ne peut accepter cela.
Dans les semaines qui suivent, face à la rumeur qui fait état de rebelles exécutés alors que l’assaut était terminé, le Président réélu et le Premier ministre débarqué font front commun. L’enquête diligentée par le gouvernement Rocard conclut que deux Kanaks ont effectivement été achevés après s’être rendus. Il n’existe pas la moindre preuve pour affirmer que les preneurs d’otages ont été délibérément massacrés au cours d’une « corvée de bois ». L’amnistie générale accordée quelques mois plus tard aux ravisseurs et aux militaires dans le cadre des accords de Matignon[4. Accords entre Kanaks et Caldoches, négociés grâce à l’entremise du gouvernement Rocard et signés le 26 juin 1988.] permettra de faire l’économie d’un procès.
Au cours de ce printemps 1988, les habitants de Nouvelle-Calédonie, loyalistes et indépendantistes, Kanak et Caldoches, ont connu un avant-goût de l’enfer. Personne ne veut revivre une telle expérience : d’une certaine façon, le drame a donc été déterminant dans la réussite du processus politique.
Au-delà des zones d’ombre et des désaccords qui persistent, l’histoire d’Ouvéa est assez bien connue. Reste le choc des mémoires, qui oppose des représentations (privées, collectives ou scientifiques), d’un passé tissé de passions et de conflits. C’est sur ce champ de bataille mémoriel que s’invite le soldat Kassovitz. La polémique suscitée par L’Ordre et la morale est peut-être le prélude à une reprise générale des affrontements idéologiques, alors qu’on célèbrera en 2012 le 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Espérons que les témoins, chercheurs et citoyens qui mettent la dernière main à leurs livres, articles et films documentaires, préfèreront la réflexion à la dénonciation et la prise en compte de la complexité à la délivrance d’un brevet de victimisation ou de culpabilité. Ainsi éviteront-ils le piège dans lequel Kassovitz est tombé : aveuglé par sa sainte indignation, il n’a pas fait un film mais un tract. [/access]
L’autre soir, au Grand Journal de Canal+, Johnny Hallyday a déclaré au détour d’une phrase : « Alain Delon c’est un vrai mec de toute façon. Je pense pas être un pédé moi non plus hein, bon. » On admirera, un moment, l’aisance grammaticale et syntaxique qui fait de notre Johnny national un lointain descendant de Vaugelas par l’escalier de service, pour passer à la suite. Car il y a une suite.
Un honorable – et néanmoins obscur – conseiller municipal PS de Bordeaux dénonce les propos du rocker. C’est son droit. Mais son indignation ne s’arrête pas en si bon chemin : il demande à Alain Juppé, maire de Bordeaux, de ne plus louer le stade Chaban-Delmas à Johnny, qui doit s’y produire, le 3 juillet prochain, pour son mille cinq centième adieu à la scène.
Attention ! l’élu girondin a ses pudeurs : il écrit, dans un communiqué, ne pas vouloir réclamer « la censure » de Johnny Hallyday. Juste qu’il ne se produise pas sur scène. Sacré distinguo. Puis, il continue : « Ces propos publics, en plus de comporter une insulte à proprement parler, considèrent que les homosexuels seraient des sous-hommes. Ces allégations nauséabondes participent à entretenir ce substrat si favorable aux violences homophobes. »
Evidemment : le prochain homosexuel qui se fera tabasser à Bordeaux – ou ailleurs, en France, vu que Canal+ est une chaîne certes cryptée, mais captée au-delà de la Gironde –, ce sera la faute à Johnny.Car, voyez-vous, les gars qui vont le week-end, casser du pédé, de la tapette, de la tarlouze sur les lieux de drague et qui le font en bande – seuls ils n’ont rien dans la culotte – sont des téléspectateurs attentifs de Canal+ lorsque la chaîne boboïde diffuse en clair. Et ces gars sont, bien entendu, tellement influencés par Johnny Hallyday qu’ils justifient par ses propos de beauf leur acte criminel.
De deux choses l’une. Soit l’on considère que les mains courantes de la Police nationale sont suffisamment éloquentes et renseignées pour nous indiquer quel est précisément le « substrat » de l’homophobie en France. Soit l’on dit n’importe quoi.
D’abord, il faudrait considérer une chose : depuis quand prend-on Johnny au sérieux ? Par quel miracle ses propos, qui ont toujours rivalisé en profondeur avec ceux du pilier de bistrot moyen, sont devenus ceux d’un spécialiste en “gender studies”? Et puis, Johnny Hallyday a-t-il encore quelque influence sur son public ? Oui, très certainement, mais quel public ? Johnny reste l’idole des jeunes, mais des jeunes de 1962 ! C’est-à-dire de fans, éminemment respectables, mais qui n’ont plus l’âge d’aller jouer les blousons noirs. Le fan de Johnny reste un rocker, un insoumis peut-être. Mais un rocker, un insoumis perclus d’arthrite. Parfois, il a même une pension d’invalidité. À 8 heures du soir, le gars attend encore les Jeux de 20 heures sur FR3, tout en demandant à maman – généralement le fan de Johnny appelle sa femme comme ça –, pourquoi Champs-Elysées ne passe plus tous les soirs. Et maman n’ose même pas lui avouer que Michel Drucker est décédé dans les années 1990. Elle lui tapote sur l’épaule, remonte le plaid sur ses jambes. Une camomille, et au lit.
Bien sûr, tous ses fans ne sont pas ainsi. Ce qui fait le génie de Johnny, c’est de passer les générations. Parce que Johnny, voyez-vous, c’est un chanteur populaire. Un type qui sue corps et âme dans les bals et les bastringues et fournit à toute âme de quoi y accrocher ses sentiments. Quand ça va mal – ou quand ça va bien –, tu écoutes une chanson de Johnny, tu y trouveras toujours de quoi t’y repaître.
Et puis, comment vous le dire, puisque le ministère de l’Intérieur se conforme aux avis du Conseil constitutionnel et interdit les références ethniques aux statistiques qu’il fait paraître ? Mais ce que j’ai pu, moi-même, constater, c’est que les actes homophobes (tabassages entraînant une interruption de travail de plus de huit jours et assassinats entraînant une interruption de la vie d’un peu plus longtemps) sont le fait, essentiellement, de « jeunes issus de la banlieue ».
Ne stigmatisons pas. Mais ce sont, pourtant, les mêmes, qui passent leur journée à stigmatiser les filles qui ne portent pas le voile en les traitant de « salopes ». Il faudra un jour que ces choses soient dites et que l’on arrête d’expliquer, dans le pays, l’homophobie autrement que par une rupture de civilisation.
Jamais, en France, si l’on regarde l’histoire longue, l’homosexualité n’a été autant tolérée et acceptée qu’à l’heure actuelle. Seulement, nous avons, au sein de la société française, une population qui refuse les « avantages acquis » de notre civilisation. Ce n’est pas l’islam le problème – les musulmans se sont, toujours et de tout temps, très bien enculés. C’est une frange de la population, composée de jeunes cons, issus de la banlieue et de la « diversitude », auxquels on n’a pas simplement appris la politesse. Ils ne sont pas seulement en rupture de ban avec la société, ils ont rompu avec la civilisation !
Eh bien, quand, chez un homme, la politesse n’est pas apprise, c’est à coups de bâton qu’il faut lui faire réviser sa leçon. Et c’est très courtoisement qu’il faut lui coller des coups de pied au cul. On n’en a rien à faire des origines et des tabous religieux. On n’en a rien à faire de la beaufitude d’un Johnny Hallyday, qui prenait de la cocaïne avant que je ne prenne le biberon. Ce que nous voulons, c’est d’une société française où l’on n’enquiquine personne pour ce qu’il est.
Je n’aime pas Johnny[1. Sauf quand c’est mon copain Jean-Claude Bader qui l’interprète, avec sa bande à Bader.], mais je peux comprendre ceux qui l’adorent. Allez savoir pourquoi, moi ma came c’est Tino Rossi. Entre nous, même avec ses airs de ne pas y toucher, Tino, c’était pas un pédé non plus.
Oups ! Je m’aperçois que je viens de commettre un acte hautement homophobe. Je viens d’employer le terme « pédé » pour sous-entendre que Tino baisait des filles à tout-va et se levait, chaque soir, comme il voulait, de la meuf, de la gonz, de la miss ou du laidron.
N’était-ce justement pas ce que Johnny voulait dire ? Que son ami Delon s’était tapé, au long de sa carrière de gigolo cinématographique, tout ce qui bougeait. Et que lui, aussi, en avait pris sa part. L’histoire nous dira, un jour, si Johnny Hallyday et Alain Delon, ont tout baisé de ce que la France pouvait compter de femmes baisables. Ils n’ont jamais essayé les hommes. Faut-il leur en vouloir ? C’est ce qui chagrine certainement le conseiller municipal bordelais. Moi, personnellement, je ne veux même pas savoir : je passe, honteusement, mon tour.
Le dernier « Hors série » du journal Le Monde « une vie une œuvre » est consacré à Karl Marx, l’irréductible.
On y trouve sur 122 pages une approche merveilleusement pluraliste : il n’y manque aucune forme d’encensoir. Maintenant que se sont effondrés les appareils qui se déchiraient le monopole de la juste interprétation, le temps est venu de l’œcuménisme. « Que cent fleurs s’expriment librement, pourvu qu’elles soient marxistes ! » : tel est le concept éditorial de ce numéro.
Ne médisons pas, il comporte un dossier « débats ». On y trouve des critiques émanant de socialistes non marxistes, (de Jaurès à Vincent Peillon), et même un texte d’un non socialiste, Raymond Aron, expliquant « Ce que le capitalisme doit à Marx ». Par contre, de textes radicalement critiques, ouvertement antimarxistes, et même franchement anticommunistes, aucun.
Pour trouver une approche de la question qui devrait décemment tourmenter ces dizaines de penseurs marxistes, « la pensée de Marx est-elle l’idéologie qui a conduit au communisme réel ? » il faudra se contenter de deux pages de Claude Lefort, ayant pour titre « L’incompréhension des droits de l’homme » par Marx, et parlant même de son « aveuglement devant les droits de l’homme. »
Ce texte a paru en 1980. Trente et un ans plus tard, rien de neuf sur cette question ? Si ! En ce qui me concerne, j’ai montré[1. Marx, les Juifs et les droits de l’homme (Denoël)] que dans Sur la question juive, Marx ne s’est pas contenté de faire preuve d’ « aveuglement » ou d’ « incompréhension » vis à vis des droits de l’homme. Il leur a déclaré une guerre sans merci, que Lénine et ses multiples avatars ont menée à bien : guerre à la liberté individuelle, à la propriété individuelle, au marché, à la société civile, à l’État de droit, sans oublier l’éloge de la Terreur.
Je reconnais qu’il eut été inconvenant de faire une place à cette vérité. En matière d’objectivité, il eut toutefois été possible d’assurer un service minimum, en rappelant par exemple ce que Keynes pensait de la marxolâtrie. En 1935, il déclarait à George Bernard Shaw : « Mes sentiments sur le Capital sont les mêmes que mes sentiments sur le Coran. Je reconnais que, historiquement, c’est important et je sais que bien des gens, qui ne sont pas tous des idiots, y voient une sorte de fondation porteuse d’inspiration. Mais quand je m’y plonge, je ne peux m’expliquer qu’il produise cet effet »
En tout cas, la preuve est faite : antimarxiste et islamophobe, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.
Sarkozy ne s’est pas trompé : la question du vote des étrangers aux élections locales divise les Français. Cette querelle franco-française − et même sarkozo-sarkozyste, puisque le Président fut pour avant d’être contre − ne semble pas passionner les résidents étrangers et on les entend peu parmi la foule des braillards qui, habituellement, réclament des droits. Vivant depuis des années dans un pays où l’on n’a aucun droit d’accès à la déchetterie d’une commune voisine quand la sienne est exclue d’accords inter-ordures qui échappent aux commun des votants, peut-être ne voient-ils pas bien comment une carte d’électeur changerait leur quotidien. Mais le sujet dépasse les intérêts particuliers de Rachid, Hans ou Pépito qui, heureux comme des papes en France, n’en demandent pas tant. Il est devenu un combat politique pour une partie des Français disons « sans frontières », mécontents que la République entende réserver l’exercice de la citoyenneté à ses citoyens. Ainsi, à entendre les partisans du « pour », une France où les Français ont un peu plus de droits que les autres, ce n’est pas une chance, c’est une discrimination xénophobe. Il faut beaucoup d’indignation et peu de bon sens pour en arriver là.
Le droit de vote est le droit pour un élément de présider par procuration aux destinées de son ensemble, pour un individu de désigner les représentants de sa communauté. Or, dans son organisation politique, la communauté française est nationale. La République est française et il n’y a pas de haine de l’étranger quand elle choisit de ne s’appuyer que sur des épaules françaises pour choisir ses représentants.[access capability= »lire_inedits »] Il n’y a pas de rejet si, le jour du vote, la France ne convoque pas ceux de ses habitants pour qui, et c’est leur droit le plus inaliénable, elle est surtout une résidence. Il n’y a aucune phobie à limiter le droit des ressortissants étrangers à faire la loi chez nous. Cette loi de la République n’est pas xénophobe, elle est discriminatoire. C’est une simple préférence nationale comme nous en bénéficions tous, elle refuse à l’étranger ce qu’elle accorde au Français et maintient entre eux une frontière, une limite aux citoyennetés respectives. Comme tout le monde, le Français a en France des droits que le reste du monde n’a pas, comme l’homme libyen aura bientôt des droits chez lui que nous n’avons même pas chez nous. Ce qui fait que nous sommes la France et pas le reste du monde, c’est une frontière. On peut toujours en discuter le tracé, mais vouloir l’abolir reviendrait à effacer notre citoyenneté pour devenir des citoyens du monde et il faut être Français et pas fier de l’être pour rêver à un tel avenir.
Nous avons mieux à faire que nous effacer. Au lieu d’abolir la citoyenneté française, nous la proposons. Il n’y a pas de rejet, il y a un projet. La naturalisation est ouverte et offerte aux étrangers résidents contre quelques signes d’intégration et obtenue presque automatiquement à l’ancienneté de présence sur le territoire. Elle donne le droit de vote contre un engagement citoyen, c’est bien. Qui dit mieux ? Que l’étranger se sente ici comme chez lui ? On voit aujourd’hui, de Marseille à Montfermeil, combien le mieux est l’ennemi du bien. Il est pénible d’avoir à le rappeler, mais ce n’est pas à la France d’adapter ses lois à ses invités c’est l’inverse. Si la République est un projet, pour le faire avancer il faut y adhérer : c’est la voie de l’assimilation. Inclure, pas exclure, fabriquer des Français, voilà l’objectif que poursuivent les résistances « conservatrices et xénophobes ».
Mais oublions les principes et regardons les réalités. Depuis 1992, les Européens installés en France élisent leur maire. Ainsi, les Anglais peuvent voter à Azincourt et les Allemands à Verdun sans que cela suscite la moindre inquiétude ou la moindre réticence. Les résidents européens s’invitent dans nos isoloirs aux élections locales car nous partageons avec eux une citoyenneté, nous sommes tous des citoyens européens, et la France ne s’en trouve pas défigurée. Nous partageons aussi une civilisation, on pourrait presque dire que nous avons été élevés ensemble. C’est peut-être pour cela que les communautés de retraités britanniques qui ont choisi la ruralité française ne tentent pas d’imposer le porridge ou les saucisses à la menthe à la cantine. Nous croient-ils encore capables de les bouter hors de France ? Je gage plutôt qu’un « vivre-ensemble » réussi a permis une communion dans les urnes.
On ne peut pas en dire autant avec tout le monde. Même les sociologues du Monde ouvrent les yeux sur l’échec de l’intégration dans les zones où les populations immigrées se concentrent. Une partie des Français musulmans d’origine étrangère s’évertue à islamiser son environnement et y parvient face à des maires pour qui le clientélisme est la voie de la réélection, et la laïcité un principe encombrant et un obstacle contournable. Dans ces communes, le droit de vote donné aux étrangers résidents pourrait grossir les rangs d’un vote français, communautaire, ethnique ou religieux. Ce ne serait pas très républicain. La carte électorale de la dernière élection présidentielle doit faire réfléchir. Dans les mêmes communes, les cités immigrées ont voté Ségolène Royal à 80% et les zones pavillonnaires blanches voisines ont choisi Sarkozy dans les mêmes proportions. Dans ces conditions, on voit bien ce que la gauche peut gagner avec le vote des étrangers, et Terra Nova[1. Il y a gauche et gauche : André Gérin à Vénissieux, Manuel Valls à Evry ou encore les militants du Front de Gauche de Grigny qui refusent de céder le terrain aux islamistes, et la gauche antiraciste des centres-villes et des plateaux télé.] l’expliquerait mieux que moi : on voit surtout ce que la France peut perdre.
Dans les localités du Périgord peuplées de Hollandais, il y a peu de risques qu’une majorité de Bataves emportant la mairie prohibe le saucisson et le pinard − ils sont venus pour ça − mais à Chanteloup-les-Vignes, un conseil municipal barbu soutiendrait-il une crèche laïque[2. Baby-Loup, crèche associative ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, a dû affronter l’hostilité des islamistes locaux après avoir licencié une salariée qui refusait d’ôter son voile. C’est au nom de la laïcité que le Conseil des Prudhommes de Mantes-la-Jolie, puis la Cour d’Appel de Versailles, ont estimé que ce licenciement était légitime.] ? À Montfermeil, un imam a prévenu le maire : « Monsieur le maire, en 2014 vous serez peut-être encore réélu, mais en 2020 ce sera nous. C’est mathématique, car nous serons majoritaires. » Quel enfer multiculturel où les premiers maires islamistes modérés édicteront bientôt leurs premiers arrêtés municipaux aura encore pavé une bonne intention égalitaire ? Les plus xénophiles d’entre nous célèbreront-ils alors le « printemps des banlieues » ?
Comme souvent, je préférerais avoir tort. J’aimerais que, dans quelques élections et quelques générations, on ne voie que des Français. Accorder le droit de vote aux étrangers était, avec la fin de la double peine, une des idées généreuses de Sarkozy, une avancée. Il aurait fallu, pour que ce « progrès » soit accueilli avec bienveillance, ne pas négliger un autre objectif sarkozyste : « choisir » l’immigration. J’aurais deux mots à dire à celui qui choisit.
Longtemps, le droit de vote fut refusé aux femmes car on redoutait qu’il serve la Réaction et ramène aux affaires la bigoterie. On avait tort, il y eut le droit mais pas de vote féminin et les misogynes furent déçus en bien. Faut-il craindre aujourd’hui un vote étranger ? Dans l’état actuel de l’immigration française et des révolutions arabes, j’en ai peur. L’Histoire sert parfois de bonnes surprises, mais les islamistes sont plus prévisibles que les femmes.[/access]
Bertrand Delanoë, on le sait, a inauguré lundi dernier en grandes pompes roses et vertes, (surtout vertes, en fait) Autolib’, un service de voitures électriques inspirées du Vélib’ couvrant Paris et quarante-cinq communes proches. Autolib’ a été présenté comme le souverain bien, devant faire honte à toutes les autres voitures, dangereuses, bruyantes, polluantes et encombrantes.
Le soir même, pourtant, Autolib’ a commencé sa carrière de serial killer et fait sa première victime, une femme qu’il a fallu hospitaliser. Elle avait été renversée alors qu’elle traversait au feu vert, ce qui n’est pas bien, certes, mais se fait couramment quand le piéton urbain, d’un coup d’œil avisé, estime qu’il a largement le temps d’atteindre l’autre trottoir. Le responsable de cet accident ? Un de ces véhicules électriques, si merveilleusement silencieux.
Et il semble bien, justement, que ce soit le silence, le principal responsable, la dame en question n’ayant rien entendu venir. Bertrand Delanoë, évidemment, se veut très prudent et ne veut voir « aucun lien à ce stade » entre l’absence de bruit et l’accident. D’où l’on tirera cet étrange et paradoxale morale pour le maire de Paris et ses alliés écolos : le silence rend sourd…mais aussi aveugle.
C’est pas pour me vanter mais je crois avoir résolu une énigme aussi épaisse que celles du Masque de fer et du Vase de Soissons. Pourquoi la presse s’obstine-t-elle à parler des trains qui n’arrivent pas à l’heure ? D’abord, c’est objectivement plus compliqué puisqu’il faut leur courir au train, à ces trains, et que l’incertitude empêche le malheureux journaliste lancé à leurs trousses d’assumer loyalement sa part des tâches ménagères ou d’honorer régulièrement le couscous de vendredi soir chez belle-maman. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, les événements mettent un point d’honneur à surgir n’importe quand, avec une préférence vicelarde pour le soir, le week-end et le mois d’août. De surcroît, la préférence médiatique pour les trains qui n’arrivent pas à l’heure est l’un des principaux griefs que le public adresse à une profession accusée de saper le moral des troupes en passant sous silence tout ce qui va merveilleusement bien dans le pays ou dans le monde.
Il serait donc à la fois plus facile et plus gratifiant, pour les journalistes, de se concentrer sur les trains qui, en nombre infini, arrivent à l’heure. Pas besoin de visa, ni même d’un ticket de RER, il suffit de regarder autour de soi : chaque jour, des centaines de filles ne sont pas violées, des milliers d’écoles ne sont pas brûlées et des millions de gens ne sont pas licenciés. Et pourtant, ça continue. Dans la presse, il n’y en a que pour les catastrophes, conflits, crimes et autres plans sociaux. Il est possible, bien sûr, que le journaliste soit le seul animal à manifester systématiquement et simultanément des tendances sadiques et masochistes – les premières l’incitant à torturer ses contemporains à coup de mauvaises nouvelles et les secondes à se faire détester d’eux. Sinon, je ne vois qu’une seule explication à cette prédilection: rien n’est plus soporifique et, osons le mot, plus emmerdant, que les trains qui arrivent à l’heure. La preuve nous en a été administrée ce week-end.
Sobrement qualifié de « big bang », le nouvel horaire de la SNCF a relégué au second plan les malheurs de l’euro, les caisses du PS la crise conjugale franco-allemande. Vendredi, un Guillaume Pepy frais et fringant annonçait au bon peuple que tout se passerait bien. Et depuis dimanche soir, épuisé mais soulagé, il répète en boucle que tout s’est bien passé. Entretemps, parce qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses, on a abondamment entendu des cheminots énervés et des usagers en colère se plaindre de l’absence de con-cer-ta-tion. Nous allons accepter sans moufter ou presque de renoncer à notre souveraineté budgétaire sans être consultés, mais nous entendons bien donner notre avis sur l’indicateur des chemins de fer.
Je sais, il s’agit de la vraie vie des vrais gens : il est bien fâcheux que la petite dame du nord n’ait plus qu’un train par heure au lieu de deux. Et je suis bien désolée pour ce couple qui avait choisi un pavillon à cinq minutes d’une gare TGV et qui se retrouve à trois heures de micheline de la sous-préfecture la plus proche. Il me semble malgré tout que l’espèce qui a gagné le pompon de l’Evolution devrait être capable de s’adapter à ce genre de désagrément. Ou alors, fallait s’arrêter à la machine à vapeur, on n’aurait jamais eu besoin de moderniser les voies. Pour ma part, alors que je trouve affreusement compliqué d’organiser une réunion de quatre personnes, j’admire que l’on parvienne à synchroniser des milliers de trains circulant entre des milliers de gare. Après tout, je comprends que de son pavillon désormais perdu au milieu de nulle part, Madame Dugenou voie les choses différemment. Et je note que les voyageurs déboussolés n’ont même pas eu droit à une cellule d’aide psychologique, c’est un comble.
Quoi qu’il en soit, les trains sont arrivés à l’heure et cela a été l’événement du week-end.
Il y a deux siècles, Kant célébrait la prise de la Bastille en modifiant l’immuable itinéraire de sa promenade quotidienne. Aujourd’hui, le peuple français est prêt à faire la révolution parce qu’on lui change ses horaires de train. Le Nullepart-Trifouilly de 6h24 est un droit de l’homme. Alors vous, je ne sais pas, mais moi ce week-end de trains arrivés à l’heure m’a épuisée. Pitié, parlez-moi de ce qui rate, de ce qui déconne, de ce qui échoue, de ce qui s’enlise. Parce qu’encore deux jours à ce régime et je fais exploser un caténaire. Comme ça, les confrères auront des trains en retard à se mettre sous la dent.
Il n’y a plus ni droite ni gauche, ni hommes ni femmes, ni Anciens ni Modernes : il n’y a plus que des Français. Le 6 décembre, anticipant le rassemblement républicain auquel appelle Jean-Pierre Chevènement dans les pages qui suivent, les députés ont donné à la nation un bel exemple de courage et d’unité, votant d’une seule voix un texte pour l’avenir. Les générations futures nous remercieront d’avoir su, dans une heure aussi grave, surmonter nos querelles. Personne ne pourra dire que la France s’est couchée devant l’ennemi. Et encore moins qu’elle a couché avec l’ennemi.
Alors que moins d’une dizaine de parlementaires de gauche avaient voté la loi proscrivant le port du voile intégral, une cruelle tragédie a dû frapper notre pays pour que villepinistes et sarkozystes, hollandais et aubrystes, communistes et lepénistes, se donnent ainsi la main . Les troupes allemandes sont-elles massées au bord du Rhin ? Une catastrophe dans une centrale nucléaire ? Un plan de guerre pour sauver l’école ?
Vous n’y êtes pas. Si nos députés ont joué l’air de l’union nationale, c’est pour faire cesser un scandale et même le plus vieux scandale du monde – peut-être aurait-il pu à ce titre attendre le début d’une nouvelle législature. Non, il était urgent de « conforter la position abolitionniste de la France ». J’aperçois des regards égarés dans les rangs. Allez, je lâche le morceau. Ce n’est pas contre le chômage, l’illettrisme ou la misère que la France est en guerre, mais contre la prostitution. Le sexe tarifé. « L’amour qui passe », comme on dit en Afrique.
À vrai dire, le texte ne change pas grand-chose, puisqu’il s’agit d’une simple résolution rappelant un principe auquel la France adhère depuis la fermeture des maisons closes en 1946. Il a fait plaisir à ceux qui le votent et sans doute à un paquet de leurs électeurs, dont la seule approbation vaut rachat de quelques-uns de leurs péchés. Mais l’objectif, à terme, est bien de « libérer notre société de la prostitution », comme l’a proclamé sous les vivats de ses collègues la socialiste Danièle Bousquet, présidente de la mission parlementaire dont l’UMP Guy Geoffroy a été le rapporteur. Après avoir auditionné 200 personnes, dont une quinzaine de « travailleurs du sexe », les deux lurons, que l’on croirait sortis des ligues de tempérance de Lucky Luke, vont déposer une proposition de loi visant à pénaliser le recours à la prostitution – autrement dit à punir le client.
Rappelons qu’il n’a jamais existé de société sans prostitution. À ce compte-là, me dira-t-on, on peut aussi cesser de lutter contre le crime parce qu’une société sans crime, on n’en a jamais connu non plus. Justement, quand on entend les promoteurs de cette grande cause, on a l’impression que c’est la sexualité, non pas hors-mariage mais hors-amour, qui est criminelle. Ou plus précisément la sexualité masculine qui, si on comprend bien, a désormais le choix entre « Papa dans Maman », « Papa dans Papa » et la veuve Poignet. Car on nous répète sur tous les tons que 15 % des « personnes prostituées » sont des hommes, mais on dit un peu moins fort que l’écrasante majorité des clients le sont aussi. Sur le plateau de Frédéric Taddéi, une jeune femme savante et progressiste trouvait vraiment dégoûtant que l’on puisse penser que la sexualité était un « besoin » pour les hommes. La péronnelle-philosophe estimait d’ailleurs tout-à-fait insupportable l’idée qu’il pût exister une différence entre les hommes et les femmes. Dans mes vies antérieures, je n’ai jamais été un garçon, mais pour le peu que j’en connais, j’ai tout de même l’impression que l’abstinence est plus dure au sexe fort.
Essayons d’imaginer le christianisme sans Marie-Madeleine, la littérature privée de Nana, Esther – héroïne de Splendeur et Misères des courtisanes – Marguerite, la Dame aux camélias. Rappelez-vous Irma la Douce, Melina Mercouri, solaire dans Jamais le dimanche, Belle de Jour ou Pretty Woman. On m’objectera qu’il serait immoral, pour ne pas dire franchement dégueulasse, de laisser des malheureuses vendre leur corps pour satisfaire la gourmandise des lecteurs et spectateurs. De fait, la prostitution n’est pas un folklore mais la véritable histoire d’êtres humains obligés de vendre leur corps pour survivre, ou en tout cas qui préfèrent ce mode de survie à d’autres. Justement, si elle a nourri la grande littérature et engendré d’attachants personnages, c’est bien parce qu’elle est une affaire éminemment humaine, c’est-à-dire contradictoire, ambiguë, douloureuse et peut-être même adulte.
Dans le fond, c’est sans doute ce qui la rend si insupportable.
Que l’Etat déploie les plus grands efforts pour lutter contre la violence, l’exploitation, la réduction en esclavage de femmes et d’hommes que leur faiblesse ou leur misère rendent plus vulnérables, rien à dire. Que le proxénétisme et le trafic de chair humaine soient sanctionnés avec la plus grande sévérité, c’est le minimum. Que la prostitution soit réservée à celles et ceux qui le choisissent, fort bien. J’admets même que ce choix n’en soit jamais vraiment un : peu de petites filles veulent être caissières ou femmes de ménage. Eh bien, que l’Etat fasse en sorte que les petites filles n’aient plus à « faire caissière » et qu’il nous laisse nous occuper de nos fesses.
Assurez-vous qu’aucun bruit ne vienne troubler votre concentration car nous allons vous demander la plus grande attention avant de lire les lignes qui suivent : « Cette crise n’étant pas classique, le ralentissement et la défiance est plus important, nous accélère dans un ralentissement économique. La sortie, si nous arrivons à prendre de bonnes mesures, nous permettra de sortir plus vite. »
Voilà. Respirez à fond et recommencez à lire. Disons tout de même que c’est assez obscur, pour ne pas dire amphigourique. C’est du François Baroin, actuellement ministre des Finances, dans le texte, sur RTL. Les auditeurs ont eu du mal à en croire leurs oreilles et l’on a beau se repasser l’enregistrement, le sens demeure de toute manière plutôt obscur. La Pythie de Delphes a un côté petite joueuse, en comparaison.
On veut bien admettre que Bercy ne soit pas un poste très amusant en ce moment, qu’il ne soit pas très gratifiant d’être ministre et de n’avoir aucune prise sur les événements, et que la situation économique, effectivement confuse, ne favorise pas le vieil adage de Boileau, « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement:/Et les mots pour le dire arrivent aisément. ».
Moi qui croyais qu’en ces temps de communication généralisée, la clarté du message était une règle d’or…