Les Français sont sans cœur. Et pas qu’eux. Toute l’humanité ou presque est montrée du doigt pour son peu d’empressement à contribuer financièrement à l’aide humanitaire au Pakistan.

Les chiffres, il est vrai, sont spectaculaires : ainsi la Fondation de France se plaint-elle de n’avoir récolté que 300 euros sur le compte qu’elle a ouvert pour les sinistrés du Pakistan. Jean-François Riffaud porte-parole de la Croix-Rouge française déclarait mardi dernier au Monde : « Nous avons relancé un e-mailing à nos donateurs vendredi, mais nous n’avons récolté que 90.000 euros en une semaine. C’est à comparer aux deux millions d’euros de dons reçus en trois jours pour Haïti. »

En vertu de quoi, je me suis fait morigéner à la télé, ainsi que quelques milliards de non-donateurs par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon qui déplorait à Islamabad, dimanche dernier, la faiblesse et la lenteur de l’aide internationale[1. L’alarmisme dont fait preuve Ban Ki-moon – notamment à propos d’une improbable épidémie de choléra – a été jugé pour le moins sévèrement par Rony Brauman qui déclarait mardi dernier à France-Soir: « Ban Ki-moon cherche à faire monter la sauce afin de rattraper ses incompétences et sa mauvaise gestion de l’ONU (…). La date de sa réélection se rapproche (…). Se montrer dans une situation de mobilisation et aggraver le problème lui permettront de mettre cette opération à son crédit. »]. De son côté, le vice-Premier ministre britannique Nick Clegg s’est ému ce lundi, du montant « misérable » versé par ses concitoyens (alors qu’il existe une très forte communauté pakistanaise dans le pays). Nombre de chefs d’Etats abondent dans ce sens.

Une indifférence qu’explicite à sa façon la porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, Elisabeth Byrs : « On remarque souvent un déficit d’image en ce qui concerne le Pakistan dans les opinions publiques occidentales ». Même son de cloche chez Filipe Ribeiro, directeur général de Médecins sans frontières, qui accusait sans détours les médias qui ne feraient pas leur boulot en ne sensibilisant pas assez les opinions publiques, expliquant qu’à cause d’eux « le Pakistan a mauvaise presse » parce qu’il est « clairement lié au terrorisme ».

C’est vrai, ça, on voit mal où les médias sont allés chercher ce genre de calomnies. Lié au terrorisme, le Pakistan? Si peu… Bon, le Pakistan alimente depuis 60 ans une guerre civile meurtrière au Cachemire indien qui a fait plusieurs dizaines de milliers de victimes civiles. La trace des services secrets d’Islamabad a été clairement pistée lors des attentats de Bombay, en novembre 2008. La plupart des observateurs ont identifié la même aimable signature, mais cette fois en interne, dans le carnage à la ceinture piégée qui a coûté la vie à Benazir Bhutto en décembre 2007. Cerise sur le gâteau, c’est le Pakistan qui a permis aux Talibans de prendre le contrôle de l’Afghanistan, et les a maintenus au pouvoir pendant cinq années, durant lesquelles ceux-ci ont accordé toute l’aide nécessaire à Ben Laden. Un soutien logistique sans lequel le 11 septembre n’aurait sans doute pas eu lieu ; mais bon, de là à identifier le Pakistan au terrorisme, c’est sans doute exagéré.

Oui, il faut se méfier des généralisations hâtives. Le Pakistan n’est pas seulement un Etat terroriste. C’est aussi un pays de corruption généralisée. C’est également l’un des acteurs majeurs du trafic mondial d’héroïne. C’est un des pays les plus dynamiques en matière de prolifération d’armes nucléaires. On n’évoquera pas, faute d’adjectifs ad hoc, ce qu’y sont les droits des femmes, des enfants, des homosexuels, des minorités ethniques et religieuses…
Accessoirement, c’est aussi un pays dont le Président n’a pas jugé utile d’interrompre sa tournée diplomatique internationale après le déclenchement des inondations.

Etat-voyou et puissance nucléaire

Toutes considérations qui font que beaucoup de gens n’ont guère envie d’envoyer leurs sous. Ce que personnellement je ne saurais condamner : le Pakistan est un Etat-voyou, et les donateurs putatifs sont réticents à donner des fonds dont ils ignorent s’ils iront aux victimes ou s’ils aboutiront sur un compte numéroté à Vaduz. De plus, pour ce qui est de l’aide la plus urgente, le Pakistan aurait pu y contribuer lui-même : contrairement à Haïti, ce n’est pas l’un des pays les pauvres de la planète, il est suffisamment riche en tout cas pour s’offrir un arsenal nucléaire, pour entretenir des guerres, pour financer des dizaines de milliers de madrasas…

Alors oui, les victimes des inondations ne sont pas les dirigeants du pays. Ce sont au premier chef les femmes, les enfants et les vieillards qui payent pour les généraux, les mollahs et leurs potiches civiles. Mais on ne peut exiger de l’opinion internationale qu’elle ait spontanément de la sympathie pour les dirigeants que les Pakistanais se sont donnés, lors d’élections certes entachées d’irrégularités, mais plus ou moins démocratiques tout de même, si l’on tient compte des critères en vigueur dans la région. Le président élu Asif Ali Zardari est issu de l’opposition et membre de l’Internationale socialiste – laquelle soit dit en passant gagnerait à mieux surveiller ses fréquentations.

Alors oui, le paysan sinistré n’est pas coupable. Mais on ne peut oublier que l’intégrisme islamiste et le nationalisme agressif du régime sont très largement partagés dans la population. C’est ce consensus amoral que le peuple pakistanais paye aujourd’hui. Quoi qu’en disent tous ceux qui voudraient ériger un mur entre le droit humanitaire et les droits de l’homme.

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