Une des plus belles incarnations de la résistance au dévoiement de l’idée communiste en Tchécoslovaquie, Vaclav Havel, est mort. Il n’aura pas eu le bonheur d’apprendre la disparition quelques heures après, d’un des symboles les plus ridicules et les plus sanglants de ce dévoiement : celle de Kim Jong-il, grand successeur de son père, le tout aussi sinistre Kim Il Sung, immortel soleil rouge de la Corée du nord. Les Tchécoslovaques avaient bien tenté au cours de leur histoire récente un soulèvement, en 1968, et la construction d’un communisme à visage humain avec Dubcek.
Cette tentative fut impitoyablement écrasée par les chars russes et faut-il le rappeler, condamnée par le PCF de l’époque en la voix d’Aragon qui parla de « Biafra de l’esprit ».
Le Biafra de l’esprit et des corps, hélas, va continuer en Corée du Nord, puisque la succession semble assurée par le fils de Kim Jong-il, Kim Jong-un qui s’apprête à appliquer sans sourciller le « Juché », idéologie hybride nationaliste, dynastique et autarcique qui n’a plus de communiste que le nom, comme n’avait plus grand chose de communiste le pouvoir tchèque nomenklaturiste qui allait s’effondrer aux premières manifestations de la Révolution de velours en 1989. Une révolution que l’on ne peut que souhaiter au peuple coréen, histoire de soulager les Coréens mais aussi les anticommunistes du monde entier sans compter les communistes qui aimeraient bien que le beau mot de communisme ne soit plus associé aux délires ubuesques de fous furieux qui meurent dans leurs trains blindés comme des méchants de Corto Maltese.
Avec Eva Joly, on ne rigole pas, on le sait depuis les grotesques accusations de racisme lancées à l’encontre de Patrick Besson, coupable d’avoir déconné sur son accent. Un examen sommaire de ses propos pourrait, de surcroît, faire penser qu’elle n’aime pas la France – du reste, c’est le droit de chacun, y compris de tout citoyen français. On pourrait s’étonner qu’elle prétende diriger un pays dont aucune tradition ne trouve grâce à ses yeux mais après tout, elle a également le droit de vouloir nous rééduquer.
Bizarrement, la candidate des Verts n’a pas encore décrété que les bals du 14 juillet étaient une survivance machiste, mais pour le défilé, tintin : si elle est élue, plus d’uniformes, plus de blindés, plus d’avions laissant un sillage tricolore dans le ciel de Paris et, bien sûr, plus de Marseillaise pour rappeler que c’est aux cris de « Vive la nation » que les soldats de Valmy sauvèrent la République naissante. À la place, vous aurez un défilé citoyen et même citoyen du monde – le genre Jean-Paul Goude. Pareil pour le 11 novembre, appelé, sous la présidence Joly, à devenir une « journée européenne pour la paix » : il serait, semble-t-il, indélicat de rappeler que l’armistice de 1918 scella une victoire payée de millions de vies. « Il faut arrêter de penser, avait-elle dit, que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée. » Et la réalité, on l’arrête comment, Madame le Juge, euh pardon, Madame la Présidente ? Passons.
Quant à sa dernière sortie, sur la « xénophobie made in France », elle laisse perplexe. Samedi, en présentant le projet de son parti, elle ne s’est pas contentée de promettre plein de jolis emplois verts. Elle a aussi expliqué qu’« Hortefeux, Besson et Guéant n’avaient eu de cesse de caresser le Front national dans le sens du poil, avec une expression bien de chez nous ‘expulsons français’ ! » Bien sûr, personne n’a jamais employé une expression aussi sotte : l’Etat ayant le monopole de la contrainte légale, on ne voit pas très bien qui serait habilité à prononcer et à exécuter des expulsions, sinon la justice et l’administration françaises. Peu importe : qui, pour les besoins de sa cause, n’a jamais tordu le cou à la réalité ou prêté à ses adversaires des propos qu’ils n’avaient pas tenus ? Ce qui est plus curieux, c’est que notre incorruptible, habituellement intraitable sur le respect de la loi, semble penser que l’infraction à la législation sur les étrangers doit être encouragée plutôt que sanctionnée. Cela revient à prôner la disparition des frontières, donc de la France.
On peut donc avoir l’impression que pour Eva Joly, ce qui est xénophobe, c’est de se dire français. Eh bien non ! Il serait injuste d’accuser l’ex-Miss Norvège d’être « anti-France ». Ce n’est pas la France qui donne de l’urticaire à Eva Joly. Car elle n’aime pas non plus l’Angleterre de Churchill, l’Italie de la Renaissance ou l’Amérique des pionniers, toutes ces nations qui ont le grand tort d’avoir un passé singulier, parfois héroïque, parfois criminel – et souvent les deux.
Ce qu’Eva Joly n’aime pas c’est l’Histoire, l’histoire avec un grand H. Parce que l’Histoire, c’est plein de bruit et de fureur, de puissance et de gloire, de crimes et de guerres. Madame Joly rêve d’un monde scandinavisé dans lequel toutes les nations seront non seulement égales mais pareilles – ce qui est curieux pour la candidate d’un parti qui célèbre en permanence la diversité. Pour elle, la singularité est une faute, l’amour de son pays une sottise et le patriotisme un crime. Dans le concert des nations, il ne doit pas y avoir une tête qui dépasse. Ce monde pacifié et égalitaire peut faire envie mais ne nous y trompons pas : quand les rapports de forces entre nations auront disparu, il ne restera que la guerre de tous contre tous.
Alors Madame Joly gagnera peut-être un groupe parlementaire grâce à ses 3 % d’intentions de vote dans les sondages – ce qui est discutable d’un bête point de vue démocratique. Mais elle ne sera jamais présidente de la République française. Parce qu’on a beau sermonner les Français, les sommer de renier leur passé criminel, les inviter à se purifier dans le grand bain de la mondialisation, ils n’en démordent pas. Ils veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple dont tout être humain, pour peu qu’il veuille bien se conformer au règlement intérieur, peut faire partie, mais un peuple quand même. Et n’en déplaise à Madame Choly, il n’y a pas de peuple sans Histoire – et pas non plus de peuple qui ne fasse pas d’histoires.
Propos recueillis par Daoud Boughezala, Basile de Koch, Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Marc Cohen
Élisabeth Lévy. Trois d’entre nous ont fait campagne avec vous en 2002, et nous revoilà dix ans après ! Votre candidature à la présidentielle de 2012 nous offre l’occasion de juger ce qu’il reste de nos accords et de nos désaccords.
Commençons par une mauvaise blague : j’ai récemment vu la marionnette de Jospin aux Guignols se plaindre de votre nouvelle candidature… Vous voulez encore faire perdre la gauche, mon cher Jean-Pierre ?
Cette question est réglée depuis longtemps. Il me suffit de rappeler mes thèmes de campagne de 2002 : je pense avoir été l’un des rares hommes politiques à dénoncer l’hubris du capitalisme financier, la logique à court terme des marchés et le risque inquiétant de leur omnipotence. Souvenez-vous du discours de Vincennes (9 septembre 2001) où j’ai présenté mes orientations fondamentales, rappelant notamment que l’horizon de l’Histoire, ce n’étaient pas les marchés financiers mais les nations et les peuples. Je prônais déjà l’élargissement des missions de la Banque centrale, le redressement de l’Europe à partir des nations, la restauration d’une politique industrielle impulsée par un État stratège, sans compter quelques repères fermes dans des domaines comme l’École, l’immigration et la sécurité. La crise ouverte en 2008, et plus encore la crise de l’euro auraient dû, en bonne logique, amener les socialistes qui m’ont transformé en bouc émissaire du 21-Avril à réviser leur jugement.
ÉL. Mais c’est votre positionnement « Ni droite ni gauche » qui vous a permis de créer le « rassemblement républicain » autour de ces thèmes !
Je n’ai jamais employé cette expression « ni droite ni gauche ». J’ai dit − ce qui est tout à fait différent : « Au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, telles qu’elles sont devenues, il y a la République ! » J’ai levé le voile sur la collusion entre la droite et le PS. L’Acte unique, ratifié en 1986 par un gouvernement de droite avec l’appui du PS, puis le traité de Maastricht, voté en 1992 à l’initiative du PS avec le soutien de Chirac, Balladur, Giscard et Sarkozy, ont bien révélé l’allégeance commune des deux partis majoritaires au néo-libéralisme alors triomphant. Allégeance plus ou moins grimée aux couleurs de l’Europe. Ainsi, dans la même période, la gauche se détournait du peuple et la droite abandonnait la nation.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Enfin, rappelez-vous, c’était « bonnet rose » et « rose bonnet » !
Non, vous apportez de l’eau au moulin de mes adversaires. J’en ai appelé beaucoup plus profondément à la République, qui se trouve bien au-dessus de la gauche et de la droite, telles qu’elles sont devenues, et qui est le seul cap susceptible de redonner du sens et une vision à l’action politique. Tout ce qui s’est passé depuis 2008 m’a malheureusement donné raison. Presque tous les dirigeants, de droite comme de gauche, se retrouvent coincés par les effets de la dérégulation à laquelle ils ont prêté la main ! J’invite donc les responsables des dégâts qu’ils déclarent aujourd’hui vouloir combattre à faire leur autocritique. Ce serait un gage de leur sincérité future.
ÉL. Je ne comprends toujours pas : pourquoi, en ce cas, continuer à vous dire de gauche ? Peut-on se réclamer d’une gauche rêvée en dénonçant la gauche réelle ?
La gauche, c’est d’abord une idée, vieille de deux siècles. Elle se définit, dès 1789, par la foi dans un nouveau départ de l’humanité fondé sur la raison, sur l’égalité des hommes et sur la citoyenneté. Ce sont des valeurs universelles qui vont à l’encontre de la fixité des origines et des valeurs de l’Ancien Régime, l’inégalité des hommes assignés à un ordre, la tradition et le privilège garantis par le droit divin. En même temps, je sais très bien que la France a existé avant la République. Dans La France est-elle finie ?, je rappelle que la France a été la matrice de la République, que l’Édit de Nantes a précédé la liberté de conscience affirmée par la Révolution et que, par conséquent, la France, depuis longtemps, portait en elle les valeurs républicaines. La République rompt avec l’ordre ancien qui définissait les Français par leur appartenance à tel ou tel ordre : elle ne fait pas pour autant table rase du passé. Pour moi, la République est le nom moderne de la France. C’est pourquoi il faut protéger la langue française, enseigner notre histoire telle qu’elle s’est faite depuis le partage de l’empire de Charlemagne, préserver les valeurs de transmission liées à l’École, les valeurs simples que sont la bonne éducation, la politesse, le travail bien fait, etc. Ce sont des valeurs de civilisation qui appartiennent aussi bien à la gauche qu’à la droite, et qu’il faut savoir protéger. Bref la gauche, selon moi, doit aussi veiller à la « transmission » : l’École, de ce point de vue est le meilleur exemple du redressement nécessaire.
ÉL. Peut-être voulez-vous parler de valeurs qui n’appartiennent ni à la gauche ni à la droite » …
Vous poussez le bouchon un peu loin ! Il existe encore à gauche des gens fidèles à l’héritage de la culture républicaine ! J’aimerais que la gauche tout entière se réapproprie l’héritage républicain, qu’elle ferme cette parenthèse « libérale -libertaire » qui a accompagné idéologiquement son ralliement au néolibéralisme.
Gil Mihaely. Si vous appartenez toujours à cette famille politique, pourquoi n’avez-vous pas, à l’image de Jean-Michel Baylet, participé aux primaires « citoyennes » qui avaient précisément pour but de la rassembler ?
Ces primaires m’auraient mis à la merci du courant central social-libéral du PS. Les deux candidats en tête, Aubry et Hollande, diffèrent par leurs tempéraments, mais défendent une ligne politique voisine. J’aurais donc été en concurrence avec Montebourg, dont le score a d’ailleurs surpris beaucoup de monde. Je n’avais ni envie ni intérêt à me mettre dans cette situation qui m’aurait lié par la suite. Je suis conscient que ma candidature m’expose à tous les coups, mais cela importe peu quand on considère l’importance des enjeux. La hargne des bien-pensants et de leurs journaux est pour moi un brevet de vertu républicaine. Dans la crise gravissime que nous traversons, ma voix est plus légitime que d’autres et il est de mon devoir de la faire entendre.
G M. Si Montebourg avait remporté les primaires, vous seriez-vous présenté ?
Montebourg développe deux analyses très intéressantes, l’une sur la nécessité de reprendre le contrôle du système financier, et l’autre sur la protection de notre industrie. Il est plus évasif sur d’autres questions, par exemple sur la crise de l’euro. J’ai été l’un des rares à critiquer, en 1992, le transfert de la souveraineté monétaire de la France et des autres pays européens à un aréopage de banquiers irresponsables dont l’unique mission était de lutter contre l’inflation. J’ai refusé que l’on transpose à toute l’Europe les statuts de la Bundesbank et que l’on fasse une monnaie européenne calquée sur le mark. L’idée qu’en piquant son mark à l’Allemagne on allait corseter du même coup la puissance allemande était une idée courte. Le mark était une monnaie faite sur mesure pour l’Allemagne, pas pour la plupart des autres pays européens − dont la France ! Le constater n’est pas tomber dans la germanophobie.
GM. Faut-il comprendre que, pour vous, l’inflation ne représente pas un danger ? Les Allemands ne partagent pas ce point de vue…
Il suffit d’allumer la radio ou la télévision pour comprendre à quel point l’ignorance historique conduit certains journalistes à dire des sornettes sur les Allemands. Ce n’est pas l’inflation mais la déflation qui a conduit au nazisme. La politique du chancelier Brüning a créé 8 millions de chômeurs au début des années 1930. Si les Allemands sont traumatisés par l’inflation aujourd’hui, la confiscation de 85 % de leurs avoirs en banque au moment de la création du deutschemark par les Américains y est peut-être pour quelque chose ! Évidemment, l’inflation n’est pas aujourd’hui le principal danger (du fait de la pression exercée par les pays à très bas coût). Ce qui menace, c’est la déflation !
Basile de Koch. Vous n’avez toujours pas répondu à la question qu’Élisabeth a tenté à plusieurs reprises de vous poser sur l’obsolescence des vieux clivages… Mais ce n’est pas la première fois que vous esquivez de la sorte : c’était déjà le cas il y a dix ans ! Alors si vous pouviez répondre à cette question aujourd’hui, ça nous éviterait de vous la reposer dans dix ans…
Je dois me méfier de mes « soutiens » quand ils interprètent mal ma pensée. Mon parcours parle pour moi. Je suis un homme de gauche mais un homme de gauche indépendant, bref je suis d’abord un républicain. D’autres ont évolué en sens inverse. Nous pouvons nous retrouver sur la République et ce qu’elle signifie.
ÉL. Beaucoup de « gens de droite » vous ont rejoint en 2002 ! Je le sais, j’y ai contribué en les persuadant les uns après les autres que vous ne retourneriez pas ensuite au bercail.
Nous nous sommes très bien entendus avec beaucoup de ces républicains « venus de l’autre rive », parce qu’ils ont éprouvé ce besoin d’un dépassement nécessaire. Mais puis-je vous suggérer de ne pas vous-même « revenir au bercail » ?
BdK. Il est vrai néanmoins que l’Histoire vous a donné raison. Vous vouliez faire bouger les lignes ? Eh bien, elles bougent. Outre Montebourg, Mélenchon, Dupont-Aignan et même Marine Le Pen ont adopté les grandes lignes de votre discours économique, alors …
Vous avez raison, en gros. Sauf sur un point : la nature du Front national n’a pas changé. Il s’est développé et prospère toujours sur la xénophobie ! Quant à mon discours économique, il est trop finement argumenté pour pouvoir être repris par le premier venu …
BdK. Mais je ne vous parle pas de ça … Posons le problème autrement. En 2002, vous étiez le seul à défendre haut et fort la souveraineté budgétaire et fiscale, l’Europe confédérale redressée et le remplacement de la monnaie unique par une monnaie commune : nous vous en donnons volontiers acte. Mais, dix ans plus tard, pourquoi vouloir à tout prix n’être encore que le candidat d’une fraction minoritaire de la gauche – alors même que vos idées pourraient être l’épicentre d’un rassemblement beaucoup plus large ?
Je veux rassembler, mais pas à partir de la droite. Qu’entends-je par là ? Les idées de liberté, d’égalité et de fraternité ont été critiquées dès le départ en France par Bonald, Joseph de Maistre et, en Angleterre, par Edmund Burke, parce que leur contenu universaliste ne permettait pas, selon eux, de rendre compte des particularités humaines. Je crois, pour ma part, que tout en les comprenant, il faut dépasser les particularités. Peu importe qu’un être humain soit jaune, noir ou blanc : il est d’abord un être humain.
BdK. Vous auriez pu faire figurer les rouges dans votre énumération. Si je vous suis, même les gens de droite sont des êtres humains ?
Même eux, je ne les exclus pas du genre humain …
BdK. Je peux en tout cas vous dire que des gens de droite se réclamant de Bonald ou de Burke − dont généralement ils n’ont jamais entendu parler −je n’en connais pas…
On peut se réclamer d’idées dont on ignore qui les a professées au départ …
BdK. Connaissez-vous des électeurs de droite qui professent des thèses contre-révolutionnaires au nom de l’absolutisme et du droit divin ? En avez-vous rencontrés qui affirment que tous les hommes ne sont pas égaux ?
Il faut avoir l’oreille fine. On peut être imprégné d’une tradition idéologique sans la connaître, peut-être même sans le savoir. Il y a des préjugés et un sectarisme de droite comme il y a des préjugés et un sectarisme de gauche. Je m’en tiens également éloigné. Pour moi, le monde de l’universalisme a, sur celui des particularismes, l’avantage de la solidité. La société des identités, des communautés voire des communautarismes trouve en face d’elle l’idée républicaine, celle d’une société de citoyens. Dans une perspective séculaire, je fais confiance à la force de l’idée républicaine.
ÉL. Excusez-moi, c’est exactement le contraire ! La République est en train de s’effondrer devant les injonctions conjointes et contradictoires de « diversité » et de « métissage ». Vous devriez en parler à vos amis de gauche…
Certaines femmes et certains hommes de gauche se croient en effet « plus à gauche » parce qu’ils défendent la « différence », alors qu’ils tournent le dos aux idéaux universalistes. Au nom de la « différence », ils piétinent sans en avoir pleinement conscience l’égalité dont ils nourrissent par ailleurs les envolées lyriques de leurs discours stéréotypés. Cela dit, si l’absolutisme de la particularité est mortifère, l’universalité ne saurait être un absolu. Du reste, de même qu’il y a des différences entre Herder et Bonald, il n’y a pas eu une seule expression de l’universalisme révolutionnaire. « La Révolution est un bloc », disait Clémenceau. Force est cependant de reconnaître que, dans cette cathédrale, il y avait beaucoup de chapelles … Robespierre lui-même disait avec bon sens que Paris n’était pas la capitale du monde et que les peuples n’aimaient pas les missionnaires bottés. Ce sont les plus inconséquents des révolutionnaires, les Girondins, qui ont déclaré la guerre à l’Autriche et à la Prusse. Quant au métissage, je suis pour : y a-t-il plus belle reconnaissance de l’égalité ?
ÉL. Je me demande si l’inconséquence n’est pas parfois préférable à la certitude. Mais passons. Ne croyez-vous pas que ce qu’il y a de plus universel aujourd’hui, c’est le capitalisme ?
Le capitalisme mondialisé se fiche éperdument des valeurs. Ou plus exactement, il ne s’intéresse qu’à une seule valeur, l’argent. C’est le seul universel qu’il connaisse.
BdK. Je reviens à la charge, mon général ! Voyez-vous une quelconque filiation entre ce libéral anglais de Burke et ce patriote français de Dupont-Aignan ?
Non, Dupont-Aignan s’inscrit plutôt dans la filiation de de Gaulle.
BdK. Il sera ravi de l’apprendre ! Mais alors, son petit particule Debout la République n’appartient pas à la droite telle que vous la définissez…
De Gaulle lui-même, dont le père était dreyfusard, a compris que la devise de la France libre ne pouvait pas seulement être « Honneur et Patrie » mais aussi « Liberté, Égalité, Fraternité ». Dans un magnifique discours du 22 juin 1940, il a développé l’idée que, si la France ne restait pas dans le camp de la liberté, elle cesserait d’être une grande nation. Ce pourquoi son choix n’était pas seulement celui de l’honneur, mais, plus profondément encore celui de l’intérêt national
ÉL. Mais enfin, vous êtes plus proche de Dupont-Aignan que du moins moderniste des socialistes.
J’ai beaucoup d’estime pour lui, je trouve son parcours politique intéressant. Mais comme le disait Eisenhower, les hommes sont ce qu’ils sont et Nicolas Dupont-Aignan ne vit pas dans la stratosphère : comme moi à Belfort, il doit se faire réélire à Yerres. Lui a choisi la droite, moi la gauche. Moi, j’ai choisi la meilleure : celle des ouvriers d’Alstom, de Peugeot, etc. Notez par ailleurs que je me suis toujours défini comme républicain et non comme souverainiste. Pour moi, comme pour le général de Gaulle, la souveraineté et la démocratie sont les deux faces d’une même médaille. L’affirmation de la souveraineté nationale doit aller de pair avec l’exigence démocratique, celle d’une République sociale.
BdK. Je ne lâche pas : et Péguy, il était de gauche ?
Péguy était un être complexe dont se réclament aujourd’hui à la fois la droite et la gauche.
BdK. Et alors quoi, seul Péguy a le droit d’être complexe ? Moi aussi, j’ai envie d’être complexe !
Je ne vous en empêche pas. Bien au contraire ! Qui a fait plus d’efforts que moi pour comprendre la manière dont raisonnent les gens de droite ? Je suis prêt à faire encore un effort pour vous.
BdK. Ça finit par être vexant ! C’est comme si, dans le métro chevènementiste, la première classe était réservée aux universalistes-de-gauche labellisés, tandis que les autres étaient relégués en seconde, et encore : juste le temps de leur choper leur bulletin de vote …
La droite et la gauche sont deux familles constituées de courants multiples. Lorsque je dis que je suis un homme de gauche, c’est en raison de mon parcours, de mon action et sans doute aussi de ma philosophie. Mais cette histoire ne m’empêche pas de penser librement et de tendre la main aux républicains de l’autre rive chaque fois que l’intérêt général le commande, et je pense l’avoir suffisamment démontré. En revanche, à l’exception du général de Gaulle qui a su accueillir les socialistes à Londres et les communistes pendant la Résistance, je ne vois pas beaucoup de républicains de droite qui aient emprunté la même démarche. Le programme national de la Résistance n’est pas franchement de droite, à ce que je sache ! C’est au cœur de l’épreuve que le dépassement a pu avoir lieu. Eh bien, le temps de l’épreuve est devant nous. Pour surmonter cette crise profonde, il faudra donc rassembler, et au-delà de la gauche.
ÉL. Vous appelez au rassemblement, mais vos troupes se sont bien dispersées. De Henri Guaino à l’Élysée à Éric Coquerel au Front de gauche en passant par le PS, les Verts et même le FN, les chevènementistes de 2002 se sont répartis sur tout l’échiquier politique.
Un seulement et un seul a rejoint le FN, Bertrand Dutheil de la Rochère, qui a oublié que 1789 séparait la droite de la gauche. Il a sans doute une circonstance atténuante : trop d’aïeux, de trop haut lignage… Mais vous avez raison : mon armée est petite. Comme disait Barrès, « le ventre et l’esprit se nourrissent à des sources différentes »…
ÉL. Au lieu de bondir à la simple évocation du FN, comme si l’important était de se disculper, vous devriez peut-être vous demander pourquoi des gens qui ne viennent pas de l’extrême droite ont franchi le pas. Des idiots ? Des salauds ?
Le noyau organisationnel du Front national a des racines historiques assez fétides dans la collaboration et dans l’OAS. Ceux qui le rejoignent aujourd’hui le font pour d’autres raisons, mais il est trop facile de faire de l’immigration la source de tous nos maux ! C’est un bouc émissaire facile. Enfin, il faut le redire : le Front national est, de toute façon, une impasse politique.
ÉL. Quelques mois avant de rallier le FN, au moment des grandes célébrations du 10 mai 1981, Bertrand Dutheil de la Rochère a publié sur Causeur un texte avec lequel vous seriez bien plus d’accord que moi. Il était le même homme qu’aujourd’hui, non ?
Je vous ai déjà dit − par ironie bien sûr − que je lui accordais des circonstances atténuantes, même s’il a été exclu dans l’heure du MRC − et à juste titre.
BdK. Donc, c’est moins grave qu’il ait rejoint le « noyau fétide » !
Non, c’est suicidaire.
ÉL. Mais enfin, vous voyez bien que Marine Le Pen cherche plutôt à capter les frustrés de la République que les ennemis de la République !
Vous ne pouvez pas faire comme si la fille ne procédait pas du père. Qu’elle cherche à récupérer les frustrés de la République devrait inciter les républicains à se mettre davantage à la hauteur …
BdK. En parlant de « faire barrage au FN », vous reprenez l’imprécation « antifasciste » de l’après-21 avril 2002 ?
Non ! Il n’y a jamais eu de menace fasciste dans les deux semaines qui ont suivi le 21-Avril. C’était une « manip ». Pour reconquérir l’électorat qui cède aux sirènes du Front national, il faut s’attaquer au chômage, aux inégalités, repenser l’Europe, et surtout organiser le grand retour de la République.
ÉL. Vous savez bien que ce sont aussi les ratés de l’intégration des immigrés et les difficultés d’assimilation de l’islam qui sont en cause. Croyez-vous vraiment que les gens qui sont tentés par le FN veulent sortir de l’euro ? Le mot « République » suffit-il à effacer la fragmentation géographique et culturelle des classes populaires ? Gilles Kepel a montré le poids croissant de l’appartenance musulmane dans deux villes de la banlieue parisienne. Et quand Claude Guéant propose de réduire de 10 % le flux d’immigration légale, toute votre famille si sympathiquement universaliste pousse des hurlements parce que, pour elle, le petit Blanc, prolo déclassé ou menacé de l’être, est un salopard xénophobe et rétrograde. Et votre priorité est de faire savoir à la bonne presse que vous n’avez pas succombé à la tentation lepéniste ! Vous regardez trop Canal + !
Il doit y avoir erreur sur la personne : la bonne presse et Canal+ me font rarement des fleurs et, pour ma part, je n’éprouve nul mépris pour le prolo déclassé. Revenons aux choses sérieuses. La tendance au repli communautaire s’est renforcée dans notre société de plus en plus plombée par un chômage de masse. J’ai l’impression que Gilles Kepel confond l’islamisation avec le communautarisme. Celui-ci se manifeste − il est vrai − surtout sous la forme du respect de prescriptions alimentaires et religieuses, comme la nourriture halal ou l’observation du ramadan, mais c’est sous la pression de la communauté. Si on regarde les statistiques, la fréquentation des mosquées par les musulmans en France n’est guère supérieure à celle des chrétiens dans les églises. Ce repli communautariste illustre, en réalité, la tendance à l’exclusion sociale. Il se drape dans le voile religieux, voire fondamentaliste, pour marquer son extériorité à une société jugée « impie » et que, d’ailleurs, les valeurs républicaines irriguent de moins en moins …
ÉL. L’immigration massive n’a-t-elle pas freiné le processus d’intégration ?
Il est évidemment plus difficile d’intégrer en période de crise économique. Mais on ne parle que des trains qui déraillent. J’ai rencontré, il y a peu de temps, un pneumologue d’origine algérienne qui souhaite pouvoir continuer à travailler en France ; eh bien, il m’a fallu une demi-heure pour comprendre qu’il n’était pas français, tant il s’exprimait dans un langage choisi. À long terme, je crois fondamentalement à la capacité d’intégration de la France. Bien sûr, il y a des réticences ; mais si la France s’aimait un peu plus, si on enseignait son histoire non pas comme une faillite, mais comme une somme d’efforts toujours inachevés pour faire triompher les idéaux républicains, elle intègrerait plus facilement. C’est parce que ses élites se sont détournées d’elle qu’il lui est plus difficile de « faire France » avec ses étrangers.
Daoud Boughezala. En attendant le triomphe de la Raison républicaine, on a l’impression que vous êtes tiraillé entre deux temporalités et donc entre deux logiques. Vous vous réclamez d’une gauche éternelle et d’idéaux qui n’ont rien à voir avec les dogmes du capitalisme mondialisé auxquels se soumet la gauche réelle. Donc vous êtes tenté de prôner le dépassement des clivages d’hier. Et vous ne ménagez pas vos critiques aux uns ni aux autres. Et en même temps, vous finissez toujours par vous inscrire dans cette gauche réelle, comme si l’allégeance au mythe devait obligatoirement l’emporter. Votre nouvelle mission, si je vous ai bien entendu, est de « mettre François Hollande à la hauteur des défis de la France ».
Pas plus lui qu’un autre. Sarkozy aussi, et les Français de manière générale, il faudrait les mettre à la hauteur ! D’ailleurs, Nicolas Sarkozy, sur la question monétaire, est allé dans le sens que je souhaitais en avançant la proposition d’adosser le Fonds européen de stabilité financière (FESF) aux ressources de la Banque centrale. Dommage qu’il ait retiré sa proposition ! La période historique particulière que nous traversons exige, comme pendant l’Occupation, un rassemblement républicain très large. La crise du capitalisme financier offre l’occasion de sortir de l’impasse néo-libérale et de s’unir dans l’effort de redressement de la France et de l’Europe. Ne jouons pas avec les mots : vous connaissez mon parcours. J’ai été l’un des auteurs du Programme commun de la gauche ; c’est moi que Mitterrand a chargé de rédiger le projet qui a inspiré les 110 propositions de 1981. En 1983, nos chemins ont commencé à diverger. Je ne pensais pas que nous irions jusqu’à l’application de l’Acte unique, qui a levé toutes les restrictions aux mouvements de capitaux, à l’intérieur de l’Union européenne mais aussi vis-à-vis des pays tiers ; ni jusqu’à l’abandon de la souveraineté monétaire de la France, prélude à l’abandon de la souveraineté budgétaire et fiscale − ce vers quoi M. Sarkozy nous conduit avec son projet de « nouveau traité européen ».
GM. Mais enfin, François Hollande en fera autant …
L’itinéraire de François Hollande n’est pas le mien, mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Or, François Hollande est tout saufki un imbécile. Au regard de la crise actuelle, il a besoin de préciser ses analyses et ses préconisations ; par exemple, est-il prêt à poser la question de la Banque centrale comme je le fais dans Sortir la France de l’impasse . C’était mon « plan A ». Mais il suppose l’accord de l’Allemagne. Et puis il y a le « plan B », qui est la mutation de l’euro monnaie unique en monnaie commune − c’est-à-dire en monnaie utilisée par tous les pays d’Europe pour leurs échanges extérieurs, chacun retrouvant en interne sa propre monnaie, les parités étant révisées périodiquement pour permettre de corriger les écarts de compétitivité entre pays européens. Quelle est la position de François Hollande et du PS sur ces perspectives ? Nous n’avons pas encore eu des réponses claires. Mais avec l’accélération de la crise, les lignes commencent à bouger de part et d’autre.
DB. Quoi qu’il en soit, à la fin, vous vous rallierez à François Hollande. N’avez-vous jamais l’impression de ne pas être vraiment libre ?
Vous savez tout mieux que moi ? Être libre, c’est avoir l’esprit libre. Pour le reste, toute campagne a sa logique J’ai été très content d’entendre François Hollande chanter une ode à la croissance à l’université d’été de La Rochelle, dans le bien-nommé Collège de l’Oratoire, mais je ne l’ai pas encore entendu dire par quel moyen il compte sortir de la logique de la réduction de la dette par l’austérité. C’est seulement par l’organisation de la croissance à l’échelle européenne qu’on parviendra à réduire l’endettement et les déficits.
ÉL. Emmanuel Todd affirme au contraire que toute relance dans le cadre libre-échangiste ne fera que relancer l’économie chinoise…
Comment, en effet, protéger notre industrie ? Tout d’abord, on doit substituer une perspective de croissance en Europe à la perspective de récession dans laquelle nous sommes engagés aujourd’hui à travers les plans d’austérité que Mme Merkel veut généraliser à l’ensemble du continent. Il faudrait mettre en œuvre un plan européen d’investissement et de croissance, soutenu par l’intervention de la Banque centrale. La politique de l’euro fort, de la rente et de la finance a laminé la production au détriment du monde du travail et des salariés. Nous devons impérativement restaurer notre base productive. Encore faut-il s’attaquer aux vraies causes de son érosion. L’euro est une monnaie branlante mais surévaluée de 25 % par rapport à son cours de lancement, qui s’élevait à 1,16 dollar et qui a atteint 1,60 dollar en 2008 et 1,37 dollar aujourd’hui. Comment notre industrie, handicapée par une monnaie aussi écrasante, pourrait-elle redevenir compétitive ? Cela, M. Sarkozy n’en a pas soufflé mot dans son discours de Toulon du 1er décembre. Pour ma part, je crois plus à l’efficacité de la protection monétaire qu’à la reconstitution d’un tarif extérieur commun dont ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne, ni les pays européens « libéraux » ne veulent.
ÉL. Au sujet de l’intervention de la BCE et de la dette, vous savez bien que Nicolas Sarkozy s’est heurté au refus allemand. Que faut-il faire, passer au « plan C », c’est-à-dire la rupture unilatérale ?
Non, il faut instaurer un débat public européen avec tous les acteurs politiques et sociaux en Allemagne, mais aussi dans les autres pays européens. Contester les orientations monétaires de la CD-CSU, ce n’est pas de la germanophobie ! Plutôt que de ranimer des querelles franco-françaises, M. Juppé ferait mieux de s’interroger sur la meilleure manière de défendre les intérêts de la France et, j’ajoute, ceux de l’Europe.
ÉL. Vous pensez − sans doute à raison − que, pour sortir du marasme, les pays européens doivent mener des efforts concertés. Mais il faut, disiez-vous, prendre acte de la réalité. Or, la réalité c’est que, depuis des années, il n’y a pas en Europe de gouvernants prêts à aller dans la direction que vous indiquez.
Il y a des élections en France et en Italie en 2012, et en Allemagne en 2013. Notre tâche est d’organiser le débat républicain en amont de ces élections. Un débat sans tabou.
GM. Que vous inspire l’appel à la décroissance lancé par les Verts, notamment dans son articulation avec la question énergétique ?
Toutes les énergies viennent du soleil. Les énergies fossiles sont issues de la photosynthèse, les énergies renouvelables viennent, soit directement du soleil comme le solaire, le thermique ou le photovoltaïque, soit du vent lorsqu’il s’agit des éoliennes, qui lui aussi, indirectement, vient du soleil. Seul le nucléaire ne vient pas du soleil, mais de la matière. Pour la France, le nucléaire est une énergie abondante et bon marché. Il sera indéfiniment renouvelable, grâce au réacteur de quatrième génération qui fabriquera lui-même son combustible. Il est absurde que la France, qui est à l’avant-garde mondiale dans ce secteur, renonce à sa capacité de produire une énergie qui coûte 45 euros le mégawatt/heure, contre 70 euros pour le gaz, 90 euros pour l’éolien et 250 euros pour le solaire photovoltaïque. J’ajoute que l’électricité produite à partir des centrales nucléaires permet aussi de soulager le déficit de notre balance commerciale.
ÉL. D’accord, mais peut-être faut-il réfléchir au paradigme de la croissance qui érige le « toujours plus » en horizon indépassable − et à l’arrivée le « droit acquis » en dogme. Faut-il laisser cette réflexion aux adeptes de la couche lavable ?
Les pays émergents ont confiance dans leur avenir, dans leur technologie et dans leur industrie. Ils ne se posent pas la question de la décroissance, contrairement à l’Occident qui fait de « l’heuristique de la peur », théorisée par le philosophe allemand Hans Jonas, le guide de son action. Il faudra bien, cependant, prendre en compte la croissance démographique et économique de l’Asie et anticiper l’épuisement des énergies d’origine fossile, donc préparer la transition énergétique et modifier le contenu de notre croissance. Bref, il ne faut pas renoncer à la croissance mais changer notre modèle de croissance.
ÉL. Reste que de bas en haut de l’échelle sociale, on apprécie la réussite d’une existence à l’aune des biens matériels qu’on a pu accumuler
Vous voyez midi à votre porte, chère Élisabeth. Tout le monde ne vit pas très bien en France. Le revenu médian s’élève à 1500 euros par mois. De plus en plus de gens ont du mal à joindre les deux bouts. Je suis l’élu d’une région ouvrière et industrielle, qui connaît en même temps un chômage élevé. Pour autant, quand je parle de la nation ou de la République, je ne fais pas de la croissance matérielle l’objectif ultime. Bien sûr qu’il y a des valeurs qui sont aussi et peut-être plus importantes que l’accumulation des biens matériels.
Marc Cohen. En attendant, il ne faudrait pas que la campagne électorale soit réservée aux bac+12. Si la bataille se joue sur des enjeux aussi pointus, personne n’y comprendra rien et tout le monde dira n’importe quoi. Même nous si ça se trouve…
Il faudra expliquer simplement aux Français les données complexes du problème, en présentant des cas concrets, en montrant, par exemple, la situation intenable dans laquelle l’Italie est embourbée. Voilà un pays qui doit lever 300 milliards d’euros dans l’année qui vient, et qui doit emprunter à 7 %. C’est intenable ! Alors que les banques peuvent emprunter à la Banque centrale à 1,25 % ! C’est grotesque ! Tout le monde peut comprendre que l’enjeu principal de la crise est le maintien de la base productive des pays industrialisés, donc l’avenir de nos retraites et de l’assurance-maladie. Il faut bien faire comprendre aux électeurs que la France ne peut sacrifier, sur l’autel de l’euro fort tel qu’il a été façonné par ses dirigeants, de gauche et de droite, sa substance économique, son modèle social et sa démocratie.
MC. Pour la majorité des gens, il n’est pas évident d’établir le lien entre des causes complexes qui appartiennent à la sphère technique de la finance et les effets économiques et sociaux tels qu’ils peuvent les constater tous les jours…
Il faut politiser les enjeux. C’est un conflit entre les marchés financiers et les peuples. C’est la survie de notre pays dont il est question. Notre base industrielle a diminué de moitié depuis 1980 : hier 6 millions de personnes travaillaient dans l’industrie. Aujourd’hui 3,2 millions. Tout le monde peut comprendre que cette dégradation ne peut se poursuivre. Le temps est venu pour la France de se réveiller, parce qu’une France sans usines serait une France tout simplement sortie de l’Histoire, une France finie …
DB. En attendant, sortons quelques instants de nos frontières. Vous avez approuvé la résolution 1973 de l’ONU, qui a autorisé les frappes de l’OTAN en Libye pour protéger la population civile. Il y a vingt ans, alors que Saddam Hussein avait envahi un État souverain, vous vous étiez opposé à la première guerre du Golfe. N’y a-t-il pas là une contradiction ?
Je n’ai rien approuvé du tout. Sur l’intervention en Libye, le Parlement n’a été sollicité sur un vote que le 11 juillet 2011. Je me suis abstenu pour tenir compte du contexte des révolutions arabes en Tunisie et en Égypte, mais j’ai exprimé de fortes réserves. L’intervention en Libye, décidée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, repose sur le principe de la responsabilité de protéger les populations civiles, principe reconnu par l’ONU en 2005. Rien à voir avec l’ingérence qui n’est pas un droit et que l’ONU condamne. J’ai émis des réserves en ce qui concerne l’interprétation de la résolution 1973 parce que la responsabilité que l’on prend en soutenant un mouvement qui se réclame des droits de l’homme ne s’arrête pas lorsque celui-ci est victorieux. Si la protection des civils était légitime à Benghazi, elle continuait à l’être à Syrte. Il y avait là une politique du « deux poids, deux mesures » difficile à admettre.
Je suis convaincu que l’interprétation extensive de la résolution 1973 nuira, à l’avenir, à la notion de « responsabilité de protéger ». Ni la Chine ni la Russie ne s’y laisseront reprendre.
GM. A-t-on, selon vous, fait une interprétation trop extensive de la résolution 1973 ?
Certainement. Que fallait-il faire ? Après l’intervention justifiée sur Benghazi, on aurait pu favoriser un processus politique et faire en sorte que la région soit moins déstabilisée qu’elle ne l’est aujourd’hui. D’ailleurs, le black-out total des informations sur le terrain est assez déconcertant.
GM. Et les affrontements entre milices ne sont pas de bon augure non plus…
Regardez le résultat de la guerre en Irak. L’Iran est devenu la puissance dominante de la région. À la veille de la première guerre du Golfe, j’avais reçu le secrétaire américain à la Défense de l’époque, Dick Cheney, qui souhaitait connaître mon avis sur les conséquences. Je lui ai fait part de mon inquiétude quant au risque d’intégrisme, l’écrasement de l’Irak baassiste et laïque ouvrant un boulevard à l’expansion du courant islamiste fondamentaliste. En Libye, on court maintenant un risque similaire.
ÉL. Faudrait-il appliquer le principe du moindre mal et privilégier les dictatures autoritaires et laïques au détriment des dictatures islamistes et théocratiques ?
Il faut toujours raisonner en tenant compte du contexte historique. Forgée à la fin du XIXe siècle, la philosophie de la Nahda (la renaissance, en arabe) a donné naissance d’abord à des mouvements parlementaires auxquels ont succédé des révolutions nationalistes, des régimes socialistes laïques. Ces régimes nationalistes arabes se sont développés dans les années 1950, en Égypte avec Nasser en 1952, puis à partir de 1958 en Syrie et en Irak avec les révolutions baassistes. Ils ont, au départ, bénéficié d’une certaine vitalité, puis se sont sclérosés. Une génération nouvelle a émergé, obéissant à un paradigme culturel nouveau. C’est la génération Internet. Elle réclame la démocratie. Des élections sont organisées. Elles donnent une majorité au courant islamiste qui n’est pas le courant réformateur de la Nahda. Maintenant, il faut faire avec.
GM. Vous avez été nommé au ministère de la Défense quelques semaines après l’affaire de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Que pensez-vous de l’interprétation de ces événements que donne Mathieu Kassovitz dans son film L’Ordre et la morale ?
Ma campagne me laisse peu de temps pour aller au cinéma. J’ai vu La Haine, de Kassovitz. L’opposition entre les « Beurs » et les « keufs » m’a paru extrêmement réductrice. Concernant la prise d’otages d’Ouvéa, nommé ministre de la Défense peu après, je me souviens seulement que j’ai suspendu l’officier de gendarmerie responsable du transport du blessé qui est mort dans la voiture qui l’emmenait à l’hôpital.
ÉL. Il y a dix ans, vous critiquiez ouvertement l’hyperpuissance américaine. Aujourd’hui, considérez-vous que c’est la Chine qui est la nouvelle puissance impériale ?
J’ai toujours distingué le peuple américain de l’administration américaine. L’Amérique d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Renouer avec la politique de George W. Bush ne serait pas une bonne chose pour les États-Unis ni pour l’Europe et le monde d’ailleurs. Même si la crise du capitalisme financier a démontré les limites du modèle américain, le tournant Obama, en 2008, a soulevé un vent de liberté et de nouveauté qui me fait souhaiter sa réélection en 2012. Obama a compris que le monde est devenu multipolaire, que les intérêts de l’Amérique sont interdépendants de ceux des autres acteurs internationaux et qu’il doit gérer le rapport avec la Chine, puissance montante du XXIe siècle. Quant à l’Europe, elle doit échapper à la tenaille du G2, cette Chinamérique qui est la bipolarité du XXIe siècle et organiser sa résilience, sa capacité de survie en tant qu’ensemble de nations libres et démocratiques. En tout cas, j’espère que la voie ouverte pas Obama ne se refermera pas. S’il pouvait être élu pour quatre mandats comme Roosevelt, ce serait très bien.
GM. Ce n’est plus possible aujourd’hui, il y a la limite des deux mandats…
BdK. Reste toujours la solution Poutine : des pauses entre deux doubles mandats pendant vingt ans renouvelables…
MC. Au soir du 21-Avril, l’ambiance était glaciale rue de Paradis, au siège du Pôle républicain. Vos propres partisans semblaient obnubilés par le piètre score de Jospin, et beaucoup se sentaient coupables de ne pas avoir « voté utile » dès le premier tour.
Le résultat m’a également surpris et déçu, mais je n’ai éprouvé aucun sentiment de culpabilité. J’ai défendu une autre politique, voilà tout. Et la suite m’a donné raison. Le vote « Front national » était et reste une impasse. Comme le disait le chancelier Adenauer, « les Français sont ce qu’ils sont et il n’y en a pas d’autres ». Je n’abandonnerai jamais la rude tâche de former l’esprit public. J’espère y parvenir aussi avec ceux qui se disaient mes partisans. Même avec vous, on devrait pouvoir y arriver ![/access]
Vaclav Havel est mort, et les Tchèques sont à la fois tristes et soulagés. Ils sont tristes, parce qu’avec lui disparaît le seul Tchèque ayant connu une gloire mondiale après Emil Zatopek. Ils sont tristes, aussi parce qu’il symbolisait ces jours glorieux de novembre 1989 où le peuple d’une Tchécoslovaquie encore unie sortit de son apathie pour signifier son congé au régime communiste. Mais une fois les hommages posthumes solennellement rendus, la plupart des habitants des terroirs de Bohème-Moravie, retournés à leurs petites affaires quotidiennes – qui ne marchent pas si mal en dépit de la crise – penseront que Havel est plus sympathique dans l’au-delà que vivant au milieu d’eux.
Sa vie, « une œuvre d’art » selon Milan Kundera, avait réussi à donner à l’étranger une image des Tchèques qui était bien loin de la réalité : celle d’un peuple qui n’aurait jamais cherché à s’accommoder avec le pouvoir totalitaire. Vaclav Havel ne fut jamais séduit, ne fût-ce qu’une seule seconde, par l’idéologie communiste : il revendiquait son appartenance à la bourgeoisie pragoise et rejetait tout contact avec les idées marxistes, dogmatiques ou prétendument réformatrices. Le printemps de Prague de 1968 le laissa de marbre : pour lui le communisme était irréformable et tout simplement pervers. Il en subit les conséquences : interdit d’études supérieures, il trouva asile dans d’improbables théâtres jouant au chat et à la souris avec la censure, avant de connaître la prison quand il apparut comme la figure de proue de la dissidence en Tchécoslovaquie.
En janvier 1990, lorsqu’il fallut choisir un président de la République tchécoslovaque dans le cadre de la transition négociée entre les dirigeants de la « Révolution de velours » et le pouvoir communiste moribond, deux noms s’imposèrent : celui d’Alexandre Dubcek, symbole du « Printemps de Prague » et celui de Vaclav Havel, l’intransigeant porte-parole de la Charte 77.
Le « communisme à visage humain » incarné par Dubcek avait été englouti dans le maelström provoqué par Mikhaïl Gorbatchev. Havel était donc incontournable. Mais il ne ressemblait pas à ce peuple qu’il avait été appelé à incarner aux yeux du monde. La vie des Tchèques, que ce soit sous la férule des Habsbourg ou sous celle des Soviétiques et de leurs représentants locaux, se caractérisait par une multitude de petits arrangements avec l’autorité, une soumission apparente à l’arbitraire pour se ménager quelques petites niches de bien-être dans un monde de pénurie.
L’intransigeance, le choc frontal et suicidaire avec l’oppresseur, que l’on trouve, par exemple dans le roman national polonais, n’a jamais été la tasse de thé (ou plutôt le verre de bière) des Tchèques. On en trouvera la clé dans l’œuvre immortelle de Jaroslav Hasek le seul philosophe capable de vous expliquer cela par le menu : il s’appelle Chvéïk, et fréquente régulièrement la taverne « Au Calice » dans le quartier de Nove Mesto à Prague[1. Jaroslav Hasek, auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk. Chvéïk représente le typique Praguois qui se moque de la domination des Habsbourg.].
De tous les dirigeants des pays ex-communistes revenus à la démocratie, Havel était le seul à être issu du monde culturel et intellectuel. Pour la République tchèque ce n’était pas une première : le premier président de la Tchécoslovaquie, en 1918, Tomas Masaryk était un philosophe de renom. Cette spécificité est liée au fait que la conscience nationale tchèque (et slovaque) s’est constituée autour de la défense d’une culture slave menacée par l’expansionnisme allemand et hongrois. Le combat pour la langue a précédé celui pour l’accès au statut d’Etat-nation.
Pendant les treize ans où il résida au Hrad, le château de Prague qui domine la ville aux cent clochers, Vaclav Havel ne se comporta pas comme le père débonnaire de la Nation. Au contraire, il prit un malin plaisir à appuyer là où cela risquait de faire mal à une bonne partie de ses concitoyens. Ainsi, en 1990, il prit l’initiative de faire, au nom du peuple tchèque, des excuses unilatérales aux Allemands des Sudètes expulsés en 1945 à la suite des décrets Bénès. La rupture de ce tabou qui unissait et unit encore les Tchèques de toutes obédiences lui aliéna une grande partie de l’opinion publique, et renforça ses adversaires, qui, en fait exerçaient la réalité du pouvoir. Le nationaliste thatchérien et europhobe Vaclav Klaus, ou le populiste social-démocrate Milos Zeman ont toujours été plus en phase avec le peuple qui leur avait confié la charge de le gouverner que ce président dramaturge qui en était la conscience, la bonne et peut-être surtout la mauvaise.
Notre excellent confrère Rue89 nous informe que, cette année, sur les 153 reçus au premier concours de l’Ecole nationale de la magistrature (réservé aux étudiants), vingt seulement sont de sexe masculin. Si cette tendance perdure, il est fort probable que les justiciables vont se trouver, la plupart du temps, confrontés à des représentants du siège et du parquet qui porteront des robes même en dehors du Palais de justice.
Ce serait, à en croire la sous-directrice de l’école sise à Bordeaux, lié au fait que les filles « sont moins attirées par le pouvoir, et plus par la conciliation et le service public ». Si on comprend bien, il s’agit là d’une déclinaison du care cher à Martine Aubry. La proc’ continuera bien à demander des décennies de taule pour les criminels, mais elle fondra en larmes à l’issue de son réquisitoire.
Ceux qui seraient alarmés par cette grave entorse à la parité au sein du troisième pouvoir pourront se rassurer en notant que cette dernière continue à être respectée dans les enceintes judiciaires : les mâles compensent par leur présence massive dans le box des accusés leur absence des fauteuils de juges et de procureurs.
Paul Lafargue est mort il y a cent ans, à quelques jours près. Il s’est suicidé en compagnie de sa femme, à l’âge de 69 ans. Il était le gendre de Marx et ne s’est pas toujours merveilleusement entendu avec son beau père même si son Droit à la paresse, sans cesse réédité depuis sa parution en 1880, ne s’oppose pas autant qu’on a bien voulu le dire à la pensée du grand barbu de Trêves. Paul Lafargue et sa femme Laura étaient bien marxistes mais ils n’en étaient pas moins romains dans leur stoïcisme. On ne met pas fin à ses jours parce qu’on n’aime plus la vie mais parce qu’on n’a plus la force de l’aimer et que la vie mérite qu’on l’aime[1. C’est-à-dire qu’on que l’on sache en apprécier les plaisirs et les jours.]. Le mot d’adieu de Lafargue le dit très bien : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres ». Cette sortie élégante, en couple, sera imitée par d’autres, à gauche. A droite on préfère se suicider seul, comme Drieu ou Montherlant. A gauche André Gorz, fondateur de l’écologie politique refuse de survivre à son épouse malade à laquelle il avait consacré un livre magnifique[2. Lettre à D (Galilée, 2006)]. Et quelques années plus tôt, c’était Roger Quillot, maire de Clermont-Ferrand, spécialiste d’Albert Camus et sa femme Claire qui décidaient de mourir ensemble.
Le Droit à la paresse de Paul Lafargue n’est pas le best-seller des fainéants, c’est la première réflexion sur les limites de la valeur travail. Marx, tout obsédé par l’émancipation des prolétaires en oubliait que cette émancipation ne pouvait pas s’accomplir uniquement par le travail. Que la vie était faite pour être vécue. Que les gains de productivité pouvaient aussi être redistribués sous forme de temps libre. Qu’il y avait une malédiction dans le conditionnement de ce qu’on appelait encore les masses laborieuses : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail poussé jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture ».
Cette « étrange folie », ce n’est ni plus ni moins celle du vote ouvrier pour Sarkozy en 2007; même si l’on peut penser que les cinq dernières années auront fait évoluer les visions du monde du côté des derniers hauts-fourneaux mosellans, par exemple.
Raison de plus, à l’approche de l’élection présidentielles, pour relire ce petit texte, qui est un concentré de lucidité. Lafargue avait une certaine méfiance pour la démocratie bourgeoise dont on voit d’ailleurs ces temps-ci qu’elle n’est pas bien solide devant les marchés. Cette méfiance, il la dit d’ailleurs en grand écrivain : « Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France : et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement hi han ! hi han ! »
Paul Lafargue n’a aucune pitié pour cette classe ouvrière aliénée. On n’est pas loin du « salaud de pauvres » de Michel Audiard. Mais un Michel Audiard qui aurait compris comment la crise est toujours une aubaine quand il s’agit de pressurer les salaires ou de délocaliser.
Finalement, ce qui met le plus en colère Lafargue, co-fondateur du Parti Ouvrier Français avec Jules Guesde, c’est que le progrès technique ne libère pas le temps humain alors qu’il devrait être fait pour ça. Et cette colère est d’autant plus actuelle quand on connaît les formidables bonds technologiques induits par l’informatique et Internet depuis vingt ans : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Les loisirs et la liberté… Autant dire des idées neuves en Europe.
« Comment s’appelle la petite qui a eu un si grand succès avec toutes les horreurs qu’elle a photographiées et qui s’est suicidée après ? », s’interrogeait Gisèle Freund dans une interview au Monde, en 1985. Eh bien, la « petite » s’appelait Diane Arbus. En 2004, une de ses photographies les plus troublantes, « Jumelles identiques », est partie à 408 000 dollars chez Sotheby’s. On y voit deux fillettes au garde-à-vous, sourire sibyllin, regard de cocker, avant-bras entremêlés. Cette image inspira d’ailleurs à Stanley Kubrick la physionomie des sœurs Grady dans Shining.
Jusqu’en février, la Galerie du Jeu de Paume organise donc la toute première rétrospective consacrée à la photographe américaine en France. L’accueil enthousiaste que la presse a réservé à cet événement donne l’impression d’une « Arbusmania » un peu tardive et forcée. Tardive car après son lancement, en 2003, au San Francisco Museum of Modern Art, l’exposition intitulée « Revelations » a circulé au cours d’une tournée qui l’a menée dans de nombreuses villes des États-Unis et d’Europe, mais pas en France. Et forcée puisque, après des années d’ignorance, le gotha du bourg provincial qu’est devenu le Paris des Arts se doit désormais d’acclamer cette œuvre plus fort que tout le monde. [access capability= »lire_inedits »]
Impossible d’expliquer autrement que par un vague sentiment de culpabilité une présentation, certes très glamour de 200 photographies de Diane Arbus − murs gris et cadres blancs − mais dépourvue de tout effort de contextualisation ou d’ordonnancement. Les séries sont mélangées, la chronologie bousculée. Les documents censés constituer une exégèse du travail de l’artiste et les indications sur sa biographie sont confinés dans une sorte d’arrière-cour où le visiteur arrive en fin de parcours, alors qu’il a déjà la tête bien trop pleine d’images brutes pour être en état de chercher à comprendre le sens de ce travail. C’est pourquoi il sort avec la conviction ferme qu’en accord avec sa réputation, Diane Arbus était la « photographe des monstres ». Dommage.
Tout au long de sa carrière, la portraitiste a manifesté une nette prédilection pour les modèles choisis en dehors des canons de la beauté en vigueur. Nudistes octogénaires, travestis en bigoudis, Portoricaine endimanchée, matrones en goguette à Central Park : un sabotage magistral du rêve américain. Plutôt que des « monstres », Diane Arbus a photographié des gens monstrueusement ordinaires. Ces gens qui depuis longtemps, et sans qu’il soit nécessaire de remonter jusqu’à Bosch ou Rembrandt, savent se rendre captivants aux yeux des artistes.
« Je pense que cela fait un peu mal d’être photographié », écrira Diane Arbus à son ami et amant Marwin Israel. Il est vrai qu’on n’y pense pas, et pourtant… Oui, ça fait un peu mal. Peut-être parce qu’une photographie est d’abord une pièce à conviction, l’indice d’un présent déjà passé, une preuve irréfutable et banale de l’emprise que le temps a sur nous, sur notre vie et même sur nos souvenirs. Et parfois, aussi, l’empreinte d’un bonheur échu.
Regardez ces photos de fous qui rient, en train de faire leur gymnastique dans un parc… Maintes fois, elles ont été qualifiées de « voyeuristes » et elles le sont encore aujourd’hui. Il suffit de tendre l’oreille aux commentaires du public pour s’en rendre compte. Admettons que ces critiques soient en partie justifiées. Mais quand avez-vous, pour la dernière fois, croisé un mongolien heureux dans la rue ? Les photographies de Diane Arbus évoquent l’époque, pas si lointaine mais à tout jamais révolue, où les moches et les dingues, les nains et les géants, les ratés et les illuminés, les excentriques et les désaxés vivaient parmi nous. De cette époque, il ne nous reste que ces clichés en noir et blanc.
Au village gaulois, on dénombre sept familles politiques. Les droites se divisent entre la droite tennis, la droite belote et la droite littéraire. Les gauches entre la gauche caviar, la gauche beaujolais et la gauche Katmandou.
La septième famille, la centriste, est une famille recomposée. A la présidentielle de 2007, la majorité des électeurs de Bayrou ne s’identifiaient pas au centrisme. Le centrisme politique ne dépasse pas la barre des 5%. Et sa base populaire est ténue. C’est plutôt un parti pour notables de province. En témoigne le label « Alliance républicaine », choisi par Jean-Louis Borloo pour lancer son mouvement, du nom d’un parti fondé à la Belle époque. Cette fine allusion pour vieil alligator n’enthousiasmera jamais le profane.
La droite tennis est accablée de tous les maux. Mais on est bien content de la trouver. Elle travaille et gouverne. Elle fraude un peu mais paye quand même l’impôt. Elle est modérée en tout sauf lorsqu’elle adore l’Amérique, l’Union européenne et la mondialisation. Elle s’est relookée depuis longtemps : les dames en serre-têtes y sont devenues des oiseaux rares. En principe, ses trois hommes politiques français préférés sont : Poincaré, Pinay et Barre.
La droite belote a l’accent du titi parisien ou du terroir. Comme dans le cinéma de Gabin et Fernandel. La belle petite France des années 50. Toute une époque. La droite belote est méprisée par toutes les autres familles politiques. C’est le souffre-douleur. Philippe Sollers vomit sur la « France moisie ». François Hollande se gausse de « Madame Dugenou ». Le courant de l’UMP baptisé Droite populaire est honni car, dans l’esprit des bobos, les « petits blancs » constituent la lie de la société française » (comme le souligne le journaliste Hervé Algalarrondo dans son livre La Gauche et la préférence immigrée).
La droite littéraire a du style. Une qualité sur laquelle on ne tarirait pas d’éloges si elle n’impliquait une certaine paresse intellectuelle. Ces guérilleros de terrasses de café prennent des risques calculés. Ils s’aventurent rarement en dehors de la principauté de Saint-Germain-des-Prés. Ils canardent la bourgeoisie mais sont des enfants gâtés devenus gens comme il faut. Ils se prennent pour des « Grands d’Espagne » mais n’est pas Nimier qui veut. Leurs trois hommes politiques français préférés sont : Louis XIV, Napoléon et de Gaulle.
La gauche caviar est bien connue. Ne l’accablons pas. Sans elle, la gauche serait de gauche et ferait n’importe quoi. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Barack, Michelle et Obama.
La gauche beaujolais concilie les qualités de la gauche unie, l’insolence libre-penseuse, l’indépendance radicale, la volonté socialiste et la franchise communiste. C’est une gauche bleu-blanc-rouge aux couleurs de la France. Qui revendique l’héritage. Elle aime manifester en chantant et mangeant des saucisses. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Jaurès, Blum et Mitterrand.
La gauche Katmandou n’a pas tellement d’hommes politiques français préférés. Comme son nom l’indique, elle est pour la dépénalisation du cannabis. Ses membres sont aussi pour la dé-lepénisation. Ils se considèrent comme le dernier rempart à l’éternelle montée du fascisme. Résultat : ils sont un peu schizophrènes, mégalos et autoritaires. Toujours prêts à interdire ceux qui leur déplaisent. Ils prétendent faire de la politique autrement, de façon plus démocratique. Mais leur cuisine politique est plutôt indigeste. On l’a vu avec les trotskistes et aujourd’hui avec les Verts.
Les Indignés sont un surgeon de cette gauche katmandou. Ils ont puisé leur étendard dans le petit livre d’un vieux crabe. Aussi ils n’ont pas choisi le terme de révoltés, d’insoumis ou d’insurgés, comme dans le beau roman éponyme de Jules Vallès. En matière de réflexion politique, les indignés en sont au stade du nourrisson s’agitant dans sa barboteuse. Un porte-parole des indignés américains pérore : « Nous nous sommes totalement inspirés de la place Tahrir ». C’est vrai qu’ils sont des toutous dociles. Mais ils ressemblent davantage à des bobos conformistes, militant pour les droits des immigrés et la nourriture bio, qu’aux courageux manifestants égyptiens.
Les Indignés espagnols, d’où le mouvement est parti, sont ainsi les enfants du régime Zapatero, qui a multiplié les réformes « sociétales » (facilitation du divorce et autorisation du mariage homosexuel) sans songer un seul instant à réduire les inégalités sociales ou à construire une prospérité durable.
Comédie en un acte, en prose, inspirée du Vétérinaire malgré lui de Molière
Les personnages : David Desgouilles, moraliste du XXI° siècle – Coralie Delaume, amatrice de cake aux fruits rouges
ACTE UNIQUE (1986) – SCENE UNIQUE – PENSEE UNIQUE
Coralie (nonchalamment alanguie sur l’une des « commodités de la conversation » que compte son spacieux séjour)
Cher David, je te sais un inconditionnel de la chose. Pour autant, je m’interroge parfois sur la pertinence de continuer à fréquenter les réseaux sociaux. Même en y baguenaudant mollement sans rien attendre de particulier, entre le dernier clip de Justin Bieber, une chronique de Sophia Aram, et trois photos de chatons dans des paniers, il arrive que l’on finisse par tomber sur une information qu’on eût préféré ignorer.
Tiens, hier, par exemple, au détour du « mur » d’un « friend » sur Facebook, j’ai pris connaissance de cette information insolite. Une élue socialiste, Françoise Tenenbaum, vient de proposer, pour pallier le manque de médecins en zones rurales, d’avoir recours à…des vétérinaires. Pas pour soigner un Alzheimer, bien sûr. Mais pour « faire les gestes de premier secours ».
Il est vrai qu’ils ont fait « sept ans d’études et réussi un concours difficile », comme elle le rappelle. Par ailleurs, « un vétérinaire s’occupe des bovins mais aussi des autres mammifères ». Nul doute que leur bonne connaissance de l’anatomie du hamster en ferait des soignants de qualité pour nous autres humains !
David (se ruant sans ménagement sur son clavier)
En voilà une idée qu’elle est bonne ! O Tenenbaum, ô Tenenbaum, que j’aime sa verdure… J’ai vu passer cette information. Mais tu es injuste avec les réseaux sociaux, car il en était aussi question au journal parlé de RTL hier au soir. Il s’agit d’une élue dijonnaise, paraît-il.
Je me demande si cette dame inventive ne pourrait pas développer ce concept de pluridisciplinarité. On pourrait lui donner d’autres idées. Tiens, pourquoi ne pas demander aux meilleurs de nos charcutiers de remplacer les chirurgiens pour des interventions légères ?
Coralie
A nos meilleurs charcutiers ? Pourquoi pas. Mais je ne suis pas sûre que cela puisse convenir à nos mœurs laïques. Afin de ne pas mettre à mal le « vivre ensemble » qui caractérise notre belle République, je propose que l’on ait plutôt recours à la guilde des bouchers. Nous aurons ainsi la garantie d’interventions chirurgicales religieusement halal, ce qui compensera en partie leur caractère médicalement haram.
A cet égard, il me semble d’ailleurs qu’on devrait cantonner l’œuvre des bouchers aux seules amputations. Car pour les troubles des boyaux, la profession des plombiers me semble mieux qualifiée.
David
Les plombiers peuvent aussi faire de très bons urologues. Le problème c’est qu’on manque aussi de plombiers et qu’on est donc contraint d’en faire venir de Varsovie ou de Cracovie, ce qui nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoire référendaire. A propos, n’est ce pas faire preuve d’un protectionnisme corporatif que de rejeter d’emblée ces pistes inspirées par la modernité ? Et pourquoi s’arrêter aux professions médicales ?
Coralie
Ah…tu sais combien je suis protectionniste. Je suis favorable de longue date à « la libre circulation de rien et de personne ».
Mais tu as raison. Tant qu’à miser sur l’éclectisme des professionnels de tous ordres, je propose pour ma part que l’on pallie le manque de candidats aux concours de l’Education nationale par le recours massif à des agriculteurs, et plus spécifiquement, à des éleveurs. L’apprentissage en batterie aura un côté « massification de la culture » du meilleur effet. Par ailleurs, si nos jeunes sont des « sauvageons », autrement dit des arbres non greffés, selon le mot désormais célèbre de Jean-Pierre Chevènement je suggère que l’on recoure à l’occasion aux services de quelques jardiniers.
David
Je suis dubitatif. L’heure est plutôt à l’écoute de l’élève-centre-du-système et à la personnalisation de l’enseignement. Et je crains qu’une certaine rudesse dans l’expression n’effarouche tous ces pauvres gosses. En revanche, les étudiants en sociologie et en psychologie, on pourrait les affecter directement, sans concours. D’ailleurs, le concours a été déclaré vieillerie au plus haut niveau de l’Etat.
Mais quittons la fonction publique. Pensons notamment à cette génération d’analystes politiques qui partira bientôt à la retraite. Roland Cayrol ou Alain Duhamel, par exemple. J’avais déjà évoqué leur forte proximité avec les astrologues. Il y a tout plein de marabouts -notamment dans mon journal de petites annonces- prêts à prendre la suite de ces icônes ?
Coralie (docte)
Nous touchons là une thématique chère à Renaud Camus : celle du Grand Remplacement. Dès lors, tout est envisageable, y compris les pires excès. Ne finira-t-on pas par remplacer les élus du peuple par des technocrates, ou, pis, par des banquiers ?
David (il soupire longuement, son œil est humide mais sa truffe est sèche)
Coralie (tremblante)
David, nom d’un chien, dois-je appeler le vétérinaire ?
David (morne)
Non, c’est juste que..le remplacement des élus du peuples par des technocrates, et bien…c’est déjà fait…
Coralie (elle émet un hululement plaintif puis se tait)
Sur ces entrefaites, suivant en cela les conseils d’Europe Ecologie – Les Verts et de leur candidate Eva Joly, David et Coralie se rendent à la mairie pour s’inscrire sur les listes électorales, comme tous les chats, chattes et chatons en âge de voter.
Dans une série de vidéos intitulée « l’abstention fait peur aux chatons », le comité de campagne d’Eva Joly plaide en faveur de l’inscription
sur les liste électorales. A voir ici, ici et surtout ici.
M. Ribes ne saurait, sans passer pour un ingrat, se plaindre de l’État ni de ses représentants : il leur doit tous les honneurs et les titres dont il est comblé sans en être accablé. Notre brave république accorde volontiers aux artistes effervescents et contestataires des gratifications, que ces derniers acceptent avec une joie gourmande. On notera d’ailleurs que, si les ministres et les présidents passent, M. Ribes demeure. Soutenu par la redoutable Catherine Tasca, il fut nommé directeur du Théâtre du Rond-point en 2002. Il surmonta le terrible chagrin qu’il éprouva assurément, après la défaite de M. Jospin, ainsi que la sévère dépression, qui le saisit certainement au soir du second tour de l’élection présidentielle de 2007. Et le voici en 2012, frétillant et narquois, organisateur des plaisirs, dans ce même théâtre des champs-élyséens, sous la présidence du tyran Sarkozy.
Or, cet homme considérable ne s’est pas contenté de gouverner son palais rond, que la manne publique a rendu très confortable. Il en a fait le haut lieu de ce qu’il appelle le « rire de résistance », une idée ribesienne qui oppose le rire « au formatage des consciences » : le rire comme remède à ce qu’il baptise joliment le « cholestérol de l’imaginaire ». Mais enfin, si rien n’est neuf dans cette proposition, quelque chose agace un peu : on sent que la résistance du monsieur, quoiqu’à prétention humoristique, virerait rapidement à l’esprit de sérieux et ferait du théâtre du Rond-point le fort Apache de l’opposition au néo-nazisme rampant, à la Droite en général, à la lepénisation des consciences, au Mal, à la Tradition, et bien évidemment à l’Église catholique. M. Ribes n’aime rien tant que la dérision, l’humour « décalé », l’énergie de Charlie-hebdo, soutenue par Canal+. Il mêle ainsi le meilleur – le dessinateur Jean-Marc Reiser, véritable génie de l’irrésistible cruauté des choses, et le pire, – Canal+ et ses divertissements pour milliardaires satisfaits. Dans sa géostratégie calamiteuse, le Rond-point serait le haut lieu de la résistance, et ses jardins alentours un maquis peuplé de petits marquis de la culture subventionnée.
M. Ribes , qui a la physionomie d’un paisible notaire « barbiché » Napoléon III, dénonce la menace que feraient peser des chrétiens fondamentalistes sur les représentations de la pièce Golgotha picnic (excellent titre, au demeurant). C’est qu’un grand résistant ricaneur tel que M. Ribes voit bien le danger de l’occupation catholique dans notre pays. Nos églises sont pleines, les pénitents encagoulés se prosternent sur les parvis, l’inquisition menace, et, dans les souterrains du Vatican, on entend les cris déchirants des suppliciés. Partout dans le monde, les chrétiens accomplissent des actes de terreur, qui viennent grossir la chronique de leurs crimes irréparables. Les chrétiens d’Orient, en particulier, sont connus pour leur perversion singulière. En Égypte, par exemple, les musulmans baissent les yeux et rasent les murs quand ils croisent, dans la rue, l’une de ces bandes de voyous christianisés, armés de bâtons et de couteaux. Chez nous, néanmoins, M. Ribes n’a rien à craindre des catholiques, et ses jambes, en le portant d’un pas vif, à la manière d’un curé pédophile surpris dans ses mauvaises pratiques, le mettront aisément hors de portée d’un quelconque « intégriste » un peu véhément.
Mais pourquoi ne s’attaque-t-il à des sujets qui lui feraient courir de vrais périls ? Par exemple, une pièce sans nuance où les Palestiniens seraient représentés en victimes des Israéliens triomphants et dominateurs ? Qu’il s’attende à recevoir une dose massive de « bétar-bloquants », préjudiciable à sa tension artérielle. Et, s’il lui reste un peu de son énergie ricanante, nous lui suggérons de présenter le Prophète Mohamed en animateur de bordel, une manière de Dodo la saumure halale. Les zélateurs du prophète ne sont pas gens à tendre l’autre joue quand on les soufflette.
Le public du Rond-point constitue la nouvelle bourgeoisie, lectrice des Inrockuptibles et de Télérama, dont l’exquise directrice, Mme Pascaud, avoue s’être pâmée devant la pièce[1. Fabienne Pascaud, chrétienne proclamée, entre si souvent en pamoison qu’elle mériterait qu’on la surnommât « la croix pâmée ».]. Sollicitée par M. Ribes lui-même, venu chercher une sorte d’onction auprès de la grande prêtresse téléramique, Fabienne confesse au petit prélat du Rond-point: « Golgota Picnic est sans doute le plus beau spectacle de Rodrigo Garcia […]. La chrétienne que je suis [le] trouve […] profondément mystique.». Il est plaisant d’entendre M. Ribes, qui se soucie de l’opinion chrétienne comme de sa première couche-culotte, ronronner de plaisir aux propos de la belle Pascaud. On trouve toujours un chrétien de service pour proférer des « chrétienneries » extasiées devant un athée hilare.
Je suis moi-même fort mauvais chrétien, et si je salue volontiers Jésus, je lui parle rarement. J’envisage sans plaisir les longues années de purgatoire qui m’attendent. Je dis purgatoire, parce que je ne peux croire à une damnation éternelle. Dans mon esprit, certes un peu embrouillé, Jésus ne saurait céder les âmes au Diable, puisqu’il lui a permis d’habiter les corps. D’ailleurs, cette terre « endiablée » ne me déplaît pas ; je la quitterai sans regret, mais non sans souvenirs éblouissants. Enfin, il me paraît que le plus grand péché est produit par l’esprit.
Mais revenons à vous, M. Ribes : les chrétiens qui entouraient Frigide Barjot et Michaël Lonsdale, ce soir de décembre, n’incarnaient aucun fondamentalisme ; ils étaient simplement venus vous faire part de leur chagrin. Ils trouvent votre pièce inutilement insultante à l’endroit de Jésus, ils ont voulu vous le dire en face. Vous leur avez prudemment répondu près d’un cordon de rudes gaillards caparaçonnés comme des tortues ninja. Votre prudence policière ressemblait à une trouille louis-philipparde. Il était inutile et vain de vous entourer de ce renfort massif. Votre posture était de surcroît ridicule : que dira de vous la postérité, quand elle découvrira le grand résistant que vous prétendez être, dissimulé derrière un buisson de CRS ?
À la vérité, M. Ribes, votre fatras idéologique repose sur une conviction franchouillarde, libertaire si l’on veut, voire « libertarienne », définitivement intégrée. Vous êtes le relais de la nouvelle culture d’Etat, de la risible résistance organique d’Etat, de la pitoyable subversion d’Etat. Vous êtes un provocateur plus décoré qu’un arbre de Noël, un radical chic rémunéré par les contribuables. Vous appelez la police pour vous débarrasser de ceux que vos provocations institutionnelles irritent ou blessent inutilement. Craignez-vous donc à ce point les effets de vos grimaces ? Tirez le rideau, M. le directeur, votre farce est jouée !
Une des plus belles incarnations de la résistance au dévoiement de l’idée communiste en Tchécoslovaquie, Vaclav Havel, est mort. Il n’aura pas eu le bonheur d’apprendre la disparition quelques heures après, d’un des symboles les plus ridicules et les plus sanglants de ce dévoiement : celle de Kim Jong-il, grand successeur de son père, le tout aussi sinistre Kim Il Sung, immortel soleil rouge de la Corée du nord. Les Tchécoslovaques avaient bien tenté au cours de leur histoire récente un soulèvement, en 1968, et la construction d’un communisme à visage humain avec Dubcek.
Cette tentative fut impitoyablement écrasée par les chars russes et faut-il le rappeler, condamnée par le PCF de l’époque en la voix d’Aragon qui parla de « Biafra de l’esprit ».
Le Biafra de l’esprit et des corps, hélas, va continuer en Corée du Nord, puisque la succession semble assurée par le fils de Kim Jong-il, Kim Jong-un qui s’apprête à appliquer sans sourciller le « Juché », idéologie hybride nationaliste, dynastique et autarcique qui n’a plus de communiste que le nom, comme n’avait plus grand chose de communiste le pouvoir tchèque nomenklaturiste qui allait s’effondrer aux premières manifestations de la Révolution de velours en 1989. Une révolution que l’on ne peut que souhaiter au peuple coréen, histoire de soulager les Coréens mais aussi les anticommunistes du monde entier sans compter les communistes qui aimeraient bien que le beau mot de communisme ne soit plus associé aux délires ubuesques de fous furieux qui meurent dans leurs trains blindés comme des méchants de Corto Maltese.
Avec Eva Joly, on ne rigole pas, on le sait depuis les grotesques accusations de racisme lancées à l’encontre de Patrick Besson, coupable d’avoir déconné sur son accent. Un examen sommaire de ses propos pourrait, de surcroît, faire penser qu’elle n’aime pas la France – du reste, c’est le droit de chacun, y compris de tout citoyen français. On pourrait s’étonner qu’elle prétende diriger un pays dont aucune tradition ne trouve grâce à ses yeux mais après tout, elle a également le droit de vouloir nous rééduquer.
Bizarrement, la candidate des Verts n’a pas encore décrété que les bals du 14 juillet étaient une survivance machiste, mais pour le défilé, tintin : si elle est élue, plus d’uniformes, plus de blindés, plus d’avions laissant un sillage tricolore dans le ciel de Paris et, bien sûr, plus de Marseillaise pour rappeler que c’est aux cris de « Vive la nation » que les soldats de Valmy sauvèrent la République naissante. À la place, vous aurez un défilé citoyen et même citoyen du monde – le genre Jean-Paul Goude. Pareil pour le 11 novembre, appelé, sous la présidence Joly, à devenir une « journée européenne pour la paix » : il serait, semble-t-il, indélicat de rappeler que l’armistice de 1918 scella une victoire payée de millions de vies. « Il faut arrêter de penser, avait-elle dit, que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée. » Et la réalité, on l’arrête comment, Madame le Juge, euh pardon, Madame la Présidente ? Passons.
Quant à sa dernière sortie, sur la « xénophobie made in France », elle laisse perplexe. Samedi, en présentant le projet de son parti, elle ne s’est pas contentée de promettre plein de jolis emplois verts. Elle a aussi expliqué qu’« Hortefeux, Besson et Guéant n’avaient eu de cesse de caresser le Front national dans le sens du poil, avec une expression bien de chez nous ‘expulsons français’ ! » Bien sûr, personne n’a jamais employé une expression aussi sotte : l’Etat ayant le monopole de la contrainte légale, on ne voit pas très bien qui serait habilité à prononcer et à exécuter des expulsions, sinon la justice et l’administration françaises. Peu importe : qui, pour les besoins de sa cause, n’a jamais tordu le cou à la réalité ou prêté à ses adversaires des propos qu’ils n’avaient pas tenus ? Ce qui est plus curieux, c’est que notre incorruptible, habituellement intraitable sur le respect de la loi, semble penser que l’infraction à la législation sur les étrangers doit être encouragée plutôt que sanctionnée. Cela revient à prôner la disparition des frontières, donc de la France.
On peut donc avoir l’impression que pour Eva Joly, ce qui est xénophobe, c’est de se dire français. Eh bien non ! Il serait injuste d’accuser l’ex-Miss Norvège d’être « anti-France ». Ce n’est pas la France qui donne de l’urticaire à Eva Joly. Car elle n’aime pas non plus l’Angleterre de Churchill, l’Italie de la Renaissance ou l’Amérique des pionniers, toutes ces nations qui ont le grand tort d’avoir un passé singulier, parfois héroïque, parfois criminel – et souvent les deux.
Ce qu’Eva Joly n’aime pas c’est l’Histoire, l’histoire avec un grand H. Parce que l’Histoire, c’est plein de bruit et de fureur, de puissance et de gloire, de crimes et de guerres. Madame Joly rêve d’un monde scandinavisé dans lequel toutes les nations seront non seulement égales mais pareilles – ce qui est curieux pour la candidate d’un parti qui célèbre en permanence la diversité. Pour elle, la singularité est une faute, l’amour de son pays une sottise et le patriotisme un crime. Dans le concert des nations, il ne doit pas y avoir une tête qui dépasse. Ce monde pacifié et égalitaire peut faire envie mais ne nous y trompons pas : quand les rapports de forces entre nations auront disparu, il ne restera que la guerre de tous contre tous.
Alors Madame Joly gagnera peut-être un groupe parlementaire grâce à ses 3 % d’intentions de vote dans les sondages – ce qui est discutable d’un bête point de vue démocratique. Mais elle ne sera jamais présidente de la République française. Parce qu’on a beau sermonner les Français, les sommer de renier leur passé criminel, les inviter à se purifier dans le grand bain de la mondialisation, ils n’en démordent pas. Ils veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple dont tout être humain, pour peu qu’il veuille bien se conformer au règlement intérieur, peut faire partie, mais un peuple quand même. Et n’en déplaise à Madame Choly, il n’y a pas de peuple sans Histoire – et pas non plus de peuple qui ne fasse pas d’histoires.
Propos recueillis par Daoud Boughezala, Basile de Koch, Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Marc Cohen
Élisabeth Lévy. Trois d’entre nous ont fait campagne avec vous en 2002, et nous revoilà dix ans après ! Votre candidature à la présidentielle de 2012 nous offre l’occasion de juger ce qu’il reste de nos accords et de nos désaccords.
Commençons par une mauvaise blague : j’ai récemment vu la marionnette de Jospin aux Guignols se plaindre de votre nouvelle candidature… Vous voulez encore faire perdre la gauche, mon cher Jean-Pierre ?
Cette question est réglée depuis longtemps. Il me suffit de rappeler mes thèmes de campagne de 2002 : je pense avoir été l’un des rares hommes politiques à dénoncer l’hubris du capitalisme financier, la logique à court terme des marchés et le risque inquiétant de leur omnipotence. Souvenez-vous du discours de Vincennes (9 septembre 2001) où j’ai présenté mes orientations fondamentales, rappelant notamment que l’horizon de l’Histoire, ce n’étaient pas les marchés financiers mais les nations et les peuples. Je prônais déjà l’élargissement des missions de la Banque centrale, le redressement de l’Europe à partir des nations, la restauration d’une politique industrielle impulsée par un État stratège, sans compter quelques repères fermes dans des domaines comme l’École, l’immigration et la sécurité. La crise ouverte en 2008, et plus encore la crise de l’euro auraient dû, en bonne logique, amener les socialistes qui m’ont transformé en bouc émissaire du 21-Avril à réviser leur jugement.
ÉL. Mais c’est votre positionnement « Ni droite ni gauche » qui vous a permis de créer le « rassemblement républicain » autour de ces thèmes !
Je n’ai jamais employé cette expression « ni droite ni gauche ». J’ai dit − ce qui est tout à fait différent : « Au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, telles qu’elles sont devenues, il y a la République ! » J’ai levé le voile sur la collusion entre la droite et le PS. L’Acte unique, ratifié en 1986 par un gouvernement de droite avec l’appui du PS, puis le traité de Maastricht, voté en 1992 à l’initiative du PS avec le soutien de Chirac, Balladur, Giscard et Sarkozy, ont bien révélé l’allégeance commune des deux partis majoritaires au néo-libéralisme alors triomphant. Allégeance plus ou moins grimée aux couleurs de l’Europe. Ainsi, dans la même période, la gauche se détournait du peuple et la droite abandonnait la nation.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Enfin, rappelez-vous, c’était « bonnet rose » et « rose bonnet » !
Non, vous apportez de l’eau au moulin de mes adversaires. J’en ai appelé beaucoup plus profondément à la République, qui se trouve bien au-dessus de la gauche et de la droite, telles qu’elles sont devenues, et qui est le seul cap susceptible de redonner du sens et une vision à l’action politique. Tout ce qui s’est passé depuis 2008 m’a malheureusement donné raison. Presque tous les dirigeants, de droite comme de gauche, se retrouvent coincés par les effets de la dérégulation à laquelle ils ont prêté la main ! J’invite donc les responsables des dégâts qu’ils déclarent aujourd’hui vouloir combattre à faire leur autocritique. Ce serait un gage de leur sincérité future.
ÉL. Je ne comprends toujours pas : pourquoi, en ce cas, continuer à vous dire de gauche ? Peut-on se réclamer d’une gauche rêvée en dénonçant la gauche réelle ?
La gauche, c’est d’abord une idée, vieille de deux siècles. Elle se définit, dès 1789, par la foi dans un nouveau départ de l’humanité fondé sur la raison, sur l’égalité des hommes et sur la citoyenneté. Ce sont des valeurs universelles qui vont à l’encontre de la fixité des origines et des valeurs de l’Ancien Régime, l’inégalité des hommes assignés à un ordre, la tradition et le privilège garantis par le droit divin. En même temps, je sais très bien que la France a existé avant la République. Dans La France est-elle finie ?, je rappelle que la France a été la matrice de la République, que l’Édit de Nantes a précédé la liberté de conscience affirmée par la Révolution et que, par conséquent, la France, depuis longtemps, portait en elle les valeurs républicaines. La République rompt avec l’ordre ancien qui définissait les Français par leur appartenance à tel ou tel ordre : elle ne fait pas pour autant table rase du passé. Pour moi, la République est le nom moderne de la France. C’est pourquoi il faut protéger la langue française, enseigner notre histoire telle qu’elle s’est faite depuis le partage de l’empire de Charlemagne, préserver les valeurs de transmission liées à l’École, les valeurs simples que sont la bonne éducation, la politesse, le travail bien fait, etc. Ce sont des valeurs de civilisation qui appartiennent aussi bien à la gauche qu’à la droite, et qu’il faut savoir protéger. Bref la gauche, selon moi, doit aussi veiller à la « transmission » : l’École, de ce point de vue est le meilleur exemple du redressement nécessaire.
ÉL. Peut-être voulez-vous parler de valeurs qui n’appartiennent ni à la gauche ni à la droite » …
Vous poussez le bouchon un peu loin ! Il existe encore à gauche des gens fidèles à l’héritage de la culture républicaine ! J’aimerais que la gauche tout entière se réapproprie l’héritage républicain, qu’elle ferme cette parenthèse « libérale -libertaire » qui a accompagné idéologiquement son ralliement au néolibéralisme.
Gil Mihaely. Si vous appartenez toujours à cette famille politique, pourquoi n’avez-vous pas, à l’image de Jean-Michel Baylet, participé aux primaires « citoyennes » qui avaient précisément pour but de la rassembler ?
Ces primaires m’auraient mis à la merci du courant central social-libéral du PS. Les deux candidats en tête, Aubry et Hollande, diffèrent par leurs tempéraments, mais défendent une ligne politique voisine. J’aurais donc été en concurrence avec Montebourg, dont le score a d’ailleurs surpris beaucoup de monde. Je n’avais ni envie ni intérêt à me mettre dans cette situation qui m’aurait lié par la suite. Je suis conscient que ma candidature m’expose à tous les coups, mais cela importe peu quand on considère l’importance des enjeux. La hargne des bien-pensants et de leurs journaux est pour moi un brevet de vertu républicaine. Dans la crise gravissime que nous traversons, ma voix est plus légitime que d’autres et il est de mon devoir de la faire entendre.
G M. Si Montebourg avait remporté les primaires, vous seriez-vous présenté ?
Montebourg développe deux analyses très intéressantes, l’une sur la nécessité de reprendre le contrôle du système financier, et l’autre sur la protection de notre industrie. Il est plus évasif sur d’autres questions, par exemple sur la crise de l’euro. J’ai été l’un des rares à critiquer, en 1992, le transfert de la souveraineté monétaire de la France et des autres pays européens à un aréopage de banquiers irresponsables dont l’unique mission était de lutter contre l’inflation. J’ai refusé que l’on transpose à toute l’Europe les statuts de la Bundesbank et que l’on fasse une monnaie européenne calquée sur le mark. L’idée qu’en piquant son mark à l’Allemagne on allait corseter du même coup la puissance allemande était une idée courte. Le mark était une monnaie faite sur mesure pour l’Allemagne, pas pour la plupart des autres pays européens − dont la France ! Le constater n’est pas tomber dans la germanophobie.
GM. Faut-il comprendre que, pour vous, l’inflation ne représente pas un danger ? Les Allemands ne partagent pas ce point de vue…
Il suffit d’allumer la radio ou la télévision pour comprendre à quel point l’ignorance historique conduit certains journalistes à dire des sornettes sur les Allemands. Ce n’est pas l’inflation mais la déflation qui a conduit au nazisme. La politique du chancelier Brüning a créé 8 millions de chômeurs au début des années 1930. Si les Allemands sont traumatisés par l’inflation aujourd’hui, la confiscation de 85 % de leurs avoirs en banque au moment de la création du deutschemark par les Américains y est peut-être pour quelque chose ! Évidemment, l’inflation n’est pas aujourd’hui le principal danger (du fait de la pression exercée par les pays à très bas coût). Ce qui menace, c’est la déflation !
Basile de Koch. Vous n’avez toujours pas répondu à la question qu’Élisabeth a tenté à plusieurs reprises de vous poser sur l’obsolescence des vieux clivages… Mais ce n’est pas la première fois que vous esquivez de la sorte : c’était déjà le cas il y a dix ans ! Alors si vous pouviez répondre à cette question aujourd’hui, ça nous éviterait de vous la reposer dans dix ans…
Je dois me méfier de mes « soutiens » quand ils interprètent mal ma pensée. Mon parcours parle pour moi. Je suis un homme de gauche mais un homme de gauche indépendant, bref je suis d’abord un républicain. D’autres ont évolué en sens inverse. Nous pouvons nous retrouver sur la République et ce qu’elle signifie.
ÉL. Beaucoup de « gens de droite » vous ont rejoint en 2002 ! Je le sais, j’y ai contribué en les persuadant les uns après les autres que vous ne retourneriez pas ensuite au bercail.
Nous nous sommes très bien entendus avec beaucoup de ces républicains « venus de l’autre rive », parce qu’ils ont éprouvé ce besoin d’un dépassement nécessaire. Mais puis-je vous suggérer de ne pas vous-même « revenir au bercail » ?
BdK. Il est vrai néanmoins que l’Histoire vous a donné raison. Vous vouliez faire bouger les lignes ? Eh bien, elles bougent. Outre Montebourg, Mélenchon, Dupont-Aignan et même Marine Le Pen ont adopté les grandes lignes de votre discours économique, alors …
Vous avez raison, en gros. Sauf sur un point : la nature du Front national n’a pas changé. Il s’est développé et prospère toujours sur la xénophobie ! Quant à mon discours économique, il est trop finement argumenté pour pouvoir être repris par le premier venu …
BdK. Mais je ne vous parle pas de ça … Posons le problème autrement. En 2002, vous étiez le seul à défendre haut et fort la souveraineté budgétaire et fiscale, l’Europe confédérale redressée et le remplacement de la monnaie unique par une monnaie commune : nous vous en donnons volontiers acte. Mais, dix ans plus tard, pourquoi vouloir à tout prix n’être encore que le candidat d’une fraction minoritaire de la gauche – alors même que vos idées pourraient être l’épicentre d’un rassemblement beaucoup plus large ?
Je veux rassembler, mais pas à partir de la droite. Qu’entends-je par là ? Les idées de liberté, d’égalité et de fraternité ont été critiquées dès le départ en France par Bonald, Joseph de Maistre et, en Angleterre, par Edmund Burke, parce que leur contenu universaliste ne permettait pas, selon eux, de rendre compte des particularités humaines. Je crois, pour ma part, que tout en les comprenant, il faut dépasser les particularités. Peu importe qu’un être humain soit jaune, noir ou blanc : il est d’abord un être humain.
BdK. Vous auriez pu faire figurer les rouges dans votre énumération. Si je vous suis, même les gens de droite sont des êtres humains ?
Même eux, je ne les exclus pas du genre humain …
BdK. Je peux en tout cas vous dire que des gens de droite se réclamant de Bonald ou de Burke − dont généralement ils n’ont jamais entendu parler −je n’en connais pas…
On peut se réclamer d’idées dont on ignore qui les a professées au départ …
BdK. Connaissez-vous des électeurs de droite qui professent des thèses contre-révolutionnaires au nom de l’absolutisme et du droit divin ? En avez-vous rencontrés qui affirment que tous les hommes ne sont pas égaux ?
Il faut avoir l’oreille fine. On peut être imprégné d’une tradition idéologique sans la connaître, peut-être même sans le savoir. Il y a des préjugés et un sectarisme de droite comme il y a des préjugés et un sectarisme de gauche. Je m’en tiens également éloigné. Pour moi, le monde de l’universalisme a, sur celui des particularismes, l’avantage de la solidité. La société des identités, des communautés voire des communautarismes trouve en face d’elle l’idée républicaine, celle d’une société de citoyens. Dans une perspective séculaire, je fais confiance à la force de l’idée républicaine.
ÉL. Excusez-moi, c’est exactement le contraire ! La République est en train de s’effondrer devant les injonctions conjointes et contradictoires de « diversité » et de « métissage ». Vous devriez en parler à vos amis de gauche…
Certaines femmes et certains hommes de gauche se croient en effet « plus à gauche » parce qu’ils défendent la « différence », alors qu’ils tournent le dos aux idéaux universalistes. Au nom de la « différence », ils piétinent sans en avoir pleinement conscience l’égalité dont ils nourrissent par ailleurs les envolées lyriques de leurs discours stéréotypés. Cela dit, si l’absolutisme de la particularité est mortifère, l’universalité ne saurait être un absolu. Du reste, de même qu’il y a des différences entre Herder et Bonald, il n’y a pas eu une seule expression de l’universalisme révolutionnaire. « La Révolution est un bloc », disait Clémenceau. Force est cependant de reconnaître que, dans cette cathédrale, il y avait beaucoup de chapelles … Robespierre lui-même disait avec bon sens que Paris n’était pas la capitale du monde et que les peuples n’aimaient pas les missionnaires bottés. Ce sont les plus inconséquents des révolutionnaires, les Girondins, qui ont déclaré la guerre à l’Autriche et à la Prusse. Quant au métissage, je suis pour : y a-t-il plus belle reconnaissance de l’égalité ?
ÉL. Je me demande si l’inconséquence n’est pas parfois préférable à la certitude. Mais passons. Ne croyez-vous pas que ce qu’il y a de plus universel aujourd’hui, c’est le capitalisme ?
Le capitalisme mondialisé se fiche éperdument des valeurs. Ou plus exactement, il ne s’intéresse qu’à une seule valeur, l’argent. C’est le seul universel qu’il connaisse.
BdK. Je reviens à la charge, mon général ! Voyez-vous une quelconque filiation entre ce libéral anglais de Burke et ce patriote français de Dupont-Aignan ?
Non, Dupont-Aignan s’inscrit plutôt dans la filiation de de Gaulle.
BdK. Il sera ravi de l’apprendre ! Mais alors, son petit particule Debout la République n’appartient pas à la droite telle que vous la définissez…
De Gaulle lui-même, dont le père était dreyfusard, a compris que la devise de la France libre ne pouvait pas seulement être « Honneur et Patrie » mais aussi « Liberté, Égalité, Fraternité ». Dans un magnifique discours du 22 juin 1940, il a développé l’idée que, si la France ne restait pas dans le camp de la liberté, elle cesserait d’être une grande nation. Ce pourquoi son choix n’était pas seulement celui de l’honneur, mais, plus profondément encore celui de l’intérêt national
ÉL. Mais enfin, vous êtes plus proche de Dupont-Aignan que du moins moderniste des socialistes.
J’ai beaucoup d’estime pour lui, je trouve son parcours politique intéressant. Mais comme le disait Eisenhower, les hommes sont ce qu’ils sont et Nicolas Dupont-Aignan ne vit pas dans la stratosphère : comme moi à Belfort, il doit se faire réélire à Yerres. Lui a choisi la droite, moi la gauche. Moi, j’ai choisi la meilleure : celle des ouvriers d’Alstom, de Peugeot, etc. Notez par ailleurs que je me suis toujours défini comme républicain et non comme souverainiste. Pour moi, comme pour le général de Gaulle, la souveraineté et la démocratie sont les deux faces d’une même médaille. L’affirmation de la souveraineté nationale doit aller de pair avec l’exigence démocratique, celle d’une République sociale.
BdK. Je ne lâche pas : et Péguy, il était de gauche ?
Péguy était un être complexe dont se réclament aujourd’hui à la fois la droite et la gauche.
BdK. Et alors quoi, seul Péguy a le droit d’être complexe ? Moi aussi, j’ai envie d’être complexe !
Je ne vous en empêche pas. Bien au contraire ! Qui a fait plus d’efforts que moi pour comprendre la manière dont raisonnent les gens de droite ? Je suis prêt à faire encore un effort pour vous.
BdK. Ça finit par être vexant ! C’est comme si, dans le métro chevènementiste, la première classe était réservée aux universalistes-de-gauche labellisés, tandis que les autres étaient relégués en seconde, et encore : juste le temps de leur choper leur bulletin de vote …
La droite et la gauche sont deux familles constituées de courants multiples. Lorsque je dis que je suis un homme de gauche, c’est en raison de mon parcours, de mon action et sans doute aussi de ma philosophie. Mais cette histoire ne m’empêche pas de penser librement et de tendre la main aux républicains de l’autre rive chaque fois que l’intérêt général le commande, et je pense l’avoir suffisamment démontré. En revanche, à l’exception du général de Gaulle qui a su accueillir les socialistes à Londres et les communistes pendant la Résistance, je ne vois pas beaucoup de républicains de droite qui aient emprunté la même démarche. Le programme national de la Résistance n’est pas franchement de droite, à ce que je sache ! C’est au cœur de l’épreuve que le dépassement a pu avoir lieu. Eh bien, le temps de l’épreuve est devant nous. Pour surmonter cette crise profonde, il faudra donc rassembler, et au-delà de la gauche.
ÉL. Vous appelez au rassemblement, mais vos troupes se sont bien dispersées. De Henri Guaino à l’Élysée à Éric Coquerel au Front de gauche en passant par le PS, les Verts et même le FN, les chevènementistes de 2002 se sont répartis sur tout l’échiquier politique.
Un seulement et un seul a rejoint le FN, Bertrand Dutheil de la Rochère, qui a oublié que 1789 séparait la droite de la gauche. Il a sans doute une circonstance atténuante : trop d’aïeux, de trop haut lignage… Mais vous avez raison : mon armée est petite. Comme disait Barrès, « le ventre et l’esprit se nourrissent à des sources différentes »…
ÉL. Au lieu de bondir à la simple évocation du FN, comme si l’important était de se disculper, vous devriez peut-être vous demander pourquoi des gens qui ne viennent pas de l’extrême droite ont franchi le pas. Des idiots ? Des salauds ?
Le noyau organisationnel du Front national a des racines historiques assez fétides dans la collaboration et dans l’OAS. Ceux qui le rejoignent aujourd’hui le font pour d’autres raisons, mais il est trop facile de faire de l’immigration la source de tous nos maux ! C’est un bouc émissaire facile. Enfin, il faut le redire : le Front national est, de toute façon, une impasse politique.
ÉL. Quelques mois avant de rallier le FN, au moment des grandes célébrations du 10 mai 1981, Bertrand Dutheil de la Rochère a publié sur Causeur un texte avec lequel vous seriez bien plus d’accord que moi. Il était le même homme qu’aujourd’hui, non ?
Je vous ai déjà dit − par ironie bien sûr − que je lui accordais des circonstances atténuantes, même s’il a été exclu dans l’heure du MRC − et à juste titre.
BdK. Donc, c’est moins grave qu’il ait rejoint le « noyau fétide » !
Non, c’est suicidaire.
ÉL. Mais enfin, vous voyez bien que Marine Le Pen cherche plutôt à capter les frustrés de la République que les ennemis de la République !
Vous ne pouvez pas faire comme si la fille ne procédait pas du père. Qu’elle cherche à récupérer les frustrés de la République devrait inciter les républicains à se mettre davantage à la hauteur …
BdK. En parlant de « faire barrage au FN », vous reprenez l’imprécation « antifasciste » de l’après-21 avril 2002 ?
Non ! Il n’y a jamais eu de menace fasciste dans les deux semaines qui ont suivi le 21-Avril. C’était une « manip ». Pour reconquérir l’électorat qui cède aux sirènes du Front national, il faut s’attaquer au chômage, aux inégalités, repenser l’Europe, et surtout organiser le grand retour de la République.
ÉL. Vous savez bien que ce sont aussi les ratés de l’intégration des immigrés et les difficultés d’assimilation de l’islam qui sont en cause. Croyez-vous vraiment que les gens qui sont tentés par le FN veulent sortir de l’euro ? Le mot « République » suffit-il à effacer la fragmentation géographique et culturelle des classes populaires ? Gilles Kepel a montré le poids croissant de l’appartenance musulmane dans deux villes de la banlieue parisienne. Et quand Claude Guéant propose de réduire de 10 % le flux d’immigration légale, toute votre famille si sympathiquement universaliste pousse des hurlements parce que, pour elle, le petit Blanc, prolo déclassé ou menacé de l’être, est un salopard xénophobe et rétrograde. Et votre priorité est de faire savoir à la bonne presse que vous n’avez pas succombé à la tentation lepéniste ! Vous regardez trop Canal + !
Il doit y avoir erreur sur la personne : la bonne presse et Canal+ me font rarement des fleurs et, pour ma part, je n’éprouve nul mépris pour le prolo déclassé. Revenons aux choses sérieuses. La tendance au repli communautaire s’est renforcée dans notre société de plus en plus plombée par un chômage de masse. J’ai l’impression que Gilles Kepel confond l’islamisation avec le communautarisme. Celui-ci se manifeste − il est vrai − surtout sous la forme du respect de prescriptions alimentaires et religieuses, comme la nourriture halal ou l’observation du ramadan, mais c’est sous la pression de la communauté. Si on regarde les statistiques, la fréquentation des mosquées par les musulmans en France n’est guère supérieure à celle des chrétiens dans les églises. Ce repli communautariste illustre, en réalité, la tendance à l’exclusion sociale. Il se drape dans le voile religieux, voire fondamentaliste, pour marquer son extériorité à une société jugée « impie » et que, d’ailleurs, les valeurs républicaines irriguent de moins en moins …
ÉL. L’immigration massive n’a-t-elle pas freiné le processus d’intégration ?
Il est évidemment plus difficile d’intégrer en période de crise économique. Mais on ne parle que des trains qui déraillent. J’ai rencontré, il y a peu de temps, un pneumologue d’origine algérienne qui souhaite pouvoir continuer à travailler en France ; eh bien, il m’a fallu une demi-heure pour comprendre qu’il n’était pas français, tant il s’exprimait dans un langage choisi. À long terme, je crois fondamentalement à la capacité d’intégration de la France. Bien sûr, il y a des réticences ; mais si la France s’aimait un peu plus, si on enseignait son histoire non pas comme une faillite, mais comme une somme d’efforts toujours inachevés pour faire triompher les idéaux républicains, elle intègrerait plus facilement. C’est parce que ses élites se sont détournées d’elle qu’il lui est plus difficile de « faire France » avec ses étrangers.
Daoud Boughezala. En attendant le triomphe de la Raison républicaine, on a l’impression que vous êtes tiraillé entre deux temporalités et donc entre deux logiques. Vous vous réclamez d’une gauche éternelle et d’idéaux qui n’ont rien à voir avec les dogmes du capitalisme mondialisé auxquels se soumet la gauche réelle. Donc vous êtes tenté de prôner le dépassement des clivages d’hier. Et vous ne ménagez pas vos critiques aux uns ni aux autres. Et en même temps, vous finissez toujours par vous inscrire dans cette gauche réelle, comme si l’allégeance au mythe devait obligatoirement l’emporter. Votre nouvelle mission, si je vous ai bien entendu, est de « mettre François Hollande à la hauteur des défis de la France ».
Pas plus lui qu’un autre. Sarkozy aussi, et les Français de manière générale, il faudrait les mettre à la hauteur ! D’ailleurs, Nicolas Sarkozy, sur la question monétaire, est allé dans le sens que je souhaitais en avançant la proposition d’adosser le Fonds européen de stabilité financière (FESF) aux ressources de la Banque centrale. Dommage qu’il ait retiré sa proposition ! La période historique particulière que nous traversons exige, comme pendant l’Occupation, un rassemblement républicain très large. La crise du capitalisme financier offre l’occasion de sortir de l’impasse néo-libérale et de s’unir dans l’effort de redressement de la France et de l’Europe. Ne jouons pas avec les mots : vous connaissez mon parcours. J’ai été l’un des auteurs du Programme commun de la gauche ; c’est moi que Mitterrand a chargé de rédiger le projet qui a inspiré les 110 propositions de 1981. En 1983, nos chemins ont commencé à diverger. Je ne pensais pas que nous irions jusqu’à l’application de l’Acte unique, qui a levé toutes les restrictions aux mouvements de capitaux, à l’intérieur de l’Union européenne mais aussi vis-à-vis des pays tiers ; ni jusqu’à l’abandon de la souveraineté monétaire de la France, prélude à l’abandon de la souveraineté budgétaire et fiscale − ce vers quoi M. Sarkozy nous conduit avec son projet de « nouveau traité européen ».
GM. Mais enfin, François Hollande en fera autant …
L’itinéraire de François Hollande n’est pas le mien, mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Or, François Hollande est tout saufki un imbécile. Au regard de la crise actuelle, il a besoin de préciser ses analyses et ses préconisations ; par exemple, est-il prêt à poser la question de la Banque centrale comme je le fais dans Sortir la France de l’impasse . C’était mon « plan A ». Mais il suppose l’accord de l’Allemagne. Et puis il y a le « plan B », qui est la mutation de l’euro monnaie unique en monnaie commune − c’est-à-dire en monnaie utilisée par tous les pays d’Europe pour leurs échanges extérieurs, chacun retrouvant en interne sa propre monnaie, les parités étant révisées périodiquement pour permettre de corriger les écarts de compétitivité entre pays européens. Quelle est la position de François Hollande et du PS sur ces perspectives ? Nous n’avons pas encore eu des réponses claires. Mais avec l’accélération de la crise, les lignes commencent à bouger de part et d’autre.
DB. Quoi qu’il en soit, à la fin, vous vous rallierez à François Hollande. N’avez-vous jamais l’impression de ne pas être vraiment libre ?
Vous savez tout mieux que moi ? Être libre, c’est avoir l’esprit libre. Pour le reste, toute campagne a sa logique J’ai été très content d’entendre François Hollande chanter une ode à la croissance à l’université d’été de La Rochelle, dans le bien-nommé Collège de l’Oratoire, mais je ne l’ai pas encore entendu dire par quel moyen il compte sortir de la logique de la réduction de la dette par l’austérité. C’est seulement par l’organisation de la croissance à l’échelle européenne qu’on parviendra à réduire l’endettement et les déficits.
ÉL. Emmanuel Todd affirme au contraire que toute relance dans le cadre libre-échangiste ne fera que relancer l’économie chinoise…
Comment, en effet, protéger notre industrie ? Tout d’abord, on doit substituer une perspective de croissance en Europe à la perspective de récession dans laquelle nous sommes engagés aujourd’hui à travers les plans d’austérité que Mme Merkel veut généraliser à l’ensemble du continent. Il faudrait mettre en œuvre un plan européen d’investissement et de croissance, soutenu par l’intervention de la Banque centrale. La politique de l’euro fort, de la rente et de la finance a laminé la production au détriment du monde du travail et des salariés. Nous devons impérativement restaurer notre base productive. Encore faut-il s’attaquer aux vraies causes de son érosion. L’euro est une monnaie branlante mais surévaluée de 25 % par rapport à son cours de lancement, qui s’élevait à 1,16 dollar et qui a atteint 1,60 dollar en 2008 et 1,37 dollar aujourd’hui. Comment notre industrie, handicapée par une monnaie aussi écrasante, pourrait-elle redevenir compétitive ? Cela, M. Sarkozy n’en a pas soufflé mot dans son discours de Toulon du 1er décembre. Pour ma part, je crois plus à l’efficacité de la protection monétaire qu’à la reconstitution d’un tarif extérieur commun dont ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne, ni les pays européens « libéraux » ne veulent.
ÉL. Au sujet de l’intervention de la BCE et de la dette, vous savez bien que Nicolas Sarkozy s’est heurté au refus allemand. Que faut-il faire, passer au « plan C », c’est-à-dire la rupture unilatérale ?
Non, il faut instaurer un débat public européen avec tous les acteurs politiques et sociaux en Allemagne, mais aussi dans les autres pays européens. Contester les orientations monétaires de la CD-CSU, ce n’est pas de la germanophobie ! Plutôt que de ranimer des querelles franco-françaises, M. Juppé ferait mieux de s’interroger sur la meilleure manière de défendre les intérêts de la France et, j’ajoute, ceux de l’Europe.
ÉL. Vous pensez − sans doute à raison − que, pour sortir du marasme, les pays européens doivent mener des efforts concertés. Mais il faut, disiez-vous, prendre acte de la réalité. Or, la réalité c’est que, depuis des années, il n’y a pas en Europe de gouvernants prêts à aller dans la direction que vous indiquez.
Il y a des élections en France et en Italie en 2012, et en Allemagne en 2013. Notre tâche est d’organiser le débat républicain en amont de ces élections. Un débat sans tabou.
GM. Que vous inspire l’appel à la décroissance lancé par les Verts, notamment dans son articulation avec la question énergétique ?
Toutes les énergies viennent du soleil. Les énergies fossiles sont issues de la photosynthèse, les énergies renouvelables viennent, soit directement du soleil comme le solaire, le thermique ou le photovoltaïque, soit du vent lorsqu’il s’agit des éoliennes, qui lui aussi, indirectement, vient du soleil. Seul le nucléaire ne vient pas du soleil, mais de la matière. Pour la France, le nucléaire est une énergie abondante et bon marché. Il sera indéfiniment renouvelable, grâce au réacteur de quatrième génération qui fabriquera lui-même son combustible. Il est absurde que la France, qui est à l’avant-garde mondiale dans ce secteur, renonce à sa capacité de produire une énergie qui coûte 45 euros le mégawatt/heure, contre 70 euros pour le gaz, 90 euros pour l’éolien et 250 euros pour le solaire photovoltaïque. J’ajoute que l’électricité produite à partir des centrales nucléaires permet aussi de soulager le déficit de notre balance commerciale.
ÉL. D’accord, mais peut-être faut-il réfléchir au paradigme de la croissance qui érige le « toujours plus » en horizon indépassable − et à l’arrivée le « droit acquis » en dogme. Faut-il laisser cette réflexion aux adeptes de la couche lavable ?
Les pays émergents ont confiance dans leur avenir, dans leur technologie et dans leur industrie. Ils ne se posent pas la question de la décroissance, contrairement à l’Occident qui fait de « l’heuristique de la peur », théorisée par le philosophe allemand Hans Jonas, le guide de son action. Il faudra bien, cependant, prendre en compte la croissance démographique et économique de l’Asie et anticiper l’épuisement des énergies d’origine fossile, donc préparer la transition énergétique et modifier le contenu de notre croissance. Bref, il ne faut pas renoncer à la croissance mais changer notre modèle de croissance.
ÉL. Reste que de bas en haut de l’échelle sociale, on apprécie la réussite d’une existence à l’aune des biens matériels qu’on a pu accumuler
Vous voyez midi à votre porte, chère Élisabeth. Tout le monde ne vit pas très bien en France. Le revenu médian s’élève à 1500 euros par mois. De plus en plus de gens ont du mal à joindre les deux bouts. Je suis l’élu d’une région ouvrière et industrielle, qui connaît en même temps un chômage élevé. Pour autant, quand je parle de la nation ou de la République, je ne fais pas de la croissance matérielle l’objectif ultime. Bien sûr qu’il y a des valeurs qui sont aussi et peut-être plus importantes que l’accumulation des biens matériels.
Marc Cohen. En attendant, il ne faudrait pas que la campagne électorale soit réservée aux bac+12. Si la bataille se joue sur des enjeux aussi pointus, personne n’y comprendra rien et tout le monde dira n’importe quoi. Même nous si ça se trouve…
Il faudra expliquer simplement aux Français les données complexes du problème, en présentant des cas concrets, en montrant, par exemple, la situation intenable dans laquelle l’Italie est embourbée. Voilà un pays qui doit lever 300 milliards d’euros dans l’année qui vient, et qui doit emprunter à 7 %. C’est intenable ! Alors que les banques peuvent emprunter à la Banque centrale à 1,25 % ! C’est grotesque ! Tout le monde peut comprendre que l’enjeu principal de la crise est le maintien de la base productive des pays industrialisés, donc l’avenir de nos retraites et de l’assurance-maladie. Il faut bien faire comprendre aux électeurs que la France ne peut sacrifier, sur l’autel de l’euro fort tel qu’il a été façonné par ses dirigeants, de gauche et de droite, sa substance économique, son modèle social et sa démocratie.
MC. Pour la majorité des gens, il n’est pas évident d’établir le lien entre des causes complexes qui appartiennent à la sphère technique de la finance et les effets économiques et sociaux tels qu’ils peuvent les constater tous les jours…
Il faut politiser les enjeux. C’est un conflit entre les marchés financiers et les peuples. C’est la survie de notre pays dont il est question. Notre base industrielle a diminué de moitié depuis 1980 : hier 6 millions de personnes travaillaient dans l’industrie. Aujourd’hui 3,2 millions. Tout le monde peut comprendre que cette dégradation ne peut se poursuivre. Le temps est venu pour la France de se réveiller, parce qu’une France sans usines serait une France tout simplement sortie de l’Histoire, une France finie …
DB. En attendant, sortons quelques instants de nos frontières. Vous avez approuvé la résolution 1973 de l’ONU, qui a autorisé les frappes de l’OTAN en Libye pour protéger la population civile. Il y a vingt ans, alors que Saddam Hussein avait envahi un État souverain, vous vous étiez opposé à la première guerre du Golfe. N’y a-t-il pas là une contradiction ?
Je n’ai rien approuvé du tout. Sur l’intervention en Libye, le Parlement n’a été sollicité sur un vote que le 11 juillet 2011. Je me suis abstenu pour tenir compte du contexte des révolutions arabes en Tunisie et en Égypte, mais j’ai exprimé de fortes réserves. L’intervention en Libye, décidée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, repose sur le principe de la responsabilité de protéger les populations civiles, principe reconnu par l’ONU en 2005. Rien à voir avec l’ingérence qui n’est pas un droit et que l’ONU condamne. J’ai émis des réserves en ce qui concerne l’interprétation de la résolution 1973 parce que la responsabilité que l’on prend en soutenant un mouvement qui se réclame des droits de l’homme ne s’arrête pas lorsque celui-ci est victorieux. Si la protection des civils était légitime à Benghazi, elle continuait à l’être à Syrte. Il y avait là une politique du « deux poids, deux mesures » difficile à admettre.
Je suis convaincu que l’interprétation extensive de la résolution 1973 nuira, à l’avenir, à la notion de « responsabilité de protéger ». Ni la Chine ni la Russie ne s’y laisseront reprendre.
GM. A-t-on, selon vous, fait une interprétation trop extensive de la résolution 1973 ?
Certainement. Que fallait-il faire ? Après l’intervention justifiée sur Benghazi, on aurait pu favoriser un processus politique et faire en sorte que la région soit moins déstabilisée qu’elle ne l’est aujourd’hui. D’ailleurs, le black-out total des informations sur le terrain est assez déconcertant.
GM. Et les affrontements entre milices ne sont pas de bon augure non plus…
Regardez le résultat de la guerre en Irak. L’Iran est devenu la puissance dominante de la région. À la veille de la première guerre du Golfe, j’avais reçu le secrétaire américain à la Défense de l’époque, Dick Cheney, qui souhaitait connaître mon avis sur les conséquences. Je lui ai fait part de mon inquiétude quant au risque d’intégrisme, l’écrasement de l’Irak baassiste et laïque ouvrant un boulevard à l’expansion du courant islamiste fondamentaliste. En Libye, on court maintenant un risque similaire.
ÉL. Faudrait-il appliquer le principe du moindre mal et privilégier les dictatures autoritaires et laïques au détriment des dictatures islamistes et théocratiques ?
Il faut toujours raisonner en tenant compte du contexte historique. Forgée à la fin du XIXe siècle, la philosophie de la Nahda (la renaissance, en arabe) a donné naissance d’abord à des mouvements parlementaires auxquels ont succédé des révolutions nationalistes, des régimes socialistes laïques. Ces régimes nationalistes arabes se sont développés dans les années 1950, en Égypte avec Nasser en 1952, puis à partir de 1958 en Syrie et en Irak avec les révolutions baassistes. Ils ont, au départ, bénéficié d’une certaine vitalité, puis se sont sclérosés. Une génération nouvelle a émergé, obéissant à un paradigme culturel nouveau. C’est la génération Internet. Elle réclame la démocratie. Des élections sont organisées. Elles donnent une majorité au courant islamiste qui n’est pas le courant réformateur de la Nahda. Maintenant, il faut faire avec.
GM. Vous avez été nommé au ministère de la Défense quelques semaines après l’affaire de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Que pensez-vous de l’interprétation de ces événements que donne Mathieu Kassovitz dans son film L’Ordre et la morale ?
Ma campagne me laisse peu de temps pour aller au cinéma. J’ai vu La Haine, de Kassovitz. L’opposition entre les « Beurs » et les « keufs » m’a paru extrêmement réductrice. Concernant la prise d’otages d’Ouvéa, nommé ministre de la Défense peu après, je me souviens seulement que j’ai suspendu l’officier de gendarmerie responsable du transport du blessé qui est mort dans la voiture qui l’emmenait à l’hôpital.
ÉL. Il y a dix ans, vous critiquiez ouvertement l’hyperpuissance américaine. Aujourd’hui, considérez-vous que c’est la Chine qui est la nouvelle puissance impériale ?
J’ai toujours distingué le peuple américain de l’administration américaine. L’Amérique d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Renouer avec la politique de George W. Bush ne serait pas une bonne chose pour les États-Unis ni pour l’Europe et le monde d’ailleurs. Même si la crise du capitalisme financier a démontré les limites du modèle américain, le tournant Obama, en 2008, a soulevé un vent de liberté et de nouveauté qui me fait souhaiter sa réélection en 2012. Obama a compris que le monde est devenu multipolaire, que les intérêts de l’Amérique sont interdépendants de ceux des autres acteurs internationaux et qu’il doit gérer le rapport avec la Chine, puissance montante du XXIe siècle. Quant à l’Europe, elle doit échapper à la tenaille du G2, cette Chinamérique qui est la bipolarité du XXIe siècle et organiser sa résilience, sa capacité de survie en tant qu’ensemble de nations libres et démocratiques. En tout cas, j’espère que la voie ouverte pas Obama ne se refermera pas. S’il pouvait être élu pour quatre mandats comme Roosevelt, ce serait très bien.
GM. Ce n’est plus possible aujourd’hui, il y a la limite des deux mandats…
BdK. Reste toujours la solution Poutine : des pauses entre deux doubles mandats pendant vingt ans renouvelables…
MC. Au soir du 21-Avril, l’ambiance était glaciale rue de Paradis, au siège du Pôle républicain. Vos propres partisans semblaient obnubilés par le piètre score de Jospin, et beaucoup se sentaient coupables de ne pas avoir « voté utile » dès le premier tour.
Le résultat m’a également surpris et déçu, mais je n’ai éprouvé aucun sentiment de culpabilité. J’ai défendu une autre politique, voilà tout. Et la suite m’a donné raison. Le vote « Front national » était et reste une impasse. Comme le disait le chancelier Adenauer, « les Français sont ce qu’ils sont et il n’y en a pas d’autres ». Je n’abandonnerai jamais la rude tâche de former l’esprit public. J’espère y parvenir aussi avec ceux qui se disaient mes partisans. Même avec vous, on devrait pouvoir y arriver ![/access]
Vaclav Havel est mort, et les Tchèques sont à la fois tristes et soulagés. Ils sont tristes, parce qu’avec lui disparaît le seul Tchèque ayant connu une gloire mondiale après Emil Zatopek. Ils sont tristes, aussi parce qu’il symbolisait ces jours glorieux de novembre 1989 où le peuple d’une Tchécoslovaquie encore unie sortit de son apathie pour signifier son congé au régime communiste. Mais une fois les hommages posthumes solennellement rendus, la plupart des habitants des terroirs de Bohème-Moravie, retournés à leurs petites affaires quotidiennes – qui ne marchent pas si mal en dépit de la crise – penseront que Havel est plus sympathique dans l’au-delà que vivant au milieu d’eux.
Sa vie, « une œuvre d’art » selon Milan Kundera, avait réussi à donner à l’étranger une image des Tchèques qui était bien loin de la réalité : celle d’un peuple qui n’aurait jamais cherché à s’accommoder avec le pouvoir totalitaire. Vaclav Havel ne fut jamais séduit, ne fût-ce qu’une seule seconde, par l’idéologie communiste : il revendiquait son appartenance à la bourgeoisie pragoise et rejetait tout contact avec les idées marxistes, dogmatiques ou prétendument réformatrices. Le printemps de Prague de 1968 le laissa de marbre : pour lui le communisme était irréformable et tout simplement pervers. Il en subit les conséquences : interdit d’études supérieures, il trouva asile dans d’improbables théâtres jouant au chat et à la souris avec la censure, avant de connaître la prison quand il apparut comme la figure de proue de la dissidence en Tchécoslovaquie.
En janvier 1990, lorsqu’il fallut choisir un président de la République tchécoslovaque dans le cadre de la transition négociée entre les dirigeants de la « Révolution de velours » et le pouvoir communiste moribond, deux noms s’imposèrent : celui d’Alexandre Dubcek, symbole du « Printemps de Prague » et celui de Vaclav Havel, l’intransigeant porte-parole de la Charte 77.
Le « communisme à visage humain » incarné par Dubcek avait été englouti dans le maelström provoqué par Mikhaïl Gorbatchev. Havel était donc incontournable. Mais il ne ressemblait pas à ce peuple qu’il avait été appelé à incarner aux yeux du monde. La vie des Tchèques, que ce soit sous la férule des Habsbourg ou sous celle des Soviétiques et de leurs représentants locaux, se caractérisait par une multitude de petits arrangements avec l’autorité, une soumission apparente à l’arbitraire pour se ménager quelques petites niches de bien-être dans un monde de pénurie.
L’intransigeance, le choc frontal et suicidaire avec l’oppresseur, que l’on trouve, par exemple dans le roman national polonais, n’a jamais été la tasse de thé (ou plutôt le verre de bière) des Tchèques. On en trouvera la clé dans l’œuvre immortelle de Jaroslav Hasek le seul philosophe capable de vous expliquer cela par le menu : il s’appelle Chvéïk, et fréquente régulièrement la taverne « Au Calice » dans le quartier de Nove Mesto à Prague[1. Jaroslav Hasek, auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk. Chvéïk représente le typique Praguois qui se moque de la domination des Habsbourg.].
De tous les dirigeants des pays ex-communistes revenus à la démocratie, Havel était le seul à être issu du monde culturel et intellectuel. Pour la République tchèque ce n’était pas une première : le premier président de la Tchécoslovaquie, en 1918, Tomas Masaryk était un philosophe de renom. Cette spécificité est liée au fait que la conscience nationale tchèque (et slovaque) s’est constituée autour de la défense d’une culture slave menacée par l’expansionnisme allemand et hongrois. Le combat pour la langue a précédé celui pour l’accès au statut d’Etat-nation.
Pendant les treize ans où il résida au Hrad, le château de Prague qui domine la ville aux cent clochers, Vaclav Havel ne se comporta pas comme le père débonnaire de la Nation. Au contraire, il prit un malin plaisir à appuyer là où cela risquait de faire mal à une bonne partie de ses concitoyens. Ainsi, en 1990, il prit l’initiative de faire, au nom du peuple tchèque, des excuses unilatérales aux Allemands des Sudètes expulsés en 1945 à la suite des décrets Bénès. La rupture de ce tabou qui unissait et unit encore les Tchèques de toutes obédiences lui aliéna une grande partie de l’opinion publique, et renforça ses adversaires, qui, en fait exerçaient la réalité du pouvoir. Le nationaliste thatchérien et europhobe Vaclav Klaus, ou le populiste social-démocrate Milos Zeman ont toujours été plus en phase avec le peuple qui leur avait confié la charge de le gouverner que ce président dramaturge qui en était la conscience, la bonne et peut-être surtout la mauvaise.
Notre excellent confrère Rue89 nous informe que, cette année, sur les 153 reçus au premier concours de l’Ecole nationale de la magistrature (réservé aux étudiants), vingt seulement sont de sexe masculin. Si cette tendance perdure, il est fort probable que les justiciables vont se trouver, la plupart du temps, confrontés à des représentants du siège et du parquet qui porteront des robes même en dehors du Palais de justice.
Ce serait, à en croire la sous-directrice de l’école sise à Bordeaux, lié au fait que les filles « sont moins attirées par le pouvoir, et plus par la conciliation et le service public ». Si on comprend bien, il s’agit là d’une déclinaison du care cher à Martine Aubry. La proc’ continuera bien à demander des décennies de taule pour les criminels, mais elle fondra en larmes à l’issue de son réquisitoire.
Ceux qui seraient alarmés par cette grave entorse à la parité au sein du troisième pouvoir pourront se rassurer en notant que cette dernière continue à être respectée dans les enceintes judiciaires : les mâles compensent par leur présence massive dans le box des accusés leur absence des fauteuils de juges et de procureurs.
Paul Lafargue est mort il y a cent ans, à quelques jours près. Il s’est suicidé en compagnie de sa femme, à l’âge de 69 ans. Il était le gendre de Marx et ne s’est pas toujours merveilleusement entendu avec son beau père même si son Droit à la paresse, sans cesse réédité depuis sa parution en 1880, ne s’oppose pas autant qu’on a bien voulu le dire à la pensée du grand barbu de Trêves. Paul Lafargue et sa femme Laura étaient bien marxistes mais ils n’en étaient pas moins romains dans leur stoïcisme. On ne met pas fin à ses jours parce qu’on n’aime plus la vie mais parce qu’on n’a plus la force de l’aimer et que la vie mérite qu’on l’aime[1. C’est-à-dire qu’on que l’on sache en apprécier les plaisirs et les jours.]. Le mot d’adieu de Lafargue le dit très bien : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres ». Cette sortie élégante, en couple, sera imitée par d’autres, à gauche. A droite on préfère se suicider seul, comme Drieu ou Montherlant. A gauche André Gorz, fondateur de l’écologie politique refuse de survivre à son épouse malade à laquelle il avait consacré un livre magnifique[2. Lettre à D (Galilée, 2006)]. Et quelques années plus tôt, c’était Roger Quillot, maire de Clermont-Ferrand, spécialiste d’Albert Camus et sa femme Claire qui décidaient de mourir ensemble.
Le Droit à la paresse de Paul Lafargue n’est pas le best-seller des fainéants, c’est la première réflexion sur les limites de la valeur travail. Marx, tout obsédé par l’émancipation des prolétaires en oubliait que cette émancipation ne pouvait pas s’accomplir uniquement par le travail. Que la vie était faite pour être vécue. Que les gains de productivité pouvaient aussi être redistribués sous forme de temps libre. Qu’il y avait une malédiction dans le conditionnement de ce qu’on appelait encore les masses laborieuses : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail poussé jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture ».
Cette « étrange folie », ce n’est ni plus ni moins celle du vote ouvrier pour Sarkozy en 2007; même si l’on peut penser que les cinq dernières années auront fait évoluer les visions du monde du côté des derniers hauts-fourneaux mosellans, par exemple.
Raison de plus, à l’approche de l’élection présidentielles, pour relire ce petit texte, qui est un concentré de lucidité. Lafargue avait une certaine méfiance pour la démocratie bourgeoise dont on voit d’ailleurs ces temps-ci qu’elle n’est pas bien solide devant les marchés. Cette méfiance, il la dit d’ailleurs en grand écrivain : « Devant des électeurs à tête de bois et à oreilles d’ânes, les candidats bourgeois, vêtus en paillasse, danseront la danse des libertés politiques, se torchant la face et la post-face avec leurs programmes électoraux aux multiples promesses, et parlant avec des larmes dans les yeux des misères du peuple et avec du cuivre dans la voix des gloires de la France : et les têtes des électeurs de braire en chœur et solidement hi han ! hi han ! »
Paul Lafargue n’a aucune pitié pour cette classe ouvrière aliénée. On n’est pas loin du « salaud de pauvres » de Michel Audiard. Mais un Michel Audiard qui aurait compris comment la crise est toujours une aubaine quand il s’agit de pressurer les salaires ou de délocaliser.
Finalement, ce qui met le plus en colère Lafargue, co-fondateur du Parti Ouvrier Français avec Jules Guesde, c’est que le progrès technique ne libère pas le temps humain alors qu’il devrait être fait pour ça. Et cette colère est d’autant plus actuelle quand on connaît les formidables bonds technologiques induits par l’informatique et Internet depuis vingt ans : « Le rêve d’Aristote est notre réalité. Nos machines, au souffle de feu, aux membres d’acier infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement et d’elles-mêmes leur travail sacré, et cependant l’esprit des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidæ artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. »
Les loisirs et la liberté… Autant dire des idées neuves en Europe.
« Comment s’appelle la petite qui a eu un si grand succès avec toutes les horreurs qu’elle a photographiées et qui s’est suicidée après ? », s’interrogeait Gisèle Freund dans une interview au Monde, en 1985. Eh bien, la « petite » s’appelait Diane Arbus. En 2004, une de ses photographies les plus troublantes, « Jumelles identiques », est partie à 408 000 dollars chez Sotheby’s. On y voit deux fillettes au garde-à-vous, sourire sibyllin, regard de cocker, avant-bras entremêlés. Cette image inspira d’ailleurs à Stanley Kubrick la physionomie des sœurs Grady dans Shining.
Jusqu’en février, la Galerie du Jeu de Paume organise donc la toute première rétrospective consacrée à la photographe américaine en France. L’accueil enthousiaste que la presse a réservé à cet événement donne l’impression d’une « Arbusmania » un peu tardive et forcée. Tardive car après son lancement, en 2003, au San Francisco Museum of Modern Art, l’exposition intitulée « Revelations » a circulé au cours d’une tournée qui l’a menée dans de nombreuses villes des États-Unis et d’Europe, mais pas en France. Et forcée puisque, après des années d’ignorance, le gotha du bourg provincial qu’est devenu le Paris des Arts se doit désormais d’acclamer cette œuvre plus fort que tout le monde. [access capability= »lire_inedits »]
Impossible d’expliquer autrement que par un vague sentiment de culpabilité une présentation, certes très glamour de 200 photographies de Diane Arbus − murs gris et cadres blancs − mais dépourvue de tout effort de contextualisation ou d’ordonnancement. Les séries sont mélangées, la chronologie bousculée. Les documents censés constituer une exégèse du travail de l’artiste et les indications sur sa biographie sont confinés dans une sorte d’arrière-cour où le visiteur arrive en fin de parcours, alors qu’il a déjà la tête bien trop pleine d’images brutes pour être en état de chercher à comprendre le sens de ce travail. C’est pourquoi il sort avec la conviction ferme qu’en accord avec sa réputation, Diane Arbus était la « photographe des monstres ». Dommage.
Tout au long de sa carrière, la portraitiste a manifesté une nette prédilection pour les modèles choisis en dehors des canons de la beauté en vigueur. Nudistes octogénaires, travestis en bigoudis, Portoricaine endimanchée, matrones en goguette à Central Park : un sabotage magistral du rêve américain. Plutôt que des « monstres », Diane Arbus a photographié des gens monstrueusement ordinaires. Ces gens qui depuis longtemps, et sans qu’il soit nécessaire de remonter jusqu’à Bosch ou Rembrandt, savent se rendre captivants aux yeux des artistes.
« Je pense que cela fait un peu mal d’être photographié », écrira Diane Arbus à son ami et amant Marwin Israel. Il est vrai qu’on n’y pense pas, et pourtant… Oui, ça fait un peu mal. Peut-être parce qu’une photographie est d’abord une pièce à conviction, l’indice d’un présent déjà passé, une preuve irréfutable et banale de l’emprise que le temps a sur nous, sur notre vie et même sur nos souvenirs. Et parfois, aussi, l’empreinte d’un bonheur échu.
Regardez ces photos de fous qui rient, en train de faire leur gymnastique dans un parc… Maintes fois, elles ont été qualifiées de « voyeuristes » et elles le sont encore aujourd’hui. Il suffit de tendre l’oreille aux commentaires du public pour s’en rendre compte. Admettons que ces critiques soient en partie justifiées. Mais quand avez-vous, pour la dernière fois, croisé un mongolien heureux dans la rue ? Les photographies de Diane Arbus évoquent l’époque, pas si lointaine mais à tout jamais révolue, où les moches et les dingues, les nains et les géants, les ratés et les illuminés, les excentriques et les désaxés vivaient parmi nous. De cette époque, il ne nous reste que ces clichés en noir et blanc.
Au village gaulois, on dénombre sept familles politiques. Les droites se divisent entre la droite tennis, la droite belote et la droite littéraire. Les gauches entre la gauche caviar, la gauche beaujolais et la gauche Katmandou.
La septième famille, la centriste, est une famille recomposée. A la présidentielle de 2007, la majorité des électeurs de Bayrou ne s’identifiaient pas au centrisme. Le centrisme politique ne dépasse pas la barre des 5%. Et sa base populaire est ténue. C’est plutôt un parti pour notables de province. En témoigne le label « Alliance républicaine », choisi par Jean-Louis Borloo pour lancer son mouvement, du nom d’un parti fondé à la Belle époque. Cette fine allusion pour vieil alligator n’enthousiasmera jamais le profane.
La droite tennis est accablée de tous les maux. Mais on est bien content de la trouver. Elle travaille et gouverne. Elle fraude un peu mais paye quand même l’impôt. Elle est modérée en tout sauf lorsqu’elle adore l’Amérique, l’Union européenne et la mondialisation. Elle s’est relookée depuis longtemps : les dames en serre-têtes y sont devenues des oiseaux rares. En principe, ses trois hommes politiques français préférés sont : Poincaré, Pinay et Barre.
La droite belote a l’accent du titi parisien ou du terroir. Comme dans le cinéma de Gabin et Fernandel. La belle petite France des années 50. Toute une époque. La droite belote est méprisée par toutes les autres familles politiques. C’est le souffre-douleur. Philippe Sollers vomit sur la « France moisie ». François Hollande se gausse de « Madame Dugenou ». Le courant de l’UMP baptisé Droite populaire est honni car, dans l’esprit des bobos, les « petits blancs » constituent la lie de la société française » (comme le souligne le journaliste Hervé Algalarrondo dans son livre La Gauche et la préférence immigrée).
La droite littéraire a du style. Une qualité sur laquelle on ne tarirait pas d’éloges si elle n’impliquait une certaine paresse intellectuelle. Ces guérilleros de terrasses de café prennent des risques calculés. Ils s’aventurent rarement en dehors de la principauté de Saint-Germain-des-Prés. Ils canardent la bourgeoisie mais sont des enfants gâtés devenus gens comme il faut. Ils se prennent pour des « Grands d’Espagne » mais n’est pas Nimier qui veut. Leurs trois hommes politiques français préférés sont : Louis XIV, Napoléon et de Gaulle.
La gauche caviar est bien connue. Ne l’accablons pas. Sans elle, la gauche serait de gauche et ferait n’importe quoi. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Barack, Michelle et Obama.
La gauche beaujolais concilie les qualités de la gauche unie, l’insolence libre-penseuse, l’indépendance radicale, la volonté socialiste et la franchise communiste. C’est une gauche bleu-blanc-rouge aux couleurs de la France. Qui revendique l’héritage. Elle aime manifester en chantant et mangeant des saucisses. Ses trois hommes politiques français préférés sont : Jaurès, Blum et Mitterrand.
La gauche Katmandou n’a pas tellement d’hommes politiques français préférés. Comme son nom l’indique, elle est pour la dépénalisation du cannabis. Ses membres sont aussi pour la dé-lepénisation. Ils se considèrent comme le dernier rempart à l’éternelle montée du fascisme. Résultat : ils sont un peu schizophrènes, mégalos et autoritaires. Toujours prêts à interdire ceux qui leur déplaisent. Ils prétendent faire de la politique autrement, de façon plus démocratique. Mais leur cuisine politique est plutôt indigeste. On l’a vu avec les trotskistes et aujourd’hui avec les Verts.
Les Indignés sont un surgeon de cette gauche katmandou. Ils ont puisé leur étendard dans le petit livre d’un vieux crabe. Aussi ils n’ont pas choisi le terme de révoltés, d’insoumis ou d’insurgés, comme dans le beau roman éponyme de Jules Vallès. En matière de réflexion politique, les indignés en sont au stade du nourrisson s’agitant dans sa barboteuse. Un porte-parole des indignés américains pérore : « Nous nous sommes totalement inspirés de la place Tahrir ». C’est vrai qu’ils sont des toutous dociles. Mais ils ressemblent davantage à des bobos conformistes, militant pour les droits des immigrés et la nourriture bio, qu’aux courageux manifestants égyptiens.
Les Indignés espagnols, d’où le mouvement est parti, sont ainsi les enfants du régime Zapatero, qui a multiplié les réformes « sociétales » (facilitation du divorce et autorisation du mariage homosexuel) sans songer un seul instant à réduire les inégalités sociales ou à construire une prospérité durable.
Comédie en un acte, en prose, inspirée du Vétérinaire malgré lui de Molière
Les personnages : David Desgouilles, moraliste du XXI° siècle – Coralie Delaume, amatrice de cake aux fruits rouges
ACTE UNIQUE (1986) – SCENE UNIQUE – PENSEE UNIQUE
Coralie (nonchalamment alanguie sur l’une des « commodités de la conversation » que compte son spacieux séjour)
Cher David, je te sais un inconditionnel de la chose. Pour autant, je m’interroge parfois sur la pertinence de continuer à fréquenter les réseaux sociaux. Même en y baguenaudant mollement sans rien attendre de particulier, entre le dernier clip de Justin Bieber, une chronique de Sophia Aram, et trois photos de chatons dans des paniers, il arrive que l’on finisse par tomber sur une information qu’on eût préféré ignorer.
Tiens, hier, par exemple, au détour du « mur » d’un « friend » sur Facebook, j’ai pris connaissance de cette information insolite. Une élue socialiste, Françoise Tenenbaum, vient de proposer, pour pallier le manque de médecins en zones rurales, d’avoir recours à…des vétérinaires. Pas pour soigner un Alzheimer, bien sûr. Mais pour « faire les gestes de premier secours ».
Il est vrai qu’ils ont fait « sept ans d’études et réussi un concours difficile », comme elle le rappelle. Par ailleurs, « un vétérinaire s’occupe des bovins mais aussi des autres mammifères ». Nul doute que leur bonne connaissance de l’anatomie du hamster en ferait des soignants de qualité pour nous autres humains !
David (se ruant sans ménagement sur son clavier)
En voilà une idée qu’elle est bonne ! O Tenenbaum, ô Tenenbaum, que j’aime sa verdure… J’ai vu passer cette information. Mais tu es injuste avec les réseaux sociaux, car il en était aussi question au journal parlé de RTL hier au soir. Il s’agit d’une élue dijonnaise, paraît-il.
Je me demande si cette dame inventive ne pourrait pas développer ce concept de pluridisciplinarité. On pourrait lui donner d’autres idées. Tiens, pourquoi ne pas demander aux meilleurs de nos charcutiers de remplacer les chirurgiens pour des interventions légères ?
Coralie
A nos meilleurs charcutiers ? Pourquoi pas. Mais je ne suis pas sûre que cela puisse convenir à nos mœurs laïques. Afin de ne pas mettre à mal le « vivre ensemble » qui caractérise notre belle République, je propose que l’on ait plutôt recours à la guilde des bouchers. Nous aurons ainsi la garantie d’interventions chirurgicales religieusement halal, ce qui compensera en partie leur caractère médicalement haram.
A cet égard, il me semble d’ailleurs qu’on devrait cantonner l’œuvre des bouchers aux seules amputations. Car pour les troubles des boyaux, la profession des plombiers me semble mieux qualifiée.
David
Les plombiers peuvent aussi faire de très bons urologues. Le problème c’est qu’on manque aussi de plombiers et qu’on est donc contraint d’en faire venir de Varsovie ou de Cracovie, ce qui nous ramène aux heures les plus sombres de notre histoire référendaire. A propos, n’est ce pas faire preuve d’un protectionnisme corporatif que de rejeter d’emblée ces pistes inspirées par la modernité ? Et pourquoi s’arrêter aux professions médicales ?
Coralie
Ah…tu sais combien je suis protectionniste. Je suis favorable de longue date à « la libre circulation de rien et de personne ».
Mais tu as raison. Tant qu’à miser sur l’éclectisme des professionnels de tous ordres, je propose pour ma part que l’on pallie le manque de candidats aux concours de l’Education nationale par le recours massif à des agriculteurs, et plus spécifiquement, à des éleveurs. L’apprentissage en batterie aura un côté « massification de la culture » du meilleur effet. Par ailleurs, si nos jeunes sont des « sauvageons », autrement dit des arbres non greffés, selon le mot désormais célèbre de Jean-Pierre Chevènement je suggère que l’on recoure à l’occasion aux services de quelques jardiniers.
David
Je suis dubitatif. L’heure est plutôt à l’écoute de l’élève-centre-du-système et à la personnalisation de l’enseignement. Et je crains qu’une certaine rudesse dans l’expression n’effarouche tous ces pauvres gosses. En revanche, les étudiants en sociologie et en psychologie, on pourrait les affecter directement, sans concours. D’ailleurs, le concours a été déclaré vieillerie au plus haut niveau de l’Etat.
Mais quittons la fonction publique. Pensons notamment à cette génération d’analystes politiques qui partira bientôt à la retraite. Roland Cayrol ou Alain Duhamel, par exemple. J’avais déjà évoqué leur forte proximité avec les astrologues. Il y a tout plein de marabouts -notamment dans mon journal de petites annonces- prêts à prendre la suite de ces icônes ?
Coralie (docte)
Nous touchons là une thématique chère à Renaud Camus : celle du Grand Remplacement. Dès lors, tout est envisageable, y compris les pires excès. Ne finira-t-on pas par remplacer les élus du peuple par des technocrates, ou, pis, par des banquiers ?
David (il soupire longuement, son œil est humide mais sa truffe est sèche)
Coralie (tremblante)
David, nom d’un chien, dois-je appeler le vétérinaire ?
David (morne)
Non, c’est juste que..le remplacement des élus du peuples par des technocrates, et bien…c’est déjà fait…
Coralie (elle émet un hululement plaintif puis se tait)
Sur ces entrefaites, suivant en cela les conseils d’Europe Ecologie – Les Verts et de leur candidate Eva Joly, David et Coralie se rendent à la mairie pour s’inscrire sur les listes électorales, comme tous les chats, chattes et chatons en âge de voter.
Dans une série de vidéos intitulée « l’abstention fait peur aux chatons », le comité de campagne d’Eva Joly plaide en faveur de l’inscription
sur les liste électorales. A voir ici, ici et surtout ici.
M. Ribes ne saurait, sans passer pour un ingrat, se plaindre de l’État ni de ses représentants : il leur doit tous les honneurs et les titres dont il est comblé sans en être accablé. Notre brave république accorde volontiers aux artistes effervescents et contestataires des gratifications, que ces derniers acceptent avec une joie gourmande. On notera d’ailleurs que, si les ministres et les présidents passent, M. Ribes demeure. Soutenu par la redoutable Catherine Tasca, il fut nommé directeur du Théâtre du Rond-point en 2002. Il surmonta le terrible chagrin qu’il éprouva assurément, après la défaite de M. Jospin, ainsi que la sévère dépression, qui le saisit certainement au soir du second tour de l’élection présidentielle de 2007. Et le voici en 2012, frétillant et narquois, organisateur des plaisirs, dans ce même théâtre des champs-élyséens, sous la présidence du tyran Sarkozy.
Or, cet homme considérable ne s’est pas contenté de gouverner son palais rond, que la manne publique a rendu très confortable. Il en a fait le haut lieu de ce qu’il appelle le « rire de résistance », une idée ribesienne qui oppose le rire « au formatage des consciences » : le rire comme remède à ce qu’il baptise joliment le « cholestérol de l’imaginaire ». Mais enfin, si rien n’est neuf dans cette proposition, quelque chose agace un peu : on sent que la résistance du monsieur, quoiqu’à prétention humoristique, virerait rapidement à l’esprit de sérieux et ferait du théâtre du Rond-point le fort Apache de l’opposition au néo-nazisme rampant, à la Droite en général, à la lepénisation des consciences, au Mal, à la Tradition, et bien évidemment à l’Église catholique. M. Ribes n’aime rien tant que la dérision, l’humour « décalé », l’énergie de Charlie-hebdo, soutenue par Canal+. Il mêle ainsi le meilleur – le dessinateur Jean-Marc Reiser, véritable génie de l’irrésistible cruauté des choses, et le pire, – Canal+ et ses divertissements pour milliardaires satisfaits. Dans sa géostratégie calamiteuse, le Rond-point serait le haut lieu de la résistance, et ses jardins alentours un maquis peuplé de petits marquis de la culture subventionnée.
M. Ribes , qui a la physionomie d’un paisible notaire « barbiché » Napoléon III, dénonce la menace que feraient peser des chrétiens fondamentalistes sur les représentations de la pièce Golgotha picnic (excellent titre, au demeurant). C’est qu’un grand résistant ricaneur tel que M. Ribes voit bien le danger de l’occupation catholique dans notre pays. Nos églises sont pleines, les pénitents encagoulés se prosternent sur les parvis, l’inquisition menace, et, dans les souterrains du Vatican, on entend les cris déchirants des suppliciés. Partout dans le monde, les chrétiens accomplissent des actes de terreur, qui viennent grossir la chronique de leurs crimes irréparables. Les chrétiens d’Orient, en particulier, sont connus pour leur perversion singulière. En Égypte, par exemple, les musulmans baissent les yeux et rasent les murs quand ils croisent, dans la rue, l’une de ces bandes de voyous christianisés, armés de bâtons et de couteaux. Chez nous, néanmoins, M. Ribes n’a rien à craindre des catholiques, et ses jambes, en le portant d’un pas vif, à la manière d’un curé pédophile surpris dans ses mauvaises pratiques, le mettront aisément hors de portée d’un quelconque « intégriste » un peu véhément.
Mais pourquoi ne s’attaque-t-il à des sujets qui lui feraient courir de vrais périls ? Par exemple, une pièce sans nuance où les Palestiniens seraient représentés en victimes des Israéliens triomphants et dominateurs ? Qu’il s’attende à recevoir une dose massive de « bétar-bloquants », préjudiciable à sa tension artérielle. Et, s’il lui reste un peu de son énergie ricanante, nous lui suggérons de présenter le Prophète Mohamed en animateur de bordel, une manière de Dodo la saumure halale. Les zélateurs du prophète ne sont pas gens à tendre l’autre joue quand on les soufflette.
Le public du Rond-point constitue la nouvelle bourgeoisie, lectrice des Inrockuptibles et de Télérama, dont l’exquise directrice, Mme Pascaud, avoue s’être pâmée devant la pièce[1. Fabienne Pascaud, chrétienne proclamée, entre si souvent en pamoison qu’elle mériterait qu’on la surnommât « la croix pâmée ».]. Sollicitée par M. Ribes lui-même, venu chercher une sorte d’onction auprès de la grande prêtresse téléramique, Fabienne confesse au petit prélat du Rond-point: « Golgota Picnic est sans doute le plus beau spectacle de Rodrigo Garcia […]. La chrétienne que je suis [le] trouve […] profondément mystique.». Il est plaisant d’entendre M. Ribes, qui se soucie de l’opinion chrétienne comme de sa première couche-culotte, ronronner de plaisir aux propos de la belle Pascaud. On trouve toujours un chrétien de service pour proférer des « chrétienneries » extasiées devant un athée hilare.
Je suis moi-même fort mauvais chrétien, et si je salue volontiers Jésus, je lui parle rarement. J’envisage sans plaisir les longues années de purgatoire qui m’attendent. Je dis purgatoire, parce que je ne peux croire à une damnation éternelle. Dans mon esprit, certes un peu embrouillé, Jésus ne saurait céder les âmes au Diable, puisqu’il lui a permis d’habiter les corps. D’ailleurs, cette terre « endiablée » ne me déplaît pas ; je la quitterai sans regret, mais non sans souvenirs éblouissants. Enfin, il me paraît que le plus grand péché est produit par l’esprit.
Mais revenons à vous, M. Ribes : les chrétiens qui entouraient Frigide Barjot et Michaël Lonsdale, ce soir de décembre, n’incarnaient aucun fondamentalisme ; ils étaient simplement venus vous faire part de leur chagrin. Ils trouvent votre pièce inutilement insultante à l’endroit de Jésus, ils ont voulu vous le dire en face. Vous leur avez prudemment répondu près d’un cordon de rudes gaillards caparaçonnés comme des tortues ninja. Votre prudence policière ressemblait à une trouille louis-philipparde. Il était inutile et vain de vous entourer de ce renfort massif. Votre posture était de surcroît ridicule : que dira de vous la postérité, quand elle découvrira le grand résistant que vous prétendez être, dissimulé derrière un buisson de CRS ?
À la vérité, M. Ribes, votre fatras idéologique repose sur une conviction franchouillarde, libertaire si l’on veut, voire « libertarienne », définitivement intégrée. Vous êtes le relais de la nouvelle culture d’Etat, de la risible résistance organique d’Etat, de la pitoyable subversion d’Etat. Vous êtes un provocateur plus décoré qu’un arbre de Noël, un radical chic rémunéré par les contribuables. Vous appelez la police pour vous débarrasser de ceux que vos provocations institutionnelles irritent ou blessent inutilement. Craignez-vous donc à ce point les effets de vos grimaces ? Tirez le rideau, M. le directeur, votre farce est jouée !