Le sondage IFOP – Le Figaro indiquant que les Français, dans une imposante majorité, soutenaient les mesures sécuritaires annoncées par Nicolas Sarkozy dans son discours de Grenoble a jeté le trouble dans les élites politiques et médiatiques, y compris dans les plus hautes sphères de Causeur.

Une fois que les tentatives de mise en doute la validité méthodologique de ce sondage eurent fait pschitt, le vague à l’âme s’est emparé des profs de morale autoproclamés qui sévissent à la rédaction de France Culture et dans d’autres lieux de diffusion de la pensée vertueuse.

La démocratie, régime bancal

Ainsi, le peuple français ne serait pas installé pour l’éternité sur les sommets de la rectitude morale et il se ficherait de l’héritage de ses grands ancêtres révolutionnaires comme de cet an quarante du siècle dernier dont on vient de commémorer l’ombre et la lumière ! Il se complairait plutôt à se vautrer dans la fange des idées sécuritaires, racistes et xénophobes qui font horreur à toutes les belles âmes parlantes et écrivantes. O tempora ! O mores !

La fameuse formule de Brecht épinglant les potentats communistes de la RDA de 1953 : « J’apprends que le gouvernement estime que le peuple à ‘trahi la confiance du régime’ et ‘devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités’. À ce stade, ne serait-il plus simple de dissoudre le peuple et d’en élire un autre?« , pourrait parfaitement s’appliquer au comportement des éditorialistes et auteurs de tribunes fustigeant Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux.

Peut-on reprocher aux détenteurs du pouvoir dans un régime démocratique, disposant aujourd’hui de méthodes fiables pour sonder les cœurs et les reins de leurs électeurs, de tenir des discours qui plaisent au plus grand nombre ? En démocratie, les hommes politiques, contrairement aux clercs, n’ont pas comme mission de rendre les hommes meilleurs, mais de les gouverner en conciliant au mieux l’intérêt général et l’exercice des libertés individuelles. C’est pourquoi, comme l’a brillamment démontré le sociologue Jean Baechler[1. Jean Baechler, Démocraties, éditions Calmann-Lévy] , la démocratie est, par essence, un régime qui marche mal. Heureusement, ce fonctionnement bancal, où se heurtent sans cesse la force des égoïsmes individuels et l’intérêt du plus grand nombre est compensé par une capacité à se réformer pour éviter le chaos.

Ceux qui exigent de la République française qu’elle soit une démocratie modèle d’où seraient bannis abus de pouvoir, corruption et autres vilenies dont se rendent coupables les élus, devraient se souvenir qu’en France on ne connut qu’une seule dictature réellement totalitaire, la Terreur, et qu’elle fut exercée par Robespierre et ses amis au nom de la Vertu.

Les préposés à l’édification du genre humain, les clercs, les vrais, religieux ou laïcs ayant considérablement failli et perdu, au moins pour quelque temps, toute crédibilité, la voie est libre pour que les moralistes amateurs, aventuriers de la pensée et charlatans de l’éthique essaient de nous fourguer des remèdes-miracles contre la propension humaine à préférer le mal au bien.

Le droit du sol n’est pas une loi

Voilà qui lève les derniers scrupules qui me retenaient jusque-là de mêler ma voix fluette à ce concert. Je ne trancherai pas la question de savoir qui du peuple ou de BHL a raison sur la question de savoir s’il est convenable ou non de retirer la nationalité française aux naturalisés polygames ou tueurs de flics. Ce sujet a déjà été traité de manière contradictoire dans ce salon, permettant à chacun de se faire une opinion. Cependant, les pourfendeurs du Sarkozy de Grenoble prétendent, pour lui faire honte, que le « droit du sol » qui régit depuis le milieu du XIXème siècle notre code de la nationalité est un héritage de la grande générosité des révolutionnaires de 1789 acceptant d’accueillir en France les victimes de la tyrannie et les amants de la liberté. Ce serait donc une composante éthique la version française de la démocratie. Le remettre en cause serait donc, selon eux, porter un coup mortel à un héritage sacré. Foutaises ! L’octroi de la citoyenneté de la République au baron prussien Jean-Baptiste, dit Anacharsis Cloots, « orateur du genre humain », en 1792 est un fait aussi remarquable qu’isolé. La France de la Révolution, puis de l’Empire était suffisamment peuplée pour que l’Etat puisse se fournir sur place en chair à canon, et si cela ne suffisait pas, on préférait embaucher des mercenaires que de créer des citoyens.

Napoléon 1er le fit passer à la trappe avec le calendrier républicain et le culte de l’Etre suprême. C’est dans une visée purement utilitariste que le Second Empire en 1859 et la IIIème République en 1889 réintroduisent et amplifient le jus soli dans notre Code civil : il s’agissait de compenser le déclin démographique français par l’inclusion dans la communauté nationale d’une nouvelle force de travail, puis de potentiels soldats, en vue de la revanche contre la Prusse.

Le peuple, dont la xénophobie plus ou moins virulente est une constante jamais démentie, accueillit chaque vague d’immigration avec une malveillance aujourd’hui bien documentée. Cette hostilité s’estompait à mesure que ces nouveaux Français se fondaient dans la masse par un phénomène aujourd’hui cloué au pilori : l’assimilation.

Panique morale

Son extension, aujourd’hui, à des populations dont une partie, au moins, se montre rétive à l’acceptation des coutumes majoritaires du pays d’accueil pose aujourd’hui problème et crée dans notre pays ce que le sociologue américain Stanley Cohen désigne sous le nom de panique morale. Celle-ci surgit quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d’une société ». Cohen propose également qu’on reconnaisse dans toute panique morale deux acteurs majeurs: les « patrons moraux » (« moral entrepreneurs« ), initiateurs de la dénonciation collective; et les « démons populaires » (« folk devils « ), personnes ou groupes désignés à la vindicte.

Cette théorie ne préjuge en rien de la réalité de la menace, mais analyse simplement les effets de son mode de présentation au public. La panique publique dont nous sommes saisis actuellement fonctionne dans une dénonciation à double-sens : celle des groupes humains en tant que tels (immigrés, Roms) et, inversement, celle de ceux qui se refusent au déni de réalité, qui sont les folk devils des nouveaux clercs (Alain Finkielkraut et Renaud Camus, par exemple sont la cible des néo-moralistes). Les « patrons moraux » de l’antiracisme postulent l’innocence ontologique de leurs protégés et démonisent ceux qui mettent en doute cet axiome.

Une panique, en général, ne produit pas beaucoup d’idées rationnelles permettant d’apporter des réponses concrètes à des situations concrètes. On pourrait, par exemple, envisager la suspension, voire la suppression du droit du sol. Cela mettrait fin à une production automatique de nouveaux Français et serait moralement supportable si elle était doublée d’un accueil fraternel et efficace pour ceux qui manifesteraient explicitement le désir de partager notre citoyenneté, ses droits et ses devoirs. Mais je crains que dans les conditions actuelles, une telle proposition n’accroisse cette panique morale plutôt qu’elle ne l’apaise.

De l’Etat et de ses dirigeants, les Français n’exigent plus seulement protection et sécurité. Ils le tiennent pour responsable du confort moral collectif d’une nation dont les performances éthiques individuelles de la majorité de ses citoyens sont loin d’être exceptionnelles. Certes le racisme et la xénophobie made in France se sont révélés moins barbares que dans d’autres nations européennes : en matière de pogroms et de génocides la France a joué plutôt grande gueule et petit bras. Cela n’autorise cependant pas ses dirigeants à se poser, comme cette andouille de Villepin, en donneurs de leçons universelles.

Contre la corruption, le balai nordique ?

On parle beaucoup ces dernier temps de l’éventuelle candidature d’Eva Joly à l’élection présidentielle de 2012. J’avais déjà exprimé ici, à la grande fureur de quelques commentateurs, le peu de considération que m’inspirait cette ex-juge hissée par Dany Cohn-Bendit vers les sommets de la politique française. Elle sera probablement la candidate « anti-corruption » proposée aux suffrages d’électeurs éprouvant un ras-le-bol bien compréhensible devant des « affaires » que les médias lui offrent en pâture. Contre la corruption, rien ne vaut le balai nordique pour nous élever jusqu’à l’ascèse vertueuse de la vie politique scandinave. Tel est le message qui sera délivré à un peuple qui n’a de cesse de pratiquer les combines, chacun à son échelle, pour ruser avec le fisc, travailler au noir ou promouvoir ses proches. Le niveau de corruption acceptable dans une démocratie n’est pas une constante universelle, ni même nationale : on n’a pas les mêmes critères pour le définir à Oslo et à Palerme, à Strasbourg et à Toulon.

Les lois, bien sûr, sont là, mais il y a la jurisprudence et les considérations « d’opportunité » qui les adaptent aux mœurs locales. La seule chose sensée que l’on peut affirmer en matière de corruption dans la vie publique est : qu’il y en ait le moins possible, en tenant compte du contexte anthropologique local. Les Monsieur ou Madame Propre, de gauche, de droite ou d’extrême droite, sont des démagogues comme les autres.

Le Tour de France, cette année, a été d’une propreté exemplaire, selon une rumeur publique relayée avec gourmandise par un Nicolas Sarkozy conscient de l’immense popularité de l’épreuve en dépit de des scandales de dopages à répétition. Le peuple ne veut pas de cyclistes vertueux, mais des champions qui mettent le turbo dans les cols. Et pour ça, faut ce qu’il faut. Nos lois sur le financement des partis politiques sont, paraît-il, le nec plus ultra de ce qui se fait dans le genre. Mais comme pour le dopage sportif, les tricheurs ont toujours un coup d’avance, comme l’a révélé la technique des « micros-partis » producteurs d’oseille. On ne se refait pas…

L’immense écrivain finlandais Arto Paasilinna a écrit un jour : «  Les Finlandais ne sont pas pires que les autres, mais suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours.  »
On souhaiterait qu’en France, la contemplation de nos vices produise plus de bonne littérature, et moins de sermons hypocrites.

Lire la suite