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Saint Chesterton, riez pour nous !

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Puisque la mode est aux béatifications, j’en ai une bien bonne à vous raconter ! En plus, celle-là n’a guère été médiatisée, et pour cause : Gilbert K. Chesterton n’a pas été pape de 1939 à 1945. Primo, la place était prise ; deuxio les papes anglais, ça se fait plutôt rare ces deux mille dernières années ; et puis de toute façon, l’intéressé était mort depuis trois ans.
Accessoirement, la cause de béatification de Gilbert n’en est qu’à ses tout débuts. C’est seulement l’été passé que le Chesterton Institute a eu l’idée de l’introduire auprès du Vatican, à l’issue d’un colloque judicieusement intitulé  « The Holiness of Gilbert K. Chesterton« .
La nouvelle fut annoncée au monde ébahi le 14 juillet dernier par Paolo Giulisano, auteur de la première biographie en italien de mon écrivain ultra-mancien préféré[1. Et encore, il la partage avec l’excellent Hilaire Belloc (« Chesterton & Belloc : Apologia e Profezia », Ed. Ancora).].

Il y raconte comment Pie XI avait réagi à l’annonce du décès de Chesterton (par la plume de son secrétaire d’Etat Eugenio Pacelli, encore lui !) Bref le pape Ratti déplorait, dans son message de condoléances, la perte de ce « fils fervent de la Sainte Eglise, brillant défenseur des bienfaits de la foi catholique. »

C’était seulement la deuxième fois dans l’Histoire qu’un pontife décernait ce titre, jadis prestigieux, de « défenseur de la foi » à un Anglais. Et encore, rappelle malicieusement Giulisano, la première fois ce ne fut pas un succès : ça concernait Henry VIII, peu avant qu’il n’invente sa propre Eglise pour des raisons de convenance personnelle[2. Du temps de son « Adversus Lutherum », qui fait toujours autorité.].

Le chemin de Chesterton fut exactement inverse : élevé dans le protestantisme pur porc, marié à une « high anglican« , il n’a cessé de se rapprocher du catholicisme jusqu’à s’y convertir.
Dès ses jeunes années de journaliste, Gilbert s’exerça à dézinguer tour à tour les penseurs organiques de la société anglicano-victorienne : Kipling, Wells, G.-B. Shaw et leur « monde rapetissé ».
En 1901, il publie ses chroniques dans un recueil aimablement intitulé Hérétiques. Pourtant, il ne sortira lui-même officiellement de cette hérésie dominante, en se faisant baptiser, qu’à 40 ans passés… Le temps sans doute de peser la gravité d’une telle apostasie, et surtout de ménager son épouse – qui le suivra un an plus tard dans cette conversion. Happy end !

Dans l’intervalle, il avait quand même publié Orthodoxie, son Génie du christianisme à lui, en moins chiant quand même. Ce Credo iconoclaste, si l’on ose dire, fut sa réponse à une question mille fois entendue, genre : « C’est bien beau de tout critiquer, mais tu proposes quoi, petit con ? » (Gilbert avait 27 ans à la parution d’Hérétiques.) Une réponse en forme de pamphlet prophétique et drôle qui à coup sûr, un siècle plus tard, a moins vieilli que l’avant-dernier Onfray.
Je ne saurais trop recommander la lecture de ce chef-d’œuvre d’humour et d’amour – y compris à ceux d’entre vous qui n’ont « ni Dieu ni Diable », comme disait ma grand-mère[3. Maternelle. L’autre était athée.]. Après tout, les amateurs de films de vampires ne croient pas tous à l’existence de ces fantômes suceurs de sang…

Je reviendrai volontiers, à l’occasion, sur l’apologétique chestertonienne, pour peu qu’Elisabeth Lévy m’en prie… Mais pour aborder le bonhomme, dont toute l’œuvre n’a d’autre but que de mettre l’esprit au service de l’Esprit, il semble plus raisonnable de commencer par le « e » minuscule. Surtout sur un site comme Causeur – laïc et gratuit, faute hélas d’être obligatoire.

Journaliste, essayiste et romancier, « confesseur de la Foi » et auteur de polars, Chesterton fut d’abord, dans toutes ces entreprises, un incomparable théoricien mais aussi praticien du Rire (contrairement à l’ami Bergson, qui rit quand il se brûle[4. Et encore, au deuxième degré !]).
Ainsi, dans Le Défenseur[5. Un des noms de Dieu dans la Bible.], publié la même année qu’Hérétiques, consacre-t-il un chapitre à la « Défense du nonsense ». Est-ce à dire que sa foi relève elle-même du nonsense ?

La réponse est oui à toutes les questions ! Ce punk, figurez-vous, n’hésite pas à justifier un paradoxe par un jeu de mots. Le fou, le vrai, nous dit-il, ce n’est pas comme dans le dico l’homme qui a perdu la raison ; c’est « celui qui a tout perdu sauf la raison ».
Le nonsense au sens de l’oncle Gilbert, c’est le contraire de la folie : une des façons les plus sensées, pour nous autres pauvres créatures – peut-être même pas créées ! – d’assumer notre condition. Et d’abord notre incapacité naturelle à « comprendre » l’Univers qui nous inclut. Il ferait beau voir, n’est ce pas, qu’un contenu explique son contenant !
Mais Chesterton ne plaisante pas avec le nonsense. N’allez pas, par exemple, lui parler de Lewis Carroll ! Son Alice au Pays des Merveilles relève tout juste de l’ « exercice mathématique ». Loin d’abjurer la foi en la déesse Raison, il en intègre tous les principes. Ses fantaisies millimétrées ne sont pas un moyen d’évasion : juste la cour de la prison !

Le vrai nonsense selon G.K., il faut aller le chercher chez Edward Lear (1812-1888), passé d’extrême justesse à la postérité grâce à ses Nonsense poems[6. Que Chesterton et son pote Hilaire ont même tenté d’imiter ; mais on ne peut pas être doué pour tout, n’est ce pas ? Moi-même, etc.]. Pourtant, au temps de Chesterton déjà, ce ouf malade était bien démodé, quand « Alice » avait commencé de s’imposer comme la Bible du nonsense.
Eh bien, Gilbert s’en fout : la différence irréductible, explique-t-il, c’est que les limericks de Lear ne riment littéralement à rien – même si leur versification, elle, a la rigueur métronomique d’une nursery rhyme. Et si l’ensemble donne une idée de l’Absolu, c’est qu’il n’est relatif à rien de particulier : ouvert comme un Oulipo en plein air.

Bien sûr la lettre en est inaccessible, et plus encore au lecteur non anglophone. Reste l’esprit, qui n’en est que plus libre.
Un exemple ? Mais bien volontiers : à la demande générale, laissez-moi « traduire » les premiers vers de Cold are the crabs, un des plus beaux poèmes du roi Lear [7. D’après moi.]. Ça m’a pris plus d’une heure pour un quatrain, alors doucement les basses ! De toute façon, je ne risque rien : personne n’a jamais pu faire le job convenablement, même Google !

Faute de « sens » conventionnel, que traduire exactement ? Rien. A sa façon, le learisme est un darwinisme : adapt or die ! Voici donc mon adaptation de Cold are the crabs[8. Cold are the crabs that crawl on yonder hills,
Colder the cucumbers that grow beneath,
And colder still the brazen chops that wreathe
The tedious gloom of philosophic pills
!] (on considérera comme muets, par licence poétique, les « e » qui figurent entre parenthèses) :
« Froids sont les crab(e)s qui rampent sur nos monts,
Et plus froids les concombr(e)s qui poussent tout au fond ;
Mais plus froides encor(e) les menteries cyniques
Qui emballent nos trist(e)s pilules philosophiques. »

Comment ça, je ne suis pas fidèle au texte ? Mais qui êtes-vous pour parler de contre-sens dans l’adaptation d’un nonsense ? Bien sûr, là où j’écris « menteries cyniques », Google préfère traduire littéralement « côtelettes d’airain ». Du coup ça vous prend une consonance surréaliste, et ça perd tout sens.

Or, pour notre ami Gilbert, le vrai nonsense a un sens, et c’est précisément que le sens de la vie nous est caché ! On ne peut y accéder qu’en passant par le « Royaume des Elfes ».

Pas les délires formatés à la Lewis Carroll ; plutôt les rêveries inspirées à la C.S. Lewis… Je sais : Chesterton n’a connu que l’un des deux, et moi aucun. Mais à ce compte-là, qu’est ce qu’on fait de vous ?

En tout cas, ça serait con de se brouiller maintenant, surtout sans raison. Alors j’en ai trouvé une excellente : pinailler jusqu’au bout sur le sens du nonsense.
Deux erreurs de perspective, plutôt courantes ces derniers siècles, consistent d’un même mouvement à naturaliser le surnaturel et à surnaturaliser le naturel. Grâce au nonsense, prêche le père Gilbert, sortons enfin de ce cercle vicieux !
Admettons-le une fois pour toutes en souriant : quelque chose ici-bas nous dépasse ! « Et si les plus vieilles étoiles n’étaient que les étincelles d’un feu de joie allumé par un enfant ? »

Les enquêtes du Père Brown

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Si tu vas à Rio, n’oublie pas d’emmener Duflot.

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Au Brésil, l’enfer vert n’est plus celui qu’on croit. L’Amazonie profonde va même devenir un paradis parfait en comparaison de la favela de Dona Marta, à Rio de Janeiro. Une merveilleuse idée écologique est en effet sur le point d’être mise au service de milliers d’habitants qui devaient déjà survivre avec l’insalubrité, l’insécurité, la drogue et autres petits bonheurs du tiers-monde. Pour protéger « la forêt primaire de l’urbanisme sauvage », il a en effet été décidé de construire un mur de briques sur une longueur de 900 mètres pour isoler la favela. Les associations environnementales applaudissent des deux mains même si elles font mine de s’inquiéter de l’absence de concertation. Ce serait sans doute être bien mauvaise langue que de signaler qu’il n’y a pas seulement la forêt primaire à proximité de la favela Dona Marta mais aussi le très chic quartier résidentiel de Botafago. Quand mademoiselle Duflot aura pris les rênes de la région Ile de France, si quelques cités du 93, par exemple, se retrouvent entourées de barbelés un beau matin, qu’elles ne s’inquiètent pas. Les écologistes sont des humanistes : il ne s’agira pas d’apartheid social mais simplement d’un louable souci de sauver le champignon de Paris.

Snipers du sens

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Blaise Pascal

Il n’y a pas plus plus français que la forme courte, la maxime, l’aphorisme. Snipers du sens, miliciens de l’écriture sporadique, les auteurs de ces tirs dans la nuit sont des manières de héros. Ils sont comme des soldats isolés, laissés dans les ruines d’une ville conquise depuis longtemps par la Bêtise. Ils se battent à un contre cent alors qu’il ne leur reste plus que quelques cartouches. Mais leur précision est telle qu’elle foudroie à chaque fois. La cible est touchée en plein cœur ou en pleine tête, ces deux points stratégiques repérés par tout moraliste conséquent. Ils ont pour nom La Rochefoucauld, archétype de l’écrivain classique, mais aussi, moins attendu, Scutenaire, surréaliste belge inconnu, sauf du regretté Frédéric Dard qui l’aimait beaucoup et le citait souvent. Scutenaire qui dynamita les bonnes mœurs toute sa vie avec Mes Inscriptions : « Mon pays est profondément divisé : d’un côté il y a mes compatriotes et de l’autre moi », écrivait-il notamment pour souligner son anarchisme irréductible.

[access capability= »lire_inedits »]On retrouvera tout ce joli monde, cette société de subversifs qui traversent le temps, dans Maximes et autres pensées remarquables des moralistes français, une anthologie réalisée par François Dufay. Mort en 2009, à 46 ans alors qu’il dirigeait les pages littéraires de L’Express, François Dufay, ancien normalien, avait réalisé ce travail davantage comme un témoignage de son amour pour le français comme arme de guerre, comme mécanique de précision que dans un quelconque et desséchant souci d’exhaustivité universitaire.

Il a donné sa chance au goût, ce qui transforme son anthologie en livre de chevet ou, mieux encore, en livre de poche au sens premier du terme. On ne sera plus jamais seul avec le Dufay, qu’on ne vous demandera pas de laisser derrière vous quand vous passerez les portiques de sécurité alors que vous aurez un véritable concentré de plutonium littéraire et philosophique à portée de main.

Vous trouverez évidemment beaucoup d’auteurs du XVIIe ici, le gros des forces étant représenté par Pascal, le janséniste aux yeux las : « Il faut aimer Dieu et ne haïr que soi » ; La Rochefoucauld, le frondeur défiguré qui poursuit sa guerre dans les salons : « Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer », ou encore l’aimable et féroce La Bruyère : « Qu’il est difficile d’être content de quelqu’un ! »

On remarquera, à l’autre bout du prisme des siècles, l’importance accordée par François Dufay à ces réactionnaires trop oubliés qui ont su écrire le français comme on ne saura plus jamais le faire, un français de l’Atlantide, une langue presque morte. Qui se souvient ainsi de Jouhandeau, de Chardonne, et même de Montherlant, pourtant indispensables à qui veut prendre des leçons de ce pessimisme hautain qui est une jolie façon, surtout de nos jours, de garder la tête haute ?

Il n’y a qu’une seule femme présente dans ce florilège. Est-ce un sacrifice de Dufay au politiquement correct ? Même pas, puisque cette femme, Christine de Suède est une reine, ce qui signifie qu’elle n’a plus de sexe et écrit à la hauteur de sa charge : « L’unique secret de n’être pas trompé, c’est de croire peu et de travailler beaucoup. Encore ne suffit-il pas. »

Quand on vous dit que ces gens et ceux qui les aiment sont décidément infréquentables…

Maximes et autres pensées remarquables des moralistes Français

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Vive la zoopolitique !

Vous ne vous intéressez pas aux animaux ? Peu importe. Si vous aimez l’histoire et la politique, ce « beau livre » qui nous vient de Suisse est pour vous. Historien du cheval, Jean-Louis Gouraud évoque l’importance de son animal fétiche dans la vie de la Cité. En Occident, on retrouve depuis l’Antiquité gréco-latine des représentations innombrables de guerriers à cheval. Chez Homère, épique et équin se confondent souvent. Xénophon, contemporain de Platon, dit l’importance pour les aristocrates grecs de pratiquer l’équitation sur leurs terres, afin de se préparer à faire la guerre.

[access capability= »lire_inedits »]Sur la glaise des champs de bataille comme dans le marbre des statues royales, le cavalier indique toujours une domination de ceux qui vont à pied, peuple qu’il convient de soumettre, ou encore ce troupeau qu’il convient d’encadrer. On voit se dessiner une féodalité sublime qui oppose cavaliers et piétons.

Cette vaste fresque commence avec le Deutéronome où Moïse déconseille aux Hébreux l’usage des chevaux… ces dangereux vecteurs d’éloignement et de conquêtes. À la fois rassurants et compagnons de l’hybris. L’auteur poursuit son panorama avec la chevalerie médiévale, les tournois festifs et cruels, le cavalier de la Renaissance magnifié dans la statuaire, et le monde équestre contemporain (le cheval du jour, qui n’est plus nécessaire pour faire la guerre ou labourer les champs, étant largement devenu festif… et féminin).

On croise Hitler donnant une « friandise » à un cheval, sous le regard gourmand de SS médusés, Mussolini sur de superbes chevaux, Churchill (formé à l’équitation militaire) qui, dans ses vieux jours, parcourt la campagne pour une chasse montée. Défilent ainsi tous les héros et salauds de l’histoire récente : Hiro-Hito, de Gaulle, Franco, Mao, Bourguiba, Kadhafi, Che Guevara, Poutine, G. W. Bush, Ben Laden… tous juchés sur des chevaux signifiants. Dans une passionnante étude, Jean-Louis Andréani évoque les relations de chacun des présidents de la Ve République à la Garde républicaine. Grand défenseur des divisions blindées, le Général était plutôt hermétique à son décorum : « La Garde à cheval ? Au vingtième siècle ! Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse derrière la Garde à cheval ? Je ne me nourris pas de crottin ! » On sait que son opinion changea totalement après son arrivée au pouvoir en 1958.

La France contemporaine n’est pas oubliée : on voit des canassons en arrière-plan d’une affiche de Le Pen, des chevaux en pagaille au Salon de l’agriculture où défilent Jacques Chirac et Laurent Fabius, Sarkozy galopant en Camargue sous les yeux d’une trentaine de photo-reporters juchés sur un tracteur de circonstance. Christophe Donner se demande si le cheval est « central ou centriste » et souligne avec malice que le cheval se porte bien au centre-droit, François Bayrou et Hervé Morin étant tous deux éleveurs et amoureux des chevaux.

Bref, de tous les animaux, le cheval est le seul qui participe activement à la grande aventure politique de l’homme. Mais Gouraud ne nous dit pas s’il est de droite et de gauche. Chacun devra trouver pour lui-même la réponse à cette angoissante question.

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Complètement marjo !

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Le salon Marjolaine est un monde enchanté : on y trouve tout ce qu’on ne vous dit pas à la télévision, comme l’affirment sans rire les adeptes des médecines douces et du bio en tout genre réunis là pour sauver leur santé, leur âme et la planète.

Dans l’autobus bondé qui trimballe les candidats au salut vert du métro au Parc floral de Vincennes (vert, ça veut pas dire sportif, on vous l’a déjà dit), des dames étudient des tracts prometteurs annonçant qu’elles pourront se procurer des ouvrages sulfureux dont la presse ne parle pas.

[access capability= »lire_inedits »]Au rayon militant, Greenpeace distribue des guides pratiques des OGM dans l’alimentation, tandis que leurs voisins ont carrément la solution : arrêtons de déguster veaux, vaches, cochons, poulets et mangeons plutôt ce qui sert à les engraisser. (Essayez le lupin, vous m’en direz des nouvelles.) Comme ça, les pauvres bêtes ne souffriront plus du bruit ni de la proximité. Le problème, c’est qu’elles n’existeront plus, argument balayé par une militante de One Voice : « Ben il restera des autruches, je crois que sous certaines latitudes, il y en a des sauvages. » Et justement, les défenseurs des bêtes sauvages ne manquent pas au Parc floral de Vincennes. Les requins, les lynx, les loups et les ours ont leurs partisans acharnés. Les braves cœurs de Ferus entendent même prendre en compte les « intérêts pastoraux particuliers » dans les zones concernées. Après tout, le berger humain est aussi une espèce menacée.

On apprend un peu plus loin que guérir la myopie est possible en faisant trois heures de gymnastique œillère et qu’il est excellent de se nettoyer les oreilles en y enfonçant une bougie allumée comme les Indiens Hopi. L’ennui, c’est qu’il faut être deux pour procéder à la manœuvre, mais c’est plus convivial, « naturel et artisanal » que le coton-tige, sans doute né de l’esprit malade d’un savant fou de la race de ceux qui ont inventé la piqûre d’insuline pour les diabétiques, alors qu’il suffit de se soigner avec des gélules d’algue spiruline pour éviter d’enrichir les multinationales pharmaceutiques !

Quelques sacs en cuir et vêtements en peau de chèvre ne suscitent pas bizarrement la colère du public, qui s’enquiert très sérieusement des vertus des produits proposés et se persuade que, décidément, on lui cache tout. De même, le hangar des produits du terroir ne s’embarrasse pas de toutes ces subtilités, et le cholestérol bio proposé sous forme de saucissons, jambons, vins rouges et fromages pourra de toute façon s’éliminer naturellement – la pureté de l’organisme est décidément une obsession – grâce aux bons conseils des fabricants de bien-être du hangar suivant. C’est le royaume de la gélule miracle et du conseil spirituel, de la détoxification du corps et de l’esprit.

En effet, qui oserait nier les qualités de l’Ydro-Détox « pour éliminer les troubles qui ternissent notre vie » (migraine, perte de mémoire…) et qui consiste en un bain de pieds à courant galvanique régulé de faible intensité ? Une photo montre un « pédicuve » rempli d’une gadoue brunâtre composée de tous les métaux lourds, solvants et autres pesticides accumulés par notre mauvaise alimentation. C’est pas une preuve, ça ?

On peut aussi choisir d’économiser les 300 euros que vous coûtera la cure pour préférer un séjour de jeûne selon la méthode du Dr Buchinger proposé par l’association Le Corps en action : une semaine en Algérie, à Colmar ou dans un monastère en Bretagne pour rajeunir de sept ans en six jours tout en trouvant lucidité mentale et vie meilleure grâce à la diète holistique.

Plus loin, Brigitte Robinet propose, sur son stand, des thérapies énergétiques et vibratoires en synchronisation avec les vôtres pour l’éveil de la conscience (sur rendez-vous) : elle a inventé la psychanalyse avec massage : régression dans la mémoire combinée à des soins « sur notre corps éthérique dans une séance aussi puissante que subtile avec lumière, sons, cristaux et mandalas ».

D’autres planent plus haut : ils peuvent soigner nos âmes. Certains ont un contact direct avec les anges, qui peuvent résoudre bien des problèmes ; d’autres, comme La Loge unie des théosophes, proposent de trouver la paix intérieure dans un monde perturbé à l’aide de conférences qui apportent des réponses aux questions que personne ne se pose : Faut-il craindre la mort ? Mythe et réalité du troisième œil…

Comme c’est le dernier jour, l’affluence est à son comble. Et c’est seulement à l’air libre qu’on prend conscience d’un phénomène étrange. Dans ce bazar des allumés en tout genre, ce concours Lépine de la dinguerie douce, il y a un monde fou mais personne ne rigole.[/access]

Jarmush, l’action pure

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Isaac de Bankolé dans The Limits of Control, de Jim Jarmush.

Les films d’action sont les seuls où il ne se passe jamais rien. Dans The Limits of Control, en revanche, à chaque seconde, il se passe tout. Après Ghost Dog, Jarmush réalise un second chef-d’œuvre absolu de l’humour bouddhiste. Dans l’interview accordée à Evene.fr, Jarmush déclare qu’il s’agit d' »une espèce de film d’espionnage à la limite du cinéma expérimental ». Et il ajoute avec simplicité : «  C’est un film ludique dans lequel il ne faut surtout pas essayer de tout comprendre. »

[access capability= »lire_inedits »]Son héros, admirablement incarné par Isaac de Bankolé, se nomme « l’homme solitaire ». Il s’agit à l’évidence d’un solitaire d’une espèce très singulière. Rien de plus peuplé que sa solitude. Aux quatre coins de l’Espagne, il rencontre d’autres solitaires, tout aussi déterminés, organisés et disciplinés que lui. Leur mission ? Pulvériser notre monde. Pulvériser le nihilisme agité que notre monde appelle « l’action ». Etablir le règne de l’action pure. Substituer au néant hystérique de « l’action » l’action exacte du néant.

Traversés par le silence et les pas de l’homme solitaire, tous les lieux ont lieu. L’homme solitaire voit tout. Recueille tout dans son silence. Le monde de l’action est pulvérisé par l’humour du vide, à l’instar de tous les téléphones portables qui ont le malheur de croiser son chemin. No mobile ! Ce qui doit aussi s’entendre en français : plus de mobiles, plus d’objectifs !

The Limits of Control ouvre son ode au laisser-être sur les deux premiers vers du Bateau ivre. Mais la guerre métaphysique menée par l’homme solitaire, comme celle de Ghost Dog, me semble trouver son expression la plus précise chez Simone Weil et Kafka. Simone Weil : « Solitude. En quoi donc en consiste le prix ? (…) Dans la possibilité supérieure d’attention. Si on pouvait être attentif au même degré en présence d’un être humain… » Et encore : « La joie est la plénitude du sentiment du réel. » Et encore : « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour. » Et encore : « Ce n’est pas une action, mais une sorte de passivité. Action non agissante. Se dépouiller de la royauté imaginaire du monde. Solitude absolue. Alors on a la vérité du monde. » Et Kafka : « Croire en l’indestructible en soi et non tendre vers lui. » Et enfin : « Croire veut dire : libérer en soi l’indestructible, ou plus exactement : se libérer, ou plus exactement : être indestructible, ou plus exactement : être. »

Comme Ghost Dog, l’homme solitaire traverse et transperce le monde moderne avec la précision d’une lame d’acier. Tous deux sont trempés du même métal, qui parle toutes les langues : ce sont des corps de rituel, des corps de temps, parfaitement inoxydables dans le moderne. Chacun de leurs pas est un triomphe humble et invisible sur ce monde. Sur le monde. Dans l’infini de la lenteur et de la vitesse, ils pulvérisent toute agitation et toute hystérie. Leurs corps sont des remparts mouvants, souples, indestructibles.

Le monde moderne n’a simplement aucune chance face à eux. Face à nous.[/access]

David Sylvian, ovni pop

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Alliant sa voix de soul à un raffinement musical et à une élégance des textes, mariant musiques populaire et expérimentale, David Sylvian est un ovni de la pop.

En 1976, au beau milieu de la période punk, le groupe de David Sylvian (Japan), bricolé avec son frère cadet et trois autres lycéens, est repéré par Hansa Records, découvreur de Boney M. La maison de disque allemande a besoin d’un groupe local, pour pénétrer le marché britannique. Japan participe aux auditions, mais un groupe mieux looké lui souffle la première place : The Cure.

[access capability= »lire_inedits »]Hansa Records lâche The Cure après avoir écouter la maquette de Killing an Arab : « Ça ne marchera jamais ! » Le producteur investit alors sur Japan. Le groupe se cherche et glisse du glam rock de David Bowie vers la sophistication de Roxy Music, des guitares vers les synthétiseurs. Les ventes ne décollent toujours pas. Le label tente un dernier coup (y a de ces génies !)  : sortir un album de Japan au Japon ! Et il se débarrasse du groupe.

Virgin Records récupère alors Japan. La rencontre avec le public et la critique musical se fait avec le titre épuré Ghost, extrait du cinquième album, un immense succès commercial. La presse qui démolissait Japan, l’encense maintenant. Mais quand tout va bien, il faut chercher la femme. Une photographe japonaise, Yuka Fujii, qui sortait avec le bassiste, se met à flirter avec Sylvian. Japan se sépare en 1982.

David Sylvian collabore, alors, avec le compositeur japonais Ryuichi Sakamoto à la bande originale du film Furyo, mettant en scène David Bowie, Takeshi Kitano et Ryuichi Sakamoto. Naît ainsi leur titre le plus connu à ce jour : Forbidden Colours. Fort de ce succès, Virgin propose un contrat à David Sylvian. En 1984, il sort son premier album solo, Brilliant Trees, empruntant l’inspiration de certains de ces morceaux aux romans de Milan Kundera, de Jean Cocteau ou de Jean-Paul Sartre. La presse est unanime. Sylvian a enfin trouvé sa voie : seul, il est excellent. Enfin, seul c’est beaucoup dire quand on voit le nombre de pointures qui contribuent à ses albums.

Sylvian est assez déstabilisant pour sa maison de disque. Un délai de six à douze ans peut s’écouler avant qu’il ne sorte un album solo ou se mette en tête de travailler sous un autre nom ou en collaboration avec d’autres musiciens. C’est pas comme ça qu’on se fait un nom auprès du public. Il vient même avec des projets d’albums instrumentaux. En 1991, quand il retrouve ses comparses de Japan, il enregistre sous le nom de Rain Tree Crow. La division marketing de Virgin devait être contente. En 2003, d’un commun accord, David Sylvian quitte la major pour créer son propre label, Samadhi Sound.

Dégagé des conventions, David Sylvian livre des albums plus personnels et radicaux. Les sorties du label ne se cantonnent pas aux projets du Britannique. Les signatures du label sont éclectiques : le compositeur américain Harold Budd, un jeune chanteur suédois Thomas Feiner, le groupe folk anglais Sweet Billy Pilgrim. Terriblement bien produits, les disques de Samadhi Sound bénéficient tous d’un évident souci du détail. Le catalogue ne peut être écouter d’un oreille distraite, il demande du temps pour être apprécié, mais offre à qui veut l’entendre une musique toute en délicatesse.

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Vichy : le mot de trop !

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Pierre Laval

Eric Besson rendra désormais les coups. Sans doute est-il habitué à figurer, pour ses anciens camarades, le Judas idéal. Mais être comparé à Laval, ça ne passe pas ou plus. L’homme le plus détesté de France, à en croire Marianne, porte plainte contre Jean-Christophe Cambadélis et Gérard Mordillat en raison « de propos publics qu’ils ont tenus récemment, assimilant son action et celle des agents de son ministère aux heures sombres du régime de Vichy et à l’entreprise criminelle d’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale ». Le premier a expliqué à Libération que ce sarkozyste nouveau portait la marque de la nouvelle droite : « Il fait du lepénisme culturel, sinon programmatique… Pour moi, c’est Pierre Laval. Il n’a jamais été reconnu. Mais, comme il s’estime plus intelligent que les autres, il finit par démontrer qu’il peut l’être à gauche comme à droite. Sans aucun état d’âme. » Le second a qualifié le ministère de Besson de « ministère de la xénophobie ».

[access capability= »lire_inedits »]Un peu plus tard, Jean-Paul Huchon en remet une couche en déclarant que Besson est en train de devenir « un nouveau Marquet, un nouveau Déat », allusion à deux socialistes devenus ministres du maréchal Pétain.

Le ministre entend poursuivre systématiquement en justice tous propos similaires. Et c’est heureux.

Comparer une politique que l’on combat aux pires heures de notre histoire est inacceptable. La parole se décomplexe plutôt pour le pire que pour le meilleur. On peut débattre sans s’envoyer des insultes à la figure. On peut s’opposer, on peut s’affronter, on peut critiquer avec intelligence et passion, sans tenir des propos blessants, injurieux et injustifiés.

Aujourd’hui, dans la haine vouée au « traître Eric Besson », certains socialistes ont allègrement dépassé les bornes. Peut-on appeler « rafles » la chasse aux sans-papiers ? Peut-on exhumer Vichy pour dénoncer le ministère de l’identité nationale et de l’immigration ? Peut-on dénoncer la politique migratoire au prisme de Pétain ? Jusqu’où poussera-t-on ces comparaisons sans raison ?[/access]

« Je préfèrerais ne pas… »

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Du débat sur l’identité nationale : mangez-en ! Honoré Daumier, Gargantua.

« Qu’entendez-vous par là ? Etes-vous dans la lune ? Je veux que vous m’aidiez à collationner ces feuilles, tenez. » Et je les lui tendis.
« Je préférerais ne pas », dit-il.
Herman Melville, Bartleby le scribe

Une des créations les plus troublantes et les plus mystérieuses de la littérature est sans doute celle de Bartleby de Melville qui, on aura beau dire, est infiniment plus convaincant dans cette novela que dans l’indigeste pavé de Moby Dick. Bartleby, employé aux écritures chez un avoué de New York, oppose aux injonctions de ses collègues, de ses supérieurs, de ses contemporains et finalement du monde entier un « I would prefer not to », traduit en général assez habilement en français par « Je préfèrerais ne pas ». Cela conduira finalement cet antihéros, messie du non-vouloir, à se laisser mourir plutôt que de prendre part à quoi que ce soit de l’activité humaine.

[access capability= »lire_inedits »] »I would prefer not to », sur lequel Deleuze a écrit des pages remarquables n’est pas une opposition frontale à l’action, c’est plutôt le désir de rester à côté, à la marge. C’est une façon d’être là le moins possible, de limiter sa présence au monde et aux autres à une manière de minimum syndical existentiel. D’ailleurs, à quoi bon s’opposer, semble nous demander Bartleby. La puissance de ce que l’on doit affronter est telle, la folie tellement généralisée, la bêtise et la cruauté tellement universelles qu’il vaut mieux faire semblant la plupart du temps. Et quand, vraiment, il n’est plus possible de ne pas répondre aux convocations de l’existence, se contenter d’un « I would prefer no to. »

C’est à la silhouette maigre et voûtée de ce martyr du négatif que nous pensons fraternellement quand on nous demande notre avis sur l’identité nationale, ou plus précisément sur le débat organisé autour de l’identité nationale.
– Tu ne veux pas nous dire ce que tu en penses ?
– Je préférerais ne pas.
– Mais enfin, explique-toi ! Bartleby, ce n’est pas ton genre, tout de même. Tu as des avis sur tout, d’habitude ! L’économie de marché, la révolution bolivarienne, le vin naturel, la poésie, les paysages, la burqa, le communisme ! On te le reproche assez. Péremptoire, définitif, hyperbolique, méchant comme une teigne ! Donne ton avis, allez…
– Je préfèrerais ne pas.

En même temps, l’héroïque posture de Bartleby n’est pas tenable très longtemps. Nous n’avons pas sa sagesse acédique. Mais on sent que, si on devait prendre part à ce débat, vraiment y prendre part, on deviendrait vite désobligeant. Désobligeant au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que nous manquerions à nos obligations, à ce que nous estimons précisément, en tant que Français, être nos obligations et qui sont assez bien définies par cet article de la Constitution de 1793, que l’on peut voir toujours imprimé sur les titres de réfugiés aujourd’hui : « Le Peuple français donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans. »

Et il faut éviter d’être désobligeant dans une démocratie : il faut éviter de renvoyer les uns à on sait quelle « étrangeté » qui justifiera à peu près tout contre des parties entières de la population, et il faut éviter d’être désobligeants en transformant les promoteurs de ce débat en ministres vichystes, d’abord parce que c’est historiquement faux et ensuite parce que ce sont eux qui cherchent l’analogie, qui cherchent cette disqualification tellement énorme qu’elle se retourne contre leurs adversaires. Sans compter, évidemment, le piège linguistique et dialectique qui s’est refermé sur ceux qui ont dit publiquement, comme Martine Aubry, qu’ils n’y prendraient pas part. Ne pas y prendre part, c’est bien entendu choisir une position. Et choisir une position, c’est, même involontairement, légitimer ce débat.

Pour nous, c’est beaucoup plus simple : ce débat ne devrait tout simplement pas avoir lieu. Il y a des sujets dont une République ne discute pas sans risquer de perdre son âme.

Surtout quand ces sujets ne font pas problème en tant que tels dans la société, ou s’ils le font, ne sont tout de même pas d’une urgence primordiale dans un pays qui compte cinq millions de chômeurs, à peine moins de mal-logés et où une personne sur deux déclare que sa première crainte est de devenir sans domicile fixe. Et là, apparemment, cette peur n’a plus ni couleur, ni religion. On serait méchant, on quitterait un instant notre attitude de prudence bartlebienne, on dirait que, s’il y a identité nationale, en 2010, c’est avant tout cette certitude de vivre dans un pays qui vous laissera vous désintégrer socialement sans lever le petit doigt.

Que des universitaires, des sociologues, des historiens, des démographes tiennent des colloques sur cette jolie question de l’identité nationale, pourquoi pas, mais qu’elle devienne l’alpha et l’oméga de la vie publique française depuis des mois a quelque chose de profondément malsain pour plusieurs raisons. Pendant que des racistes soudain décomplexés ne vont pas hésiter à donner leurs « contributions » sur des sites officiels au point que ceux-ci sont obligés de les censurer, on oublie tranquillement la crise économique, comme si le politique avait décidé à tout prix de cacher son impuissance manifeste dans ce domaine en faisant rouler ses muscles sur une question, l’identité nationale, qui n’est évidemment pas de son ressort.

L’immigration, par exemple, est de la compétence du politique. Décider qui vient ou ne vient pas, si c’est une chance ou une menace, s’il faut des quotas, si l’assimilation est préférable à l’intégration, si l’islam est soluble, et selon quelles modalités, dans la laïcité : là, d’accord, il y a un débat possible, voire utile. Mais rien n’est pire que de vouloir faire passer ce sujet en contrebande, presque honteusement, derrière un autre, de les confondre, surtout en période préélectorale quand on s’aperçoit que la partie n’est pas trop bien engagée pour son camp.

Un débat public, c’est comme une guerre. Il est toujours préférable de savoir pourquoi on la mène et quels sont ses buts exacts avant de l’entamer. Sinon, c’est l’Afghanistan. Et entre une tribune présidentielle auto-justificatrice dans un quotidien du soir et la récupération de la votation suisse sur les minarets, il y a par les temps qui courent comme un sale parfum d’Afghanistan idéologique dans notre République.

Alors, encore une fois, le débat sur l’identité nationale, I would prefer not to.[/access]

Islamisme, antiracisme, même combat ?

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Néron assistant au supplice d’une martyre chrétienne.

Finkielkraut, Camus, Zemmour, Sarkozy, Hortefeux, Valls, Chirac, Frêche, Morano… et j’en passe. Il y a quelque chose de lassant, mais aussi de délirant qui interpelle dans ces explosions médiatiques et métronomiques, dont on ne sait si elles sont motivées par la jubilation de voir un puissant ou supposé tel trébucher ou par une colère sincère. Les deux, mon chef de meute, répondraient les indignés, s’ils savaient faire preuve parfois d’honnêteté intellectuelle. On se souvient de la remarque de Baudrillard sur le racisme, selon laquelle l’association SOS Racisme semble avoir formé son nom sur le modèle de celle qui défend les baleines. Donc SOS Racisme = SOS Baleines : il y a chez les antiracistes la volonté inconsciente de sauver le racisme comme objet idéal d’opposition. On ne sera jamais assez antiraciste. C’est pour cela que la consommation médiatique de « racistes » n’a jamais été si importante qu’aux temps de la criminalisation du racisme. Comment qualifier autrement que de ferveur religieuse cette volonté forcenée de rejeter dans les ténèbres extérieures ceux qui, à la faveur d’une simple phrase maladroite ou même parfois à la faveur de rien du tout, et alors même qu’en général ils ne cessent de réaffirmer leur stricte adhésion au dogme antiraciste, sont offerts soudainement et malgré eux en holocauste afin d’apaiser la fureur sacrée de ce Moloch moderne qu’est l’antiracisme. Personne, en France, aujourd’hui, parmi les sphères dirigeantes ou même seulement influentes, ne s’affirme ouvertement raciste, et pourtant la meute médiatique ne cesse de dénicher des racistes cachés, tels les antiques marranes, un peu partout aux quatre coins de l’Hexagone qui compte, à coups de vidéos volées et de petites phrases qui dérapent.

[access capability= »lire_inedits »]Durkheim, lorsqu’il identifiait le religieux et le social, soulignait que le crime était nécessaire à la société pour s’éprouver en tant que groupement humain partageant des valeurs communes. Lorsque le criminel ou supposé tel heurte les valeurs propres à une communauté, celle-ci réaffirme son existence en tant que communauté à travers la condamnation et le châtiment du coupable. Plus encore que les procédures judiciaires toujours compliquées à mettre en œuvre et trop soucieuses du droit des accusés, le lynchage médiatique est aujourd’hui une institution pénale sui generis qui se charge du rôle éminemment social de châtier les coupables. Grâce à elle, on ne s’embarrasse plus de fioritures juridiques et on va droit à l’essentiel. Taïaut ! Taïaut !

Heureusement, le lynchage médiatique ne tue pas. C’est même sans doute pour cela qu’il a pu être érigé en culte central de la religion antiraciste puisque, on le sait depuis René Girard, les religions établies sur le culte des sacrifices sanglants n’ont pas survécu à l’avènement du christianisme. Car l’antiracisme est bien une religion, ou plutôt une secte qui a réussi et qui trouve que les hérétiques sont toujours trop nombreux, beaucoup trop nombreux. Les hérétiques, quand il y en a un, ça va, c’est quand… Vous connaissez l’antienne.

Ainsi la France, surtout dans sa partie « souchienne », et malgré le réchauffement de la planète, est « frileuse », c’est-à-dire au fond du fond de son moi refoulé, raciste et « islamophobe » − le dernier-né des vocables créés par l’inventive démonologie du clergé de l’antiracisme, avec l’aide, faut-il le rappeler, d’un autre clergé, beaucoup moins métaphorique celui-là, je veux parler bien sûr du clergé chiite iranien − parce qu’elle n’accepte pas assez vite et avec assez d’enthousiasme l’islamisation d’une partie de sa population (outre les Français immigrés et enfants d’immigrés originellement musulmans, on parle de 60 000 convertis parmi les « souchiens »), et la transformation de ses paysages urbains par la construction de nombreuses mosquées (200 actuellement, selon des sources impeccables comme Le Monde). 60 000 convertis, 200 mosquées en construction, souvent grâce à des subventions publiques, ce n’est pas si mal quand même pour un pays dans lequel l’islamophobie ne cesse, paraît-il, de faire des progrès. En tant que « souchien », on a parfois l’impression de faire partie d’un troupeau houspillé sans relâche par les pasteurs du culte antiraciste pour gagner au plus vite le paradis enchanté de l’étable multiculturelle, diverse et/ou métissée, on ne sait plus trop. Allez, au trot, Blanchette, et on arrête de regarder en arrière !

Pendant ce temps-là, en Irak, l’épuration ethnique et religieuse s’accélère. Des bombes sont posées dans les églises, des femmes chrétiennes sont violées, des fidèles assassinés. En quelques années, le nombre de chrétiens a été divisé par trois dans cette vieille terre chrétienne, passant d’un million à moins de 400 000 personnes. Ces dernières semaines, une ville entière, c’est-à-dire 6 000 personnes, a été vidée de ses habitants à la suite de plusieurs attentats qui ont fait souffler un vent de panique parmi la population chrétienne. On est loin des graffitis, parfaitement idiots et répréhensibles, faut-il le préciser, de Castres ou de Toul.

Pendant ce temps-là, en Egypte, des lieux de culte, parfois des monastères parmi les plus anciens du monde chrétien, sont attaqués à l’arme lourde par des islamistes lors de heurts que la presse occidentale présente comme des « affrontements interreligieux ». Des femmes chrétiennes sont enlevées, converties de force et mariées à des musulmans, dans l’indifférence de tous, policiers compris.

Pendant ce temps-là, le Pakistan, soutenu à bout de bras par les deux superpuissances que sont la Chine et les Etats-Unis, parque ses trois millions de chrétiens dans des ghettos insalubres dans lesquels ils exercent les métiers dont personne ne veut dans ce « pays des purs ». Fin 2008, à Islamabad, un mur hérissé de tessons de bouteille a été construit autour de la « colonie française », le nom d’un ghetto où vivent 5 000 chrétiens sans eau courante, électricité ou ramassage d’ordures, pour isoler les bons Pakistanais musulmans des chrétiens accusés, dans ce pays, de tous les maux : ignorance, superstition, prostitution, alcoolisme, trafic de drogue. De temps en temps, une foule en furie se charge de faire appliquer, de façon assez expéditive, les lois anti-blasphème du coin, en lynchant quelques chrétiens. La dernière fois, c’était donc au mois d’août 2009, lorsque des chrétiens de Gojra ont été tués au cours d’une émeute provoquée par des rumeurs (infondées) de profanation du Coran. Les conséquences de l’exercice de la démocratie directe au Pakistan sont un peu plus sévères, avouons-le, que ce que l’on connaît chez nos amis suisses.

Selon une association proche du Vatican, les trois quart des persécutions religieuses dans le monde touchent aujourd’hui des chrétiens. Et si elles ne sont pas limitées aux pays musulmans, c’est bien en « terre d’islam », sur de très antiques terres chrétiennes, telles l’Egypte et l’Irak, qu’elles ont pris le plus d’ampleur.

Il n’est pas question ici de défendre une quelconque réciprocité dans le traitement des minorités religieuses, ici et là-bas. Quel cinglé pourrait envisager une chose pareille ? J’ai entendu, au cours d’un débat qui l’opposait à un « théologien musulman » égyptien, Oskar Freysinger, le député suisse à l’origine de la votation sur les minarets, se réclamer d’une politique du chacun chez soi qui fait froid dans le dos. Vous faites ce que voulez avec vos chrétiens d’Orient, disait-il en substance à son interlocuteur, et nous faisons ce que nous voulons avec nos musulmans. Ce qui revient à une démission complète du projet de tolérance religieuse que l’on défend en France et plus largement en Europe depuis quelques siècles. Raison pour laquelle il faut s’indigner du sort des chrétiens en terre d’islam. Et si possible agir. Comment ? Si vous avez une idée, je suis preneur.

Cette indifférence au sort de minorités qui courent de bien plus grands dangers que les nôtres, Freysinger la partage avec tous les antiracistes si prompts à stigmatiser le racisme occidental et l’islamophobie qui monte. Alors, je leur demande : où sont-ils quand on massacre les chrétiens d’Orient ?

J’en viens à me demander s’il n’existe pas une alliance objective, ou même une identité profonde, entre l’antiracisme qui triomphe ici et l’islamisme qui sévit là-bas. René Girard, en conclusion de son dernier ouvrage, se demandait si l’islam n’avait pas « pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque [c’est-à-dire sacrificielle, selon la terminologie girardienne] plus puissante que toutes les autres », et plus puissante peut-être que le christianisme lui-même, suis-je tenté d’ajouter les jours de déprime. L’islamisme nous prouve aujourd’hui que l’archaïque avait des ressources cachées. Avec l’antiracisme lyncheur, nous avons nous-mêmes recréé une religion archaïque fondée sur une idée chrétienne devenue folle : celle de l’unité du genre humain.

Assisterions-nous à une régression sacrificielle de l’humanité, ici sous la forme tragi-comique du lynchage médiatique antiraciste, là-bas sous la forme cauchemardesque de l’attentat de masse et de la purification religieuse, sous l’effet de l’affaissement spirituel de l’Occident et de la disparition de son magistère moral dans le reste du monde ? C’est la question que je me pose. Tant qu’on a le droit de la poser.[/access]

Saint Chesterton, riez pour nous !

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Puisque la mode est aux béatifications, j’en ai une bien bonne à vous raconter ! En plus, celle-là n’a guère été médiatisée, et pour cause : Gilbert K. Chesterton n’a pas été pape de 1939 à 1945. Primo, la place était prise ; deuxio les papes anglais, ça se fait plutôt rare ces deux mille dernières années ; et puis de toute façon, l’intéressé était mort depuis trois ans.
Accessoirement, la cause de béatification de Gilbert n’en est qu’à ses tout débuts. C’est seulement l’été passé que le Chesterton Institute a eu l’idée de l’introduire auprès du Vatican, à l’issue d’un colloque judicieusement intitulé  « The Holiness of Gilbert K. Chesterton« .
La nouvelle fut annoncée au monde ébahi le 14 juillet dernier par Paolo Giulisano, auteur de la première biographie en italien de mon écrivain ultra-mancien préféré[1. Et encore, il la partage avec l’excellent Hilaire Belloc (« Chesterton & Belloc : Apologia e Profezia », Ed. Ancora).].

Il y raconte comment Pie XI avait réagi à l’annonce du décès de Chesterton (par la plume de son secrétaire d’Etat Eugenio Pacelli, encore lui !) Bref le pape Ratti déplorait, dans son message de condoléances, la perte de ce « fils fervent de la Sainte Eglise, brillant défenseur des bienfaits de la foi catholique. »

C’était seulement la deuxième fois dans l’Histoire qu’un pontife décernait ce titre, jadis prestigieux, de « défenseur de la foi » à un Anglais. Et encore, rappelle malicieusement Giulisano, la première fois ce ne fut pas un succès : ça concernait Henry VIII, peu avant qu’il n’invente sa propre Eglise pour des raisons de convenance personnelle[2. Du temps de son « Adversus Lutherum », qui fait toujours autorité.].

Le chemin de Chesterton fut exactement inverse : élevé dans le protestantisme pur porc, marié à une « high anglican« , il n’a cessé de se rapprocher du catholicisme jusqu’à s’y convertir.
Dès ses jeunes années de journaliste, Gilbert s’exerça à dézinguer tour à tour les penseurs organiques de la société anglicano-victorienne : Kipling, Wells, G.-B. Shaw et leur « monde rapetissé ».
En 1901, il publie ses chroniques dans un recueil aimablement intitulé Hérétiques. Pourtant, il ne sortira lui-même officiellement de cette hérésie dominante, en se faisant baptiser, qu’à 40 ans passés… Le temps sans doute de peser la gravité d’une telle apostasie, et surtout de ménager son épouse – qui le suivra un an plus tard dans cette conversion. Happy end !

Dans l’intervalle, il avait quand même publié Orthodoxie, son Génie du christianisme à lui, en moins chiant quand même. Ce Credo iconoclaste, si l’on ose dire, fut sa réponse à une question mille fois entendue, genre : « C’est bien beau de tout critiquer, mais tu proposes quoi, petit con ? » (Gilbert avait 27 ans à la parution d’Hérétiques.) Une réponse en forme de pamphlet prophétique et drôle qui à coup sûr, un siècle plus tard, a moins vieilli que l’avant-dernier Onfray.
Je ne saurais trop recommander la lecture de ce chef-d’œuvre d’humour et d’amour – y compris à ceux d’entre vous qui n’ont « ni Dieu ni Diable », comme disait ma grand-mère[3. Maternelle. L’autre était athée.]. Après tout, les amateurs de films de vampires ne croient pas tous à l’existence de ces fantômes suceurs de sang…

Je reviendrai volontiers, à l’occasion, sur l’apologétique chestertonienne, pour peu qu’Elisabeth Lévy m’en prie… Mais pour aborder le bonhomme, dont toute l’œuvre n’a d’autre but que de mettre l’esprit au service de l’Esprit, il semble plus raisonnable de commencer par le « e » minuscule. Surtout sur un site comme Causeur – laïc et gratuit, faute hélas d’être obligatoire.

Journaliste, essayiste et romancier, « confesseur de la Foi » et auteur de polars, Chesterton fut d’abord, dans toutes ces entreprises, un incomparable théoricien mais aussi praticien du Rire (contrairement à l’ami Bergson, qui rit quand il se brûle[4. Et encore, au deuxième degré !]).
Ainsi, dans Le Défenseur[5. Un des noms de Dieu dans la Bible.], publié la même année qu’Hérétiques, consacre-t-il un chapitre à la « Défense du nonsense ». Est-ce à dire que sa foi relève elle-même du nonsense ?

La réponse est oui à toutes les questions ! Ce punk, figurez-vous, n’hésite pas à justifier un paradoxe par un jeu de mots. Le fou, le vrai, nous dit-il, ce n’est pas comme dans le dico l’homme qui a perdu la raison ; c’est « celui qui a tout perdu sauf la raison ».
Le nonsense au sens de l’oncle Gilbert, c’est le contraire de la folie : une des façons les plus sensées, pour nous autres pauvres créatures – peut-être même pas créées ! – d’assumer notre condition. Et d’abord notre incapacité naturelle à « comprendre » l’Univers qui nous inclut. Il ferait beau voir, n’est ce pas, qu’un contenu explique son contenant !
Mais Chesterton ne plaisante pas avec le nonsense. N’allez pas, par exemple, lui parler de Lewis Carroll ! Son Alice au Pays des Merveilles relève tout juste de l’ « exercice mathématique ». Loin d’abjurer la foi en la déesse Raison, il en intègre tous les principes. Ses fantaisies millimétrées ne sont pas un moyen d’évasion : juste la cour de la prison !

Le vrai nonsense selon G.K., il faut aller le chercher chez Edward Lear (1812-1888), passé d’extrême justesse à la postérité grâce à ses Nonsense poems[6. Que Chesterton et son pote Hilaire ont même tenté d’imiter ; mais on ne peut pas être doué pour tout, n’est ce pas ? Moi-même, etc.]. Pourtant, au temps de Chesterton déjà, ce ouf malade était bien démodé, quand « Alice » avait commencé de s’imposer comme la Bible du nonsense.
Eh bien, Gilbert s’en fout : la différence irréductible, explique-t-il, c’est que les limericks de Lear ne riment littéralement à rien – même si leur versification, elle, a la rigueur métronomique d’une nursery rhyme. Et si l’ensemble donne une idée de l’Absolu, c’est qu’il n’est relatif à rien de particulier : ouvert comme un Oulipo en plein air.

Bien sûr la lettre en est inaccessible, et plus encore au lecteur non anglophone. Reste l’esprit, qui n’en est que plus libre.
Un exemple ? Mais bien volontiers : à la demande générale, laissez-moi « traduire » les premiers vers de Cold are the crabs, un des plus beaux poèmes du roi Lear [7. D’après moi.]. Ça m’a pris plus d’une heure pour un quatrain, alors doucement les basses ! De toute façon, je ne risque rien : personne n’a jamais pu faire le job convenablement, même Google !

Faute de « sens » conventionnel, que traduire exactement ? Rien. A sa façon, le learisme est un darwinisme : adapt or die ! Voici donc mon adaptation de Cold are the crabs[8. Cold are the crabs that crawl on yonder hills,
Colder the cucumbers that grow beneath,
And colder still the brazen chops that wreathe
The tedious gloom of philosophic pills
!] (on considérera comme muets, par licence poétique, les « e » qui figurent entre parenthèses) :
« Froids sont les crab(e)s qui rampent sur nos monts,
Et plus froids les concombr(e)s qui poussent tout au fond ;
Mais plus froides encor(e) les menteries cyniques
Qui emballent nos trist(e)s pilules philosophiques. »

Comment ça, je ne suis pas fidèle au texte ? Mais qui êtes-vous pour parler de contre-sens dans l’adaptation d’un nonsense ? Bien sûr, là où j’écris « menteries cyniques », Google préfère traduire littéralement « côtelettes d’airain ». Du coup ça vous prend une consonance surréaliste, et ça perd tout sens.

Or, pour notre ami Gilbert, le vrai nonsense a un sens, et c’est précisément que le sens de la vie nous est caché ! On ne peut y accéder qu’en passant par le « Royaume des Elfes ».

Pas les délires formatés à la Lewis Carroll ; plutôt les rêveries inspirées à la C.S. Lewis… Je sais : Chesterton n’a connu que l’un des deux, et moi aucun. Mais à ce compte-là, qu’est ce qu’on fait de vous ?

En tout cas, ça serait con de se brouiller maintenant, surtout sans raison. Alors j’en ai trouvé une excellente : pinailler jusqu’au bout sur le sens du nonsense.
Deux erreurs de perspective, plutôt courantes ces derniers siècles, consistent d’un même mouvement à naturaliser le surnaturel et à surnaturaliser le naturel. Grâce au nonsense, prêche le père Gilbert, sortons enfin de ce cercle vicieux !
Admettons-le une fois pour toutes en souriant : quelque chose ici-bas nous dépasse ! « Et si les plus vieilles étoiles n’étaient que les étincelles d’un feu de joie allumé par un enfant ? »

Les enquêtes du Père Brown

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Si tu vas à Rio, n’oublie pas d’emmener Duflot.

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Au Brésil, l’enfer vert n’est plus celui qu’on croit. L’Amazonie profonde va même devenir un paradis parfait en comparaison de la favela de Dona Marta, à Rio de Janeiro. Une merveilleuse idée écologique est en effet sur le point d’être mise au service de milliers d’habitants qui devaient déjà survivre avec l’insalubrité, l’insécurité, la drogue et autres petits bonheurs du tiers-monde. Pour protéger « la forêt primaire de l’urbanisme sauvage », il a en effet été décidé de construire un mur de briques sur une longueur de 900 mètres pour isoler la favela. Les associations environnementales applaudissent des deux mains même si elles font mine de s’inquiéter de l’absence de concertation. Ce serait sans doute être bien mauvaise langue que de signaler qu’il n’y a pas seulement la forêt primaire à proximité de la favela Dona Marta mais aussi le très chic quartier résidentiel de Botafago. Quand mademoiselle Duflot aura pris les rênes de la région Ile de France, si quelques cités du 93, par exemple, se retrouvent entourées de barbelés un beau matin, qu’elles ne s’inquiètent pas. Les écologistes sont des humanistes : il ne s’agira pas d’apartheid social mais simplement d’un louable souci de sauver le champignon de Paris.

Snipers du sens

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Blaise Pascal
Blaise Pascal

Il n’y a pas plus plus français que la forme courte, la maxime, l’aphorisme. Snipers du sens, miliciens de l’écriture sporadique, les auteurs de ces tirs dans la nuit sont des manières de héros. Ils sont comme des soldats isolés, laissés dans les ruines d’une ville conquise depuis longtemps par la Bêtise. Ils se battent à un contre cent alors qu’il ne leur reste plus que quelques cartouches. Mais leur précision est telle qu’elle foudroie à chaque fois. La cible est touchée en plein cœur ou en pleine tête, ces deux points stratégiques repérés par tout moraliste conséquent. Ils ont pour nom La Rochefoucauld, archétype de l’écrivain classique, mais aussi, moins attendu, Scutenaire, surréaliste belge inconnu, sauf du regretté Frédéric Dard qui l’aimait beaucoup et le citait souvent. Scutenaire qui dynamita les bonnes mœurs toute sa vie avec Mes Inscriptions : « Mon pays est profondément divisé : d’un côté il y a mes compatriotes et de l’autre moi », écrivait-il notamment pour souligner son anarchisme irréductible.

[access capability= »lire_inedits »]On retrouvera tout ce joli monde, cette société de subversifs qui traversent le temps, dans Maximes et autres pensées remarquables des moralistes français, une anthologie réalisée par François Dufay. Mort en 2009, à 46 ans alors qu’il dirigeait les pages littéraires de L’Express, François Dufay, ancien normalien, avait réalisé ce travail davantage comme un témoignage de son amour pour le français comme arme de guerre, comme mécanique de précision que dans un quelconque et desséchant souci d’exhaustivité universitaire.

Il a donné sa chance au goût, ce qui transforme son anthologie en livre de chevet ou, mieux encore, en livre de poche au sens premier du terme. On ne sera plus jamais seul avec le Dufay, qu’on ne vous demandera pas de laisser derrière vous quand vous passerez les portiques de sécurité alors que vous aurez un véritable concentré de plutonium littéraire et philosophique à portée de main.

Vous trouverez évidemment beaucoup d’auteurs du XVIIe ici, le gros des forces étant représenté par Pascal, le janséniste aux yeux las : « Il faut aimer Dieu et ne haïr que soi » ; La Rochefoucauld, le frondeur défiguré qui poursuit sa guerre dans les salons : « Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer », ou encore l’aimable et féroce La Bruyère : « Qu’il est difficile d’être content de quelqu’un ! »

On remarquera, à l’autre bout du prisme des siècles, l’importance accordée par François Dufay à ces réactionnaires trop oubliés qui ont su écrire le français comme on ne saura plus jamais le faire, un français de l’Atlantide, une langue presque morte. Qui se souvient ainsi de Jouhandeau, de Chardonne, et même de Montherlant, pourtant indispensables à qui veut prendre des leçons de ce pessimisme hautain qui est une jolie façon, surtout de nos jours, de garder la tête haute ?

Il n’y a qu’une seule femme présente dans ce florilège. Est-ce un sacrifice de Dufay au politiquement correct ? Même pas, puisque cette femme, Christine de Suède est une reine, ce qui signifie qu’elle n’a plus de sexe et écrit à la hauteur de sa charge : « L’unique secret de n’être pas trompé, c’est de croire peu et de travailler beaucoup. Encore ne suffit-il pas. »

Quand on vous dit que ces gens et ceux qui les aiment sont décidément infréquentables…

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Vive la zoopolitique !

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Vous ne vous intéressez pas aux animaux ? Peu importe. Si vous aimez l’histoire et la politique, ce « beau livre » qui nous vient de Suisse est pour vous. Historien du cheval, Jean-Louis Gouraud évoque l’importance de son animal fétiche dans la vie de la Cité. En Occident, on retrouve depuis l’Antiquité gréco-latine des représentations innombrables de guerriers à cheval. Chez Homère, épique et équin se confondent souvent. Xénophon, contemporain de Platon, dit l’importance pour les aristocrates grecs de pratiquer l’équitation sur leurs terres, afin de se préparer à faire la guerre.

[access capability= »lire_inedits »]Sur la glaise des champs de bataille comme dans le marbre des statues royales, le cavalier indique toujours une domination de ceux qui vont à pied, peuple qu’il convient de soumettre, ou encore ce troupeau qu’il convient d’encadrer. On voit se dessiner une féodalité sublime qui oppose cavaliers et piétons.

Cette vaste fresque commence avec le Deutéronome où Moïse déconseille aux Hébreux l’usage des chevaux… ces dangereux vecteurs d’éloignement et de conquêtes. À la fois rassurants et compagnons de l’hybris. L’auteur poursuit son panorama avec la chevalerie médiévale, les tournois festifs et cruels, le cavalier de la Renaissance magnifié dans la statuaire, et le monde équestre contemporain (le cheval du jour, qui n’est plus nécessaire pour faire la guerre ou labourer les champs, étant largement devenu festif… et féminin).

On croise Hitler donnant une « friandise » à un cheval, sous le regard gourmand de SS médusés, Mussolini sur de superbes chevaux, Churchill (formé à l’équitation militaire) qui, dans ses vieux jours, parcourt la campagne pour une chasse montée. Défilent ainsi tous les héros et salauds de l’histoire récente : Hiro-Hito, de Gaulle, Franco, Mao, Bourguiba, Kadhafi, Che Guevara, Poutine, G. W. Bush, Ben Laden… tous juchés sur des chevaux signifiants. Dans une passionnante étude, Jean-Louis Andréani évoque les relations de chacun des présidents de la Ve République à la Garde républicaine. Grand défenseur des divisions blindées, le Général était plutôt hermétique à son décorum : « La Garde à cheval ? Au vingtième siècle ! Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse derrière la Garde à cheval ? Je ne me nourris pas de crottin ! » On sait que son opinion changea totalement après son arrivée au pouvoir en 1958.

La France contemporaine n’est pas oubliée : on voit des canassons en arrière-plan d’une affiche de Le Pen, des chevaux en pagaille au Salon de l’agriculture où défilent Jacques Chirac et Laurent Fabius, Sarkozy galopant en Camargue sous les yeux d’une trentaine de photo-reporters juchés sur un tracteur de circonstance. Christophe Donner se demande si le cheval est « central ou centriste » et souligne avec malice que le cheval se porte bien au centre-droit, François Bayrou et Hervé Morin étant tous deux éleveurs et amoureux des chevaux.

Bref, de tous les animaux, le cheval est le seul qui participe activement à la grande aventure politique de l’homme. Mais Gouraud ne nous dit pas s’il est de droite et de gauche. Chacun devra trouver pour lui-même la réponse à cette angoissante question.

Le cheval, animal politique

Prix: 27,10 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

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Complètement marjo !

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Le salon Marjolaine est un monde enchanté : on y trouve tout ce qu’on ne vous dit pas à la télévision, comme l’affirment sans rire les adeptes des médecines douces et du bio en tout genre réunis là pour sauver leur santé, leur âme et la planète.

Dans l’autobus bondé qui trimballe les candidats au salut vert du métro au Parc floral de Vincennes (vert, ça veut pas dire sportif, on vous l’a déjà dit), des dames étudient des tracts prometteurs annonçant qu’elles pourront se procurer des ouvrages sulfureux dont la presse ne parle pas.

[access capability= »lire_inedits »]Au rayon militant, Greenpeace distribue des guides pratiques des OGM dans l’alimentation, tandis que leurs voisins ont carrément la solution : arrêtons de déguster veaux, vaches, cochons, poulets et mangeons plutôt ce qui sert à les engraisser. (Essayez le lupin, vous m’en direz des nouvelles.) Comme ça, les pauvres bêtes ne souffriront plus du bruit ni de la proximité. Le problème, c’est qu’elles n’existeront plus, argument balayé par une militante de One Voice : « Ben il restera des autruches, je crois que sous certaines latitudes, il y en a des sauvages. » Et justement, les défenseurs des bêtes sauvages ne manquent pas au Parc floral de Vincennes. Les requins, les lynx, les loups et les ours ont leurs partisans acharnés. Les braves cœurs de Ferus entendent même prendre en compte les « intérêts pastoraux particuliers » dans les zones concernées. Après tout, le berger humain est aussi une espèce menacée.

On apprend un peu plus loin que guérir la myopie est possible en faisant trois heures de gymnastique œillère et qu’il est excellent de se nettoyer les oreilles en y enfonçant une bougie allumée comme les Indiens Hopi. L’ennui, c’est qu’il faut être deux pour procéder à la manœuvre, mais c’est plus convivial, « naturel et artisanal » que le coton-tige, sans doute né de l’esprit malade d’un savant fou de la race de ceux qui ont inventé la piqûre d’insuline pour les diabétiques, alors qu’il suffit de se soigner avec des gélules d’algue spiruline pour éviter d’enrichir les multinationales pharmaceutiques !

Quelques sacs en cuir et vêtements en peau de chèvre ne suscitent pas bizarrement la colère du public, qui s’enquiert très sérieusement des vertus des produits proposés et se persuade que, décidément, on lui cache tout. De même, le hangar des produits du terroir ne s’embarrasse pas de toutes ces subtilités, et le cholestérol bio proposé sous forme de saucissons, jambons, vins rouges et fromages pourra de toute façon s’éliminer naturellement – la pureté de l’organisme est décidément une obsession – grâce aux bons conseils des fabricants de bien-être du hangar suivant. C’est le royaume de la gélule miracle et du conseil spirituel, de la détoxification du corps et de l’esprit.

En effet, qui oserait nier les qualités de l’Ydro-Détox « pour éliminer les troubles qui ternissent notre vie » (migraine, perte de mémoire…) et qui consiste en un bain de pieds à courant galvanique régulé de faible intensité ? Une photo montre un « pédicuve » rempli d’une gadoue brunâtre composée de tous les métaux lourds, solvants et autres pesticides accumulés par notre mauvaise alimentation. C’est pas une preuve, ça ?

On peut aussi choisir d’économiser les 300 euros que vous coûtera la cure pour préférer un séjour de jeûne selon la méthode du Dr Buchinger proposé par l’association Le Corps en action : une semaine en Algérie, à Colmar ou dans un monastère en Bretagne pour rajeunir de sept ans en six jours tout en trouvant lucidité mentale et vie meilleure grâce à la diète holistique.

Plus loin, Brigitte Robinet propose, sur son stand, des thérapies énergétiques et vibratoires en synchronisation avec les vôtres pour l’éveil de la conscience (sur rendez-vous) : elle a inventé la psychanalyse avec massage : régression dans la mémoire combinée à des soins « sur notre corps éthérique dans une séance aussi puissante que subtile avec lumière, sons, cristaux et mandalas ».

D’autres planent plus haut : ils peuvent soigner nos âmes. Certains ont un contact direct avec les anges, qui peuvent résoudre bien des problèmes ; d’autres, comme La Loge unie des théosophes, proposent de trouver la paix intérieure dans un monde perturbé à l’aide de conférences qui apportent des réponses aux questions que personne ne se pose : Faut-il craindre la mort ? Mythe et réalité du troisième œil…

Comme c’est le dernier jour, l’affluence est à son comble. Et c’est seulement à l’air libre qu’on prend conscience d’un phénomène étrange. Dans ce bazar des allumés en tout genre, ce concours Lépine de la dinguerie douce, il y a un monde fou mais personne ne rigole.[/access]

Jarmush, l’action pure

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Isaac de Bankolé dans The Limits of Control, de Jim Jarmush.
Isaac de Bankolé dans The Limits of Control, de Jim Jarmush.

Les films d’action sont les seuls où il ne se passe jamais rien. Dans The Limits of Control, en revanche, à chaque seconde, il se passe tout. Après Ghost Dog, Jarmush réalise un second chef-d’œuvre absolu de l’humour bouddhiste. Dans l’interview accordée à Evene.fr, Jarmush déclare qu’il s’agit d' »une espèce de film d’espionnage à la limite du cinéma expérimental ». Et il ajoute avec simplicité : «  C’est un film ludique dans lequel il ne faut surtout pas essayer de tout comprendre. »

[access capability= »lire_inedits »]Son héros, admirablement incarné par Isaac de Bankolé, se nomme « l’homme solitaire ». Il s’agit à l’évidence d’un solitaire d’une espèce très singulière. Rien de plus peuplé que sa solitude. Aux quatre coins de l’Espagne, il rencontre d’autres solitaires, tout aussi déterminés, organisés et disciplinés que lui. Leur mission ? Pulvériser notre monde. Pulvériser le nihilisme agité que notre monde appelle « l’action ». Etablir le règne de l’action pure. Substituer au néant hystérique de « l’action » l’action exacte du néant.

Traversés par le silence et les pas de l’homme solitaire, tous les lieux ont lieu. L’homme solitaire voit tout. Recueille tout dans son silence. Le monde de l’action est pulvérisé par l’humour du vide, à l’instar de tous les téléphones portables qui ont le malheur de croiser son chemin. No mobile ! Ce qui doit aussi s’entendre en français : plus de mobiles, plus d’objectifs !

The Limits of Control ouvre son ode au laisser-être sur les deux premiers vers du Bateau ivre. Mais la guerre métaphysique menée par l’homme solitaire, comme celle de Ghost Dog, me semble trouver son expression la plus précise chez Simone Weil et Kafka. Simone Weil : « Solitude. En quoi donc en consiste le prix ? (…) Dans la possibilité supérieure d’attention. Si on pouvait être attentif au même degré en présence d’un être humain… » Et encore : « La joie est la plénitude du sentiment du réel. » Et encore : « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l’amour. » Et encore : « Ce n’est pas une action, mais une sorte de passivité. Action non agissante. Se dépouiller de la royauté imaginaire du monde. Solitude absolue. Alors on a la vérité du monde. » Et Kafka : « Croire en l’indestructible en soi et non tendre vers lui. » Et enfin : « Croire veut dire : libérer en soi l’indestructible, ou plus exactement : se libérer, ou plus exactement : être indestructible, ou plus exactement : être. »

Comme Ghost Dog, l’homme solitaire traverse et transperce le monde moderne avec la précision d’une lame d’acier. Tous deux sont trempés du même métal, qui parle toutes les langues : ce sont des corps de rituel, des corps de temps, parfaitement inoxydables dans le moderne. Chacun de leurs pas est un triomphe humble et invisible sur ce monde. Sur le monde. Dans l’infini de la lenteur et de la vitesse, ils pulvérisent toute agitation et toute hystérie. Leurs corps sont des remparts mouvants, souples, indestructibles.

Le monde moderne n’a simplement aucune chance face à eux. Face à nous.[/access]

David Sylvian, ovni pop

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Alliant sa voix de soul à un raffinement musical et à une élégance des textes, mariant musiques populaire et expérimentale, David Sylvian est un ovni de la pop.

En 1976, au beau milieu de la période punk, le groupe de David Sylvian (Japan), bricolé avec son frère cadet et trois autres lycéens, est repéré par Hansa Records, découvreur de Boney M. La maison de disque allemande a besoin d’un groupe local, pour pénétrer le marché britannique. Japan participe aux auditions, mais un groupe mieux looké lui souffle la première place : The Cure.

[access capability= »lire_inedits »]Hansa Records lâche The Cure après avoir écouter la maquette de Killing an Arab : « Ça ne marchera jamais ! » Le producteur investit alors sur Japan. Le groupe se cherche et glisse du glam rock de David Bowie vers la sophistication de Roxy Music, des guitares vers les synthétiseurs. Les ventes ne décollent toujours pas. Le label tente un dernier coup (y a de ces génies !)  : sortir un album de Japan au Japon ! Et il se débarrasse du groupe.

Virgin Records récupère alors Japan. La rencontre avec le public et la critique musical se fait avec le titre épuré Ghost, extrait du cinquième album, un immense succès commercial. La presse qui démolissait Japan, l’encense maintenant. Mais quand tout va bien, il faut chercher la femme. Une photographe japonaise, Yuka Fujii, qui sortait avec le bassiste, se met à flirter avec Sylvian. Japan se sépare en 1982.

David Sylvian collabore, alors, avec le compositeur japonais Ryuichi Sakamoto à la bande originale du film Furyo, mettant en scène David Bowie, Takeshi Kitano et Ryuichi Sakamoto. Naît ainsi leur titre le plus connu à ce jour : Forbidden Colours. Fort de ce succès, Virgin propose un contrat à David Sylvian. En 1984, il sort son premier album solo, Brilliant Trees, empruntant l’inspiration de certains de ces morceaux aux romans de Milan Kundera, de Jean Cocteau ou de Jean-Paul Sartre. La presse est unanime. Sylvian a enfin trouvé sa voie : seul, il est excellent. Enfin, seul c’est beaucoup dire quand on voit le nombre de pointures qui contribuent à ses albums.

Sylvian est assez déstabilisant pour sa maison de disque. Un délai de six à douze ans peut s’écouler avant qu’il ne sorte un album solo ou se mette en tête de travailler sous un autre nom ou en collaboration avec d’autres musiciens. C’est pas comme ça qu’on se fait un nom auprès du public. Il vient même avec des projets d’albums instrumentaux. En 1991, quand il retrouve ses comparses de Japan, il enregistre sous le nom de Rain Tree Crow. La division marketing de Virgin devait être contente. En 2003, d’un commun accord, David Sylvian quitte la major pour créer son propre label, Samadhi Sound.

Dégagé des conventions, David Sylvian livre des albums plus personnels et radicaux. Les sorties du label ne se cantonnent pas aux projets du Britannique. Les signatures du label sont éclectiques : le compositeur américain Harold Budd, un jeune chanteur suédois Thomas Feiner, le groupe folk anglais Sweet Billy Pilgrim. Terriblement bien produits, les disques de Samadhi Sound bénéficient tous d’un évident souci du détail. Le catalogue ne peut être écouter d’un oreille distraite, il demande du temps pour être apprécié, mais offre à qui veut l’entendre une musique toute en délicatesse.

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Vichy : le mot de trop !

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Pierre Laval
Pierre Laval

Eric Besson rendra désormais les coups. Sans doute est-il habitué à figurer, pour ses anciens camarades, le Judas idéal. Mais être comparé à Laval, ça ne passe pas ou plus. L’homme le plus détesté de France, à en croire Marianne, porte plainte contre Jean-Christophe Cambadélis et Gérard Mordillat en raison « de propos publics qu’ils ont tenus récemment, assimilant son action et celle des agents de son ministère aux heures sombres du régime de Vichy et à l’entreprise criminelle d’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale ». Le premier a expliqué à Libération que ce sarkozyste nouveau portait la marque de la nouvelle droite : « Il fait du lepénisme culturel, sinon programmatique… Pour moi, c’est Pierre Laval. Il n’a jamais été reconnu. Mais, comme il s’estime plus intelligent que les autres, il finit par démontrer qu’il peut l’être à gauche comme à droite. Sans aucun état d’âme. » Le second a qualifié le ministère de Besson de « ministère de la xénophobie ».

[access capability= »lire_inedits »]Un peu plus tard, Jean-Paul Huchon en remet une couche en déclarant que Besson est en train de devenir « un nouveau Marquet, un nouveau Déat », allusion à deux socialistes devenus ministres du maréchal Pétain.

Le ministre entend poursuivre systématiquement en justice tous propos similaires. Et c’est heureux.

Comparer une politique que l’on combat aux pires heures de notre histoire est inacceptable. La parole se décomplexe plutôt pour le pire que pour le meilleur. On peut débattre sans s’envoyer des insultes à la figure. On peut s’opposer, on peut s’affronter, on peut critiquer avec intelligence et passion, sans tenir des propos blessants, injurieux et injustifiés.

Aujourd’hui, dans la haine vouée au « traître Eric Besson », certains socialistes ont allègrement dépassé les bornes. Peut-on appeler « rafles » la chasse aux sans-papiers ? Peut-on exhumer Vichy pour dénoncer le ministère de l’identité nationale et de l’immigration ? Peut-on dénoncer la politique migratoire au prisme de Pétain ? Jusqu’où poussera-t-on ces comparaisons sans raison ?[/access]

« Je préfèrerais ne pas… »

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Du débat sur l’identité nationale : mangez-en ! Honoré Daumier, Gargantua.
Du débat sur l’identité nationale : mangez-en ! Honoré Daumier, Gargantua.

« Qu’entendez-vous par là ? Etes-vous dans la lune ? Je veux que vous m’aidiez à collationner ces feuilles, tenez. » Et je les lui tendis.
« Je préférerais ne pas », dit-il.
Herman Melville, Bartleby le scribe

Une des créations les plus troublantes et les plus mystérieuses de la littérature est sans doute celle de Bartleby de Melville qui, on aura beau dire, est infiniment plus convaincant dans cette novela que dans l’indigeste pavé de Moby Dick. Bartleby, employé aux écritures chez un avoué de New York, oppose aux injonctions de ses collègues, de ses supérieurs, de ses contemporains et finalement du monde entier un « I would prefer not to », traduit en général assez habilement en français par « Je préfèrerais ne pas ». Cela conduira finalement cet antihéros, messie du non-vouloir, à se laisser mourir plutôt que de prendre part à quoi que ce soit de l’activité humaine.

[access capability= »lire_inedits »] »I would prefer not to », sur lequel Deleuze a écrit des pages remarquables n’est pas une opposition frontale à l’action, c’est plutôt le désir de rester à côté, à la marge. C’est une façon d’être là le moins possible, de limiter sa présence au monde et aux autres à une manière de minimum syndical existentiel. D’ailleurs, à quoi bon s’opposer, semble nous demander Bartleby. La puissance de ce que l’on doit affronter est telle, la folie tellement généralisée, la bêtise et la cruauté tellement universelles qu’il vaut mieux faire semblant la plupart du temps. Et quand, vraiment, il n’est plus possible de ne pas répondre aux convocations de l’existence, se contenter d’un « I would prefer no to. »

C’est à la silhouette maigre et voûtée de ce martyr du négatif que nous pensons fraternellement quand on nous demande notre avis sur l’identité nationale, ou plus précisément sur le débat organisé autour de l’identité nationale.
– Tu ne veux pas nous dire ce que tu en penses ?
– Je préférerais ne pas.
– Mais enfin, explique-toi ! Bartleby, ce n’est pas ton genre, tout de même. Tu as des avis sur tout, d’habitude ! L’économie de marché, la révolution bolivarienne, le vin naturel, la poésie, les paysages, la burqa, le communisme ! On te le reproche assez. Péremptoire, définitif, hyperbolique, méchant comme une teigne ! Donne ton avis, allez…
– Je préfèrerais ne pas.

En même temps, l’héroïque posture de Bartleby n’est pas tenable très longtemps. Nous n’avons pas sa sagesse acédique. Mais on sent que, si on devait prendre part à ce débat, vraiment y prendre part, on deviendrait vite désobligeant. Désobligeant au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que nous manquerions à nos obligations, à ce que nous estimons précisément, en tant que Français, être nos obligations et qui sont assez bien définies par cet article de la Constitution de 1793, que l’on peut voir toujours imprimé sur les titres de réfugiés aujourd’hui : « Le Peuple français donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans. »

Et il faut éviter d’être désobligeant dans une démocratie : il faut éviter de renvoyer les uns à on sait quelle « étrangeté » qui justifiera à peu près tout contre des parties entières de la population, et il faut éviter d’être désobligeants en transformant les promoteurs de ce débat en ministres vichystes, d’abord parce que c’est historiquement faux et ensuite parce que ce sont eux qui cherchent l’analogie, qui cherchent cette disqualification tellement énorme qu’elle se retourne contre leurs adversaires. Sans compter, évidemment, le piège linguistique et dialectique qui s’est refermé sur ceux qui ont dit publiquement, comme Martine Aubry, qu’ils n’y prendraient pas part. Ne pas y prendre part, c’est bien entendu choisir une position. Et choisir une position, c’est, même involontairement, légitimer ce débat.

Pour nous, c’est beaucoup plus simple : ce débat ne devrait tout simplement pas avoir lieu. Il y a des sujets dont une République ne discute pas sans risquer de perdre son âme.

Surtout quand ces sujets ne font pas problème en tant que tels dans la société, ou s’ils le font, ne sont tout de même pas d’une urgence primordiale dans un pays qui compte cinq millions de chômeurs, à peine moins de mal-logés et où une personne sur deux déclare que sa première crainte est de devenir sans domicile fixe. Et là, apparemment, cette peur n’a plus ni couleur, ni religion. On serait méchant, on quitterait un instant notre attitude de prudence bartlebienne, on dirait que, s’il y a identité nationale, en 2010, c’est avant tout cette certitude de vivre dans un pays qui vous laissera vous désintégrer socialement sans lever le petit doigt.

Que des universitaires, des sociologues, des historiens, des démographes tiennent des colloques sur cette jolie question de l’identité nationale, pourquoi pas, mais qu’elle devienne l’alpha et l’oméga de la vie publique française depuis des mois a quelque chose de profondément malsain pour plusieurs raisons. Pendant que des racistes soudain décomplexés ne vont pas hésiter à donner leurs « contributions » sur des sites officiels au point que ceux-ci sont obligés de les censurer, on oublie tranquillement la crise économique, comme si le politique avait décidé à tout prix de cacher son impuissance manifeste dans ce domaine en faisant rouler ses muscles sur une question, l’identité nationale, qui n’est évidemment pas de son ressort.

L’immigration, par exemple, est de la compétence du politique. Décider qui vient ou ne vient pas, si c’est une chance ou une menace, s’il faut des quotas, si l’assimilation est préférable à l’intégration, si l’islam est soluble, et selon quelles modalités, dans la laïcité : là, d’accord, il y a un débat possible, voire utile. Mais rien n’est pire que de vouloir faire passer ce sujet en contrebande, presque honteusement, derrière un autre, de les confondre, surtout en période préélectorale quand on s’aperçoit que la partie n’est pas trop bien engagée pour son camp.

Un débat public, c’est comme une guerre. Il est toujours préférable de savoir pourquoi on la mène et quels sont ses buts exacts avant de l’entamer. Sinon, c’est l’Afghanistan. Et entre une tribune présidentielle auto-justificatrice dans un quotidien du soir et la récupération de la votation suisse sur les minarets, il y a par les temps qui courent comme un sale parfum d’Afghanistan idéologique dans notre République.

Alors, encore une fois, le débat sur l’identité nationale, I would prefer not to.[/access]

Islamisme, antiracisme, même combat ?

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Néron assistant au supplice d’une martyre chrétienne.
Néron assistant au supplice d’une martyre chrétienne.

Finkielkraut, Camus, Zemmour, Sarkozy, Hortefeux, Valls, Chirac, Frêche, Morano… et j’en passe. Il y a quelque chose de lassant, mais aussi de délirant qui interpelle dans ces explosions médiatiques et métronomiques, dont on ne sait si elles sont motivées par la jubilation de voir un puissant ou supposé tel trébucher ou par une colère sincère. Les deux, mon chef de meute, répondraient les indignés, s’ils savaient faire preuve parfois d’honnêteté intellectuelle. On se souvient de la remarque de Baudrillard sur le racisme, selon laquelle l’association SOS Racisme semble avoir formé son nom sur le modèle de celle qui défend les baleines. Donc SOS Racisme = SOS Baleines : il y a chez les antiracistes la volonté inconsciente de sauver le racisme comme objet idéal d’opposition. On ne sera jamais assez antiraciste. C’est pour cela que la consommation médiatique de « racistes » n’a jamais été si importante qu’aux temps de la criminalisation du racisme. Comment qualifier autrement que de ferveur religieuse cette volonté forcenée de rejeter dans les ténèbres extérieures ceux qui, à la faveur d’une simple phrase maladroite ou même parfois à la faveur de rien du tout, et alors même qu’en général ils ne cessent de réaffirmer leur stricte adhésion au dogme antiraciste, sont offerts soudainement et malgré eux en holocauste afin d’apaiser la fureur sacrée de ce Moloch moderne qu’est l’antiracisme. Personne, en France, aujourd’hui, parmi les sphères dirigeantes ou même seulement influentes, ne s’affirme ouvertement raciste, et pourtant la meute médiatique ne cesse de dénicher des racistes cachés, tels les antiques marranes, un peu partout aux quatre coins de l’Hexagone qui compte, à coups de vidéos volées et de petites phrases qui dérapent.

[access capability= »lire_inedits »]Durkheim, lorsqu’il identifiait le religieux et le social, soulignait que le crime était nécessaire à la société pour s’éprouver en tant que groupement humain partageant des valeurs communes. Lorsque le criminel ou supposé tel heurte les valeurs propres à une communauté, celle-ci réaffirme son existence en tant que communauté à travers la condamnation et le châtiment du coupable. Plus encore que les procédures judiciaires toujours compliquées à mettre en œuvre et trop soucieuses du droit des accusés, le lynchage médiatique est aujourd’hui une institution pénale sui generis qui se charge du rôle éminemment social de châtier les coupables. Grâce à elle, on ne s’embarrasse plus de fioritures juridiques et on va droit à l’essentiel. Taïaut ! Taïaut !

Heureusement, le lynchage médiatique ne tue pas. C’est même sans doute pour cela qu’il a pu être érigé en culte central de la religion antiraciste puisque, on le sait depuis René Girard, les religions établies sur le culte des sacrifices sanglants n’ont pas survécu à l’avènement du christianisme. Car l’antiracisme est bien une religion, ou plutôt une secte qui a réussi et qui trouve que les hérétiques sont toujours trop nombreux, beaucoup trop nombreux. Les hérétiques, quand il y en a un, ça va, c’est quand… Vous connaissez l’antienne.

Ainsi la France, surtout dans sa partie « souchienne », et malgré le réchauffement de la planète, est « frileuse », c’est-à-dire au fond du fond de son moi refoulé, raciste et « islamophobe » − le dernier-né des vocables créés par l’inventive démonologie du clergé de l’antiracisme, avec l’aide, faut-il le rappeler, d’un autre clergé, beaucoup moins métaphorique celui-là, je veux parler bien sûr du clergé chiite iranien − parce qu’elle n’accepte pas assez vite et avec assez d’enthousiasme l’islamisation d’une partie de sa population (outre les Français immigrés et enfants d’immigrés originellement musulmans, on parle de 60 000 convertis parmi les « souchiens »), et la transformation de ses paysages urbains par la construction de nombreuses mosquées (200 actuellement, selon des sources impeccables comme Le Monde). 60 000 convertis, 200 mosquées en construction, souvent grâce à des subventions publiques, ce n’est pas si mal quand même pour un pays dans lequel l’islamophobie ne cesse, paraît-il, de faire des progrès. En tant que « souchien », on a parfois l’impression de faire partie d’un troupeau houspillé sans relâche par les pasteurs du culte antiraciste pour gagner au plus vite le paradis enchanté de l’étable multiculturelle, diverse et/ou métissée, on ne sait plus trop. Allez, au trot, Blanchette, et on arrête de regarder en arrière !

Pendant ce temps-là, en Irak, l’épuration ethnique et religieuse s’accélère. Des bombes sont posées dans les églises, des femmes chrétiennes sont violées, des fidèles assassinés. En quelques années, le nombre de chrétiens a été divisé par trois dans cette vieille terre chrétienne, passant d’un million à moins de 400 000 personnes. Ces dernières semaines, une ville entière, c’est-à-dire 6 000 personnes, a été vidée de ses habitants à la suite de plusieurs attentats qui ont fait souffler un vent de panique parmi la population chrétienne. On est loin des graffitis, parfaitement idiots et répréhensibles, faut-il le préciser, de Castres ou de Toul.

Pendant ce temps-là, en Egypte, des lieux de culte, parfois des monastères parmi les plus anciens du monde chrétien, sont attaqués à l’arme lourde par des islamistes lors de heurts que la presse occidentale présente comme des « affrontements interreligieux ». Des femmes chrétiennes sont enlevées, converties de force et mariées à des musulmans, dans l’indifférence de tous, policiers compris.

Pendant ce temps-là, le Pakistan, soutenu à bout de bras par les deux superpuissances que sont la Chine et les Etats-Unis, parque ses trois millions de chrétiens dans des ghettos insalubres dans lesquels ils exercent les métiers dont personne ne veut dans ce « pays des purs ». Fin 2008, à Islamabad, un mur hérissé de tessons de bouteille a été construit autour de la « colonie française », le nom d’un ghetto où vivent 5 000 chrétiens sans eau courante, électricité ou ramassage d’ordures, pour isoler les bons Pakistanais musulmans des chrétiens accusés, dans ce pays, de tous les maux : ignorance, superstition, prostitution, alcoolisme, trafic de drogue. De temps en temps, une foule en furie se charge de faire appliquer, de façon assez expéditive, les lois anti-blasphème du coin, en lynchant quelques chrétiens. La dernière fois, c’était donc au mois d’août 2009, lorsque des chrétiens de Gojra ont été tués au cours d’une émeute provoquée par des rumeurs (infondées) de profanation du Coran. Les conséquences de l’exercice de la démocratie directe au Pakistan sont un peu plus sévères, avouons-le, que ce que l’on connaît chez nos amis suisses.

Selon une association proche du Vatican, les trois quart des persécutions religieuses dans le monde touchent aujourd’hui des chrétiens. Et si elles ne sont pas limitées aux pays musulmans, c’est bien en « terre d’islam », sur de très antiques terres chrétiennes, telles l’Egypte et l’Irak, qu’elles ont pris le plus d’ampleur.

Il n’est pas question ici de défendre une quelconque réciprocité dans le traitement des minorités religieuses, ici et là-bas. Quel cinglé pourrait envisager une chose pareille ? J’ai entendu, au cours d’un débat qui l’opposait à un « théologien musulman » égyptien, Oskar Freysinger, le député suisse à l’origine de la votation sur les minarets, se réclamer d’une politique du chacun chez soi qui fait froid dans le dos. Vous faites ce que voulez avec vos chrétiens d’Orient, disait-il en substance à son interlocuteur, et nous faisons ce que nous voulons avec nos musulmans. Ce qui revient à une démission complète du projet de tolérance religieuse que l’on défend en France et plus largement en Europe depuis quelques siècles. Raison pour laquelle il faut s’indigner du sort des chrétiens en terre d’islam. Et si possible agir. Comment ? Si vous avez une idée, je suis preneur.

Cette indifférence au sort de minorités qui courent de bien plus grands dangers que les nôtres, Freysinger la partage avec tous les antiracistes si prompts à stigmatiser le racisme occidental et l’islamophobie qui monte. Alors, je leur demande : où sont-ils quand on massacre les chrétiens d’Orient ?

J’en viens à me demander s’il n’existe pas une alliance objective, ou même une identité profonde, entre l’antiracisme qui triomphe ici et l’islamisme qui sévit là-bas. René Girard, en conclusion de son dernier ouvrage, se demandait si l’islam n’avait pas « pris appui sur le biblique pour refaire une religion archaïque [c’est-à-dire sacrificielle, selon la terminologie girardienne] plus puissante que toutes les autres », et plus puissante peut-être que le christianisme lui-même, suis-je tenté d’ajouter les jours de déprime. L’islamisme nous prouve aujourd’hui que l’archaïque avait des ressources cachées. Avec l’antiracisme lyncheur, nous avons nous-mêmes recréé une religion archaïque fondée sur une idée chrétienne devenue folle : celle de l’unité du genre humain.

Assisterions-nous à une régression sacrificielle de l’humanité, ici sous la forme tragi-comique du lynchage médiatique antiraciste, là-bas sous la forme cauchemardesque de l’attentat de masse et de la purification religieuse, sous l’effet de l’affaissement spirituel de l’Occident et de la disparition de son magistère moral dans le reste du monde ? C’est la question que je me pose. Tant qu’on a le droit de la poser.[/access]