À Trieste, malgré des pluies battantes, l’hiver sera chaud. Depuis que la majorité municipale d’union des droites a décidé de baptiser une rue du nom du dirigeant néofasciste Giorgio Almirante (1914-1988), les forces politiques se déchirent. Vent debout contre ce projet, l’opposition de gauche dénonce un coup de canif à l’histoire triestine et un hommage rendu aux heures-les-plus-sombres.
Replaçons cette initiative dans l’histoire de ce port de mer aujourd’hui si paisible (et qui entend le rester). Autrichienne pratiquement sans discontinuer de 1382 à 1920, la ville adriatique a longtemps incarné l’irrédentisme italien : dès la fin du XIXe siècle, sa population réclame majoritairement le rattachement à la mamma patria. Obtenue deux ans avant la marche sur Rome, l’annexion italienne de Trieste a laissé le souvenir des exactions fascistes contre la minorité slovène et les militants de gauche peu appréciés des squadristes.
« Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes… »
À la suite de la brève période d’administration directe par le IIIe Reich, puis d’une méchante guerre civile entre fascistes et communistes, Trieste fut déclarée ville internationale par les Alliés à la Libération.
C’est en 1953 qu’intervient Almirante. Le dirigeant du Mouvement social italien (MSI), adepte des discours de neuf heures (!) « s’est battu avec beaucoup d’autres hommes politiques pour défendre l’italianité de Trieste qui était un sujet de consensus dans le pays », indique à Causeur le romancier et grand connaisseur du fascisme Alberto Garlini. Une manifestation monstre d’un million de Triestins déferle alors pour exalter l’identité vert-blanc-rouge de la ville que convoitait Tito. Avec succès : le rideau de fer s’abat un peu plus loin à l’Est et l’épopée de « Trieste 1953 » devient un mythe néofasciste.
Officiellement, c’est pour célébrer l’« italianité » de la cité que la majorité des élus triestins entend honorer Almirante. Jeune vétéran de la république de Salo, l’apparatchik néofasciste fut l’homme de toutes les synthèses entre monarchistes, vieille garde mussolinienne et excités nazis-maoïstes (si, si, ça existait en Italie…). Une délégation du Parti communiste italien se rendit même à ses funérailles. Mais son come-back posthume est loin de faire l’unanimité chez les vivants. « Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes, mais aussi chez les descendants de communistes qui furent à la fois victimes et bourreaux des fascistes », s’inquiète Garlini. Pour l’heure, alors que les élus postfascistes exhortent la ville à appeler « Almirante » n’importe quelle rue, place ou jardin municipal, Trieste s’enfonce dans une impasse sans nom.
Aux gens qui font remarquer que la condition de la femme s’est beaucoup améliorée en Occident, les néo-féministes répondent que les violences sexuelles ont acquis une dimension invisible. Non seulement la condition de la femme aurait fait du surplace, mais elle pourrait avoir régressé. C’est en gros ce qui ressort des polémiques sur la condition féminine depuis l’affaire Weinstein à la publication dans Le Monde de la tribune sur la « liberté d’importuner » signée par 100 femmes dont Catherine Deneuve et Élisabeth Lévy. En filigrane du débat : toujours la notion de culture du viol.
Le voile, une arme contre le viol
L’histoire récente ne serait donc pas celle de la libération de la femme, mais celle de la stagnation de sa condition, la société libérale ayant simplement remplacé l’Église dans son rôle de domination. Sans le réaliser, nous serions passés d’une forme évidente de discrimination à une forme plus subtile aux conséquences aussi graves.
Les femmes auraient peut-être gagné des batailles importantes avec l’obtention du droit de vote et l’intégration au marché du travail, mais le libéralisme économique les aurait transformées en produits de consommation. La femme serait passée du statut de ménagère et de mère de famille à celui d’objet sexuel et de consommatrice exploitée. Les actrices de Hollywood qui gagnent des dizaines de millions de dollars annuellement ne seraient pas plus libres que leurs arrières grand-mères.
Cette aversion profonde envers la société de consommation explique la vision favorable de plusieurs néo-féministes envers le voile islamique. Puisque les femmes seraient la cible de publicitaires sexistes désireux d’imposer des standards de beauté irréalistes et pornographiques, il vaudrait mieux qu’elles se mettent à l’abri de ces stéréotypes. Dans cette optique, le fait de cacher le corps de la femme est vu comme un acte de résistance. En se soustrayant au regard des hommes, les femmes voilées feraient preuve de courage politique… Peut-être faudrait-il, aussi, que les femmes occidentales suivent l’exemple de leurs bonnes consœurs musulmanes pour ne pas être harcelées en milieu de travail.
La superstructure masculine domine la classe des femmes
Les néo-féministes ont fait de la domination masculine un système, une superstructure qui surplomberait toute la société tel un obscur rapace. Leur théorie hérite ainsi du marxisme, la société apparaissant comme la cible de forces économiques redoutables qui profiteraient seulement aux hommes racistes et misogynes. La boucle est toujours bouclée : l’homme blanc hétérosexuel n’échappe jamais à la nature maléfique qui lui est assignée.
Aux yeux des saintes-nitouches, le capitalisme réduit la femme en esclavage pendant que ceux qui en bénéficient font preuve de discrimination envers les immigrants.
Les théories du système (racisme systémique, viol systémique, etc.) psychanalysent la société en fonction des préjugés universitaires à la mode, on les estime destinées à percer tous les mystères du monde pour mener l’humanité à sa délivrance. Les sociétés occidentales seraient structurellement capitalistes, racistes et misogynes et c’est pourquoi il faudrait les détruire. Le néo-féminisme est une eschatologie de madones frustrées, une mystique censée dévoiler les sales coulisses de la masculinité.
Sexistes à l’insu de leur plein gré
Devant l’incompréhension qu’elles suscitent, les néo-féministes se justifient en inventant un sexisme imaginaire dont seraient imprégnées les structures inapparentes de la société. Puisque la plupart des organisations officielles de défense des droits des femmes et les chaires de recherches sur ce sujet sont financées par les contribuables, il fallait bien que les féministes inventent quelque chose pour légitimer le maintien des postes importants qu’elles occupent. La solution a été trouvée : lorsque les hommes ne seraient plus consciemment sexistes, ils le resteraient inconsciemment. Il faudrait nier tous les progrès réalisés en matière d’émancipation féminine lorsque viendrait le temps d’en faire le bilan. À cette occasion, peut-être faudrait-il même parler de régression.
Les néo-féministes conçoivent la civilisation comme le prolongement du monde préhistorique. En propageant le mythe de la culture du viol, les nouvelles féministes veulent dresser une société qui serait remplie d’hommes des cavernes. De cette manière, les néo-féministes conçoivent la sexualité comme les intégristes religieux : ce serait un phénomène dangereux, bestial et grossier, bref une réalité impure à réprimer.
Après un discours de vœux présidentiel assez plat, la rentrée a été inaugurée par trois coups de massue qui laissent pressentir ce qu’est la véritable nature du macronisme.
Classes moyennes étouffées
D’abord une hausse mirobolante des tarifs publics : fioul domestique, forfait hospitalier, cartes grises, paquet de cigarettes, timbres, etc. Toutes ces augmentations vont frapper les classes populaires, d’autant qu’elles s’accompagnent d’une hausse de la CSG ciblée sur les personnes âgées. Or, les revenus, salaires et retraites stagnent, on le sait, depuis des années.
Peut-être certaines de ces hausses étaient-elles nécessaires, mais comment justifier celle des frais bancaires qui va peser principalement sur ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Il est clair que les banques qui comptent sur ces frais pour rattraper certaines folies spéculatives ont été mieux entendues par l’ancien ministre de l’Economie qui trône à l’Elysée que ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ».
Il est probable qu’avec ces coups de matraque, la suppression promise de la taxe d’habitation, sera vite absorbée et au-delà.
Vivre à 80 à l’heure
Va dans le même sens, la décision d’abaisser la vitesse limite sur route à 80 km/h et de renforcer toute une série de sanctions, comme celles qui frappent l’usage du portable en voiture. Les amendes de stationnement seront parfois doublées. Ces mesures sont d’une utilité douteuse : elles vont sauver des vies, dit-on. Peut-être, mais pourquoi ne pas instaurer la vitesse-limite à 0 km/h pour avoir 0 accident ? Le nombre d’accidents mortels a considérablement baissé depuis plusieurs années. En tous domaines, la sécurité absolue, c’est la fin des libertés. Elle n’existe que dans les cimetières.
Mais est-ce vraiment pour améliorer la sécurité routière que ces mesures ont été prises ? N’y a-t-il pas là aussi la volonté de cogner, dans un domaine où la légitimité de règles de plus en plus sévères et de sanctions de plus en plus lourdes est difficile à contester. La sécurité routière est plus facile à assurer que la sécurité tout court pour laquelle le gouvernement n’a aucun plan. Il est plus facile de transformer en coupable un honnête homme qui roule à 85 km/h sur une route départementale que d’attraper de vrais délinquants. Sarkozy en début de mandat avait déjà usé de cette ficelle en frappant fort sur… les prostitué(e)s du Bois de Boulogne. La discipline routière est une bonne école pour la discipline tout court : elle habitue le public à obéir à la manière forte. Elle est comme la marche au pas dans la caserne : exercice apparemment sans conséquence mais qui donne aux conscrits le pli d’obéir sans murmurer.
Les « fake news », un complot ?
La troisième mesure n’est qu’annoncée mais elle est encore plus inquiétante : la volonté de contrôler les fausses nouvelles, dites « fake news », circulant sur internet, particulièrement sur les réseaux sociaux. Ce projet ne concerne pas que les périodes électorales : les pouvoirs du CSA d’interdire l’octroi d’un canal numérique à certains seraient accrus. Mais en période électorale, la porte serait grande ouverte pour demander au juge de dire le vrai et le faux. L’immixtion de l’autorité judiciaire dans le processus électoral est contraire à toutes les traditions républicaines de notre pays. Macron a été élu en partie grâce à elle ; il est visible que, se sentant quelque part vulnérable, il compte, en un sens, sur elle pour se faire réélire. Il est vrai que la loi de 1881 sur la presse sanctionnait déjà la diffusion de fausses nouvelles. Mais ni la police, ni la justice n’avaient jamais fait de zèle sur ce sujet et cela concernait la scène publique, pas les correspondances numériques dont beaucoup ont un caractère privé. Dans un pays où une proportion importante de médias soutient le gouvernement, comment ne pas voir dans cette intention le projet d’une réduction autoritaire du dernier espace de liberté qui demeure : la toile ?
Ainsi se précise peu à peu le plaquage sur la France d’une chape de plomb qui n’a rien à voir avec l’allure décontractée et branchée, soi-disant « libérale », que se donne le président.
Chape de plomb que l’on observe déjà dans d’autres domaines : l’étouffement progressif des collectivités locales par la diminution des dotations, la quasi-disparition de l’opposition au sein d’une Assemblée aux ordres où la majorité n’a, faute de compétence et d’ancrage local, pas les moyens de contrôler le pouvoir.
La France « illibérale » du président Macron
Si les ordonnances travail accroissent quelque peu la liberté des patrons, elles rendent une partie de la population plus vulnérable et donc plus malléable. Ces textes prétendument libéraux contiennent au demeurant quelques dispositions également dangereuses pour les libertés : si, comme il est normal, les indemnités de licenciement accordées par les tribunaux sont désormais plafonnées, elles ne le sont pas s’il est possible d’alléguer une discrimination quelconque. Le règne du politiquement correct judiciaire n’est pas près de se terminer.
La politique de Macron a bien peu à voir avec le vrai libéralisme. Les décisions fiscales : l’exonération de l’ISF des seules très grandes fortunes, financières, la suppression (progressive) de la taxe d’habitation, vont prendre en sandwich les classes moyennes, déjà écrasées mais seules à même de compenser les pertes de recettes. Il est déjà question d‘un super impôt foncier dont seraient exonérés les investisseurs étrangers ou d’augmenter la taxe foncière, déjà très lourde dans beaucoup de communes. N’est-ce pas la liberté qu’on veut écraser en prolétarisant les couches intermédiaires instruites et enracinées, à même donc d’avoir encore quelque sens critique ? L’Empire romain finissant n’avait pas procédé autrement : une population accablée d’impôts glissant peu à peu dans le servage, la ruine des classes moyennes, un encadrement des populations.
Ne nous sera même pas épargnée la suite du grand remue-ménage des structures locales, parfaitement inutile et toujours coûteux : les animaux de laboratoire dont on bouleverse sans cesse les repères territoriaux deviennent amorphes !
Fort peu libérale est aussi l’absence dans le gouvernement actuel de la moindre velléité de réduire les dépenses publiques, qui atteignent déjà le record mondial, sauf les dépenses régaliennes (armée, justice), les seules auxquelles il ne faudrait pas toucher. Comme François Hollande, Emmanuel Macron a l’intention de respecter les critères de la zone euro : moins de 3 % de déficit, sans toucher aux dépenses sociales. Il ne lui reste qu’à augmenter les impôts : scénario déjà vu.
La bruxellisation de la France
Ne nous y trompons pas : la plupart de ces mesures ont probablement été imposées de l’extérieur, en particulier de Bruxelles. Toutes proportions gardées, le traitement qui est appliqué à la France ressemble à celui, totalement inhumain, que l’Union européenne inflige à la Grèce.
Derrière une diplomatie virevoltante (et non exempte de bourdes), il y a la volonté de renforcer une Europe supranationale qui ne pourra être qu’allemande : la chape de plomb d’une discipline monétaire et financière, l’intolérance à la dissidence, l’ouverture à une immigration sur laquelle on compte à la fois pour payer les retraites et affaiblir les traditions nationales. On peut y ajouter la tendance, déjà vieille de plusieurs décennies, d’appliquer tous les règlements à la lettre sans cette flexibilité qui faisait le charme des pays latins. Même si le gouvernement de Berlin est pour le moment en crise, son esprit est bien là.
Dans la plupart des domaines, les logiques technocratiques, les mêmes qui depuis longtemps suscitent l’exaspération des Français : réduction du nombre des communes, urbanisme de plus en plus contraignant, multiplication des vaccins obligatoires, installation d’éoliennes, réformes de l’Etat démobilisatrices, ne sont pas remises en cause et risquent d’être aggravées. Pour les bureaux qui les promeuvent, l’exaspération qu’elles suscitent chez beaucoup de Français ne sont pas interprétées comme l’expression légitime d’une autre rationalité qu’il conviendrait de prendre en compte, mais comme une résistance irrationnelle qu’enfin la conjoncture politique permet de briser.
Si les mesures qu’a prises, ou s’apprête à prendre le Gouvernement, ne suscitent pas de réactions significatives, il est à craindre que notre pays ne s’enfonce peu à peu dans un nouvel âge de fer où l’esprit de liberté qui l’a longtemps caractérisé ne serait plus qu’un souvenir.
Le pays phare du libre-échangisme s’apprête par le biais de la réforme fiscale voulue par Trump à mettre en place une taxation de 20 % sur les biens importés. La démondialisation viendra-t-elle de là où on ne l’attendait pas ?
C’est la dernière ruse de l’Histoire : le retour du protectionnisme dans le pays qui a été l’architecte du libre-échange mondial, pendant près de soixante-dix ans[tooltips content= ‘Qui a procédé des différents « rounds » de négociations commerciales : Kennedy Round, Nixon Round, Tokyo Round et finalement Uruguay Round qui a débouché sur l’accord créant l’OMC en 1994.’]1[/tooltips]. En effet, le projet de réforme fiscale en cours de finalisation au Congrès atteste que le protectionnisme a cessé d’être une tentation de l’autre côté de l’Atlantique.
Le protectionnisme, un retour aux sources
La bureaucratie médiatique se repent aujourd’hui d’avoir pris les discours du président pour de la pure outrance. « Si l’année passée nous a appris quelque chose, c’est à prendre au sérieux les propos de Donald Trump », constatait l’éditorial du Financial Times du 13 décembre. L’homme dément l’axiome énoncé par Charles Pasqua en son temps : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. » Il n’est de ce fait que trop prévisible.
Rappelons toutefois, à l’intention des benêts qui peuplent les médias, et de notre lectorat bienveillant, que le protectionnisme américain est un retour aux sources. Les Etats-Unis n’ont cessé d’être protectionnistes tout au long de leur histoire et ce n’est qu’en 1945, assurés qu’ils étaient de leur suprématie, qu’ils ont inversé leur orientation d’origine, en commençant à démanteler leur système douanier, dont les bases avaient été jetées par leur premier secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton, en 1791, en opposition à Jefferson, le secrétaire d’État, qui défendait les intérêts des planteurs de coton et de tabac de la Virginie[tooltips content=’Opposition qui a abouti à la guerre de Sécession entre les États du Sud libre-échangistes et esclavagistes, et les États du Nord, protectionnistes et abolitionnistes.’]2[/tooltips].
L’expérience du libre-échange mondial a mis à mal le sentiment de suprématie des élites américaines de New York et de Californie. En dépit d’une position dominante dans l’aéronautique et l’espace, les biens de divertissement[tooltips content=’Les films et la musique sont, avec les droits d’auteur qui les accompagnent, un poste majeur des exportations américaines.’]3[/tooltips], la pharmacie, la construction électrique, la production agricole et alimentaire, le déficit commercial s’est creusé dès la fin des années 1950. Et les « opportunités de la mondialisation » n’ont pas empêché ce déficit d’atteindre en 2016 un chiffre de 500 milliards de dollars – 700 milliards pour les seuls échanges de biens. Cet échec est celui des élites et de leurs représentants attitrés depuis Bush le père. Se souvient-on comment Barack Obama prétendait résoudre le problème commercial ? « Nous allons doubler nos exportations. » Et, certes, les exportations ont passablement augmenté, mais les importations de même. On ne rééquilibre pas un déficit massif en fouettant l’air de sa langue.
Une solution inattendue, la réforme fiscale
Le diagnostic simple du problème a été fait durant la campagne électorale sous la conduite d’un homme d’affaires, Wilbur Ross, qui occupe aujourd’hui les fonctions de secrétaire au commerce extérieur. Relevant que la Chine et le Mexique étaient les premières sources du déséquilibre, il a attiré l’attention sur le paradoxe central : les Etats-Unis importent des produits de leur conception, couronnés par un succès international, voire mondial. L’innovation américaine nourrit ainsi le déficit américain de deux manières : par des importations supplémentaires et par des exportations manquantes ! À quoi cela sert-il d’innover ? À enrichir les innovateurs, mais aussi à creuser le déficit extérieur et à déprimer l’emploi des secteurs concernés…
Cependant, la manière dont l’administration américaine et sa base parlementaire s’y prennent pour installer la protection commerciale est un vrai motif d’étonnement. On aurait pu s’attendre à l’instauration de mesures ciblées. C’est la méthode classique. Le gouvernement choisit de frapper de droits de douane ou de contingentements des biens déterminés en provenance de pays déterminés, au sein d’une nomenclature de plusieurs dizaines de milliers de produits en provenance du monde entier. On aurait pu s’attendre aussi à des tentatives de négociation préalables avec les pays les plus concernés. Mais la mesure majeure se présente comme une mesure fiscale sous la forme d’un droit d’accise (taxe sur la consommation) de 20 % frappant toutes les productions issues de territoires étrangers, exécutées par des entreprises étrangères ou américaines.
Ce choix s’explique par les arcanes de la politique américaine. Le Parti républicain qui soutient l’offensive protectionniste ne veut pas d’une aggravation trop forte du déficit budgétaire, qui se profile du fait de l’accroissement massif des dépenses militaires et de l’allègement des impôts des riches, qui n’en demandaient peut-être pas tant. D’où cette mesure fiscale, supposée rapporter gros, accompagnée d’autres mesures, dont celle qui taxe les transferts financiers entre les banques internationales entre les deux côtés de l’Atlantique : les mauvais esprits y verront une mauvaise manière faite aux banques qui sont les soutiens indéfectibles du Parti démocrate !
Premièrement, les Etats-Unis souffrent d’une compétitivité insuffisante qui résulte d’un investissement dramatiquement bas dans les secteurs manufacturiers. Cet investissement se situe au niveau le plus bas depuis trente ans – l’âge moyen des usines est de vingt-cinq ans et celui des outillages de neuf ans. Le propos, éclairant, dément au passage les louanges de la compétitivité américaine prodiguées durant les années fastes d’avant la crise. La raison de ce sous-investissement n’est à chercher ni dans la main-d’œuvre, qui est l’une des meilleures du monde, ni dans la matière grise, locale ou d’importation, ni dans les impôts qui frappent l’activité locale, mais dans les rachats d’actions que ne cessent d’opérer les entreprises cotées pour enrichir les actionnaires. Ce serait cette pratique et non le libre-échange qui déprime l’investissement et l’emploi correspondant[tooltips content=’Rana Foroohar « America First, International Trade last », Financial Times.’]4[/tooltips]. Mais autant on peut souscrire à l’incrimination de la pratique prédatrice des rachats d’actions, autant il semble incongru de s’appuyer sur elle pour écarter l’impact négatif du libre-échange inconditionnel. Car ce sont les mêmes acteurs, les grands actionnaires des marchés boursiers, qui ont dicté le libre-échange d’un côté, et les rachats d’actions de l’autre côté ! Et rien n’empêche de se battre sur les deux terrains, celui de la moralisation financière et celui de la moralisation du commerce international.
Deuxièmement, l’infraction aux règles du libre-échange inscrites dans le traité de l’OMC ou dans les traités bilatéraux. Le piquant est que cette infraction est commise par la nation qui a imposé l’OMC et pris la tête de nombreuses négociations d’ouverture des échanges. Les Européens, qui ont suivi les Américains comme leur ombre, sont aujourd’hui pris à revers. Dans une lettre adressée à Washington par cinq ministres des Finances européens[tooltips content=’Allemagne, France, Italie, Espagne, Royaume-Uni.’]5[/tooltips], ils marquent leur désapprobation des mesures en cours d’examen, tout en reconnaissant au passage – hommage du vice à la vertu ? – que « la fiscalité est l’un des piliers essentiels de la souveraineté » ! On croit comprendre que les ministres ne savent trop sur quel pied danser face à des pouvoirs publics qui agissent en rupture avec l’expérience néolibérale.
Troisième et dernier argument : la protection commerciale porte atteinte à l’efficacité économique en rompant les « supply chains » qui font qu’un bien achevé sur un territoire combine des éléments produits sur d’autres territoires, jusqu’à 10 ou 12. L’argument a déjà été avancé en 2009, durant le laps de temps de quelques mois durant lequel le débat sur le commerce mondial a semblé possible. La consigne avait été donnée de dire que le retour aux schémas anciens relevait de l’impossible. Ne cherchons pas midi à quatorze heures : ceci revient à dire que les formidables patrons, capables de délocaliser, sont symétriquement incapables de relocaliser. Pauvres apôtres du libre-échange…
Le temps des certitudes est révolu
La prudence s’impose : le texte américain n’est pas finalisé et nous ignorons les effets exacts qu’il produirait s’il venait à être appliqué. Nous ignorons encore les mesures de rétorsion éventuelles des pays qui en subiraient le contrecoup. Nous ignorons enfin si des voies de recours seront exercées par les partenaires commerciaux des Etats-Unis. Il semble cependant que le temps des certitudes soit révolu. L’Amérique, apparemment prospère, cède à la tentation protectionniste rejetée au lendemain de la grande récession de 2009. Elle pourrait ainsi ouvrir la voie à une « démondialisation » qui n’est pas à l’agenda de nos élites.
La tribune des 100 femmes réunies autour de Catherine Deneuve, Catherine Millet et Peggy Sastre n’a pas inspiré de débat mais des invectives. Dans la presse et sur les réseaux sociaux, l’incommunicabilité règne. Un dialogue de sourdes de plus en plus envahissant, destructeur et préoccupant.
La confusion règne. Il semblerait que nous ayons de plus en plus de mal à parler ou écrire en français en France, donc à être compris. Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes : le manque de précision du fait d’un vocabulaire de plus en plus restreint, le manque de culture générale, notamment en histoire, l’état émotionnel dans lequel se mettent les gens dès lors que, justement, ils n’ont pas les moyens de défendre leur point de vue. Non seulement ils montent sur leurs grands chevaux mais ils vous taxent d’élitisme si vous essayez de leur démontrer votre point de vue à l’aide de connaissances ou de références qui leur font défaut.
Pas de nuances sur le net
Un vocabulaire imprécis et un déficit de références entraînent un manque de nuances et un abus de stéréotypes, lesquels viennent encore accroitre ces prémisses. Sans parler de cette tendance à masquer les situations gênantes et le réel en général par des affirmations péremptoires, vides de sens. Dans 1984, Orwell expliquait déjà fort bien que sa Novlangue était un mode d’expression basique propre à interdire la pensée abstraite, donc l’intelligence.
Le mérite de Catherine Deneuve dans sa lettre de mise au point est de dissiper l’une des nombreuses confusions qui en découlent : 100 femmes qui se réunissent pour signer une tribune, cela n’implique pas un raisonnement monolithique de leur part sur tous les aspects du sujet abordé.
Les bobos des démagos
À tout cela s’ajoute la démagogie ambiante qui conduit à multiplier les micros-trottoirs. Les lycéens sont interrogés sur la macroéconomie, les footballeurs sur la géopolitique et la ménagère de 50 ans sur le droit constitutionnel. Et le drame, quand on demande son opinion à un quidam, c’est qu’il se croit légitimé à la donner. Le plus inquiétant étant que ce phénomène ne pourrait être endigué que par un travail éducatif de fond qui, même s’il était résolument entrepris aujourd’hui, ne porterait ses fruits que dans une quinzaine d’années.
Le déni du réel vient encore aggraver cette situation. Depuis mai 68, il est de bon ton d’adopter la position bisounours qui, a contrario, stigmatise plus que jamais tout porteur de mauvaises nouvelles. Il s’agit aussi de ne pas manifester le moindre respect vis à vis des sachants, voire même de « se les payer » pour se valoriser.
La Nature est une s…
Depuis mai 68 également, le monde n’est plus en adéquation avec la nouvelle doxa, donc il faut le changer, privilégier « l’alter ». Il ne s’agit plus d’améliorer une situation, mais de rebattre les cartes, y compris celles de la Nature. Et au passage, n’accorder que la portion congrue aux devoirs pour encourager la revendication des droits.
Mais ce n’est pas grave… nous vivons une époque moderne.
L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes intervient… le jour même de l’annonce par le Canard enchaîné du redressement fiscal de la Société Générale. Coïncidence ?
Emmanuel Macron est un capitulard, mais il est très malin.
J’avais dit dans ces colonnes que l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes était une catastrophe politique qui, au-delà de la réalisation même de ce projet, portait un coup très dur aux procédures administratives qui organisent et régulent l’aménagement du territoire. Depuis maintenant près de trente ans, tous les acteurs, dont je fais partie, ont patiemment mis en place un ensemble de règles qui permettaient de marier l’aménagement et la protection de l’environnement. Études préalables, dossiers de création, études d’impact, concertations, enquêtes publiques, processus de maîtrise foncière, rôle des collectivités locales, contractualisation des missions, cela prenait du temps mais, une fois les décisions prises et validées, on pouvait envisager la réalisation d’équipements publics.
In memoriam l’autorité de l’Etat
Après le petit projet local de la retenue collinaire d’irrigation de Sivens voulue par des agriculteurs locaux pour vivre et travailler au pays, voilà qu’un projet d’importance, que tous les arbitrages démocratiques rendus avaient permis, vient lui aussi d’être abandonné en rase campagne. Pour complaire à une minorité bruyante et par refus de faire respecter l’autorité de l’État. J’ai enseigné les droits de l’urbanisme et de l’environnement pendant des années à l’université. Aujourd’hui, cet enseignement serait vraiment inutile, puisque ce sont les analphabètes juridiques-experts que l’on trouve sur la toile qui décident.
Tant pis. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je sais bien que l’agrandissement de l’aéroport de Nantes Atlantique ne se fera jamais. Et je dois dire que, personnellement, je m’en fous un peu, car cela n’aura aucune conséquence sur ma vie de tous les jours. Et puis, déplorer la disparition de l’autorité de l’État, c’est céder à la nostalgie. Ce qui me chagrine un peu plus, c’est le gaspillage financier, déjà décrit dans ces colonnes. Comme, malheureusement, tous les experts et opposants qui se réjouissent du viol de l’État de droit ne seront pas mis directement à contribution (alors que ce serait normal), je sais que mon porte-monnaie de contribuable va être sollicité. C’est très injuste mais c’est comme ça.
Société Générale, un redressement qui tombe à pic
Sauf qu’en fait, il est peut-être possible que non. J’avais décrit comment à l’aide d’une jolie acrobatie, le gouvernement avait payé un solde de 350 millions d’euros à la société autrichienne Écomouv après l’abandon du projet des portiques. Une amende forfaitaire d’un montant similaire, négociée avec la banque HSBC en contrepartie de l’abandon de poursuites pour blanchiment de fraude fiscale, était miraculeusement tombée au même moment. Eh bien, il semble que la méthode inspire les fonctionnaires de Bercy qui viennent de trouver la recette qui pourrait permettre d’éponger la dette de l’État vis-à-vis des entreprises contractuellement chargées de la réalisation de l’aéroport (et de nous apprendre le montant de la facture de l’abandon de Notre-Dame-des-Landes ?).
C’est tombé, ce matin : selon le Canard enchaîné, la Société Générale serait l’objet d’un redressement fiscal de 2,2 milliards d’euros dans la fameuse affaire Kerviel. Les indécrottables ont immédiatement triomphé en clamant à nouveau que c’était bien la preuve que Kerviel était innocent. On va surmonter notre lassitude et rappeler que la Cour d’appel l’a condamné définitivement et qu’il est donc coupable. Mais la Cour de Versailles a considéré que la Société Générale, quoique victime des délits, ne pouvait obtenir l’imputation de la totalité du préjudice à Kerviel. La juridiction a en effet jugé que la responsabilité de la banque était engagée pour avoir permis par son incurie la commission des infractions par son employé. Une partie du préjudice restait donc à sa charge. Cette décision, qui n’avait pas de portée fiscale directe, pouvait être interprétée comme ayant des conséquences sur l’ampleur des pertes portées au bilan de la Soc Gen et déduites du bénéfice de l’année de référence. Au moment de l’arrêt de la Cour de Versailles, l’hypothèse d’un redressement avait été évoquée dans les couloirs de Bercy. Un redressement très discret aurait été notifié, « au printemps dernier » nous disent les gazettes. Puis plus rien, jusqu’au 16 janvier…
Complotistes !
On va bien sûr nous dire, la main sur le cœur, que la concomitance avec la décision d’abandon annoncée le lendemain est tout à fait fortuite. Que va-t-on imaginer, il faut être un vil complotiste, propagateur de « fake news », pour arborer ce sourire goguenard. On ne perd rien pour attendre, avec la future loi Macron pour punir les menteurs, on va s’occuper de notre cas !
Il serait surprenant que les négociations avec Vinci sur le montant du chèque à recevoir n’aient pas déjà été bouclées. La décision d’abandon était probablement prise depuis un moment. Le seul problème était alors l’habillage.
La sensibilité du statut de Jérusalem ne fait aucun doute. Elle dépasse largement la question de savoir si Donald Trump est une brute imprévisible ou un stratège qui prend le risque de jouer le rôle d’une brute imprévisible afin que ses ennemis, comme ses alliés, se disent « il est bien capable de passer à l’acte, ce c… ! » Les conflits politico-religieux autour de cette ville ne datent pas d’hier, et Walther von der Vogelweide n’a pas attendu les tweets de @potus (le compte Twitter du président des Etats-Unis) pour composer son chant de Palestine, « Palästinalied ».
Si l’on essaye de se placer dans le temps long – sans pour autant nier l’importance des problèmes immédiats – l’une des questions à aborder est celle des raisons pour lesquelles cette ville est si importante aux yeux à la fois des juifs, des chrétiens et des musulmans. Et cela nous conduit immanquablement à nous interroger sur les débuts de l’islam.
Le Temple, le Christ et…
L’origine de l’attachement des juifs et des chrétiens à Jérusalem est simple à comprendre. Pour les juifs, il s’agit bien sûr de la seule véritable capitale de leurs rares périodes d’indépendance (si l’on excepte l’hypothétique Etat juif khazar), et surtout du site du Temple. Et que l’on soit juif ou non, que l’on pense que David et Salomon sont des personnages réels ou légendaires, on peut s’accorder pour dire que Dioclétien n’était pas un militant sioniste, et que les Romains qui ont sculpté la Ménorah sur l’arc de triomphe de Titus n’ont pas inventé la prise de Jérusalem, ni le pillage du Temple – il y avait donc un temple juif à Jérusalem…
Pour les chrétiens, c’est le lieu de l’apothéose du Christ, la terre où il a versé son sang et célébré la première eucharistie. Et que l’on croit ou non à la divinité de Jésus, l’importance de Jérusalem dans la vie de Yehoshua ben Yosef ne fait pas de doute. Même les rares personnes qui remettent en cause l’historicité du personnage ne nieront pas les liens entre ceux qui se réclamaient de lui et la capitale de la Judée.
La place de cette ville dans le cœur des musulmans peut davantage surprendre. Contrairement à ce que certains semblent croire, l’importance de Jérusalem n’est pas une réaction à sa prise par les croisés en 1099 (qui était d’ailleurs une reconquête, quoi que d’une terrible brutalité, et non une conquête), ni un simple point de cristallisation symbolique du conflit israélo-palestinien. Jérusalem, en effet, est considérée comme l’une des trois villes saintes de l’islam (avec La Mecque et Médine) depuis le VIIe siècle, et initialement c’est dans sa direction que priaient Mohammed et ses fidèles (rôle vraisemblablement partagé avec Pétra).
…une Sphinge
Ce titre de ville sainte est théoriquement justifié par l’isrâ, le voyage nocturne, au cours duquel le prophète de l’islam aurait été transporté jusqu’à Jérusalem sur le dos de Burâq, monture fantastique tenant de Pégase et d’une Sphinge. Et c’est tout. Contrairement à La Mecque et surtout Médine, dont l’importance factuelle dans l’histoire de l’islam est incontestable même si l’on n’est pas musulman, même si l’on ne croit absolument pas que Mohammed ait jamais entendu la moindre voix angélique ou divine, la place privilégiée de Jérusalem dans l’islam repose uniquement sur une explication surnaturelle – du moins officiellement.
En soi, l’isrâ n’est pas plus incroyable que la manne céleste, ou la mer Rouge qui laisse passer les Hébreux mais engloutit l’armée du pharaon, ou que la conception virginale et la résurrection du Christ. Il ne s’agit certainement pas de balayer d’un revers de la main méprisant l’idée que le mythe est peut-être vrai, symboliquement ou même littéralement.
Mais de là à le considérer comme l’explication la plus probable, il y a un pas qu’il ne faudrait franchir qu’avec la plus extrême prudence. En termes d’analyse historique, un récit fantastique, dont ne fait mention aucune source en dehors des écrits des croyants, ne saurait être placé sur le même plan qu’un récit scientifiquement plausible et confirmé par des témoins extérieurs, n’en déplaise à l’Unesco. L’auto-référence ne suffit pas à établir un fait. L’isrâ est du même ordre que les plaies d’Égypte ou la Résurrection, mais n’est absolument pas du même ordre que la construction/rénovation d’un édifice religieux par Hérode, le procès d’un agitateur supposé sous Ponce Pilate, ou le règne du Calife Abd Al-Malik.
Une Jérusalem, trois hypothèses
Dans ces conditions, il n’est pas inutile de rechercher d’autres explications au lien entre l’islam et Jérusalem, et d’essayer de comprendre pourquoi ce lien devait impérativement être affirmé et justifié, quitte à recourir à une explication surnaturelle. Je vois notamment trois hypothèses.
La première est liée à la volonté bien connue de l’islam de se présenter comme une rectification du judaïsme et du christianisme. Non pas un continuateur ni un successeur, mais « ce que le judaïsme et le christianisme auraient toujours dû être ». Dans cette optique, se rattacher à la ville sainte des deux religions que l’on veut remplacer n’est pas illogique. Cependant, si l’islam est bien une religion du livre, et même une divinisation du livre selon le dogme du Coran éternel et incréé, il n’est pas une religion abrahamique, mais adamique. En effet, l’islam se considère comme la religion naturelle de l’homme, celle d’Adam. Pourquoi, dès lors, vouloir à toute force se référer à Abraham/Ibrahim et à Jérusalem, alors même que l’on se dit religion pratiquée par Adam au temps d’Éden ? Pourquoi préférer une histoire faisant un détour par le judaïsme et le christianisme, au lieu d’une transmission directe d’un héritage inaltéré d’Adam à Mohammed ? Uniquement pour que le prophète se démarque des autres Arabes pré-islamiques polythéistes, ou pour tenter de compenser ce polythéisme premier, et tant détesté, en revendiquant l’héritage d’Abraham via Ismaël ?
La seconde explication, évoquée par Marc Nacht, est de vouloir légitimer a posteriori la conquête de Jérusalem, et de lui permettre de rivaliser avec La Mecque. Dire « notre Prophète a été conduit ici sur ordre de Dieu » peut aider à justifier la présence des nouveaux maîtres, et l’isrâ renforce l’appartenance de Mohammed à la lignée des prophètes bibliques et donc, potentiellement, sa crédibilité aux yeux des juifs et des chrétiens. L’idée est séduisante, mais ne rend pas compte de certains éléments, comme l’orientation initiale de la prière en direction de Jérusalem, celle-ci montrant que cette ville revêtait une importance toute particulière pour les disciples de Mohammed avant même qu’elle ait été conquise par eux, et avant même toute rivalité connue au sein de l’islam.
La troisième explication, à mon sens la plus convaincante, découle du fait que l’islam n’est évidemment pas apparu ex-nihilo, mais qu’il a évolué à partir du judaïsme et du christianisme, du moins de celles de leurs branches qui étaient présentes en Arabie au tournant du VIe et du VIIe siècle, et de leur rencontre avec les arabes pré-islamiques.
L’islam, une dissidence judéo-chrétienne ?
L’une des études les plus complètes sur le sujet, quoi que devant naturellement être analysée et discutée, est celle, trop peu connue, d’Édouard-Marie Gallez. Malgré sa propre foi, au demeurant parfaitement assumée, il examine les faits et les sources avec une totale rigueur, séparant soigneusement la démarche historique de la démarche théologique, bien que les deux se complètent. Chez lui, ce qui relève du fait historiquement avéré est bien distinct de ce qui relève de l’hypothèse et de la conviction religieuse.
En substance, Édouard-Marie Gallez conclut que l’islam dérive, après appropriation par les Arabes, de la doctrine de ceux qu’il nomme les judéo-nazaréens, « cercle judéo-chrétien qui avait transformé le messianisme biblique en idéologie politique de salut – ils attendaient la seconde venue du Messie comme un retour de celui qui devrait dominer la terre, la soumettant au pouvoir de Dieu… et surtout de Ses fidèles. »
On notera au passage que son travail est aussi des plus intéressants pour examiner l’intrication du politique et du religieux dans l’islam, allant bien au-delà de la classique et sans doute simpliste séparation avant/après Médine, et montrant que dès l’origine la dimension religieuse sert de caution au projet politique, et la politique ne se conçoit que comme réalisation concrète du projet religieux (pour approfondir ce point on peut lire aussi, notamment, Tilman Nagel et Marie-Thérèse Urvoy).
Ce que dit le Dôme du Rocher
Édouard-Marie Gallez aborde de front la question de Jérusalem. Comme il l’explique, l’un des rares faits raisonnablement sûrs, du point de vue de l’historiographie, dans la vie du prophète de l’islam « est la tentative qu’il fit de prendre la Terre Sainte en 629. Les livres ou articles habituels n’en parlent guère : du point de vue du discours convenu, que faisait donc Mahomet sur le chemin de Jérusalem – ville vers laquelle lui-même se tournait pour prier –, alors qu’il est supposé ne s’être préoccupé que de prendre La Mecque ? »
Ajoutons que les judéo-nazaréens, comme les appelle Édouard-Marie Gallez, étaient farouchement unitariens, donc considérés comme hérétiques après le Concile de Nicée. Or, les premières traces écrites connues du dogme islamique sont les inscriptions sur le Dôme du Rocher, qui ne sont ni plus ni moins qu’une profession de foi unitarienne insistant sur la réfutation de la Trinité. La fameuse phrase « Ô gens du Livre ! Ne vous portez pas à l’extrême dans votre religion » n’est absolument pas une mise en garde contre les extrémismes, mais dénonce l’attitude jugée extrême de la divinisation du Christ. Le texte, en effet, est : « Ô gens du Livre ! Ne vous portez pas à l’extrême dans votre religion, ne dites sur Dieu que le Vrai : seulement que le Messie Jésus, fils de Marie, était l’envoyé de Dieu, et Sa Parole, projetée en Marie, et un Esprit venu de Lui. Croyez en Dieu et aux envoyés, ne dites pas : « Trois », cessez de le dire, cela vaudra mieux pour vous ! Dieu est un dieu unique, à Sa transcendance ne plaise qu’Il eût un fils ! » Aujourd’hui encore, la stricte unicité de Dieu est l’un des dogmes les plus importants de l’islam. Dans le numéro de juillet 2016 de sa revue Dabiq, intitulé « Break the Cross », l’État Islamique se référait abondamment au Concile de Nicée, se plaçant sans aucune ambiguïté dans la lignée des unitariens et revendiquant même pour Mohammed le titre de Paraclet.
L’histoire c’est la paix
Dans cette optique, l’introduction de l’isrâ dans les récits de la vie du prophète de l’islam se justifie pleinement : elle assoit sa légitimité non pas tant aux yeux de ses fidèles arabes, ni de peuples conquis, mais selon les critères du groupe auquel il devait l’essentiel de sa doctrine et pour qui Jérusalem était depuis longtemps la ville sainte. Plus encore, elle donne a posteriori du lien entre le prophète et Jérusalem une explication acceptable à un moment où les Califes veulent faire oublier le rôle initial des judéo-nazaréens dans l’alliance « judéo-nazaréo-arabe » dont Mohammed était le ou l’un des chefs.
Bien sûr, rien de tout ceci ne résout la question du statut de Jérusalem aujourd’hui, ni ne peut à soi seul définir les droits de ceux qui y vivent ou veulent y vivre maintenant. Savoir ce qui s’est passé il y a plus de mille ans ne suffit pas à régler la crise contemporaine. Mais c’est loin d’être inutile.
Jérusalem n’est pas tout à fait une ville comme les autres. Il serait vain d’espérer trouver une solution politique pérenne la concernant sans prendre aussi en compte sa dimension religieuse, symbolique et mythique, pour ne pas dire mythologique. A ce titre, une démarche d’exégèse historico-critique peut certainement contribuer à la paix – elle en est même probablement un prérequis indispensable.
Le créateur de site Fdesouche.com s’épanche rarement dans les médias. Pour Causeur, Pierre Sautarel revient sur son parcours de petit Blanc de banlieue, se souvient de ses amis de jeunesse immigrés et développe sa conception de la France. Entretien.
Daoud Boughezala. En quelques années, Fdesouche.com est devenu la référence de la « droitosphère » avec ses fameuses revues de presse. Qu’est-ce qui vous a amené à créer ce site ?
Pierre Sautarel. En 2005, avant l’émergence de Facebook et des réseaux sociaux, alors que la mode des blogs battait son plein, j’ai fondé Fdesouche. Ont d’abord été publiés des articles sans grand intérêt, comme mon récit de la visite d’une expo d’art contemporain, mais cela n’intéressait pas grand monde. Par contre, à chaque fois que je relayais des articles de presse pertinents autour du triptyque immigration-insécurité-mensonge médiatique, le site attirait du public. J’ai donc décidé de capitaliser sur ce terrain en menant un travail de veille médiatique au service de mes idées, sans presque rien rédiger.
Cette neutralité apparente vous protège d’éventuelles poursuites judiciaires…
Plus que de neutralité, je parlerai d’objectivité. Ni nos thèmes ni nos critères de publication ne sont neutres, mais nous les traitons à charge et à décharge avec la plus grande objectivité possible. Ça trouble d’ailleurs certains de nos lecteurs. Il ne s’agit pas d’une parade juridique, nous profitons simplement du fait que l’actualité nous donne tellement raison qu’il est inutile d’intellectualiser ou de tordre la réalité. Sur la bonne douzaine de procédures dont j’ai fait l’objet, seules deux concernaient des articles jugés diffamatoires. Toutes les autres portaient sur des commentaires.
Je voulais montrer qu’on était le seul groupe en France qui n’avait pas le droit de revendiquer ses origines
Un flot de commentaires racistes se déverse en effet sur Fdesouche. Est-ce pour échapper à la justice que vous avez dégoté un directeur en Inde ?
Tilak Raj, le directeur de la publication est en effet un citoyen indien. Pourquoi Fdesouche ne profiterait-il pas lui aussi de la mondialisation ? Une affaire de commentaires litigieux a d’ailleurs entraîné une enquête d’Interpol à New Delhi ainsi que la convocation par la police d’homonymes résidant en Île-de-France.
Je suis donc la principale victime de ce problème de commentaires, insoluble même pour des multinationales richissimes comme YouTube ou Facebook. Nous avons pensé à les fermer complètement, mais ce serait donner raison à une minorité d’anonymes racistes et haineux.
L’intitulé même de « Fdesouche » semble un message adressé à cette minorité. Pourquoi l’avoir choisi ?
À l’époque, tout le monde avait un pseudo sur les blogs. Le mien était « Françoisdesouche », ce qui a donné « Fdesouche » en abréviation. Ça m’amusait d’employer ce concept connu de tous, mais tabou. Je voulais montrer qu’on était le seul groupe en France qui n’avait pas le droit de revendiquer ses origines. Je me souviens d’une gamine française de souche qui disait : « Moi je n’ai pas d’origine ! » – comme si une origine devait forcément être étrangère pour exister… Bref, nous avons mis les pieds dans le plat.
…pour défendre une vision exclusivement ethnique de l’identité française ?
Non, certains membres de l’équipe du site ne sont d’ailleurs pas Français de souche. Si je refaisais le site aujourd’hui, je lui donnerais un autre nom. J’ai grandi, ma pensée évolue. Mais ce que je trouve marrant dans notre démarche, c’est que le simple fait de nous revendiquer « Fdesouche » nous diabolise. Ce côté subversif est à la fois notre limite et notre booster.
Par idéalisme, mes parents ont voulu que je grandisse dans les quartiers dits « populaires »
Puisque vous dites que vous n’êtes pas « ethniciste », croyez-vous en l’assimilation républicaine ?
Beaucoup d’immigrés se sont assimilés. C’est un processus psychologique personnel qu’on ne peut pas généraliser à l’échelle d’une masse pour en faire une loi générale. Dans les années 1950, l’émigré qui arrivait en France était complètement coupé de son monde et immergé dans la civilisation française. Ce bain n’existe plus. Avec les nouvelles technologies, l’immigré maintient le lien avec son pays d’origine. Avec la communautarisation territoriale, il peut – dans sa vie quotidienne – ne jamais rencontrer de Français. Avec la propagande de la repentance, l’opinion dominante dans son environnement le poussera à détester la France et donc à considérer l’assimilation comme une trahison. Et avec le nombre, les flux, la loi du groupe, ça ira de mal en pis. Bref, je n’ai aucune opposition à l’assimilation républicaine comme principe, mais je n’y crois plus en pratique.
Consultant en communication né en 1980, Pierre Sautarel est le fondateur du site Fdesouche.com. / D.R.
Sans vouloir vous psychanalyser, on aimerait savoir si vous avez toujours pensé ainsi. Avez-vous subi des difficultés liées à l’immigration massive dans votre jeunesse ?
Je suis né dans une famille de gauche assez politisée. Par idéalisme, mes parents ont voulu que je grandisse dans les quartiers dits « populaires », comme les Buttes-Chaumont à Paris et Les Mureaux dans les Yvelines. Mes parents idéalisaient beaucoup la cohabitation entre enfants de classes favorisées et enfants de l’immigration… Avant de se raviser et de m’envoyer en internat en uniforme au milieu de la grande bourgeoisie.
« Un vrai couple soixante-huitard et bohème », écrit de vos parents électeurs socialistes la journaliste du Monde Ariane Chemin dans le portrait à charge qu’elle vous a consacré.
Mes parents sont revenus de leurs illusions. Ma mère, qui a pourtant grandi en banlieue et y vit depuis trente ans, ne fait plus son marché aux Mureaux. Non pas qu’elle y risque physiquement quelque chose, mais parce qu’elle s’y sent culturellement mal à l’aise. En plus, avec le plan de rénovation urbaine des Mureaux et de Mantes-la-Jolie, le préfet a dispersé les populations à problèmes vers toutes les villes des alentours. Sans forcément le formuler ainsi, ma mère a le sentiment que son espace vital se réduit petit à petit. De mon côté, plus jeune, même si c’était moins tendu qu’aujourd’hui, j’ai vu arriver les problèmes que pose la cohabitation en banlieue.
C’est-à-dire ?
Aux Mureaux, je fréquentais des enfants d’origine maghrébine. Jusqu’au milieu des années 1990, leur liant principal était l’identité arabe, dont l’islam n’était qu’un corollaire (chauvinisme vis-à-vis du pays d’origine, fascination pour les figures du nationalisme arabe comme Saddam Hussein). Puis la fréquentation de « l’école arabe », c’est-à-dire les cours d’arabe et de religion à la mosquée, s’est répandue. L’islam a alors pris le dessus sur l’arabité, d’autant que sont arrivées en masse des familles nombreuses musulmanes issues d’Afrique noire. L’islam est alors apparu comme la seule chose qui unissait tout ce petit monde.
De temps en temps, les petits musulmans nous répétaient ce qu’ils apprenaient à la madrasa sans se rendre compte que c’était hyper choquant. Cela donnait des sorties sur les juifs ou les femmes telles que : « On a appris que le jour où les femmes forniqueront dans les rues, ce sera la fin du monde ! » Ce qui est plus grave que l’islamisme radical, c’est l’islamisme inconscient des masses, auquel s’est ajouté le développement du rap et du phénomène « racaille ».
Le Kop de Boulogne fut le premier espace de contre-communautarisation française
Comment cela s’est-il traduit ?
Quand j’ai commencé l’école dans les années 1980, ces jeunes étaient habillés par leurs mères comme des pauvres chez Tati. Dix ans plus tard, ils portaient tous des marques parce qu’était entre-temps apparu le phénomène des bandes, du deal, du vol. Du statut de victimes exploitées, ils sont devenus bourreaux. La propagande de la repentance les a rendus revanchards, le rap leur a donné le goût de l’argent facile et a rendu acceptable le statut de délinquant, l’idéologie antiraciste leur a fourni un bouc émissaire collectif – la France, le « patron raciste qui discrimine », le flic, etc. Et pour compenser tous leurs échecs personnels, l’islam leur a offert une fierté et un sentiment d’appartenance en commun. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre que le cocktail était explosif.
Est-ce votre expérience du choc des civilisations qui vous a mené chez les ultras du Parc des Princes ?
Après avoir été le Gaulois chez les Arabes, j’avais été le pauvre chez les grands bourgeois. Or, en ce milieu des années 1990, le Kop de Boulogne avait la réputation d’être le territoire des petits Blancs de banlieue. Je l’ai compris plus tard, mais cette tribune fut le premier espace de contre-communautarisation française. Comme des expatriés dans un pays lointain, ces Français de banlieue avaient plaisir à se retrouver là, entre eux, le temps d’un match. C’était tellement avant-coureur.
À plus grande échelle, la communauté des lecteurs de Fdesouche reproduit en effet cet esprit de clocher. Cependant, vous n’êtes plus seuls sur le créneau puisque tous les grands médias parlent d’immigration et d’islam. Comment avez-vous gagné la bataille des idées ?
À raison de 100 000 visiteurs uniques par jour en moyenne, Fdesouche a contribué à gagner la bataille, mais nous n’avons pas été seuls à la mener. Sans vouloir nous jeter des fleurs, force est de constater que Fdesouche est parvenu à « détabouïser » pas mal de sujets en jouant les aiguillons un peu taquins. Par exemple, dès qu’on a vu Danièle Obono candidate de la France insoumise aux législatives, on a monté un dossier complet en épluchant toutes ses déclarations et ses tweets. On avait déjà repéré sa participation aux émissions du PIR, la mouvance de Bouteldja, vu qu’elle ne faisait vraiment pas attention à ses fréquentations. Le jour de son élection, nous nous sommes amusés à montrer que la députée noire caution antiraciste de Mélenchon pouvait être accusée de… racisme ! La pensée unique consiste à imposer dans l’imaginaire collectif une grille de lecture assez manichéenne. Avec des gentils, des méchants… Avec Obono comme avec le rappeur Black M et beaucoup d’autres, nous avons montré que la réalité était plus complexe.
On pourrait expliquer la dédiabolisation de la critique de l’immigration par une autre piste : l’irruption du réel ! Plus personne ne nie que les attentats de ces dernières années sont le fait d’enfants de l’immigration.
Des enfants de l’immigration et souvent d’anciens petits délinquants. Or, il y a encore quelques années, on ne pouvait même pas poser la question de la surreprésentation des immigrés chez les délinquants. Laisser une frange importante de la jeunesse sombrer dans la délinquance fut considéré comme plus conforme à la morale. On en paie le résultat. Pourtant, la seule chose choquante aurait été d’expliquer ce phénomène par des raisons génétiques. Or, j’y vois plutôt des raisons culturelles, sachant que des règles sont faites pour une mentalité et une culture particulières. La France accorde une grande place à la prévention et à l’éducation avec un système pénal parfaitement adapté à ces principes. À l’époque de mes parents, la pression sociale faisait qu’un repris de justice était un déchet de la société pour tout le monde. Désormais, dans de nombreux quartiers en France, avoir été taulard est devenu au contraire un motif de fierté. Dans une société plurielle non totalitaire, il est impossible de faire respecter des règles de la même manière à tout le monde, car on n’a pas les mêmes codes culturels. Là où certains verront de la prévention, d’autres percevront de la faiblesse.
La politique ne m’intéresse qu’à travers le prisme de la guerre des idées et de leur propagation
Malgré votre statut de précurseur, vous n’êtes plus le seul sur votre terrain. Que pensez-vous de la floraison de youtubeurs, de sites et de blogs anti-immigration ?
Le phénomène qui m’intéresse le plus, ce sont les youtubeurs. Ils touchent des publics très peu politisés alors que sites et blogs tournent souvent à l’entre-soi et au microcosme. Si j’avais 20 ans, je miserais tout sur YouTube.
…et rien sur les partis politiques ? Vous avez pourtant été candidat suppléant aux législatives en 2007 sous l’étiquette FN.
La politique ne m’intéresse qu’à travers le prisme de la guerre des idées et de leur propagation. Si j’ai milité au Front national, c’est à la fin des années 1990 – jusqu’à la scission mégrétiste. Puis j’ai adhéré au MNR de Mégret, qui a périclité. Au cours des années 2000, c’est en qualité de prestataire de services informatiques que j’ai travaillé pour le FN de manière non militante. Mais je me berçais d’autant moins d’illusions que le FN de l’époque était dans une logique soralienne. Or, je n’ai jamais compris la stratégie de Jean-Marie Le Pen de 2007 qui consistait à laisser à Sarkozy l’identité nationale et l’immigration pour faire des clins d’œil aux populations immigrées. De toute façon, je ne suis pas du tout attaché au Front national. Quand j’ai fréquenté ce parti, il était le seul à surfer sur les thèmes qui m’intéressent. Ce n’est plus le cas. Quand Valls, Wauquiez médiatisent des sujets sur lesquels j’ai travaillé, comme les réunions interdites aux Blancs, j’y vois une victoire, pas une concurrence. Après le discours de Ouagadougou, j’ai même défendu Macron. Il a la vision d’un banquier pragmatique désidéologisé et nous a offert d’heureuses surprises. Pour le moment, son apparent réalisme me plaît. C’est vous dire à quel point je n’ai pas l’esprit partisan.
Je vous imaginais plutôt favorable à l’union des droites. Ne voulez-vous pas réconcilier FN et LR ?
Toutes les études démontrent que l’immigration et l’insécurité sont au cœur des priorités de ces deux électorats. Caricaturalement, ce qui différencie l’électeur LR de celui du FN, c’est que le premier compte sur ses revenus et son patrimoine pour se protéger quand le second, plus précaire, mise sur le retour de l’État. Idéalement, sur le papier, il faudrait donc les unir. Mais qui ? Quoi ? Comment ? Je serai bien en peine pour vous répondre.
Avant d’achever sa recomposition, le paysage politique a sans doute besoin d’une nouvelle clarification idéologique.
Si le paysage politique se redessine, ce ne sera pas uniquement autour de la frontière gauche-droite, mais à partir de clivages plus subtils. L’un des principaux fronts de la guerre des idées se joue d’ailleurs à gauche autour de problématiques telles que : « La laïcité est-elle une valeur commune qui permet le vivre ensemble ou une revendication communautaire du groupe majoritaire ? » Les polémiques entre Valls et Hamon durant la primaire socialiste, les tensions chez les Insoumis autour de l’islamo-gauchisme, la guerre entre Charlie Hebdo et Mediapart illustrent les fractures énormes autour de cette question… C’est de ce côté-là que se produisent les mutations les plus intéressantes du moment. Les gens de gauche, comme Laurent Bouvet ou Céline Pina, s’avèrent plus utiles et efficaces pour parler de sujets comme l’islamisme et la liberté des femmes.
Notre-Dame-des-Landes est un tonneau des Danaïdes financier… qui pourrait absorber encore plus d’argent public en cas d’abandon.
On nous annonce une décision imminente d’Emmanuel Macron concernant le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Celle de l’abandon qui semble tenir la corde, serait le symbole d’une invraisemblable gabegie, politique et financière. 50 ans d’études préalables, des années d’analyse, de recherches, d’expertises, d’études d’impact, de déclarations d’utilité publique, de mise en concurrence, de décisions administratives exécutoires, près de 150 décisions de justice établissant la régularité de ces procédures… ont débouché sur le choix d’opérateurs privés chargés de la réalisation et de l’exploitation de l’équipement. Après huit ans de palinodies et de lâchetés politiques, de nouvelles études, de référendums locaux, on semble se diriger vers un naufrage, dont personne n’aborde sérieusement la dimension financière.
Ce serait pourtant la moindre des choses. On imagine d’ores et déjà ce que toutes ces années ont coûté à la puissance publique, mais en ces temps d’exigence de transparence, on aimerait connaître le montant cumulé des chèques que l’État va devoir signer. Pour que Nicolas Hulot reste au gouvernement et que les télévisions ne filment pas d’affrontement avec les zadistes qui occupent la zone.
Pour annuler, il faut payer!
Rappelons les principes de ce que l’on appelle le partenariat public-privé (PPP), procédure utilisée pour la construction de cet aéroport. Pour construire et gérer un équipement public, la puissance publique peut en confier la conception, la réalisation et l’exploitation à un professionnel privé dont c’est le métier. Celui-ci va remplir cette mission en contrepartie du versement d’une redevance. On remplace une dépense d’investissement par une dépense de fonctionnement. Ce qui soulage le maître d’ouvrage public qui redevient cependant propriétaire de l’équipement à la fin du contrat. Mais, bien évidemment, les sociétés privées y viennent pour réaliser des profits. Il m’arrive de le regretter mais je rappelle que la France est toujours un pays capitaliste. Par conséquent, le prestataire sera choisi après une procédure de mise en concurrence suivie de négociations. Le calcul du montant de la redevance est une question très importante qui doit faire l’objet d’un soin particulier. Et c’est ainsi qu’en France, on construit des écoles, des collèges, des gendarmeries, des hôpitaux ou des stades.
Mais, dans ces montages, il faut savoir que la puissance publique bénéficie d’un privilège exorbitant du droit commun. Elle peut décider de résilier les contrats, pourtant déjà signés, pour un motif d’intérêt général qu’elle apprécie souverainement. Il y a cependant une contrepartie à cette prérogative exorbitante : il faut indemniser les opérateurs privés, de toutes leurs dépenses et investissements non amortis, mais également leur payer le bénéfice qu’ils auraient réalisé pendant 30 ans si l’opération s’était faite et le contrat exécuté. Elle n’est pas belle la vie ? « Si l’on arrête les frais » comme l’avait élégamment demandé Ségolène Royal, il faudra prévoir, en plus de ce qui a déjà été gaspillé, quelques menues dépenses pour le contribuable, environ 3 milliards d’euros, hypothèse basse…
Notre-Dame-des-Landes, déjà une catastrophe politique et juridique
Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire, qu’avant la signature du contrat, j’ai diligenté pour le compte de collectivités locales opposées au projet, les instances devant le Conseil d’État, tendant à l’annulation de la déclaration d’utilité publique (DUP). Mais à partir du moment où les procédures et les décisions administratives ont toutes été validées par les juridictions, et le contrat signé, il est indispensable que le partenaire de l’État puisse compter sur le respect de sa signature par celui-ci. Par conséquent, soit on réalise l’équipement, soit on fait un très, très gros chèque. Il est anormal que cette question ne soit jamais abordée dans le débat.
Nous avons déjà une catastrophe politique où l’on a piétiné toutes les procédures légales, toutes les décisions régulières, passé outre les décisions des collectivités locales représentatives. Le tout pour céder à une minorité bruyante, ce qui est plus qu’une mauvaise action, une imposture.
Nous avons aussi une catastrophe juridique qui pulvérise les principes généraux du droit, en particulier ceux de « sécurité juridique » et de « confiance légitime » dont les citoyens sont fondés à attendre le respect. On va y ajouter dans une opacité construite un gaspillage de fonds publics éhonté. Et que l’on ne vienne pas nous dire qu’une solution alternative sera mise en œuvre avec l’extension de l’aéroport Nantes Atlantique. Celui-ci est coincé entre l’agglomération de Nantes et une zone humide exceptionnelle. Un tel projet serait l’objet des mêmes oppositions, de riverains, d’écologistes, de décroissants et de punks à chiens. Dans 15 ans on y sera encore. En ayant gaspillé encore plus d’argent.
Souviens-toi d’Ecomouv
Pour mesurer l’ampleur du problème, et constater que, comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron pratique la transparence dans le brouillard, revenons quelques instants sur l’affaire Écomouv. Ce sera aussi l’occasion de taper sur Ségolène Royal, multirécidiviste dans le gaspillage des fonds publics. La mission d’Ecomouv était de mettre en place les outils de saisie du passage des camions sur le réseau routier (portiques, systèmes informatiques embarqués, plates-formes informatiques, etc.) et ce sur l’ensemble du territoire national. Ensuite de procéder au calcul, d’identifier les assujettis, de les contrôler et de prendre en charge la perception et le recouvrement d’une taxe à vocation écologique. Comme l’ont fait plusieurs pays d’Europe. Ce contrat nécessitait des investissements initiaux importants (800 millions d’euros) et la mise en place d’un outil technique et humain assez lourd, prévoyant naturellement l’embauche d’un personnel important chargé d’accomplir ces tâches. Tout avait été réalisé, les portiques installés, les camions équipés, les personnels embauchés etc., etc.
Face à la fronde des « bonnets rouges » la madone du Poitou a immédiatement calé et résilié le contrat. Suivant le vieil adage du père de ses enfants : ça ne coûte rien, c’est l’État qui paye. On ajoutera à ce qu’il a fallu payer pour indemniser les opérateurs privés, le coût qu’a dû représenter le transfert en province de 1500 fonctionnaires des douanes chargés de gérer la partie publique du système. Nouvelle installation, mutations et déménagement des agents, le tout étant fort normalement à la charge de l’État. Il serait intéressant de savoir ce qu’ils sont devenus. Personne n’ayant fait les additions et en particulier l’instance pourtant chargée de le faire, la Cour des Comptes, on est obligé d’évaluer au doigt mouillé. Difficilement moins de 2 milliards d’euros.
À propos d’Écomouv, les attentifs ont découvert récemment l’existence d’un joli tour de passe-passe concocté par Bercy. Le Parquet national financier (PNF), vous savez l’instance impartiale qui a exécuté en urgence la candidature présidentielle de François Fillon, avait pensé redorer son blason en annonçant à grand son de trompe la fixation d’une amende à la charge de la banque HSBC de plus de 350 millions d’euros en contrepartie de l’abandon des poursuites pour blanchiment de fraude fiscale contre l’établissement. Le caractère rondelet de la somme a valu quelques compliments au PNF. Une telle recette dans les caisses de l’État, c’était une bonne nouvelle. Le problème c’est qu’ils n’y sont pas restés longtemps les 350 millions. Une petite ligne du budget adopté par le Parlement en décembre dernier nous a appris que la somme a servi immédiatement à régler le solde (je dis bien le solde) de ce qui était dû à la société Écomouv…
Une « clause bizarre »
Une recette, une dépense, et tout le monde est content ? Ça se discute, parce que cette acrobatie jette une lumière particulière sur l’utilisation du PNF par le pouvoir, sur le coup d’éponge pénal dont a bénéficié HSBC, et parce que cette façon opaque d’éponger les conséquences d’une gabegie politique n’est pas vraiment glorieuse.
Revenons à Notre-Dame-des-Landes, ou face au brouhaha que risque de provoquer la possible annonce de l’abandon, il vaudrait mieux que la question des conséquences financières ne vienne pas sur le tapis.
Alors on va utiliser la bonne technique de la « fake » news, en balançant un nanard prétendant que l’État vient de s’apercevoir, huit ans après sa signature qu’il y aurait une « clause bizarre » dans le contrat signé avec l’opérateur susceptible de le faire « annuler ». Les médias relayeurs s’abritent derrière les déclarations d’un « ministre anonyme » pour nous offrir ce baratin, qui abrite une énormité juridique. S’il existait vraiment une clause « léonine » dans ce contrat, il y a probablement longtemps que l’État, qui n’a quand même pas signé un bandeau sur les yeux, s’en serait prévalu. De toute façon, si ladite clause était annulable, elle serait considérée comme détachable du contrat qui, lui, se maintiendrait. Enfin, pour avoir travaillé sur plusieurs dizaines de dossiers de ce type, je sais bien que cette clause est habituelle et à ma connaissance n’a jamais donné lieu annulation par les tribunaux administratifs.
Alors, malgré ma connaissance du dossier, je n’ai pas d’avis tranché sur l’utilité indiscutable de cet équipement. Mais je constate que toutes les procédures mises en place dans un État de droit ne pèsent pour rien face à l’agitation d’une minorité, et qu’une fois de plus des décideurs politiques, pour financer leur lâcheté, vont être très généreux avec l’argent des autres.
En l’occurrence le mien, celui du contribuable que je suis. Et qui aurait dû être mieux employé.
La désignation par Jean-Michel Blanquer de Stanislas Dehaene, chercheur en sciences cognitives, à la tête du Conseil scientifique consultatif fait partie, on peut le supposer, d’un vaste plan de rétablissement de l’Éducation nationale à partir de l’enseignement primaire. La méthode ? On en appelle à des experts ayant pignon sur rue, comme Cédric Villani pour les mathématiques ou Boris Cyrulnik pour les écoles maternelles.
Que signifie donc cet appel aux notoriétés scientifiques ? Probablement rien sauf ceci, qui est essentiel : sortir l’école de la nasse idéologique pédagogiste où elle est engluée depuis une quarantaine d’années. Et en effet, comment casser l’emprise des idéologies sinon en donnant la parole à un discours qu’on ne peut pas réfuter : celui de la science. Voici donc l’appel à la psychiatrie (Cyrulnik) et non plus à la psychologie, à la médaille Fields (Villani), à un professeur au MIT (Esther Duflo), à la sociologie classique (Dominique Schnapper, dont on ne manque jamais de rappeler qu’elle est la fille de Raymond Aron alors que ses propres travaux la qualifieraient bien suffisamment), etc. La liste n’est certainement pas terminée.
La science et l’école pour le meilleur…
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’appel aux grands noms de la science pour réguler le fonctionnement de l’Education nationale n’est pas une nouveauté. C’est même une constante. L’école de la Troisième République y avait recouru massivement en mobilisant, par exemple, la médecine qui avait, entre autres missions, celle de régler la querelle de l’écriture droite ou penchée (attention à la scoliose). Et contre les municipalités qui se refusaient à construire des « palais scolaires », les hygiénistes ont été mobilisés pour imposer la hauteur de salles de classe par le calcul du volume d’air respiré par les élèves, obliger à l’éclairage à gauche, à l’aération obligatoire des salles de classe avant l’arrivée des élèves et au balayage humide ! Sans oublier la mesure de l’intelligence, le fameux QI (quotient intellectuel), initiée par Binet (le psy) et Simon (le médecin) ni le haut patronage du père de la sociologie, Émile Durkheim. L’école est née sous le signe des sciences humaines expérimentales alors naissantes.
Résultats : ces interventions ont réussi à mettre fin à des pratiques pédagogiques aberrantes, comme l’enseignement individuel pratiqué par les « petites écoles de l’Ancien Régime » ou l’enseignement mutuel, pratiqué dans les grandes villes – et notamment à Paris où l’on peut encore voir le bas-relief d’Aimé Millet au 85 de la rue de Vaugirard, au fronton d’une école mutuelle devenue par la suite l’école de photo-cinéma Louis-Lumière. Et l’on a généralisé les méthodes des Frères des écoles chrétiennes (enseignement frontal, section des élèves par âge homogène) au moment même où on les excluait de l’enseignement public pour cause de laïcité.
…et pour le pire
Pourtant, dans cette collaboration, la science n’a pas toujours apporté le meilleur. En son nom, on a contrarié les gauchers, on a interdit de faire croiser les bras des élèves au motif que cela les empêchait de respirer… Bien des méthodes, à leur tour aberrantes, sont nées de ces sciences, comme la mnémotechnique ou la cacographie. Heureusement, elles n’ont pas réussi à s’imposer, ayant été refusées par la grande masse des instituteurs.
Mais surtout, c’est au nom de la science que se sont imposés les délires pédagogistes qui dominent encore aujourd’hui. Rappelons les méfaits de la linguistique saussurienne (Martinet plus que Saussure) qui a rendu erratiques les enseignements de la lecture, de l’orthographe et de la grammaire. Rappelons aussi la révolution bourbakiste en mathématiques qui a imposé les « ensembles » dès l’école maternelle, les numérations en bases autres que 10 et même les espaces topologiques ! On n’oublie pas non plus la nouvelle historiographie ni la nouvelle géographie…
Un recours à l’autorité de la science
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le recours ainsi fait à la science n’est pas réellement un recours à la science. Elle n’est qu’un recours à l’autorité de la science alors que, justement, la science ne fait jamais appel à l’autorité. Elle s’est même construite contre l’autorité (Galilée, Descartes) et souvent aussi contre la science elle-même lorsqu’elle dégénère en autorité (affaire des « mandarins » à l’Université).
La science n’est libératrice que lorsqu’elle est enseignée comme science, c’est-à-dire comme expérimentale et démonstratrice. Présentée par ses résultats, même garantis par les savants, elle n’est plus qu’une nouvelle idéologie, une nouvelle autorité.
Or, pour revenir aux contemporains, qui, dans le grand public et même chez les enseignants, comprend quelque chose aux imageries du cerveau ? Pire, qui, à part les philosophes, est capable de résister à l’idée que les idées ne sont qu’affaire de neurotransmetteurs, d’axones, de dendrites et d’activité de zones cérébrales ? L’homme est-il à ce point neuronal (pour reprendre un titre célèbre) ? Épistémologiquement, les sciences neuronales ou cognitives sont victimes d’une illusion néo-scientiste (la pensée n’est qu’une forme de la matière) et, à ce titre, diffusent une nouvelle idéologie. On peut s’en apercevoir en examinant le rapport que ces sciences entretiennent avec Descartes et on ne parle pas seulement de Damiaso.
On peut aussi former les instituteurs
Stanislas Dehaene, lui-même, prend le temps de poser les questions… tout en expulsant brusquement et a priori, sans y entrer et sans même l’évoquer, la problématique du dualisme (esprit distinct du corps) qui est pourtant, chez Descartes, très claire et qu’on ne peut pas confondre avec ce qu’en disent les religions. Ambivalence. Descartes a raison, mais il a tort d’avoir raison puisqu’il a raison pour de mauvaises raisons. Certes, une mésinterprétation de Descartes n’est pas une raison de rejeter une science, mais c’est une occasion de remarquer que le discours scientifique va souvent plus loin que ce que la science autorise. Outrepasser la science est la méthode des mauvaises métaphysiques (scientistes) et celle des dominations idéologiques.
On va tout de même souhaiter bonne chance à l’entreprise Blanquer-Dehaene. Car pour rétablir les méthodes connues depuis toujours comme étant celles qui produisent les meilleurs effets, il faut bien l’autorité de la science. Rétablir la méthode de lecture syllabique, rétablir l’alternance des phases d’apprentissage et des phases de récapitulation (tiens, revoilà Piaget…), retrouver l’importance du langage, etc. Voilà ce que nous promettent les neurosciences cognitives. C’est bien venu.
On peut cependant regretter qu’on ne passe pas plutôt par une véritable formation des instituteurs. Ce qui dispenserait d’opposer aux idéologies en cours une sorte de contre-idéologie en devenir, car elle sera elle-même renversée par l’idéologie suivante. Il faut, pour les maîtres, une formation philosophique, socratique et cartésienne. Rien d’autre. Relisez Alain.
Giorgio Almirante, secretaire du Mouvement social italien (durant un discours pour la campagne electoral en Italie le 22 avril 1972)
Photo: Rue des Archives/CPA
À Trieste, malgré des pluies battantes, l’hiver sera chaud. Depuis que la majorité municipale d’union des droites a décidé de baptiser une rue du nom du dirigeant néofasciste Giorgio Almirante (1914-1988), les forces politiques se déchirent. Vent debout contre ce projet, l’opposition de gauche dénonce un coup de canif à l’histoire triestine et un hommage rendu aux heures-les-plus-sombres.
Replaçons cette initiative dans l’histoire de ce port de mer aujourd’hui si paisible (et qui entend le rester). Autrichienne pratiquement sans discontinuer de 1382 à 1920, la ville adriatique a longtemps incarné l’irrédentisme italien : dès la fin du XIXe siècle, sa population réclame majoritairement le rattachement à la mamma patria. Obtenue deux ans avant la marche sur Rome, l’annexion italienne de Trieste a laissé le souvenir des exactions fascistes contre la minorité slovène et les militants de gauche peu appréciés des squadristes.
« Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes… »
À la suite de la brève période d’administration directe par le IIIe Reich, puis d’une méchante guerre civile entre fascistes et communistes, Trieste fut déclarée ville internationale par les Alliés à la Libération.
C’est en 1953 qu’intervient Almirante. Le dirigeant du Mouvement social italien (MSI), adepte des discours de neuf heures (!) « s’est battu avec beaucoup d’autres hommes politiques pour défendre l’italianité de Trieste qui était un sujet de consensus dans le pays », indique à Causeur le romancier et grand connaisseur du fascisme Alberto Garlini. Une manifestation monstre d’un million de Triestins déferle alors pour exalter l’identité vert-blanc-rouge de la ville que convoitait Tito. Avec succès : le rideau de fer s’abat un peu plus loin à l’Est et l’épopée de « Trieste 1953 » devient un mythe néofasciste.
Officiellement, c’est pour célébrer l’« italianité » de la cité que la majorité des élus triestins entend honorer Almirante. Jeune vétéran de la république de Salo, l’apparatchik néofasciste fut l’homme de toutes les synthèses entre monarchistes, vieille garde mussolinienne et excités nazis-maoïstes (si, si, ça existait en Italie…). Une délégation du Parti communiste italien se rendit même à ses funérailles. Mais son come-back posthume est loin de faire l’unanimité chez les vivants. « Cela risque de raviver des plaies chez les Slovènes, mais aussi chez les descendants de communistes qui furent à la fois victimes et bourreaux des fascistes », s’inquiète Garlini. Pour l’heure, alors que les élus postfascistes exhortent la ville à appeler « Almirante » n’importe quelle rue, place ou jardin municipal, Trieste s’enfonce dans une impasse sans nom.
James Bond (Pierce Brosnan) se penche sur Miss Moneypenny
Aux gens qui font remarquer que la condition de la femme s’est beaucoup améliorée en Occident, les néo-féministes répondent que les violences sexuelles ont acquis une dimension invisible. Non seulement la condition de la femme aurait fait du surplace, mais elle pourrait avoir régressé. C’est en gros ce qui ressort des polémiques sur la condition féminine depuis l’affaire Weinstein à la publication dans Le Monde de la tribune sur la « liberté d’importuner » signée par 100 femmes dont Catherine Deneuve et Élisabeth Lévy. En filigrane du débat : toujours la notion de culture du viol.
Le voile, une arme contre le viol
L’histoire récente ne serait donc pas celle de la libération de la femme, mais celle de la stagnation de sa condition, la société libérale ayant simplement remplacé l’Église dans son rôle de domination. Sans le réaliser, nous serions passés d’une forme évidente de discrimination à une forme plus subtile aux conséquences aussi graves.
Les femmes auraient peut-être gagné des batailles importantes avec l’obtention du droit de vote et l’intégration au marché du travail, mais le libéralisme économique les aurait transformées en produits de consommation. La femme serait passée du statut de ménagère et de mère de famille à celui d’objet sexuel et de consommatrice exploitée. Les actrices de Hollywood qui gagnent des dizaines de millions de dollars annuellement ne seraient pas plus libres que leurs arrières grand-mères.
Cette aversion profonde envers la société de consommation explique la vision favorable de plusieurs néo-féministes envers le voile islamique. Puisque les femmes seraient la cible de publicitaires sexistes désireux d’imposer des standards de beauté irréalistes et pornographiques, il vaudrait mieux qu’elles se mettent à l’abri de ces stéréotypes. Dans cette optique, le fait de cacher le corps de la femme est vu comme un acte de résistance. En se soustrayant au regard des hommes, les femmes voilées feraient preuve de courage politique… Peut-être faudrait-il, aussi, que les femmes occidentales suivent l’exemple de leurs bonnes consœurs musulmanes pour ne pas être harcelées en milieu de travail.
La superstructure masculine domine la classe des femmes
Les néo-féministes ont fait de la domination masculine un système, une superstructure qui surplomberait toute la société tel un obscur rapace. Leur théorie hérite ainsi du marxisme, la société apparaissant comme la cible de forces économiques redoutables qui profiteraient seulement aux hommes racistes et misogynes. La boucle est toujours bouclée : l’homme blanc hétérosexuel n’échappe jamais à la nature maléfique qui lui est assignée.
Aux yeux des saintes-nitouches, le capitalisme réduit la femme en esclavage pendant que ceux qui en bénéficient font preuve de discrimination envers les immigrants.
Les théories du système (racisme systémique, viol systémique, etc.) psychanalysent la société en fonction des préjugés universitaires à la mode, on les estime destinées à percer tous les mystères du monde pour mener l’humanité à sa délivrance. Les sociétés occidentales seraient structurellement capitalistes, racistes et misogynes et c’est pourquoi il faudrait les détruire. Le néo-féminisme est une eschatologie de madones frustrées, une mystique censée dévoiler les sales coulisses de la masculinité.
Sexistes à l’insu de leur plein gré
Devant l’incompréhension qu’elles suscitent, les néo-féministes se justifient en inventant un sexisme imaginaire dont seraient imprégnées les structures inapparentes de la société. Puisque la plupart des organisations officielles de défense des droits des femmes et les chaires de recherches sur ce sujet sont financées par les contribuables, il fallait bien que les féministes inventent quelque chose pour légitimer le maintien des postes importants qu’elles occupent. La solution a été trouvée : lorsque les hommes ne seraient plus consciemment sexistes, ils le resteraient inconsciemment. Il faudrait nier tous les progrès réalisés en matière d’émancipation féminine lorsque viendrait le temps d’en faire le bilan. À cette occasion, peut-être faudrait-il même parler de régression.
Les néo-féministes conçoivent la civilisation comme le prolongement du monde préhistorique. En propageant le mythe de la culture du viol, les nouvelles féministes veulent dresser une société qui serait remplie d’hommes des cavernes. De cette manière, les néo-féministes conçoivent la sexualité comme les intégristes religieux : ce serait un phénomène dangereux, bestial et grossier, bref une réalité impure à réprimer.
Emmanuel Macron à Calais, janvier 2018. SIPA. AP22152114_000013
Après un discours de vœux présidentiel assez plat, la rentrée a été inaugurée par trois coups de massue qui laissent pressentir ce qu’est la véritable nature du macronisme.
Classes moyennes étouffées
D’abord une hausse mirobolante des tarifs publics : fioul domestique, forfait hospitalier, cartes grises, paquet de cigarettes, timbres, etc. Toutes ces augmentations vont frapper les classes populaires, d’autant qu’elles s’accompagnent d’une hausse de la CSG ciblée sur les personnes âgées. Or, les revenus, salaires et retraites stagnent, on le sait, depuis des années.
Peut-être certaines de ces hausses étaient-elles nécessaires, mais comment justifier celle des frais bancaires qui va peser principalement sur ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Il est clair que les banques qui comptent sur ces frais pour rattraper certaines folies spéculatives ont été mieux entendues par l’ancien ministre de l’Economie qui trône à l’Elysée que ce que Christophe Guilluy appelle la « France périphérique ».
Il est probable qu’avec ces coups de matraque, la suppression promise de la taxe d’habitation, sera vite absorbée et au-delà.
Vivre à 80 à l’heure
Va dans le même sens, la décision d’abaisser la vitesse limite sur route à 80 km/h et de renforcer toute une série de sanctions, comme celles qui frappent l’usage du portable en voiture. Les amendes de stationnement seront parfois doublées. Ces mesures sont d’une utilité douteuse : elles vont sauver des vies, dit-on. Peut-être, mais pourquoi ne pas instaurer la vitesse-limite à 0 km/h pour avoir 0 accident ? Le nombre d’accidents mortels a considérablement baissé depuis plusieurs années. En tous domaines, la sécurité absolue, c’est la fin des libertés. Elle n’existe que dans les cimetières.
Mais est-ce vraiment pour améliorer la sécurité routière que ces mesures ont été prises ? N’y a-t-il pas là aussi la volonté de cogner, dans un domaine où la légitimité de règles de plus en plus sévères et de sanctions de plus en plus lourdes est difficile à contester. La sécurité routière est plus facile à assurer que la sécurité tout court pour laquelle le gouvernement n’a aucun plan. Il est plus facile de transformer en coupable un honnête homme qui roule à 85 km/h sur une route départementale que d’attraper de vrais délinquants. Sarkozy en début de mandat avait déjà usé de cette ficelle en frappant fort sur… les prostitué(e)s du Bois de Boulogne. La discipline routière est une bonne école pour la discipline tout court : elle habitue le public à obéir à la manière forte. Elle est comme la marche au pas dans la caserne : exercice apparemment sans conséquence mais qui donne aux conscrits le pli d’obéir sans murmurer.
Les « fake news », un complot ?
La troisième mesure n’est qu’annoncée mais elle est encore plus inquiétante : la volonté de contrôler les fausses nouvelles, dites « fake news », circulant sur internet, particulièrement sur les réseaux sociaux. Ce projet ne concerne pas que les périodes électorales : les pouvoirs du CSA d’interdire l’octroi d’un canal numérique à certains seraient accrus. Mais en période électorale, la porte serait grande ouverte pour demander au juge de dire le vrai et le faux. L’immixtion de l’autorité judiciaire dans le processus électoral est contraire à toutes les traditions républicaines de notre pays. Macron a été élu en partie grâce à elle ; il est visible que, se sentant quelque part vulnérable, il compte, en un sens, sur elle pour se faire réélire. Il est vrai que la loi de 1881 sur la presse sanctionnait déjà la diffusion de fausses nouvelles. Mais ni la police, ni la justice n’avaient jamais fait de zèle sur ce sujet et cela concernait la scène publique, pas les correspondances numériques dont beaucoup ont un caractère privé. Dans un pays où une proportion importante de médias soutient le gouvernement, comment ne pas voir dans cette intention le projet d’une réduction autoritaire du dernier espace de liberté qui demeure : la toile ?
Ainsi se précise peu à peu le plaquage sur la France d’une chape de plomb qui n’a rien à voir avec l’allure décontractée et branchée, soi-disant « libérale », que se donne le président.
Chape de plomb que l’on observe déjà dans d’autres domaines : l’étouffement progressif des collectivités locales par la diminution des dotations, la quasi-disparition de l’opposition au sein d’une Assemblée aux ordres où la majorité n’a, faute de compétence et d’ancrage local, pas les moyens de contrôler le pouvoir.
La France « illibérale » du président Macron
Si les ordonnances travail accroissent quelque peu la liberté des patrons, elles rendent une partie de la population plus vulnérable et donc plus malléable. Ces textes prétendument libéraux contiennent au demeurant quelques dispositions également dangereuses pour les libertés : si, comme il est normal, les indemnités de licenciement accordées par les tribunaux sont désormais plafonnées, elles ne le sont pas s’il est possible d’alléguer une discrimination quelconque. Le règne du politiquement correct judiciaire n’est pas près de se terminer.
La politique de Macron a bien peu à voir avec le vrai libéralisme. Les décisions fiscales : l’exonération de l’ISF des seules très grandes fortunes, financières, la suppression (progressive) de la taxe d’habitation, vont prendre en sandwich les classes moyennes, déjà écrasées mais seules à même de compenser les pertes de recettes. Il est déjà question d‘un super impôt foncier dont seraient exonérés les investisseurs étrangers ou d’augmenter la taxe foncière, déjà très lourde dans beaucoup de communes. N’est-ce pas la liberté qu’on veut écraser en prolétarisant les couches intermédiaires instruites et enracinées, à même donc d’avoir encore quelque sens critique ? L’Empire romain finissant n’avait pas procédé autrement : une population accablée d’impôts glissant peu à peu dans le servage, la ruine des classes moyennes, un encadrement des populations.
Ne nous sera même pas épargnée la suite du grand remue-ménage des structures locales, parfaitement inutile et toujours coûteux : les animaux de laboratoire dont on bouleverse sans cesse les repères territoriaux deviennent amorphes !
Fort peu libérale est aussi l’absence dans le gouvernement actuel de la moindre velléité de réduire les dépenses publiques, qui atteignent déjà le record mondial, sauf les dépenses régaliennes (armée, justice), les seules auxquelles il ne faudrait pas toucher. Comme François Hollande, Emmanuel Macron a l’intention de respecter les critères de la zone euro : moins de 3 % de déficit, sans toucher aux dépenses sociales. Il ne lui reste qu’à augmenter les impôts : scénario déjà vu.
La bruxellisation de la France
Ne nous y trompons pas : la plupart de ces mesures ont probablement été imposées de l’extérieur, en particulier de Bruxelles. Toutes proportions gardées, le traitement qui est appliqué à la France ressemble à celui, totalement inhumain, que l’Union européenne inflige à la Grèce.
Derrière une diplomatie virevoltante (et non exempte de bourdes), il y a la volonté de renforcer une Europe supranationale qui ne pourra être qu’allemande : la chape de plomb d’une discipline monétaire et financière, l’intolérance à la dissidence, l’ouverture à une immigration sur laquelle on compte à la fois pour payer les retraites et affaiblir les traditions nationales. On peut y ajouter la tendance, déjà vieille de plusieurs décennies, d’appliquer tous les règlements à la lettre sans cette flexibilité qui faisait le charme des pays latins. Même si le gouvernement de Berlin est pour le moment en crise, son esprit est bien là.
Dans la plupart des domaines, les logiques technocratiques, les mêmes qui depuis longtemps suscitent l’exaspération des Français : réduction du nombre des communes, urbanisme de plus en plus contraignant, multiplication des vaccins obligatoires, installation d’éoliennes, réformes de l’Etat démobilisatrices, ne sont pas remises en cause et risquent d’être aggravées. Pour les bureaux qui les promeuvent, l’exaspération qu’elles suscitent chez beaucoup de Français ne sont pas interprétées comme l’expression légitime d’une autre rationalité qu’il conviendrait de prendre en compte, mais comme une résistance irrationnelle qu’enfin la conjoncture politique permet de briser.
Si les mesures qu’a prises, ou s’apprête à prendre le Gouvernement, ne suscitent pas de réactions significatives, il est à craindre que notre pays ne s’enfonce peu à peu dans un nouvel âge de fer où l’esprit de liberté qui l’a longtemps caractérisé ne serait plus qu’un souvenir.
Le pays phare du libre-échangisme s’apprête par le biais de la réforme fiscale voulue par Trump à mettre en place une taxation de 20 % sur les biens importés. La démondialisation viendra-t-elle de là où on ne l’attendait pas ?
C’est la dernière ruse de l’Histoire : le retour du protectionnisme dans le pays qui a été l’architecte du libre-échange mondial, pendant près de soixante-dix ans[tooltips content= ‘Qui a procédé des différents « rounds » de négociations commerciales : Kennedy Round, Nixon Round, Tokyo Round et finalement Uruguay Round qui a débouché sur l’accord créant l’OMC en 1994.’]1[/tooltips]. En effet, le projet de réforme fiscale en cours de finalisation au Congrès atteste que le protectionnisme a cessé d’être une tentation de l’autre côté de l’Atlantique.
Le protectionnisme, un retour aux sources
La bureaucratie médiatique se repent aujourd’hui d’avoir pris les discours du président pour de la pure outrance. « Si l’année passée nous a appris quelque chose, c’est à prendre au sérieux les propos de Donald Trump », constatait l’éditorial du Financial Times du 13 décembre. L’homme dément l’axiome énoncé par Charles Pasqua en son temps : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. » Il n’est de ce fait que trop prévisible.
Rappelons toutefois, à l’intention des benêts qui peuplent les médias, et de notre lectorat bienveillant, que le protectionnisme américain est un retour aux sources. Les Etats-Unis n’ont cessé d’être protectionnistes tout au long de leur histoire et ce n’est qu’en 1945, assurés qu’ils étaient de leur suprématie, qu’ils ont inversé leur orientation d’origine, en commençant à démanteler leur système douanier, dont les bases avaient été jetées par leur premier secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton, en 1791, en opposition à Jefferson, le secrétaire d’État, qui défendait les intérêts des planteurs de coton et de tabac de la Virginie[tooltips content=’Opposition qui a abouti à la guerre de Sécession entre les États du Sud libre-échangistes et esclavagistes, et les États du Nord, protectionnistes et abolitionnistes.’]2[/tooltips].
L’expérience du libre-échange mondial a mis à mal le sentiment de suprématie des élites américaines de New York et de Californie. En dépit d’une position dominante dans l’aéronautique et l’espace, les biens de divertissement[tooltips content=’Les films et la musique sont, avec les droits d’auteur qui les accompagnent, un poste majeur des exportations américaines.’]3[/tooltips], la pharmacie, la construction électrique, la production agricole et alimentaire, le déficit commercial s’est creusé dès la fin des années 1950. Et les « opportunités de la mondialisation » n’ont pas empêché ce déficit d’atteindre en 2016 un chiffre de 500 milliards de dollars – 700 milliards pour les seuls échanges de biens. Cet échec est celui des élites et de leurs représentants attitrés depuis Bush le père. Se souvient-on comment Barack Obama prétendait résoudre le problème commercial ? « Nous allons doubler nos exportations. » Et, certes, les exportations ont passablement augmenté, mais les importations de même. On ne rééquilibre pas un déficit massif en fouettant l’air de sa langue.
Une solution inattendue, la réforme fiscale
Le diagnostic simple du problème a été fait durant la campagne électorale sous la conduite d’un homme d’affaires, Wilbur Ross, qui occupe aujourd’hui les fonctions de secrétaire au commerce extérieur. Relevant que la Chine et le Mexique étaient les premières sources du déséquilibre, il a attiré l’attention sur le paradoxe central : les Etats-Unis importent des produits de leur conception, couronnés par un succès international, voire mondial. L’innovation américaine nourrit ainsi le déficit américain de deux manières : par des importations supplémentaires et par des exportations manquantes ! À quoi cela sert-il d’innover ? À enrichir les innovateurs, mais aussi à creuser le déficit extérieur et à déprimer l’emploi des secteurs concernés…
Cependant, la manière dont l’administration américaine et sa base parlementaire s’y prennent pour installer la protection commerciale est un vrai motif d’étonnement. On aurait pu s’attendre à l’instauration de mesures ciblées. C’est la méthode classique. Le gouvernement choisit de frapper de droits de douane ou de contingentements des biens déterminés en provenance de pays déterminés, au sein d’une nomenclature de plusieurs dizaines de milliers de produits en provenance du monde entier. On aurait pu s’attendre aussi à des tentatives de négociation préalables avec les pays les plus concernés. Mais la mesure majeure se présente comme une mesure fiscale sous la forme d’un droit d’accise (taxe sur la consommation) de 20 % frappant toutes les productions issues de territoires étrangers, exécutées par des entreprises étrangères ou américaines.
Ce choix s’explique par les arcanes de la politique américaine. Le Parti républicain qui soutient l’offensive protectionniste ne veut pas d’une aggravation trop forte du déficit budgétaire, qui se profile du fait de l’accroissement massif des dépenses militaires et de l’allègement des impôts des riches, qui n’en demandaient peut-être pas tant. D’où cette mesure fiscale, supposée rapporter gros, accompagnée d’autres mesures, dont celle qui taxe les transferts financiers entre les banques internationales entre les deux côtés de l’Atlantique : les mauvais esprits y verront une mauvaise manière faite aux banques qui sont les soutiens indéfectibles du Parti démocrate !
Premièrement, les Etats-Unis souffrent d’une compétitivité insuffisante qui résulte d’un investissement dramatiquement bas dans les secteurs manufacturiers. Cet investissement se situe au niveau le plus bas depuis trente ans – l’âge moyen des usines est de vingt-cinq ans et celui des outillages de neuf ans. Le propos, éclairant, dément au passage les louanges de la compétitivité américaine prodiguées durant les années fastes d’avant la crise. La raison de ce sous-investissement n’est à chercher ni dans la main-d’œuvre, qui est l’une des meilleures du monde, ni dans la matière grise, locale ou d’importation, ni dans les impôts qui frappent l’activité locale, mais dans les rachats d’actions que ne cessent d’opérer les entreprises cotées pour enrichir les actionnaires. Ce serait cette pratique et non le libre-échange qui déprime l’investissement et l’emploi correspondant[tooltips content=’Rana Foroohar « America First, International Trade last », Financial Times.’]4[/tooltips]. Mais autant on peut souscrire à l’incrimination de la pratique prédatrice des rachats d’actions, autant il semble incongru de s’appuyer sur elle pour écarter l’impact négatif du libre-échange inconditionnel. Car ce sont les mêmes acteurs, les grands actionnaires des marchés boursiers, qui ont dicté le libre-échange d’un côté, et les rachats d’actions de l’autre côté ! Et rien n’empêche de se battre sur les deux terrains, celui de la moralisation financière et celui de la moralisation du commerce international.
Deuxièmement, l’infraction aux règles du libre-échange inscrites dans le traité de l’OMC ou dans les traités bilatéraux. Le piquant est que cette infraction est commise par la nation qui a imposé l’OMC et pris la tête de nombreuses négociations d’ouverture des échanges. Les Européens, qui ont suivi les Américains comme leur ombre, sont aujourd’hui pris à revers. Dans une lettre adressée à Washington par cinq ministres des Finances européens[tooltips content=’Allemagne, France, Italie, Espagne, Royaume-Uni.’]5[/tooltips], ils marquent leur désapprobation des mesures en cours d’examen, tout en reconnaissant au passage – hommage du vice à la vertu ? – que « la fiscalité est l’un des piliers essentiels de la souveraineté » ! On croit comprendre que les ministres ne savent trop sur quel pied danser face à des pouvoirs publics qui agissent en rupture avec l’expérience néolibérale.
Troisième et dernier argument : la protection commerciale porte atteinte à l’efficacité économique en rompant les « supply chains » qui font qu’un bien achevé sur un territoire combine des éléments produits sur d’autres territoires, jusqu’à 10 ou 12. L’argument a déjà été avancé en 2009, durant le laps de temps de quelques mois durant lequel le débat sur le commerce mondial a semblé possible. La consigne avait été donnée de dire que le retour aux schémas anciens relevait de l’impossible. Ne cherchons pas midi à quatorze heures : ceci revient à dire que les formidables patrons, capables de délocaliser, sont symétriquement incapables de relocaliser. Pauvres apôtres du libre-échange…
Le temps des certitudes est révolu
La prudence s’impose : le texte américain n’est pas finalisé et nous ignorons les effets exacts qu’il produirait s’il venait à être appliqué. Nous ignorons encore les mesures de rétorsion éventuelles des pays qui en subiraient le contrecoup. Nous ignorons enfin si des voies de recours seront exercées par les partenaires commerciaux des Etats-Unis. Il semble cependant que le temps des certitudes soit révolu. L’Amérique, apparemment prospère, cède à la tentation protectionniste rejetée au lendemain de la grande récession de 2009. Elle pourrait ainsi ouvrir la voie à une « démondialisation » qui n’est pas à l’agenda de nos élites.
Catherine Deneuve. Sipa. Numéro de reportage : 00831669_000048.
La tribune des 100 femmes réunies autour de Catherine Deneuve, Catherine Millet et Peggy Sastre n’a pas inspiré de débat mais des invectives. Dans la presse et sur les réseaux sociaux, l’incommunicabilité règne. Un dialogue de sourdes de plus en plus envahissant, destructeur et préoccupant.
La confusion règne. Il semblerait que nous ayons de plus en plus de mal à parler ou écrire en français en France, donc à être compris. Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes : le manque de précision du fait d’un vocabulaire de plus en plus restreint, le manque de culture générale, notamment en histoire, l’état émotionnel dans lequel se mettent les gens dès lors que, justement, ils n’ont pas les moyens de défendre leur point de vue. Non seulement ils montent sur leurs grands chevaux mais ils vous taxent d’élitisme si vous essayez de leur démontrer votre point de vue à l’aide de connaissances ou de références qui leur font défaut.
Pas de nuances sur le net
Un vocabulaire imprécis et un déficit de références entraînent un manque de nuances et un abus de stéréotypes, lesquels viennent encore accroitre ces prémisses. Sans parler de cette tendance à masquer les situations gênantes et le réel en général par des affirmations péremptoires, vides de sens. Dans 1984, Orwell expliquait déjà fort bien que sa Novlangue était un mode d’expression basique propre à interdire la pensée abstraite, donc l’intelligence.
Le mérite de Catherine Deneuve dans sa lettre de mise au point est de dissiper l’une des nombreuses confusions qui en découlent : 100 femmes qui se réunissent pour signer une tribune, cela n’implique pas un raisonnement monolithique de leur part sur tous les aspects du sujet abordé.
Les bobos des démagos
À tout cela s’ajoute la démagogie ambiante qui conduit à multiplier les micros-trottoirs. Les lycéens sont interrogés sur la macroéconomie, les footballeurs sur la géopolitique et la ménagère de 50 ans sur le droit constitutionnel. Et le drame, quand on demande son opinion à un quidam, c’est qu’il se croit légitimé à la donner. Le plus inquiétant étant que ce phénomène ne pourrait être endigué que par un travail éducatif de fond qui, même s’il était résolument entrepris aujourd’hui, ne porterait ses fruits que dans une quinzaine d’années.
Le déni du réel vient encore aggraver cette situation. Depuis mai 68, il est de bon ton d’adopter la position bisounours qui, a contrario, stigmatise plus que jamais tout porteur de mauvaises nouvelles. Il s’agit aussi de ne pas manifester le moindre respect vis à vis des sachants, voire même de « se les payer » pour se valoriser.
La Nature est une s…
Depuis mai 68 également, le monde n’est plus en adéquation avec la nouvelle doxa, donc il faut le changer, privilégier « l’alter ». Il ne s’agit plus d’améliorer une situation, mais de rebattre les cartes, y compris celles de la Nature. Et au passage, n’accorder que la portion congrue aux devoirs pour encourager la revendication des droits.
Mais ce n’est pas grave… nous vivons une époque moderne.
Le Premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé l'abandon du projet d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes, 17 janvier 2017, Paris. Photo: CHARLES PLATIAU / POOL / AFP
L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes intervient… le jour même de l’annonce par le Canard enchaîné du redressement fiscal de la Société Générale. Coïncidence ?
Emmanuel Macron est un capitulard, mais il est très malin.
J’avais dit dans ces colonnes que l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes était une catastrophe politique qui, au-delà de la réalisation même de ce projet, portait un coup très dur aux procédures administratives qui organisent et régulent l’aménagement du territoire. Depuis maintenant près de trente ans, tous les acteurs, dont je fais partie, ont patiemment mis en place un ensemble de règles qui permettaient de marier l’aménagement et la protection de l’environnement. Études préalables, dossiers de création, études d’impact, concertations, enquêtes publiques, processus de maîtrise foncière, rôle des collectivités locales, contractualisation des missions, cela prenait du temps mais, une fois les décisions prises et validées, on pouvait envisager la réalisation d’équipements publics.
In memoriam l’autorité de l’Etat
Après le petit projet local de la retenue collinaire d’irrigation de Sivens voulue par des agriculteurs locaux pour vivre et travailler au pays, voilà qu’un projet d’importance, que tous les arbitrages démocratiques rendus avaient permis, vient lui aussi d’être abandonné en rase campagne. Pour complaire à une minorité bruyante et par refus de faire respecter l’autorité de l’État. J’ai enseigné les droits de l’urbanisme et de l’environnement pendant des années à l’université. Aujourd’hui, cet enseignement serait vraiment inutile, puisque ce sont les analphabètes juridiques-experts que l’on trouve sur la toile qui décident.
Tant pis. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je sais bien que l’agrandissement de l’aéroport de Nantes Atlantique ne se fera jamais. Et je dois dire que, personnellement, je m’en fous un peu, car cela n’aura aucune conséquence sur ma vie de tous les jours. Et puis, déplorer la disparition de l’autorité de l’État, c’est céder à la nostalgie. Ce qui me chagrine un peu plus, c’est le gaspillage financier, déjà décrit dans ces colonnes. Comme, malheureusement, tous les experts et opposants qui se réjouissent du viol de l’État de droit ne seront pas mis directement à contribution (alors que ce serait normal), je sais que mon porte-monnaie de contribuable va être sollicité. C’est très injuste mais c’est comme ça.
Société Générale, un redressement qui tombe à pic
Sauf qu’en fait, il est peut-être possible que non. J’avais décrit comment à l’aide d’une jolie acrobatie, le gouvernement avait payé un solde de 350 millions d’euros à la société autrichienne Écomouv après l’abandon du projet des portiques. Une amende forfaitaire d’un montant similaire, négociée avec la banque HSBC en contrepartie de l’abandon de poursuites pour blanchiment de fraude fiscale, était miraculeusement tombée au même moment. Eh bien, il semble que la méthode inspire les fonctionnaires de Bercy qui viennent de trouver la recette qui pourrait permettre d’éponger la dette de l’État vis-à-vis des entreprises contractuellement chargées de la réalisation de l’aéroport (et de nous apprendre le montant de la facture de l’abandon de Notre-Dame-des-Landes ?).
C’est tombé, ce matin : selon le Canard enchaîné, la Société Générale serait l’objet d’un redressement fiscal de 2,2 milliards d’euros dans la fameuse affaire Kerviel. Les indécrottables ont immédiatement triomphé en clamant à nouveau que c’était bien la preuve que Kerviel était innocent. On va surmonter notre lassitude et rappeler que la Cour d’appel l’a condamné définitivement et qu’il est donc coupable. Mais la Cour de Versailles a considéré que la Société Générale, quoique victime des délits, ne pouvait obtenir l’imputation de la totalité du préjudice à Kerviel. La juridiction a en effet jugé que la responsabilité de la banque était engagée pour avoir permis par son incurie la commission des infractions par son employé. Une partie du préjudice restait donc à sa charge. Cette décision, qui n’avait pas de portée fiscale directe, pouvait être interprétée comme ayant des conséquences sur l’ampleur des pertes portées au bilan de la Soc Gen et déduites du bénéfice de l’année de référence. Au moment de l’arrêt de la Cour de Versailles, l’hypothèse d’un redressement avait été évoquée dans les couloirs de Bercy. Un redressement très discret aurait été notifié, « au printemps dernier » nous disent les gazettes. Puis plus rien, jusqu’au 16 janvier…
Complotistes !
On va bien sûr nous dire, la main sur le cœur, que la concomitance avec la décision d’abandon annoncée le lendemain est tout à fait fortuite. Que va-t-on imaginer, il faut être un vil complotiste, propagateur de « fake news », pour arborer ce sourire goguenard. On ne perd rien pour attendre, avec la future loi Macron pour punir les menteurs, on va s’occuper de notre cas !
Il serait surprenant que les négociations avec Vinci sur le montant du chèque à recevoir n’aient pas déjà été bouclées. La décision d’abandon était probablement prise depuis un moment. Le seul problème était alors l’habillage.
Le Dôme du Rocher à Jérusalem, décembre 2017. SIPA. 00837576_000010
La sensibilité du statut de Jérusalem ne fait aucun doute. Elle dépasse largement la question de savoir si Donald Trump est une brute imprévisible ou un stratège qui prend le risque de jouer le rôle d’une brute imprévisible afin que ses ennemis, comme ses alliés, se disent « il est bien capable de passer à l’acte, ce c… ! » Les conflits politico-religieux autour de cette ville ne datent pas d’hier, et Walther von der Vogelweide n’a pas attendu les tweets de @potus (le compte Twitter du président des Etats-Unis) pour composer son chant de Palestine, « Palästinalied ».
Si l’on essaye de se placer dans le temps long – sans pour autant nier l’importance des problèmes immédiats – l’une des questions à aborder est celle des raisons pour lesquelles cette ville est si importante aux yeux à la fois des juifs, des chrétiens et des musulmans. Et cela nous conduit immanquablement à nous interroger sur les débuts de l’islam.
Le Temple, le Christ et…
L’origine de l’attachement des juifs et des chrétiens à Jérusalem est simple à comprendre. Pour les juifs, il s’agit bien sûr de la seule véritable capitale de leurs rares périodes d’indépendance (si l’on excepte l’hypothétique Etat juif khazar), et surtout du site du Temple. Et que l’on soit juif ou non, que l’on pense que David et Salomon sont des personnages réels ou légendaires, on peut s’accorder pour dire que Dioclétien n’était pas un militant sioniste, et que les Romains qui ont sculpté la Ménorah sur l’arc de triomphe de Titus n’ont pas inventé la prise de Jérusalem, ni le pillage du Temple – il y avait donc un temple juif à Jérusalem…
Pour les chrétiens, c’est le lieu de l’apothéose du Christ, la terre où il a versé son sang et célébré la première eucharistie. Et que l’on croit ou non à la divinité de Jésus, l’importance de Jérusalem dans la vie de Yehoshua ben Yosef ne fait pas de doute. Même les rares personnes qui remettent en cause l’historicité du personnage ne nieront pas les liens entre ceux qui se réclamaient de lui et la capitale de la Judée.
La place de cette ville dans le cœur des musulmans peut davantage surprendre. Contrairement à ce que certains semblent croire, l’importance de Jérusalem n’est pas une réaction à sa prise par les croisés en 1099 (qui était d’ailleurs une reconquête, quoi que d’une terrible brutalité, et non une conquête), ni un simple point de cristallisation symbolique du conflit israélo-palestinien. Jérusalem, en effet, est considérée comme l’une des trois villes saintes de l’islam (avec La Mecque et Médine) depuis le VIIe siècle, et initialement c’est dans sa direction que priaient Mohammed et ses fidèles (rôle vraisemblablement partagé avec Pétra).
…une Sphinge
Ce titre de ville sainte est théoriquement justifié par l’isrâ, le voyage nocturne, au cours duquel le prophète de l’islam aurait été transporté jusqu’à Jérusalem sur le dos de Burâq, monture fantastique tenant de Pégase et d’une Sphinge. Et c’est tout. Contrairement à La Mecque et surtout Médine, dont l’importance factuelle dans l’histoire de l’islam est incontestable même si l’on n’est pas musulman, même si l’on ne croit absolument pas que Mohammed ait jamais entendu la moindre voix angélique ou divine, la place privilégiée de Jérusalem dans l’islam repose uniquement sur une explication surnaturelle – du moins officiellement.
En soi, l’isrâ n’est pas plus incroyable que la manne céleste, ou la mer Rouge qui laisse passer les Hébreux mais engloutit l’armée du pharaon, ou que la conception virginale et la résurrection du Christ. Il ne s’agit certainement pas de balayer d’un revers de la main méprisant l’idée que le mythe est peut-être vrai, symboliquement ou même littéralement.
Mais de là à le considérer comme l’explication la plus probable, il y a un pas qu’il ne faudrait franchir qu’avec la plus extrême prudence. En termes d’analyse historique, un récit fantastique, dont ne fait mention aucune source en dehors des écrits des croyants, ne saurait être placé sur le même plan qu’un récit scientifiquement plausible et confirmé par des témoins extérieurs, n’en déplaise à l’Unesco. L’auto-référence ne suffit pas à établir un fait. L’isrâ est du même ordre que les plaies d’Égypte ou la Résurrection, mais n’est absolument pas du même ordre que la construction/rénovation d’un édifice religieux par Hérode, le procès d’un agitateur supposé sous Ponce Pilate, ou le règne du Calife Abd Al-Malik.
Une Jérusalem, trois hypothèses
Dans ces conditions, il n’est pas inutile de rechercher d’autres explications au lien entre l’islam et Jérusalem, et d’essayer de comprendre pourquoi ce lien devait impérativement être affirmé et justifié, quitte à recourir à une explication surnaturelle. Je vois notamment trois hypothèses.
La première est liée à la volonté bien connue de l’islam de se présenter comme une rectification du judaïsme et du christianisme. Non pas un continuateur ni un successeur, mais « ce que le judaïsme et le christianisme auraient toujours dû être ». Dans cette optique, se rattacher à la ville sainte des deux religions que l’on veut remplacer n’est pas illogique. Cependant, si l’islam est bien une religion du livre, et même une divinisation du livre selon le dogme du Coran éternel et incréé, il n’est pas une religion abrahamique, mais adamique. En effet, l’islam se considère comme la religion naturelle de l’homme, celle d’Adam. Pourquoi, dès lors, vouloir à toute force se référer à Abraham/Ibrahim et à Jérusalem, alors même que l’on se dit religion pratiquée par Adam au temps d’Éden ? Pourquoi préférer une histoire faisant un détour par le judaïsme et le christianisme, au lieu d’une transmission directe d’un héritage inaltéré d’Adam à Mohammed ? Uniquement pour que le prophète se démarque des autres Arabes pré-islamiques polythéistes, ou pour tenter de compenser ce polythéisme premier, et tant détesté, en revendiquant l’héritage d’Abraham via Ismaël ?
La seconde explication, évoquée par Marc Nacht, est de vouloir légitimer a posteriori la conquête de Jérusalem, et de lui permettre de rivaliser avec La Mecque. Dire « notre Prophète a été conduit ici sur ordre de Dieu » peut aider à justifier la présence des nouveaux maîtres, et l’isrâ renforce l’appartenance de Mohammed à la lignée des prophètes bibliques et donc, potentiellement, sa crédibilité aux yeux des juifs et des chrétiens. L’idée est séduisante, mais ne rend pas compte de certains éléments, comme l’orientation initiale de la prière en direction de Jérusalem, celle-ci montrant que cette ville revêtait une importance toute particulière pour les disciples de Mohammed avant même qu’elle ait été conquise par eux, et avant même toute rivalité connue au sein de l’islam.
La troisième explication, à mon sens la plus convaincante, découle du fait que l’islam n’est évidemment pas apparu ex-nihilo, mais qu’il a évolué à partir du judaïsme et du christianisme, du moins de celles de leurs branches qui étaient présentes en Arabie au tournant du VIe et du VIIe siècle, et de leur rencontre avec les arabes pré-islamiques.
L’islam, une dissidence judéo-chrétienne ?
L’une des études les plus complètes sur le sujet, quoi que devant naturellement être analysée et discutée, est celle, trop peu connue, d’Édouard-Marie Gallez. Malgré sa propre foi, au demeurant parfaitement assumée, il examine les faits et les sources avec une totale rigueur, séparant soigneusement la démarche historique de la démarche théologique, bien que les deux se complètent. Chez lui, ce qui relève du fait historiquement avéré est bien distinct de ce qui relève de l’hypothèse et de la conviction religieuse.
En substance, Édouard-Marie Gallez conclut que l’islam dérive, après appropriation par les Arabes, de la doctrine de ceux qu’il nomme les judéo-nazaréens, « cercle judéo-chrétien qui avait transformé le messianisme biblique en idéologie politique de salut – ils attendaient la seconde venue du Messie comme un retour de celui qui devrait dominer la terre, la soumettant au pouvoir de Dieu… et surtout de Ses fidèles. »
On notera au passage que son travail est aussi des plus intéressants pour examiner l’intrication du politique et du religieux dans l’islam, allant bien au-delà de la classique et sans doute simpliste séparation avant/après Médine, et montrant que dès l’origine la dimension religieuse sert de caution au projet politique, et la politique ne se conçoit que comme réalisation concrète du projet religieux (pour approfondir ce point on peut lire aussi, notamment, Tilman Nagel et Marie-Thérèse Urvoy).
Ce que dit le Dôme du Rocher
Édouard-Marie Gallez aborde de front la question de Jérusalem. Comme il l’explique, l’un des rares faits raisonnablement sûrs, du point de vue de l’historiographie, dans la vie du prophète de l’islam « est la tentative qu’il fit de prendre la Terre Sainte en 629. Les livres ou articles habituels n’en parlent guère : du point de vue du discours convenu, que faisait donc Mahomet sur le chemin de Jérusalem – ville vers laquelle lui-même se tournait pour prier –, alors qu’il est supposé ne s’être préoccupé que de prendre La Mecque ? »
Ajoutons que les judéo-nazaréens, comme les appelle Édouard-Marie Gallez, étaient farouchement unitariens, donc considérés comme hérétiques après le Concile de Nicée. Or, les premières traces écrites connues du dogme islamique sont les inscriptions sur le Dôme du Rocher, qui ne sont ni plus ni moins qu’une profession de foi unitarienne insistant sur la réfutation de la Trinité. La fameuse phrase « Ô gens du Livre ! Ne vous portez pas à l’extrême dans votre religion » n’est absolument pas une mise en garde contre les extrémismes, mais dénonce l’attitude jugée extrême de la divinisation du Christ. Le texte, en effet, est : « Ô gens du Livre ! Ne vous portez pas à l’extrême dans votre religion, ne dites sur Dieu que le Vrai : seulement que le Messie Jésus, fils de Marie, était l’envoyé de Dieu, et Sa Parole, projetée en Marie, et un Esprit venu de Lui. Croyez en Dieu et aux envoyés, ne dites pas : « Trois », cessez de le dire, cela vaudra mieux pour vous ! Dieu est un dieu unique, à Sa transcendance ne plaise qu’Il eût un fils ! » Aujourd’hui encore, la stricte unicité de Dieu est l’un des dogmes les plus importants de l’islam. Dans le numéro de juillet 2016 de sa revue Dabiq, intitulé « Break the Cross », l’État Islamique se référait abondamment au Concile de Nicée, se plaçant sans aucune ambiguïté dans la lignée des unitariens et revendiquant même pour Mohammed le titre de Paraclet.
L’histoire c’est la paix
Dans cette optique, l’introduction de l’isrâ dans les récits de la vie du prophète de l’islam se justifie pleinement : elle assoit sa légitimité non pas tant aux yeux de ses fidèles arabes, ni de peuples conquis, mais selon les critères du groupe auquel il devait l’essentiel de sa doctrine et pour qui Jérusalem était depuis longtemps la ville sainte. Plus encore, elle donne a posteriori du lien entre le prophète et Jérusalem une explication acceptable à un moment où les Califes veulent faire oublier le rôle initial des judéo-nazaréens dans l’alliance « judéo-nazaréo-arabe » dont Mohammed était le ou l’un des chefs.
Bien sûr, rien de tout ceci ne résout la question du statut de Jérusalem aujourd’hui, ni ne peut à soi seul définir les droits de ceux qui y vivent ou veulent y vivre maintenant. Savoir ce qui s’est passé il y a plus de mille ans ne suffit pas à régler la crise contemporaine. Mais c’est loin d’être inutile.
Jérusalem n’est pas tout à fait une ville comme les autres. Il serait vain d’espérer trouver une solution politique pérenne la concernant sans prendre aussi en compte sa dimension religieuse, symbolique et mythique, pour ne pas dire mythologique. A ce titre, une démarche d’exégèse historico-critique peut certainement contribuer à la paix – elle en est même probablement un prérequis indispensable.
Capture d'écran de la page d'accueil du site Fdesouche, janvier 2018.
Le créateur de site Fdesouche.com s’épanche rarement dans les médias. Pour Causeur, Pierre Sautarel revient sur son parcours de petit Blanc de banlieue, se souvient de ses amis de jeunesse immigrés et développe sa conception de la France. Entretien.
Daoud Boughezala. En quelques années, Fdesouche.com est devenu la référence de la « droitosphère » avec ses fameuses revues de presse. Qu’est-ce qui vous a amené à créer ce site ?
Pierre Sautarel. En 2005, avant l’émergence de Facebook et des réseaux sociaux, alors que la mode des blogs battait son plein, j’ai fondé Fdesouche. Ont d’abord été publiés des articles sans grand intérêt, comme mon récit de la visite d’une expo d’art contemporain, mais cela n’intéressait pas grand monde. Par contre, à chaque fois que je relayais des articles de presse pertinents autour du triptyque immigration-insécurité-mensonge médiatique, le site attirait du public. J’ai donc décidé de capitaliser sur ce terrain en menant un travail de veille médiatique au service de mes idées, sans presque rien rédiger.
Cette neutralité apparente vous protège d’éventuelles poursuites judiciaires…
Plus que de neutralité, je parlerai d’objectivité. Ni nos thèmes ni nos critères de publication ne sont neutres, mais nous les traitons à charge et à décharge avec la plus grande objectivité possible. Ça trouble d’ailleurs certains de nos lecteurs. Il ne s’agit pas d’une parade juridique, nous profitons simplement du fait que l’actualité nous donne tellement raison qu’il est inutile d’intellectualiser ou de tordre la réalité. Sur la bonne douzaine de procédures dont j’ai fait l’objet, seules deux concernaient des articles jugés diffamatoires. Toutes les autres portaient sur des commentaires.
Je voulais montrer qu’on était le seul groupe en France qui n’avait pas le droit de revendiquer ses origines
Un flot de commentaires racistes se déverse en effet sur Fdesouche. Est-ce pour échapper à la justice que vous avez dégoté un directeur en Inde ?
Tilak Raj, le directeur de la publication est en effet un citoyen indien. Pourquoi Fdesouche ne profiterait-il pas lui aussi de la mondialisation ? Une affaire de commentaires litigieux a d’ailleurs entraîné une enquête d’Interpol à New Delhi ainsi que la convocation par la police d’homonymes résidant en Île-de-France.
Je suis donc la principale victime de ce problème de commentaires, insoluble même pour des multinationales richissimes comme YouTube ou Facebook. Nous avons pensé à les fermer complètement, mais ce serait donner raison à une minorité d’anonymes racistes et haineux.
L’intitulé même de « Fdesouche » semble un message adressé à cette minorité. Pourquoi l’avoir choisi ?
À l’époque, tout le monde avait un pseudo sur les blogs. Le mien était « Françoisdesouche », ce qui a donné « Fdesouche » en abréviation. Ça m’amusait d’employer ce concept connu de tous, mais tabou. Je voulais montrer qu’on était le seul groupe en France qui n’avait pas le droit de revendiquer ses origines. Je me souviens d’une gamine française de souche qui disait : « Moi je n’ai pas d’origine ! » – comme si une origine devait forcément être étrangère pour exister… Bref, nous avons mis les pieds dans le plat.
…pour défendre une vision exclusivement ethnique de l’identité française ?
Non, certains membres de l’équipe du site ne sont d’ailleurs pas Français de souche. Si je refaisais le site aujourd’hui, je lui donnerais un autre nom. J’ai grandi, ma pensée évolue. Mais ce que je trouve marrant dans notre démarche, c’est que le simple fait de nous revendiquer « Fdesouche » nous diabolise. Ce côté subversif est à la fois notre limite et notre booster.
Par idéalisme, mes parents ont voulu que je grandisse dans les quartiers dits « populaires »
Puisque vous dites que vous n’êtes pas « ethniciste », croyez-vous en l’assimilation républicaine ?
Beaucoup d’immigrés se sont assimilés. C’est un processus psychologique personnel qu’on ne peut pas généraliser à l’échelle d’une masse pour en faire une loi générale. Dans les années 1950, l’émigré qui arrivait en France était complètement coupé de son monde et immergé dans la civilisation française. Ce bain n’existe plus. Avec les nouvelles technologies, l’immigré maintient le lien avec son pays d’origine. Avec la communautarisation territoriale, il peut – dans sa vie quotidienne – ne jamais rencontrer de Français. Avec la propagande de la repentance, l’opinion dominante dans son environnement le poussera à détester la France et donc à considérer l’assimilation comme une trahison. Et avec le nombre, les flux, la loi du groupe, ça ira de mal en pis. Bref, je n’ai aucune opposition à l’assimilation républicaine comme principe, mais je n’y crois plus en pratique.
Consultant en communication né en 1980, Pierre Sautarel est le fondateur du site Fdesouche.com. / D.R.
Sans vouloir vous psychanalyser, on aimerait savoir si vous avez toujours pensé ainsi. Avez-vous subi des difficultés liées à l’immigration massive dans votre jeunesse ?
Je suis né dans une famille de gauche assez politisée. Par idéalisme, mes parents ont voulu que je grandisse dans les quartiers dits « populaires », comme les Buttes-Chaumont à Paris et Les Mureaux dans les Yvelines. Mes parents idéalisaient beaucoup la cohabitation entre enfants de classes favorisées et enfants de l’immigration… Avant de se raviser et de m’envoyer en internat en uniforme au milieu de la grande bourgeoisie.
« Un vrai couple soixante-huitard et bohème », écrit de vos parents électeurs socialistes la journaliste du Monde Ariane Chemin dans le portrait à charge qu’elle vous a consacré.
Mes parents sont revenus de leurs illusions. Ma mère, qui a pourtant grandi en banlieue et y vit depuis trente ans, ne fait plus son marché aux Mureaux. Non pas qu’elle y risque physiquement quelque chose, mais parce qu’elle s’y sent culturellement mal à l’aise. En plus, avec le plan de rénovation urbaine des Mureaux et de Mantes-la-Jolie, le préfet a dispersé les populations à problèmes vers toutes les villes des alentours. Sans forcément le formuler ainsi, ma mère a le sentiment que son espace vital se réduit petit à petit. De mon côté, plus jeune, même si c’était moins tendu qu’aujourd’hui, j’ai vu arriver les problèmes que pose la cohabitation en banlieue.
C’est-à-dire ?
Aux Mureaux, je fréquentais des enfants d’origine maghrébine. Jusqu’au milieu des années 1990, leur liant principal était l’identité arabe, dont l’islam n’était qu’un corollaire (chauvinisme vis-à-vis du pays d’origine, fascination pour les figures du nationalisme arabe comme Saddam Hussein). Puis la fréquentation de « l’école arabe », c’est-à-dire les cours d’arabe et de religion à la mosquée, s’est répandue. L’islam a alors pris le dessus sur l’arabité, d’autant que sont arrivées en masse des familles nombreuses musulmanes issues d’Afrique noire. L’islam est alors apparu comme la seule chose qui unissait tout ce petit monde.
De temps en temps, les petits musulmans nous répétaient ce qu’ils apprenaient à la madrasa sans se rendre compte que c’était hyper choquant. Cela donnait des sorties sur les juifs ou les femmes telles que : « On a appris que le jour où les femmes forniqueront dans les rues, ce sera la fin du monde ! » Ce qui est plus grave que l’islamisme radical, c’est l’islamisme inconscient des masses, auquel s’est ajouté le développement du rap et du phénomène « racaille ».
Le Kop de Boulogne fut le premier espace de contre-communautarisation française
Comment cela s’est-il traduit ?
Quand j’ai commencé l’école dans les années 1980, ces jeunes étaient habillés par leurs mères comme des pauvres chez Tati. Dix ans plus tard, ils portaient tous des marques parce qu’était entre-temps apparu le phénomène des bandes, du deal, du vol. Du statut de victimes exploitées, ils sont devenus bourreaux. La propagande de la repentance les a rendus revanchards, le rap leur a donné le goût de l’argent facile et a rendu acceptable le statut de délinquant, l’idéologie antiraciste leur a fourni un bouc émissaire collectif – la France, le « patron raciste qui discrimine », le flic, etc. Et pour compenser tous leurs échecs personnels, l’islam leur a offert une fierté et un sentiment d’appartenance en commun. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre que le cocktail était explosif.
Est-ce votre expérience du choc des civilisations qui vous a mené chez les ultras du Parc des Princes ?
Après avoir été le Gaulois chez les Arabes, j’avais été le pauvre chez les grands bourgeois. Or, en ce milieu des années 1990, le Kop de Boulogne avait la réputation d’être le territoire des petits Blancs de banlieue. Je l’ai compris plus tard, mais cette tribune fut le premier espace de contre-communautarisation française. Comme des expatriés dans un pays lointain, ces Français de banlieue avaient plaisir à se retrouver là, entre eux, le temps d’un match. C’était tellement avant-coureur.
À plus grande échelle, la communauté des lecteurs de Fdesouche reproduit en effet cet esprit de clocher. Cependant, vous n’êtes plus seuls sur le créneau puisque tous les grands médias parlent d’immigration et d’islam. Comment avez-vous gagné la bataille des idées ?
À raison de 100 000 visiteurs uniques par jour en moyenne, Fdesouche a contribué à gagner la bataille, mais nous n’avons pas été seuls à la mener. Sans vouloir nous jeter des fleurs, force est de constater que Fdesouche est parvenu à « détabouïser » pas mal de sujets en jouant les aiguillons un peu taquins. Par exemple, dès qu’on a vu Danièle Obono candidate de la France insoumise aux législatives, on a monté un dossier complet en épluchant toutes ses déclarations et ses tweets. On avait déjà repéré sa participation aux émissions du PIR, la mouvance de Bouteldja, vu qu’elle ne faisait vraiment pas attention à ses fréquentations. Le jour de son élection, nous nous sommes amusés à montrer que la députée noire caution antiraciste de Mélenchon pouvait être accusée de… racisme ! La pensée unique consiste à imposer dans l’imaginaire collectif une grille de lecture assez manichéenne. Avec des gentils, des méchants… Avec Obono comme avec le rappeur Black M et beaucoup d’autres, nous avons montré que la réalité était plus complexe.
On pourrait expliquer la dédiabolisation de la critique de l’immigration par une autre piste : l’irruption du réel ! Plus personne ne nie que les attentats de ces dernières années sont le fait d’enfants de l’immigration.
Des enfants de l’immigration et souvent d’anciens petits délinquants. Or, il y a encore quelques années, on ne pouvait même pas poser la question de la surreprésentation des immigrés chez les délinquants. Laisser une frange importante de la jeunesse sombrer dans la délinquance fut considéré comme plus conforme à la morale. On en paie le résultat. Pourtant, la seule chose choquante aurait été d’expliquer ce phénomène par des raisons génétiques. Or, j’y vois plutôt des raisons culturelles, sachant que des règles sont faites pour une mentalité et une culture particulières. La France accorde une grande place à la prévention et à l’éducation avec un système pénal parfaitement adapté à ces principes. À l’époque de mes parents, la pression sociale faisait qu’un repris de justice était un déchet de la société pour tout le monde. Désormais, dans de nombreux quartiers en France, avoir été taulard est devenu au contraire un motif de fierté. Dans une société plurielle non totalitaire, il est impossible de faire respecter des règles de la même manière à tout le monde, car on n’a pas les mêmes codes culturels. Là où certains verront de la prévention, d’autres percevront de la faiblesse.
La politique ne m’intéresse qu’à travers le prisme de la guerre des idées et de leur propagation
Malgré votre statut de précurseur, vous n’êtes plus le seul sur votre terrain. Que pensez-vous de la floraison de youtubeurs, de sites et de blogs anti-immigration ?
Le phénomène qui m’intéresse le plus, ce sont les youtubeurs. Ils touchent des publics très peu politisés alors que sites et blogs tournent souvent à l’entre-soi et au microcosme. Si j’avais 20 ans, je miserais tout sur YouTube.
…et rien sur les partis politiques ? Vous avez pourtant été candidat suppléant aux législatives en 2007 sous l’étiquette FN.
La politique ne m’intéresse qu’à travers le prisme de la guerre des idées et de leur propagation. Si j’ai milité au Front national, c’est à la fin des années 1990 – jusqu’à la scission mégrétiste. Puis j’ai adhéré au MNR de Mégret, qui a périclité. Au cours des années 2000, c’est en qualité de prestataire de services informatiques que j’ai travaillé pour le FN de manière non militante. Mais je me berçais d’autant moins d’illusions que le FN de l’époque était dans une logique soralienne. Or, je n’ai jamais compris la stratégie de Jean-Marie Le Pen de 2007 qui consistait à laisser à Sarkozy l’identité nationale et l’immigration pour faire des clins d’œil aux populations immigrées. De toute façon, je ne suis pas du tout attaché au Front national. Quand j’ai fréquenté ce parti, il était le seul à surfer sur les thèmes qui m’intéressent. Ce n’est plus le cas. Quand Valls, Wauquiez médiatisent des sujets sur lesquels j’ai travaillé, comme les réunions interdites aux Blancs, j’y vois une victoire, pas une concurrence. Après le discours de Ouagadougou, j’ai même défendu Macron. Il a la vision d’un banquier pragmatique désidéologisé et nous a offert d’heureuses surprises. Pour le moment, son apparent réalisme me plaît. C’est vous dire à quel point je n’ai pas l’esprit partisan.
Je vous imaginais plutôt favorable à l’union des droites. Ne voulez-vous pas réconcilier FN et LR ?
Toutes les études démontrent que l’immigration et l’insécurité sont au cœur des priorités de ces deux électorats. Caricaturalement, ce qui différencie l’électeur LR de celui du FN, c’est que le premier compte sur ses revenus et son patrimoine pour se protéger quand le second, plus précaire, mise sur le retour de l’État. Idéalement, sur le papier, il faudrait donc les unir. Mais qui ? Quoi ? Comment ? Je serai bien en peine pour vous répondre.
Avant d’achever sa recomposition, le paysage politique a sans doute besoin d’une nouvelle clarification idéologique.
Si le paysage politique se redessine, ce ne sera pas uniquement autour de la frontière gauche-droite, mais à partir de clivages plus subtils. L’un des principaux fronts de la guerre des idées se joue d’ailleurs à gauche autour de problématiques telles que : « La laïcité est-elle une valeur commune qui permet le vivre ensemble ou une revendication communautaire du groupe majoritaire ? » Les polémiques entre Valls et Hamon durant la primaire socialiste, les tensions chez les Insoumis autour de l’islamo-gauchisme, la guerre entre Charlie Hebdo et Mediapart illustrent les fractures énormes autour de cette question… C’est de ce côté-là que se produisent les mutations les plus intéressantes du moment. Les gens de gauche, comme Laurent Bouvet ou Céline Pina, s’avèrent plus utiles et efficaces pour parler de sujets comme l’islamisme et la liberté des femmes.
Le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, juin 2017. SIPA. 00809438_000055
Notre-Dame-des-Landes est un tonneau des Danaïdes financier… qui pourrait absorber encore plus d’argent public en cas d’abandon.
On nous annonce une décision imminente d’Emmanuel Macron concernant le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Celle de l’abandon qui semble tenir la corde, serait le symbole d’une invraisemblable gabegie, politique et financière. 50 ans d’études préalables, des années d’analyse, de recherches, d’expertises, d’études d’impact, de déclarations d’utilité publique, de mise en concurrence, de décisions administratives exécutoires, près de 150 décisions de justice établissant la régularité de ces procédures… ont débouché sur le choix d’opérateurs privés chargés de la réalisation et de l’exploitation de l’équipement. Après huit ans de palinodies et de lâchetés politiques, de nouvelles études, de référendums locaux, on semble se diriger vers un naufrage, dont personne n’aborde sérieusement la dimension financière.
Ce serait pourtant la moindre des choses. On imagine d’ores et déjà ce que toutes ces années ont coûté à la puissance publique, mais en ces temps d’exigence de transparence, on aimerait connaître le montant cumulé des chèques que l’État va devoir signer. Pour que Nicolas Hulot reste au gouvernement et que les télévisions ne filment pas d’affrontement avec les zadistes qui occupent la zone.
Pour annuler, il faut payer!
Rappelons les principes de ce que l’on appelle le partenariat public-privé (PPP), procédure utilisée pour la construction de cet aéroport. Pour construire et gérer un équipement public, la puissance publique peut en confier la conception, la réalisation et l’exploitation à un professionnel privé dont c’est le métier. Celui-ci va remplir cette mission en contrepartie du versement d’une redevance. On remplace une dépense d’investissement par une dépense de fonctionnement. Ce qui soulage le maître d’ouvrage public qui redevient cependant propriétaire de l’équipement à la fin du contrat. Mais, bien évidemment, les sociétés privées y viennent pour réaliser des profits. Il m’arrive de le regretter mais je rappelle que la France est toujours un pays capitaliste. Par conséquent, le prestataire sera choisi après une procédure de mise en concurrence suivie de négociations. Le calcul du montant de la redevance est une question très importante qui doit faire l’objet d’un soin particulier. Et c’est ainsi qu’en France, on construit des écoles, des collèges, des gendarmeries, des hôpitaux ou des stades.
Mais, dans ces montages, il faut savoir que la puissance publique bénéficie d’un privilège exorbitant du droit commun. Elle peut décider de résilier les contrats, pourtant déjà signés, pour un motif d’intérêt général qu’elle apprécie souverainement. Il y a cependant une contrepartie à cette prérogative exorbitante : il faut indemniser les opérateurs privés, de toutes leurs dépenses et investissements non amortis, mais également leur payer le bénéfice qu’ils auraient réalisé pendant 30 ans si l’opération s’était faite et le contrat exécuté. Elle n’est pas belle la vie ? « Si l’on arrête les frais » comme l’avait élégamment demandé Ségolène Royal, il faudra prévoir, en plus de ce qui a déjà été gaspillé, quelques menues dépenses pour le contribuable, environ 3 milliards d’euros, hypothèse basse…
Notre-Dame-des-Landes, déjà une catastrophe politique et juridique
Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire, qu’avant la signature du contrat, j’ai diligenté pour le compte de collectivités locales opposées au projet, les instances devant le Conseil d’État, tendant à l’annulation de la déclaration d’utilité publique (DUP). Mais à partir du moment où les procédures et les décisions administratives ont toutes été validées par les juridictions, et le contrat signé, il est indispensable que le partenaire de l’État puisse compter sur le respect de sa signature par celui-ci. Par conséquent, soit on réalise l’équipement, soit on fait un très, très gros chèque. Il est anormal que cette question ne soit jamais abordée dans le débat.
Nous avons déjà une catastrophe politique où l’on a piétiné toutes les procédures légales, toutes les décisions régulières, passé outre les décisions des collectivités locales représentatives. Le tout pour céder à une minorité bruyante, ce qui est plus qu’une mauvaise action, une imposture.
Nous avons aussi une catastrophe juridique qui pulvérise les principes généraux du droit, en particulier ceux de « sécurité juridique » et de « confiance légitime » dont les citoyens sont fondés à attendre le respect. On va y ajouter dans une opacité construite un gaspillage de fonds publics éhonté. Et que l’on ne vienne pas nous dire qu’une solution alternative sera mise en œuvre avec l’extension de l’aéroport Nantes Atlantique. Celui-ci est coincé entre l’agglomération de Nantes et une zone humide exceptionnelle. Un tel projet serait l’objet des mêmes oppositions, de riverains, d’écologistes, de décroissants et de punks à chiens. Dans 15 ans on y sera encore. En ayant gaspillé encore plus d’argent.
Souviens-toi d’Ecomouv
Pour mesurer l’ampleur du problème, et constater que, comme ses prédécesseurs, Emmanuel Macron pratique la transparence dans le brouillard, revenons quelques instants sur l’affaire Écomouv. Ce sera aussi l’occasion de taper sur Ségolène Royal, multirécidiviste dans le gaspillage des fonds publics. La mission d’Ecomouv était de mettre en place les outils de saisie du passage des camions sur le réseau routier (portiques, systèmes informatiques embarqués, plates-formes informatiques, etc.) et ce sur l’ensemble du territoire national. Ensuite de procéder au calcul, d’identifier les assujettis, de les contrôler et de prendre en charge la perception et le recouvrement d’une taxe à vocation écologique. Comme l’ont fait plusieurs pays d’Europe. Ce contrat nécessitait des investissements initiaux importants (800 millions d’euros) et la mise en place d’un outil technique et humain assez lourd, prévoyant naturellement l’embauche d’un personnel important chargé d’accomplir ces tâches. Tout avait été réalisé, les portiques installés, les camions équipés, les personnels embauchés etc., etc.
Face à la fronde des « bonnets rouges » la madone du Poitou a immédiatement calé et résilié le contrat. Suivant le vieil adage du père de ses enfants : ça ne coûte rien, c’est l’État qui paye. On ajoutera à ce qu’il a fallu payer pour indemniser les opérateurs privés, le coût qu’a dû représenter le transfert en province de 1500 fonctionnaires des douanes chargés de gérer la partie publique du système. Nouvelle installation, mutations et déménagement des agents, le tout étant fort normalement à la charge de l’État. Il serait intéressant de savoir ce qu’ils sont devenus. Personne n’ayant fait les additions et en particulier l’instance pourtant chargée de le faire, la Cour des Comptes, on est obligé d’évaluer au doigt mouillé. Difficilement moins de 2 milliards d’euros.
À propos d’Écomouv, les attentifs ont découvert récemment l’existence d’un joli tour de passe-passe concocté par Bercy. Le Parquet national financier (PNF), vous savez l’instance impartiale qui a exécuté en urgence la candidature présidentielle de François Fillon, avait pensé redorer son blason en annonçant à grand son de trompe la fixation d’une amende à la charge de la banque HSBC de plus de 350 millions d’euros en contrepartie de l’abandon des poursuites pour blanchiment de fraude fiscale contre l’établissement. Le caractère rondelet de la somme a valu quelques compliments au PNF. Une telle recette dans les caisses de l’État, c’était une bonne nouvelle. Le problème c’est qu’ils n’y sont pas restés longtemps les 350 millions. Une petite ligne du budget adopté par le Parlement en décembre dernier nous a appris que la somme a servi immédiatement à régler le solde (je dis bien le solde) de ce qui était dû à la société Écomouv…
Une « clause bizarre »
Une recette, une dépense, et tout le monde est content ? Ça se discute, parce que cette acrobatie jette une lumière particulière sur l’utilisation du PNF par le pouvoir, sur le coup d’éponge pénal dont a bénéficié HSBC, et parce que cette façon opaque d’éponger les conséquences d’une gabegie politique n’est pas vraiment glorieuse.
Revenons à Notre-Dame-des-Landes, ou face au brouhaha que risque de provoquer la possible annonce de l’abandon, il vaudrait mieux que la question des conséquences financières ne vienne pas sur le tapis.
Alors on va utiliser la bonne technique de la « fake » news, en balançant un nanard prétendant que l’État vient de s’apercevoir, huit ans après sa signature qu’il y aurait une « clause bizarre » dans le contrat signé avec l’opérateur susceptible de le faire « annuler ». Les médias relayeurs s’abritent derrière les déclarations d’un « ministre anonyme » pour nous offrir ce baratin, qui abrite une énormité juridique. S’il existait vraiment une clause « léonine » dans ce contrat, il y a probablement longtemps que l’État, qui n’a quand même pas signé un bandeau sur les yeux, s’en serait prévalu. De toute façon, si ladite clause était annulable, elle serait considérée comme détachable du contrat qui, lui, se maintiendrait. Enfin, pour avoir travaillé sur plusieurs dizaines de dossiers de ce type, je sais bien que cette clause est habituelle et à ma connaissance n’a jamais donné lieu annulation par les tribunaux administratifs.
Alors, malgré ma connaissance du dossier, je n’ai pas d’avis tranché sur l’utilité indiscutable de cet équipement. Mais je constate que toutes les procédures mises en place dans un État de droit ne pèsent pour rien face à l’agitation d’une minorité, et qu’une fois de plus des décideurs politiques, pour financer leur lâcheté, vont être très généreux avec l’argent des autres.
En l’occurrence le mien, celui du contribuable que je suis. Et qui aurait dû être mieux employé.
Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, présente son Conseil scientifique consultatif présidé par Stanislas Dehaene, janvier 2017, Paris. SIPA. 00839032_000014
La désignation par Jean-Michel Blanquer de Stanislas Dehaene, chercheur en sciences cognitives, à la tête du Conseil scientifique consultatif fait partie, on peut le supposer, d’un vaste plan de rétablissement de l’Éducation nationale à partir de l’enseignement primaire. La méthode ? On en appelle à des experts ayant pignon sur rue, comme Cédric Villani pour les mathématiques ou Boris Cyrulnik pour les écoles maternelles.
Que signifie donc cet appel aux notoriétés scientifiques ? Probablement rien sauf ceci, qui est essentiel : sortir l’école de la nasse idéologique pédagogiste où elle est engluée depuis une quarantaine d’années. Et en effet, comment casser l’emprise des idéologies sinon en donnant la parole à un discours qu’on ne peut pas réfuter : celui de la science. Voici donc l’appel à la psychiatrie (Cyrulnik) et non plus à la psychologie, à la médaille Fields (Villani), à un professeur au MIT (Esther Duflo), à la sociologie classique (Dominique Schnapper, dont on ne manque jamais de rappeler qu’elle est la fille de Raymond Aron alors que ses propres travaux la qualifieraient bien suffisamment), etc. La liste n’est certainement pas terminée.
La science et l’école pour le meilleur…
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’appel aux grands noms de la science pour réguler le fonctionnement de l’Education nationale n’est pas une nouveauté. C’est même une constante. L’école de la Troisième République y avait recouru massivement en mobilisant, par exemple, la médecine qui avait, entre autres missions, celle de régler la querelle de l’écriture droite ou penchée (attention à la scoliose). Et contre les municipalités qui se refusaient à construire des « palais scolaires », les hygiénistes ont été mobilisés pour imposer la hauteur de salles de classe par le calcul du volume d’air respiré par les élèves, obliger à l’éclairage à gauche, à l’aération obligatoire des salles de classe avant l’arrivée des élèves et au balayage humide ! Sans oublier la mesure de l’intelligence, le fameux QI (quotient intellectuel), initiée par Binet (le psy) et Simon (le médecin) ni le haut patronage du père de la sociologie, Émile Durkheim. L’école est née sous le signe des sciences humaines expérimentales alors naissantes.
Résultats : ces interventions ont réussi à mettre fin à des pratiques pédagogiques aberrantes, comme l’enseignement individuel pratiqué par les « petites écoles de l’Ancien Régime » ou l’enseignement mutuel, pratiqué dans les grandes villes – et notamment à Paris où l’on peut encore voir le bas-relief d’Aimé Millet au 85 de la rue de Vaugirard, au fronton d’une école mutuelle devenue par la suite l’école de photo-cinéma Louis-Lumière. Et l’on a généralisé les méthodes des Frères des écoles chrétiennes (enseignement frontal, section des élèves par âge homogène) au moment même où on les excluait de l’enseignement public pour cause de laïcité.
…et pour le pire
Pourtant, dans cette collaboration, la science n’a pas toujours apporté le meilleur. En son nom, on a contrarié les gauchers, on a interdit de faire croiser les bras des élèves au motif que cela les empêchait de respirer… Bien des méthodes, à leur tour aberrantes, sont nées de ces sciences, comme la mnémotechnique ou la cacographie. Heureusement, elles n’ont pas réussi à s’imposer, ayant été refusées par la grande masse des instituteurs.
Mais surtout, c’est au nom de la science que se sont imposés les délires pédagogistes qui dominent encore aujourd’hui. Rappelons les méfaits de la linguistique saussurienne (Martinet plus que Saussure) qui a rendu erratiques les enseignements de la lecture, de l’orthographe et de la grammaire. Rappelons aussi la révolution bourbakiste en mathématiques qui a imposé les « ensembles » dès l’école maternelle, les numérations en bases autres que 10 et même les espaces topologiques ! On n’oublie pas non plus la nouvelle historiographie ni la nouvelle géographie…
Un recours à l’autorité de la science
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le recours ainsi fait à la science n’est pas réellement un recours à la science. Elle n’est qu’un recours à l’autorité de la science alors que, justement, la science ne fait jamais appel à l’autorité. Elle s’est même construite contre l’autorité (Galilée, Descartes) et souvent aussi contre la science elle-même lorsqu’elle dégénère en autorité (affaire des « mandarins » à l’Université).
La science n’est libératrice que lorsqu’elle est enseignée comme science, c’est-à-dire comme expérimentale et démonstratrice. Présentée par ses résultats, même garantis par les savants, elle n’est plus qu’une nouvelle idéologie, une nouvelle autorité.
Or, pour revenir aux contemporains, qui, dans le grand public et même chez les enseignants, comprend quelque chose aux imageries du cerveau ? Pire, qui, à part les philosophes, est capable de résister à l’idée que les idées ne sont qu’affaire de neurotransmetteurs, d’axones, de dendrites et d’activité de zones cérébrales ? L’homme est-il à ce point neuronal (pour reprendre un titre célèbre) ? Épistémologiquement, les sciences neuronales ou cognitives sont victimes d’une illusion néo-scientiste (la pensée n’est qu’une forme de la matière) et, à ce titre, diffusent une nouvelle idéologie. On peut s’en apercevoir en examinant le rapport que ces sciences entretiennent avec Descartes et on ne parle pas seulement de Damiaso.
On peut aussi former les instituteurs
Stanislas Dehaene, lui-même, prend le temps de poser les questions… tout en expulsant brusquement et a priori, sans y entrer et sans même l’évoquer, la problématique du dualisme (esprit distinct du corps) qui est pourtant, chez Descartes, très claire et qu’on ne peut pas confondre avec ce qu’en disent les religions. Ambivalence. Descartes a raison, mais il a tort d’avoir raison puisqu’il a raison pour de mauvaises raisons. Certes, une mésinterprétation de Descartes n’est pas une raison de rejeter une science, mais c’est une occasion de remarquer que le discours scientifique va souvent plus loin que ce que la science autorise. Outrepasser la science est la méthode des mauvaises métaphysiques (scientistes) et celle des dominations idéologiques.
On va tout de même souhaiter bonne chance à l’entreprise Blanquer-Dehaene. Car pour rétablir les méthodes connues depuis toujours comme étant celles qui produisent les meilleurs effets, il faut bien l’autorité de la science. Rétablir la méthode de lecture syllabique, rétablir l’alternance des phases d’apprentissage et des phases de récapitulation (tiens, revoilà Piaget…), retrouver l’importance du langage, etc. Voilà ce que nous promettent les neurosciences cognitives. C’est bien venu.
On peut cependant regretter qu’on ne passe pas plutôt par une véritable formation des instituteurs. Ce qui dispenserait d’opposer aux idéologies en cours une sorte de contre-idéologie en devenir, car elle sera elle-même renversée par l’idéologie suivante. Il faut, pour les maîtres, une formation philosophique, socratique et cartésienne. Rien d’autre. Relisez Alain.