Nul, j’espère, ne contestera que la mort de Rémi Fraisse est une tragédie. La mort d’un jeune homme de 21 ans l’est toujours, et celle-ci est d’autant plus triste que ce jeune homme s’était engagé pleinement pour défendre un idéal respectable, sans pour autant semble-t-il sombrer dans l’extrémisme violent – contrairement à un bon nombre de ceux qui luttaient à ses côtés. Rémi Fraisse vivait, là où trop se contentent de vivoter, de survivre vainement en essayant de se distraire tandis que passent les jours.

Le gendarme n’est pas coupable

Peut-être, au fil des années, ses convictions auraient-elles évolué, une part de réalisme ancrant ses buts dans le possible, sans perdre l’aspiration à l’idéal mais en ne se laissant plus aveugler par lui. Peut-être aurait-il gardé une certaine intransigeance. Peut-être aurait-il commis des erreurs, ou même des fautes. Peut-être se serait-il laissé emporter dans les franges les plus dures des groupes qu’il côtoyait. Peut-être au contraire aurait-il été un exemple pour raisonner les plus radicaux de ses compagnons. Nous ne le saurons jamais, car il n’a pas eu l’opportunité de nous le montrer.

Mais si tragique que soit la mort de Rémi Fraisse, je ne peux pas adhérer à ce qu’écrit à ce sujet Jérôme Leroy, en tout cas pas à tout.

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Bien sûr, la légitimité du barrage de Sivens, tout comme celle de l’aéroport (« l’Ayraultport ») de Notre-Dame-des-Landes est rien moins qu’évidente. La logique productiviste à court terme au détriment de la pérennité des ressources les plus fondamentales est un suicide collectif. La marchandisation du monde est une abomination, spirituelle, culturelle et morale, et une absurdité intellectuelle. Et pourtant.

Le non-lieu qui vient d’être prononcé l’a été dans le procès d’un homme, pas d’un système. N’ayant pas accès à toutes les pièces du dossier, je ne peux que m’appuyer sur les éléments rendus publics et sur mon expérience pour me forger une opinion, et la décision des magistrats me semble parfaitement fondée. Le gendarme qui a lancé la grenade fatale n’est pas coupable.

Les forces de l’ordre ne fixent pas seules le degré de violence d’une manifestation

Sur le plan technique du maintien de l’ordre, la mort de Rémi Fraisse est bien évidemment un échec. Que cet échec ne découle pas d’une faute n’ôte rien à la nécessité de réfléchir aux méthodes employées. Mais c’est là un travail technique qui, s’il veut être efficace, ne doit pas être parasité par des considérations d’affichage politique. L’interdiction des grenades offensives aurait dû faire suite à une analyse de leur dangerosité comparée à celle d’autres moyens possibles, pas au fait que le terme « offensives » offensait les oreilles de ceux qui ignorent que les grenades les plus dangereuses sont les… défensives.

Reste la question de la responsabilité de l’État. S’il est heureux que le procès qui s’est achevé n’ait pas été confondu avec un débat politique au détriment des droits du mis en cause, il serait bon en effet de « réfléchir à l’usage de la violence de l’État contre ses propres citoyens ». Encore faut-il en même temps s’interroger sur l’usage de la violence par des citoyens contre l’État et ses représentants.

Les forces de l’ordre ne fixent absolument pas seules le degré de violence d’une manifestation. Si c’était vrai, il suffirait de laisser agir les casseurs sans intervenir pour qu’ils cessent de casser, et ce n’est pas le cas. Pour faire la paix il faut être deux, pour décider de la guerre il suffit d’un seul. Les forces de l’ordre portent dans certains cas la responsabilité d’une situation qui dégénère, mais c’est loin d’être une généralité.

La violence des manifestants n’est pas légitime

Policiers et gendarmes ont depuis longtemps appris à préparer le terrain des manifestations pour en ôter tout ce qui pourrait servir d’armes ou de projectiles contre eux : pierres, cannettes abandonnées, contenu des poubelles, outillage… De leur côté, certains groupes adeptes de la contestation violente préparent des containers pleins de munitions (pavés notamment) ou en chargent dans leurs sacs à dos avant même de se rendre à la manif. Sans même parler de l’élaboration de cocktails molotovs, rarement improvisée. Cette préméditation est tout de même difficilement compatible avec l’idée qu’ils ne feraient que réagir à l’action des gendarmes mobiles ou des CRS ! Et il ne s’agit pas que des extrémistes ou des casseurs. Les marins-pêcheurs qui tirent des fusées de détresse sur les forces de l’ordre, ou les agriculteurs qui les arrosent de purin, ne se promènent pas ainsi équipés sans avoir une idée derrière la tête…

On m’objectera que si les manifestants décident de recourir à la violence c’est que l’État les y oblige en refusant de prendre en compte leurs revendications. Certes, l’État en France a souvent le tort de ne dialoguer qu’avec ceux qui ont d’abord fait la preuve de leur pouvoir de nuisance, et il serait temps que nos gouvernants comprennent qu’il faut au contraire dialoguer avant tout avec ceux des opposants qui font le choix de la légalité et de la contestation pacifique. Néanmoins, il est un peu facile pour des manifestants de dire, en substance : « je vous tape dessus pour vous obliger à me donner ce que je veux, mais c’est votre faute parce que vous ne m’obéissiez pas autrement. » La tyrannie brutale n’est pas plus légitime venant d’un groupe d’activistes que venant d’un gouvernement !

Les zadistes ne sont pas des anges

Par ailleurs, le portrait que Jérôme Leroy fait des zadistes est romantique, trop romantique. Si certains d’entre eux correspondent à ce qu’il écrit, c’est loin d’être leur cas à tous. A Sivens, la contestation était loin du pacifisme. Certains zadistes organisaient presque quotidiennement des agressions, parfois très violentes, contre les forces de l’ordre ou les ouvriers chargés des travaux. Au nom de la « solidarité », il leur arrivait de se servir « à l’œil » chez des commerçants locaux, dont le consentement était régulièrement plus dû à la pression qu’ils subissaient qu’à l’adhésion à la cause. Et il y a une bonne dose d’hypocrisie et d’immaturité, peut-être de lâcheté, chez ceux qui se permettent d’attaquer violemment les forces de l’ordre, mettant en danger l’intégrité physique voire la vie de leurs membres, mais hurlent à l’abus de pouvoir dès que ceux-ci ripostent.

N’oublions pas, non plus, que les groupes dont il est question appartiennent dans une large mesure à cette nébuleuse d’extrême-gauche qui a montré lors de Nuit Debout un sens assez particulier du dialogue et du respect d’autrui vis-à-vis d’Alain Finkielkraut, ou qui revendique les récents incendies volontaires dans des casernes de gendarmerie – incendies dont je rappelle qu’ils ne font pas que détruire des biens publics, mais mettent en danger les militaires et leurs familles, dont des enfants. Extrême-gauche qui abrite aussi en son sein toutes sortes de néo-racistes racialistes, dont quelques-uns crient volontiers « mort aux Juifs », et se montre étonnamment complaisante envers l’islam politique – même si de toute évidence Rémi Fraisse, lui, n’était pas de ceux-là. Oui, il y a parmi les zadistes et leurs soutiens une « belle jeunesse », mais il n’y a pas que cela.

On est en droit de considérer que la cause que défendent les zadistes mérite qu’ils le fassent dans l’illégalité, en employant la force et en imposant leurs idées par la contrainte. La violence politique est parfois un choix légitime, parfois même nécessaire. Mais c’est un choix lourd de conséquences, grave, qui doit être mûrement réfléchi. Que l’on ait alors au moins l’honnêteté d’en tirer toutes les conséquences et de regarder les choses en face, au lieu de se contenter de l’image exaltante mais fausse de jeunes résistants héroïques opposés aux ogres capitalistes et aux militaires fascistes. Même si on estime que notre société est la « Matrice », il faut se souvenir que tous les zadistes ne sont pas Néo et Morphéus, et il ne faudrait pas confondre l’éveil dans la réalité et la bascule d’une simulation à une autre…

Ce sont des gendarmes qui ont secouru Rémi Fraisse

Un dernier point. Jérôme Leroy évoque la « bienveillance ». Je ne sais pas quelle est celle de notre gouvernement envers les citoyens en général et les zadistes en particulier. Mais je sais qui en a fait preuve envers Rémi Fraisse dans ses derniers instants. Après que la grenade a explosé, les autres zadistes ne se sont pas occupés de lui. Tout excités par leurs actions, ils n’ont pour la plupart même pas remarqué ce qu’il se passait, ou n’y ont pas réagi. Ce sont des gendarmes qui ont vu qu’il y avait un homme à terre. Ce sont des gendarmes qui ont pris le risque d’aller au milieu de leurs adversaires, malgré les pierres qu’on leur lançait, pour le secourir. Ce sont des gendarmes qui ont tenté de le sauver.

Nos pandores ne sont peut-être pas irréprochables, et ils ne sont pas infaillibles. Mais lors de la mort de Rémi Fraisse, malgré tout, malgré la tragédie, la bienveillance portait leur uniforme.

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