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Mirabeau et Péguy au secours de Blanquer

Mirabeau et Péguy au secours de Blanquer
Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, lors du 4ème sommet de l'économie à Paris, décembre 2017. / ROMUALD MEIGNEUX/SIPA/1712011557

Si la réalité dépasse parfois la fiction, c’est que la fiction précède souvent la réalité. La littérature prévoit l’avenir. Cette chronique le prouve.


« Notre pays a été parmi les tout premiers en Europe, il va le redevenir », a assuré Jean-Michel Blanquer, lors d’une conférence de presse organisée après la publication de l’étude Pirls, qui a testé en lecture les élèves de CM1 et a donné des résultats catastrophiques pour la France, dernière de la classe européenne.

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Le ministre de l’Éducation a raison de se mettre en colère en fustigeant l’« inégalité entre nos élèves », qu’un certain nombre d’expérimentations pédagogiques hasardeuses, depuis des décennies, a perpétuée. Mirabeau, comme tous les révolutionnaires français, avait déjà compris l’enjeu décisif de l’apprentissage de la lecture dans l’un de ses discours au titre très moderne puisque c’est, déjà, un « Discours sur l’éducation nationale » : « Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance, et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu’on fait de l’homme une bête brute, l’on s’expose à le voir à chaque instant se transformer en bête féroce. »

« Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » (Charles Péguy)

Y a-t-il eu pour autant un âge d’or de l’école avant les ravages évidents de ce qu’il est convenu d’appeler le pédagogisme ? La réponse est ambiguë. Par exemple, on cite souvent le Péguy de L’Argent pour célébrer les instituteurs d’antan qui faisaient, comme l’exige le ministre, « une dictée quotidienne » à leurs élèves : « Vous êtes faits pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout. » On oublie cependant trop souvent que L’Argent est publié en 1913 et que Péguy déplore ce qu’est devenu l’enseignement depuis ses années d’École normale en… 1880. Dans son optique, la période 1902-1905, qui vit les radicaux séparer l’Église de l’État, avait été une catastrophe. Serait-ce à dire qu’on est chez Péguy comme chez Jean-Michel Blanquer dans une illusion du « c’était mieux avant » ?

Peut-être, mais la lucidité les pousse chacun à voir cette crise de l’éducation, hier comme aujourd’hui, comme le symptôme d’une crise plus grave que Péguy définissait ainsi dans « Pour la rentrée » : « Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. »

Comment y répondre ? Par la mobilisation générale : « L’ensemble de la nation doit s’engager pour développer la lecture chez les jeunes ! » a dit le ministre ; et Mirabeau de compléter : « Si l’éducation n’était pas dirigée par des vues nationales, il en résulterait plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté. »

Janvier 2018 - #53

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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