Le racisme, le vrai, est une chose extrêmement grave. Grave en raison de ce qu’il favorise, et grave aussi en lui-même.

Le racisme sert bien souvent de « justification » idéologique à toutes sortes de crimes et d’injustices, qui vont de l’extermination à l’indifférence égoïste, en passant par l’esclavage, qui restent des crimes même lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de racisme, même lorsqu’auteur et victime appartiennent à la même ethnie. L’esclavage est et a toujours été une abomination, que ce soit l’esclavage d’hilotes grecs par des spartiates grecs, celui de Gaulois par des Romains, celui de noirs par des arabes, de noirs par des blancs, de blancs par des arabes, ou de noirs par des noirs comme aujourd’hui encore en Mauritanie. Et contrairement à ce que prétend Houria Bouteldja, le viol doit être dénoncé, poursuivi et sanctionné, peu importe qui en sont l’auteur et la victime, peu importe leurs sexes, couleurs de peau ou positions sociales.

Le vrai racisme n’est pas partout

Le racisme est aussi en lui-même un déni d’humanité, une mutilation que le raciste tente d’imposer aux autres et qu’il s’impose à lui-même. Si je nie l’appartenance de certaines ethnies à l’humanité, ce qui reste et dont j’estime faire partie n’est plus l’humanité, mais un groupe appauvri à qui il manque tout ce que ces ethnies rejetées ont fait de beau et de grand.

De quel droit interdirais-je à mes enfants de se sentir inspirés et appelés au meilleur d’eux-mêmes lorsqu’ils admirent le courage, la vertu, l’intelligence, la bonté ou la créativité de quelqu’un qui n’a pas la même couleur de peau qu’eux ? De quel droit refuserais-je de reconnaître la dignité intrinsèque de qui que ce soit sous prétexte que nos ancêtres communs remonteraient à un trop grand nombre de générations ?

« Les dieux s’occupent de tous les hommes quelle que soit la région, la partie du monde qu’ils habitent et si distante qu’elle puisse être du cercle qui borne notre horizon à nous », lit-on dans De la nature des dieux de Cicéron.

« Si la philosophie possède en soi quelque mérite, elle a surtout celui de ne point regarde aux généalogies. Tous les hommes, si on les rappelle à l’origine première, sont enfants des dieux. (…) La sagesse est accessible à tous ; devant elle nous sommes tous nobles. (…) La philosophie, en adoptant Platon, ne lui demanda pas ses titres, elle les lui conféra. Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux, et pour l’être, il faut tout d’abord te persuader que nul n’est de meilleure maison que toi. Nous avons tous même nombre d’aïeux ; notre origine à tous remonte plus loin que la mémoire des hommes. « Point de roi, dit Platon, qui n’ait des esclaves pour ancêtres, point d’esclave qui ne sorte du sang des rois. » (…) Quel est le vrai noble ? Celui que la nature a bien préparé pour la vertu. Voilà le seul titre à considérer. » ?, écrit aussi Sénèque dans Lettres à Lucilius (lettre 44).

« Je suis un homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. », dit encore Térence, esclave probablement d’origine berbère, qui devint l’un des plus talentueux dramaturges hellénisés de la littérature latine.

« Tu peux aimer ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu. Tu peux leur obéir. Tu dois certainement les respecter. Souviens-toi cependant que seule ta liberté te rend digne de ton humanité. Tu n’es humain que par cela. Rien ne doit donc violer son enceinte. Elle seule t’apprend à tenir à distance les forces qui pourraient sceller ton esprit : ta culture, ta langue, ta famille, ta patrie, ta communauté, ton histoire et ton dieu », assure enfin Yadh Ben Achour dans La deuxième Fâtiha, l’islam et la pensée des droits de l’homme.

Oui, le racisme est une chose grave. Le vrai racisme.

Ni Griezmann ni Miss France ne sont racistes

Et c’est une chose trop grave pour qu’on l’édulcore en appelant « racisme » ce qui n’est que « l’ensemble des propos et comportements pouvant froisser des gens à la susceptibilité exacerbée ».

Je ne suis pas Japonais, pourtant mon admiration pour les Poèmes de ma hutte de montagne de Saigyô et certaines fulgurances théologiques de Motoori Norinaga ne sont pas de « l’appropriation culturelle », mais simplement la conscience que ces œuvres profondément ancrées dans leur culture particulière ont en même temps une portée universelle, et que le beau et le vrai transcendent les époques et les distances.

Antoine Griezmann n’est pas raciste. Et plus que son éventuelle maladresse je déplore la mauvaise foi de ceux qui ne veulent pas voir la sincérité de son hommage.

Notre nouvelle Miss France n’est pas non plus raciste lorsqu’elle évoque « la crinière de lionne » de celle qui la précède, et il est ridicule d’y voir une quelconque volonté « d’animaliser la femme noire ». Merci au passage à Eric Dupond-Moretti pour son bon sens et son franc-parler, particulièrement bienvenus !

Être associée au « roi des animaux » n’a rien de péjoratif, et les comparaisons animales sont une figure de style des plus classiques. Que je sache, c’est bien pour les honorer qu’on appela Richard Plantagenêt « Coeur de lion » et le commandant Massoud « le Lion du Panshir ». La couleur de peau n’a aucun rapport avec le fait de s’entraîner en écoutant « Eye of the tiger », et si on me dit que j’ai un regard d’aigle, la ruse du renard, la majesté du cerf et la force du bœuf, je n’y verrai assurément pas du racisme mais de la flatterie – et j’aurai donc peur qu’on me prenne pour le corbeau de la fable…

Le racialisme est une forme de racisme

A l’inverse, le racialisme est bel et bien du racisme, même s’il tente de se présenter comme du militantisme antiraciste – hommage du vice à la vertu, ou manipulation.

Le racialisme ne cherche pas à mettre fin aux rapports de domination (supposés) qu’il prétend combattre, mais à les inverser pour que ceux qui se disent dominés deviennent les nouveaux dominants. A une hypothétique dictature de la majorité, il veut substituer une tyrannie des minorités. Prétendant combattre l’impérialisme, il combat en fait l’universalisme en oubliant que c’est justement cet universalisme qui, du moins en Occident, permet les différences et incite à la tolérance vis-à-vis de ce qui est exogène. Il sacrifie la liberté des individus au nom d’une prétendue liberté des communautés, et veut transférer aux groupes les droits des personnes au détriment de ces dernières. Il mélange humanité et citoyenneté. Il confond (volontairement ?) les réalités génétiques (ethnies) et culturelles (civilisations). Il mélange ce qui vient de la transmission, et ce qui bien qu’influencé par l’éducation relève in fine de la responsabilité individuelle et du choix de chacun (convictions politiques, philosophiques, éthiques, religieuses, dont il est impossible de dire que « toutes se valent car tout est subjectif » à moins de défendre les sacrifices humains). Il nie l’existence d’êtres pleinement dotés du libre-arbitre, ne voyant que des membres de tel ou tel groupe. Se voulant « décolonial », il s’oppose à la territorialité du droit en Occident, mais prône le respect des coutumes locales ailleurs. Il exalte les particularités culturelles des « racisés », mais tente d’abattre la civilisation occidentale en se faisant le chantre du relativisme moral – toujours pour critiquer les convictions des « blancs ».

Fatiha Boudjahlat, notamment, dit et analyse tout ceci bien mieux que moi dans de remarquables articles (par exemple ici, ici et ici), et Yadh Ben Achour résume simplement le problème : « Les droits de l’homme ne peuvent se conjuguer avec le relativisme culturel. »

Libre de le dire ailleurs

Et c’est bien pour cette raison que le gouvernement a eu parfaitement raison d’imposer l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil national du Numérique (CNNum). Certes, ses opinions étaient connues au moment de sa nomination, et pour critiquables qu’elles soient elles ne sont pas illégales. Il y a donc une part d’hypocrisie – ou au moins d’amateurisme – dans la volte-face gouvernementale. Il y a aussi une immense maladresse dans les arguments avancés : depuis quand un débat devrait-il privilégier la sérénité sur la confrontation franche des idées ? Je veux croire néanmoins que la décision finale est le signe d’un sursaut de lucidité plutôt que d’une peur de la polémique.

Précisons aussi qu’il n’est nullement question de vouloir empêcher Rokhaya Diallo d’exprimer publiquement ses idées, et heureusement. D’une part, parce que la liberté de penser est la liberté de croire des âneries, et que la liberté d’expression est la liberté de choquer – ou alors elles ne sont pas. D’autre part, parce que l’on ne peut contredire que les thèses dont on accepte de débattre, ce qui suppose de laisser leurs défenseurs présenter leurs arguments, et pas celles que l’on tenterait de bâillonner. Mais c’est une chose de permettre que des idées soient exposées librement, c’en est une autre de leur donner la caution d’une nomination officielle.

Parmi les problèmes, il y a bien sûr les moments de proximité de Rokhaya Diallo avec les islamistes patentés du PIR et du CCIF, Houria Bouteldja et Marwan Muhammad en tête. Ainsi, lorsqu’elle dit : « Je ne vois pas en quoi le fait de marquer la féminité par un voile, c’est plus sexiste que de la marquer par des talons aiguilles ou une minijupe », on se demande si c’est de la complaisance, de la mauvaise foi ou de l’aveuglement ! Rappelons simplement que le voile est une prescription alors que la minijupe est une permission, qu’autant qu’on sache aucune femme n’a jamais été agressée verbalement ou physiquement parce qu’elle refusait de porter une minijupe, et qu’aucune autorité religieuse ne dit avoir reçu mandat d’Aphrodite, Freyja ou Ame no Uzume pour imposer à nos concitoyennes d’être court-vêtues. Autant de points que Rokhaya Diallo – dont je ne doute pas un instant de l’intelligence – peut difficilement ignorer.

La fiction de l’islamophobie

Quand elle affirme aussi qu’il est « important de parler du racisme que subissent les musulmans », elle entretient la fiction de l’islamophobie considérée comme un racisme, ce dont Pascal Bruckner notamment, a finement montré l’imposture. Oui, certains de nos concitoyens musulmans parfaitement honorables subissent parfois un rejet injustifié, parce que la conscience collective manque de références pour distinguer les islams qui ont leur place dans notre République de ceux qui n’ont rien à y faire. Mais assimiler le rejet d’une croyance ou d’une idéologie à du racisme est une faute intellectuelle majeure. La religion n’est pas une couleur de peau. Elle n’est pas non plus une coutume héritée, mais une conviction choisie. Confondre le tout est irrespectueux vis-à-vis des croyants pour qui la foi est un engagement, et extrêmement dangereux car remettant implicitement en cause à la fois le droit à l’apostasie, le devoir de réfléchir aux croyances que l’on professe, et la liberté intellectuelle de critiquer les religions.

Il y a la défense de la thèse malhonnête du « racisme d’état », particulièrement dangereuse puisqu’elle ne vise pas à combattre le racisme, mais à soutenir les revendications purement communautaristes de certaines ethnies ou groupes au détriment d’autres qu’elle veut culpabiliser. Or, en ethnicisant tout débat, cette attitude ne peut que renforcer de part et d’autre les crispations. En faisant croire que les intérêts des minorités sont nécessairement opposés à ceux de la majorité, elle favorise le rejet. En définissant avant tout les êtres par leur ethnie, elle encourage tous les racismes – même lorsque ses défenseurs prétendent parler de races « en tant que constructions sociales », le choix des termes « blancs » et « racisés » plutôt que, par exemple, occidentaux et non-occidentaux est révélateur de leur véritable approche.

La lutte contre le vrai racisme est une cause aussi noble que nécessaire. Notre pays n’est malheureusement pas toujours à la hauteur de ses idéaux, et le racisme y perdure trop souvent, y compris évidemment de la part de certains « blancs » à l’encontre de certains « racisés ». Il n’en demeure pas moins que ce racisme est illégal, combattu, condamné. En France, il est admis comme parfaitement normal qu’un policier blanc protège une femme noire, qu’une gendarme maghrébine se porte au secours d’un homme blanc, qu’un médecin noir soigne des patients juifs, que des enfants maghrébins apprennent à lire avec un instituteur asiatique, ou que des citoyens votent pour quelqu’un dont ils partagent les convictions plutôt que l’ethnie (et on peut permuter à l’envie les sexes et les origines des personnes que j’évoque, ça reste vrai).

« Victimes » intéressées

Dit plus simplement, nous avons la chance immense de vivre dans un pays où il est considéré comme normal qu’un être humain traite un autre humain… comme un humain. Quand Rokhaya Diallo déclare après une conférence au Caire que « les gens ne comprennent pas que la question du multiculturalisme soit source de telles crispations en France », je serais curieux d’entendre son analyse du multiculturalisme de l’Égypte moderne, assez éloigné semble-t-il de celui de l’antique université d’Alexandrie. De même, je ne crois pas qu’elle utilise ses conférences aux Nations-unies pour défendre le port de la minijupe en Arabie saoudite avec autant de verve que le port du voile en France.

Lorsqu’elle tente de justifier les réunions « interdites aux blancs » sous prétexte qu’il faudrait être victime du racisme pour le comprendre, elle défend de fait les idées – réellement racistes – selon lesquelles aucun blanc ne serait victime de racisme, tous les « non-blancs » en seraient victimes, et aucun « non-blanc » n’en serait coupable.

La réalité n’est pas aussi simpliste. Les « petits blancs » de certains quartiers n’ont pas toujours une vie facile, et constatent à leurs dépens que leur différence par rapport à la majorité de leurs voisins « racisés » n’est pas vraiment perçue par ceux-ci comme une « diversité enrichissante ». Kamel Daoud nous rappelle que l’Occident n’a pas le monopole des problèmes. Hutus et Tutsis ont la même couleur de peau. Et, fort heureusement, tous les « racisés » vivant en France n’ont pas pour obsession de se plaindre en permanence d’un supposé racisme – et que nul n’ose prétendre que le génial François Cheng a abandonné ou trahi la Chine en rejoignant l’Académie Française.

En revanche, la vidéo « A fair chance » de l’Unicef aurait sans doute donné le même résultat ici, et ce quelle que soit la couleur de peau de la fillette.

S’il faut se garder des analyses trop rapides, reste que certains marqueurs sociaux sont probablement beaucoup plus discriminants que l’appartenance ethnique supposée – mais nombre d’antiracistes autoproclamés préfèrent manifestement se poser en victimes pour appuyer leurs intérêts propres, que se préoccuper des injustices bien réelles qui frappent des groupes auxquels ils estiment ne pas appartenir…

Rokhaya Diallo ne connait pas l’empathie

En soutenant ainsi les réunions « non-mixtes », Rokhaya Diallo appuie aussi l’idée selon laquelle l’intelligence et l’empathie humaines ne seraient pas suffisantes pour comprendre ce dont on n’a pas été victime soi-même. Pour le coup, cette position n’a rien de raciste, mais cela ne l’empêche pas d’être absurde et heureusement démentie par des millénaires d’altruisme. Siddhârtha était un privilégié, Mère Térésa et Raoul Follereau n’ont jamais été lépreux, Jean-François de Lacroix n’était ni noir ni esclave, les fondateurs comme les bénévoles des « Restos du Cœur » n’ont pas tous connu la faim, et les militants de L214 n’appartiennent pas à une espèce élevée pour sa viande.

La présidente du CNNum et un grand nombre de ses membres ont choisi de démissionner. Je le regrette. Il est bien dommage que tant de personnes de valeur donnent ainsi l’impression de soutenir sinon une vision racialiste et donc raciste de la société, du moins sa normalisation.

Lorsque Rokhaya Diallo écrit : « je n’ai pas le droit de collaborer avec les institutions de mon propre pays parce que j’ose dire publiquement qu’elles sont imparfaites ? Quelle étrange conception de la démocratie », elle a raison. Mais à deux détails près, et ces détails sont d’importance.

D’une part, parler de « racisme d’État » n’est pas une critique, ni le constat d’une imperfection, mais une accusation. Accusation d’autant plus sérieuse qu’elle ne vise pas seulement des institutions, mais toute la culture qui a présidé à leur lente élaboration et qui permet leur fonctionnement. D’autant plus sérieuse que cette accusation entre toutes permet aujourd’hui de disqualifier totalement ce ou ceux qu’elle accuse, et qu’elle est donc le contraire d’une critique constructive portant sur des points précis : elle est une condamnation morale absolue.

D’autre part, rien n’empêche ni n’empêchera à l’avenir Rokhaya Diallo d’exprimer publiquement ses idées sur le numérique sur son site internet, ou en publiant des tribunes dans la presse, ou par tout autre moyen. Sa notoriété en garantira la diffusion, et le CNNum s’y référera autant que de besoin. Qu’il l’invite même à lui exposer ses vues ! Elle pourra ainsi, sans difficulté, collaborer avec les institutions de notre pays, et c’est tant mieux. Il n’est absolument pas question de l’exclure du débat, ce qui serait injustifié, d’autant plus qu’elle est tout de même loin de l’extrémisme haineux d’une Houria Bouteldja ou même des compromissions récurrentes de Danièle Obono.

Je suis (comme) Rokhaya Diallo

Ce dont il est question, ce n’est donc pas de sa liberté de participer au débat, ni de collaborer avec les institutions, c’est de lui octroyer ou non une position officielle qui, fut-elle bénévole et au sein d’une instance indépendante, reste une nomination par le Premier ministre à une fonction de conseiller du gouvernement. Et il n’y a absolument rien de choquant à ce qu’une personne qui accuse l’État de cautionner le racisme, encourage des postures victimaires agressives et défend une vision ethniciste de la société ne puisse pas se prévaloir d’un mandat officiel du gouvernement français.

Même sous ses oripeaux « décoloniaux », même lorsqu’il joue de grandes phrases pour justifier les assignations identitaires, le racialisme ne peut pas être simplement considéré comme « une parole articulée de la diversité et de la complexité françaises ».

Rokhaya Diallo et moi n’avons pas la même couleur de peau, nous ne défendons pas les mêmes projets pour notre pays, un bon nombre de nos convictions nous opposent, et je me réjouis qu’elle ait dû quitter le CNNum et que ce qu’il y a de malsain dans certaines de ses prises de positions soit publiquement dévoilé.

Mais rien de tout cela ne m’empêchera de continuer à la considérer avant tout comme ma semblable. J’attends la même chose en retour.

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