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Plenel contre Charlie : j’ai choisi mon camp

Plenel contre Charlie : j’ai choisi mon camp
La "Une" de Charlie Hebdo du 8 novembre 2017.

Un grave danger menace la liberté de la presse en France. Ce danger s’appelle Charlie Hebdo. C’est (résumé avec un micro-zeste de mauvaise foi), ce qu’affirment les 130 signataires d’un texte intitulé « En défense d’Edwy Plenel et de Mediapart » – et publié sur Mediapart. Alors que la France honore les 130 victimes du 13 novembre 2015 – et avec elles, toutes celles tombées sous les coups du terrorisme islamiste –, il y avait en effet urgence à faire cesser « la campagne inique » et « dangereuse » menée contre « le symbole d’une presse libre, indépendante des pouvoirs quels qu’ils soient, au service du droit de savoir des citoyennes et des citoyens.» Rappelons, pour ceux qui auraient manqué cet événement planétaire, que ce mauvais coup contre la démocratie est une « Une » de Charlie Hebdo dessinée par Coco, où on voit Edwy Plenel se prendre, si l’on peut dire, les pieds dans sa célèbre moustache, celle-ci lui servant à ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire au sujet de Tariq Ramadan.

À Mediapart, on a le sens du symbole. Le fait que cette prétendue « campagne » ait été menée par une rédaction qui a payé un lourd tribut à cette liberté de la presse si chère à Plenel aurait pu conduire celui-ci à tempérer ou à reporter ses protestations. Mais non, rien ne vaut à côté de l’honneur blessé de notre éminent confrère qui ne prend pas tant de gants avec celui des autres. L’occasion de jouer la vertu outragée, un rôle qu’affectionne le patron de Mediapart, était trop belle. Depuis mercredi dernier, c’est Voltaire qu’on assassine et même Manouchian : notre redresseur de torts n’a pas hésité à comparer la « Une » scélérate à l’affiche rouge, ce qui fait de lui l’égal du chef de la MOI (Main d’œuvre immigrée, la résistance juive), et qui fait de Coco…, mieux vaut ne pas chercher. La décence, il y a des maisons pour ça ?

Irresponsable et ridicule

Il nous a ensuite expliqué que cette caricature de Plenel s’inscrivait dans une « guerre contre tous les musulmans » menée par une « gauche égarée ». Passe encore qu’il s’auto-accorde ainsi un statut d’icône des musulmans – il est vrai qu’il y a une place de maître-à-penser à prendre. Mais accuser Charlie de mener une guerre contre tous les musulmans, avec le risque que ces propos soient repris en boucle sur les réseaux sociaux, est carrément irresponsable.

Enfin, à la veille du 13 novembre, il a donc rameuté le ban et l’arrière-ban du gauchisme universitaire pour accuser Charlie Hebdo d’être derrière une « campagne politique qui, loin de défendre la cause des femmes, la manipule pour imposer à notre pays un agenda délétère, fait de haine et de peur ». Rien que ça. Les copains, il faut arrêter l’herbe bio d’urgence. Ce genre de diatribe, déjà passablement ridicule quand il s’adresse aux « méchants », « fachos », « réacs » et assimilés, devient un brin scandaleux quand on parle à Charlie Hebdo, à Coco, qui est là par miracle, à Riss qui vit entre six policiers, alors faudrait redescendre sur terre. Vous avez été vexés par une « Une » ? Répondez par une blague, vous savez ce truc qui fait rire et qui, il est vrai, n’est pas votre spécialité. Mais ces trépignements et pleurnicheries sans fin parce que vous êtes vexés, c’est un peu démesuré, non ?

Je reste Charlie

Puisque nous sommes sommés de choisir notre camp, entre deux journaux de gauche irréconciliables, je choisis sans hésiter un journal et une rédaction qui, en dépit du danger, en dépit des menaces, en dépit de la solitude, continuent à défendre ce que nous défendions tous le 11 janvier : l’esprit voltairien, le droit de se moquer des croyances des uns et des autres, la laïcité. On n’a pas entendu Mediapart, cet été, après l’attentat de Barcelone, quand la « Une » de Charlie sur « l’islam religion de paix éternelle » a suscité la salve habituelle d’imprécations, ni d’ailleurs toutes les autres fois. Sans doute étaient-ils occupés à traquer le racisme d’Etat et l’islamophobie répandue par quelques esprits malfaisants.

Et pourtant, il faut reconnaître que, dans un premier temps, la « Une » par laquelle le scandale est arrivé m’a quelque peu embarrassée. Il est difficile de ne pas se réjouir de la chute de l’ex-idole des jeunes musulmans : le scandale Ramadan fera peut-être plus reculer l’islam radical que toutes les « Unes » de Causeur ou de Charlie. Et on ne peut pas feindre de ne pas avoir entendu les témoignages atroces formulés à son encontre. Reste que Tariq Ramadan a le droit à la présomption d’innocence et, en tout cas, à un procès en bonne et due forme. Or, il est désormais presque impossible de ne pas le voir comme l’ignoble prédateur que décrivent ses victimes présumées. On ne peut pas y faire grand-chose mais cela doit être souligné.

« L’islamisme n’est pas un grave problème » (Jade Lingaard, journaliste à Mediapart)

Par ailleurs, rien ne permet d’affirmer que la complicité idéologique entre Plenel et Ramadan ait conduit le premier à couvrir les turpitudes sexuelles du second. Aussi a-t-il fallu toute l’outrecuidance et la prétention grotesque de la défense de Mediapart pour venir à bout de mes réticences. Une petite phrase prononcée par Jade Lingaard, présidente de la société des journalistes, a achevé de me convaincre. « L’islamisme n’est pas un grave problème », a-t-elle déclaré lors d’une émission à laquelle je participais.

Quel aveu : ce n’est pas sur la vie sexuelle de Ramadan que Plenel a fermé les yeux, mais sur son influence déplorable sur une partie de la jeunesse musulmane, sur son combat contre notre société libérale. Et, au-delà de Ramadan, sur la sécession en cours dans les territoires perdus. Alors, on ne va pas se plaindre si, dans l’affaire, il perd un peu de son aura de chevalier blanc. Depuis trois ans, il nous serine, de livres en articles, que le principal problème de la France n’est pas l’islamisme, mais l’islamophobie – qui a en effet fait un nombre considérable de victimes – et que tout le mal vient de Zemmour et Finkielkraut.

A voir aussi: Alain Finkielkraut : “Edwy Plenel a été un compagnon de route, sourd et aveugle, de l’islamisme”

Le 16 janvier 2015, Mediapart publiait un long article intitulé « L’enfance misérable des frères Kouachi » où on apprenait que les assassins de Cabu, Charb et des autres avaient eu un père absent et une mère prostituée. Bref, pour Plenel, l’immigré musulman est la nouvelle figure du damné de la terre de sa jeunesse. C’est la définition précise de l’islamo-gauchisme. Et tant pis si cette vérité froisse sa susceptibilité exacerbée.

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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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