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Quelle parole publique n’est pas disqualifiée ?

Que ce soit dans les domaines de la Justice, des médias ou de la culture, les excès d’une minorité des acteurs ont tendance à saper la légitimité des interventions des autres.


Il y a une telle dégradation de nos institutions et, par voie de conséquence, tant de défiance à leur égard que la moindre analyse sur l’une en particulier est généralisable et justifie une réflexion qui ne pousse pas à l’optimisme.

Ainsi, quand une sociologue, Céline Béraud, publie une tribune dans Le Monde sur des évêques, je n’ai pu m’empêcher de l’appliquer à tant d’autres pouvoirs et hiérarchies. Elle écrit que « certains évêques ont bien compris que leur prise de parole publique sur les questions de sexualité est disqualifiée ». Comment ne pas relier cette pertinente observation à la mise en cause globale d’institutions et de services publics, à cause de la perte de légitimité de plusieurs de leurs titulaires ?

Pour la Justice, il est clair que le Syndicat de la magistrature, par ses outrances et sa politisation affichée, notamment avec le lamentable Mur des cons et sa participation honteuse à la fête de l’Humanité, a rendu inaudible toute parole publique qui viendrait défendre la magistrature dans son ensemble, la majorité de ses pratiques judiciaires et son importance démocratique dans un État de droit remis d’aplomb sur le plan du bon sens et de l’efficacité.

Comme pour le sujet qu’a traité Céline Béraud – les défaillances graves d’une minorité d’hommes d’Église pervers ayant gangrené l’expression de la majorité pourtant irréprochable -, on est confronté à ce terrible constat que les faiblesses, les imperfections, les indécences, les dérives et les provocations de quelques-uns domineront et feront perdre à l’ensemble d’une communauté sa crédibilité et son honneur dans sa relation avec l’opinion publique.

On aurait la certitude que le pire dans les propos et les attitudes pourrait être circonscrit à l’univers délétère d’où il a surgi, il y aurait un moindre mal. Mais la morosité républicaine et le désenchantement politique démontrent par exemple que LFI ne s’est pas contentée de perdre son crédit mais a vicié le lien du citoyen avec l’ensemble de ses représentants et que plus personne n’est capable d’argumenter, sans être contredit, en faveur de la classe politique et d’une démocratie d’allure dans la forme et d’intelligence pluraliste pour le fond.

Un président de la République qui n’offre jamais à la société une parole de courage, de sincérité et de stabilité n’est forcément plus cru.

Lorsque Sandrine Rousseau s’en prend bêtement aux agriculteurs, elle blesse gravement l’écologie raisonnable et responsable.

À lire aussi : La  « boucle Mélenchon » : de Drumont à Rima Hassan

Quand le directeur du Festival d’Avignon subventionné par des fonds publics trahit ostensiblement sa mission de neutralité et méprise l’intérêt général, il entraîne avec lui la multitude du monde de la culture, qui, quoi qu’elle en ait, est atteinte par contagion d’un esprit partisan et d’un engagement militant.

Ce mouvement qui conduit à la disqualification de la parole publique, presque inéluctablement, est aggravé par ce que je nommerais la périphérie des silencieux ou des complices.

On n’entend pas assez, contre les stigmatisations globales à cause de minorités dévastant bien au-delà d’elles-mêmes, les apologies qui conviendraient, le verbe de la nuance et l’honnêteté de la mesure. Parfois même on assiste à un accompagnement de ces extrémismes par des personnalités dont on devrait espérer la retenue et la contradiction.

Ainsi pour la vision équilibrée que notre pays devrait avoir de la Justice, j’ai souvent déploré le rôle négatif d’esprits brillants comme ceux d’Alain Finkielkraut et d’Eric Zemmour qui demeurent fixés sur une ligne dépassée depuis longtemps.

Pour la culture, vouloir la rendre populaire est une offense à l’élitisme de gauche.

Les médias publics ont déshonoré le beau concept de pluralisme en prétendant le respecter alors qu’il s’arrête à ceux qui pensent comme eux.

Le fait qu’aujourd’hui, plus aucune parole publique, même la plus estimable, ne soit écoutée et considérée, est un drame civique et intellectuel.

C’est au fond une question morale. Que les justes étouffent, partout, la voix des partisans.

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Mayotte : l’hôpital en état d’urgence

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Alain Destexhe, médecin et auteur de Mayotte : comment l’immigration détruit une société, revient de l’archipel où il a travaillé aux urgences hospitalières. Maladies évitables, victimes de la violence des gangs, femmes violées et brutalisées, les signes de l’absence de l’Etat sont partout visibles. Témoignage, première partie.


Cet été, j’ai travaillé aux urgences du Centre hospitalier de Mayotte (CHM), le seul hôpital de l’île pour 450 000 habitants. Plus de deux tiers des patients ne parlent pas le français. Ils viennent de partout : des Comores, de Madagascar, mais aussi du Congo, de Somalie, du Burundi… 130 passages par jour. Pour y faire face, jour et nuit, sept jours sur sept, nous ne sommes que vingt médecins là où il en faudrait le double selon les normes françaises. Mais le recrutement n’est pas facile. Malgré un salaire supérieur à celui de la métropole, il y a un turnover permanent de médecins, d’infirmiers, de kinés, de sages-femmes et aucun originaire de Mayotte. Certains viennent pour trois semaines seulement. Ce n’est pas idéal, mais chacun fait au mieux.

À l’arrivée, un médecin trie les malades : les moins graves en salle d’attente, les urgences vitales en salle de déchocage, les autres – la majorité – soit au milieu de la salle sur des brancards, sans aucune intimité, exposés à la vue de tous ceux qui passent, soit assis sur des chaises où les asthmatiques reçoivent leurs aérosols. Avec le monde et les passages incessants, l’impression générale est celle d’un chaos, pourtant c’est très bien organisé et chaque soignant a un rôle précis.

Les malades les plus graves sont hospitalisés à l’arrière du service. Il n’y a pas assez de box, et une fois ceux-ci remplis, on entasse les autres devant l’ascenseur, à des places précises, au nom fort peu romantique : ascenseur 1, 2, 3, 4…

Violences omniprésentes

Chaque jour, on reçoit des blessés victimes de violences, parfois seuls, parfois accompagnés des gendarmes. Des blessures au couteau ou à la machette. Certains refusent d’admettre qu’ils ont été agressés et prétendent avoir été blessés par une tôle, ce qui ne trompe personne. En général, ils ne veulent pas porter plainte, par peur des représailles. Beaucoup de jeunes appartiennent à des clans, qui sont en réalité des gangs. Chaque gang a son territoire bien délimité et ses membres craignent d’en sortir, de peur de se faire tabasser par un autre clan. Certains refusent même de se rendre aux urgences ici, à Mamoudzou, le chef-lieu du département où ils ne connaissent personne, car ils ont peur de sortir dans la rue et de rentrer chez eux en taxi – nom donné ici aux camionnettes servant de transport en commun. Souvent, les blessés arrivent trop tard, les plaies sont déjà infectées, les os parfois atteints. Les antibiotiques ne suffisent pas toujours, et il faut parfois amputer alors qu’au départ, il s’agissait d’une simple plaie facile à guérir.

À lire aussi : AME à Mayotte: un moindre mal

Amputé pour un diabète non soigné

Dès le premier jour, je suis confronté à un jeune atteint d’un mal perforant plantaire, conséquence d’un diabète non pris en charge. Le pied du patient est rongé jusqu’à l’os, avec des vers bien visibles. Ce n’est pas joli et il a très mal dès qu’on le touche. Il n’a que 32 ans. Le chirurgien, cheveux hirsutes, barbe de quelques jours, l’air de celui qui a tout vu, annonce, un peu brutalement à mon goût : « C’est l’amputation ou tu vas mourir ». Le patient, évidemment, ne s’y attend pas et fond en larmes. Le chirurgien lui demande, là aussi assez brutalement, de signer un consentement. Il refuse et demande à réfléchir. Le lendemain matin, il est plus calme, me demande d’appeler sa mère avec mon téléphone. Il lui parle lentement, puis me donne son accord que je m’empresse de lui faire signer, car sinon, c’est la mort assurée à plus ou moins brève échéance. Le chirurgien revient et lui explique qu’il va amputer à mi-jambe. « Coupez plus bas, je vous en supplie », dit-il. Le « chir » – on parle tous par abréviations ici – lui explique que c’est pour pouvoir placer une prothèse qui lui permettra de « remarcher dans un mois ». J’ai quelques doutes, mais au moins, cela semble réconforter le garçon.

Les souffrances de la drépanocytose

Drépanocytose ? Sans doute ne connaissez-vous pas cette maladie qui ne touche pas les populations européennes. À Mayotte, une personne sur 400 en souffre. C’est une anomalie génétique héréditaire des globules rouges, qui prennent la forme d’un croissant. Ce qui provoque une anémie profonde (diminution de l’hémoglobine dans le sang) et des crises vaso-occlusives (CVO) : les petits vaisseaux se bouchent un peu partout dans le corps. Ces crises entraînent des douleurs aiguës, très violentes, dès le plus jeune âge. Les enfants et adolescents atteints en font régulièrement et doivent être hospitalisés, parfois jusqu’à une dizaine de fois par an. Ils souffrent horriblement, et même en utilisant toute la panoplie de la médecine – morphine, kétamine, et du MEOPA, un gaz hilarant, etc. –, on n’arrive pas toujours à les soulager avant plusieurs heures. C’est atroce, et ça me fait mal au cœur. En fait, je suis révolté car cette maladie est entièrement évitable. Si les deux parents sont porteurs sains, l’enfant a une chance sur quatre de développer la maladie et donc de souffrir terriblement jusqu’à son décès, probablement vers 40 ans.

Un test de dépistage existe ! 

Pourtant, un simple test permet de dépister le gène responsable chez les parents. On peut aussi effectuer des tests prénataux dès la 12e semaine de grossesse. Est-ce compliqué, dans une société qui impose tant de choses inutiles à ses citoyens, de demander aux parents noirs ou maghrébins de faire ce test avant de se marier ou de concevoir des enfants ? Ah, mais j’oubliais, il ne faut pas stigmatiser, donc le test prénatal est désormais fait systématiquement en France, même si on sait que la maladie ne touche pas les populations européennes. En revanche, aucune campagne d’information systématique pour les parents. Tous les jours, nous avons au moins un cas – jusqu’à quatre un jour, et chaque fois, cela me désole et me révolte.

Psychopathe évadé par le toit en caleçon

Tous les jours également, nous avons aussi un cas psychiatrique souvent amené par les gendarmes. Certains patients sont violents et hurlent dans le service. On est obligés de les sédater, « Loxapaxer » comme on dit du nom du principal médicament utilisé avec le Valium – ce qu’on fait sans doute un peu plus facilement qu’en métropole, car on ne peut pas consacrer trop de temps à ces patients. En général, le service de psychiatrie les connaît déjà. Certains sont en rupture de traitement. Un jour, ça hurle dans le service et j’aperçois quatre gendarmes et deux aides-soignants penchés sur un brancard, tentant d’attacher un patient qui les insulte. Il est bien connu : il a donné huit coups de couteau à son père et n’a par la suite manifesté ni regret ni remords. C’est un psychopathe, pas un psychotique. Hospitalisé en psychiatrie en secteur fermé, il s’est évadé en caleçon par le toit. Il est régulièrement violent. Il a un enfant – pauvre gosse – en métropole, où il a vécu. On est obligés de lui administrer de fortes doses de Loxapac et de Valium pour le calmer. La psychiatrie refuse évidemment de l’hospitaliser à nouveau. Le lendemain matin, il sort, et on sait qu’il reviendra prochainement. Pourquoi n’est-il pas en prison ?

Viols dans la famille ou le village

Et des femmes violées, nous en recevons régulièrement, souvent par des membres de la famille ou du même village, rarement d’inconnus. R. a été violée quand elle avait huit ans, par un voisin qu’elle connaissait. À l’âge de 14 ans, elle a porté plainte, mais il n’y a pas eu de suite, me dit-elle. Hier, son mari « l’a forcée », ce sont ses termes, et toute l’histoire de son viol lui est revenue, mais elle ne veut pas non plus porter plainte.

À lire aussi : « Il faut en finir avec l’angélisme migratoire à Mayotte »

F., une jeune et jolie femme, mère de deux enfants, a un hématome sous-dural. Le scanner est formel, l’origine est traumatique. Elle s’est « disputée avec son mari mais il ne l’a pas frappée ». Elle ne dira jamais qu’elle a été sévèrement tabassée et, bien sûr, elle ne portera pas plainte. Dans des communautés fermées avec une polygamie très répandue et des services de l’État déficients, la prudence s’impose.

Brancardiers branleurs

Comme si nous n’avions pas assez de soucis avec les patients, nous passons un temps fou à régler des problèmes d’organisation ou d’administration qui devraient être gérés par d’autres. Les brancardiers sont « a pain in the ass » pour le dire poliment en anglais : mobiliser un brancard est compliqué, la procédure est lourde, et parfois, même lorsque toutes les formalités sont remplies, il faut plusieurs heures avant que ces véritables glandeurs daignent venir chercher le malade. Très souvent, plutôt que d’attendre, nous poussons nous-mêmes les brancards avec les infirmiers jusqu’à la radiologie ou au bloc opératoire. Il y a cinq salles d’opération, mais une seule (pour 450 000 habitants, répétons-le !) fonctionne par manque de personnel. Il manque toujours au moins une spécialité, anesthésiste ou infirmières de bloc, des IBODE dans le jargon, le plus souvent. Les places pour accéder au bloc sont donc chères et ces « connards » de brancardiers font parfois patienter toute une équipe chirurgicale !

Hélico pour les cas désespérés

Deux ou trois fois par jour, l’hélicoptère du SAMU décolle pour ramener des malades des postes de santé périphériques de l’île. Il s’agit souvent de patients venant des Comores en « kwassa sanitaire », comme on les appelle, bien qu’ils n’aient rien de sanitaire. Ce sont des malades ou blessés qui payent beaucoup plus cher le voyage depuis Anjouan aux Comores, situé à 80 km de Mayotte et qui arrivent souvent à l’article de la mort. Le pilote du kwassa les débarque sur une plage déserte et appelle les pompiers. Ces derniers refusent d’intervenir sans les gendarmes, par crainte des violences, ce qui prend du temps. Ensuite, le patient est transféré au poste de santé le plus proche, qui ne peut que constater l’urgence médicale et appelle l’hélicoptère pour un transfert rapide. Souvent, c’est trop tard. Un jeune homme arrive avec un taux d’hémoglobine de 3 grammes par décilitre, alors que la normale chez un homme est entre 12 et 15. Normalement, on transfuse en dessous de 7 g/dl. Il est tout blanc, marbré, inconscient, déjà presque un cadavre. Il est impossible de le perfuser, car tout son système sanguin est contracté, « vasoconstricté » pour protéger le cœur. Dans ce cas, on perce l’os du tibia avec une foreuse pour tenter de le perfuser à travers la moelle. Il hurle de douleur et se réveille. Il est encore vivant, mais pour quelques instants seulement. Il n’avait que 20 ans.

À lire aussi : Mayotte: ne pas reproduire les erreurs patentes et agir sous le sceau de l’efficacité

Hypothermie profonde

Un autre arrive en hypothermie profonde, en choc septique : l’infection a provoqué un refroidissement du corps – souvent, c’est l’inverse – et sa température est si basse, inférieure à 33°, que le thermomètre n’arrive pas à la mesurer. On le réchauffe comme on peut avec des couvertures. Il survivra.

Demain la suite.

Mayotte : Comment l’immigration détruit une société

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Frapper l’Occident dans sa culpabilité : de Sayyid Qutb au Palestinisme

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Notre chroniqueur nous explique comment la culpabilité occidentale est utilisé comme arme de dissolution morale, afin d’ériger la Palestine en mythe fondateur d’une régénération islamique. Ce courant de pensée développé par Sayyid Qutb irrigue aujourd’hui universités, ONG et discours politiques.


Dans son livre Jalons sur la route, l’ancien cadre dirigeant des Frères musulmans, Sayyid Qutb, formule la phrase qui contient en germe l’une des dynamiques idéologiques les plus puissantes de notre temps :

« Nous devons frapper l’Occident dans sa culpabilité pour qu’il se dissolve de l’intérieur, tandis que nous rappellerons aux nôtres la gloire des premiers combats de l’islam ».

Qui était Sayyid Qutb ?

Pour comprendre la portée de cette phrase, il faut rappeler qui était Sayyid Qutb. Né en 1906 en Égypte et exécuté en 1966 par le régime de Nasser, Qutb est considéré comme l’un des principaux idéologues de l’islamisme moderne et le théoricien majeur des Frères musulmans. Son expérience en Occident, notamment aux États-Unis à la fin des années 1940, l’a profondément marqué : il y voit une civilisation matérialiste, dissolue, incapable de spiritualité. De ce constat naît son idée centrale : l’Occident est voué à la décadence morale et doit être combattu non seulement par les armes mais par une guerre psychologique et culturelle.

À lire aussi : Israël, éternellement coupable…

Jalons sur la route, son ouvrage majeur, est à la fois un manifeste et un programme. Qutb y développe l’idée d’une communauté islamique pure à restaurer face à la jahiliya (l’ignorance préislamique) qui, selon lui, caractérise aussi bien les sociétés occidentales que les régimes musulmans sécularisés. Sa stratégie repose sur deux axes :

1. Désarmer l’Occident en frappant sa culpabilité historique et morale.

2. Régénérer le monde musulman en réactivant le souvenir des premiers combats de l’islam.

De Qutb au Hamas : une filiation idéologique directe

Le Hamas, fondé en 1987 comme branche palestinienne des Frères musulmans, est l’un des héritiers les plus directs de Qutb. Sa Charte de 1988 porte la trace explicite de sa pensée.

Dans l’article 1 :

« Le Mouvement de Résistance Islamique tire sa voie de l’islam. Son mode de vie est l’islam. De lui, il prend ses idées, ses concepts et ses jugements ».

L’article 22 :

« Avec leur argent, [les Juifs] ont pris le contrôle des médias, de l’éducation, de la culture. Ils ont fomenté les révolutions. Ils ont utilisé les sociétés secrètes et les organisations occultes pour détruire les sociétés et répandre la corruption ».

L’article 32 :

« La question de la Palestine est religieuse. Sa solution n’est pas un simple compromis politique. Elle est la mission de l’islam pour restaurer la justice sur terre ».

Cette logique — frapper l’Occident dans sa culpabilité et ériger la Palestine en mythe fondateur — va peu à peu infiltrer des espaces inattendus : universités, ONG, discours politiques.

1. Universités : la fabrique intellectuelle de la culpabilité

Dans les années 1970-1980, les départements d’études postcoloniales aux États-Unis et en Europe ont fourni un terrain fertile. Edward Saïd, dans Orientalism (1978), tout en n’étant pas islamiste, a donné un cadre académique à l’idée que l’Occident construit l’Orient comme objet de domination et doit expier. Ses élèves et héritiers idéologiques ont transposé cette logique sur la Palestine : le Palestinien devient la victime absolue à travers laquelle l’Occident peut réparer son crime colonial.

À lire aussi : Israël, cible de toutes les haines

Dans de nombreuses universités américaines, on retrouve mot pour mot la dynamique décrite par Qutb : Israël est assimilé au prolongement du colonialisme européen, et soutenir la cause palestinienne devient un acte de purification morale.

2. ONG et discours humanitaires : la mise en scène sacrificielle

Des ONG comme certaines branches d’Amnesty International ou Human Rights Watch, en se focalisant exclusivement sur Israël comme bourreau, participent à la construction d’un récit où la souffrance palestinienne est le lieu de rédemption morale de l’Occident. Cette approche n’est pas née d’un complot, mais d’une logique : plus la victime est pure, plus la culpabilité est expiée. Qutb avait prévu cette mécanique : dissoudre les sociétés occidentales en transformant leur sens de la justice en arme contre elles-mêmes.

3. Discours politiques : l’instrumentalisation de la repentance

Des figures comme Jeremy Corbyn au Royaume-Uni ou Jean-Luc Mélenchon en France, en érigeant la cause palestinienne en pivot moral de leur discours, s’inscrivent dans cette dynamique. Ce n’est plus un conflit à résoudre, c’est un sacrement politique : chaque déclaration en faveur des Palestiniens sert autant à dénoncer Israël qu’à purger l’Occident de sa propre faute.

La récurrence du mot « génocide » dans les débats sur Gaza illustre parfaitement la victoire psychopolitique de Qutb : renvoyer Israël et, à travers lui, l’Occident à la culpabilité absolue de la Shoah, inversée et retournée contre eux.

4. Culpabilité occidentale et fonction du Palestinien

Depuis 1967 et la guerre des Six Jours, la cause palestinienne a cessé d’être seulement un conflit territorial pour devenir un miroir moral tendu à l’Occident. Le Palestinien n’y apparaît plus seulement comme un acteur politique, mais comme une figure sacrificielle.

À lire aussi : Ce qui se joue à Gaza : le destin de l’Europe

Jacques Ellul l’avait noté : la propagande ne touche pas les masses populaires, mais les demi-sachants, ceux qui vivent dans l’univers moral médiatique. Le palestinisme a trouvé là sa cible : étudiants, intellectuels, élites politiques façonnées par l’idée que l’Occident doit expier.

5. Conclusion : le Palestinisme comme application de la méthode Qutb

Des salles de cours de Columbia aux résolutions de certaines ONG, des hashtags militants jusqu’aux discours parlementaires, on voit se déployer la méthode que Qutb avait décrite. La Charte du Hamas n’a fait que la rendre explicite.

• Frapper l’Occident dans sa culpabilité : transformer le Palestinien en miroir sacrificiel.

• Régénérer l’islam par la mémoire des premiers combats.

Nous ne comprenons pas la puissance du palestinisme si nous le réduisons à une géopolitique régionale. C’est une guerre morale. Une guerre de récits. Une stratégie de dissolution civilisationnelle.

Etretat et les métamorphoses

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Benoit Duteurtre, trop tôt disparu l’été dernier, nous a laissé un récit autobiographique qui reflète l’évolution d’un lieu, Les pieds dans l’eau. Arrière-petit-fils de René Coty, qui fut le dernier président de la IVème République et le propriétaire d’une maison baptisée « La Raméee », l’écrivain fera de cette dernière sa demeure de prédilection pour goûter, à la manière de Proust, au temps retrouvé.


Partis d’une manécanterie chantant Haendel et Lully, nous assistons dans les années 70 à la reconversion d’un christianisme social dans de juteuses productions de l’industrie américaine du spectacle (Hair et Jésus Christ superstar) à laquelle un désir d’émancipation se prête naïvement. « Avant que la modernité ne révèle sa noire litanie de chômage, pauvreté, sida, désastre écologique, décomposition sociale, liquidation du bien public ». Pendant que les enfants de la bourgeoisie catholique se laissent entraîner à fumer quelques joints, l’épicier du coin devient plus « prospère que les héritiers de fortunes décomposées, et milite pour l’élargissement des routes et l’extension des parkings. » Tout en sachant « puiser dans leur patrimoine ». Ainsi, « chaque saison, on voit ouvrir de nouvelles brasseries typiques existant depuis 1865… »

C’est la fin de l’ambition sociale, comme si la génération précédente s’en était définitivement chargée. « On se contente de fumer du cannabis sur fond de musique suicidaire new-wave ». Cependant, la crise de conscience finira par s’achever. « Nombre de familles sont restées arrimées à leur capital dopé par les nouveaux profits de la finance et de l’immobilier. Après 1985, les adolescents se droguaient moins, se suicidaient modérément, découvraient comme un tout la sexualité et le préservatif. Frais, sportifs, heureux du monde où ils vivaient, ils se draguaient gentiment, portaient des maillots de marque et allaient au ski en Tarentaise ».

Notre narrateur optera pour un chemin plus oblique. Observer le monde et ses transformations tout en ayant, comme il dit, de manière savoureuse, « le goût des vieux ». « Mon goût des vieux abolissait une frontière. A l’âge où d’autres ne songeaient qu’à l’agitation sexuelle du monde, tout mon plaisir visait à fréquenter ces êtres d’un autre temps. Face à la rumeur obsédante du changement, j’adorais me livrer à une fuite en arrière. Je ne trouvais pas le passé préférable en soi, mais je le trouvais irrésistible au moment de disparaître ». Il s’agit moins de nostalgie à proprement parler que d’une sorte de pitié, voire de piété pour un monde perdu, pour la disparition elle-même. Pour autant,  l’écrivain avoue apprécier la compagnie de personnes ayant conservé quelques manières ; « comme si le savoir-vivre était là pour atténuer la brutalité de la vérité et du crime. En ce sens, le mensonge bourgeois marque un point admirable de civilisation ».

À lire aussi : A Ré, un bain de musique après le bain de mer

Outre une analyse subtile des rapports sociaux, sur la plage notamment, ce livre ne nous met pas que les pieds dans l’eau, le corps s’y plonge aussi. Et c’est alors que différentes nages, selon la mer du moment, nous sont offertes pour notre enchantement. « Passons vite sur le bain nerveux qui s’impose parfois, sous le vent du nord, quand une infinité de vaguelettes agaçantes vous fouettent le visage avec l’insistance du roquet ». Allons plus loin, prenons le large car « Il faut que la clameur de la terre s’éteigne pour entendre bien mieux la présence de la mer, cette sonorité première. A présent, tandis que je progresse vers l’horizon, le frottement de l’eau et de l’air produit seulement un léger chuchotement de surface. Je nage et ma nage devient le sujet de toute chose, le seul phénomène tangible entre moi et l’infini ».  

Enfin, bien sûr, au centre, Etretat et ses fameuses arches encadrant la plage. Et je conclurais volontiers mon éloge par le texte que Benoît Duteurtre lui-même mit en exergue à son roman :

« Arrondie en croissant de lune, la petite ville d’Etretat, avec ses falaises blanches, son galet blanc et sa mer bleue, reposait sous le soleil d’un grand jour de juillet. Aux deux pointes de ce croissant, les deux portes, la petite à droite, la grande à gauche, avançaient dans l’eau tranquille, l’une son pied de naine, l’autre sa jambe de colosse ; et l’aiguille, presque aussi haute que la falaise, large d’en bas, fine au sommet, pointait vers le ciel sa tête aiguë. » (Guy de Maupassant, « Le modèle », 1883).

Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, Gallimard 2008, 256 pages.

Les pieds dans l'eau

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Des femmes font justice, des jeunes filles ont peur…

Face à ce qu’elles estiment être des condamnations trop clémentes des violences sexuelles, certaines victimes en viennent à se faire justice elles-mêmes, invoquant la « loi du talion ». Une dérive inquiétante qui interroge à la fois l’autorité de l’État et la confiance dans la Justice.


« Face aux faibles condamnations contre les violences sexuelles et au sentiment de ne pas être entendues, certaines victimes ont choisi une solution radicale, la loi du talion » (Le Parisien).

Outre que la loi du talion est une régression civilisationnelle qui manifeste aussi bien une éthique personnelle défaillante que la faiblesse de l’autorité de l’État, elle révèle, de la part de ces femmes, la méconnaissance d’un certain nombre de principes essentiels à l’État de droit.

Les « faibles condamnations » qu’elles dénoncent relèvent d’un fantasme fondé sur la conviction que toutes les violences sexuelles devraient être mises sur le même plan et imposer, pour chacune, la sanction maximale. Ce qui est contraire aux règles élémentaires de la Justice.

Par ailleurs, à la cour d’assises, je n’ai jamais requis de peines « faibles » pour les crimes sexuels, quand aucun doute n’existait sur leur matérialité et leur imputabilité.

Depuis, sous l’influence positive de MeToo, je suis persuadé qu’aussi bien devant les tribunaux correctionnels que pour la justice criminelle, la pente n’est pas à l’indulgence mais à la rigueur. Avec parfois le risque que toute dénonciation d’une violence sexuelle soit perçue forcément comme vraie.

En effet, derrière cette révolte d’une minorité appliquant la loi du talion, il y a la volonté perverse de sortir les violences sexuelles de la justice ordinaire, avec ses preuves, ses doutes, ses contradictions, ses possibles relaxes ou ses condamnations justifiées.

À lire aussi : Contre MeToo, tout contre

C’est l’argumentation que j’ai développée dans mon MeTooMuch? : non pas une critique sur le fond de ce mouvement mais sur la présomption de culpabilité pour tout homme visé par une plainte de nature sexuelle.

Ces réserves me rendent d’autant plus attentif, et indigné, face aux agressions sexuelles. « Dans les transports, les jeunes filles en première ligne » (Le Figaro). Selon les services de police ou de gendarmerie, « le nombre des victimes enregistrées pour violences sexuelles dans les transports en commun ont augmenté de 86 % entre 2016 et 2024 ». Les mineures représentent plus d’un tiers des victimes dans le métro, bus ou RER. Cette évolution déplorable met en évidence « un climat d’insécurité banalisé » et « la peur d’alerter les autorités compétentes ». C’est ce qu’explique très bien Julie, âgée de 17 ans : « Comme mes amies, j’ai la crainte de ne pas être crue. J’essaie de penser d’abord à d’autres méthodes pour m’en sortir, plutôt que d’appuyer sur le bouton de la borne d’appel ».

Quelle honte devant ces comportements d’hommes, souvent protégés par le bouclier de la cohue, usant de mots grossiers ou s’en prenant par des gestes à des jeunes filles tétanisées par la peur.

J’espère que si j’étais le témoin de telles indécences, je saurais intervenir d’une manière ou d’une autre…

Des femmes n’ont pas à se faire justice, des jeunes filles à avoir peur…

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Le Mur des cons

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Jean Pormanove : nécrologie d’un homme et avènement de la France de demain

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La mort en direct par live streaming de cet homme devenu célèbre sur les réseaux sociaux pour son rôle de souffre-douleur professionnel soulève de nombreuse questions auxquelles doivent répondre non seulement les autorités françaises, comme l’Arcom, mais aussi notre société. Comment des spectacles aussi abrutissants et sadiques ont-ils pu réunir des centaines de milliers de gens prêts à payer le privilège douteux de les regarder?


L’histoire de Jean Pormanove se confond avec celle de ce début de XXIème siècle ; où, entre retour du refoulé primitif et voyeurisme numérique, les personnages monstrueux – au sens étymologique du terme – ont droit à leurs quarts d’heure de gloire sous les yeux avides d’une population en quête d’échappatoires à son morne quotidien. Ces monstres accèdent à l’éternel par le « meme » et la caricature, alimentant le gigantesque égrégore totémique de l’intouchable bêtise contemporaine. Il est tabou de le dire : nous dérivons dangereusement vers l’abrutissement total. La culture de masse a toujours porté en elle le germe totalitaire, elle a servi son avènement à toutes les époques et sous tous les régimes. Voici qu’elle est désormais l’apex de notre monde. Autrefois simple outil de contrôle, elle est raison de l’Être du monde. 

Les streamers du Lokal, équipe d’influenceurs-gamers à laquelle appartenait le défunt Jean Pormanove, incarnent bien ce nouveau lumpendéraciné mais bien ancré dans l’air du temps. Ses membres ponctuent toutes leurs phrases d’un wallah sisi la famille et utilisent tous les ressorts de la victimisation larmoyante comme de la violence débridée. Ils pratiquent la « hagrah pour le buzz », soit l’humiliation de pauvres hères comme Jean Pormanove afin de gagner des dons, parvenant à générer des centaines de milliers d’euros de revenus par an grâce à un public fidèle. Leur émission diffusée sur la plate-forme Kick, version trash de Twitch accordant une plus large part de gains à ses vidéastes, réunissait parfois des dizaines de milliers de personnes désireuses de voir « Jp » et « Coudoux » se faire « bolosser » par Naruto Vie et Safine. Certains internautes regardaient même cette émission de soft torture porn avec leurs enfants de deux ans, quand d’autres prétendaient être sortis de leur dépression grâce à ce « divertissement » débilitant qui ferait passer feu le Jerry Springer Show pour un numéro spécial d’Apostrophes.

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Les titres des « concepts » disaient tout. Il y avait ainsi « Questions pour un mongol », durant laquelle Jean Pormanove devait répondre à des questions de culture générale basiques sans se tromper. En cas d’échec, l’ancien caporal messin recevait des calbotes dans la nuque ou des sauts d’eau façon water boarding improvisé entre dealers de bas étage. « Des chiffres et des Illettrés » était du même acabit, mais requerrait des participants de savoir épeler des mots simples de niveau CP-CE1. Au bout, toujours – pour le plus grand plaisir d’une assemblée de beaufs azimutés, de pervers du 18-25 à photos de profils de jeunes soubrettes japonaises et de racailles de banlieue se prenant pour Vegeta entre deux « rappels religieux » -, des humiliations verbales et physiques pour Jean Pormanove et Coudoux, les « cotoreps » du show. Un concept bien rodé et très rémunérateur… qui a trouvé une tragique issue ce week-end.

Au cours d’un « live » de plus de 10 jours, mettant aux prises les deux « cassos » sous bonne garde de deux autres « cassos » plus vicieux, Jean Pormanove a trouvé la mort dans son sommeil. La France entière en fut le témoin. D’abord les milliers de gens qui suivaient religieusement l’émission, y trouvant la chaleur d’une communauté soudée et son langage spécifique. Enfin, nous autres. Le concept de cette émission était de pousser JP et Coudoux à terminer un jeu particulièrement difficile. Epreuve d’autant plus vicieuse que les deux hommes… étaient en réalité de piètres joueurs. Naruto Vie, Safine, Trois Cheveux et Gwen leur ont fait subir de multiples avanies durant ces trois-cents heures de télé-réalité. Ils ont été forcés de se maquiller en prostitués travestis, moqués, insultés, frappés, étranglés, etc.

Pour les encourager, quelques célébrités dont les footballeurs Bradley Barcola – principal donateur de ce live -, Adil Rami ou encore Aubameyang de l’Olympique de Marseille. Bien sûr, Jean Pormanove n’est pas mort en raison des coups, comme vient de le confirmer l’autopsie. Il souffrait d’une pathologie cardiaque et avait une hygiène de vie semble-t-il déficiente, peut-être consommait-il aussi des toxiques et excitants ; mais la question principale que soulèvent ces sinistres spectacles n’est pas là. Elle est plutôt de savoir comment des spectacles aussi abrutissants et sadiques peuvent réunir des centaines de milliers de gens prêts à payer. Par ailleurs, pourquoi cela n’a-t-il pas été interdit par l’Arcom ? 

Après de multiples signalements, l’émission avait cessé d’émettre en janvier. Ni JP ni Coudoux n’avaient porté plainte pour violence, tenus par la fausse amitié communautaire, l’esprit de famille clanique propre à la sous-culture des cités dont sont issus les animateurs… comme par les importants revenus générés qui leur avaient permis d’atteindre des standards de vie sans commune mesure avec ce que leur milieu de naissance comme leurs capacités intellectuelles leur promettaient.

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A la croisée des cultures geek, racaille et punks à chiens, le « Lokal » est le reflet d’une époque ; un miroir tendu bien à la face d’une société en voie de déliquescence. « Je suis pas violent, mais si tu me traites de violent, je vais te taper », nous dit-elle. Tous ces ados qui regardaient le Lokal auront d’ailleurs sûrement l’occasion d’éprouver leurs connaissances en hagrah apprises sur la chaîne à la rentrée. Et peut-être même leurs parents, puisque les familles des animateurs intervenaient parfois sur la chaine, mettant même la main à la patte ! Le père de Naruto Vie, de son véritable nom Owen Cenazandotti, étant de son côté un élu local plutôt divers droite de la ville de Drap (06). L’homme s’est dit peiné par la mort de JP, véritable membre de la famille… et excellente source de revenus désormais éteinte. Personne ne s’est jamais dit que gagner de l’argent en aspergeant un homme de vomi était indécent et inconcevable. Pour eux, il s’agissait même d’une œuvre, d’une bonne cause. Ils n’étaient même pas convaincus de leur culpabilité. Tout au contraire sûrement. Et c’est bien le plus effrayant.

Le monôme des zombies de Pauwels a accouché d’une horde de gobelins et de trolls. Des gamins trop gâtés qui auraient sûrement eu besoin de prendre les claques qu’ils donnaient à leurs boucs-émissaires. Ils sont les nouveaux rois d’une populace ensauvagée pourtant sincèrement convaincue de sa grande humanité.

Nouvelle gauche, nouveau totalitarisme

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Le mot « fasciste » a cessé de désigner une réalité historique pour devenir une arme idéologique. Forgée par le stalinisme, l’accusation a servi en France à disqualifier l’adversaire, puis a été recyclée par la gauche post-marxiste et ses avatars contemporains – du wokisme à l’écologisme radical. Ce glissement a fait de la « tolérance répressive » un dogme politique et culturel. La démocratie intellectuelle est menacée par une logique d’intimidation et de censure.


L’anti-fascisme, arme idéologique héritée du stalinisme

Durant soixante dix ans, une fraction prédominante de l’intelligentsia académique, artistique, et journalistique française, en se faisant la complice intellectuelle du totalitarisme communiste génocidaire, se rendit coupable de ce que Thierry Wolton a qualifié de « crimes de pensée, d’écriture, d’intention, et de soutien ». Les idéologues marxisants firent usage sans vergogne de l’odieuse accusation de « fascisme » forgée par le régime stalinien comme expédient juridique à la liquidation de milliers d’innocents. Si en URSS « fasciste » était selon Jean Sévilla « un mot qui tue », il se révéla en France, surtout à partir des années 50, une tactique implacable de sidération morale et de criminalisation des opposants à l’hégémonie marxiste-léniniste. Les socialistes (des « socio-fascistes »), mais également la droite libérale, la droite nationale, ainsi que les partis, les gouvernements, les hommes politiques, les artistes, et les intellectuels conservateurs même modérés, partie prenante de la société bourgeoise, étaient dénoncés comme anti-communistes et donc fascistes. Comme le souligne François Furet, l’anti-fascisme, devenu le « critère essentiel permettant de distinguer les bons des méchants » contribuera à « ce qui va faire le rayonnement du communisme dans l’après-guerre ».

La criminalisation des témoins et des historiens du communisme

Jusqu’à et après l’effondrement universel des idéocraties marxistes, l’argument  de la complicité avec le fascisme sera allégué pour disqualifier, calomnier et censurer les témoins et les historiens qui, en révélant dans les années 70-90 les crimes communistes, trahissaient selon Le Monde « la cause anti-fasciste ». Aujourd’hui comme hier, l’étiquetage « fasciste », par la charge de violence purificatrice qu’il introduit dans l’espace public et le débat démocratique, est bien le substitut symbolique à la déshumanisation et à l’annihilation sociale et politique des hommes et des oeuvres. L’usage effrénée de cette sinistre terminologie devenue un stéréotype verbal par l’actuelle ultra-gauche, imitée par les meilleurs esprits de la gauche socialisante, par le wokisme et le néoféminisme, contre quiconque conteste leurs menées anti-occidentales et leur activisme sectaire, révèle à quel point la démocratie intellectuelle est encore aujourd’hui menacée par l’atavisme bolchévique.

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De la gauche marxiste à la gauche post-moderne

De fait, après la courte embellie libérale au cours des années 90, qui semblait avoir relégué l’utopie socialo-communiste à la poubelle de l’histoire, « la machine à décerveler » que dénonçait Furet en 1999 reprit du service. Dans la continuité de l’idéologie de soixante-huit, une « nouvelle gauche » radicalisée, essentiellement académique, abandonna la croyance en la pseudo-science marxiste de l’histoire, et opéra un revirement théorique inspiré par l’anti-rationalisme, le relativisme, le nihilisme et le culte de la violence (la « machtphilosophie ») des philosophes allemands, Friedrich Nietzsche et Martin Heidegger, dont le projet était déjà d’annihiler (« vernichten ») les acquis des Lumières françaises. L’objectif n’est plus la révolution sociale, mais la destruction des fondements culturels de la société libérale afin d’en accélérer l’effondrement.

Les machines à non-sens du post-modernisme

Dans cette perspective, la gauche post-marxiste engagea une guerre culturelle contre les principes de la connaissance rationnelle et scientifique (la « tyrannie de la raison »), contre le déterminisme biologique de la nature humaine, contre le progrès, contre l’humanisme, et contre l’ordre démocratique (ce « totalitarisme soft »), dénoncés comme la matrice oppressive du libéralisme. Autant de thèmes qui seront théorisés par les auteurs du courant « post-moderne » des années 1960 dont Michel Foucault et Jacques Derrida, chez lesquels Roger Scruton décèle « l’illusion d’une clairvoyance supérieure démasquant les structures secrètes du pouvoir ». Ces « machines à non-sens », comme les désigna Scruton, subjuguèrent une élite universitaire étatsunienne en mal de prestige et de radicalité, qui les réinterpréta pour produire le wokisme.

L’École de Francfort : matrice du wokisme

La stratégie au service d’un tel projet corrupteur s’est avéré redoutablement simple et efficace: pervertir et pathologiser au nom du  progressisme la normalité qui s’incarne dans les valeurs traditionnelles institutionnalisées (familiales, sexuelles, morales, éducatives, communautaires) et dans l’héritage historique et civilisationnel. La doctrine qui arma cette offensive frontale menée au coeur même des démocraties occidentales, a été élaborée dans les années 50 sous le nom de « Théorie Critique » par les sociologues communistes de l’Ecole de Francfort, exilés aux USA dans les années 1930 aux universités de Columbia et de New York. Elle se révèlera jusqu’à aujourd’hui une puissante arme idéologique de fracturation civilisationnelle, plus pernicieuse encore que le marxisme orthodoxe. L’agenda des sociologues de l’Ecole, animés par Herbert Marcuse, était de saper ce qu’il qualifiaient de « normalité pathologique » des sociétés libérales, qui seraient responsables selon eux de la tendance des individus à adhérer aux normes collectives partagées. Ils feront de cette tendance le symptôme psychopathologique d’une prédisposition au fascisme. Tout ce qui fait obstacle au programme « émancipateur » de l’ultra-gauche devient dès lors fasciste : les liens familiaux (spécialement la fonction paternelle) et les principes éducatifs ; le respect de l’autorité, de la loi et de la morale ; l’attachement aux institutions, aux traditions et à la nation; les relations conventionnelles entre les sexes, le mariage et la procréation. Le réel devient de facto fasciste jusque dans ses manifestations anthropologiques les plus fondamentales. Les principes démocratiques étant dénoncés comme autant d’hypocrisies au service de l’oppression; les opinions du sens commun majoritaire, déclarées faussées, ne sont ni légitimes ni admissibles, et peuvent donc être réprimées.

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Dans cette perspective la lutte ne pourra être menée que par des militants extrémistes, rebelles, et intolérants, qui sont en droit de pratiquer la violence. La gauche post-marxiste en vient à politiser la sociopathie, incarnée de nos jours par les « antifas », les « black blocs », les écologistes insurrectionnels, et autres factions séditieuses agissant en meutes. Ces militants ne pourront être issus des minorités marginalisées, que la Théorie investit d’une aura mythiquement révolutionnaire et libératrice (le « nouveau prolétariat » incarnant la « nouvelle normalité »): les groupes ethniques et raciaux, les minorités sexuelles et les féministes, les intellectuels radicaux, les éléments aliénés (délinquants, malades mentaux). L’Université, dont la liberté académique facilite le noyautage, devait constituer l’institution privilégiée pour fomenter la révolte. Cette stratégie anticipait et résumait la propagande identitaire et victimaire du wokisme. Par sa détestation de toute réalité objective et des lois naturelles, elle a également influencé les élucubrations de la théorie du genre. Elle n’était en réalité conçue que pour instrumentaliser cyniquement des minorités défavorisées et disparates, artificiellement promues au rang de symbole de la croisade anti-occidentale. Cette substitution opportuniste de groupes marginaux à un prolétariat disgracié et en voie de régression (la mutation des cibles !), inspire depuis 25 ans l’action politique et électorale des partis et mouvements de la gauche (dont « La France Insoumise » est le représentant caricatural).

Gramsci et la guerre culturelle permanente

La subversion par les marges (les « nouveaux sujets politiques » formant la nouvelle classe des « exploités ») redéfinie dans les années 80-90 par des intellectuels comme Chantal Mouffe était inspirée par la théorie de la « guerre de position » développée par le communiste italien Antonio Gramsci, qui préconisait de corrompre l’organisme social à tous les niveaux (économique, culturel, intellectuel, politique) pour le détruire comme le cancer détruit les cellules. C’est le fondement même de l’« intersectionnalité » wokiste qui prétend mobiliser une force subversive par le recrutement inconditionnel de tous les groupes potentiellement hostiles à l’ordre existant.

La « tolérance répressive » : arme rhétorique de Marcuse

Pour assurer la domination de la « nouvelle gauche », Marcuse forgea à la fin des années cinquante l’arme rhétorique de la « tolérance répressive » (une « tolérance discriminante » !) afin d’exclure de l’espace politique et du débat public les opinions conservatrices dénoncées comme potentiellement fascistes. Comme l’a formulé Georges Orwell dans son roman 1984, au nom de cette monstruosité conceptuelle les activistes sont en droit d’imposer éventuellement par la violence que « certaines choses ne puissent être dites, certaines idées ne puissent être exprimées, certaines politiques ne puissent être proposées, et certains comportements ne puissent être permis ».

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Après avoir gangrené les institutions universitaires et politico-culturelles, intoxiqué les médias et même le monde de l’entreprise, cet intolérantisme imprègne désormais l’esprit du temps. En témoigne le florilège des mots d’ordre de la « cancel culture » qui a transformé le débat démocratique et la liberté académique en de pieuses naïvetés: censurer, interdire, boycotter, dénoncer, expulser, menacer, accuser, diffamer, sanctionner. Stade ultime de la diffusion virale, l’état est devenu, comme le constate Le Goff, le vecteur de cette cette idéologie qui influence massivement les autorités de régulation médiatique, ainsi que plus largement les organes juridico-législatifs européens et internationaux.

Du progressisme autoritaire à la post-liberté

Que la « tolérance répressive » soit exercée aussi bien par les élites libérales que par la gauche ne constitue qu’un paradoxe apparent. Dès les années 1920 et jusqu’à nos jours, le nihilisme anthropologique prôné par Marcuse fut assimilé au programme de l’oligarchie néolibérale qui avait investi les sciences sociales pour promouvoir la globalisation économique et technologique. L’Ecole de Francfort et ses épigones ont été ainsi massivement financés par les fondations Rockefeller et Carnegie, ainsi que par l’« Open Society » de Georges Soros au nom d’un projet philanthropique qui prétend détruire jusqu’à la notion même d’état national. Ces forces économico-idéologiques ambitionnent de fragiliser les identités, les institutions et les législations qui garantissent la souveraineté des nations; de discréditer l’attachement des peuples à leurs fondements naturels, civilisationnels, et historiques; de désagréger les liens sociaux traditionnels pérennes réduits à de simples artéfacts passéistes; de contribuer à la « révolution des couleurs » multiculturelle en entravant le contrôle des flux migratoires; ainsi que de politiser les revendications des minorités ethniques et sexuelles (« les forces du grand refus »). Héritières de tous les hubris utopiques, ces doctrines convergent dans leur volonté de façonner une nouvelle humanité par une « ingénierie sociale » des consciences. Elles concourent également à disqualifier les classes populaires (les « somewhere »), qui par leurs tendances conservatrices font à la fois obstacle au bouleversement révolutionnaire et résistent à l’acculturation prônée par les élites citadines globalisées (les « anywhere »).

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Le mal progresse, puisque selon Médiapart la classe moyenne supérieure serait devenue la base sociale du néofascisme libertarien. A l’heure actuelle, le « cordon sanitaire » politique et médiatique qui recourt à des pièges sémantiques orwelliens pour régenter la liberté de pensée et d’expression n’est en fait qu’une variante ad hoc de la « tolérance répressive », que Marcel Gauchet a qualifié de « progressisme autoritaire ». C’est ce que reconnait implicitement Le Monde lorsqu’il déplore que la liberté d’expression soit devenue l’arme des conservateurs. L’actualité récente vient de fournir quelques exemples préoccupants de l’usage défensif de cette  « tolérance répressive ». Pour censurer les informations relatives aux faits sociaux liés à l’immigration et à l’islamisme, les écolo-gauchistes ont proposé un « cadrage médiatique » législatif. Dans la même veine, le slogan de France Info, « L’information n’est pas une opinion », constitue un modèle de manipulation sémantique dont l’objectif est d’immuniser les médias du service public, qui prétendent délivrer la vérité des faits, contre la critique exercée par les médias de droite. Au contraire, comme l’affirme Gérald Bronner, « l’opinion est une composante du pluralisme de l’information » qui « fait partie du travail de réflexion qui contribue à transformer une information en savoir », alors « qu’une démonstration n’a aucune valeur si on ne tient pas compte de ceux qui la contredisent ».

Pour une réponse libérale-conservatrice

Dans ce contexte de normalisation idéologique que Arnaud Dassier a récemment identifié comme une « ère de post-liberté », comment s’étonner de la proposition de loi d’Aurore Bergé visant à confier la modération des réseaux sociaux à des associations gauchisantes au militantisme exalté, en violation de la neutralité qui s’impose à l’Etat. Il devient urgent que les intellectuels, les médias, et les partis politiques libéraux-conservateurs s’opposent activement à cette entreprise pernicieuse d’inspiration totalitaire au nom du principe fondamental énoncé par ce défenseur passionné de la liberté d’expression qu’était John Stuart Mill : « Le fonctionnement harmonieux d’une société qui respecte la liberté exige que les principes moraux n’aient pas validité juridique ». Faut-il rappeler que toutes les sociétés qui restreignent à la fois le libre examen et la liberté inconditionnelle d’opinion et de parole s’exposent pour leur malheur à rendre impossible la reconnaissance et la correction de leurs erreurs. Il semble malheureusement que, comme le note ironiquement Philippe de Villiers, « la droite n’a pas lu Gramsci ».

1830 : la première Guerre d’Algérie…

Les relations entre la France et l’Algérie restent d’une brûlante actualité. Pour comprendre cette histoire commune, le livre de Colette Zytnicki, qui relate la conquête de l’Algérie par la France entre 1830 et 1848, constitue un excellent point de départ. Il vient d’être réédité.


Sujet toujours brûlant !  Spécialiste de l’histoire coloniale, auteur en outre d’une étude sur Les Juifs du Maghreb, l’historienne Colette Zytnicki s’attaque à la façon dont, entre 1830 et 1848,  « les Français ont pris possession de l’Algérie » : les prémices de la colonisation, d’où naîtra cette Algérie « partagée en trois départements […], arrimée au socle français qui s’étend jusqu’aux rives sud de la Méditerranée ». Essai passionnant, paru il y a trois ans, à présent réédité par Tallandier, dans sa collection Texto. Son titre : La Conquête.

Une terre de colonisation

De la « régence d’Alger » comme on nommait alors ce vaste territoire mal connu, à l’éclosion de « l’Algérie française », donc.  Ou « Comment les Français ont pris possession de l’Algérie, 1830-1848 » ( c’est le sous-titre). De fait, si l’épisode colonial a, comme l’on sait, duré 132 années, la conquête de cette « province de l’empire ottoman […] progressivement émancipée de cette tutelle » s’est faite en près de vingt ans. Mais « Il faut inscrire l’expédition de juillet [1830] dans une histoire plus large […] pour saisir ce qui s’est joué ensuite : l’expédition s’est transformée en occupation (1830) puis en prise de possession (1831-1834) et finalement en appropriation (1835-1848) », observe Colette Zytnicki. L’historienne s’attache donc, pour commencer, à restituer le contexte dans lequel interviennent les bouleversements culturels induits par ce qu’elle ne craint pas d’appeler « la Tempête » : celle provoquée par l’invasion française, à l’aurore de la Monarchie de Juillet, renversant un monde essentiellement rural, où le pouvoir se transmettait parmi les membres d’une caste ottomane. Un monde dans lequel coexistent, à Alger – à peine 30 à 35000 âmes en 1830 ! – janissaires, Juifs (venus d’Espagne pour l’essentiel), mais aussi… esclaves chrétiens ! Et à la campagne, Bédouins des plaines, Berbères ou Kabyles dans les montagnes… C’est bien « ce monde qui va être, progressivement, du Nord au Sud, bouleversé par la guerre et la présence française dans ses structures les plus profondes »

Pourtant, Colette Zyrnicki ne manque pas de le souligner :  depuis longtemps déjà « l’idée que conquérir le pays barbaresque peut être une œuvre civilisationnelle se fraie peu à peu son chemin parmi les esprits les plus éclairés ». Aussi bien l’Algérie deviendra « pour des courants socialistes, un lieu d’expérimentation, une terre où ils diffusent leur message civilisateur et émancipateur. Ce qui fait d’eux, paradoxalement, de zélés propagandistes de la colonisation ».

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L’idée flottait depuis longtemps dans l’air : Napoléon, en 1808, envisage déjà d’envahir le pays. Dans un climat de plus en plus tendu, au début du XIXème siècle, survient la symptomatique affaire Bacri-Busnach, du nom des marchands juifs livournais en délicatesse avec les autorités du royaume, pour une dette jamais soldée, au cœur de la guerre commerciale franco-britannique : « le négoce du blé a pu jouer le rôle d’une mèche lente menant à la détonation que fut l’expédition française de 1830 ». Effectivement, « les sources de conflits s’amoncellent après 1815 ». En 1816, la flotte britannique bombarde Alger. Les Etats européens rechignent à verser, en échange de la paix, leurs tributs aux deys d’Alger. Puis c’est la fameuse scène du coup d’éventail, en avril 1827 : le chasse-mouche exagérément agité du dey ayant outragé le consul Deval, la France instaure le blocus des côtes algéroises. Piano piano l’argumentaire se met en place, « alors défendu par ceux-là mêmes qui sont les plus ardents critiques du système colonial et de l’esclavage, les penseurs libéraux ». Parmi eux, l’économiste Jean-Baptiste Say. « Le gouvernement de Charles X […] met plus de trois ans avant de se lancer dans l’aventure ». Phase attentiste, qui se dénoue avec la canonnade de l’escadre française dans la rade d’Alger : « le gouvernement tient là le prétexte d’une expédition ». D’autant que, de l’autre côté de la Méditerranée, la Régence est en crise : entre 1808 et 1915, sur sept deys successifs, six meurent assassinés à Alger ! En 1830, Hussein dey, « homme cultivé et sage », préserve encore un fragile équilibre. Mais l’instabilité politique chronique de ce pouvoir « jugé tyrannique et barbare » justifie l’intervention militaire. On y embarque des artistes, tel Eugène Isabey. Hussein capitule le 5 juillet. La prise d’Alger – moins de trois semaines avant la chute de Charles X ! – met à bas tout « le système politique sur lequel reposait la Régence, avec le départ de ce qui en était la pierre de touche : le dey et la milice turque ».

Colonisation et occupation violente

La Conquête narre sans parti pris les premiers temps de l’occupation : pillages, confiscation du trésor beylicale, mais aussi hécatombe de nos troupes par les maladies. Tandis que le duc d’Orléans accède au trône, « une autre histoire commence ». En Algérie, « non seulement les Français ont détruit en quelques jours l’appareil administratif ottoman, mais ils se sont coupés des élites politiques et des outils de gestion qu’elles détenaient ». D’où bien des tâtonnements. La défunte Régence cède la place aux très officielles « Possessions françaises dans le nord de l’Afrique ». Sous l’autorité du général Clauzel, Alger est réorganisé selon nos conceptions architecturales, les rues sont renommées, les maisons numérotées. S’ouvrent boutiques, cafés, hôtels, « instaurant une sociabilité à la française bien éloignée des habitudes locales » ; et même établissements scolaires, où affluent surtout les enfants juifs, « au grand dam de l’administration française ». En quatre ans se met en place ce « vaste mouvement de spoliation dont les effets se sont fait sentir jusqu’au milieu du XXème siècle », la dépossession se jouant aussi dans les campagnes : « la pratique du terrain [amène] à bafouer sans arrêt les intentions civilisatrices proclamées », reconnaît l’auteur.  Entre « accommodement et résistances », pour reprendre l’intitulé d’un des chapitres, émerge la figure mythique d’Abd el Kader, au moment même où se met en place, non seulement « l’Algérie française » mais, il faut le dire, l’Algérie tout court : « il faut attendre le 14 octobre 1839 pour que cette dénomination [ Algérie] devienne la règle dans les actes officiels » ! L’Algérie est bel est bien une création française.

Oscillant entre deux modèles, le cadre administratif ne s’organise pas d’un seul bloc : Constantine, conquise en 1837, fait appel à la responsabilité des féodaux alliés à la France, ce au prix de nombreuse révoltes ; à  Bône (l’actuelle Annaba) prévaut au contraire l’administration directe, par l’armée et les fonctionnaires.  L’« extension du domaine de la guerre » instaure parfois « un régime de terreur », tel celui qu’impose le mamelouk Yusuf, cet esclave affranchi  qui, «devenu une figure populaire en France […] épouse une chrétienne, Pauline Weyer, se convertit et est nommé général » ! En 1840, nos troupes comptent 59000 soldats dans un pays « dans un état d’insécurité permanant » où les colons ne cessent d’affluer. Au bout d’une dizaine d’années d’occupation, les Européens n’en restent pas moins une infime minorité « dans une Algérie encore bien mal connue d’eux, rassemblés dans les villes et dans quelques rares villages ». L’auteur rappelle à bon escient que « les Français y sont minoritaires et nombreux sont les Espagnols, venus surtout des Baléares, des Maltais, des Italiens et des Allemands ». « Les conquêtes sont une affaire d’hommes, de militaires, de fonctionnaires et de marchands, voire de gens d’Eglise ». Peu de femmes, donc – et pas de mariages, ou presque, entre européennes et autochtones, musulmans ou juifs. « Plus nombreuses sont les liaisons extraconjugales ». S’impose pour les colons la nécessité de scolariser leurs enfants. Si le projet d’assimilation à travers une école « franco-maure » s’avère un échec, les Juifs rompent avec « la tradition pluriséculaire qui réserve la scolarisation aux garçons » et scolarisent les filles, marquant une assimilation précoce au modèle français (bien avant le décret Crémieux de 1870 conférant la citoyenneté à tous les Juifs d’Algérie), dans un contexte où « malgré le mépris qu’ils leur vouent », note  Colette Zytnicki, « Français et élites autochtones se sentent dans l’obligation d’utiliser les Juifs […], minorité religieuse appliquée à trouver sa place dans une société bouleversée ». Nonobstant, un courant arabophile se développe dans l’armée, en particulier chez ces officiers « pétris de saint-simonisme ou de fouriérisme », rêvant « de faire de l’ancienne Régence le lieu idéal d’expérimentations sociales audacieuses ». Un Prosper Enfantin en appelle même à la fusion des « races » (sic) « entre colons et autochtones » ! « L’impact du socialisme sur l’invention de l’Algérie française est déterminant », observe l’historienne, au rebours de l’idée reçue sur une supposée connivence ontologique de l’extrême-droite avec l’entreprise coloniale.

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Reste que l’« appropriation » de l’Algérie par la France s’est faite dans la plus extrême violence. L’Armée d’Afrique, comme on l’appelait alors, (100 000 hommes en 1846, dont ceux de la Légion étrangère, créée comme l’on sait en 1831) affronte des tribus déterminées à opposer une résistance farouche à l’envahisseur. S’ensuivent razzias, « enfumades », massacres, exactions (d’ailleurs dénoncées en France par l’opposition) dans « une guerre de plus en plus ensauvagée ». Si l’ordonnance du 15 avril 1845 divise administrativement le pays en trois provinces  –  Alger, Constantine et Oran –  le Sud et la Kabylie demeurent durablement des zones insoumises. Interné à Toulon puis à Pau, libéré en 1853, Abd El Kader finira par s’exiler à Damas. Assigné à résidence à Alger, Ahmed, le bey de Constantine, y mourra en 1850… Le « vieux monde algérien » est clos, mais « l’assimilation aux normes françaises », dont la colonisation agricole est un des aspects, s’opère de façon progressive : on dénombre 109 000 colons en 1847. 

Apprendre à cohabiter

Les derniers chapitres de l’ouvrage décrivent cette « cohabitation » avec les « indigènes » dans les cités algériennes en mutation accélérée. A Oran, ville de garnison, la rue Napoléon devient « le lieu de flânerie préféré des habitants européens […] faisant ce qu’ils appellent « la noria » ». A Alger, dans un décor de plus en plus européanisé, « il faut imaginer cette population se côtoyer dans les rues, le paletot noir du colon frôlant les haillons des portefaix algérois, les voiles des femmes de la casbah ou la crinoline de l’épouse d’un fonctionnaire ou d’un militaire, le tout dans un mélange de langues, arabes, kabyle, catalan des Baléares, allemand ». Cet « Orient à deux jours de la France » devient un lieu de fantasme exotique : Gautier, Dumas font le voyage. « Un topos de la littérature se met à fleurir très tôt, celui d’un Orient gâté par l’Occident », tandis qu’une administration civile remplace le « régime de sabre », dans une ambiguïté « qui sera la marque même de l’Algérie, à la fois territoire français […] et colonie dotée de lois particulières »… Ainsi Tocqueville lui-même n’est-il « pas favorable à une assimilation totale de l’Algérie à la France »… 

De l’allégeance à la Sublime Porte à l’élaboration de cette nouvelle société coloniale, dix-huit ans à peine ! Utilement illustré de cartes, agrémenté d’un glossaire qui vous apprendra ce qu’est un « goum », un « khammès » ou un « khodja », pourvu d’un index alphabétique des « acteurs » du drame – d’Eugène Cavaignac au duc de Dalmatie, en passant par Clauzel ou Danrémont – ce volume ranime la mémoire d’une guerre que le traumatisme de la Guerre d’Algérie a contribué à effacer : celle, précisément, de cette « Conquête » à laquelle ce pays doit  son existence, et jusqu’à son nom !

À lire aussi : Mieux vaut tard…

Achevée la lecture de ces quelques 300 pages, votre serviteur retombe par hasard sur Jusqu’au bout du monde, volume courageusement édité en 1963 par La Table Ronde. Le célèbre avocat Jacques Isorni, ardent défenseur de l’Algérie française, y règle ses comptes avec De Gaulle. Il invoque « la nécessité de défendre militairement et jusqu’au bout une parcelle de territoire. […] Car, assure-t-il, on ne se battait pas pour la forme d’un régime mais pour les frontières d’une nation. Cette mauvaise guerre finit par créer à la longue la nation algérienne alors que ceux qui l’entreprirent ne l’avaient déclarée que parce qu’ils croyaient posséder déjà cette nation ». Pas loin d’un siècle et demi a passé ; la boucle se referme sur cette Algérie perdue – à tous les sens du terme. En 2025, à quel obscur « empire » appartient l’Algérie dite « indépendante » ?

Dans un chapitre de son passionnant essai paru en 2024, Je souffre donc je suis, Pascal Bruckner évoque « la névrose française de l’Algérie », le régime algérien n’en finissant pas de s’octroyer « vis-à-vis de l’Hexagone une créance illimitée, [escamotant] les atrocités commises par les Algériens eux-mêmes durant leur lutte de libération, [ évacuant] l’usage du terrorisme au nom d’Allah », ou encore « le massacre abominable des harkis coupables de trahison et l’expulsion brutale des pieds-noirs au nom du principe « la valise ou le cercueil’’. Oubliées également, poursuit Bruckner, la corruption et la dictature de l’Etat FLN à partir de 1962, la répression du mouvement kabyle et plus récemment du Hirak entre 2019 et 2021, sans négliger la guerre civile atroce (1991-2002) qui fit au moins 150 000 morts, même si cette guerre, risque-t-il, nous a évité l’instauration d’une république islamique à une heure d’avion de Marseille »

Ce « doigt vengeur » durablement pointé sur la France « ne sert qu’à raviver la dette inextinguible que Paris aurait contractée à l’égard de son ancien département ». De fait, « Alger ne semble pouvoir exister sans diaboliser la France, l’adversaire éternel autant qu’indispensable », alors même que « c’est en France que les dissidents algériens se réfugient, c’est vers la France, la marâtre autant honnie que désirée, que la jeunesse algérienne se tourne, gourmande de visas »

Pour paraphraser qui vous savez, la « rente mémorielle’’ n’est rien d’autre que la poursuite de la guerre par d’autres moyens. La Guerre d’Algérie aura-t-elle jamais une fin ?    

La Conquête. Comment les Français ont pris possession de l’Algérie. 1830-1848. Essai de Colette Zytnicki. Coll. Texto. 333p., Editions Tallandier, 2022/2025. En librairie à partir du 28 août.

Je souffre donc je suis. Essai de Pascal Bruckner. Grasset, éd., 2024, 320p.

Je souffre donc je suis: Portrait de la victime en héros

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Derrière le miroir

À la recherche de l’esprit français. Le regard de Peggy Sastre.


« Paris, c’est un tas de merde avec la tour Eiffel plantée au milieu. » C’est une phrase de mon père, lancée en pleine ascension de l’énième escalier menant à l’énième chambre de bonne pourrie qu’il comptait à regret me payer pour que je prenne mon « indépendance » du foyer familial. Possible qu’on puisse lui reprocher de ne pas faire dans la nuance mais moi, je suis persuadée qu’il voyait juste. Qu’il avait compris quelque chose. Et d’ailleurs pas seulement sur Paris, mais sur la France comme pays capable de se prendre pour le centre du monde tout en se détestant chaque matin.

Un pays dans lequel je n’ai aucune racine. Pas de grand-mère née dans le Cantal, aucun oncle enterré à Verdun – mon grand-père a cependant « fait » Monte Cassino et est aujourd’hui enterré quelque part au Maroc, dans une tombe que je ne verrai jamais pour peu qu’elle existe encore. Ici, je n’ai que des attaches, à commencer par la langue dans laquelle le hasard m’a fait naître. Raison pour laquelle, sans doute, ma relation avec la France est instable. J’aime à penser que je ne lui dois rien, elle non plus. C’est évidemment faux.

A lire aussi : L’esprit français au passé et au présent

Alors je dirais que l’esprit français, s’il existe, c’est peut-être ça : un mélange particulier d’orgueil, de fatigue, de lucidité, d’amertume et d’ironie plus ou moins mal placée. On aime dire que tout fout le camp, et on finit par y croire. On râle, on regrette, ça occupe. On chante, les deux pattes dans le guano, entre l’idéal et l’habitude.

Je n’ai jamais su si je faisais partie de ce pays ou si je l’observais – le biais, c’est que j’ai cette posture avec à peu près tout. Dans tous les cas, je crois déceler un besoin profond des Français de toujours se croire du bon côté de l’histoire. Spontanément, ils s’identifient à Zola, à de Gaulle, à Jean Moulin. Jamais à Maurras, à Pétain, ou même à ceux qui ont fermé les yeux – à ce titre, il faut lire Regarder et ne pas voir, de Jérôme Prieur sur Louis Gillet (1876-1943), exemplaire pour saisir ce que j’estime de l’« esprit français ». On s’y pense pétri de panache, on oublie les accommodements et la bonne vieille pleutrerie que commande la survie. En réalité, l’esprit français, sa singularité, pourrait être justement dans la cohabitation – parler de collaboration serait trop évident – entre l’élan et la lâcheté, la révolte et la soumission, entre l’admirable et le mesquin. Quoi qu’il en soit, je n’en ai jamais attendu grand-chose, et c’est peut-être ça, le plus français chez moi.

A paraître le 15 octobre 2025 :

La Bienveillance, la nouvelle vertu à la mode ?

Au nom d’une bienveillance exacerbée, on en vient à être trop gentil, trop mou, peu autoritaire, bref, à laisser tout faire ! Le coup de gueule de Sophie de Menthon.


Les formules toutes faites nous enchantent, pas besoin que cela signifie vraiment quelque chose. C’est comme « bonne promenade », « bonne journée », « bon courage » : une succession de tics de langage qui vous font paraître altruiste et sympathique 20 fois par jour, à ceux que vous croisez et connaissez à peine.

Ainsi le terme de « bienveillance » avait un sens profond, une quête morale vis-à-vis d’autrui, mais dorénavant il fait partie de ces attributs verbaux quotidiens qui ne recouvre rien de précis. Il suffit quand on veut dire du bien de quelqu’un de le qualifier de « personne bienveillante ». Faire preuve de bienveillance c’est être surtout tolérant, le terme est assez vague pour ne pas avoir à en définir le contenu. Est bienveillant celui qui ne vous met pas de PV et cède à vos larmoiements; le prof qui fait semblant de ne pas avoir vu que l’élève regardait la copie du voisin; celui qui ne dit rien lorsque vous faites du bruit jusqu’à 3h du matin; votre voisine qui garde le chien pendant une heure… Quand on rend service on est bienveillant, soit. 

Mais attention ! Cette nouvelle bienveillance tant prônée est devenue un alibi pour ne pas avoir le courage de faire preuve d’exigence et hélas, d’autorité ; les fautifs l’implorent pour se faire pardonner, les parents sans autorité y trouvent un prétexte à leur mollesse ; on laisse hurler le pauvre petit dans le train ou courir dans le couloir, avec bienveillance – pratique ! 

Et si vous faites gentiment une réflexion, les parents fous de rage crieront plus fort que leurs bambins en vous accusant d’être… malveillant. En d’autres termes, on n’éduque plus, et on ne juge plus. Un reproche à la mode lui aussi : être « dans le jugement », grief très prisé des jeunes ! On laisse tout passer et très souvent sous le faux prétexte d’une générosité comportementale avec ce mot fourre-tout, le Doliprane de tous ceux qui ne savent pas comment réagir et en souffrent, de tous ceux qui ont renoncé en particulier à juger ce qui est acceptable ou pas. C’est parfois aussi une indifférence aux autres car, selon Remy de Gourmont, « L’indulgence c’est la forme aristocratique du dédain ».

Les notions de bien et de mal sont trop confuses dans une époque aussi violente que tolérante. La seule culture qui vaille est celle de l’excuse. Pourtant la bienveillance a du sens, du moins avant qu’elle n’ait été galvaudée: il s’agit d’une sorte de générosité, de cœur, la volonté d’un regard indulgent sur autrui mais sans naïveté, d’un effort sur soi-même pour comprendre l’autre avec objectivité mais non par facilité; une exigence d’altruisme, pas un laissez-passer.

À lire aussi du même auteur : Qui a peur du grand méchant libéralisme ?

Le terme est devenu un formidable alibi pour abdiquer, renoncer à l’effort, au progrès moral, à l’implication, à une exigence de dignité pour soi-même et les autres, une excuse pour baisser les bras, y compris pour le jugement que l’on porte sur autrui.   

Ponce Pilate était certainement bienveillant, c’est un héros des temps modernes ! On se lave les mains de tout ce qui dérange et de ce sur quoi on ne veut surtout pas avoir la moindre influence, ce qui consisterait à s’engager. La bienveillance, telle qu’elle est aujourd’hui, exclut la sévérité qui est devenue tabou. Dans le langage courant, cela peut se traduire aussi par une autre forme de tic comportemental passe-partout : « C’est pas mon problème » !  En quelque sorte le lavage de mains du passant, que ce soit pour intervenir dans un conflit, se mobiliser, ou simplement dans le métro où l’on reste spectateur d’une altercation. Bref, ignorer le problème de l’autre avec volonté et détermination… Ne croyez pas qu’être bienveillant, c’est être courtois et poli; non, rien à voir, le savoir-vivre s’efface, peut-être même à cause d’un trop plein de bienveillance ? Une époque cruelle, violente et sans règles et dont l’acceptation du laisser-aller se gargarise de bienveillance. 

Or, c’est un contre-sens : l’autorité, ainsi que le respect des règles et la valeur des actes, ne doivent pas être évacués au nom d’une bienveillance prétexte. Le jugement objectif doit l’emporter sur la lâcheté baptisée tolérance. Cette bienveillance va jusqu’à avoir une incidence sur la justice de notre pays, confirmant en cela La Fontaine, selon qui: « Que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », sauf que le vrai passe-droit aujourd’hui est d’être à plaindre… La bienveillance est là pour surseoir à la condamnation.

La politique est la première à en tirer profit. Son laisser-faire est le contraire de la responsabilité ; selon Spinoza, « La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice ».   La rentrée en cela est un excellent moment pour reprendre des résolutions dissoutes dans la chaleur estivale… Redressons nous ! 

A paraître le 27 août :

Quelle parole publique n’est pas disqualifiée ?

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Philippe Bilger © Olivier Coret/SIPA

Que ce soit dans les domaines de la Justice, des médias ou de la culture, les excès d’une minorité des acteurs ont tendance à saper la légitimité des interventions des autres.


Il y a une telle dégradation de nos institutions et, par voie de conséquence, tant de défiance à leur égard que la moindre analyse sur l’une en particulier est généralisable et justifie une réflexion qui ne pousse pas à l’optimisme.

Ainsi, quand une sociologue, Céline Béraud, publie une tribune dans Le Monde sur des évêques, je n’ai pu m’empêcher de l’appliquer à tant d’autres pouvoirs et hiérarchies. Elle écrit que « certains évêques ont bien compris que leur prise de parole publique sur les questions de sexualité est disqualifiée ». Comment ne pas relier cette pertinente observation à la mise en cause globale d’institutions et de services publics, à cause de la perte de légitimité de plusieurs de leurs titulaires ?

Pour la Justice, il est clair que le Syndicat de la magistrature, par ses outrances et sa politisation affichée, notamment avec le lamentable Mur des cons et sa participation honteuse à la fête de l’Humanité, a rendu inaudible toute parole publique qui viendrait défendre la magistrature dans son ensemble, la majorité de ses pratiques judiciaires et son importance démocratique dans un État de droit remis d’aplomb sur le plan du bon sens et de l’efficacité.

Comme pour le sujet qu’a traité Céline Béraud – les défaillances graves d’une minorité d’hommes d’Église pervers ayant gangrené l’expression de la majorité pourtant irréprochable -, on est confronté à ce terrible constat que les faiblesses, les imperfections, les indécences, les dérives et les provocations de quelques-uns domineront et feront perdre à l’ensemble d’une communauté sa crédibilité et son honneur dans sa relation avec l’opinion publique.

On aurait la certitude que le pire dans les propos et les attitudes pourrait être circonscrit à l’univers délétère d’où il a surgi, il y aurait un moindre mal. Mais la morosité républicaine et le désenchantement politique démontrent par exemple que LFI ne s’est pas contentée de perdre son crédit mais a vicié le lien du citoyen avec l’ensemble de ses représentants et que plus personne n’est capable d’argumenter, sans être contredit, en faveur de la classe politique et d’une démocratie d’allure dans la forme et d’intelligence pluraliste pour le fond.

Un président de la République qui n’offre jamais à la société une parole de courage, de sincérité et de stabilité n’est forcément plus cru.

Lorsque Sandrine Rousseau s’en prend bêtement aux agriculteurs, elle blesse gravement l’écologie raisonnable et responsable.

À lire aussi : La  « boucle Mélenchon » : de Drumont à Rima Hassan

Quand le directeur du Festival d’Avignon subventionné par des fonds publics trahit ostensiblement sa mission de neutralité et méprise l’intérêt général, il entraîne avec lui la multitude du monde de la culture, qui, quoi qu’elle en ait, est atteinte par contagion d’un esprit partisan et d’un engagement militant.

Ce mouvement qui conduit à la disqualification de la parole publique, presque inéluctablement, est aggravé par ce que je nommerais la périphérie des silencieux ou des complices.

On n’entend pas assez, contre les stigmatisations globales à cause de minorités dévastant bien au-delà d’elles-mêmes, les apologies qui conviendraient, le verbe de la nuance et l’honnêteté de la mesure. Parfois même on assiste à un accompagnement de ces extrémismes par des personnalités dont on devrait espérer la retenue et la contradiction.

Ainsi pour la vision équilibrée que notre pays devrait avoir de la Justice, j’ai souvent déploré le rôle négatif d’esprits brillants comme ceux d’Alain Finkielkraut et d’Eric Zemmour qui demeurent fixés sur une ligne dépassée depuis longtemps.

Pour la culture, vouloir la rendre populaire est une offense à l’élitisme de gauche.

Les médias publics ont déshonoré le beau concept de pluralisme en prétendant le respecter alors qu’il s’arrête à ceux qui pensent comme eux.

Le fait qu’aujourd’hui, plus aucune parole publique, même la plus estimable, ne soit écoutée et considérée, est un drame civique et intellectuel.

C’est au fond une question morale. Que les justes étouffent, partout, la voix des partisans.

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Mayotte : l’hôpital en état d’urgence

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Emmanuel Macron et le ministre français chargé de la Santé et de l'Accès aux soins Yannick Neuder rencontrent le personnel médical de l'unité d'urgence de l'hôpital de Mayotte, Mamoudzou, 21 avril 2025 © LUDOVIC MARIN-pool/SIPA

Alain Destexhe, médecin et auteur de Mayotte : comment l’immigration détruit une société, revient de l’archipel où il a travaillé aux urgences hospitalières. Maladies évitables, victimes de la violence des gangs, femmes violées et brutalisées, les signes de l’absence de l’Etat sont partout visibles. Témoignage, première partie.


Cet été, j’ai travaillé aux urgences du Centre hospitalier de Mayotte (CHM), le seul hôpital de l’île pour 450 000 habitants. Plus de deux tiers des patients ne parlent pas le français. Ils viennent de partout : des Comores, de Madagascar, mais aussi du Congo, de Somalie, du Burundi… 130 passages par jour. Pour y faire face, jour et nuit, sept jours sur sept, nous ne sommes que vingt médecins là où il en faudrait le double selon les normes françaises. Mais le recrutement n’est pas facile. Malgré un salaire supérieur à celui de la métropole, il y a un turnover permanent de médecins, d’infirmiers, de kinés, de sages-femmes et aucun originaire de Mayotte. Certains viennent pour trois semaines seulement. Ce n’est pas idéal, mais chacun fait au mieux.

À l’arrivée, un médecin trie les malades : les moins graves en salle d’attente, les urgences vitales en salle de déchocage, les autres – la majorité – soit au milieu de la salle sur des brancards, sans aucune intimité, exposés à la vue de tous ceux qui passent, soit assis sur des chaises où les asthmatiques reçoivent leurs aérosols. Avec le monde et les passages incessants, l’impression générale est celle d’un chaos, pourtant c’est très bien organisé et chaque soignant a un rôle précis.

Les malades les plus graves sont hospitalisés à l’arrière du service. Il n’y a pas assez de box, et une fois ceux-ci remplis, on entasse les autres devant l’ascenseur, à des places précises, au nom fort peu romantique : ascenseur 1, 2, 3, 4…

Violences omniprésentes

Chaque jour, on reçoit des blessés victimes de violences, parfois seuls, parfois accompagnés des gendarmes. Des blessures au couteau ou à la machette. Certains refusent d’admettre qu’ils ont été agressés et prétendent avoir été blessés par une tôle, ce qui ne trompe personne. En général, ils ne veulent pas porter plainte, par peur des représailles. Beaucoup de jeunes appartiennent à des clans, qui sont en réalité des gangs. Chaque gang a son territoire bien délimité et ses membres craignent d’en sortir, de peur de se faire tabasser par un autre clan. Certains refusent même de se rendre aux urgences ici, à Mamoudzou, le chef-lieu du département où ils ne connaissent personne, car ils ont peur de sortir dans la rue et de rentrer chez eux en taxi – nom donné ici aux camionnettes servant de transport en commun. Souvent, les blessés arrivent trop tard, les plaies sont déjà infectées, les os parfois atteints. Les antibiotiques ne suffisent pas toujours, et il faut parfois amputer alors qu’au départ, il s’agissait d’une simple plaie facile à guérir.

À lire aussi : AME à Mayotte: un moindre mal

Amputé pour un diabète non soigné

Dès le premier jour, je suis confronté à un jeune atteint d’un mal perforant plantaire, conséquence d’un diabète non pris en charge. Le pied du patient est rongé jusqu’à l’os, avec des vers bien visibles. Ce n’est pas joli et il a très mal dès qu’on le touche. Il n’a que 32 ans. Le chirurgien, cheveux hirsutes, barbe de quelques jours, l’air de celui qui a tout vu, annonce, un peu brutalement à mon goût : « C’est l’amputation ou tu vas mourir ». Le patient, évidemment, ne s’y attend pas et fond en larmes. Le chirurgien lui demande, là aussi assez brutalement, de signer un consentement. Il refuse et demande à réfléchir. Le lendemain matin, il est plus calme, me demande d’appeler sa mère avec mon téléphone. Il lui parle lentement, puis me donne son accord que je m’empresse de lui faire signer, car sinon, c’est la mort assurée à plus ou moins brève échéance. Le chirurgien revient et lui explique qu’il va amputer à mi-jambe. « Coupez plus bas, je vous en supplie », dit-il. Le « chir » – on parle tous par abréviations ici – lui explique que c’est pour pouvoir placer une prothèse qui lui permettra de « remarcher dans un mois ». J’ai quelques doutes, mais au moins, cela semble réconforter le garçon.

Les souffrances de la drépanocytose

Drépanocytose ? Sans doute ne connaissez-vous pas cette maladie qui ne touche pas les populations européennes. À Mayotte, une personne sur 400 en souffre. C’est une anomalie génétique héréditaire des globules rouges, qui prennent la forme d’un croissant. Ce qui provoque une anémie profonde (diminution de l’hémoglobine dans le sang) et des crises vaso-occlusives (CVO) : les petits vaisseaux se bouchent un peu partout dans le corps. Ces crises entraînent des douleurs aiguës, très violentes, dès le plus jeune âge. Les enfants et adolescents atteints en font régulièrement et doivent être hospitalisés, parfois jusqu’à une dizaine de fois par an. Ils souffrent horriblement, et même en utilisant toute la panoplie de la médecine – morphine, kétamine, et du MEOPA, un gaz hilarant, etc. –, on n’arrive pas toujours à les soulager avant plusieurs heures. C’est atroce, et ça me fait mal au cœur. En fait, je suis révolté car cette maladie est entièrement évitable. Si les deux parents sont porteurs sains, l’enfant a une chance sur quatre de développer la maladie et donc de souffrir terriblement jusqu’à son décès, probablement vers 40 ans.

Un test de dépistage existe ! 

Pourtant, un simple test permet de dépister le gène responsable chez les parents. On peut aussi effectuer des tests prénataux dès la 12e semaine de grossesse. Est-ce compliqué, dans une société qui impose tant de choses inutiles à ses citoyens, de demander aux parents noirs ou maghrébins de faire ce test avant de se marier ou de concevoir des enfants ? Ah, mais j’oubliais, il ne faut pas stigmatiser, donc le test prénatal est désormais fait systématiquement en France, même si on sait que la maladie ne touche pas les populations européennes. En revanche, aucune campagne d’information systématique pour les parents. Tous les jours, nous avons au moins un cas – jusqu’à quatre un jour, et chaque fois, cela me désole et me révolte.

Psychopathe évadé par le toit en caleçon

Tous les jours également, nous avons aussi un cas psychiatrique souvent amené par les gendarmes. Certains patients sont violents et hurlent dans le service. On est obligés de les sédater, « Loxapaxer » comme on dit du nom du principal médicament utilisé avec le Valium – ce qu’on fait sans doute un peu plus facilement qu’en métropole, car on ne peut pas consacrer trop de temps à ces patients. En général, le service de psychiatrie les connaît déjà. Certains sont en rupture de traitement. Un jour, ça hurle dans le service et j’aperçois quatre gendarmes et deux aides-soignants penchés sur un brancard, tentant d’attacher un patient qui les insulte. Il est bien connu : il a donné huit coups de couteau à son père et n’a par la suite manifesté ni regret ni remords. C’est un psychopathe, pas un psychotique. Hospitalisé en psychiatrie en secteur fermé, il s’est évadé en caleçon par le toit. Il est régulièrement violent. Il a un enfant – pauvre gosse – en métropole, où il a vécu. On est obligés de lui administrer de fortes doses de Loxapac et de Valium pour le calmer. La psychiatrie refuse évidemment de l’hospitaliser à nouveau. Le lendemain matin, il sort, et on sait qu’il reviendra prochainement. Pourquoi n’est-il pas en prison ?

Viols dans la famille ou le village

Et des femmes violées, nous en recevons régulièrement, souvent par des membres de la famille ou du même village, rarement d’inconnus. R. a été violée quand elle avait huit ans, par un voisin qu’elle connaissait. À l’âge de 14 ans, elle a porté plainte, mais il n’y a pas eu de suite, me dit-elle. Hier, son mari « l’a forcée », ce sont ses termes, et toute l’histoire de son viol lui est revenue, mais elle ne veut pas non plus porter plainte.

À lire aussi : « Il faut en finir avec l’angélisme migratoire à Mayotte »

F., une jeune et jolie femme, mère de deux enfants, a un hématome sous-dural. Le scanner est formel, l’origine est traumatique. Elle s’est « disputée avec son mari mais il ne l’a pas frappée ». Elle ne dira jamais qu’elle a été sévèrement tabassée et, bien sûr, elle ne portera pas plainte. Dans des communautés fermées avec une polygamie très répandue et des services de l’État déficients, la prudence s’impose.

Brancardiers branleurs

Comme si nous n’avions pas assez de soucis avec les patients, nous passons un temps fou à régler des problèmes d’organisation ou d’administration qui devraient être gérés par d’autres. Les brancardiers sont « a pain in the ass » pour le dire poliment en anglais : mobiliser un brancard est compliqué, la procédure est lourde, et parfois, même lorsque toutes les formalités sont remplies, il faut plusieurs heures avant que ces véritables glandeurs daignent venir chercher le malade. Très souvent, plutôt que d’attendre, nous poussons nous-mêmes les brancards avec les infirmiers jusqu’à la radiologie ou au bloc opératoire. Il y a cinq salles d’opération, mais une seule (pour 450 000 habitants, répétons-le !) fonctionne par manque de personnel. Il manque toujours au moins une spécialité, anesthésiste ou infirmières de bloc, des IBODE dans le jargon, le plus souvent. Les places pour accéder au bloc sont donc chères et ces « connards » de brancardiers font parfois patienter toute une équipe chirurgicale !

Hélico pour les cas désespérés

Deux ou trois fois par jour, l’hélicoptère du SAMU décolle pour ramener des malades des postes de santé périphériques de l’île. Il s’agit souvent de patients venant des Comores en « kwassa sanitaire », comme on les appelle, bien qu’ils n’aient rien de sanitaire. Ce sont des malades ou blessés qui payent beaucoup plus cher le voyage depuis Anjouan aux Comores, situé à 80 km de Mayotte et qui arrivent souvent à l’article de la mort. Le pilote du kwassa les débarque sur une plage déserte et appelle les pompiers. Ces derniers refusent d’intervenir sans les gendarmes, par crainte des violences, ce qui prend du temps. Ensuite, le patient est transféré au poste de santé le plus proche, qui ne peut que constater l’urgence médicale et appelle l’hélicoptère pour un transfert rapide. Souvent, c’est trop tard. Un jeune homme arrive avec un taux d’hémoglobine de 3 grammes par décilitre, alors que la normale chez un homme est entre 12 et 15. Normalement, on transfuse en dessous de 7 g/dl. Il est tout blanc, marbré, inconscient, déjà presque un cadavre. Il est impossible de le perfuser, car tout son système sanguin est contracté, « vasoconstricté » pour protéger le cœur. Dans ce cas, on perce l’os du tibia avec une foreuse pour tenter de le perfuser à travers la moelle. Il hurle de douleur et se réveille. Il est encore vivant, mais pour quelques instants seulement. Il n’avait que 20 ans.

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Hypothermie profonde

Un autre arrive en hypothermie profonde, en choc septique : l’infection a provoqué un refroidissement du corps – souvent, c’est l’inverse – et sa température est si basse, inférieure à 33°, que le thermomètre n’arrive pas à la mesurer. On le réchauffe comme on peut avec des couvertures. Il survivra.

Demain la suite.

Mayotte : Comment l’immigration détruit une société

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Frapper l’Occident dans sa culpabilité : de Sayyid Qutb au Palestinisme

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Sayyid Qutb © D.R. Des membres des Brigades Izz-Al Din Al-Qassam, la branche armée du Hamas, marchent dans la ville de Gaza, 22 mai 2021 © Ramez Habboub/Pacific Press/Shut/SIPA

Notre chroniqueur nous explique comment la culpabilité occidentale est utilisé comme arme de dissolution morale, afin d’ériger la Palestine en mythe fondateur d’une régénération islamique. Ce courant de pensée développé par Sayyid Qutb irrigue aujourd’hui universités, ONG et discours politiques.


Dans son livre Jalons sur la route, l’ancien cadre dirigeant des Frères musulmans, Sayyid Qutb, formule la phrase qui contient en germe l’une des dynamiques idéologiques les plus puissantes de notre temps :

« Nous devons frapper l’Occident dans sa culpabilité pour qu’il se dissolve de l’intérieur, tandis que nous rappellerons aux nôtres la gloire des premiers combats de l’islam ».

Qui était Sayyid Qutb ?

Pour comprendre la portée de cette phrase, il faut rappeler qui était Sayyid Qutb. Né en 1906 en Égypte et exécuté en 1966 par le régime de Nasser, Qutb est considéré comme l’un des principaux idéologues de l’islamisme moderne et le théoricien majeur des Frères musulmans. Son expérience en Occident, notamment aux États-Unis à la fin des années 1940, l’a profondément marqué : il y voit une civilisation matérialiste, dissolue, incapable de spiritualité. De ce constat naît son idée centrale : l’Occident est voué à la décadence morale et doit être combattu non seulement par les armes mais par une guerre psychologique et culturelle.

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Jalons sur la route, son ouvrage majeur, est à la fois un manifeste et un programme. Qutb y développe l’idée d’une communauté islamique pure à restaurer face à la jahiliya (l’ignorance préislamique) qui, selon lui, caractérise aussi bien les sociétés occidentales que les régimes musulmans sécularisés. Sa stratégie repose sur deux axes :

1. Désarmer l’Occident en frappant sa culpabilité historique et morale.

2. Régénérer le monde musulman en réactivant le souvenir des premiers combats de l’islam.

De Qutb au Hamas : une filiation idéologique directe

Le Hamas, fondé en 1987 comme branche palestinienne des Frères musulmans, est l’un des héritiers les plus directs de Qutb. Sa Charte de 1988 porte la trace explicite de sa pensée.

Dans l’article 1 :

« Le Mouvement de Résistance Islamique tire sa voie de l’islam. Son mode de vie est l’islam. De lui, il prend ses idées, ses concepts et ses jugements ».

L’article 22 :

« Avec leur argent, [les Juifs] ont pris le contrôle des médias, de l’éducation, de la culture. Ils ont fomenté les révolutions. Ils ont utilisé les sociétés secrètes et les organisations occultes pour détruire les sociétés et répandre la corruption ».

L’article 32 :

« La question de la Palestine est religieuse. Sa solution n’est pas un simple compromis politique. Elle est la mission de l’islam pour restaurer la justice sur terre ».

Cette logique — frapper l’Occident dans sa culpabilité et ériger la Palestine en mythe fondateur — va peu à peu infiltrer des espaces inattendus : universités, ONG, discours politiques.

1. Universités : la fabrique intellectuelle de la culpabilité

Dans les années 1970-1980, les départements d’études postcoloniales aux États-Unis et en Europe ont fourni un terrain fertile. Edward Saïd, dans Orientalism (1978), tout en n’étant pas islamiste, a donné un cadre académique à l’idée que l’Occident construit l’Orient comme objet de domination et doit expier. Ses élèves et héritiers idéologiques ont transposé cette logique sur la Palestine : le Palestinien devient la victime absolue à travers laquelle l’Occident peut réparer son crime colonial.

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Dans de nombreuses universités américaines, on retrouve mot pour mot la dynamique décrite par Qutb : Israël est assimilé au prolongement du colonialisme européen, et soutenir la cause palestinienne devient un acte de purification morale.

2. ONG et discours humanitaires : la mise en scène sacrificielle

Des ONG comme certaines branches d’Amnesty International ou Human Rights Watch, en se focalisant exclusivement sur Israël comme bourreau, participent à la construction d’un récit où la souffrance palestinienne est le lieu de rédemption morale de l’Occident. Cette approche n’est pas née d’un complot, mais d’une logique : plus la victime est pure, plus la culpabilité est expiée. Qutb avait prévu cette mécanique : dissoudre les sociétés occidentales en transformant leur sens de la justice en arme contre elles-mêmes.

3. Discours politiques : l’instrumentalisation de la repentance

Des figures comme Jeremy Corbyn au Royaume-Uni ou Jean-Luc Mélenchon en France, en érigeant la cause palestinienne en pivot moral de leur discours, s’inscrivent dans cette dynamique. Ce n’est plus un conflit à résoudre, c’est un sacrement politique : chaque déclaration en faveur des Palestiniens sert autant à dénoncer Israël qu’à purger l’Occident de sa propre faute.

La récurrence du mot « génocide » dans les débats sur Gaza illustre parfaitement la victoire psychopolitique de Qutb : renvoyer Israël et, à travers lui, l’Occident à la culpabilité absolue de la Shoah, inversée et retournée contre eux.

4. Culpabilité occidentale et fonction du Palestinien

Depuis 1967 et la guerre des Six Jours, la cause palestinienne a cessé d’être seulement un conflit territorial pour devenir un miroir moral tendu à l’Occident. Le Palestinien n’y apparaît plus seulement comme un acteur politique, mais comme une figure sacrificielle.

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Jacques Ellul l’avait noté : la propagande ne touche pas les masses populaires, mais les demi-sachants, ceux qui vivent dans l’univers moral médiatique. Le palestinisme a trouvé là sa cible : étudiants, intellectuels, élites politiques façonnées par l’idée que l’Occident doit expier.

5. Conclusion : le Palestinisme comme application de la méthode Qutb

Des salles de cours de Columbia aux résolutions de certaines ONG, des hashtags militants jusqu’aux discours parlementaires, on voit se déployer la méthode que Qutb avait décrite. La Charte du Hamas n’a fait que la rendre explicite.

• Frapper l’Occident dans sa culpabilité : transformer le Palestinien en miroir sacrificiel.

• Régénérer l’islam par la mémoire des premiers combats.

Nous ne comprenons pas la puissance du palestinisme si nous le réduisons à une géopolitique régionale. C’est une guerre morale. Une guerre de récits. Une stratégie de dissolution civilisationnelle.

Etretat et les métamorphoses

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Vue sur les falaises de craie d'Étretat, 15 novembre 2024 © Michael Evers/DPA/SIPA

Benoit Duteurtre, trop tôt disparu l’été dernier, nous a laissé un récit autobiographique qui reflète l’évolution d’un lieu, Les pieds dans l’eau. Arrière-petit-fils de René Coty, qui fut le dernier président de la IVème République et le propriétaire d’une maison baptisée « La Raméee », l’écrivain fera de cette dernière sa demeure de prédilection pour goûter, à la manière de Proust, au temps retrouvé.


Partis d’une manécanterie chantant Haendel et Lully, nous assistons dans les années 70 à la reconversion d’un christianisme social dans de juteuses productions de l’industrie américaine du spectacle (Hair et Jésus Christ superstar) à laquelle un désir d’émancipation se prête naïvement. « Avant que la modernité ne révèle sa noire litanie de chômage, pauvreté, sida, désastre écologique, décomposition sociale, liquidation du bien public ». Pendant que les enfants de la bourgeoisie catholique se laissent entraîner à fumer quelques joints, l’épicier du coin devient plus « prospère que les héritiers de fortunes décomposées, et milite pour l’élargissement des routes et l’extension des parkings. » Tout en sachant « puiser dans leur patrimoine ». Ainsi, « chaque saison, on voit ouvrir de nouvelles brasseries typiques existant depuis 1865… »

C’est la fin de l’ambition sociale, comme si la génération précédente s’en était définitivement chargée. « On se contente de fumer du cannabis sur fond de musique suicidaire new-wave ». Cependant, la crise de conscience finira par s’achever. « Nombre de familles sont restées arrimées à leur capital dopé par les nouveaux profits de la finance et de l’immobilier. Après 1985, les adolescents se droguaient moins, se suicidaient modérément, découvraient comme un tout la sexualité et le préservatif. Frais, sportifs, heureux du monde où ils vivaient, ils se draguaient gentiment, portaient des maillots de marque et allaient au ski en Tarentaise ».

Notre narrateur optera pour un chemin plus oblique. Observer le monde et ses transformations tout en ayant, comme il dit, de manière savoureuse, « le goût des vieux ». « Mon goût des vieux abolissait une frontière. A l’âge où d’autres ne songeaient qu’à l’agitation sexuelle du monde, tout mon plaisir visait à fréquenter ces êtres d’un autre temps. Face à la rumeur obsédante du changement, j’adorais me livrer à une fuite en arrière. Je ne trouvais pas le passé préférable en soi, mais je le trouvais irrésistible au moment de disparaître ». Il s’agit moins de nostalgie à proprement parler que d’une sorte de pitié, voire de piété pour un monde perdu, pour la disparition elle-même. Pour autant,  l’écrivain avoue apprécier la compagnie de personnes ayant conservé quelques manières ; « comme si le savoir-vivre était là pour atténuer la brutalité de la vérité et du crime. En ce sens, le mensonge bourgeois marque un point admirable de civilisation ».

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Outre une analyse subtile des rapports sociaux, sur la plage notamment, ce livre ne nous met pas que les pieds dans l’eau, le corps s’y plonge aussi. Et c’est alors que différentes nages, selon la mer du moment, nous sont offertes pour notre enchantement. « Passons vite sur le bain nerveux qui s’impose parfois, sous le vent du nord, quand une infinité de vaguelettes agaçantes vous fouettent le visage avec l’insistance du roquet ». Allons plus loin, prenons le large car « Il faut que la clameur de la terre s’éteigne pour entendre bien mieux la présence de la mer, cette sonorité première. A présent, tandis que je progresse vers l’horizon, le frottement de l’eau et de l’air produit seulement un léger chuchotement de surface. Je nage et ma nage devient le sujet de toute chose, le seul phénomène tangible entre moi et l’infini ».  

Enfin, bien sûr, au centre, Etretat et ses fameuses arches encadrant la plage. Et je conclurais volontiers mon éloge par le texte que Benoît Duteurtre lui-même mit en exergue à son roman :

« Arrondie en croissant de lune, la petite ville d’Etretat, avec ses falaises blanches, son galet blanc et sa mer bleue, reposait sous le soleil d’un grand jour de juillet. Aux deux pointes de ce croissant, les deux portes, la petite à droite, la grande à gauche, avançaient dans l’eau tranquille, l’une son pied de naine, l’autre sa jambe de colosse ; et l’aiguille, presque aussi haute que la falaise, large d’en bas, fine au sommet, pointait vers le ciel sa tête aiguë. » (Guy de Maupassant, « Le modèle », 1883).

Benoît Duteurtre, Les pieds dans l’eau, Gallimard 2008, 256 pages.

Les pieds dans l'eau

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Des femmes font justice, des jeunes filles ont peur…

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Elisabeth Borne assiste au lancement d'une campagne contre les violences sexistes et sexuelles dans les transports en commun, à la gare Saint-Lazare à Paris le 24 novembre 2023 © STEPHANE LEMOUTON-POOL/SIPA

Face à ce qu’elles estiment être des condamnations trop clémentes des violences sexuelles, certaines victimes en viennent à se faire justice elles-mêmes, invoquant la « loi du talion ». Une dérive inquiétante qui interroge à la fois l’autorité de l’État et la confiance dans la Justice.


« Face aux faibles condamnations contre les violences sexuelles et au sentiment de ne pas être entendues, certaines victimes ont choisi une solution radicale, la loi du talion » (Le Parisien).

Outre que la loi du talion est une régression civilisationnelle qui manifeste aussi bien une éthique personnelle défaillante que la faiblesse de l’autorité de l’État, elle révèle, de la part de ces femmes, la méconnaissance d’un certain nombre de principes essentiels à l’État de droit.

Les « faibles condamnations » qu’elles dénoncent relèvent d’un fantasme fondé sur la conviction que toutes les violences sexuelles devraient être mises sur le même plan et imposer, pour chacune, la sanction maximale. Ce qui est contraire aux règles élémentaires de la Justice.

Par ailleurs, à la cour d’assises, je n’ai jamais requis de peines « faibles » pour les crimes sexuels, quand aucun doute n’existait sur leur matérialité et leur imputabilité.

Depuis, sous l’influence positive de MeToo, je suis persuadé qu’aussi bien devant les tribunaux correctionnels que pour la justice criminelle, la pente n’est pas à l’indulgence mais à la rigueur. Avec parfois le risque que toute dénonciation d’une violence sexuelle soit perçue forcément comme vraie.

En effet, derrière cette révolte d’une minorité appliquant la loi du talion, il y a la volonté perverse de sortir les violences sexuelles de la justice ordinaire, avec ses preuves, ses doutes, ses contradictions, ses possibles relaxes ou ses condamnations justifiées.

À lire aussi : Contre MeToo, tout contre

C’est l’argumentation que j’ai développée dans mon MeTooMuch? : non pas une critique sur le fond de ce mouvement mais sur la présomption de culpabilité pour tout homme visé par une plainte de nature sexuelle.

Ces réserves me rendent d’autant plus attentif, et indigné, face aux agressions sexuelles. « Dans les transports, les jeunes filles en première ligne » (Le Figaro). Selon les services de police ou de gendarmerie, « le nombre des victimes enregistrées pour violences sexuelles dans les transports en commun ont augmenté de 86 % entre 2016 et 2024 ». Les mineures représentent plus d’un tiers des victimes dans le métro, bus ou RER. Cette évolution déplorable met en évidence « un climat d’insécurité banalisé » et « la peur d’alerter les autorités compétentes ». C’est ce qu’explique très bien Julie, âgée de 17 ans : « Comme mes amies, j’ai la crainte de ne pas être crue. J’essaie de penser d’abord à d’autres méthodes pour m’en sortir, plutôt que d’appuyer sur le bouton de la borne d’appel ».

Quelle honte devant ces comportements d’hommes, souvent protégés par le bouclier de la cohue, usant de mots grossiers ou s’en prenant par des gestes à des jeunes filles tétanisées par la peur.

J’espère que si j’étais le témoin de telles indécences, je saurais intervenir d’une manière ou d’une autre…

Des femmes n’ont pas à se faire justice, des jeunes filles à avoir peur…

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Jean Pormanove : nécrologie d’un homme et avènement de la France de demain

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Jean Pormavone. Capture d'écran d'une vidéo publiée sur la chaîne YouTube de CNews, le 21 août 2025. D. R.

La mort en direct par live streaming de cet homme devenu célèbre sur les réseaux sociaux pour son rôle de souffre-douleur professionnel soulève de nombreuse questions auxquelles doivent répondre non seulement les autorités françaises, comme l’Arcom, mais aussi notre société. Comment des spectacles aussi abrutissants et sadiques ont-ils pu réunir des centaines de milliers de gens prêts à payer le privilège douteux de les regarder?


L’histoire de Jean Pormanove se confond avec celle de ce début de XXIème siècle ; où, entre retour du refoulé primitif et voyeurisme numérique, les personnages monstrueux – au sens étymologique du terme – ont droit à leurs quarts d’heure de gloire sous les yeux avides d’une population en quête d’échappatoires à son morne quotidien. Ces monstres accèdent à l’éternel par le « meme » et la caricature, alimentant le gigantesque égrégore totémique de l’intouchable bêtise contemporaine. Il est tabou de le dire : nous dérivons dangereusement vers l’abrutissement total. La culture de masse a toujours porté en elle le germe totalitaire, elle a servi son avènement à toutes les époques et sous tous les régimes. Voici qu’elle est désormais l’apex de notre monde. Autrefois simple outil de contrôle, elle est raison de l’Être du monde. 

Les streamers du Lokal, équipe d’influenceurs-gamers à laquelle appartenait le défunt Jean Pormanove, incarnent bien ce nouveau lumpendéraciné mais bien ancré dans l’air du temps. Ses membres ponctuent toutes leurs phrases d’un wallah sisi la famille et utilisent tous les ressorts de la victimisation larmoyante comme de la violence débridée. Ils pratiquent la « hagrah pour le buzz », soit l’humiliation de pauvres hères comme Jean Pormanove afin de gagner des dons, parvenant à générer des centaines de milliers d’euros de revenus par an grâce à un public fidèle. Leur émission diffusée sur la plate-forme Kick, version trash de Twitch accordant une plus large part de gains à ses vidéastes, réunissait parfois des dizaines de milliers de personnes désireuses de voir « Jp » et « Coudoux » se faire « bolosser » par Naruto Vie et Safine. Certains internautes regardaient même cette émission de soft torture porn avec leurs enfants de deux ans, quand d’autres prétendaient être sortis de leur dépression grâce à ce « divertissement » débilitant qui ferait passer feu le Jerry Springer Show pour un numéro spécial d’Apostrophes.

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Les titres des « concepts » disaient tout. Il y avait ainsi « Questions pour un mongol », durant laquelle Jean Pormanove devait répondre à des questions de culture générale basiques sans se tromper. En cas d’échec, l’ancien caporal messin recevait des calbotes dans la nuque ou des sauts d’eau façon water boarding improvisé entre dealers de bas étage. « Des chiffres et des Illettrés » était du même acabit, mais requerrait des participants de savoir épeler des mots simples de niveau CP-CE1. Au bout, toujours – pour le plus grand plaisir d’une assemblée de beaufs azimutés, de pervers du 18-25 à photos de profils de jeunes soubrettes japonaises et de racailles de banlieue se prenant pour Vegeta entre deux « rappels religieux » -, des humiliations verbales et physiques pour Jean Pormanove et Coudoux, les « cotoreps » du show. Un concept bien rodé et très rémunérateur… qui a trouvé une tragique issue ce week-end.

Au cours d’un « live » de plus de 10 jours, mettant aux prises les deux « cassos » sous bonne garde de deux autres « cassos » plus vicieux, Jean Pormanove a trouvé la mort dans son sommeil. La France entière en fut le témoin. D’abord les milliers de gens qui suivaient religieusement l’émission, y trouvant la chaleur d’une communauté soudée et son langage spécifique. Enfin, nous autres. Le concept de cette émission était de pousser JP et Coudoux à terminer un jeu particulièrement difficile. Epreuve d’autant plus vicieuse que les deux hommes… étaient en réalité de piètres joueurs. Naruto Vie, Safine, Trois Cheveux et Gwen leur ont fait subir de multiples avanies durant ces trois-cents heures de télé-réalité. Ils ont été forcés de se maquiller en prostitués travestis, moqués, insultés, frappés, étranglés, etc.

Pour les encourager, quelques célébrités dont les footballeurs Bradley Barcola – principal donateur de ce live -, Adil Rami ou encore Aubameyang de l’Olympique de Marseille. Bien sûr, Jean Pormanove n’est pas mort en raison des coups, comme vient de le confirmer l’autopsie. Il souffrait d’une pathologie cardiaque et avait une hygiène de vie semble-t-il déficiente, peut-être consommait-il aussi des toxiques et excitants ; mais la question principale que soulèvent ces sinistres spectacles n’est pas là. Elle est plutôt de savoir comment des spectacles aussi abrutissants et sadiques peuvent réunir des centaines de milliers de gens prêts à payer. Par ailleurs, pourquoi cela n’a-t-il pas été interdit par l’Arcom ? 

Après de multiples signalements, l’émission avait cessé d’émettre en janvier. Ni JP ni Coudoux n’avaient porté plainte pour violence, tenus par la fausse amitié communautaire, l’esprit de famille clanique propre à la sous-culture des cités dont sont issus les animateurs… comme par les importants revenus générés qui leur avaient permis d’atteindre des standards de vie sans commune mesure avec ce que leur milieu de naissance comme leurs capacités intellectuelles leur promettaient.

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A la croisée des cultures geek, racaille et punks à chiens, le « Lokal » est le reflet d’une époque ; un miroir tendu bien à la face d’une société en voie de déliquescence. « Je suis pas violent, mais si tu me traites de violent, je vais te taper », nous dit-elle. Tous ces ados qui regardaient le Lokal auront d’ailleurs sûrement l’occasion d’éprouver leurs connaissances en hagrah apprises sur la chaîne à la rentrée. Et peut-être même leurs parents, puisque les familles des animateurs intervenaient parfois sur la chaine, mettant même la main à la patte ! Le père de Naruto Vie, de son véritable nom Owen Cenazandotti, étant de son côté un élu local plutôt divers droite de la ville de Drap (06). L’homme s’est dit peiné par la mort de JP, véritable membre de la famille… et excellente source de revenus désormais éteinte. Personne ne s’est jamais dit que gagner de l’argent en aspergeant un homme de vomi était indécent et inconcevable. Pour eux, il s’agissait même d’une œuvre, d’une bonne cause. Ils n’étaient même pas convaincus de leur culpabilité. Tout au contraire sûrement. Et c’est bien le plus effrayant.

Le monôme des zombies de Pauwels a accouché d’une horde de gobelins et de trolls. Des gamins trop gâtés qui auraient sûrement eu besoin de prendre les claques qu’ils donnaient à leurs boucs-émissaires. Ils sont les nouveaux rois d’une populace ensauvagée pourtant sincèrement convaincue de sa grande humanité.

Nouvelle gauche, nouveau totalitarisme

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Les black blocs se manifestent à Berlin, le 1er mai 2025. Andreas Rabenstein/DPA/SIPA

Le mot « fasciste » a cessé de désigner une réalité historique pour devenir une arme idéologique. Forgée par le stalinisme, l’accusation a servi en France à disqualifier l’adversaire, puis a été recyclée par la gauche post-marxiste et ses avatars contemporains – du wokisme à l’écologisme radical. Ce glissement a fait de la « tolérance répressive » un dogme politique et culturel. La démocratie intellectuelle est menacée par une logique d’intimidation et de censure.


L’anti-fascisme, arme idéologique héritée du stalinisme

Durant soixante dix ans, une fraction prédominante de l’intelligentsia académique, artistique, et journalistique française, en se faisant la complice intellectuelle du totalitarisme communiste génocidaire, se rendit coupable de ce que Thierry Wolton a qualifié de « crimes de pensée, d’écriture, d’intention, et de soutien ». Les idéologues marxisants firent usage sans vergogne de l’odieuse accusation de « fascisme » forgée par le régime stalinien comme expédient juridique à la liquidation de milliers d’innocents. Si en URSS « fasciste » était selon Jean Sévilla « un mot qui tue », il se révéla en France, surtout à partir des années 50, une tactique implacable de sidération morale et de criminalisation des opposants à l’hégémonie marxiste-léniniste. Les socialistes (des « socio-fascistes »), mais également la droite libérale, la droite nationale, ainsi que les partis, les gouvernements, les hommes politiques, les artistes, et les intellectuels conservateurs même modérés, partie prenante de la société bourgeoise, étaient dénoncés comme anti-communistes et donc fascistes. Comme le souligne François Furet, l’anti-fascisme, devenu le « critère essentiel permettant de distinguer les bons des méchants » contribuera à « ce qui va faire le rayonnement du communisme dans l’après-guerre ».

La criminalisation des témoins et des historiens du communisme

Jusqu’à et après l’effondrement universel des idéocraties marxistes, l’argument  de la complicité avec le fascisme sera allégué pour disqualifier, calomnier et censurer les témoins et les historiens qui, en révélant dans les années 70-90 les crimes communistes, trahissaient selon Le Monde « la cause anti-fasciste ». Aujourd’hui comme hier, l’étiquetage « fasciste », par la charge de violence purificatrice qu’il introduit dans l’espace public et le débat démocratique, est bien le substitut symbolique à la déshumanisation et à l’annihilation sociale et politique des hommes et des oeuvres. L’usage effrénée de cette sinistre terminologie devenue un stéréotype verbal par l’actuelle ultra-gauche, imitée par les meilleurs esprits de la gauche socialisante, par le wokisme et le néoféminisme, contre quiconque conteste leurs menées anti-occidentales et leur activisme sectaire, révèle à quel point la démocratie intellectuelle est encore aujourd’hui menacée par l’atavisme bolchévique.

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De la gauche marxiste à la gauche post-moderne

De fait, après la courte embellie libérale au cours des années 90, qui semblait avoir relégué l’utopie socialo-communiste à la poubelle de l’histoire, « la machine à décerveler » que dénonçait Furet en 1999 reprit du service. Dans la continuité de l’idéologie de soixante-huit, une « nouvelle gauche » radicalisée, essentiellement académique, abandonna la croyance en la pseudo-science marxiste de l’histoire, et opéra un revirement théorique inspiré par l’anti-rationalisme, le relativisme, le nihilisme et le culte de la violence (la « machtphilosophie ») des philosophes allemands, Friedrich Nietzsche et Martin Heidegger, dont le projet était déjà d’annihiler (« vernichten ») les acquis des Lumières françaises. L’objectif n’est plus la révolution sociale, mais la destruction des fondements culturels de la société libérale afin d’en accélérer l’effondrement.

Les machines à non-sens du post-modernisme

Dans cette perspective, la gauche post-marxiste engagea une guerre culturelle contre les principes de la connaissance rationnelle et scientifique (la « tyrannie de la raison »), contre le déterminisme biologique de la nature humaine, contre le progrès, contre l’humanisme, et contre l’ordre démocratique (ce « totalitarisme soft »), dénoncés comme la matrice oppressive du libéralisme. Autant de thèmes qui seront théorisés par les auteurs du courant « post-moderne » des années 1960 dont Michel Foucault et Jacques Derrida, chez lesquels Roger Scruton décèle « l’illusion d’une clairvoyance supérieure démasquant les structures secrètes du pouvoir ». Ces « machines à non-sens », comme les désigna Scruton, subjuguèrent une élite universitaire étatsunienne en mal de prestige et de radicalité, qui les réinterpréta pour produire le wokisme.

L’École de Francfort : matrice du wokisme

La stratégie au service d’un tel projet corrupteur s’est avéré redoutablement simple et efficace: pervertir et pathologiser au nom du  progressisme la normalité qui s’incarne dans les valeurs traditionnelles institutionnalisées (familiales, sexuelles, morales, éducatives, communautaires) et dans l’héritage historique et civilisationnel. La doctrine qui arma cette offensive frontale menée au coeur même des démocraties occidentales, a été élaborée dans les années 50 sous le nom de « Théorie Critique » par les sociologues communistes de l’Ecole de Francfort, exilés aux USA dans les années 1930 aux universités de Columbia et de New York. Elle se révèlera jusqu’à aujourd’hui une puissante arme idéologique de fracturation civilisationnelle, plus pernicieuse encore que le marxisme orthodoxe. L’agenda des sociologues de l’Ecole, animés par Herbert Marcuse, était de saper ce qu’il qualifiaient de « normalité pathologique » des sociétés libérales, qui seraient responsables selon eux de la tendance des individus à adhérer aux normes collectives partagées. Ils feront de cette tendance le symptôme psychopathologique d’une prédisposition au fascisme. Tout ce qui fait obstacle au programme « émancipateur » de l’ultra-gauche devient dès lors fasciste : les liens familiaux (spécialement la fonction paternelle) et les principes éducatifs ; le respect de l’autorité, de la loi et de la morale ; l’attachement aux institutions, aux traditions et à la nation; les relations conventionnelles entre les sexes, le mariage et la procréation. Le réel devient de facto fasciste jusque dans ses manifestations anthropologiques les plus fondamentales. Les principes démocratiques étant dénoncés comme autant d’hypocrisies au service de l’oppression; les opinions du sens commun majoritaire, déclarées faussées, ne sont ni légitimes ni admissibles, et peuvent donc être réprimées.

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Dans cette perspective la lutte ne pourra être menée que par des militants extrémistes, rebelles, et intolérants, qui sont en droit de pratiquer la violence. La gauche post-marxiste en vient à politiser la sociopathie, incarnée de nos jours par les « antifas », les « black blocs », les écologistes insurrectionnels, et autres factions séditieuses agissant en meutes. Ces militants ne pourront être issus des minorités marginalisées, que la Théorie investit d’une aura mythiquement révolutionnaire et libératrice (le « nouveau prolétariat » incarnant la « nouvelle normalité »): les groupes ethniques et raciaux, les minorités sexuelles et les féministes, les intellectuels radicaux, les éléments aliénés (délinquants, malades mentaux). L’Université, dont la liberté académique facilite le noyautage, devait constituer l’institution privilégiée pour fomenter la révolte. Cette stratégie anticipait et résumait la propagande identitaire et victimaire du wokisme. Par sa détestation de toute réalité objective et des lois naturelles, elle a également influencé les élucubrations de la théorie du genre. Elle n’était en réalité conçue que pour instrumentaliser cyniquement des minorités défavorisées et disparates, artificiellement promues au rang de symbole de la croisade anti-occidentale. Cette substitution opportuniste de groupes marginaux à un prolétariat disgracié et en voie de régression (la mutation des cibles !), inspire depuis 25 ans l’action politique et électorale des partis et mouvements de la gauche (dont « La France Insoumise » est le représentant caricatural).

Gramsci et la guerre culturelle permanente

La subversion par les marges (les « nouveaux sujets politiques » formant la nouvelle classe des « exploités ») redéfinie dans les années 80-90 par des intellectuels comme Chantal Mouffe était inspirée par la théorie de la « guerre de position » développée par le communiste italien Antonio Gramsci, qui préconisait de corrompre l’organisme social à tous les niveaux (économique, culturel, intellectuel, politique) pour le détruire comme le cancer détruit les cellules. C’est le fondement même de l’« intersectionnalité » wokiste qui prétend mobiliser une force subversive par le recrutement inconditionnel de tous les groupes potentiellement hostiles à l’ordre existant.

La « tolérance répressive » : arme rhétorique de Marcuse

Pour assurer la domination de la « nouvelle gauche », Marcuse forgea à la fin des années cinquante l’arme rhétorique de la « tolérance répressive » (une « tolérance discriminante » !) afin d’exclure de l’espace politique et du débat public les opinions conservatrices dénoncées comme potentiellement fascistes. Comme l’a formulé Georges Orwell dans son roman 1984, au nom de cette monstruosité conceptuelle les activistes sont en droit d’imposer éventuellement par la violence que « certaines choses ne puissent être dites, certaines idées ne puissent être exprimées, certaines politiques ne puissent être proposées, et certains comportements ne puissent être permis ».

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Après avoir gangrené les institutions universitaires et politico-culturelles, intoxiqué les médias et même le monde de l’entreprise, cet intolérantisme imprègne désormais l’esprit du temps. En témoigne le florilège des mots d’ordre de la « cancel culture » qui a transformé le débat démocratique et la liberté académique en de pieuses naïvetés: censurer, interdire, boycotter, dénoncer, expulser, menacer, accuser, diffamer, sanctionner. Stade ultime de la diffusion virale, l’état est devenu, comme le constate Le Goff, le vecteur de cette cette idéologie qui influence massivement les autorités de régulation médiatique, ainsi que plus largement les organes juridico-législatifs européens et internationaux.

Du progressisme autoritaire à la post-liberté

Que la « tolérance répressive » soit exercée aussi bien par les élites libérales que par la gauche ne constitue qu’un paradoxe apparent. Dès les années 1920 et jusqu’à nos jours, le nihilisme anthropologique prôné par Marcuse fut assimilé au programme de l’oligarchie néolibérale qui avait investi les sciences sociales pour promouvoir la globalisation économique et technologique. L’Ecole de Francfort et ses épigones ont été ainsi massivement financés par les fondations Rockefeller et Carnegie, ainsi que par l’« Open Society » de Georges Soros au nom d’un projet philanthropique qui prétend détruire jusqu’à la notion même d’état national. Ces forces économico-idéologiques ambitionnent de fragiliser les identités, les institutions et les législations qui garantissent la souveraineté des nations; de discréditer l’attachement des peuples à leurs fondements naturels, civilisationnels, et historiques; de désagréger les liens sociaux traditionnels pérennes réduits à de simples artéfacts passéistes; de contribuer à la « révolution des couleurs » multiculturelle en entravant le contrôle des flux migratoires; ainsi que de politiser les revendications des minorités ethniques et sexuelles (« les forces du grand refus »). Héritières de tous les hubris utopiques, ces doctrines convergent dans leur volonté de façonner une nouvelle humanité par une « ingénierie sociale » des consciences. Elles concourent également à disqualifier les classes populaires (les « somewhere »), qui par leurs tendances conservatrices font à la fois obstacle au bouleversement révolutionnaire et résistent à l’acculturation prônée par les élites citadines globalisées (les « anywhere »).

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Le mal progresse, puisque selon Médiapart la classe moyenne supérieure serait devenue la base sociale du néofascisme libertarien. A l’heure actuelle, le « cordon sanitaire » politique et médiatique qui recourt à des pièges sémantiques orwelliens pour régenter la liberté de pensée et d’expression n’est en fait qu’une variante ad hoc de la « tolérance répressive », que Marcel Gauchet a qualifié de « progressisme autoritaire ». C’est ce que reconnait implicitement Le Monde lorsqu’il déplore que la liberté d’expression soit devenue l’arme des conservateurs. L’actualité récente vient de fournir quelques exemples préoccupants de l’usage défensif de cette  « tolérance répressive ». Pour censurer les informations relatives aux faits sociaux liés à l’immigration et à l’islamisme, les écolo-gauchistes ont proposé un « cadrage médiatique » législatif. Dans la même veine, le slogan de France Info, « L’information n’est pas une opinion », constitue un modèle de manipulation sémantique dont l’objectif est d’immuniser les médias du service public, qui prétendent délivrer la vérité des faits, contre la critique exercée par les médias de droite. Au contraire, comme l’affirme Gérald Bronner, « l’opinion est une composante du pluralisme de l’information » qui « fait partie du travail de réflexion qui contribue à transformer une information en savoir », alors « qu’une démonstration n’a aucune valeur si on ne tient pas compte de ceux qui la contredisent ».

Pour une réponse libérale-conservatrice

Dans ce contexte de normalisation idéologique que Arnaud Dassier a récemment identifié comme une « ère de post-liberté », comment s’étonner de la proposition de loi d’Aurore Bergé visant à confier la modération des réseaux sociaux à des associations gauchisantes au militantisme exalté, en violation de la neutralité qui s’impose à l’Etat. Il devient urgent que les intellectuels, les médias, et les partis politiques libéraux-conservateurs s’opposent activement à cette entreprise pernicieuse d’inspiration totalitaire au nom du principe fondamental énoncé par ce défenseur passionné de la liberté d’expression qu’était John Stuart Mill : « Le fonctionnement harmonieux d’une société qui respecte la liberté exige que les principes moraux n’aient pas validité juridique ». Faut-il rappeler que toutes les sociétés qui restreignent à la fois le libre examen et la liberté inconditionnelle d’opinion et de parole s’exposent pour leur malheur à rendre impossible la reconnaissance et la correction de leurs erreurs. Il semble malheureusement que, comme le note ironiquement Philippe de Villiers, « la droite n’a pas lu Gramsci ».

1830 : la première Guerre d’Algérie…

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Bataille de Staoueli : les Français débarquent et après avoir vaincu une armée de Turcs et d'Arabes, marchent pour prendre Alger, 14 juin 1830 © MARY EVANS/SIPA

Les relations entre la France et l’Algérie restent d’une brûlante actualité. Pour comprendre cette histoire commune, le livre de Colette Zytnicki, qui relate la conquête de l’Algérie par la France entre 1830 et 1848, constitue un excellent point de départ. Il vient d’être réédité.


Sujet toujours brûlant !  Spécialiste de l’histoire coloniale, auteur en outre d’une étude sur Les Juifs du Maghreb, l’historienne Colette Zytnicki s’attaque à la façon dont, entre 1830 et 1848,  « les Français ont pris possession de l’Algérie » : les prémices de la colonisation, d’où naîtra cette Algérie « partagée en trois départements […], arrimée au socle français qui s’étend jusqu’aux rives sud de la Méditerranée ». Essai passionnant, paru il y a trois ans, à présent réédité par Tallandier, dans sa collection Texto. Son titre : La Conquête.

Une terre de colonisation

De la « régence d’Alger » comme on nommait alors ce vaste territoire mal connu, à l’éclosion de « l’Algérie française », donc.  Ou « Comment les Français ont pris possession de l’Algérie, 1830-1848 » ( c’est le sous-titre). De fait, si l’épisode colonial a, comme l’on sait, duré 132 années, la conquête de cette « province de l’empire ottoman […] progressivement émancipée de cette tutelle » s’est faite en près de vingt ans. Mais « Il faut inscrire l’expédition de juillet [1830] dans une histoire plus large […] pour saisir ce qui s’est joué ensuite : l’expédition s’est transformée en occupation (1830) puis en prise de possession (1831-1834) et finalement en appropriation (1835-1848) », observe Colette Zytnicki. L’historienne s’attache donc, pour commencer, à restituer le contexte dans lequel interviennent les bouleversements culturels induits par ce qu’elle ne craint pas d’appeler « la Tempête » : celle provoquée par l’invasion française, à l’aurore de la Monarchie de Juillet, renversant un monde essentiellement rural, où le pouvoir se transmettait parmi les membres d’une caste ottomane. Un monde dans lequel coexistent, à Alger – à peine 30 à 35000 âmes en 1830 ! – janissaires, Juifs (venus d’Espagne pour l’essentiel), mais aussi… esclaves chrétiens ! Et à la campagne, Bédouins des plaines, Berbères ou Kabyles dans les montagnes… C’est bien « ce monde qui va être, progressivement, du Nord au Sud, bouleversé par la guerre et la présence française dans ses structures les plus profondes »

Pourtant, Colette Zyrnicki ne manque pas de le souligner :  depuis longtemps déjà « l’idée que conquérir le pays barbaresque peut être une œuvre civilisationnelle se fraie peu à peu son chemin parmi les esprits les plus éclairés ». Aussi bien l’Algérie deviendra « pour des courants socialistes, un lieu d’expérimentation, une terre où ils diffusent leur message civilisateur et émancipateur. Ce qui fait d’eux, paradoxalement, de zélés propagandistes de la colonisation ».

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L’idée flottait depuis longtemps dans l’air : Napoléon, en 1808, envisage déjà d’envahir le pays. Dans un climat de plus en plus tendu, au début du XIXème siècle, survient la symptomatique affaire Bacri-Busnach, du nom des marchands juifs livournais en délicatesse avec les autorités du royaume, pour une dette jamais soldée, au cœur de la guerre commerciale franco-britannique : « le négoce du blé a pu jouer le rôle d’une mèche lente menant à la détonation que fut l’expédition française de 1830 ». Effectivement, « les sources de conflits s’amoncellent après 1815 ». En 1816, la flotte britannique bombarde Alger. Les Etats européens rechignent à verser, en échange de la paix, leurs tributs aux deys d’Alger. Puis c’est la fameuse scène du coup d’éventail, en avril 1827 : le chasse-mouche exagérément agité du dey ayant outragé le consul Deval, la France instaure le blocus des côtes algéroises. Piano piano l’argumentaire se met en place, « alors défendu par ceux-là mêmes qui sont les plus ardents critiques du système colonial et de l’esclavage, les penseurs libéraux ». Parmi eux, l’économiste Jean-Baptiste Say. « Le gouvernement de Charles X […] met plus de trois ans avant de se lancer dans l’aventure ». Phase attentiste, qui se dénoue avec la canonnade de l’escadre française dans la rade d’Alger : « le gouvernement tient là le prétexte d’une expédition ». D’autant que, de l’autre côté de la Méditerranée, la Régence est en crise : entre 1808 et 1915, sur sept deys successifs, six meurent assassinés à Alger ! En 1830, Hussein dey, « homme cultivé et sage », préserve encore un fragile équilibre. Mais l’instabilité politique chronique de ce pouvoir « jugé tyrannique et barbare » justifie l’intervention militaire. On y embarque des artistes, tel Eugène Isabey. Hussein capitule le 5 juillet. La prise d’Alger – moins de trois semaines avant la chute de Charles X ! – met à bas tout « le système politique sur lequel reposait la Régence, avec le départ de ce qui en était la pierre de touche : le dey et la milice turque ».

Colonisation et occupation violente

La Conquête narre sans parti pris les premiers temps de l’occupation : pillages, confiscation du trésor beylicale, mais aussi hécatombe de nos troupes par les maladies. Tandis que le duc d’Orléans accède au trône, « une autre histoire commence ». En Algérie, « non seulement les Français ont détruit en quelques jours l’appareil administratif ottoman, mais ils se sont coupés des élites politiques et des outils de gestion qu’elles détenaient ». D’où bien des tâtonnements. La défunte Régence cède la place aux très officielles « Possessions françaises dans le nord de l’Afrique ». Sous l’autorité du général Clauzel, Alger est réorganisé selon nos conceptions architecturales, les rues sont renommées, les maisons numérotées. S’ouvrent boutiques, cafés, hôtels, « instaurant une sociabilité à la française bien éloignée des habitudes locales » ; et même établissements scolaires, où affluent surtout les enfants juifs, « au grand dam de l’administration française ». En quatre ans se met en place ce « vaste mouvement de spoliation dont les effets se sont fait sentir jusqu’au milieu du XXème siècle », la dépossession se jouant aussi dans les campagnes : « la pratique du terrain [amène] à bafouer sans arrêt les intentions civilisatrices proclamées », reconnaît l’auteur.  Entre « accommodement et résistances », pour reprendre l’intitulé d’un des chapitres, émerge la figure mythique d’Abd el Kader, au moment même où se met en place, non seulement « l’Algérie française » mais, il faut le dire, l’Algérie tout court : « il faut attendre le 14 octobre 1839 pour que cette dénomination [ Algérie] devienne la règle dans les actes officiels » ! L’Algérie est bel est bien une création française.

Oscillant entre deux modèles, le cadre administratif ne s’organise pas d’un seul bloc : Constantine, conquise en 1837, fait appel à la responsabilité des féodaux alliés à la France, ce au prix de nombreuse révoltes ; à  Bône (l’actuelle Annaba) prévaut au contraire l’administration directe, par l’armée et les fonctionnaires.  L’« extension du domaine de la guerre » instaure parfois « un régime de terreur », tel celui qu’impose le mamelouk Yusuf, cet esclave affranchi  qui, «devenu une figure populaire en France […] épouse une chrétienne, Pauline Weyer, se convertit et est nommé général » ! En 1840, nos troupes comptent 59000 soldats dans un pays « dans un état d’insécurité permanant » où les colons ne cessent d’affluer. Au bout d’une dizaine d’années d’occupation, les Européens n’en restent pas moins une infime minorité « dans une Algérie encore bien mal connue d’eux, rassemblés dans les villes et dans quelques rares villages ». L’auteur rappelle à bon escient que « les Français y sont minoritaires et nombreux sont les Espagnols, venus surtout des Baléares, des Maltais, des Italiens et des Allemands ». « Les conquêtes sont une affaire d’hommes, de militaires, de fonctionnaires et de marchands, voire de gens d’Eglise ». Peu de femmes, donc – et pas de mariages, ou presque, entre européennes et autochtones, musulmans ou juifs. « Plus nombreuses sont les liaisons extraconjugales ». S’impose pour les colons la nécessité de scolariser leurs enfants. Si le projet d’assimilation à travers une école « franco-maure » s’avère un échec, les Juifs rompent avec « la tradition pluriséculaire qui réserve la scolarisation aux garçons » et scolarisent les filles, marquant une assimilation précoce au modèle français (bien avant le décret Crémieux de 1870 conférant la citoyenneté à tous les Juifs d’Algérie), dans un contexte où « malgré le mépris qu’ils leur vouent », note  Colette Zytnicki, « Français et élites autochtones se sentent dans l’obligation d’utiliser les Juifs […], minorité religieuse appliquée à trouver sa place dans une société bouleversée ». Nonobstant, un courant arabophile se développe dans l’armée, en particulier chez ces officiers « pétris de saint-simonisme ou de fouriérisme », rêvant « de faire de l’ancienne Régence le lieu idéal d’expérimentations sociales audacieuses ». Un Prosper Enfantin en appelle même à la fusion des « races » (sic) « entre colons et autochtones » ! « L’impact du socialisme sur l’invention de l’Algérie française est déterminant », observe l’historienne, au rebours de l’idée reçue sur une supposée connivence ontologique de l’extrême-droite avec l’entreprise coloniale.

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Reste que l’« appropriation » de l’Algérie par la France s’est faite dans la plus extrême violence. L’Armée d’Afrique, comme on l’appelait alors, (100 000 hommes en 1846, dont ceux de la Légion étrangère, créée comme l’on sait en 1831) affronte des tribus déterminées à opposer une résistance farouche à l’envahisseur. S’ensuivent razzias, « enfumades », massacres, exactions (d’ailleurs dénoncées en France par l’opposition) dans « une guerre de plus en plus ensauvagée ». Si l’ordonnance du 15 avril 1845 divise administrativement le pays en trois provinces  –  Alger, Constantine et Oran –  le Sud et la Kabylie demeurent durablement des zones insoumises. Interné à Toulon puis à Pau, libéré en 1853, Abd El Kader finira par s’exiler à Damas. Assigné à résidence à Alger, Ahmed, le bey de Constantine, y mourra en 1850… Le « vieux monde algérien » est clos, mais « l’assimilation aux normes françaises », dont la colonisation agricole est un des aspects, s’opère de façon progressive : on dénombre 109 000 colons en 1847. 

Apprendre à cohabiter

Les derniers chapitres de l’ouvrage décrivent cette « cohabitation » avec les « indigènes » dans les cités algériennes en mutation accélérée. A Oran, ville de garnison, la rue Napoléon devient « le lieu de flânerie préféré des habitants européens […] faisant ce qu’ils appellent « la noria » ». A Alger, dans un décor de plus en plus européanisé, « il faut imaginer cette population se côtoyer dans les rues, le paletot noir du colon frôlant les haillons des portefaix algérois, les voiles des femmes de la casbah ou la crinoline de l’épouse d’un fonctionnaire ou d’un militaire, le tout dans un mélange de langues, arabes, kabyle, catalan des Baléares, allemand ». Cet « Orient à deux jours de la France » devient un lieu de fantasme exotique : Gautier, Dumas font le voyage. « Un topos de la littérature se met à fleurir très tôt, celui d’un Orient gâté par l’Occident », tandis qu’une administration civile remplace le « régime de sabre », dans une ambiguïté « qui sera la marque même de l’Algérie, à la fois territoire français […] et colonie dotée de lois particulières »… Ainsi Tocqueville lui-même n’est-il « pas favorable à une assimilation totale de l’Algérie à la France »… 

De l’allégeance à la Sublime Porte à l’élaboration de cette nouvelle société coloniale, dix-huit ans à peine ! Utilement illustré de cartes, agrémenté d’un glossaire qui vous apprendra ce qu’est un « goum », un « khammès » ou un « khodja », pourvu d’un index alphabétique des « acteurs » du drame – d’Eugène Cavaignac au duc de Dalmatie, en passant par Clauzel ou Danrémont – ce volume ranime la mémoire d’une guerre que le traumatisme de la Guerre d’Algérie a contribué à effacer : celle, précisément, de cette « Conquête » à laquelle ce pays doit  son existence, et jusqu’à son nom !

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Achevée la lecture de ces quelques 300 pages, votre serviteur retombe par hasard sur Jusqu’au bout du monde, volume courageusement édité en 1963 par La Table Ronde. Le célèbre avocat Jacques Isorni, ardent défenseur de l’Algérie française, y règle ses comptes avec De Gaulle. Il invoque « la nécessité de défendre militairement et jusqu’au bout une parcelle de territoire. […] Car, assure-t-il, on ne se battait pas pour la forme d’un régime mais pour les frontières d’une nation. Cette mauvaise guerre finit par créer à la longue la nation algérienne alors que ceux qui l’entreprirent ne l’avaient déclarée que parce qu’ils croyaient posséder déjà cette nation ». Pas loin d’un siècle et demi a passé ; la boucle se referme sur cette Algérie perdue – à tous les sens du terme. En 2025, à quel obscur « empire » appartient l’Algérie dite « indépendante » ?

Dans un chapitre de son passionnant essai paru en 2024, Je souffre donc je suis, Pascal Bruckner évoque « la névrose française de l’Algérie », le régime algérien n’en finissant pas de s’octroyer « vis-à-vis de l’Hexagone une créance illimitée, [escamotant] les atrocités commises par les Algériens eux-mêmes durant leur lutte de libération, [ évacuant] l’usage du terrorisme au nom d’Allah », ou encore « le massacre abominable des harkis coupables de trahison et l’expulsion brutale des pieds-noirs au nom du principe « la valise ou le cercueil’’. Oubliées également, poursuit Bruckner, la corruption et la dictature de l’Etat FLN à partir de 1962, la répression du mouvement kabyle et plus récemment du Hirak entre 2019 et 2021, sans négliger la guerre civile atroce (1991-2002) qui fit au moins 150 000 morts, même si cette guerre, risque-t-il, nous a évité l’instauration d’une république islamique à une heure d’avion de Marseille »

Ce « doigt vengeur » durablement pointé sur la France « ne sert qu’à raviver la dette inextinguible que Paris aurait contractée à l’égard de son ancien département ». De fait, « Alger ne semble pouvoir exister sans diaboliser la France, l’adversaire éternel autant qu’indispensable », alors même que « c’est en France que les dissidents algériens se réfugient, c’est vers la France, la marâtre autant honnie que désirée, que la jeunesse algérienne se tourne, gourmande de visas »

Pour paraphraser qui vous savez, la « rente mémorielle’’ n’est rien d’autre que la poursuite de la guerre par d’autres moyens. La Guerre d’Algérie aura-t-elle jamais une fin ?    

La Conquête. Comment les Français ont pris possession de l’Algérie. 1830-1848. Essai de Colette Zytnicki. Coll. Texto. 333p., Editions Tallandier, 2022/2025. En librairie à partir du 28 août.

Je souffre donc je suis. Essai de Pascal Bruckner. Grasset, éd., 2024, 320p.

Je souffre donc je suis: Portrait de la victime en héros

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Derrière le miroir

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Peggy Sastre © Hannah Assouline/Causeur

À la recherche de l’esprit français. Le regard de Peggy Sastre.


« Paris, c’est un tas de merde avec la tour Eiffel plantée au milieu. » C’est une phrase de mon père, lancée en pleine ascension de l’énième escalier menant à l’énième chambre de bonne pourrie qu’il comptait à regret me payer pour que je prenne mon « indépendance » du foyer familial. Possible qu’on puisse lui reprocher de ne pas faire dans la nuance mais moi, je suis persuadée qu’il voyait juste. Qu’il avait compris quelque chose. Et d’ailleurs pas seulement sur Paris, mais sur la France comme pays capable de se prendre pour le centre du monde tout en se détestant chaque matin.

Un pays dans lequel je n’ai aucune racine. Pas de grand-mère née dans le Cantal, aucun oncle enterré à Verdun – mon grand-père a cependant « fait » Monte Cassino et est aujourd’hui enterré quelque part au Maroc, dans une tombe que je ne verrai jamais pour peu qu’elle existe encore. Ici, je n’ai que des attaches, à commencer par la langue dans laquelle le hasard m’a fait naître. Raison pour laquelle, sans doute, ma relation avec la France est instable. J’aime à penser que je ne lui dois rien, elle non plus. C’est évidemment faux.

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Alors je dirais que l’esprit français, s’il existe, c’est peut-être ça : un mélange particulier d’orgueil, de fatigue, de lucidité, d’amertume et d’ironie plus ou moins mal placée. On aime dire que tout fout le camp, et on finit par y croire. On râle, on regrette, ça occupe. On chante, les deux pattes dans le guano, entre l’idéal et l’habitude.

Je n’ai jamais su si je faisais partie de ce pays ou si je l’observais – le biais, c’est que j’ai cette posture avec à peu près tout. Dans tous les cas, je crois déceler un besoin profond des Français de toujours se croire du bon côté de l’histoire. Spontanément, ils s’identifient à Zola, à de Gaulle, à Jean Moulin. Jamais à Maurras, à Pétain, ou même à ceux qui ont fermé les yeux – à ce titre, il faut lire Regarder et ne pas voir, de Jérôme Prieur sur Louis Gillet (1876-1943), exemplaire pour saisir ce que j’estime de l’« esprit français ». On s’y pense pétri de panache, on oublie les accommodements et la bonne vieille pleutrerie que commande la survie. En réalité, l’esprit français, sa singularité, pourrait être justement dans la cohabitation – parler de collaboration serait trop évident – entre l’élan et la lâcheté, la révolte et la soumission, entre l’admirable et le mesquin. Quoi qu’il en soit, je n’en ai jamais attendu grand-chose, et c’est peut-être ça, le plus français chez moi.

A paraître le 15 octobre 2025 :

La Bienveillance, la nouvelle vertu à la mode ?

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Peinture d'Antonio Ciseri représentant Ponce Pilate montrant Jésus à la foule avant de se laver les mains, 1860-1880 © D.R.

Au nom d’une bienveillance exacerbée, on en vient à être trop gentil, trop mou, peu autoritaire, bref, à laisser tout faire ! Le coup de gueule de Sophie de Menthon.


Les formules toutes faites nous enchantent, pas besoin que cela signifie vraiment quelque chose. C’est comme « bonne promenade », « bonne journée », « bon courage » : une succession de tics de langage qui vous font paraître altruiste et sympathique 20 fois par jour, à ceux que vous croisez et connaissez à peine.

Ainsi le terme de « bienveillance » avait un sens profond, une quête morale vis-à-vis d’autrui, mais dorénavant il fait partie de ces attributs verbaux quotidiens qui ne recouvre rien de précis. Il suffit quand on veut dire du bien de quelqu’un de le qualifier de « personne bienveillante ». Faire preuve de bienveillance c’est être surtout tolérant, le terme est assez vague pour ne pas avoir à en définir le contenu. Est bienveillant celui qui ne vous met pas de PV et cède à vos larmoiements; le prof qui fait semblant de ne pas avoir vu que l’élève regardait la copie du voisin; celui qui ne dit rien lorsque vous faites du bruit jusqu’à 3h du matin; votre voisine qui garde le chien pendant une heure… Quand on rend service on est bienveillant, soit. 

Mais attention ! Cette nouvelle bienveillance tant prônée est devenue un alibi pour ne pas avoir le courage de faire preuve d’exigence et hélas, d’autorité ; les fautifs l’implorent pour se faire pardonner, les parents sans autorité y trouvent un prétexte à leur mollesse ; on laisse hurler le pauvre petit dans le train ou courir dans le couloir, avec bienveillance – pratique ! 

Et si vous faites gentiment une réflexion, les parents fous de rage crieront plus fort que leurs bambins en vous accusant d’être… malveillant. En d’autres termes, on n’éduque plus, et on ne juge plus. Un reproche à la mode lui aussi : être « dans le jugement », grief très prisé des jeunes ! On laisse tout passer et très souvent sous le faux prétexte d’une générosité comportementale avec ce mot fourre-tout, le Doliprane de tous ceux qui ne savent pas comment réagir et en souffrent, de tous ceux qui ont renoncé en particulier à juger ce qui est acceptable ou pas. C’est parfois aussi une indifférence aux autres car, selon Remy de Gourmont, « L’indulgence c’est la forme aristocratique du dédain ».

Les notions de bien et de mal sont trop confuses dans une époque aussi violente que tolérante. La seule culture qui vaille est celle de l’excuse. Pourtant la bienveillance a du sens, du moins avant qu’elle n’ait été galvaudée: il s’agit d’une sorte de générosité, de cœur, la volonté d’un regard indulgent sur autrui mais sans naïveté, d’un effort sur soi-même pour comprendre l’autre avec objectivité mais non par facilité; une exigence d’altruisme, pas un laissez-passer.

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Le terme est devenu un formidable alibi pour abdiquer, renoncer à l’effort, au progrès moral, à l’implication, à une exigence de dignité pour soi-même et les autres, une excuse pour baisser les bras, y compris pour le jugement que l’on porte sur autrui.   

Ponce Pilate était certainement bienveillant, c’est un héros des temps modernes ! On se lave les mains de tout ce qui dérange et de ce sur quoi on ne veut surtout pas avoir la moindre influence, ce qui consisterait à s’engager. La bienveillance, telle qu’elle est aujourd’hui, exclut la sévérité qui est devenue tabou. Dans le langage courant, cela peut se traduire aussi par une autre forme de tic comportemental passe-partout : « C’est pas mon problème » !  En quelque sorte le lavage de mains du passant, que ce soit pour intervenir dans un conflit, se mobiliser, ou simplement dans le métro où l’on reste spectateur d’une altercation. Bref, ignorer le problème de l’autre avec volonté et détermination… Ne croyez pas qu’être bienveillant, c’est être courtois et poli; non, rien à voir, le savoir-vivre s’efface, peut-être même à cause d’un trop plein de bienveillance ? Une époque cruelle, violente et sans règles et dont l’acceptation du laisser-aller se gargarise de bienveillance. 

Or, c’est un contre-sens : l’autorité, ainsi que le respect des règles et la valeur des actes, ne doivent pas être évacués au nom d’une bienveillance prétexte. Le jugement objectif doit l’emporter sur la lâcheté baptisée tolérance. Cette bienveillance va jusqu’à avoir une incidence sur la justice de notre pays, confirmant en cela La Fontaine, selon qui: « Que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », sauf que le vrai passe-droit aujourd’hui est d’être à plaindre… La bienveillance est là pour surseoir à la condamnation.

La politique est la première à en tirer profit. Son laisser-faire est le contraire de la responsabilité ; selon Spinoza, « La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice ».   La rentrée en cela est un excellent moment pour reprendre des résolutions dissoutes dans la chaleur estivale… Redressons nous ! 

A paraître le 27 août :