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C’est pour ça qu’on râle

À la recherche de l’esprit français. Le regard de Bruno Lafourcade, écrivain.


Les cinq mers qui nous entourent ont fabriqué des marins, des commerçants et des explorateurs ; des flibustiers comme Lafitte, des corsaires comme Surcouf. Cartier a fondé Québec et La Salle exploré le Mississippi ; Jean-François de La Pérouse a visité la Nouvelle-Calédonie, Jean-Loup Chrétien l’espace et Jean-Louis Étienne l’Antarctique en cerf-volant. Tous appartiennent à cet esprit de conquête qui baptisa un jour New York « La Nouvelle-Angoulême ». L’aventure, c’est aussi la science et les arts : Cousteau étudiait les fonds marins, Bombard la survie en mer et les impressionnistes la peinture en plein air, mais un même élan, inventif et audacieux, les animait. Ce premier trait de caractère ne nous est pas propre. Le second l’est entièrement, c’est le râleur compulsif, qui gueule avant tout, qui gueule a priori, qui gueule pour gueuler. Il a donné le sympathique anar de droite, inconnu hors de France ; sans parti ni idéologie, il défend moins qu’il ne s’oppose. C’est le Français du barbecue et du mot de Cambronne. Le point commun à l’explorateur et au râleur ? La volonté de rester libre, de vivre à sa guise. Les marins ont inventé la voile, dit-on, faute d’avoir pu brider le vent. Dieu a inventé la liberté faute d’avoir pu brider les Français. C’est pour ça qu’on part, c’est pour ça qu’on râle.

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Main basse sur le cinématographe

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L'Intervalle entre le marchepied et le quai

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Les Cosaques & le Saint-Esprit

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Les ultra-riches, la Sologne, la chasse

On accuse les ultra-riches d’avoir fait main basse sur la Sologne et d’y avoir perverti la chasse en la transformant en un simple loisir mondain. Solognot de naissance et de cœur, notre chroniqueur revendique le droit de dire que le vrai scandale n’est pas tant leur fortune que l’engrillagement des terres.


Dans sa livraison du 12 août, Le Canard enchaîné publiait un article titré « La Sologne, terrain de jeu des ultra riches ». Les auteurs faisaient évidemment référence à l’ouvrage du journaliste Jean-Baptiste Forray, Les Nouveaux Seigneurs, publié voilà quelques mois aux éditions Les Arènes. Un bandeau précisait le sujet : « Comment les ultra-riches ont colonisé la Sologne et dénaturé la chasse »

Il se trouve que je suis de ce pays-là, que j’y ai grandi, que j’y vis et mes pères avant moi. Je me sens donc – à tort ou à raison – une certaine légitimité à parler du sujet. 

Le biais que recèlent à la fois l’article et le bouquin – biais idéologique – est qu’on y démêle assez mal si le plus grand crime commis par cette trentaine de possédants est d’être riches ou de pervertir la chasse en une sorte de jeu de massacre. Pour ma part, je serais parfaitement en mesure de présenter aux auteurs de l’une et l’autre publication des gens fort nantis de chez nous qui, pour rien au monde, n’érigeraient la moindre clôture autour de leur domaine, considérant à juste titre que ce serait une monstrueuse hérésie. Ne serait-ce que par souci d’intégrité journalistique, ce fait me semble devoir être souligné. 

Cela dit, le problème – bien réel – est effectivement tout entier celui-ci, opportunément dénoncé par le livre et l’article : l’engrillagement de centaines et centaines d’hectares afin d’y emprisonner les animaux destinés à être canardés lors de journées de tirs de loisir entre soi que, par une perversion de langage assez scandaleuse, ces gens-là tiennent encore à appeler « chasse ». 

Néanmoins, en ce qui me concerne, je tiens absolument à reconnaître à cette trentaine de noms ciblés par ces écrits deux droits qui me paraissent imprescriptibles : le droit d’avoir des sous, même beaucoup. Et surtout le droit à la bêtise, ce droit d’ailleurs très équitablement réparti dans l’ensemble des populations humaines, toutes catégories sociales, toutes situations de fortune confondues. Réalité incontestable qui nous inciterait presque à considérer que, au moins sur ce point, la vie est plutôt bien faite. Passons.

À lire aussi : Sologne: la chasse aux «gros» est ouverte

La bêtise à laquelle je me réfère ici se niche dans le fait que, en dressant ces grillages pour y contenir ce que, là encore indûment, on persiste à qualifier de gibier, ce n’est justement plus du gibier que ces Tartarin auront à se mettre au bout du canon. La raison en est simple : une fois enfermé, le gibier cesse d’être du gibier. Il perd ipso facto sa qualité, son statut, sa nature même de gibier. Une qualité, un statut établis depuis les temps plus anciens, à travers les écrits bibliques de la Genèse, le droit naturel, et parfaitement codifiés par l’admirable droit romain. 

La nature intrinsèque du gibier, ce qui fait qu’il est ce qu’il est, réside tout entière dans sa caractéristique fondamentale de res nullius, une chose, un bien qui n’appartient à personne. Il va et vient à sa guise, se nourrit ici aujourd’hui, là demain, naît à tel endroit, crève à tel autre, se reproduit de même, n’a nul maître identifiable, etc. (Je ne résiste pas au plaisir de noter que, dans un article similaire, publié par Charlie Hebdo voilà quelques semaines, l’auteur s’égarait gaiement en créditant la Révolution de 1789 de l’invention de cette géniale qualification de res nullius. Là, encore, biais idéologique. Le bon vieux réflexe attrape-tout de la gauche pseudo-intello…).

Bref, continuer à vouloir considérer comme gibier un animal engrillagé est à peu près aussi stupide que de prétendre persister à créditer de sa qualité d’homme libre tel être humain réduit en esclavage. Cela est sans doute défendable chez les Shadoks et le Père Ubu, mais nulle part ailleurs.

Le grand crime des engrillageurs est donc bien celui-là, la sottise associée à l’ignorance crasse de la richesse, de la noblesse de ce statut ancestral, traditionnel, patrimonial de res nullius par lequel le droit romain reconnaissait et consacrait l’absolue et inaliénable liberté de ces animaux. Une liberté demeurée telle qu’en elle-même en deux ou trois mille ans d’histoire. Merveille des merveilles ! Sans pareille, probablement ! Liberté qu’épouse en quelque sorte celle de notre Raboliot (dans le roman de ce nom de Maurice Genevois), par exemple, dont on célèbre cette année le centenaire. Celui-là ne s’approprie pas la Sologne, ne l’engrillage pas. Tout simplement parce que, tout au contraire, il porte en lui la conviction profonde que le terroir ne lui appartient pas mais qu’il lui appartient. 

En vérité, ce n’est donc pas du gibier que tirent les engrillageurs. Ce n’est pas non plus de la chasse qu’ils pratiquent. Seulement et piteusement du tir sur cibles vivantes. Ce qui, à ma connaissance, est radicalement interdit en France. On attend donc que les politiques, la représentation nationale s’activent et fassent respecter, avec rigueur et fermeté, cette disposition légale. Affaire de courage, tout bonnement. Même si, en face, le gibier à plumes ultra-dorées auquel ils auront à s’affronter appartient à l’espèce sans aucun doute la mieux protégée de notre République.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Je suis solognot mais je me soigne

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Manifeste pour une baisse du pouvoir d’achat

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À force de vouloir « acheter plus », les Français consomment surtout du sucre, du plastique et des produits importés à bas prix, pendant que la production nationale s’effondre. Et si la véritable urgence n’était pas de doper nos caddies, mais de retrouver notre capacité à produire ?


S’il y a une idée qui fait consensus dans la classe politique aujourd’hui, c’est bien que le pouvoir d’achat des Français est trop bas et que l’arsenal des politiques publiques doit être déployé avec ce quasi unique objectif : permettre à tous les Français de dépenser un maximum d’argent pour faire tourner la machine du commerce.

A bien y réfléchir, cet objectif est en réalité stupide et constitue probablement la matrice du déclin accéléré de notre pays.

Constatons que, loin de décliner, le pouvoir d’achat des Français a constamment progressé depuis 2017 (début des Macronomics), malgré les multiples crises (Covid / inflation liée à la guerre en Ukraine). Pas une année ne s’est écoulée sans une progression du pouvoir d’achat moyen, avec un bilan à date de +6% sur 8 ans. Et même les Français les plus modestes en ont profité, du fait de la forte hausse des minimas sociaux sur la période.

Quel bilan de cette augmentation de la capacité d’acheter ? L’insatisfaction des Français avec leur propre vie n’a fait que s’accélérer, et le bonheur ressenti par nos compatriotes est à un plus bas historique. La tendance bien connue à ne retenir que les mauvaises nouvelles fait que les Français sont convaincus que leur pouvoir d’achat a diminué. L’ingratitude collective, nourrie d’analphabétisme économique, devrait amener nos gouvernants à une conclusion simple : puisque de toute façon le Français râle, donnons-lui de vraies raisons de le faire.

À lire aussi : France – Grèce, ou le destin qui guette

Les Français sont obsédés par leur pouvoir d’achat, mais finalement qu’achètent-ils vraiment ? Et ont-ils vraiment besoin ? Un article édifiant de Libre Service Actualités (périodique fort sous-estimé mais bible des boutiquiers) nous donne le top 10 des codes-barres les plus achetés en 2024 en grandes surfaces. Parmi eux : 3 références Coca-Cola, 1 de Nutella, 2 bières, 1 whisky, 1 anisette et 2 eaux minérales en bouteilles plastique. En résumé : du sucre, du gras, de l’alcool et des micro-plastiques. Tout cela est-il vraiment indispensable pour assurer notre bonheur quotidien ? Plus loin dans le même magazine, on apprend que l’enseigne préférée des Français est désormais Action et ses 800 magasins, qui dispensent à des prix ridicules des tonnes de produits non-alimentaires chinois en plastique à des prix obscènement bas . Mais Action est aujourd’hui menacé par un nouvel entrant : les 200 magasins hard-discount Normal se déploient pour offrir aux consommateurs reconnaissants leur dose de produits superfétatoires et polluants. Poursuivons notre lecture : on apprend que les Français achètent en moyenne 42 articles d’habillement par personne et par an, avec bien sûr une énorme augmentation des articles achetés sur Shein ou Temu, au bilan carbone, social et économique déprimant. 

Arrêtons-là notre lecture, et convenons avec François-Xavier Oliveau (La Crise de l’abondance) que notre monde produit trop et trop peu cher, que ses habitants consomment trop et que tout cela ne mènera qu’à la ruine de la France puisque la plus grosse partie des biens manufacturés que nous consommons (les deux tiers) est produite à l’étranger. Que faire donc ? Très simplement : moins de consommation, plus de production. Redéployons les politiques publiques vers l’innovation, la souveraineté industrielle et digitale. Finançons tout cela par une augmentation drastique de la TVA (hors produits de première nécessité), des taxes élevées sur le e-commerce, destructeur d’emplois et émetteur de CO2, et l’arrêt des politiques pro-pouvoir d’achat pour les classes moyennes. Et que faire, nous citoyens ? Arrêtons le Coca, bordel ! Et produisons des micro-processeurs…

La crise de l'abondance

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Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

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Vincent Bolloré est devenu l’ennemi idéal : milliardaire, catholique, conservateur, il concentre sur lui toutes les obsessions de la gauche médiatique. Mais cette diabolisation mécanique dit plus de la paresse du débat public que de l’homme lui-même.


Il y a des polémiques et des dénonciations qui font rire par leur caractère systématique, des obsessions qui amusent. Je ne cesse de me réjouir de la constance avec laquelle Vincent Bolloré tient lieu de sujet universel quand on n’a plus rien à dire.

D’abord lui, évidemment, puis ceux qui travaillent avec lui ou dans un univers qu’il possède. Vincent Bolloré est stigmatisé avec une pauvreté d’argumentation qui confine au néant. Il est milliardaire, il est conservateur et a le front de vouloir communiquer ses idées et les défendre. J’oubliais le grief fondamental : il est catholique et va régulièrement à la messe. Son entourage est décrit comme s’il s’agissait d’une coterie adepte de mauvais coups. Les chroniqueurs qui participent à des débats sur CNews, avec une totale liberté, sont considérés comme des assujettis à Vincent Bolloré et ont beau protester du contraire, ils ne sont pas crus. Le pire advient quand ils ont le culot, en plus, d’estimer, voire d’admirer Vincent Bolloré. Il ne fait pas bon en France louer si peu que ce soit les personnalités richissimes, même quand elles doivent tout à elles-mêmes, mais émettre un jugement favorable à Vincent Bolloré relève du péché mortel.

La seule manière pour Vincent Bolloré d’échapper à cette hostilité réflexe, créatrice d’un consensus médiocre, est de voir ce courant délétère se détourner de lui pour accabler, aussi mécaniquement, un autre milliardaire, Pierre-Edouard Stérin, gangrené par ce double vice aux yeux de la majorité des médias : il est également catholique et prétend, offense suprême, en tirer les conséquences dans la vie intellectuelle, politique et médiatique. Il est évidemment intolérable qu’une personnalité non pourvue de la carte de gauche ait de telles ambitions. Matthieu Pigasse, lui, peut tout se permettre : il pense bien.

Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

À lire aussi : Des idées et des visages

Celui-ci ne sert pas seulement à nourrir en permanence un procès contre lui et ceux qui sont fiers de travailler sous son égide, de près ou de loin. Il permet aussi à ses adversaires d’être immédiatement crédités d’une aura et d’une indiscutable légitimité dès lors qu’ils se posent en anti-Bolloré. Cette grâce octroyée d’autorité, comme s’il s’agissait du seul critère pertinent, bénéficie à des personnalités certes estimables comme Olivier Legrain, « L’anti-Bolloré » (Le Nouvel Obs). Sa volonté exclusive de soutenir des médias de gauche et d’aider à leur création sur un mode très généreux et très opératoire ne démontre rien par elle-même, sinon son appétence pour l’idéologie de gauche et d’extrême gauche.

Dans l’article élogieux qui lui est consacré par Véronique Groussard, on voit bien tout ce dont elle le crédite parce qu’il est de gauche et donc par essence remarquable. En revanche, elle ne nous démontre pas le caractère nocif de l’information et de la liberté selon Vincent Bolloré et n’interroge pas le fond de la vision d’Olivier Legrain, de sorte qu’en conclusion, on connaît les projets de celui-ci, son idéologie, ses hostilités, mais rien de ce qui l’autoriserait à se poser en modèle par rapport à Vincent Bolloré.

CNews est à droite, n’est pas à gauche. Oui, et alors ?

Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

Enfin un garde des Sceaux !

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Gérald Darmanin affiche une ligne de fermeté et de pragmatisme qui tranche avec ses prédécesseurs. Soutenu par le Premier ministre et Bruno Retailleau, il s’attaque aux retards et aux dysfonctionnements de la justice avec des réformes ciblées : peines adaptées contre la criminalité organisée, classification des détenus, expulsions de prisonniers étrangers et lutte contre la surpopulation carcérale. La place Vendôme a enfin trouvé un ministre digne de ce nom !


Gérald Darmanin est le ministre dont la magistrature avait besoin et il paraît qu’il est « attaqué de toutes parts : avocats, syndicats, magistrats […] parce qu’il assume une ligne de fermeté » (JDD). Ce qui n’est pas pour me surprendre, tant il est classique qu’une forme de saisissement et même d’hostilité se dégage, avant l’appréhension du fond de sa politique, lorsqu’un ministre se montre actif, pragmatique et animé par le bon sens.

Pragmatisme et rien d’autre

On n’était plus habitué, avec Emmanuel Macron, à une telle configuration. Il convient de rendre hommage au Premier ministre qui l’a permise en lui associant Bruno Retailleau, partenaire indispensable à ce couple régalien, auquel Gérald Darmanin a rendu hommage. L’entretien que le garde des Sceaux a accordé au JDD ne concerne quasiment que ses projets judiciaires, son argumentation pour les défendre, sa méthode et sa vision du futur. En dehors de l’hommage obligatoire à son prédécesseur parce qu’il a fait augmenter le budget de la Justice (ce n’est pas non plus un Himalaya !) et de la confirmation qu’un ministre d’État peut aborder tous les sujets politiques et autres, Gérald Darmanin, avec talent, conviction et maîtrise de sa matière, développe ce qu’il a déjà accompli, ce qu’il prépare et les axes principaux de son action. Comme il le résume lui-même avec justesse, « Je mets du bon sens dans la justice ».

Il s’est d’emblée placé en dehors d’une posture partisane, refusant de dériver vers une ligne strictement idéologique. Contrairement à l’avocat devenu ministre, obsédé par l’idée de démontrer à tout instant sa haine du Rassemblement national — sans jamais distinguer ce parti de l’ensemble des citoyens qui le soutiennent — Gérald Darmanin s’inscrit dans une démarche équilibrée, au service de l’État et de l’intérêt général.

À lire aussi : Un grand ministre doit-il être contre ?

Par ailleurs avec quelle lucidité Gérald Darmanin, dès sa nomination, plutôt que de se pousser du col – il est vrai qu’il n’avait pas à faire oublier une arrivée très mal comprise place Vendôme ! – a considéré sa mission comme un devoir d’inventaire fondé à la fois sur ce que son expérience lui avait appris et le sentiment majoritaire de citoyens déçus, voire exaspérés par les retards et les dysfonctionnements de la justice.

Il a eu d’autant plus de mérite à tenir sa ligne de pragmatisme — refusant de disserter sur le sexe des anges, uniquement préoccupé par l’efficacité et les progrès opératoires — que, comme c’est souvent le cas en France, les exigences politiques et médiatiques allaient toutes dans le même sens avant sa nomination, mais il a suffi qu’il commence à y répondre, à les satisfaire, pour qu’une opposition paradoxale se manifeste. Il accomplissait ce que beaucoup attendaient : quel scandale !

Enfin du bon sens !

Dans le projet de loi qu’il tient à faire voter au plus vite — si la configuration politique le permet —, aucune disposition n’échappe au bon sens dont il se réclame, et toutes peuvent être justifiées par une argumentation intelligente. Il ne s’agira pas d’une réformette.

Il était grand temps de prévoir des peines d’emprisonnement assorties de mesures adaptées à l’extrême gravité du narcotrafic et de certains crimes, afin d’empêcher leurs auteurs, pourtant condamnés, de poursuivre depuis leur cellule des agissements mortifères et anti-sociaux, longtemps facilités par une impunité de fait.

Cette remise en ordre pénitentiaire s’accompagnera d’une classification des détenus selon leur niveau de dangerosité. Ce système, structuré en cinq catégories — la dernière correspondant à un régime de semi-liberté sous contrôle renforcé — entrera en vigueur d’ici la fin de l’année. L’expulsion des détenus étrangers constitue une nécessité, et grâce à l’implication du ministre, elle commence à produire des effets positifs, notamment à la suite des accords conclus avec des pays comme le Brésil, le Maroc et la Roumanie.

Des actions sont également engagées pour lutter contre la surpopulation carcérale, un sujet jusqu’ici négligé par Éric Dupond-Moretti. Gérald Darmanin envisage notamment la création de structures modulaires pouvant être construites en 18 mois, contre sept ans habituellement. La première devrait être livrée à l’automne 2026.

À lire aussi : CNews: ce garde des Sceaux est venu et a convaincu…

Plus largement, ce garde des Sceaux n’hésite pas à intervenir chaque fois que l’exécution des peines permet à des personnes incarcérées de bénéficier d’aménagements ou de facilités jugés choquants. Même si son idée initiale de supprimer le sursis a été infléchie et réduite, elle demeure, dans son principe, excellente. En effet, cette sanction — épée de Damoclès bien trop molle — n’est jamais véritablement perçue comme telle par les prévenus. De plus, le sursis n’étant pas systématiquement révoqué en cas de récidive, il perd toute portée dissuasive.

Gérald Darmanin, malgré les attaques dont il fait l’objet, reste serein, animé par une seule préoccupation : la défense de l’intérêt général. Il affiche une double volonté claire : relever, d’une part, le défi de la criminalité organisée ; et ne plus permettre, d’autre part, que se reproduise l’horreur des assassinats d’Incarville.

Loin d’être un handicap, l’absence de « grand soir judiciaire » apparaît au contraire comme un atout pour Gérald Darmanin. Le ciblage précis et pertinent de ses initiatives, allié à leur pragmatisme, démontre chaque jour leur efficacité. C’est sans doute là la meilleure méthode pour un ministre de la Justice.

Nous avons enfin un garde des Sceaux.

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Aux origines de la haine de soi occidentale

L’esprit anti-occidental qui sévit aujourd’hui dans les universités et les milieux politiques radicaux n’a pas surgi de nulle part. Il a des racines dans un mouvement général pour valoriser les communautés « primitives » aux dépens des sociétés modernes qui est né dans les domaines académiques de l’anthropologie et de la sociologie. Les essais de l’anthropologue Roger Sandall permettent de redécouvrir la généalogie des ces idées aussi superficielles que dangereuses. L’analyse de Michèle Tribalat.


Roger Sandall (1933-2012) était un universitaire australien né en Nouvelle Zélande qui a publié The Culture Cult. Designer Tribalism and Other Essays en 2001. Comme les titre et sous-titre l’indiquent, son livre rassemble plusieurs textes tournant autour de la question de l’engouement d’intellectuels occidentaux pour les cultures primitives qu’ils sacralisent et sur lesquelles ils projettent leurs fantasmes. Ce primitivisme romantique n’est pas né dans les peuples tribaux mais en Occident, chez des citadins gâtés, avec le danger que ces peuples n’en viennent à suivre leurs admirateurs.

Jusque dans les années 1970, les gouvernements américain, canadien, australien et néozélandais avaient cherché à réduire le fossé qui séparaient les aborigènes et les autochtones de leurs concitoyens en matière de santé, de logement et d’éducation. L’idéalisation de la culture aborigène sans alphabet, sans écriture, et évidemment sans livres, qui suivit a eu des effets dévastateurs en matière d’alphabétisation. L’idéalisation du tribalisme a aussi réinventé un passé des Maoris sans cannibalisme.

L’affaire du pont d’Hindmarch (île au sud de l’Adélaïde en Australie) est exemplaire de l’instrumentalisation de cette dévotion envers la culture tribale. L’étude archéologique avait conclu que le site ne présentait rien de sacré. Cependant, le propriétaire d’un immense domaine que le projet de construction gênait a mobilisé des Aborigènes qui n’avaient pas connaissance d’endroits sacrés sur le site mais qui en trouvèrent un : les eaux de l’estuaire auraient été associées à la fertilité féminine ! Un rapport dévoila la supercherie mais la construction fut retardée de deux ans. Dans la vie tribale, c’est la loyauté du groupe qui l’emporte sur la vérité des faits.

Abolition de la propriété privée, logements communautaires et licence sexuelle

En 1848, John Humphrey Noyes monta une communauté (Oneida) dans l’état de New York dont il fut le chef pendant 30 ans. La communauté réservait aux anciens un accès privilégié à un harem de femmes nubiles qui, en principe, pouvaient refuser toute proposition. Les règles communautaires copiaient celles des Aborigènes australiens polygames et gérontocrates. La communauté se brisa et Noyes dut s’enfuir au Canada pour échapper aux accusations de viol sur mineures.

En haut de la vague féministe des années 1960 et 1970 des accusations furent portées contre la famille monogame pour expliquer l’assujettissement des femmes. En témoigne, non sans excès, l’expérience communautaire de la ferme de Cold Mountain fondée par Joyce Garner dans le Vermont. Localisée dans un site inaccessible, sans électricité, sans coupe de bois pour le chauffage et avec des « fermiers » inexpérimentés, cette communauté se solda par une déroute. Joyce Gardner écrivit un livre où elle exposait son rêve d’une communauté de frères et sœurs incestueux.

Deux écoles anthropologiques

Roger Sandall distingue deux écoles anthropologiques présentes très tôt. D’abord, l’anthropologie franco-germanique avec Jean-Jacques Rousseau et Johann G. von Herder, précurseurs du primitivisme romantique. Elle émerge dans une intelligentsia littéraire nostalgique méprisant l’industrie, détestant le commerce et pensant que la civilisation corrompt l’humanité. Rousseau, tout en concédant qu’il était impossible de revenir à l’état de nature, a créé une illusion ambigüe qui en a inspiré plus d’un. En 1761, le moine bénédictin Dom Deschamps préconisait la prohibition des métaux et le retour au bois, mais aussi de brûler les livres, d’abolir l’écriture et de vivre en communauté dans un grand lit de paille ! Les scènes de la vie de Bohême d’Henri Murger (1851) mettait en avant ces artistes et écrivains qui s’inspirent des tziganes tout en disposant de tout le confort de l’époque. Ce romantisme poussait Flaubert à dire qu’il aurait préféré être un muletier d’Andalousie plutôt qu’un intellectuel français, sans qu’il ait vraiment conscience du fossé séparant sa vision fantasmée du muletier de la vie réelle de ce dernier.

Ensuite, l’anthropologie anglo-écossaise avec l’Anglais William Roberston et l’Ecossais John Millar pour qui les vertus de la classe moyenne fondent l’ordre moral alors que la propriété collective freine l’initiative et l’industrialisation. D’après Roger Sandall, Rousseau lança, avec Herder, la dispute entre l’Europe continentale pré-industrielle et l’Angleterre-Écosse qui connut une industrialisation précoce et où est apparue une anthropologie digne de ce nom, tenue par des professionnels partageant les idées sociales et politiques modérées de la classe moyenne.

Entrée de la Bohème à l’université et triomphe du littéraire sur le scientifique

Dans les années 1920, Franz Boas promut à l’université de Columbia une théorie de la diversité culturelle pour faire pièce aux théories raciales de l’époque mais qui, nimbée d’un amour romantique de l’autre, finit par dominer l’anthropologie. Romantisme qu’incarnèrent Ruth Benedict et Margaret Mead, introduites par Boas au département d’anthropologie, toutes deux en croisade contre le puritanisme américain. Le traitement littéraire des cultures tribales par les deux auteurs contribua au succès du primitivisme romantique, notamment celui de Coming of Age in Samoa publié en 1928 par Mead. Cette dernière utilisa les données de terrain, résultat d’une enquête expéditive, de manière illustrative en reléguant les réalités historiques en annexe, de surcroît en petits caractères. Ce type d’écrits acclimata le primitivisme romantique comme une forme acceptable de présentation ethnographique dans les cercles académiques. Si l’anthropologie est restée malgré tout productive, l’entrée en scène, dans les années 1960, d’une anthropologie postmoderne enfermée dans un jargon prétentieux a signé le triomphe de la vision littéraire romantique.

Le primitivisme académique

Karl Polanyi est né à Budapest en 1886. Blessé pendant la 1ère Guerre mondiale, il épousa l’infirmière hongroise qui le soigna à Vienne, une communiste acharnée. Réfugié à Londres en 1933, il eut du mal à gagner sa vie et en conçut une haine de la société capitaliste. En 1947, il devint professeur d’histoire économique à Columbia. En 1960, il pensait que l’Afrique de l’Ouest deviendrait un leader mondial grâce à son économie planifiée et à des dirigeants forts. Dans son livre Dahomey and the Slave Trade, écrit en collaboration avec Abraham Rotstein, publié en 1966, deux ans après sa mort, il attribue l’absence de famine au dirigisme du roi et de ses ministres et ne trouve rien à redire aux 2000 épouses royales. Il s’émerveille des prouesses du comptage avec des cailloux qu’il compare à IBM ! Karl Polanyi n’a jamais su apprécier les principes d’un gouvernement démocratique ni la nature de l’économie qui le nourrissait et lui permettait de travailler librement. Pour lui, les revendications morales de solidarité l’emportaient sur tout, y compris sur la simple humanité.

Certains penseurs ont refusé ce courant de pensée primitiviste. Karl Popper est né à Vienne en 1902. En 1937, il accepte un poste d’enseignant au département de psychologie et philosophie au Canterbury College à Christchurch en Nouvelle Zélande, poste qu’il occupera pendant la guerre. C’est là qu’il écrivit The Open Society and its ennemies, sans aucune allusion d’ailleurs à la culture maorie qui fournissait pourtant un bon exemple de société fermée. Son chef de département était l’anthropologue Ivan Sutherland, spécialiste des affaires maories. Au fil du séjour de Karl Popper, le conflit avec son chef s’envenima. Dans The Maori People Today, publié en 1940, Sutherland expliquait qu’avant l’arrivée des Européens, les Maoris vivaient dans un état d’harmonie primitive alors que ceux-ci ont eu un impact dévastateur sur l’environnement (espèces disparues, 50 % des forêts brûlées) et livraient des guerres tribales lors desquelles les prisonniers étaient cuits et mangés de manière routinière. Les intellectuels les défendant, dont Sutherland, en avaient fait des victimes à la peau brune opprimées par les Blancs. L’hostilité envers Popper se manifesta par une campagne de harcèlement au bout de laquelle Sutherland dut présenter ses excuses. Ce dernier se suicida en 1951.  Alors que la plupart des Maoris ont rejoint le monde moderne, des bien-pensants promeuvent un retour à la culture maorie telle qu’ils la fantasment. Le ministre du développement maori a même demandé que l’on s’assure que les traditions maories s’appliquent complètement et soient respectées pour éviter toute violence.

Certaines cultures ont été plus propices au développement, à l’inventivité et à l’épanouissement individuel que d’autres

David Landes considère l’Europe du Moyen Âge comme la société la plus inventive de l’histoire. Alors que l’imprimerie fut inventée en Chine au 9ème siècle, ce n’est qu’au 20ème qu’elle s’y modernisa par le recours aux caractère mobiles, cinq cents ans après l’Occident. En Chine, le savoir était le monopole de l’empereur. Or la liberté est nécessaire à l’innovation et la centralisation excessive du pouvoir ne lui est pas favorable. La rupture avec la forme communautaire de la société a été déterminante. En Angleterre, il fut possible de transférer la propriété familiale à des personnes en dehors de la famille. Une innovation très positive pour l’économie fut la comptabilité en partie double qui apparut à Londres dans une firme italienne en 1305. Avec la Magna Carta en 1215, puis la sécurisation de la propriété privée en 1297, fut mis fin à la pratique de « celui qui commande prend tout », laquelle resta longtemps la règle en Russie par exemple où la sphère privée y était entièrement dépendante du pouvoir. Le servage y fut inscrit dans la loi en 1649 et une chancellerie des confiscations fut établie en 1729 ! Pendant des centaines d’années, le secteur privé a été semi-légal, tout juste toléré, dans l’ombre de l’état. Le système soviétique a produit une méfiance universelle.

Pour Keith Richbourg, l’Afrique est gangrenée par la corruption. C’est le maintien d’hommes forts au pouvoir et la distribution d’argent qui maintiennent l’allégeance quand toute légitimité a disparu. Roger Sandall ajoute que la détention du pouvoir par une élite politico-militaire puissante, violente et indifférente à la classe productive est sans doute encore plus grave : « La production existe en dépit de l’État ». Quant à Ernest Gellner, il distingue trois types de société : 1) un monde tribal, celui des cousins et des rituels, mais sans politique tyrannique centralisée ; 2) un monde pseudo-tribal, comme celui des nazis et des communistes, dans lequel la centralisation détruit toutes les institutions et communautés subsidiaires quelle qu’en soit la nature ; 3) un monde largement démocratique qui s’est forgé en Europe et en Amérique. Il exclut à la fois le communautarisme et l’autoritarisme centralisé, rejette le militarisme et les camps de travail. Ce qu’on pourrait appeler une civilisation.

Le crépuscule des anthropologues

D’après Roger Sandall, les gros calibres de l’anthropologie, désenchantés, ont, à la fin du 20ème siècle et au début du 21ème, abandonné la discipline en masse. Pour Adam Kuper, né en Afrique du Sud en 1941, de plus en plus d’anthropologues « ont reporté leur allégeance intellectuelle des sciences sociales aux sciences humaines où il est plus courant d’interpréter et même de déconstruire au lieu de conduire des analyses sociologiques et psychologiques » (Culture: The Anthropologists’ Account, Harvard University Press, 2000). Il s’adresse aux Américains libéraux pour leur faire comprendre que le romantisme à l’allemande renaissant repose sur une théorie de la culture anachronique, chauvine et primitiviste en totale contradiction avec ce qu’exige toute science sociale digne de ce nom. Comme si l’anthropologie cherchait à s’autodétruire. Son relativisme, ajoute Roger Sandall, a triomphé dans l’ensemble des sciences humaines. 

Les cultural studies contre la civilisation

En Occident, le triomphe du primitivisme romantique est si complet que le terme civilisation se fait rare et, lorsqu’il est employé, c’est souvent avec ironie. « La vertu qui n’ose pas dire son nom ». Avec le culte de la culture, c’est la notion de civilisation, assimilée à la haute culture, qui devient superflue. Pour Raymond H. Williams, cette haute culture était ressentie comme trop exclusive, prétentieuse, élitiste, blessant l’estime de soi de ceux qui s’en sentent exclus. D’où son extension infinie jusqu’à ce que rien ne soit laissé de côté. Dans son livre Marxism and Literature de 1977, il alla jusqu’à déclarer que la littérature devait disparaître afin de purger tous les restes de l’exclusivisme du privilège. D’après lui, après avoir fait table rase, émergeraient de nouveaux concepts. Même les plus radicaux de la gauche se demandèrent alors s’il était sain d’esprit. Mais il fut celui qui remodela le concept de culture pour une grande partie du monde anglophone. Le ressentiment de Williams était si grand qu’il voyait de l’exploitation partout, exploitation qu’il fallait contester, délégitimer et subvertir. Le monde était alors prêt pour les cultural studies. Pour Roger Sandall, c’est ce ressentiment qui « explique en grande partie l’effort déterminé de ses disciples des cultural studies pour jeter Shakespeare et compagnie à la poubelle ».

Cet article est issu du blog de la démographe Michèle Tribalat.

Roger Sandall, The Culture Cult. Designer Tribalism and Other Essays, Routledge Taylor & Francis Group, 2001, réédité en 2018, 228 pp.

The Culture Cult: Designer Tribalism And Other Essays

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Immigration, idéologie et souci de la vérité

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Ce sont eux qui le disent

À la recherche de l’esprit français. Le regard de Pierre Berville, publicitaire et romancier.


Ah, l’esprit français ! Mais brille-t-il davantage que les autres ? Les monuments, la mode, les différentes formes de galanterie : autant d’univers où nous aimons nous vanter de notre prédominance. Et pourtant le Colisée, Mary Quant, Mae West ou le Kâma Sûtra n’ont pas imposé leur rayonnement depuis Paris ni Versailles. Heureusement, il nous reste un domaine dans lequel nous pouvons revendiquer notre supériorité : le mot d’esprit.

Pourtant, là aussi, la concurrence existe. « Si tu as peur de la solitude, ne te marie pas » ; « La seule chose que j’aime chez les riches, c’est leur argent » : des traits qu’on croirait signés Jules Renard ou Desproges, et qui sont de Tchekhov et de Lady Astor… Et même si cet art a ses cousins (l’humour anglais, la vanne imagée déclinée de l’antique, la gauloiserie, l’histoire juive, la grosse Bertha de la kolossale finesse), il n’est pas contestable qu’en matière d’aphorisme assassin, nos grands dramaturges, nos salonnards et nos piliers de zinc se sont toujours taillé la part du lion. Bref, pour incarner le mot d’esprit à la française, il n’est pas obligatoire d’être français, mais ça aide. Les exemples abondent : « La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée » (Talleyrand) ; « Un général ne se rend jamais, même à l’évidence » (Cocteau) ; « Ce type n’a pas inventé l’eau chaude, ou alors s’il l’a inventée, il l’a laissée refroidir » (San-Antonio).

A lire aussi : En quelques mots

Transpercer avec grâce les puissants et les impuissants, moquer la politique de ceux que l’on méprise, noyer de fiel les conventions des imbéciles : quand le talent est là, peu échappent à son ironie délicate. Les clichés le comparent au fleuret qui fait mouche, à la flèche empoisonnée. L’épigramme à la française est une arme fatale au service de l’insolence. Avec, longtemps, comme cibles privilégiées : l’amour et les femmes. Encore des exemples ? Un dialogue de Jean Dutourd :

« — Je me sens si seule. — Moi, pas assez. »

De Guitry : « Le seul amour fidèle, c’est l’amour-propre. »

De Feydeau : « Pourquoi contredire une femme ? Il est tellement plus simple d’attendre qu’elle change d’avis… »

Finalement, ne serait-ce pas cela, l’esprit français ? La méchanceté hilarante.

Par les temps qui courent – et pas toujours dans la bonne direction – certaines lectrices n’acceptent plus de sourire à de telles saillies. Alors, laissons par galanterie le mot final à Coco Chanel : « Le seul intérêt de l’amour, c’est de faire l’amour. Dommage qu’il faille un homme pour ça ! »

L'Émeraude de Levallois

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Bolivie : fin du règne sans partage de la gauche

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Depuis longtemps la Bolivie, sous le régime d’Evo Morales et de son successeur, Luis Arce, semblait incarner obstinément le socialisme de type latino-américain. Mais tout vient de changer avec le premier tour des élections générales dont le vainqueur surprise est le démocrate-chrétien, Rodrigo Paz Pereira. Quoi qu’il arrive au second tour, la gauche ne pourra pas gagner.


Les élections générales qui ont eu lieu dimanche en Bolivie ont été marquées par une déconcertante surprise, par la confirmation d’un cuisant échec mettant fin au règne sans partage pendant 20 ans de la gauche radicale, et, subsidiairement, par une amère déconvenue pour les sondages. Ceux-ci donnaient au vainqueur du 1er tour, Rodrigo Paz Pereira, à peine 10% des intentions de vote et le classaient troisième alors qu’il a recueilli dans les urnes 32,1%. Le favori, Samuel Doria Medina, un riche homme d’affaires, et candidat chronique à toutes les présidentielles des deux dernières décennies, n’arrive que troisième avec 19,8%. Il était crédité de 22%.

Le second tour, qui aura lieu le 19 octobre, opposera deux candidats de droite pour la première fois depuis 20 ans. Et c’est aussi la première fois depuis 2005 que le vainqueur ne s’impose pas dès le premier tour.

Membre du Parti démocrate-chrétien, Rodrigo Paz Pereira, 57 ans, sénateur, fils d’un ancien président de centre-gauche, Jaime Paz Zamora, et dont le grand-père, Victor Paz Estenssoro, grand modernisateur du pays, a assumé à quatre reprises la magistrature suprême, affrontera le représentant de la droite libérale traditionnelle, Jorge « Tuto » Quiroga, un ingénieur de 65 ans, un ancien président par intérim de 2001-2002. Il avait succédé à Hugo Banzer, un ancien dictateur revenu au pouvoir par la voix des urnes, quand celui-ci a été contraint de démissionner, atteint d’un cancer foudroyant. Les sondages le créditaient de 20% et de la seconde position. Il en obtenu 26,8%.

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A la décharge des sondeurs, c’est qu’il y avait à quelques jours du scrutin 30% d’indécis. S’ajoute que ces derniers ont du mal, pour des raisons socio-culturelles, à cerner les intentions de vote de la population Aymara et Quechua, essentiellement rurale, de l’Altiplano andin. Son vote est estimé justement à 30%.

Quant à la gauche, dont la figure emblématique a été, et semble le demeurer, Evo Morales, premier président indigène élu, ce n’est pas un échec cuisant, ni une déconfiture monumentale qu’elle a essuyée mais bien une déculottée magistrale. Ses candidats, Andronico Rodriguez, président du sénat et considéré comme l’héritier de Morales, bien que renié par ce dernier, Eduardo Del Castillo, le candidat du président sortant Luis Arce qui, comme François Hollande, n’a pas pu se représenter tellement il était déconsidéré, ne recueillent à eux deux 11,3%, respectivement 8,2% et 3,12%.

De son côté, Morales n’a pas pu se présenter du fait que la Cour constitutionnelle a confirmé que la nombre de mandats se limitait à deux. Il a donc appelé au vote nul qui a atteint 18%, un record. Ce qui indique qu’il conserve son ascendant sur une grande partie de l’électorat de gauche, disons surtout en raison de son origine ethnique. Les deux candidats de gauche cette fois-ci sont de souche espagnole. La gauche bolivienne a une assisse indigène électoralement dominante.

Jusqu’à dimanche, sur les cinq présidentielles précédentes depuis 2005, la gauche en avait emporté quatre dès le premier tour avec une très confortable avance. Celle de 2019 avait été invalidée pour tentative de fraude, organisée par le propre Evo Morales, pour se maintenir au pouvoir. En 2014, ce dernier s’était imposé avec 61%, et en 2000, son successeur, le sortant Luis Arce, avec 54%, à la surprise générale.

On pensait que le MAS (Mouvement vers le socialisme), le parti d’Evo Morales, était complètement discrédité après la crise de l’année précédente qui avait entraîné des émeutes ayant fait au moins 30 morts et quelque 400 blessés. Evo Morales avait été contraint à l’exil, d’abord au Mexique puis en Argentine d’où il organisa la victoire de son ancien ministre de l’Économie, Luis Arce, à laquelle peu d’observateurs croyaient. Mais les relations entre les deux vont vite se détériorer : Morales pensait que Arce était son homme de paille et qu’il exercerait le pouvoir en sous-main. Une fois à la tête de l’État, Arce, lui, s’appliqua à s’émanciper de son tuteur, estimant qu’il était discrédité après sa tentative la fraude de 2019, qualifiée par bien des observateurs de coup d’Etat.

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Les élections de dimanche ont sonné très certainement le glas de la gauche. Il est très peu probable qu’elle puisse s’en remettre dans un délai raisonnable. Car en plus de son absence au second tour, elle ne disposera d’aucun siège sur les 36 du Sénat où elle disposait avec 26 de la majorité absolue la veille encore. Cette chambre haute est désormais monopolisée par quatre formations de droite.

Concernant l’assemblée des députés, dite plurinationale, de 130 sièges et où, avec 75, la gauche était confortablement majoritaire, on ne connaissait pas encore lundi le résultat à cause d’un mode de scrutin mixte complexe, à la fois proportionnel et majoritaire. D’emblée, il est acquis que sa représentation sera réduite à une portion congrue qui l’obligera à faire seulement de la figuration.

A quoi peut-elle être imputée cette bérézina électorale ? Aux luttes intestines qui ont conduit à l’éclatement du MAS qui pendant 20 ans a fait main basse sur le pouvoir ? Pas certain, pour parodier un titre de Gabriel Garcia Marquez, cet effondrement est « la chronique du mort annoncée ». Elle est la conséquence d’une impéritie atavique.

A cause d’elle, la Bolivie est plongée dans une crise économique, sans précédent depuis 40 ans, marquée par une pénurie de carburant qui paralyse le transport, par des queues pour acheter l’huile et autres produits de base, une inflation de 25%, et par une pénurie de devises. Ses réserves en dollar qui étaient de 15 milliards en 2014 n’étaient plus que 1,6 milliard dix ans plus tard. La compagnie pétrolière d’État, qui a le monopole des importations, n’a plus de liquidités pour acquérir essence et gazole.

A son arrivée au pouvoir, Evo Morales avait bénéficié d’une conjoncture économique très favorable. Le prix des matières flambait, en particulier celui du gaz dont la Bolivie possède le deuxième gisement le plus important d’Amérique du Sud, après le Venezuela. Elle l’exportait principalement au Brésil et en Argentine. Au lieu d’engager des réformes structurelles en vue de moderniser et consolider l’économie, son gouvernement préféra, à des fins clientélistes, distribuer cet afflux de capitaux en bons d’aide, en subventionnant les carburants, en achetant la production agricole au prix fort et en revendant à perte. Certes le taux de pauvreté qui était de 60% fut ramené à 40%. Mais la chute du prix du gaz à partir de 2017 a mis fin à cette « prospérité illusoire ». La pauvreté a repris une bonne partie du terrain qu’elle avait cédé. Et les urnes ont tranché…

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La victoire ne devrait pas échapper au gagnant inattendu du premier tour, Rodrigo Paz Pereira. Arrivé troisième, éliminé en conséquence du second, Samuel Doria Medina a déjà appelé à voter pour lui, ce qui devrait lui assurer de franchir la barre des 50%. Des analystes attribuent la surprise Paz Pereira à sa campagne modeste, peu couteuse, à la différence des deux favoris qui se sont montrés trop dispendieux dans une Bolivie en proie à une récession. En politique, l’argent ne distribue toujours les cartes.

Une question se pose : est-ce que le sort d’Evo Morales, icône longtemps d’une gauche radicale mondiale, notamment en France des électeurs des Insoumis, est définitivement scellé ? Objet d’un mandat d’arrêt pour une sombre affaire de « détournement de mineur », ne pouvant plus se présenter à une présidentielle, exclu du MAS, parti qu’il avait fondé il y a 40 ans, il vit reclus dans le Chapare, province du centre du pays productrice de la feuille de coca, à l’économie fortement liée au narcotrafic. Il est protégé par une garde prétorienne composée de « cocaleros » (producteurs de la feuille de coca). Dans cette affaire de mœurs, il se refuse à répondre aux convocations de la justice. L’arrêter impliquerait monter une véritable opération militaire. Est-ce que le prochain gouvernement de droite osera en assumer le coût ?

Ou finira-t-il retranché dans son Chapare, une sorte de triste petit « seigneur de la guerre », un peu à l’instar de Kurtz, le personnage du roman de Joseph Conrad, Au Cœur des ténèbres ?

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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Ce qui se joue à Gaza : le destin de l’Europe

Depuis le 7-octobre, l’Europe se drape dans une morale humanitaire qui, sous couvert de compassion, équivaut à un renoncement politique. En exigeant un cessez-le-feu inconditionnel, elle consacre la victoire symbolique du Hamas et alimente l’essor de l’islamisme. Israël est l’avant-poste d’un combat qui engage le destin même de notre civilisation. La chronique de Charles Rojzman.


Il est des moments où les illusions d’une civilisation se révèlent pour ce qu’elles sont : un chemin vers sa propre disparition. L’attitude des élites européennes face à Israël, depuis le 7 octobre et la riposte contre le Hamas, appartient à cette catégorie. Car il faut appeler les choses par leur nom : exiger un cessez-le-feu inconditionnel, c’est offrir une victoire politique et symbolique au Hamas ; et offrir une victoire au Hamas, c’est consacrer l’essor mondial de l’islamisme. Ce geste, présenté comme humanitaire, n’est rien d’autre qu’un suicide politique pour l’Europe.

L’échec d’un cessez-le-feu

Israël n’est pas engagé dans une guerre périphérique dont l’Europe pourrait se tenir à distance ; il est le poste avancé d’un conflit qui nous concerne tous. Le Hamas n’est pas une simple organisation palestinienne : il est la figure régionale d’un totalitarisme global, l’islamisme, qui combine trois traits déjà connus du XXe siècle. Comme le fascisme, il exalte l’identité et désigne un ennemi absolu à exterminer. Comme le communisme, il promet une rédemption universelle, ici sous la forme de l’instauration d’un ordre divin libérant les peuples de la domination occidentale. Comme les deux, il séduit en empruntant le langage du Bien : dignité des opprimés, justice des humiliés, émancipation des colonisés. Mais il ajoute à ces traits un art redoutable, inédit à cette échelle : retourner contre ses adversaires les valeurs mêmes qui fondent leur civilisation. Les droits de l’homme, l’humanisme, la compassion pour les victimes deviennent l’arme idéologique d’une force qui veut abolir la liberté et la démocratie.

C’est ici qu’il faut être clair : ne pas accepter, dans les conditions actuelles, un cessez-le-feu sans la reddition du Hamas et la libération des otages restants, c’est effectivement continuer la guerre – avec ses destructions, ses victimes, ses horreurs. Mais c’est la loi du tragique : une guerre n’est jamais « propre ». Et pourtant, si comparaison il y a, cette guerre reste plus limitée, plus contrôlée, plus soucieuse de réduire les pertes civiles que la plupart des conflits du Moyen-Orient ou de l’Afrique, où les massacres sont de masse et les vies humaines comptent pour rien. Refuser la guerre, c’est condamner Israël à disparaître ; la poursuivre, c’est préserver au moins la possibilité de sa survie – et avec elle, celle d’un monde encore attaché à la liberté.

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Nous avons déjà connu ce mécanisme. Dans les années 1930, l’Europe crut pouvoir désarmer Hitler en lui concédant des territoires ; elle refusa de croire que l’ennemi ne cherchait pas le compromis, mais l’anéantissement. Dans les années 1950, nombre d’intellectuels occidentaux se sont aveuglés sur le goulag au nom de l’espérance révolutionnaire. Aujourd’hui, le même aveuglement se rejoue : une partie de nos élites s’imagine qu’en freinant Israël, en lui imposant la morale humanitaire, on sauvera la paix, alors que l’on consacre en réalité la victoire d’une idéologie totalitaire.

Le colonialisme européen doit s’excuser de tout

Pourquoi cette répétition obstinée des erreurs ? Parce que l’Europe s’est enfermée dans une religion séculière de la culpabilité. Le christianisme avait inscrit au cœur de notre culture l’idée que le salut passe par l’aveu de la faute et la rédemption par le sacrifice. La modernité a sécularisé cet héritage : il ne s’agit plus de se confesser devant Dieu, mais de s’excuser devant l’humanité. Après 1945, la mémoire de la Shoah a accentué cette tendance en faisant de la reconnaissance de la faute le pivot de la conscience démocratique. Puis vint la décolonisation, et avec elle une nouvelle liturgie : celle du repentir colonial. L’Occident s’est redéfini comme coupable par essence, oppresseur congénital, sommé de s’excuser sans fin.

Ce mécanisme, transposé dans le présent, conduit à un résultat absurde : Israël, qui fut d’abord perçu comme la réparation ultime après Auschwitz, est désormais vu comme la réincarnation du colonisateur européen. La mémoire de la culpabilité européenne s’est projetée sur l’État juif, transformé en coupable de substitution. C’est lui, désormais, qui doit expier pour les crimes de l’Europe. D’où la facilité avec laquelle une partie des élites occidentales, et même juives, bascule dans la condamnation automatique d’Israël : elles rejouent la scène de l’aveu de faute qui leur donne le sentiment d’être du côté du Bien.

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Ce réflexe n’est pas limité à l’Europe. On le retrouve au sein même d’Israël, dans une partie de sa gauche intellectuelle et politique. Depuis Oslo, beaucoup croient qu’en multipliant les gestes d’autocritique et les concessions, on désarmera la haine palestinienne. La diaspora juive, en particulier dans ses élites médiatiques, a prolongé cette disposition : Delphine Horvilleur, Anne Sinclair et d’autres ont fait de l’accusation de leur propre camp le moyen de se maintenir dans une posture morale irréprochable. Mais l’ennemi ne demande pas des excuses, il ne cherche pas un compromis : il exige la disparition. L’autocritique, loin d’apaiser, nourrit la propagande adverse.

Ainsi, de Paris à Tel-Aviv, une même logique sévit : celle du progressisme sacrificiel. Ce nouvel évangile laïc fusionne l’héritage chrétien du péché, la mémoire de la Shoah, la culpabilité coloniale et le manichéisme marxiste. Il en résulte une idéologie totalitaire d’un nouveau genre, qui divise le monde en dominants coupables et dominés innocents, et qui prescrit comme seule conduite légitime l’auto-dénigrement. Israël, condensé symbolique de l’Occident, est condamné à l’expiation : il ne peut être qu’agresseur, quelle que soit la réalité de l’agression qu’il subit.

Cette religion séculière a cessé d’être un discours marginal : elle structure désormais nos institutions. À l’école, on enseigne davantage la mémoire des fautes que l’histoire des réussites ; à l’université, le paradigme décolonial s’impose comme dogme interprétatif ; dans la justice internationale, Israël est criminalisé avec une rapidité qui contraste avec l’impunité des régimes autoritaires ; dans la diplomatie européenne, la morale humanitaire se substitue à la défense des démocraties. Même les médias et la culture diffusent le récit sacrificiel : Israël comme puissance oppressive, les Palestiniens comme victimes absolues. La culpabilité est devenue norme officielle.

Le suicide occidental

Les conséquences sont prévisibles. Si l’Europe persiste, elle connaîtra la désagrégation sociale, sous la pression de communautés qui ne partagent plus une identité commune. Elle connaîtra une guerre civile diffuse, faite d’émeutes, d’attentats, de zones de non-droit. Elle connaîtra l’effacement géopolitique, marginalisée par les puissances qui assument la dureté de l’histoire. Elle mourra de sa vertu, ou plutôt de sa fausse vertu : une morale qui se retourne en impuissance.

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Mais un autre avenir est possible. Il suppose un retournement lucide. L’Europe doit comprendre que l’humanisme ne consiste pas à s’immoler, mais à se défendre. Elle doit retrouver une identité positive, au lieu de se définir uniquement par ses fautes. Elle doit réapprendre à nommer l’ennemi, à réhabiliter le politique contre la morale abstraite, à assumer une puissance qui protège ses valeurs. Israël, petit pays divisé mais qui tient debout face à une haine totale, peut servir de modèle : celui d’une démocratie qui résiste, non pas en dépit de ses principes, mais grâce à eux.

C’est pourquoi ce qui se joue à Gaza n’est pas seulement le destin d’un État lointain : c’est le miroir de notre propre destin. Si nous continuons à condamner Israël pour sauver notre bonne conscience, nous choisissons la désintégration. Si nous acceptons de voir en Israël non un coupable mais un avertissement, alors nous pouvons encore retrouver le sens de l’histoire. Car l’islamisme ne veut pas la repentance, il veut la victoire. Et Israël, en refusant le sacrifice, nous montre la voie du refus du suicide.

Dans la suite de Philippe Bilger à propos de Robert Brasillach

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Dans sa chronique du 15 août, Philippe Bilger déplore que l’on puisse rejeter en bloc et avec mépris l’oeuvre de Robert Brasillach au motif de son engagement politique. S’il a produit des chefs-d’oeuvre littéraires, il faut les reconnaître comme tels. C’est le cas, par exemple, de Comme le temps passe, un roman d’amour incomparable, notamment pour son évocation de l’acte d’amour.


Philippe Bilger, tombant par hasard sur un article du Nouvel Obs du mois de mai sur Robert Brasillach, dit ce qu’il en pense et le dit très bien. La dérision qui est la tonalité affreuse de notre époque croit être critique lorsqu’elle n’est que nihiliste, et, en ce sens, ne dit rien, mais absolument rien. Elle ne témoigne jamais que de l’humeur mauvaise et fanfaronne de celui ou celle qui s’en réclame, et se met bien commodément après-coup du bon côté. Quant à la capacité de nous apprendre quoi que ce soit sur la littérature, la dérision, par définition, en est incapable.

Je voudrais ajouter quelques lignes à l’excellent texte de Philippe Bilger, à partir d’une expérience que je fis d’un roman de Robert Brasillach intitulé Comme le temps passe et que je considère comme un des plus grands romans que j’ai jamais lus. Je crois savoir d’ailleurs que François Mitterrand partageait ce point de vue… Je me trouvais en convalescence en 2003 dans une clinique perdue dans la campagne normande. On voulut bien m’ouvrir la bibliothèque où je trouvais ce livre. Le nom de l’auteur ne m’était pas inconnu, mais comme il n’y avait pas d’ordinateur à ma disposition et certainement aucun accès internet, je n’eus pas le loisir d’aller vérifier ce que je savais a priori de ce monsieur, ni de lire les textes journalistiques où il s’égara.

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Cela eut un effet capital, car je suis absolument convaincue que la moindre information à son sujet aurait modifié ma lecture. Celle-ci se fit donc sans connaissance du mauvais sujet et je pus m’y consacrer sans arrière-pensée. Ce récit, dont le titre n’était pourtant pas des plus heureux, me fit un effet saisissant. Nous sommes dans l’avant-guerre et le roman suit à la fois la relation amoureuse de René et Florence et la découverte que chacun fait du monde, chacun de son côté, jusqu’aux années 1920. Je me souviens en particulier d’un chapitre, « La nuit de Tolède » où l’acte d’amour est relaté avec une précision sensorielle qui ne doit rien à la pornographie mais tout à la capacité de sentir et décrire la moindre émotion, le moindre mouvement et la moindre pensée dans un instant où l’intensité et une certaine absence au monde en général le permettent rarement. Je me souviens avoir pensé que c’était la première fois que je lisais un texte pareil, et que nos « modernes » pouvaient, et c’est le cas de le dire, aller se rhabiller.

Alors, bien sûr en rentrant, je pris connaissance plus en détail du destin de Robert Brasillach, mais à aucun moment, je ne revins sur ma première impression de lecture de l’ouvrage en question. J’avais lu un grand roman et je le maintiens. J’en étais d’ailleurs si fortement convaincue que, doutant que l’ouvrage fût encore édité, et parce que l’on m’avait fait là-bas une indélicatesse peu admissible, j’estimai que je pouvais bien prendre le roman en partant… Ce que je fis et ne regrettai jamais, ne serait-ce que pour pouvoir le relire.

Robert Brasillach, Comme le temps passe, Plon, 1937.

Comme le temps passe…

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C’est pour ça qu’on râle

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Bruno Lafourcade © Hannah Assouline/Causeur

À la recherche de l’esprit français. Le regard de Bruno Lafourcade, écrivain.


Les cinq mers qui nous entourent ont fabriqué des marins, des commerçants et des explorateurs ; des flibustiers comme Lafitte, des corsaires comme Surcouf. Cartier a fondé Québec et La Salle exploré le Mississippi ; Jean-François de La Pérouse a visité la Nouvelle-Calédonie, Jean-Loup Chrétien l’espace et Jean-Louis Étienne l’Antarctique en cerf-volant. Tous appartiennent à cet esprit de conquête qui baptisa un jour New York « La Nouvelle-Angoulême ». L’aventure, c’est aussi la science et les arts : Cousteau étudiait les fonds marins, Bombard la survie en mer et les impressionnistes la peinture en plein air, mais un même élan, inventif et audacieux, les animait. Ce premier trait de caractère ne nous est pas propre. Le second l’est entièrement, c’est le râleur compulsif, qui gueule avant tout, qui gueule a priori, qui gueule pour gueuler. Il a donné le sympathique anar de droite, inconnu hors de France ; sans parti ni idéologie, il défend moins qu’il ne s’oppose. C’est le Français du barbecue et du mot de Cambronne. Le point commun à l’explorateur et au râleur ? La volonté de rester libre, de vivre à sa guise. Les marins ont inventé la voile, dit-on, faute d’avoir pu brider le vent. Dieu a inventé la liberté faute d’avoir pu brider les Français. C’est pour ça qu’on part, c’est pour ça qu’on râle.

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Main basse sur le cinématographe

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L'Intervalle entre le marchepied et le quai

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Les Cosaques & le Saint-Esprit

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Les ultra-riches, la Sologne, la chasse

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Image d'illustration © DURAND FLORENCE/SIPA

On accuse les ultra-riches d’avoir fait main basse sur la Sologne et d’y avoir perverti la chasse en la transformant en un simple loisir mondain. Solognot de naissance et de cœur, notre chroniqueur revendique le droit de dire que le vrai scandale n’est pas tant leur fortune que l’engrillagement des terres.


Dans sa livraison du 12 août, Le Canard enchaîné publiait un article titré « La Sologne, terrain de jeu des ultra riches ». Les auteurs faisaient évidemment référence à l’ouvrage du journaliste Jean-Baptiste Forray, Les Nouveaux Seigneurs, publié voilà quelques mois aux éditions Les Arènes. Un bandeau précisait le sujet : « Comment les ultra-riches ont colonisé la Sologne et dénaturé la chasse »

Il se trouve que je suis de ce pays-là, que j’y ai grandi, que j’y vis et mes pères avant moi. Je me sens donc – à tort ou à raison – une certaine légitimité à parler du sujet. 

Le biais que recèlent à la fois l’article et le bouquin – biais idéologique – est qu’on y démêle assez mal si le plus grand crime commis par cette trentaine de possédants est d’être riches ou de pervertir la chasse en une sorte de jeu de massacre. Pour ma part, je serais parfaitement en mesure de présenter aux auteurs de l’une et l’autre publication des gens fort nantis de chez nous qui, pour rien au monde, n’érigeraient la moindre clôture autour de leur domaine, considérant à juste titre que ce serait une monstrueuse hérésie. Ne serait-ce que par souci d’intégrité journalistique, ce fait me semble devoir être souligné. 

Cela dit, le problème – bien réel – est effectivement tout entier celui-ci, opportunément dénoncé par le livre et l’article : l’engrillagement de centaines et centaines d’hectares afin d’y emprisonner les animaux destinés à être canardés lors de journées de tirs de loisir entre soi que, par une perversion de langage assez scandaleuse, ces gens-là tiennent encore à appeler « chasse ». 

Néanmoins, en ce qui me concerne, je tiens absolument à reconnaître à cette trentaine de noms ciblés par ces écrits deux droits qui me paraissent imprescriptibles : le droit d’avoir des sous, même beaucoup. Et surtout le droit à la bêtise, ce droit d’ailleurs très équitablement réparti dans l’ensemble des populations humaines, toutes catégories sociales, toutes situations de fortune confondues. Réalité incontestable qui nous inciterait presque à considérer que, au moins sur ce point, la vie est plutôt bien faite. Passons.

À lire aussi : Sologne: la chasse aux «gros» est ouverte

La bêtise à laquelle je me réfère ici se niche dans le fait que, en dressant ces grillages pour y contenir ce que, là encore indûment, on persiste à qualifier de gibier, ce n’est justement plus du gibier que ces Tartarin auront à se mettre au bout du canon. La raison en est simple : une fois enfermé, le gibier cesse d’être du gibier. Il perd ipso facto sa qualité, son statut, sa nature même de gibier. Une qualité, un statut établis depuis les temps plus anciens, à travers les écrits bibliques de la Genèse, le droit naturel, et parfaitement codifiés par l’admirable droit romain. 

La nature intrinsèque du gibier, ce qui fait qu’il est ce qu’il est, réside tout entière dans sa caractéristique fondamentale de res nullius, une chose, un bien qui n’appartient à personne. Il va et vient à sa guise, se nourrit ici aujourd’hui, là demain, naît à tel endroit, crève à tel autre, se reproduit de même, n’a nul maître identifiable, etc. (Je ne résiste pas au plaisir de noter que, dans un article similaire, publié par Charlie Hebdo voilà quelques semaines, l’auteur s’égarait gaiement en créditant la Révolution de 1789 de l’invention de cette géniale qualification de res nullius. Là, encore, biais idéologique. Le bon vieux réflexe attrape-tout de la gauche pseudo-intello…).

Bref, continuer à vouloir considérer comme gibier un animal engrillagé est à peu près aussi stupide que de prétendre persister à créditer de sa qualité d’homme libre tel être humain réduit en esclavage. Cela est sans doute défendable chez les Shadoks et le Père Ubu, mais nulle part ailleurs.

Le grand crime des engrillageurs est donc bien celui-là, la sottise associée à l’ignorance crasse de la richesse, de la noblesse de ce statut ancestral, traditionnel, patrimonial de res nullius par lequel le droit romain reconnaissait et consacrait l’absolue et inaliénable liberté de ces animaux. Une liberté demeurée telle qu’en elle-même en deux ou trois mille ans d’histoire. Merveille des merveilles ! Sans pareille, probablement ! Liberté qu’épouse en quelque sorte celle de notre Raboliot (dans le roman de ce nom de Maurice Genevois), par exemple, dont on célèbre cette année le centenaire. Celui-là ne s’approprie pas la Sologne, ne l’engrillage pas. Tout simplement parce que, tout au contraire, il porte en lui la conviction profonde que le terroir ne lui appartient pas mais qu’il lui appartient. 

En vérité, ce n’est donc pas du gibier que tirent les engrillageurs. Ce n’est pas non plus de la chasse qu’ils pratiquent. Seulement et piteusement du tir sur cibles vivantes. Ce qui, à ma connaissance, est radicalement interdit en France. On attend donc que les politiques, la représentation nationale s’activent et fassent respecter, avec rigueur et fermeté, cette disposition légale. Affaire de courage, tout bonnement. Même si, en face, le gibier à plumes ultra-dorées auquel ils auront à s’affronter appartient à l’espèce sans aucun doute la mieux protégée de notre République.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Je suis solognot mais je me soigne

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Manifeste pour une baisse du pouvoir d’achat

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Magasin Action à Orvault © Sebastien Salom-Gomis/SIPA

À force de vouloir « acheter plus », les Français consomment surtout du sucre, du plastique et des produits importés à bas prix, pendant que la production nationale s’effondre. Et si la véritable urgence n’était pas de doper nos caddies, mais de retrouver notre capacité à produire ?


S’il y a une idée qui fait consensus dans la classe politique aujourd’hui, c’est bien que le pouvoir d’achat des Français est trop bas et que l’arsenal des politiques publiques doit être déployé avec ce quasi unique objectif : permettre à tous les Français de dépenser un maximum d’argent pour faire tourner la machine du commerce.

A bien y réfléchir, cet objectif est en réalité stupide et constitue probablement la matrice du déclin accéléré de notre pays.

Constatons que, loin de décliner, le pouvoir d’achat des Français a constamment progressé depuis 2017 (début des Macronomics), malgré les multiples crises (Covid / inflation liée à la guerre en Ukraine). Pas une année ne s’est écoulée sans une progression du pouvoir d’achat moyen, avec un bilan à date de +6% sur 8 ans. Et même les Français les plus modestes en ont profité, du fait de la forte hausse des minimas sociaux sur la période.

Quel bilan de cette augmentation de la capacité d’acheter ? L’insatisfaction des Français avec leur propre vie n’a fait que s’accélérer, et le bonheur ressenti par nos compatriotes est à un plus bas historique. La tendance bien connue à ne retenir que les mauvaises nouvelles fait que les Français sont convaincus que leur pouvoir d’achat a diminué. L’ingratitude collective, nourrie d’analphabétisme économique, devrait amener nos gouvernants à une conclusion simple : puisque de toute façon le Français râle, donnons-lui de vraies raisons de le faire.

À lire aussi : France – Grèce, ou le destin qui guette

Les Français sont obsédés par leur pouvoir d’achat, mais finalement qu’achètent-ils vraiment ? Et ont-ils vraiment besoin ? Un article édifiant de Libre Service Actualités (périodique fort sous-estimé mais bible des boutiquiers) nous donne le top 10 des codes-barres les plus achetés en 2024 en grandes surfaces. Parmi eux : 3 références Coca-Cola, 1 de Nutella, 2 bières, 1 whisky, 1 anisette et 2 eaux minérales en bouteilles plastique. En résumé : du sucre, du gras, de l’alcool et des micro-plastiques. Tout cela est-il vraiment indispensable pour assurer notre bonheur quotidien ? Plus loin dans le même magazine, on apprend que l’enseigne préférée des Français est désormais Action et ses 800 magasins, qui dispensent à des prix ridicules des tonnes de produits non-alimentaires chinois en plastique à des prix obscènement bas . Mais Action est aujourd’hui menacé par un nouvel entrant : les 200 magasins hard-discount Normal se déploient pour offrir aux consommateurs reconnaissants leur dose de produits superfétatoires et polluants. Poursuivons notre lecture : on apprend que les Français achètent en moyenne 42 articles d’habillement par personne et par an, avec bien sûr une énorme augmentation des articles achetés sur Shein ou Temu, au bilan carbone, social et économique déprimant. 

Arrêtons-là notre lecture, et convenons avec François-Xavier Oliveau (La Crise de l’abondance) que notre monde produit trop et trop peu cher, que ses habitants consomment trop et que tout cela ne mènera qu’à la ruine de la France puisque la plus grosse partie des biens manufacturés que nous consommons (les deux tiers) est produite à l’étranger. Que faire donc ? Très simplement : moins de consommation, plus de production. Redéployons les politiques publiques vers l’innovation, la souveraineté industrielle et digitale. Finançons tout cela par une augmentation drastique de la TVA (hors produits de première nécessité), des taxes élevées sur le e-commerce, destructeur d’emplois et émetteur de CO2, et l’arrêt des politiques pro-pouvoir d’achat pour les classes moyennes. Et que faire, nous citoyens ? Arrêtons le Coca, bordel ! Et produisons des micro-processeurs…

La crise de l'abondance

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Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

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Vincent Bolloré, pose lors d'une audition devant la commission d'enquête parlementaire sur les procédures d'octroi des autorisations des services de télévision nationale à l'Assemblée nationale à Paris, le 13 mars 2024 © Jacques Witt/SIPA

Vincent Bolloré est devenu l’ennemi idéal : milliardaire, catholique, conservateur, il concentre sur lui toutes les obsessions de la gauche médiatique. Mais cette diabolisation mécanique dit plus de la paresse du débat public que de l’homme lui-même.


Il y a des polémiques et des dénonciations qui font rire par leur caractère systématique, des obsessions qui amusent. Je ne cesse de me réjouir de la constance avec laquelle Vincent Bolloré tient lieu de sujet universel quand on n’a plus rien à dire.

D’abord lui, évidemment, puis ceux qui travaillent avec lui ou dans un univers qu’il possède. Vincent Bolloré est stigmatisé avec une pauvreté d’argumentation qui confine au néant. Il est milliardaire, il est conservateur et a le front de vouloir communiquer ses idées et les défendre. J’oubliais le grief fondamental : il est catholique et va régulièrement à la messe. Son entourage est décrit comme s’il s’agissait d’une coterie adepte de mauvais coups. Les chroniqueurs qui participent à des débats sur CNews, avec une totale liberté, sont considérés comme des assujettis à Vincent Bolloré et ont beau protester du contraire, ils ne sont pas crus. Le pire advient quand ils ont le culot, en plus, d’estimer, voire d’admirer Vincent Bolloré. Il ne fait pas bon en France louer si peu que ce soit les personnalités richissimes, même quand elles doivent tout à elles-mêmes, mais émettre un jugement favorable à Vincent Bolloré relève du péché mortel.

La seule manière pour Vincent Bolloré d’échapper à cette hostilité réflexe, créatrice d’un consensus médiocre, est de voir ce courant délétère se détourner de lui pour accabler, aussi mécaniquement, un autre milliardaire, Pierre-Edouard Stérin, gangrené par ce double vice aux yeux de la majorité des médias : il est également catholique et prétend, offense suprême, en tirer les conséquences dans la vie intellectuelle, politique et médiatique. Il est évidemment intolérable qu’une personnalité non pourvue de la carte de gauche ait de telles ambitions. Matthieu Pigasse, lui, peut tout se permettre : il pense bien.

Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

À lire aussi : Des idées et des visages

Celui-ci ne sert pas seulement à nourrir en permanence un procès contre lui et ceux qui sont fiers de travailler sous son égide, de près ou de loin. Il permet aussi à ses adversaires d’être immédiatement crédités d’une aura et d’une indiscutable légitimité dès lors qu’ils se posent en anti-Bolloré. Cette grâce octroyée d’autorité, comme s’il s’agissait du seul critère pertinent, bénéficie à des personnalités certes estimables comme Olivier Legrain, « L’anti-Bolloré » (Le Nouvel Obs). Sa volonté exclusive de soutenir des médias de gauche et d’aider à leur création sur un mode très généreux et très opératoire ne démontre rien par elle-même, sinon son appétence pour l’idéologie de gauche et d’extrême gauche.

Dans l’article élogieux qui lui est consacré par Véronique Groussard, on voit bien tout ce dont elle le crédite parce qu’il est de gauche et donc par essence remarquable. En revanche, elle ne nous démontre pas le caractère nocif de l’information et de la liberté selon Vincent Bolloré et n’interroge pas le fond de la vision d’Olivier Legrain, de sorte qu’en conclusion, on connaît les projets de celui-ci, son idéologie, ses hostilités, mais rien de ce qui l’autoriserait à se poser en modèle par rapport à Vincent Bolloré.

CNews est à droite, n’est pas à gauche. Oui, et alors ?

Ah, s’ils n’avaient pas Vincent Bolloré !

Enfin un garde des Sceaux !

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Gérald Darmanin dans les jardins du ministère de la Justice, 31 juillet 2025, Paris © Anthony Quittot/JDD/SIPA

Gérald Darmanin affiche une ligne de fermeté et de pragmatisme qui tranche avec ses prédécesseurs. Soutenu par le Premier ministre et Bruno Retailleau, il s’attaque aux retards et aux dysfonctionnements de la justice avec des réformes ciblées : peines adaptées contre la criminalité organisée, classification des détenus, expulsions de prisonniers étrangers et lutte contre la surpopulation carcérale. La place Vendôme a enfin trouvé un ministre digne de ce nom !


Gérald Darmanin est le ministre dont la magistrature avait besoin et il paraît qu’il est « attaqué de toutes parts : avocats, syndicats, magistrats […] parce qu’il assume une ligne de fermeté » (JDD). Ce qui n’est pas pour me surprendre, tant il est classique qu’une forme de saisissement et même d’hostilité se dégage, avant l’appréhension du fond de sa politique, lorsqu’un ministre se montre actif, pragmatique et animé par le bon sens.

Pragmatisme et rien d’autre

On n’était plus habitué, avec Emmanuel Macron, à une telle configuration. Il convient de rendre hommage au Premier ministre qui l’a permise en lui associant Bruno Retailleau, partenaire indispensable à ce couple régalien, auquel Gérald Darmanin a rendu hommage. L’entretien que le garde des Sceaux a accordé au JDD ne concerne quasiment que ses projets judiciaires, son argumentation pour les défendre, sa méthode et sa vision du futur. En dehors de l’hommage obligatoire à son prédécesseur parce qu’il a fait augmenter le budget de la Justice (ce n’est pas non plus un Himalaya !) et de la confirmation qu’un ministre d’État peut aborder tous les sujets politiques et autres, Gérald Darmanin, avec talent, conviction et maîtrise de sa matière, développe ce qu’il a déjà accompli, ce qu’il prépare et les axes principaux de son action. Comme il le résume lui-même avec justesse, « Je mets du bon sens dans la justice ».

Il s’est d’emblée placé en dehors d’une posture partisane, refusant de dériver vers une ligne strictement idéologique. Contrairement à l’avocat devenu ministre, obsédé par l’idée de démontrer à tout instant sa haine du Rassemblement national — sans jamais distinguer ce parti de l’ensemble des citoyens qui le soutiennent — Gérald Darmanin s’inscrit dans une démarche équilibrée, au service de l’État et de l’intérêt général.

À lire aussi : Un grand ministre doit-il être contre ?

Par ailleurs avec quelle lucidité Gérald Darmanin, dès sa nomination, plutôt que de se pousser du col – il est vrai qu’il n’avait pas à faire oublier une arrivée très mal comprise place Vendôme ! – a considéré sa mission comme un devoir d’inventaire fondé à la fois sur ce que son expérience lui avait appris et le sentiment majoritaire de citoyens déçus, voire exaspérés par les retards et les dysfonctionnements de la justice.

Il a eu d’autant plus de mérite à tenir sa ligne de pragmatisme — refusant de disserter sur le sexe des anges, uniquement préoccupé par l’efficacité et les progrès opératoires — que, comme c’est souvent le cas en France, les exigences politiques et médiatiques allaient toutes dans le même sens avant sa nomination, mais il a suffi qu’il commence à y répondre, à les satisfaire, pour qu’une opposition paradoxale se manifeste. Il accomplissait ce que beaucoup attendaient : quel scandale !

Enfin du bon sens !

Dans le projet de loi qu’il tient à faire voter au plus vite — si la configuration politique le permet —, aucune disposition n’échappe au bon sens dont il se réclame, et toutes peuvent être justifiées par une argumentation intelligente. Il ne s’agira pas d’une réformette.

Il était grand temps de prévoir des peines d’emprisonnement assorties de mesures adaptées à l’extrême gravité du narcotrafic et de certains crimes, afin d’empêcher leurs auteurs, pourtant condamnés, de poursuivre depuis leur cellule des agissements mortifères et anti-sociaux, longtemps facilités par une impunité de fait.

Cette remise en ordre pénitentiaire s’accompagnera d’une classification des détenus selon leur niveau de dangerosité. Ce système, structuré en cinq catégories — la dernière correspondant à un régime de semi-liberté sous contrôle renforcé — entrera en vigueur d’ici la fin de l’année. L’expulsion des détenus étrangers constitue une nécessité, et grâce à l’implication du ministre, elle commence à produire des effets positifs, notamment à la suite des accords conclus avec des pays comme le Brésil, le Maroc et la Roumanie.

Des actions sont également engagées pour lutter contre la surpopulation carcérale, un sujet jusqu’ici négligé par Éric Dupond-Moretti. Gérald Darmanin envisage notamment la création de structures modulaires pouvant être construites en 18 mois, contre sept ans habituellement. La première devrait être livrée à l’automne 2026.

À lire aussi : CNews: ce garde des Sceaux est venu et a convaincu…

Plus largement, ce garde des Sceaux n’hésite pas à intervenir chaque fois que l’exécution des peines permet à des personnes incarcérées de bénéficier d’aménagements ou de facilités jugés choquants. Même si son idée initiale de supprimer le sursis a été infléchie et réduite, elle demeure, dans son principe, excellente. En effet, cette sanction — épée de Damoclès bien trop molle — n’est jamais véritablement perçue comme telle par les prévenus. De plus, le sursis n’étant pas systématiquement révoqué en cas de récidive, il perd toute portée dissuasive.

Gérald Darmanin, malgré les attaques dont il fait l’objet, reste serein, animé par une seule préoccupation : la défense de l’intérêt général. Il affiche une double volonté claire : relever, d’une part, le défi de la criminalité organisée ; et ne plus permettre, d’autre part, que se reproduise l’horreur des assassinats d’Incarville.

Loin d’être un handicap, l’absence de « grand soir judiciaire » apparaît au contraire comme un atout pour Gérald Darmanin. Le ciblage précis et pertinent de ses initiatives, allié à leur pragmatisme, démontre chaque jour leur efficacité. C’est sans doute là la meilleure méthode pour un ministre de la Justice.

Nous avons enfin un garde des Sceaux.

MeTooMuch ?

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Le Mur des cons

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Aux origines de la haine de soi occidentale

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Michèle Tribalat Photo : IBO/SIPA Numéro de reportage : 00617451_000005

L’esprit anti-occidental qui sévit aujourd’hui dans les universités et les milieux politiques radicaux n’a pas surgi de nulle part. Il a des racines dans un mouvement général pour valoriser les communautés « primitives » aux dépens des sociétés modernes qui est né dans les domaines académiques de l’anthropologie et de la sociologie. Les essais de l’anthropologue Roger Sandall permettent de redécouvrir la généalogie des ces idées aussi superficielles que dangereuses. L’analyse de Michèle Tribalat.


Roger Sandall (1933-2012) était un universitaire australien né en Nouvelle Zélande qui a publié The Culture Cult. Designer Tribalism and Other Essays en 2001. Comme les titre et sous-titre l’indiquent, son livre rassemble plusieurs textes tournant autour de la question de l’engouement d’intellectuels occidentaux pour les cultures primitives qu’ils sacralisent et sur lesquelles ils projettent leurs fantasmes. Ce primitivisme romantique n’est pas né dans les peuples tribaux mais en Occident, chez des citadins gâtés, avec le danger que ces peuples n’en viennent à suivre leurs admirateurs.

Jusque dans les années 1970, les gouvernements américain, canadien, australien et néozélandais avaient cherché à réduire le fossé qui séparaient les aborigènes et les autochtones de leurs concitoyens en matière de santé, de logement et d’éducation. L’idéalisation de la culture aborigène sans alphabet, sans écriture, et évidemment sans livres, qui suivit a eu des effets dévastateurs en matière d’alphabétisation. L’idéalisation du tribalisme a aussi réinventé un passé des Maoris sans cannibalisme.

L’affaire du pont d’Hindmarch (île au sud de l’Adélaïde en Australie) est exemplaire de l’instrumentalisation de cette dévotion envers la culture tribale. L’étude archéologique avait conclu que le site ne présentait rien de sacré. Cependant, le propriétaire d’un immense domaine que le projet de construction gênait a mobilisé des Aborigènes qui n’avaient pas connaissance d’endroits sacrés sur le site mais qui en trouvèrent un : les eaux de l’estuaire auraient été associées à la fertilité féminine ! Un rapport dévoila la supercherie mais la construction fut retardée de deux ans. Dans la vie tribale, c’est la loyauté du groupe qui l’emporte sur la vérité des faits.

Abolition de la propriété privée, logements communautaires et licence sexuelle

En 1848, John Humphrey Noyes monta une communauté (Oneida) dans l’état de New York dont il fut le chef pendant 30 ans. La communauté réservait aux anciens un accès privilégié à un harem de femmes nubiles qui, en principe, pouvaient refuser toute proposition. Les règles communautaires copiaient celles des Aborigènes australiens polygames et gérontocrates. La communauté se brisa et Noyes dut s’enfuir au Canada pour échapper aux accusations de viol sur mineures.

En haut de la vague féministe des années 1960 et 1970 des accusations furent portées contre la famille monogame pour expliquer l’assujettissement des femmes. En témoigne, non sans excès, l’expérience communautaire de la ferme de Cold Mountain fondée par Joyce Garner dans le Vermont. Localisée dans un site inaccessible, sans électricité, sans coupe de bois pour le chauffage et avec des « fermiers » inexpérimentés, cette communauté se solda par une déroute. Joyce Gardner écrivit un livre où elle exposait son rêve d’une communauté de frères et sœurs incestueux.

Deux écoles anthropologiques

Roger Sandall distingue deux écoles anthropologiques présentes très tôt. D’abord, l’anthropologie franco-germanique avec Jean-Jacques Rousseau et Johann G. von Herder, précurseurs du primitivisme romantique. Elle émerge dans une intelligentsia littéraire nostalgique méprisant l’industrie, détestant le commerce et pensant que la civilisation corrompt l’humanité. Rousseau, tout en concédant qu’il était impossible de revenir à l’état de nature, a créé une illusion ambigüe qui en a inspiré plus d’un. En 1761, le moine bénédictin Dom Deschamps préconisait la prohibition des métaux et le retour au bois, mais aussi de brûler les livres, d’abolir l’écriture et de vivre en communauté dans un grand lit de paille ! Les scènes de la vie de Bohême d’Henri Murger (1851) mettait en avant ces artistes et écrivains qui s’inspirent des tziganes tout en disposant de tout le confort de l’époque. Ce romantisme poussait Flaubert à dire qu’il aurait préféré être un muletier d’Andalousie plutôt qu’un intellectuel français, sans qu’il ait vraiment conscience du fossé séparant sa vision fantasmée du muletier de la vie réelle de ce dernier.

Ensuite, l’anthropologie anglo-écossaise avec l’Anglais William Roberston et l’Ecossais John Millar pour qui les vertus de la classe moyenne fondent l’ordre moral alors que la propriété collective freine l’initiative et l’industrialisation. D’après Roger Sandall, Rousseau lança, avec Herder, la dispute entre l’Europe continentale pré-industrielle et l’Angleterre-Écosse qui connut une industrialisation précoce et où est apparue une anthropologie digne de ce nom, tenue par des professionnels partageant les idées sociales et politiques modérées de la classe moyenne.

Entrée de la Bohème à l’université et triomphe du littéraire sur le scientifique

Dans les années 1920, Franz Boas promut à l’université de Columbia une théorie de la diversité culturelle pour faire pièce aux théories raciales de l’époque mais qui, nimbée d’un amour romantique de l’autre, finit par dominer l’anthropologie. Romantisme qu’incarnèrent Ruth Benedict et Margaret Mead, introduites par Boas au département d’anthropologie, toutes deux en croisade contre le puritanisme américain. Le traitement littéraire des cultures tribales par les deux auteurs contribua au succès du primitivisme romantique, notamment celui de Coming of Age in Samoa publié en 1928 par Mead. Cette dernière utilisa les données de terrain, résultat d’une enquête expéditive, de manière illustrative en reléguant les réalités historiques en annexe, de surcroît en petits caractères. Ce type d’écrits acclimata le primitivisme romantique comme une forme acceptable de présentation ethnographique dans les cercles académiques. Si l’anthropologie est restée malgré tout productive, l’entrée en scène, dans les années 1960, d’une anthropologie postmoderne enfermée dans un jargon prétentieux a signé le triomphe de la vision littéraire romantique.

Le primitivisme académique

Karl Polanyi est né à Budapest en 1886. Blessé pendant la 1ère Guerre mondiale, il épousa l’infirmière hongroise qui le soigna à Vienne, une communiste acharnée. Réfugié à Londres en 1933, il eut du mal à gagner sa vie et en conçut une haine de la société capitaliste. En 1947, il devint professeur d’histoire économique à Columbia. En 1960, il pensait que l’Afrique de l’Ouest deviendrait un leader mondial grâce à son économie planifiée et à des dirigeants forts. Dans son livre Dahomey and the Slave Trade, écrit en collaboration avec Abraham Rotstein, publié en 1966, deux ans après sa mort, il attribue l’absence de famine au dirigisme du roi et de ses ministres et ne trouve rien à redire aux 2000 épouses royales. Il s’émerveille des prouesses du comptage avec des cailloux qu’il compare à IBM ! Karl Polanyi n’a jamais su apprécier les principes d’un gouvernement démocratique ni la nature de l’économie qui le nourrissait et lui permettait de travailler librement. Pour lui, les revendications morales de solidarité l’emportaient sur tout, y compris sur la simple humanité.

Certains penseurs ont refusé ce courant de pensée primitiviste. Karl Popper est né à Vienne en 1902. En 1937, il accepte un poste d’enseignant au département de psychologie et philosophie au Canterbury College à Christchurch en Nouvelle Zélande, poste qu’il occupera pendant la guerre. C’est là qu’il écrivit The Open Society and its ennemies, sans aucune allusion d’ailleurs à la culture maorie qui fournissait pourtant un bon exemple de société fermée. Son chef de département était l’anthropologue Ivan Sutherland, spécialiste des affaires maories. Au fil du séjour de Karl Popper, le conflit avec son chef s’envenima. Dans The Maori People Today, publié en 1940, Sutherland expliquait qu’avant l’arrivée des Européens, les Maoris vivaient dans un état d’harmonie primitive alors que ceux-ci ont eu un impact dévastateur sur l’environnement (espèces disparues, 50 % des forêts brûlées) et livraient des guerres tribales lors desquelles les prisonniers étaient cuits et mangés de manière routinière. Les intellectuels les défendant, dont Sutherland, en avaient fait des victimes à la peau brune opprimées par les Blancs. L’hostilité envers Popper se manifesta par une campagne de harcèlement au bout de laquelle Sutherland dut présenter ses excuses. Ce dernier se suicida en 1951.  Alors que la plupart des Maoris ont rejoint le monde moderne, des bien-pensants promeuvent un retour à la culture maorie telle qu’ils la fantasment. Le ministre du développement maori a même demandé que l’on s’assure que les traditions maories s’appliquent complètement et soient respectées pour éviter toute violence.

Certaines cultures ont été plus propices au développement, à l’inventivité et à l’épanouissement individuel que d’autres

David Landes considère l’Europe du Moyen Âge comme la société la plus inventive de l’histoire. Alors que l’imprimerie fut inventée en Chine au 9ème siècle, ce n’est qu’au 20ème qu’elle s’y modernisa par le recours aux caractère mobiles, cinq cents ans après l’Occident. En Chine, le savoir était le monopole de l’empereur. Or la liberté est nécessaire à l’innovation et la centralisation excessive du pouvoir ne lui est pas favorable. La rupture avec la forme communautaire de la société a été déterminante. En Angleterre, il fut possible de transférer la propriété familiale à des personnes en dehors de la famille. Une innovation très positive pour l’économie fut la comptabilité en partie double qui apparut à Londres dans une firme italienne en 1305. Avec la Magna Carta en 1215, puis la sécurisation de la propriété privée en 1297, fut mis fin à la pratique de « celui qui commande prend tout », laquelle resta longtemps la règle en Russie par exemple où la sphère privée y était entièrement dépendante du pouvoir. Le servage y fut inscrit dans la loi en 1649 et une chancellerie des confiscations fut établie en 1729 ! Pendant des centaines d’années, le secteur privé a été semi-légal, tout juste toléré, dans l’ombre de l’état. Le système soviétique a produit une méfiance universelle.

Pour Keith Richbourg, l’Afrique est gangrenée par la corruption. C’est le maintien d’hommes forts au pouvoir et la distribution d’argent qui maintiennent l’allégeance quand toute légitimité a disparu. Roger Sandall ajoute que la détention du pouvoir par une élite politico-militaire puissante, violente et indifférente à la classe productive est sans doute encore plus grave : « La production existe en dépit de l’État ». Quant à Ernest Gellner, il distingue trois types de société : 1) un monde tribal, celui des cousins et des rituels, mais sans politique tyrannique centralisée ; 2) un monde pseudo-tribal, comme celui des nazis et des communistes, dans lequel la centralisation détruit toutes les institutions et communautés subsidiaires quelle qu’en soit la nature ; 3) un monde largement démocratique qui s’est forgé en Europe et en Amérique. Il exclut à la fois le communautarisme et l’autoritarisme centralisé, rejette le militarisme et les camps de travail. Ce qu’on pourrait appeler une civilisation.

Le crépuscule des anthropologues

D’après Roger Sandall, les gros calibres de l’anthropologie, désenchantés, ont, à la fin du 20ème siècle et au début du 21ème, abandonné la discipline en masse. Pour Adam Kuper, né en Afrique du Sud en 1941, de plus en plus d’anthropologues « ont reporté leur allégeance intellectuelle des sciences sociales aux sciences humaines où il est plus courant d’interpréter et même de déconstruire au lieu de conduire des analyses sociologiques et psychologiques » (Culture: The Anthropologists’ Account, Harvard University Press, 2000). Il s’adresse aux Américains libéraux pour leur faire comprendre que le romantisme à l’allemande renaissant repose sur une théorie de la culture anachronique, chauvine et primitiviste en totale contradiction avec ce qu’exige toute science sociale digne de ce nom. Comme si l’anthropologie cherchait à s’autodétruire. Son relativisme, ajoute Roger Sandall, a triomphé dans l’ensemble des sciences humaines. 

Les cultural studies contre la civilisation

En Occident, le triomphe du primitivisme romantique est si complet que le terme civilisation se fait rare et, lorsqu’il est employé, c’est souvent avec ironie. « La vertu qui n’ose pas dire son nom ». Avec le culte de la culture, c’est la notion de civilisation, assimilée à la haute culture, qui devient superflue. Pour Raymond H. Williams, cette haute culture était ressentie comme trop exclusive, prétentieuse, élitiste, blessant l’estime de soi de ceux qui s’en sentent exclus. D’où son extension infinie jusqu’à ce que rien ne soit laissé de côté. Dans son livre Marxism and Literature de 1977, il alla jusqu’à déclarer que la littérature devait disparaître afin de purger tous les restes de l’exclusivisme du privilège. D’après lui, après avoir fait table rase, émergeraient de nouveaux concepts. Même les plus radicaux de la gauche se demandèrent alors s’il était sain d’esprit. Mais il fut celui qui remodela le concept de culture pour une grande partie du monde anglophone. Le ressentiment de Williams était si grand qu’il voyait de l’exploitation partout, exploitation qu’il fallait contester, délégitimer et subvertir. Le monde était alors prêt pour les cultural studies. Pour Roger Sandall, c’est ce ressentiment qui « explique en grande partie l’effort déterminé de ses disciples des cultural studies pour jeter Shakespeare et compagnie à la poubelle ».

Cet article est issu du blog de la démographe Michèle Tribalat.

Roger Sandall, The Culture Cult. Designer Tribalism and Other Essays, Routledge Taylor & Francis Group, 2001, réédité en 2018, 228 pp.

The Culture Cult: Designer Tribalism And Other Essays

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Immigration, idéologie et souci de la vérité

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Ce sont eux qui le disent

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Pierre Berville © Hannah Assouline/Causeur

À la recherche de l’esprit français. Le regard de Pierre Berville, publicitaire et romancier.


Ah, l’esprit français ! Mais brille-t-il davantage que les autres ? Les monuments, la mode, les différentes formes de galanterie : autant d’univers où nous aimons nous vanter de notre prédominance. Et pourtant le Colisée, Mary Quant, Mae West ou le Kâma Sûtra n’ont pas imposé leur rayonnement depuis Paris ni Versailles. Heureusement, il nous reste un domaine dans lequel nous pouvons revendiquer notre supériorité : le mot d’esprit.

Pourtant, là aussi, la concurrence existe. « Si tu as peur de la solitude, ne te marie pas » ; « La seule chose que j’aime chez les riches, c’est leur argent » : des traits qu’on croirait signés Jules Renard ou Desproges, et qui sont de Tchekhov et de Lady Astor… Et même si cet art a ses cousins (l’humour anglais, la vanne imagée déclinée de l’antique, la gauloiserie, l’histoire juive, la grosse Bertha de la kolossale finesse), il n’est pas contestable qu’en matière d’aphorisme assassin, nos grands dramaturges, nos salonnards et nos piliers de zinc se sont toujours taillé la part du lion. Bref, pour incarner le mot d’esprit à la française, il n’est pas obligatoire d’être français, mais ça aide. Les exemples abondent : « La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée » (Talleyrand) ; « Un général ne se rend jamais, même à l’évidence » (Cocteau) ; « Ce type n’a pas inventé l’eau chaude, ou alors s’il l’a inventée, il l’a laissée refroidir » (San-Antonio).

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Transpercer avec grâce les puissants et les impuissants, moquer la politique de ceux que l’on méprise, noyer de fiel les conventions des imbéciles : quand le talent est là, peu échappent à son ironie délicate. Les clichés le comparent au fleuret qui fait mouche, à la flèche empoisonnée. L’épigramme à la française est une arme fatale au service de l’insolence. Avec, longtemps, comme cibles privilégiées : l’amour et les femmes. Encore des exemples ? Un dialogue de Jean Dutourd :

« — Je me sens si seule. — Moi, pas assez. »

De Guitry : « Le seul amour fidèle, c’est l’amour-propre. »

De Feydeau : « Pourquoi contredire une femme ? Il est tellement plus simple d’attendre qu’elle change d’avis… »

Finalement, ne serait-ce pas cela, l’esprit français ? La méchanceté hilarante.

Par les temps qui courent – et pas toujours dans la bonne direction – certaines lectrices n’acceptent plus de sourire à de telles saillies. Alors, laissons par galanterie le mot final à Coco Chanel : « Le seul intérêt de l’amour, c’est de faire l’amour. Dommage qu’il faille un homme pour ça ! »

L'Émeraude de Levallois

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Bolivie : fin du règne sans partage de la gauche

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Rodrigo Paz Pereira, candidat présidentiel du Parti chrétien-démocrate, avec ses militants, La Paz, Bolivie, le 17 août 2025. Diego Rosales/ZUMA/SIPA

Depuis longtemps la Bolivie, sous le régime d’Evo Morales et de son successeur, Luis Arce, semblait incarner obstinément le socialisme de type latino-américain. Mais tout vient de changer avec le premier tour des élections générales dont le vainqueur surprise est le démocrate-chrétien, Rodrigo Paz Pereira. Quoi qu’il arrive au second tour, la gauche ne pourra pas gagner.


Les élections générales qui ont eu lieu dimanche en Bolivie ont été marquées par une déconcertante surprise, par la confirmation d’un cuisant échec mettant fin au règne sans partage pendant 20 ans de la gauche radicale, et, subsidiairement, par une amère déconvenue pour les sondages. Ceux-ci donnaient au vainqueur du 1er tour, Rodrigo Paz Pereira, à peine 10% des intentions de vote et le classaient troisième alors qu’il a recueilli dans les urnes 32,1%. Le favori, Samuel Doria Medina, un riche homme d’affaires, et candidat chronique à toutes les présidentielles des deux dernières décennies, n’arrive que troisième avec 19,8%. Il était crédité de 22%.

Le second tour, qui aura lieu le 19 octobre, opposera deux candidats de droite pour la première fois depuis 20 ans. Et c’est aussi la première fois depuis 2005 que le vainqueur ne s’impose pas dès le premier tour.

Membre du Parti démocrate-chrétien, Rodrigo Paz Pereira, 57 ans, sénateur, fils d’un ancien président de centre-gauche, Jaime Paz Zamora, et dont le grand-père, Victor Paz Estenssoro, grand modernisateur du pays, a assumé à quatre reprises la magistrature suprême, affrontera le représentant de la droite libérale traditionnelle, Jorge « Tuto » Quiroga, un ingénieur de 65 ans, un ancien président par intérim de 2001-2002. Il avait succédé à Hugo Banzer, un ancien dictateur revenu au pouvoir par la voix des urnes, quand celui-ci a été contraint de démissionner, atteint d’un cancer foudroyant. Les sondages le créditaient de 20% et de la seconde position. Il en obtenu 26,8%.

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A la décharge des sondeurs, c’est qu’il y avait à quelques jours du scrutin 30% d’indécis. S’ajoute que ces derniers ont du mal, pour des raisons socio-culturelles, à cerner les intentions de vote de la population Aymara et Quechua, essentiellement rurale, de l’Altiplano andin. Son vote est estimé justement à 30%.

Quant à la gauche, dont la figure emblématique a été, et semble le demeurer, Evo Morales, premier président indigène élu, ce n’est pas un échec cuisant, ni une déconfiture monumentale qu’elle a essuyée mais bien une déculottée magistrale. Ses candidats, Andronico Rodriguez, président du sénat et considéré comme l’héritier de Morales, bien que renié par ce dernier, Eduardo Del Castillo, le candidat du président sortant Luis Arce qui, comme François Hollande, n’a pas pu se représenter tellement il était déconsidéré, ne recueillent à eux deux 11,3%, respectivement 8,2% et 3,12%.

De son côté, Morales n’a pas pu se présenter du fait que la Cour constitutionnelle a confirmé que la nombre de mandats se limitait à deux. Il a donc appelé au vote nul qui a atteint 18%, un record. Ce qui indique qu’il conserve son ascendant sur une grande partie de l’électorat de gauche, disons surtout en raison de son origine ethnique. Les deux candidats de gauche cette fois-ci sont de souche espagnole. La gauche bolivienne a une assisse indigène électoralement dominante.

Jusqu’à dimanche, sur les cinq présidentielles précédentes depuis 2005, la gauche en avait emporté quatre dès le premier tour avec une très confortable avance. Celle de 2019 avait été invalidée pour tentative de fraude, organisée par le propre Evo Morales, pour se maintenir au pouvoir. En 2014, ce dernier s’était imposé avec 61%, et en 2000, son successeur, le sortant Luis Arce, avec 54%, à la surprise générale.

On pensait que le MAS (Mouvement vers le socialisme), le parti d’Evo Morales, était complètement discrédité après la crise de l’année précédente qui avait entraîné des émeutes ayant fait au moins 30 morts et quelque 400 blessés. Evo Morales avait été contraint à l’exil, d’abord au Mexique puis en Argentine d’où il organisa la victoire de son ancien ministre de l’Économie, Luis Arce, à laquelle peu d’observateurs croyaient. Mais les relations entre les deux vont vite se détériorer : Morales pensait que Arce était son homme de paille et qu’il exercerait le pouvoir en sous-main. Une fois à la tête de l’État, Arce, lui, s’appliqua à s’émanciper de son tuteur, estimant qu’il était discrédité après sa tentative la fraude de 2019, qualifiée par bien des observateurs de coup d’Etat.

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Les élections de dimanche ont sonné très certainement le glas de la gauche. Il est très peu probable qu’elle puisse s’en remettre dans un délai raisonnable. Car en plus de son absence au second tour, elle ne disposera d’aucun siège sur les 36 du Sénat où elle disposait avec 26 de la majorité absolue la veille encore. Cette chambre haute est désormais monopolisée par quatre formations de droite.

Concernant l’assemblée des députés, dite plurinationale, de 130 sièges et où, avec 75, la gauche était confortablement majoritaire, on ne connaissait pas encore lundi le résultat à cause d’un mode de scrutin mixte complexe, à la fois proportionnel et majoritaire. D’emblée, il est acquis que sa représentation sera réduite à une portion congrue qui l’obligera à faire seulement de la figuration.

A quoi peut-elle être imputée cette bérézina électorale ? Aux luttes intestines qui ont conduit à l’éclatement du MAS qui pendant 20 ans a fait main basse sur le pouvoir ? Pas certain, pour parodier un titre de Gabriel Garcia Marquez, cet effondrement est « la chronique du mort annoncée ». Elle est la conséquence d’une impéritie atavique.

A cause d’elle, la Bolivie est plongée dans une crise économique, sans précédent depuis 40 ans, marquée par une pénurie de carburant qui paralyse le transport, par des queues pour acheter l’huile et autres produits de base, une inflation de 25%, et par une pénurie de devises. Ses réserves en dollar qui étaient de 15 milliards en 2014 n’étaient plus que 1,6 milliard dix ans plus tard. La compagnie pétrolière d’État, qui a le monopole des importations, n’a plus de liquidités pour acquérir essence et gazole.

A son arrivée au pouvoir, Evo Morales avait bénéficié d’une conjoncture économique très favorable. Le prix des matières flambait, en particulier celui du gaz dont la Bolivie possède le deuxième gisement le plus important d’Amérique du Sud, après le Venezuela. Elle l’exportait principalement au Brésil et en Argentine. Au lieu d’engager des réformes structurelles en vue de moderniser et consolider l’économie, son gouvernement préféra, à des fins clientélistes, distribuer cet afflux de capitaux en bons d’aide, en subventionnant les carburants, en achetant la production agricole au prix fort et en revendant à perte. Certes le taux de pauvreté qui était de 60% fut ramené à 40%. Mais la chute du prix du gaz à partir de 2017 a mis fin à cette « prospérité illusoire ». La pauvreté a repris une bonne partie du terrain qu’elle avait cédé. Et les urnes ont tranché…

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La victoire ne devrait pas échapper au gagnant inattendu du premier tour, Rodrigo Paz Pereira. Arrivé troisième, éliminé en conséquence du second, Samuel Doria Medina a déjà appelé à voter pour lui, ce qui devrait lui assurer de franchir la barre des 50%. Des analystes attribuent la surprise Paz Pereira à sa campagne modeste, peu couteuse, à la différence des deux favoris qui se sont montrés trop dispendieux dans une Bolivie en proie à une récession. En politique, l’argent ne distribue toujours les cartes.

Une question se pose : est-ce que le sort d’Evo Morales, icône longtemps d’une gauche radicale mondiale, notamment en France des électeurs des Insoumis, est définitivement scellé ? Objet d’un mandat d’arrêt pour une sombre affaire de « détournement de mineur », ne pouvant plus se présenter à une présidentielle, exclu du MAS, parti qu’il avait fondé il y a 40 ans, il vit reclus dans le Chapare, province du centre du pays productrice de la feuille de coca, à l’économie fortement liée au narcotrafic. Il est protégé par une garde prétorienne composée de « cocaleros » (producteurs de la feuille de coca). Dans cette affaire de mœurs, il se refuse à répondre aux convocations de la justice. L’arrêter impliquerait monter une véritable opération militaire. Est-ce que le prochain gouvernement de droite osera en assumer le coût ?

Ou finira-t-il retranché dans son Chapare, une sorte de triste petit « seigneur de la guerre », un peu à l’instar de Kurtz, le personnage du roman de Joseph Conrad, Au Cœur des ténèbres ?

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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Ce qui se joue à Gaza : le destin de l’Europe

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Drapeaux israéliens, français et de l'UE, mairie de Nice. Le maire Christian Estrosi a refusé d'enlever les drapeaux israéliens. Le 20 juin 2025. SYSPEO/SIPA

Depuis le 7-octobre, l’Europe se drape dans une morale humanitaire qui, sous couvert de compassion, équivaut à un renoncement politique. En exigeant un cessez-le-feu inconditionnel, elle consacre la victoire symbolique du Hamas et alimente l’essor de l’islamisme. Israël est l’avant-poste d’un combat qui engage le destin même de notre civilisation. La chronique de Charles Rojzman.


Il est des moments où les illusions d’une civilisation se révèlent pour ce qu’elles sont : un chemin vers sa propre disparition. L’attitude des élites européennes face à Israël, depuis le 7 octobre et la riposte contre le Hamas, appartient à cette catégorie. Car il faut appeler les choses par leur nom : exiger un cessez-le-feu inconditionnel, c’est offrir une victoire politique et symbolique au Hamas ; et offrir une victoire au Hamas, c’est consacrer l’essor mondial de l’islamisme. Ce geste, présenté comme humanitaire, n’est rien d’autre qu’un suicide politique pour l’Europe.

L’échec d’un cessez-le-feu

Israël n’est pas engagé dans une guerre périphérique dont l’Europe pourrait se tenir à distance ; il est le poste avancé d’un conflit qui nous concerne tous. Le Hamas n’est pas une simple organisation palestinienne : il est la figure régionale d’un totalitarisme global, l’islamisme, qui combine trois traits déjà connus du XXe siècle. Comme le fascisme, il exalte l’identité et désigne un ennemi absolu à exterminer. Comme le communisme, il promet une rédemption universelle, ici sous la forme de l’instauration d’un ordre divin libérant les peuples de la domination occidentale. Comme les deux, il séduit en empruntant le langage du Bien : dignité des opprimés, justice des humiliés, émancipation des colonisés. Mais il ajoute à ces traits un art redoutable, inédit à cette échelle : retourner contre ses adversaires les valeurs mêmes qui fondent leur civilisation. Les droits de l’homme, l’humanisme, la compassion pour les victimes deviennent l’arme idéologique d’une force qui veut abolir la liberté et la démocratie.

C’est ici qu’il faut être clair : ne pas accepter, dans les conditions actuelles, un cessez-le-feu sans la reddition du Hamas et la libération des otages restants, c’est effectivement continuer la guerre – avec ses destructions, ses victimes, ses horreurs. Mais c’est la loi du tragique : une guerre n’est jamais « propre ». Et pourtant, si comparaison il y a, cette guerre reste plus limitée, plus contrôlée, plus soucieuse de réduire les pertes civiles que la plupart des conflits du Moyen-Orient ou de l’Afrique, où les massacres sont de masse et les vies humaines comptent pour rien. Refuser la guerre, c’est condamner Israël à disparaître ; la poursuivre, c’est préserver au moins la possibilité de sa survie – et avec elle, celle d’un monde encore attaché à la liberté.

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Nous avons déjà connu ce mécanisme. Dans les années 1930, l’Europe crut pouvoir désarmer Hitler en lui concédant des territoires ; elle refusa de croire que l’ennemi ne cherchait pas le compromis, mais l’anéantissement. Dans les années 1950, nombre d’intellectuels occidentaux se sont aveuglés sur le goulag au nom de l’espérance révolutionnaire. Aujourd’hui, le même aveuglement se rejoue : une partie de nos élites s’imagine qu’en freinant Israël, en lui imposant la morale humanitaire, on sauvera la paix, alors que l’on consacre en réalité la victoire d’une idéologie totalitaire.

Le colonialisme européen doit s’excuser de tout

Pourquoi cette répétition obstinée des erreurs ? Parce que l’Europe s’est enfermée dans une religion séculière de la culpabilité. Le christianisme avait inscrit au cœur de notre culture l’idée que le salut passe par l’aveu de la faute et la rédemption par le sacrifice. La modernité a sécularisé cet héritage : il ne s’agit plus de se confesser devant Dieu, mais de s’excuser devant l’humanité. Après 1945, la mémoire de la Shoah a accentué cette tendance en faisant de la reconnaissance de la faute le pivot de la conscience démocratique. Puis vint la décolonisation, et avec elle une nouvelle liturgie : celle du repentir colonial. L’Occident s’est redéfini comme coupable par essence, oppresseur congénital, sommé de s’excuser sans fin.

Ce mécanisme, transposé dans le présent, conduit à un résultat absurde : Israël, qui fut d’abord perçu comme la réparation ultime après Auschwitz, est désormais vu comme la réincarnation du colonisateur européen. La mémoire de la culpabilité européenne s’est projetée sur l’État juif, transformé en coupable de substitution. C’est lui, désormais, qui doit expier pour les crimes de l’Europe. D’où la facilité avec laquelle une partie des élites occidentales, et même juives, bascule dans la condamnation automatique d’Israël : elles rejouent la scène de l’aveu de faute qui leur donne le sentiment d’être du côté du Bien.

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Ce réflexe n’est pas limité à l’Europe. On le retrouve au sein même d’Israël, dans une partie de sa gauche intellectuelle et politique. Depuis Oslo, beaucoup croient qu’en multipliant les gestes d’autocritique et les concessions, on désarmera la haine palestinienne. La diaspora juive, en particulier dans ses élites médiatiques, a prolongé cette disposition : Delphine Horvilleur, Anne Sinclair et d’autres ont fait de l’accusation de leur propre camp le moyen de se maintenir dans une posture morale irréprochable. Mais l’ennemi ne demande pas des excuses, il ne cherche pas un compromis : il exige la disparition. L’autocritique, loin d’apaiser, nourrit la propagande adverse.

Ainsi, de Paris à Tel-Aviv, une même logique sévit : celle du progressisme sacrificiel. Ce nouvel évangile laïc fusionne l’héritage chrétien du péché, la mémoire de la Shoah, la culpabilité coloniale et le manichéisme marxiste. Il en résulte une idéologie totalitaire d’un nouveau genre, qui divise le monde en dominants coupables et dominés innocents, et qui prescrit comme seule conduite légitime l’auto-dénigrement. Israël, condensé symbolique de l’Occident, est condamné à l’expiation : il ne peut être qu’agresseur, quelle que soit la réalité de l’agression qu’il subit.

Cette religion séculière a cessé d’être un discours marginal : elle structure désormais nos institutions. À l’école, on enseigne davantage la mémoire des fautes que l’histoire des réussites ; à l’université, le paradigme décolonial s’impose comme dogme interprétatif ; dans la justice internationale, Israël est criminalisé avec une rapidité qui contraste avec l’impunité des régimes autoritaires ; dans la diplomatie européenne, la morale humanitaire se substitue à la défense des démocraties. Même les médias et la culture diffusent le récit sacrificiel : Israël comme puissance oppressive, les Palestiniens comme victimes absolues. La culpabilité est devenue norme officielle.

Le suicide occidental

Les conséquences sont prévisibles. Si l’Europe persiste, elle connaîtra la désagrégation sociale, sous la pression de communautés qui ne partagent plus une identité commune. Elle connaîtra une guerre civile diffuse, faite d’émeutes, d’attentats, de zones de non-droit. Elle connaîtra l’effacement géopolitique, marginalisée par les puissances qui assument la dureté de l’histoire. Elle mourra de sa vertu, ou plutôt de sa fausse vertu : une morale qui se retourne en impuissance.

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Mais un autre avenir est possible. Il suppose un retournement lucide. L’Europe doit comprendre que l’humanisme ne consiste pas à s’immoler, mais à se défendre. Elle doit retrouver une identité positive, au lieu de se définir uniquement par ses fautes. Elle doit réapprendre à nommer l’ennemi, à réhabiliter le politique contre la morale abstraite, à assumer une puissance qui protège ses valeurs. Israël, petit pays divisé mais qui tient debout face à une haine totale, peut servir de modèle : celui d’une démocratie qui résiste, non pas en dépit de ses principes, mais grâce à eux.

C’est pourquoi ce qui se joue à Gaza n’est pas seulement le destin d’un État lointain : c’est le miroir de notre propre destin. Si nous continuons à condamner Israël pour sauver notre bonne conscience, nous choisissons la désintégration. Si nous acceptons de voir en Israël non un coupable mais un avertissement, alors nous pouvons encore retrouver le sens de l’histoire. Car l’islamisme ne veut pas la repentance, il veut la victoire. Et Israël, en refusant le sacrifice, nous montre la voie du refus du suicide.

Dans la suite de Philippe Bilger à propos de Robert Brasillach

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Procès de Robert Brasillach défendu par Jacques Isorni. © Capture d'écran Twitter @Avi_Bitton

Dans sa chronique du 15 août, Philippe Bilger déplore que l’on puisse rejeter en bloc et avec mépris l’oeuvre de Robert Brasillach au motif de son engagement politique. S’il a produit des chefs-d’oeuvre littéraires, il faut les reconnaître comme tels. C’est le cas, par exemple, de Comme le temps passe, un roman d’amour incomparable, notamment pour son évocation de l’acte d’amour.


Philippe Bilger, tombant par hasard sur un article du Nouvel Obs du mois de mai sur Robert Brasillach, dit ce qu’il en pense et le dit très bien. La dérision qui est la tonalité affreuse de notre époque croit être critique lorsqu’elle n’est que nihiliste, et, en ce sens, ne dit rien, mais absolument rien. Elle ne témoigne jamais que de l’humeur mauvaise et fanfaronne de celui ou celle qui s’en réclame, et se met bien commodément après-coup du bon côté. Quant à la capacité de nous apprendre quoi que ce soit sur la littérature, la dérision, par définition, en est incapable.

Je voudrais ajouter quelques lignes à l’excellent texte de Philippe Bilger, à partir d’une expérience que je fis d’un roman de Robert Brasillach intitulé Comme le temps passe et que je considère comme un des plus grands romans que j’ai jamais lus. Je crois savoir d’ailleurs que François Mitterrand partageait ce point de vue… Je me trouvais en convalescence en 2003 dans une clinique perdue dans la campagne normande. On voulut bien m’ouvrir la bibliothèque où je trouvais ce livre. Le nom de l’auteur ne m’était pas inconnu, mais comme il n’y avait pas d’ordinateur à ma disposition et certainement aucun accès internet, je n’eus pas le loisir d’aller vérifier ce que je savais a priori de ce monsieur, ni de lire les textes journalistiques où il s’égara.

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Cela eut un effet capital, car je suis absolument convaincue que la moindre information à son sujet aurait modifié ma lecture. Celle-ci se fit donc sans connaissance du mauvais sujet et je pus m’y consacrer sans arrière-pensée. Ce récit, dont le titre n’était pourtant pas des plus heureux, me fit un effet saisissant. Nous sommes dans l’avant-guerre et le roman suit à la fois la relation amoureuse de René et Florence et la découverte que chacun fait du monde, chacun de son côté, jusqu’aux années 1920. Je me souviens en particulier d’un chapitre, « La nuit de Tolède » où l’acte d’amour est relaté avec une précision sensorielle qui ne doit rien à la pornographie mais tout à la capacité de sentir et décrire la moindre émotion, le moindre mouvement et la moindre pensée dans un instant où l’intensité et une certaine absence au monde en général le permettent rarement. Je me souviens avoir pensé que c’était la première fois que je lisais un texte pareil, et que nos « modernes » pouvaient, et c’est le cas de le dire, aller se rhabiller.

Alors, bien sûr en rentrant, je pris connaissance plus en détail du destin de Robert Brasillach, mais à aucun moment, je ne revins sur ma première impression de lecture de l’ouvrage en question. J’avais lu un grand roman et je le maintiens. J’en étais d’ailleurs si fortement convaincue que, doutant que l’ouvrage fût encore édité, et parce que l’on m’avait fait là-bas une indélicatesse peu admissible, j’estimai que je pouvais bien prendre le roman en partant… Ce que je fis et ne regrettai jamais, ne serait-ce que pour pouvoir le relire.

Robert Brasillach, Comme le temps passe, Plon, 1937.

Comme le temps passe…

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