La scène se passe à Bordeaux. Maÿlis patiente dans une file d’attente pour récupérer un colis avec Nino, son bébé de six mois. Lequel se met à brailler, signalant qu’il est l’heure d’ouvrir le milk-bar. Échouant à le calmer, la jeune femme s’exécute et lui donne le sein en pleine rue. Une autre commence à l’engueuler, sur le thème « on ne fait pas ça en public », avant de lui flanquer une gifle. Dans la file, tout le monde regarde ses pieds.
Non à l’allaitophobie
Très vite, le lologate enflamme les réseaux sociaux – on appréciera ici le double sens du mot « lolo », qui désigne à la fois le sein en argot et le lait en langage bébé. La presse féminine monte au front, défendant le droit d’allaiter quand je veux, où je veux et dénonçant l’allaitophobie qui, paraît-il, fait des ravages.
Soyons clairs, la redresseuse de torts a mille fois tort, même si elle a raison. Quand on n’est pas d’accord, on ne cogne pas, on cause. Du reste, il ne s’agit pas d’interdire ni même de condamner l’allaitement en public, d’autant plus qu’il arrive qu’il n’y ait pas d’autre solution. La majorité des passagers d’un TGV préféreront voir un bout de sein humide qu’entendre des braillements désespérés et culpabilisants. Autrement dit, on ne suggère pas ici d’affamer les bébés.
Cependant, les raisons invoquées pour défendre Maÿlis révèlent une vaste confusion entre pudeur et discrétion, secret et honte. Il n’y aurait aucune raison de ne pas montrer ce qui est naturel. Mais la défécation aussi est naturelle et pourtant personne ne la pratique en public. On peut cacher des choses dont on n’a nullement honte, simplement parce qu’elles relèvent de l’intimité.
Le sein n’est pas un simple tuyau à lait
Dans un long article intitulé « Pourquoi tant de haine vis-à-vis du sein nourricier ? », le Figaro Madame publie le témoignage de Marie révoltée parce que, lors de vacances en famille, un oncle, « missionné par son épouse », lui a demandé d’allaiter ailleurs qu’à la table du dîner. Le même article évoque le cas de Nadège, qui raconte sur Instagram la gêne de sa propre mère, le jour où elle a mis son bébé au sein : « Elle était sortie de la chambre de la maternité pour ne pas voir. On ne cache pas un biberon, pourquoi cacher un sein qui nourrit ? », se demande-t-elle avec une naïveté dont on ne sait pas si elle est feinte ou non. La réponse se trouve chez Brassens, dans le corsage de son immortelle Margot : quand elle le dégrafe « pour donner la gougoutte à son chat », tous les gars du village sont là. C’est que le sein n’est pas simplement un tuyau à lait, ce qui ramènerait les femmes au statut de vache laitière, mais un organe érotique, objet de fantasmes et de célébration poétique.
Relatant la gêne du policier auprès de qui elle a voulu déposer plainte, et qui lui aurait demandé quelle partie de sa poitrine était visible, Maÿlis en conclut que « l’allaitement pose encore problème aujourd’hui, parce que la femme est tellement sexualisée de nos jours ». Sans doute, mais vivrait-on mieux si elle ne l’était pas ?
Image d’illustration Unsplash
Les dangers de la nudité
En l’occurrence, le puritanisme n’est pas du côté de l’intimité mais de l’exhibition. Ce qui est puritain, c’est de considérer que la nudité ne recèle aucun danger, n’encourage aucune pulsion, comme si le corps était réduit à des fonctionnalités. Mais alors, demandera-t-on, faut-il proscrire les seins nus sur les plages ? Bien sûr que non. Sur les plages, comme dans les clubs échangistes, les codes ne sont plus les mêmes, la civilité ordinaire qui vous interdit de sortir de chez vous à poil n’a plus cours.
Pour autant, à l’exception des Femen, pour qui la nudité est un combat, aucune femme ne se balade en pleine ville les seins à l’air, précisément parce qu’on n’exhibe pas un objet de désir comme s’il s’agissait d’un objet tout court. Conclusion de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie : « Les réactions qui visent les seins des femmes, que ce soit à propos du topless, des décolletés ou de l’allaitement, montrent qu’ils ne leur appartiennent décidément pas. » Curieuse invocation du droit de propriété. C’est bien parce que ni les femmes ni les hommes ne peuvent prétendre posséder les émois qu’ils déchaînent, que les villageoises de Brassens, furieuses d’être « privées d’leurs époux, d’leurs galants », passent à l’acte : « Puis un jour, ivres de colère, elles s’armèrent de bâtons et, farouches, elles immolèrent le chaton. » Modernes ou pas, féministes ou pas, les humains savent bien que le désir est dangereux. C’est même ce qui le rend si… désirable.
Karim Benzema fera ce soir son grand retour en équipe de France, à l’occasion du match amical contre le Pays de Galles pour se préparer à l’Euro 2021. Une petite majorité de Français salue la sélection de Karim Benzema. Analyse.
Karim Benzema s’était fait évincer de l’équipe de France suite à l’affaire de la sextape en 2015. Mathieu Valbuena l’avait accusé d’avoir voulu l’escroquer avec une vidéo qu’il aurait tournée avec sa compagne, en faisant pression sur lui. Après son départ forcé, Benzema avait accusé le sélectionneur des Bleus Didier Deschamps d’avoir « cédé à la pression d’une partie raciste de la France », dans un entretien accordé au quotidien espagnol Marca en mai 2016.
Un joueur clivant, des scandales
En 2016, Manuel Valls avait affirmé qu’un retour du joueur en équipe de France n’était pas souhaitable. « Je crois qu’il ne faut pas mélanger le football et la politique. Dans mon cas, il s’agit d’une affaire politique » s’était alors plaint le joueur franco-algérien dans les colonnes duVanity FairEspagne, en avril 2018 . En mars 2020, le joueur de Madrid avait ironisé sur Olivier Giroud en disant sur Instagram « on ne confond pas la F1 et le karting ». Les fans de Giroud rappelaient que leur chouchou était tout de même le 2ème meilleur buteur du football français après Thierry Henry !
Réalisé auprès d’un échantillon de 1 500 Français, un sondage de l’IFOP [1] vient montrer que si Benzema peut être un atout sur la pelouse, il est aussi perçu comme un potentiel facteur de troubles au sein de l’équipe. Selon le sondage, un peu plus d’un Français sur deux (58%) salue la sélection de Benzema qui est loin de faire autant l’unanimité que celle d’autres joueurs comme Mbappé (82% de taux d’adhésion), Griezmann (81%) ou Giroud (71%).
Sans surprise, pas le joueur favori de la droite nationale
A la question : « Quel serait selon vous le meilleur avant-centre pour l’équipe de France entre Olivier Giroud et Karim Benzema ? », 45% des Français répondent Giroud, et 46% répondent Benzema. 9% ne se prononcent pas. Parmi ceux des Français se déclarant amateurs de foot, 62% privilégient toutefois Benzema.
Parmi les répondants, 79% des personnes musulmanes interrogées considèrent que Karim Benzema ferait un meilleur avant-centre pour les Bleus que Giroud, tandis que pour l’électorat RN, seulement 31% des personnes soutiennent le joueur franco-algérien. On se souvient que Karim Benzema avait déclaré en 2018 qu’il refusait de chanter la Marseillaise sous prétexte que « la Marseillaise appelle à faire la guerre. Et ça, ça ne me plaît pas. »
La profondeur du clivage Giroud-Benzema est ainsi révélatrice des fractures identitaires actuelles. Benzema est pour les uns le symbole des « jeunes » de cités (« une figure d’identification auprès d’une certaine fraction de la jeunesse de cité »)[2] qui se disent victimes de discrimination. Pour les autres, il représente l’image du « bad boy » qui n’a « pas la légitimité à porter le maillot de l’équipe de France et [à] représenter dignement le pays » selon les mots d’Akim Oualhaci et Stéphane Beaud.[3]
Didier Deschamps aurait« cédé à la pression d’une partie raciste de la France » ?
55% des personnes interrogées pensent que la sélection de Benzema pourrait attiser des tensions au sein de la société autour de l’équipe de France. 80% des sondés désapprouvent la présence dans l’équipe de France d’un joueur ayant déclaré que Didier Deschamps avait « cédé à la pression d’une partie raciste de la France ». Enfin, 83% des Français considèrent qu’on devrait exiger des joueurs de chanter la Marseillaise au début des matchs.
Le temps nous montrera si Didier Deschamps a fait le bon choix en donnant la possibilité à Benzema de rejouer. Mais après la polémique sur la chanson des Bleus du rappeur Youssoupha (Roselyne Bachelot aime bien au ministère de la Culture, Noël Le Graët estime que « nous n’aurions pas dû » à la FFF), ce sondage démontre que cette compétition sportive à venir pourrait rouvrir nos blessures identitaires. Et si seule la qualité de jeu de Benzema devrait nous préoccuper ce soir, toute sa prestation sera en réalité étudiée. Thomas Pierre, chargé d’étude à l’IFOP nous le confirme : « Au-delà du caractère strictement sportif de sa prestation, l’enjeu en termes d’image est d’apparaître le plus exemplaire possible, dans son attitude avec le public et ses coéquipiers mais aussi dans sa manière de s’investir pour le collectif. En gros, il doit priver d’arguments ceux qui l’accusent de ne pas assez « mouiller le maillot » pour les bleus et de ne pas avoir de véritable attachement à l’équipe et au pays. »
[1] Étude Ifop pour France Pronos réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 27 au 28 mai 2021 auprès d’un échantillon de 1 513 personnes, de la population française âgée de 18 ans et plus résidant en France métropolitaine.
[2] «L’affaire Benzema remise en perspective», La Vie des idées, 8 mars 2016
Depuis le 26 mai, il est possible de commander sur le site de Fayard une édition augmentée de Mein Kampf pour la bagatelle de… 100 euros.
La nouvelle édition ne s’appelle pas « Mein Kampf » – comme si le nom avait un pouvoir maléfique – mais Historiciser le Mal, une édition critique de Mein Kampf. Le nom d’Hitler ne figure pas en couverture et Fayard s’est entouré de mille précautions pour ne pas être suspecté de faire un coup éditorial. L’appareil critique est deux fois plus important que le texte avec pas moins de 2800 notes. Les droits seront versés à la Fondation Auschwitz-Birkenau tandis que le livre est disponible sur commande pour la modique somme de 100 euros.
Une publication controversée
Fayard a reçu des lettres d’insultes, des menaces. En l’occurrence, la polémique ne vient pas des historiens, mais des réseaux sociaux, d’activistes de la mémoire juive, de professeurs. Et des Insoumis, bien plus soucieux du danger nazi que de la menace islamo-djihadiste. En atteste ce tweet obscène de Raquel Garrido : « donc au lendemain d’une manifestation dominée idéologiquement par l’extrême-droite, la question du jour c’est la réédition de Mein Kampf. Quel cauchemar ! »
Donc au lendemain d’une manifestation dominée idéologiquement par l’extrême-droite, la question du jour c’est la réédition de Mein Kampf. Quel cauchemar! Et j’imagine que là aussi on trouvera des gens “de gauche” pour expliquer que c’est normal et que tvb. Tournons la page, vite!
Alors que l’antisémitisme ressurgit en France, n’est-ce pas dangereux ?
Croire qu’on va devenir nazi en lisant Mein Kampf, c’est le fétichiser, lui accorder un pouvoir quasi-magique. Or, n’importe qui peut l’acheter pour 36 euros chez l’éditeur qui a publié la première traduction française en 1934. On peut se procurer très facilement des éditions piratées circulant dans le monde arabe, comme les pamphlets antisémites de Céline par ailleurs. Ceux qui veulent être confortés dans leur haine des juifs ou leur admiration d’Hitler ne se payent pas une édition à 100 balles.
Mélenchon ne voit pas l’utilité de cette réédition. Dans cet ouvrage écrit en prison entre 1923 et 1924, Hitler expose clairement son idéologie et son projet criminel. Pour quiconque veut comprendre le nazisme plutôt que d’agiter des croix en répétant « plus jamais ça », c’est un document d’un intérêt exceptionnel. Comme le journal de Goebbels. Ce refus de voir le mal témoigne d’une régression intellectuelle, c’est l’aboutissement ultime du politiquement correct. On cache le réel dès lors qu’il déplait. On pourrait s’inquiéter s’il devenait un best-seller. Mais les dangers de l’ignorance sont infiniment plus grands que ceux de la connaissance.
Éditions Fayard, mai 2021, 100 euros, 864 pages
Cette chronique a initialement été diffusée le 21 mai 2021 sur Sud Radio.
Retrouvez le regard libre d’Élisabeth Lévy tous les matins à 8h15 dans la matinale de Sud Radio.
Le classement Forbes des milliardaires pour l’année 2021 nous annonce une hausse de 62% sur un an de la fortune boursière des 20 personnes les plus riches du monde. Un constat inouï !
En tête, Jeff Bezos (Amazon) avec 177 milliards de dollars, suivi d’Elon Musk (Tesla) avec 151 milliards et, à la troisième place, de Bernard Arnault (LVMH), avec 150 milliards. Un sacré trio d’entrepreneurs exceptionnels et de créateurs d’entreprises qui resteront, quoi qu’il arrive, dans l’histoire de l’économie mondiale. Derrière ce tiercé de rêve, on retrouve Bill Gates (Microsoft), puis Mark Zuckerberg (Facebook), Warren Buffett (Berkshire Hathaway), Larry Page (Google/Alphabet), Larry Ellison (Oracle), Sergey Brin (Google) et Mukesh Ambani (Reliance). Au total, un top 10 étourdissant et vertigineux d’entrepreneurs, créateurs de richesses et fournisseurs de mégas emplois (plus d’un million de salariés chez Amazon, par exemple).
Partout dans le monde civilisé, sauf en France, Les milliardaires sont considérés comme des bienfaiteurs de l’économie
Les égalitaristes français, à commencer par Thomas Piketty, qui ne cessent de dénoncer les milliardaires à travers leur idéologie anti-riches, feraient bien d’examiner d’un peu plus près la réalité de ce phénomène : les milliardaires ne sont plus en majorité, et depuis longtemps, des rentiers et des héritiers, si tant est qu’ils l’aient été un jour, mais des entrepreneurs.Il y a vingt ans, la planète des ultrariches, selon Éric Le Boucher, un chroniqueur économique très affûté, « se partageait en deux fractions égales : les héritiers et les self-made men and women. La première catégorie se partageait également en deux, les héritiers purs et ceux qui avaient hérité mais qui avaient grossi l’affaire de leurs parents. »
Ce sont eux qui génèrent le plus de richesses sur les cinq continents
En 2021, sur les 2 755 milliardaires recensés dans le classement Forbes, 71 %, soit 1 975 personnes, sont des self-made-men. On pourra toujours ergoter et discuter à perte de vue sur les montants de plus en plus élevés des fortunes boursières de ces milliardaires. La raison en est principalement que leur terrain de chasse n’est plus leur pays ou leur continent, mais la planète tout entière. En outre, les inventions technologiques de certains d’entre eux, extrêmement novatrices, sont attractives pour tous les consommateurs du monde entier. Ce sont eux qui génèrent le plus de richesses sur tous les continents, qui inventent le plus de technologies nouvelles et qui créent le plus d’emplois. Certains d’entre eux, parmi les plus célèbres comme Bill Gates ou Warren Buffett, sont également immensément généreux et peuvent aller jusqu’à distribuer 90% de leur fortune à des « bonnes causes » et des associations caritatives.
Thomas Piketty et Jean-Luc Mélenchon, parmi beaucoup d’autres idéologues – en France, ce n’est pas ce qui manque –, ont décidé une fois pour toutes qu’être riche, c’était mal. C’est aussi « ce que semble diffuser la religion catholique et ce que reprennent en chœur les marxistes, les égalitaristes et les jaloux depuis Abel et Caïn, et les socialistes depuis François Mitterrand » selon Bernard Zimmern, le fondateur de l’iFRAP, dans son essai Changer Bercy pour changer la France (Éd. Tatamis, 2015). Et Zimmern d’ajouter : « Les trois quarts des riches sont exactement à l’opposé des images d’Épinal. Ils vivent plutôt des vies d’ermites, cloués au travail et dans la crainte permanente d’un retournement de conjoncture. »
« Les riches sont la solution, pas le problème »
Quant à Éric Le Boucher, dans une chronique récente à L’Opinion, il écrit ceci : « Les milliardaires sont de plus en plus “clean”, leur argent provient des technologies numériques, médicales ou des services et non pas de l’extraction des matières premières et des vieilles industries. Les milliardaires encore sales sont d’abord russes. » Et de fait, la part des richesses détenues par les milliardaires, en pourcentage du PIB de leur pays, est très révélatrice : ce sont les oligarques russes qui arrivent en tête avec 35%. Aux États-Unis, les milliardaires ne détiennent que 20% du PIB de leur pays. En France, c’est 17%, et en Allemagne, 14%.
Dans notre Hexagone socialiste et très social, les ultrariches continuent d’être décrits imperturbablement comme des exploiteurs sans foi ni loi ou, au mieux, comme des héritiers vivant de rentes accumulées par leurs parents ou leurs grands-parents, des rentes qui ne cesseraient de s’accroître par on ne sait quels miracles ou quelles combines inqualifiables. Or c’est précisément le contraire. Selon Bernard Zimmern, qui avait sous-titré son essai sur Bercy « Les riches sont la solution, pas le problème » : « Ces très riches ne sont pas des parasites, ils ne profitent pas de la croissance générale, ce sont eux qui la font. » Et ce sont eux qui créent le plus d’emplois directs ou indirects. Partout dans le monde civilisé, sauf en France, ces milliardaires sont considérés comme des bienfaiteurs de l’économie. Serait-il possible que l’on puisse enfin chez nous en tirer les conséquences ? Le plus tôt serait le mieux…
En relisant le Diable et la démocratie de Ryszard Legutko, Peter Iglikowski, avocat anglo-franco-polonais se souvient de la fin du communisme en Pologne et pointe son legs antidémocratique qui entache encore l’idéologie progressiste de l’Union européenne.
Dans Le Diable dans la démocratie, le philosophe et homme politique polonais, Ryszard Legutko, trouve des ressemblances inquiétantes entre l’idéologie progressiste et élitiste de la démocratie libérale et celle, totalitaire, du communisme soviétique. L’auteur de cet ouvrage fort original nous dresse un portrait amer de la montée en puissance de la démocratie libérale occidentale dans son pays, la Pologne. Ryszard Legutko, professeur de philosophie polonais et ancien ministre de l’Éducation, a vécu le communisme en s’y opposant comme militant jusqu’à la chute du régime. Dans la préface de son livre, il nous explique sa déception en constatant la manière dont les anciens communistes se sont transformés sans la moindre difficulté en démocrates libéraux dans la Pologne libre. Mais en se penchant de plus près sur leur réussite, il a été consterné par la découverte des ressemblances inquiétantes entre certains dogmes communistes et l’idéologie occidentale de la démocratie libérale. Son étude nous présente un tableau aussi fascinant que troublant des points communs entre les deux régimes.
De mon côté, j’ai moi aussi lutté contre le communisme à la même époque que Ryszard Legutko, mais à l’étranger, dans ce qu’il appelle l’Occident. Né dans une famille d’émigrés politiques polonais à Londres, j’ai soutenu l’opposition au totalitarisme imposé en Pologne par l’Union Soviétique jusqu’à l’instauration du premier gouvernement démocratique en 1989. Comme l’auteur de ce livre, j’ai été effrayé par la rapidité de la transformation des membres du parti communiste polonais en élèves parfaits de la démocratie occidentale. Mais avant de lire son ouvrage, je n’avais pas été amené à réfléchir sur les origines communes des deux idéologies et des rattachements historiques qui les lient.
Le côté politiquement correct de la démocratie libérale et l’intolérance communiste pour défendre leurs valeurs morales respectives se rapprochent beaucoup
Il serait peut-être instructif pour un lecteur occidental de remonter aux derniers jours du communisme en Pologne pour expliquer comment les cadres communistes ont réussi leur coup. La Pologne est sortie de l’ère communiste de façon pacifique et sans violence grâce aux accords dits de la Table Ronde conclus en 1989. Il s’agissait de réunir les acteurs principaux de ce qui allait devenir l’ancien régime communiste et leurs opposants pour organiser une transition du pays vers la démocratie. La solution trouvée suite à la médiation entre ces deux partis était une révolution de velours qui a permis au pays de devenir le premier du bloc soviétique à élire un gouvernement démocratique. Mais cette solution qui avait le mérite d’éviter les conflits et la violence d’une vraie révolution avait aussi des inconvénients. La grande majorité des communistes sortait de l’expérience soviétique avec beaucoup plus d’avantages matériels et politiques que les militants de l’opposition. Ce phénomène, peu connu et mal compris dans l’ouest, explique la colère de la Nouvelle Droite en Pologne face aux positions des libéraux européens dont les porte-paroles sont souvent d’anciens communistes. Il est tout à fait aisé de comprendre que la bourgeoisie des cadres communistes au pouvoir avant 1989 avait tous les atouts pour mieux réussir dans le nouveau monde qui remplaçait leur régime. Ils avaient gardé le plus souvent leurs intérêts financiers accumulés lors du communisme aussi bien que leurs avantages sociaux : les cadres communistes avaient plus de contact avec l’occident que l’opposition dont l’accès aux pays démocratiques était limité et souvent interdit.
C’est ainsi que, aux élections présidentielles de 1995, un ancien cadre communiste, Aleksander Kwasniewski, a été élu pour succéder à Lech Walesa. Kwasniewski avait fait sa carrière dans l’Union socialiste des étudiants polonais (la SZSP), le syndicat officiel communiste, avant de devenir un jeune ministre communiste. A cette époque, en tant que président d’une association d’étudiants polonais (en fait, d’origine polonaise) en Grande-Bretagne, je soutenais le syndicat d’opposition indépendant, l’Association des étudiants indépendants ou NZS, souvent l’objet des représailles du gouvernement communiste et du syndicat officiel des étudiants dont Kwasniewski était un cadre important. Nos collègues étudiants polonais du NZS ont été condamnés à des peines de détention et exclus des universités tandis que Kwasniewski et ses camarades jouissaient de leurs privilèges de membres de l’élite communiste. Bref, les anciens communistes se camouflant en démocrates libéraux dans la Pologne libre des années 1990 avaient tous les avantages sociaux et politiques leur permettant de réussir. C’est peut-être une des sources les plus importantes de l’amertume ressentie par les Polonais qui soutiennent le parti très conservateur, Droit et justice (PiS), actuellement au pouvoir, et explique leur opposition aux conditions « modernes » que l’Union européenne souhaite imposer à leur pays. Selon la doxa générale de l’UE, s’afficher ouvertement comme anti-communiste est mal vu et réactionnaire, car – toujours selon cette doxa – le plus grand ennemi de la démocratie libérale au XXe siècle était le fascisme dont la défaite a été remportée par les forces unies de l’Occident et de l’Union soviétique.
Ryszard Legutko trace les débuts du communisme et de l’idéologie de la démocratie libérale dans l’histoire des grands mouvements sociaux et philosophiques en Europe. Il y trouve des origines communes à maintes reprises notamment en ce qui concerne l’opposition de l’idéologie libérale aux valeurs traditionnelles patriotiques et religieuses européennes. La religion, et Ryszard Legutko y revient très souvent, est par excellence l’ennemie numéro un de ces deux idéologies. Pour les philosophes du Siècle des Lumières, elle représente l’ignorance et l’opposition obstinée aux nouvelles valeurs morales du progrès social. Après sa présentation historique, l’auteur passe à une étude fort inquiétante des convergences idéologiques et politiques des régimes communistes et libéraux démocratiques. Il n’est pas surprenant d’apprendre dans ce contexte que l’idéal social que nous présente l’Union européenne joue un rôle très important. La Pologne et son gouvernement au pouvoir, le PiS, considérés comme réactionnaires et opposés aux valeurs démocratiques, sont souvent l’objet des attaques de la Commission européenne. Là, nous observons que la Commission européenne et l’ancien Parti communiste se ressemblent aussi de façon déconcertante et troublante. Dans les deux cas, il s’agit d’institutions toutes-puissantes qui ne sont pas élues. Et il s’agit de deux machines politiques qui essaient par tous les moyens d’imposer leurs valeurs idéologiques aux autres. Et systématiquement avec le même mépris et la même intolérance pour toute personne s’opposant à leur influence.
Communisme et démocratie libérale, deux réalités proches
Au cours des chapitres qui suivent, de nombreux exemples des liens entre les dogmes communistes et les principes de la démocratie libérale nous sont exposés. Les populations rurales pour lesquelles l’église joue un rôle essentiel sont bien évidemment des centres d’opposition aux nouvelles valeurs du monde qui doit remplacer l’ancien régime. Comment se fait-il que ces communautés n’apprécient pas l’importance primordiale de la lutte des féministes, des minorités raciales, des homosexuels pour la revendication de leurs droits à l’égalité ? L’auteur cite à juste titre la même obsession des communistes et des libéraux démocrates qui insistent sur le rôle dominant de leur idéologie dans tous les aspects de la vie sociale. Un livre, une pièce de théâtre ou un film ne peut pas être acceptable si on y trouve des comportements qui ne sont pas conformes aux exigences du respect des droits des femmes, de l’égalité des races et des minorités… Une blague n’est plus innocente si on peut y trouver une attitude ou un sens qui ne se conforme pas totalement aux droits protégés par la démocratie libérale. Bien évidemment, le côté politiquement correct de la démocratie libérale et l’intolérance communiste pour défendre leurs valeurs morales respectives se rapprochent beaucoup et avec les mêmes conséquences négatives pour la liberté d’expression. Dans ses développements sur ce sujet, Ryszard Legutko revient souvent sur l’opposition entre les valeurs traditionnelles patriotiques religieuses de son pays et leur conflit inhérent avec la nouvelle idéologie du progrès de la démocratie libérale.
Avec beaucoup de justesse, il insiste sur le fait que le mouvement du premier syndicat indépendant, Solidarnosc, avait deux phases distinctes dans son évolution. À ses débuts, à partir de 1980, le mouvement incarnait une vraie révolution dont les idées novatrices bousculaient l’ordre communiste. Ces idées étaient fondées sur les valeurs morales traditionnelles, surtout religieuses. Des messes ont été célébrées tout au long de la grande grève au chantier naval de Gdansk, en aout 1980, et la foi religieuse, dont le grand symbole était l’image de la Madone de Czestochowa que portait toujours Lech Walesa, était au cœur de l’opposition au régime communiste. Ensuite, la deuxième phase, à partir de 1989 et la Table Ronde, a vu ces valeurs compromises afin de faciliter la transition à un gouvernement post-communiste.
Jean-Paul II, acteur de la chute du communisme
Le dernier chapitre du livre est consacré à la religion qui a toujours été la cible des attaques des communistes et est aujourd’hui en butte aux reproches acharnés des démocrates libéraux de l’UE. L’auteur nous explique que pendant l’ère communiste le parti a tout fait pour détruire et supprimer les institutions traditionnelles du pays afin de faire place au monde nouveau – communiste – et à son utopie. Dans une large mesure avec du succès, sauf que l’Eglise a réussi à incarner l’opposition au communisme. Personne ne remettra en question le rôle important de l’Église dans la chute du régime, même les athées les plus endurcis. Les célèbres paroles du Pape Jean-Paul II lors de sa première visite en Pologne : « N’ayez pas peur », ont ouvert une brèche dans le système communiste qui ensuite a été élargie par le mouvement de Solidarnosc. Ces deux phénomènes sont incontestablement à l’origine de la fin du système communiste en Europe de l’Est. Mais le nouveau régime qui succède au communisme en Pologne s’acharne comme son prédécesseur à faire de l’Église et de toutes les valeurs traditionnelles du pays les cibles de leur idéologie qui cherche à s’imposer à leur détriment. Et c’est avec tristesse que l’auteur constate, à la fin de son ouvrage, que la vraie victime des idéologies communistes et libéral-démocratiques est l’homme : réduit à un objet vulgaire dans un monde dont la laideur est aussi désolante que pendant la période communiste.
Ce livre excellent a le mérite de permettre au lecteur français de mieux comprendre l’évolution politique de la Pologne post-communiste et surtout de mieux apprécier les droits fondamentaux défendus par le parti conservateur au pouvoir trop souvent présentés par la presse européenne comme les dérives d’une autorité réactionnaire et répressive.
Samedi 29 mai à Paris, une procession en mémoire des martyrs catholiques de la Commune a été attaquée par des antifas
Je suis un pécheur. Je suis un catholique à la pratique imparfaite, intermittente, un catholique de culture, de transcendance, de doute, d’incertitude, d’espérance, d’indignation et de désespoir, un catholique qui ne peut pas croire au néant et qui pourtant le craint. Mais un catholique de combat et, si possible, de lucidité. Aussi quand Monseigneur Aupetit réclame l’égalité de traitement entre toutes les religions et que le catholicisme ne soit pas stigmatisé et agressé, je le trouve bien naïf. Comme si l’Eglise, d’abord, n’y avait pas mis du sien et qu’à force de se courber, elle n’avait pas favorisé les coups.
Trois cents catholiques, femmes, enfants, personnes âgées, ont été honteusement insultés. On leur a jeté des saletés, des immondices, certains ont fait l’objet de violences. Parce qu’ils voulaient honorer la mémoire des prêtres assassinés sous la Commune de Paris. Quelle intolérable prétention ! Ils ont déposé plainte contre X mais le Parquet de Paris n’avait pas jugé bon d’ouvrir une enquête d’initiative. Ce n’étaient que des catholiques après tout ! Et ils n’avaient pas été mis à mal par des Identitaires mais seulement par une trentaine d’antifas, d’abord, j’ose le dire, des idiots. Avant d’être des brutes et des malfaisants !
Tant de signes dérisoires ou importants démontrent que le catholicisme, lorsqu’il ose pointer le bout de sa foi, est traîné dans la boue ou au moins moqué. Une manifestation même autorisée n’a pas le droit d’exister puisque la rue n’est légitime que pour la gauche, l’extrême gauche et les syndicats progressistes, c’est-à-dire politisés. Des catholiques tranquilles mais à l’air libre, n’ayant pas honte de ce qu’ils sont et de ce qu’ils proclament, constitue un authentique scandale. L’aberration de notre monde et d’une modernité dévoyée nous fait détester le fait religieux, la grandeur de la religion, qu’on soit dans la croyance ou non, au prétexte que le terrorisme islamiste a rendu odieux tout ce qui de près ou de loin se rapproche de la familiarité avec un quelconque au-delà. Les pratiques honorables paient pour les extrémismes meurtriers parce qu’on a un pouvoir qui n’a pas le courage d’assumer des discriminations de bon sens, fondées sur la réalité de notre quotidien. Voir la tragique lâcheté d’un Jacques Chirac ne se battant pas pour imposer les racines chrétiennes de l’Europe. Cette banalité historique et culturelle, qui crève les yeux et l’âme, a été déniée par ses soins. Il faut rendre hommage sur ce plan aux présidents Sarkozy et Macron qui n’ont pas fait preuve de la même frilosité et qui n’auraient sans doute pas cédé ainsi.
Quelle joie aussi pour tous les histrions, jamais drôles et vraiment indécents – pas seulement sur France Inter – de pouvoir s’en prendre sans rien risquer au catholicisme, aux prêtres (dont la multitude n’est pas indigne de leur magnifique mission), à Jésus-Christ, aux symboles d’une chrétienté sur lesquels non seulement on peut mais on doit cracher. L’ignominie des uns, le silence des autres… Plus grave d’une certaine manière, la déplorable propension de notre espace intellectuel, politique et médiatique à ne plus savoir penser dans la plénitude. Appréhender la Commune et ses avancées qui ont anticipé des idéologies et des réflexions libertaires et en même temps s’associer à l’hommage rendu aux prêtres assassinés ainsi qu’à toutes les victimes de la férocité « versaillaise ».
Est-il inconcevable, pour une France qui certes n’est plus enrichie par le savoir historique et la complexité de l’intelligence et de la tolérance, de s’adonner à cette honnêteté contrastée et nécessaire ? Les antifas sont évidemment les moins doués pour cet exercice d’esprit, de cœur et de compréhension. Ils représentent, pour le pire, une parfaite incarnation de notre dérive moderniste. La violence, l’outrance, le mépris, la dérision, la brutalité des gestes et des attitudes, la haine qui a pour seule ambition d’exclure ceux qui sont coupables d’être de l’autre côté, sont leur unique langage. Discuter est une tare, frapper une obligation. Ces extrémistes, qu’on ne songe pas à interdire, à l’égard desquels certains médias éprouvent une étrange et fascinée complaisance, j’ose le répéter, sont d’abord des c*ns mais ils font de terribles dégâts ! Il est vrai que nous n’en sommes plus à une indécence, à une honte près mais tout de même! Notre résistance qui n’a jamais été exemplaire s’est effilochée au point de devenir une exception saluée comme s’il s’agissait d’héroïsme alors que ce devrait être notre normalité…
Alors, oui, Monseigneur Aupetit est naïf mais puis-je respectueusement lui donner un conseil ? Que ceux qui parlent au nom des catholiques ne soient pas si intermittents dans leurs protestations mais fiers et audacieux à plein temps ! Qu’ils ne rougissent plus de ce à quoi ils croient !
Tout miser sur sa personnalité pour tenter de faire oublier une politique et un programme, c’est le nouveau pari de Macron.
Dans une démocratie, il paraît que les électeurs se rendent aux urnes en fonction d’un programme. Je serais hâtif, j’en déduirais que nous ne sommes pas en démocratie. Un sondage qualitatif d’Ipsos de 2017 révélait que 8% des Français avaient voté pour Macron en raison de sa « personnalité ».
Cela représentait environ 700 000 voix. On se souvient peut-être encore qu’à l’époque les quatre premiers se tenaient dans un mouchoir de poche et que Mélenchon aurait pu être au second tour à 600 000 voix près. Mais la jeunesse du candidat Macron, sa modernité, son ouverture qui le menaient dans une zone nouvelle qui allait prendre le meilleur de la gauche et de la droite, lui a donné l’avantage décisif. Il ne clivait pas, il rassemblait. Qui se serait penché sur son programme aurait vu qu’il était de fait banalement libéral et même thatchérien. La nouveauté, la modernité de Macron consistait à miser sur une politique de l’offre et sur un démantèlement de l’état providence qui l’ont poussé, à peine élu, à prendre des mesures aussi symboliques que la suppression de l’ISF et, « en même temps », à réduire les APL. Quant à sa personnalité, elle est vite apparue cassante, voire méprisante, envers tous ces gens « qui ne sont rien » et tous ces jeunes qui n’avaient qu’à « traverser la rue » pour trouver un travail.
L’élection vue comme un concours de beauté
La révolte des gilets jaunes est arrivée et on a pu mesurer à quel point sa personnalité, justement, était devenue l’objet d’un rejet viscéral. C’est le risque quand on joue cette carte-là pour cacher son projet. Un moment arrive où le citoyen se heurte au réel du programme et s’aperçoit, mais un peu trop tard, qu’une élection présidentielle n’est pas ou ne devrait pas être un concours de beauté.
Il n’empêche, à l’approche de 2022, et après la crise sanitaire qui a bouleversé tous les repères, on se retrouve dans une situation où le seul espoir pour Macron est de restaurer sa personnalité puisqu’il n’a pas l’intention de changer de programme : en témoigne son envie toujours présente de casser le système de retraite ou de se montrer plus dur avec les plus fragiles comme le montre la dernière loi sur l’indemnisation des chômeurs. Il faut donc qu’il parvienne à faire oublier cette image de président des riches.
Pour cela, il avance sur deux axes. Le premier consiste à se servir de l’extrême-droite et de Marine Le Pen comme d’un répulsif, ce qui ne fonctionne pas très bien si l’on en juge par les derniers sondages en PACA et la deuxième est de séduire la jeunesse qui aurait plutôt tendance, quand elle vote, à voter Rassemblement National.
Le jeune, cet inconnu
Alors Macron, d’un seul coup, aime à nouveau la jeunesse. Ou plus exactement ce qu’il croit être la jeunesse : des geeks qui se contenteraient de trainer sur les réseaux sociaux pour écouter les influenceurs. D’où son histoire d’amour avec Mc Fly et Carlito, devenus ses meilleurs amis. Et que je te lance des défis, et que je m’amuse avec eux à l’Elysée dans une battle d’histoires belle comme un jeu télévisé de mi-journée. Il ne viendrait pas à l’idée de Macron ou de ses communicants que Mc Fly et Carlito qui sont sans doute de gentils garçons ne résument pas à eux seuls la jeunesse et que les millions de vues qu’ils obtiennent sur YouTube ne sont pas autant de suffrages. La jeunesse qui bosse pour obtenir des diplômes dans un système dégradé, confrontée à la misère étudiante, la jeunesse qui a travaillé en première ligne comme aides-soignants, infirmiers ou médecins dans les hôpitaux submergés, la jeunesse qui doit se contenter de boulots précaires et mal payés dans une économie ubérisée, celle-là, on n’en parle pas. Ou plutôt, on voudrait bien qu’elle ne se mette pas à avoir une conscience de classe.
Alors, Macron veut juste paraître « sympa ». C’est ce qui m’a le plus gêné dans cette histoire de Mc Fly et Carlito : qu’un président se comporte comme ces mauvais profs qui veulent tenter de la jouer « copain » avec les élèves. En général, pour les profs en question, ça ne marche pas et même, ça finit par se retourner contre eux. Mais dans une société médiatisée à l’extrême qui aime les belles images plutôt que d’exposer les programmes parce que ce ne ferait pas d’audience, rien ne dit que ça ne profitera pas à Macron.
Si l’on en croit les chiffres de 2017, il suffit de 700 000 voix. Bien moins que les millions de vues de Mc Fly et Carlito, pour le coup.
« Toro ! toro ! » crie Causeur ce mois-ci. Nous célébrons cet art immémorial qui suscite ferveurs et passions, engouement et rejet. Pour Elisabeth Lévy, aimer la corrida, c’est entrer en religion, tandis que la combattre, c’est vouloir sa disparition. Parce qu’elle défie une époque qui refuse le tragique, l’histoire et la mort, les jours de la corrida sont sûrement comptés. Yannis Ezziadi nous raconte la passion subite pour la tauromachie qui a fait de lui un aficionado engagé, mais non sans un pressentiment mélancolique : « Le destin de la corrida sera probablement aussi tragique que la tragédie qu’elle met en scène. » Pour Michel Onfray, il faut justement en finir avec la mythologie du combat à mort entre l’homme et la bête et voir la corrida pour ce qu’elle est : une pure démonstration de sadisme. En revanche, Simon Casas, le directeur des arènes de Madrid, de Nîmes, de Valence et de Béziers, se confiant à Yannis Ezziadi, voit dans la corrida une quête identitaire, un rituel qui nous lie au passé et qu’il faut défendre à tout prix. Comme le souligne Frédéric Ferney, il n’y a pas de réconciliation possible entre le profane, pour qui la corrida est une boucherie, et le fervent, pour qui elle est ce par quoi tout devient vrai – un art, une religion. Pourtant, une fois mort, le taureau peut finir dans une assiette : Jonathan Siksou a rencontré le grand chef étoilé, Pierre Gagnaire, et son épouse, Sylvie, qui en savent quelque chose. Tenté par les arènes et l’odeur de la bête ? Nous vous livrons les dates des corridas en France cet été, ainsi que celles du spectacle théâtral de Yannis Ezziadis sur les paroles de toreros.
Attention : ça va piquer ! Le génial auteur-dessinateur, Marsault, débarque ce mois-ci dans Causeur. Attendez-vous à trouver des dessins et un portrait en prose susceptibles de pénétrer l’épiderme !
L’actualité ces temps-ci ne manque pas de piquant non plus. Analysant le « lologate », autrement dit la question scandaleuse de l’allaitement en public, Elisabeth Lévy explique que, aujourd’hui, « ce qui est puritain est de considérer que la nudité ne recèle aucun danger, n’encourage aucune pulsion, comme si le corps était réduit à des fonctionnalités. »Ronan Cotten, revenant sur les tribunes de militaires et leurs nombreux signataires, affirme que, pour ceux qui ont été façonnés par la guerre contre l’islam conquérant au Sahel, l’intervention des armées dans nos banlieues n’est plus un tabou. Il y a comme une odeur d’élections dans l’air. Pour Hervé Algalarrondo, beaucoup de Français tiennent toujours Emmanuel Macron pour le « président des riches », permettant ainsi à Marine Le Pen de compter sur un sérieux coup de pouce d’une partie de la gauche en 2022. Erwan Seznec le confirme, dans la mesure où les enquêtes d’opinion montrent une nette porosité entre les électeurs de Jean-Luc Mélanchon et ceux de Marine Le Pen, malgré les nombreux appels de pied du leader de LFI aux communautaristes, aux islamistes et à l’électorat des cités… ou plutôt à cause de ces appels ?
Côté international, la guerre du Sahel risque d’être permanente, nous explique Gil Mihaely. Car si la France retire ses troupes, une marée montante de djihadisme, irriguée par le trafic de drogue, risque d’engloutir une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Ce n’est pas le seul combat dont on ne peut pas prévoir la fin : la prise de pouvoir par le Hamas à Gaza a transformé ce territoire en une usine de violence dont l’unique objectif est de perpétuer la guerre avec Israël. Côté LGBTQ et tutti quanti, Sylvie Perez a rencontré Debbie Hayton, une Anglaise qui, née homme il y a 52 ans, est aujourd’hui une femme, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer l’idéologie transgenre et son militantisme dogmatique qui récuse la biologie et réduit tous ses adversaires au silence. Sans transition, Ana Pouvreau nous parle d’une des premières décisions de Joe Biden : les transgenres peuvent désormais s’engager dans l’armée américaine sous leur nouvelle identité et même, s’ils le désirent, se faire opérer aux frais de l’institution. Autre institution américaine, la banque centrale des États-Unis tient entre ses mains le destin économique du monde post-Covid. Elle a le choix entre l’inflation et la déflation : pour laquelle optera-t-elle ?
Revenons à la France éternelle. Jonathan Siksou salue Sempé, le grand dessinateur d’humour qui soufflera cet été ses 89 bougies. Alors qu’expositions, publications d’albums et adaptations cinématographiques rencontrent un succès constant, la maison Artcurial lui consacre une vente exceptionnelle. Côté cuisine, Gautier Battistella nous dessine le portrait d’Andréas Mavrommátis, le chef étoilé qui a offert ses lettres de noblesse à la gastronomie grecque. Jérôme Leroy fait l’éloge du journal intime de Roland Jaccard, Le Monde d’avant, un témoignage irremplaçable sur le Paris des années 80 et une époque de liberté d’être et de penser malheureusement bien révolue aujourd’hui. Sophie Bachat chante les louanges de l’autobiographie de Michel Sardou, riche en souvenirs mais dénuée de nostalgie. Édouard Girard nous fait partager le jugement accablant sur la période actuelle de l’entrepreneur et philanthrope russe, Vitaly Malkin : « N’est-il pas révolu le temps où la libre communication des opinions permettait encore de faire société ? » Ainsi parle-t-il dans son nouveau livre, Crépuscule de la liberté d’expression. Mais ne cédons pas trop vite aux sentiments crépusculaires. L’été approche. Descendons dans l’arène. « Toro ! Toro ! »
Nathalie Heinich publie Ce que le militantisme fait à la recherche (Tracts Gallimard). En y dénonçant le dévoiement des savoirs dans l’enseignement supérieur, elle ne se fait pas que des amis…
Quand la sociologue du CNRS Nathalie Heinich a-t-elle pris la décision de prendre la plume pour rédiger le salubre petit essai (1) qu’elle vient de publier ?
Est-ce à l’été 2019, quand Maboula Soumahoro (2) a affirmé avec fracas que “l’homme blanc ne [pouvait] pas avoir raison contre une Noire et une Arabe” ?
Le militantisme et la lutte contre les “inégalités” abîment l’universalisme
Ou bien est-ce en ce début d’année, quand le journal Le Monde est parvenu à réunir, en quelques heures seulement, des centaines de signataires pour répliquer aux attaques de Frédérique Vidal contre l’islamo-gauchisme ? Ils défendaient la présence des thèses du “décolonialisme” dans l’enseignement supérieur, tout en nous expliquant que le phénomène était en réalité ultra-minoritaire…
Ou encore Nathalie Heinich n’a-t-elle pas supporté le recrutement récent de Rachele Borghi (3) en qualité de “spécialiste de l’espace genré” à la Sorbonne ?
On ne saura pas ce qui aura vraiment été l’élément déclencheur, mais l’intellectuelle en avait visiblement gros sur le cœur. Nathalie Heinich n’est pas à l’aise avec le terme d’islamogauchisme, qu’on utilise faute de mieux. Mais elle vide son sac et livre une analyse implacable de la préoccupante gangrène que constitue l’immixtion du militantisme woke dans l’enseignement supérieur français. Oh ! rien de forcément fondamentalement nouveau ! Selon Jacques Julliard, les dérives de l’islamogauchisme et du progressisme ne sont qu’une troisième “glaciation” que subirait la recherche, elles prendraient la suite de la glaciation stalinienne de l’après-guerre et de la glaciation maoïste des années 70.
Genre, race, décolonialisme, intersectionnalité: déjà 50% des publications
Mais si les délires actuels alimentent une chronique amusée, notamment dans la presse conservatrice ou dans Causeur, ils sont en réalité à prendre au sérieux et représentent un réel danger pour nos sociétés. Les tentations totalitaires ne sont jamais loin, observe Nathalie Heinich. L’émergence du phénomène de la cancel culture en est l’illustration. Les études sur le décolonisalime constituent déjà pas moins de 50% du corpus de quatre moteurs de recherche très utilisés en sciences sociales (theses.fr, HAL, Cairn, OpenEdition) selon l’Observatoire du décolonialisme, cité par l’essayiste. Ceux qui s’opposent à la tendance sont ostracisés et cette nouvelle guerre intellectuelle brise des amitiés.
Invitée sur France inter la semaine dernière, face au journaliste Nicolas Demorand qui estimait qu’elle faisait vraisemblablement toute une histoire de pas grand chose, et lui demandait si elle n’avait pas peur de passer à côté de nouveaux savoirs révolutionnaires, elle confessa après l’intervention au téléphone méprisante d’un universitaire : “On est en guerre. C’est une guerre de mon point de vue pour l’autonomie de la science. (…) C’est un peu comme l’affaire Dreyfus en ce moment à l’université, on y perd des amis. Il y a un tel clivage ! C’est très étrange de voir des amis basculer d’un côté ou de l’autre : soit du côté du militantisme woke, soit du côté de la dénonciation de ces effets militants”.
Que reproche Nathalie Heinich à nos acédémo-militants, au juste ? Ayant mal lu Pierre Bourdieu et Michel Foucault, ils feraient régner la terreur à l’université en sociologie. Ils réduisent leurs interprétations à deux ou trois malheureux critères, toujours les mêmes : le genre, la race, la classe. Monomaniaques, obsédés par les concepts mille fois rebattus de “domination” ou de “pouvoir”, ils offrent une sociologie au rabais et redécouvrent inlassablement la lune sur les mêmes sujets.
Radicalité progressiste flatteuse
Mais la radicalité progressiste fascine les esprits faibles.
Balancez dans vos analyses du “c’est socialement construit” (la belle trouvaille !) et vous pouvez ensuite déverser votre petite politique identariste en contrebande ! Or, selon Nathalie Heinich, quand le savoir académique et la méthodologie scientifique cèdent la place au militantisme, il y a une grave “confusion des arènes”. Le chercheur en sciences sociales n’est pas là pour dire aux acteurs qu’ils observent comment doit être le monde. Son rôle doit se borner à dire comment est le monde. Face à tant de productions récentes médiocres, Heinich en arrive à se demander si les chercheurs actuels en sont toujours capables. Forcément, à la machine à café du CNRS, on doit la trouver un brin réac.
Plaidant pour l’autonomie du savoir, elle écrit : “Faut-il rappeler que les enseignants-chercheurs sont rémunérés par leurs concitoyens pour produire et transmettre du savoir et rien d’autre?” Les idées radicales ou faussement subversives en sociologie sont le paravent de combats qui n’y ont nullement leur place, et qui devraient être cantonnés à l’espace civique (les revues, la rue, le monde associatif ou politique). Outre-Atlantique, les études sur le genre ou le décolonialisme sont péjorativement appelées “grievance studies” (études geignardes) : “Pourquoi offrir aux étudiants des sciences sociales ce qu’ils ont en quantité dès qu’ils se connectent à leurs réseaux sociaux préférés, des opinions, des convictions, des obsessions ?” déplore Heinich.
Lorsque je referme son petit fascicule de 40 pages remettant les pendules à l’heure, heureux de voir dénoncé ce militantisme qui se développe au détriment de l’esprit de découverte qui devrait animer le véritable travail scientifique, je ne peux que me demander une chose : quel décideur politique prendra la décision d’interdire les départements d’études de genre ou d’études coloniales qui prolifèrent ? Évidemment, quiconque s’y risquerait se verrait immédiatement accusé d’attenter à la “liberté académique” ! Mais quand la liberté académique est trop souvent la liberté d’écrire ou de dire n’importe quoi, par des personnes qui tentent elles-mêmes de faire taire toute contradiction, franchement ça se discute.
(1)Ce que le militantisme fait à la recherche, Tracts Gallimard, mai 2021
(2) La franco-ivroisienne Maboula Soumahoro est maître de conférence à l’université de Tours
(3) Rachele Borghi se définit comme une porno-activiste et militante queer. À son propos, on relira l’enquête édifiante d’Erwan Seznec publiée dans notre magazine de mai)
Mediapart a eu un entretien avec l’universitaire Cara Daggett. Dans cet article prestigieux, la chercheuse révèle que « le genre et la sexualité structurent la question climatique. »
Cara Daggett est chercheuse en sciences politiques à l’université Virginia Tech de Blacksburg. Elle a du temps libre, des convictions écologiques, des certitudes féministes. Bref, elle s’ennuie ferme.
Découvrez le concept de « pétro-masculinité »
Depuis des années, elle cherche à élaborer un concept original autour des notions de masculinité toxique, d’hégémonie masculine, de domination hétéronormative ou de patriarcat blanc. Tant de bêtises travaux à ce sujet encombrent déjà les universités américaines qu’elle désespérait de pouvoir briller un jour auprès de ses pairs ! Heureusement, un soir, elle se cogne – comme le professeur Brown dans « Retour vers le futur » – contre la cuvette des toilettes. Bingo, c’est la révélation : pas celle du générateur spatio-temporel de la machine à voyager dans le temps, mais celle d’un nouveau concept complètement idiot nouveau, celui de… pétro-masculinité. Ainsi, Cara Daggett confirmera en l’étoffant la stupide brillante tribune co-signée par Greta Thunberg qui expliquait que la « crise écologique est aussi une crise des droits humains, de la justice et de la volonté politique. Une crise créée et alimentée par des systèmes d’oppression coloniaux, racistes et patriarcaux. »
Mediapart, toujours à la pointe, présente sur son site l’entretien que le journaliste Mickaël Correia a eu avec Cara Daggett. L’article est intitulé, sans l’once d’un soupçon d’ironie, « Le genre et la sexualité structurent la question climatique ». Cara Daggett, à travers le concept de pétro-masculinité, y « démontre en quoi les énergies fossiles constituent un élément central de l’identité masculine dominante, mais aussi comment l’extrême droite gagne du terrain sur la question climatique. » Cette aguichante introduction donne évidemment envie d’en savoir plus. L’esprit ouvert et la main tremblante, on clique pour parvenir à cet article qui, malheureusement, n’est que pour les yeux des abonnés.
Cara Daggett contre les climato-fascistes
Mais nous avons pu réunir l’essentiel des réflexions. Les hommes blancs auraient renforcé la dépendance de la société occidentale aux énergies fossiles car ils auraient construit leur identité autour de cette fameuse pétro-masculinité, laquelle soutiendrait leur pouvoir patriarcatal et blanc. Ce n’est ainsi pas un hasard si les mâles blancs conservateurs sont parmi les plus fervents négateurs du climat. Quant au pouvoir explosif du moteur de l’automobile, il ne serait pas sans rapport avec la « masculinité toxique », l’étalage de la virilité et le « racisme environnemental » (sic). En résumé, les hommes blancs chercheraient à conserver leurs privilèges en empêchant l’avènement d’un monde décarbonné, antiraciste et éco-féministe contraire à leurs intérêts.
Comment arrimer cette bouillie au bateau ivre des thèses universitaires les plus foldingues du moment ? Facile, il suffit d’employer la méthode dite « du coucou » : on entrebâille la porte d’un amphithéâtre intersectionnel et progressiste, on repère une petite place encore libre au milieu des professeurs et des étudiants, et on squatte : « Il se trouve que nous vivons une période où ce mode de vie est profondément remis en question sur un certain nombre de fronts, des mouvements féministes et décoloniaux transnationaux à la défense de l’eau et de la terre par les peuples indigènes, en passant par les mouvements ouvriers et les mouvements de justice raciale comme Black Lives Matter aux États-Unis. » Pour Cara Daggett, tous ceux qui critiquent la transition écologique et n’apprécient pas l’installation des parcs éoliens sont des climato-fascistes. Mais les femmes blanches ne sont pas à l’abri non plus : « La notion selon laquelle les femmes sont plus progressistes doit vraiment être nuancée en termes de race et de classe. Aux États-Unis, les femmes noires comptent parmi les électeurs les plus progressistes », tandis que « la moitié des femmes blanches ont voté pour Trump lors des deux élections » observe la politologue.
Une chose est sûre : Cara Daggett a toutes les qualités requises et le vocabulaire idoine pour finir brillamment sa carrière à l’université d’Evergreen.
La scène se passe à Bordeaux. Maÿlis patiente dans une file d’attente pour récupérer un colis avec Nino, son bébé de six mois. Lequel se met à brailler, signalant qu’il est l’heure d’ouvrir le milk-bar. Échouant à le calmer, la jeune femme s’exécute et lui donne le sein en pleine rue. Une autre commence à l’engueuler, sur le thème « on ne fait pas ça en public », avant de lui flanquer une gifle. Dans la file, tout le monde regarde ses pieds.
Non à l’allaitophobie
Très vite, le lologate enflamme les réseaux sociaux – on appréciera ici le double sens du mot « lolo », qui désigne à la fois le sein en argot et le lait en langage bébé. La presse féminine monte au front, défendant le droit d’allaiter quand je veux, où je veux et dénonçant l’allaitophobie qui, paraît-il, fait des ravages.
Soyons clairs, la redresseuse de torts a mille fois tort, même si elle a raison. Quand on n’est pas d’accord, on ne cogne pas, on cause. Du reste, il ne s’agit pas d’interdire ni même de condamner l’allaitement en public, d’autant plus qu’il arrive qu’il n’y ait pas d’autre solution. La majorité des passagers d’un TGV préféreront voir un bout de sein humide qu’entendre des braillements désespérés et culpabilisants. Autrement dit, on ne suggère pas ici d’affamer les bébés.
Cependant, les raisons invoquées pour défendre Maÿlis révèlent une vaste confusion entre pudeur et discrétion, secret et honte. Il n’y aurait aucune raison de ne pas montrer ce qui est naturel. Mais la défécation aussi est naturelle et pourtant personne ne la pratique en public. On peut cacher des choses dont on n’a nullement honte, simplement parce qu’elles relèvent de l’intimité.
Le sein n’est pas un simple tuyau à lait
Dans un long article intitulé « Pourquoi tant de haine vis-à-vis du sein nourricier ? », le Figaro Madame publie le témoignage de Marie révoltée parce que, lors de vacances en famille, un oncle, « missionné par son épouse », lui a demandé d’allaiter ailleurs qu’à la table du dîner. Le même article évoque le cas de Nadège, qui raconte sur Instagram la gêne de sa propre mère, le jour où elle a mis son bébé au sein : « Elle était sortie de la chambre de la maternité pour ne pas voir. On ne cache pas un biberon, pourquoi cacher un sein qui nourrit ? », se demande-t-elle avec une naïveté dont on ne sait pas si elle est feinte ou non. La réponse se trouve chez Brassens, dans le corsage de son immortelle Margot : quand elle le dégrafe « pour donner la gougoutte à son chat », tous les gars du village sont là. C’est que le sein n’est pas simplement un tuyau à lait, ce qui ramènerait les femmes au statut de vache laitière, mais un organe érotique, objet de fantasmes et de célébration poétique.
Relatant la gêne du policier auprès de qui elle a voulu déposer plainte, et qui lui aurait demandé quelle partie de sa poitrine était visible, Maÿlis en conclut que « l’allaitement pose encore problème aujourd’hui, parce que la femme est tellement sexualisée de nos jours ». Sans doute, mais vivrait-on mieux si elle ne l’était pas ?
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Les dangers de la nudité
En l’occurrence, le puritanisme n’est pas du côté de l’intimité mais de l’exhibition. Ce qui est puritain, c’est de considérer que la nudité ne recèle aucun danger, n’encourage aucune pulsion, comme si le corps était réduit à des fonctionnalités. Mais alors, demandera-t-on, faut-il proscrire les seins nus sur les plages ? Bien sûr que non. Sur les plages, comme dans les clubs échangistes, les codes ne sont plus les mêmes, la civilité ordinaire qui vous interdit de sortir de chez vous à poil n’a plus cours.
Pour autant, à l’exception des Femen, pour qui la nudité est un combat, aucune femme ne se balade en pleine ville les seins à l’air, précisément parce qu’on n’exhibe pas un objet de désir comme s’il s’agissait d’un objet tout court. Conclusion de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie : « Les réactions qui visent les seins des femmes, que ce soit à propos du topless, des décolletés ou de l’allaitement, montrent qu’ils ne leur appartiennent décidément pas. » Curieuse invocation du droit de propriété. C’est bien parce que ni les femmes ni les hommes ne peuvent prétendre posséder les émois qu’ils déchaînent, que les villageoises de Brassens, furieuses d’être « privées d’leurs époux, d’leurs galants », passent à l’acte : « Puis un jour, ivres de colère, elles s’armèrent de bâtons et, farouches, elles immolèrent le chaton. » Modernes ou pas, féministes ou pas, les humains savent bien que le désir est dangereux. C’est même ce qui le rend si… désirable.
Karim Benzema fera ce soir son grand retour en équipe de France, à l’occasion du match amical contre le Pays de Galles pour se préparer à l’Euro 2021. Une petite majorité de Français salue la sélection de Karim Benzema. Analyse.
Karim Benzema s’était fait évincer de l’équipe de France suite à l’affaire de la sextape en 2015. Mathieu Valbuena l’avait accusé d’avoir voulu l’escroquer avec une vidéo qu’il aurait tournée avec sa compagne, en faisant pression sur lui. Après son départ forcé, Benzema avait accusé le sélectionneur des Bleus Didier Deschamps d’avoir « cédé à la pression d’une partie raciste de la France », dans un entretien accordé au quotidien espagnol Marca en mai 2016.
Un joueur clivant, des scandales
En 2016, Manuel Valls avait affirmé qu’un retour du joueur en équipe de France n’était pas souhaitable. « Je crois qu’il ne faut pas mélanger le football et la politique. Dans mon cas, il s’agit d’une affaire politique » s’était alors plaint le joueur franco-algérien dans les colonnes duVanity FairEspagne, en avril 2018 . En mars 2020, le joueur de Madrid avait ironisé sur Olivier Giroud en disant sur Instagram « on ne confond pas la F1 et le karting ». Les fans de Giroud rappelaient que leur chouchou était tout de même le 2ème meilleur buteur du football français après Thierry Henry !
Réalisé auprès d’un échantillon de 1 500 Français, un sondage de l’IFOP [1] vient montrer que si Benzema peut être un atout sur la pelouse, il est aussi perçu comme un potentiel facteur de troubles au sein de l’équipe. Selon le sondage, un peu plus d’un Français sur deux (58%) salue la sélection de Benzema qui est loin de faire autant l’unanimité que celle d’autres joueurs comme Mbappé (82% de taux d’adhésion), Griezmann (81%) ou Giroud (71%).
Sans surprise, pas le joueur favori de la droite nationale
A la question : « Quel serait selon vous le meilleur avant-centre pour l’équipe de France entre Olivier Giroud et Karim Benzema ? », 45% des Français répondent Giroud, et 46% répondent Benzema. 9% ne se prononcent pas. Parmi ceux des Français se déclarant amateurs de foot, 62% privilégient toutefois Benzema.
Parmi les répondants, 79% des personnes musulmanes interrogées considèrent que Karim Benzema ferait un meilleur avant-centre pour les Bleus que Giroud, tandis que pour l’électorat RN, seulement 31% des personnes soutiennent le joueur franco-algérien. On se souvient que Karim Benzema avait déclaré en 2018 qu’il refusait de chanter la Marseillaise sous prétexte que « la Marseillaise appelle à faire la guerre. Et ça, ça ne me plaît pas. »
La profondeur du clivage Giroud-Benzema est ainsi révélatrice des fractures identitaires actuelles. Benzema est pour les uns le symbole des « jeunes » de cités (« une figure d’identification auprès d’une certaine fraction de la jeunesse de cité »)[2] qui se disent victimes de discrimination. Pour les autres, il représente l’image du « bad boy » qui n’a « pas la légitimité à porter le maillot de l’équipe de France et [à] représenter dignement le pays » selon les mots d’Akim Oualhaci et Stéphane Beaud.[3]
Didier Deschamps aurait« cédé à la pression d’une partie raciste de la France » ?
55% des personnes interrogées pensent que la sélection de Benzema pourrait attiser des tensions au sein de la société autour de l’équipe de France. 80% des sondés désapprouvent la présence dans l’équipe de France d’un joueur ayant déclaré que Didier Deschamps avait « cédé à la pression d’une partie raciste de la France ». Enfin, 83% des Français considèrent qu’on devrait exiger des joueurs de chanter la Marseillaise au début des matchs.
Le temps nous montrera si Didier Deschamps a fait le bon choix en donnant la possibilité à Benzema de rejouer. Mais après la polémique sur la chanson des Bleus du rappeur Youssoupha (Roselyne Bachelot aime bien au ministère de la Culture, Noël Le Graët estime que « nous n’aurions pas dû » à la FFF), ce sondage démontre que cette compétition sportive à venir pourrait rouvrir nos blessures identitaires. Et si seule la qualité de jeu de Benzema devrait nous préoccuper ce soir, toute sa prestation sera en réalité étudiée. Thomas Pierre, chargé d’étude à l’IFOP nous le confirme : « Au-delà du caractère strictement sportif de sa prestation, l’enjeu en termes d’image est d’apparaître le plus exemplaire possible, dans son attitude avec le public et ses coéquipiers mais aussi dans sa manière de s’investir pour le collectif. En gros, il doit priver d’arguments ceux qui l’accusent de ne pas assez « mouiller le maillot » pour les bleus et de ne pas avoir de véritable attachement à l’équipe et au pays. »
[1] Étude Ifop pour France Pronos réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 27 au 28 mai 2021 auprès d’un échantillon de 1 513 personnes, de la population française âgée de 18 ans et plus résidant en France métropolitaine.
[2] «L’affaire Benzema remise en perspective», La Vie des idées, 8 mars 2016
Depuis le 26 mai, il est possible de commander sur le site de Fayard une édition augmentée de Mein Kampf pour la bagatelle de… 100 euros.
La nouvelle édition ne s’appelle pas « Mein Kampf » – comme si le nom avait un pouvoir maléfique – mais Historiciser le Mal, une édition critique de Mein Kampf. Le nom d’Hitler ne figure pas en couverture et Fayard s’est entouré de mille précautions pour ne pas être suspecté de faire un coup éditorial. L’appareil critique est deux fois plus important que le texte avec pas moins de 2800 notes. Les droits seront versés à la Fondation Auschwitz-Birkenau tandis que le livre est disponible sur commande pour la modique somme de 100 euros.
Une publication controversée
Fayard a reçu des lettres d’insultes, des menaces. En l’occurrence, la polémique ne vient pas des historiens, mais des réseaux sociaux, d’activistes de la mémoire juive, de professeurs. Et des Insoumis, bien plus soucieux du danger nazi que de la menace islamo-djihadiste. En atteste ce tweet obscène de Raquel Garrido : « donc au lendemain d’une manifestation dominée idéologiquement par l’extrême-droite, la question du jour c’est la réédition de Mein Kampf. Quel cauchemar ! »
Donc au lendemain d’une manifestation dominée idéologiquement par l’extrême-droite, la question du jour c’est la réédition de Mein Kampf. Quel cauchemar! Et j’imagine que là aussi on trouvera des gens “de gauche” pour expliquer que c’est normal et que tvb. Tournons la page, vite!
Alors que l’antisémitisme ressurgit en France, n’est-ce pas dangereux ?
Croire qu’on va devenir nazi en lisant Mein Kampf, c’est le fétichiser, lui accorder un pouvoir quasi-magique. Or, n’importe qui peut l’acheter pour 36 euros chez l’éditeur qui a publié la première traduction française en 1934. On peut se procurer très facilement des éditions piratées circulant dans le monde arabe, comme les pamphlets antisémites de Céline par ailleurs. Ceux qui veulent être confortés dans leur haine des juifs ou leur admiration d’Hitler ne se payent pas une édition à 100 balles.
Mélenchon ne voit pas l’utilité de cette réédition. Dans cet ouvrage écrit en prison entre 1923 et 1924, Hitler expose clairement son idéologie et son projet criminel. Pour quiconque veut comprendre le nazisme plutôt que d’agiter des croix en répétant « plus jamais ça », c’est un document d’un intérêt exceptionnel. Comme le journal de Goebbels. Ce refus de voir le mal témoigne d’une régression intellectuelle, c’est l’aboutissement ultime du politiquement correct. On cache le réel dès lors qu’il déplait. On pourrait s’inquiéter s’il devenait un best-seller. Mais les dangers de l’ignorance sont infiniment plus grands que ceux de la connaissance.
Éditions Fayard, mai 2021, 100 euros, 864 pages
Cette chronique a initialement été diffusée le 21 mai 2021 sur Sud Radio.
Retrouvez le regard libre d’Élisabeth Lévy tous les matins à 8h15 dans la matinale de Sud Radio.
Le classement Forbes des milliardaires pour l’année 2021 nous annonce une hausse de 62% sur un an de la fortune boursière des 20 personnes les plus riches du monde. Un constat inouï !
En tête, Jeff Bezos (Amazon) avec 177 milliards de dollars, suivi d’Elon Musk (Tesla) avec 151 milliards et, à la troisième place, de Bernard Arnault (LVMH), avec 150 milliards. Un sacré trio d’entrepreneurs exceptionnels et de créateurs d’entreprises qui resteront, quoi qu’il arrive, dans l’histoire de l’économie mondiale. Derrière ce tiercé de rêve, on retrouve Bill Gates (Microsoft), puis Mark Zuckerberg (Facebook), Warren Buffett (Berkshire Hathaway), Larry Page (Google/Alphabet), Larry Ellison (Oracle), Sergey Brin (Google) et Mukesh Ambani (Reliance). Au total, un top 10 étourdissant et vertigineux d’entrepreneurs, créateurs de richesses et fournisseurs de mégas emplois (plus d’un million de salariés chez Amazon, par exemple).
Partout dans le monde civilisé, sauf en France, Les milliardaires sont considérés comme des bienfaiteurs de l’économie
Les égalitaristes français, à commencer par Thomas Piketty, qui ne cessent de dénoncer les milliardaires à travers leur idéologie anti-riches, feraient bien d’examiner d’un peu plus près la réalité de ce phénomène : les milliardaires ne sont plus en majorité, et depuis longtemps, des rentiers et des héritiers, si tant est qu’ils l’aient été un jour, mais des entrepreneurs.Il y a vingt ans, la planète des ultrariches, selon Éric Le Boucher, un chroniqueur économique très affûté, « se partageait en deux fractions égales : les héritiers et les self-made men and women. La première catégorie se partageait également en deux, les héritiers purs et ceux qui avaient hérité mais qui avaient grossi l’affaire de leurs parents. »
Ce sont eux qui génèrent le plus de richesses sur les cinq continents
En 2021, sur les 2 755 milliardaires recensés dans le classement Forbes, 71 %, soit 1 975 personnes, sont des self-made-men. On pourra toujours ergoter et discuter à perte de vue sur les montants de plus en plus élevés des fortunes boursières de ces milliardaires. La raison en est principalement que leur terrain de chasse n’est plus leur pays ou leur continent, mais la planète tout entière. En outre, les inventions technologiques de certains d’entre eux, extrêmement novatrices, sont attractives pour tous les consommateurs du monde entier. Ce sont eux qui génèrent le plus de richesses sur tous les continents, qui inventent le plus de technologies nouvelles et qui créent le plus d’emplois. Certains d’entre eux, parmi les plus célèbres comme Bill Gates ou Warren Buffett, sont également immensément généreux et peuvent aller jusqu’à distribuer 90% de leur fortune à des « bonnes causes » et des associations caritatives.
Thomas Piketty et Jean-Luc Mélenchon, parmi beaucoup d’autres idéologues – en France, ce n’est pas ce qui manque –, ont décidé une fois pour toutes qu’être riche, c’était mal. C’est aussi « ce que semble diffuser la religion catholique et ce que reprennent en chœur les marxistes, les égalitaristes et les jaloux depuis Abel et Caïn, et les socialistes depuis François Mitterrand » selon Bernard Zimmern, le fondateur de l’iFRAP, dans son essai Changer Bercy pour changer la France (Éd. Tatamis, 2015). Et Zimmern d’ajouter : « Les trois quarts des riches sont exactement à l’opposé des images d’Épinal. Ils vivent plutôt des vies d’ermites, cloués au travail et dans la crainte permanente d’un retournement de conjoncture. »
« Les riches sont la solution, pas le problème »
Quant à Éric Le Boucher, dans une chronique récente à L’Opinion, il écrit ceci : « Les milliardaires sont de plus en plus “clean”, leur argent provient des technologies numériques, médicales ou des services et non pas de l’extraction des matières premières et des vieilles industries. Les milliardaires encore sales sont d’abord russes. » Et de fait, la part des richesses détenues par les milliardaires, en pourcentage du PIB de leur pays, est très révélatrice : ce sont les oligarques russes qui arrivent en tête avec 35%. Aux États-Unis, les milliardaires ne détiennent que 20% du PIB de leur pays. En France, c’est 17%, et en Allemagne, 14%.
Dans notre Hexagone socialiste et très social, les ultrariches continuent d’être décrits imperturbablement comme des exploiteurs sans foi ni loi ou, au mieux, comme des héritiers vivant de rentes accumulées par leurs parents ou leurs grands-parents, des rentes qui ne cesseraient de s’accroître par on ne sait quels miracles ou quelles combines inqualifiables. Or c’est précisément le contraire. Selon Bernard Zimmern, qui avait sous-titré son essai sur Bercy « Les riches sont la solution, pas le problème » : « Ces très riches ne sont pas des parasites, ils ne profitent pas de la croissance générale, ce sont eux qui la font. » Et ce sont eux qui créent le plus d’emplois directs ou indirects. Partout dans le monde civilisé, sauf en France, ces milliardaires sont considérés comme des bienfaiteurs de l’économie. Serait-il possible que l’on puisse enfin chez nous en tirer les conséquences ? Le plus tôt serait le mieux…
En relisant le Diable et la démocratie de Ryszard Legutko, Peter Iglikowski, avocat anglo-franco-polonais se souvient de la fin du communisme en Pologne et pointe son legs antidémocratique qui entache encore l’idéologie progressiste de l’Union européenne.
Dans Le Diable dans la démocratie, le philosophe et homme politique polonais, Ryszard Legutko, trouve des ressemblances inquiétantes entre l’idéologie progressiste et élitiste de la démocratie libérale et celle, totalitaire, du communisme soviétique. L’auteur de cet ouvrage fort original nous dresse un portrait amer de la montée en puissance de la démocratie libérale occidentale dans son pays, la Pologne. Ryszard Legutko, professeur de philosophie polonais et ancien ministre de l’Éducation, a vécu le communisme en s’y opposant comme militant jusqu’à la chute du régime. Dans la préface de son livre, il nous explique sa déception en constatant la manière dont les anciens communistes se sont transformés sans la moindre difficulté en démocrates libéraux dans la Pologne libre. Mais en se penchant de plus près sur leur réussite, il a été consterné par la découverte des ressemblances inquiétantes entre certains dogmes communistes et l’idéologie occidentale de la démocratie libérale. Son étude nous présente un tableau aussi fascinant que troublant des points communs entre les deux régimes.
De mon côté, j’ai moi aussi lutté contre le communisme à la même époque que Ryszard Legutko, mais à l’étranger, dans ce qu’il appelle l’Occident. Né dans une famille d’émigrés politiques polonais à Londres, j’ai soutenu l’opposition au totalitarisme imposé en Pologne par l’Union Soviétique jusqu’à l’instauration du premier gouvernement démocratique en 1989. Comme l’auteur de ce livre, j’ai été effrayé par la rapidité de la transformation des membres du parti communiste polonais en élèves parfaits de la démocratie occidentale. Mais avant de lire son ouvrage, je n’avais pas été amené à réfléchir sur les origines communes des deux idéologies et des rattachements historiques qui les lient.
Le côté politiquement correct de la démocratie libérale et l’intolérance communiste pour défendre leurs valeurs morales respectives se rapprochent beaucoup
Il serait peut-être instructif pour un lecteur occidental de remonter aux derniers jours du communisme en Pologne pour expliquer comment les cadres communistes ont réussi leur coup. La Pologne est sortie de l’ère communiste de façon pacifique et sans violence grâce aux accords dits de la Table Ronde conclus en 1989. Il s’agissait de réunir les acteurs principaux de ce qui allait devenir l’ancien régime communiste et leurs opposants pour organiser une transition du pays vers la démocratie. La solution trouvée suite à la médiation entre ces deux partis était une révolution de velours qui a permis au pays de devenir le premier du bloc soviétique à élire un gouvernement démocratique. Mais cette solution qui avait le mérite d’éviter les conflits et la violence d’une vraie révolution avait aussi des inconvénients. La grande majorité des communistes sortait de l’expérience soviétique avec beaucoup plus d’avantages matériels et politiques que les militants de l’opposition. Ce phénomène, peu connu et mal compris dans l’ouest, explique la colère de la Nouvelle Droite en Pologne face aux positions des libéraux européens dont les porte-paroles sont souvent d’anciens communistes. Il est tout à fait aisé de comprendre que la bourgeoisie des cadres communistes au pouvoir avant 1989 avait tous les atouts pour mieux réussir dans le nouveau monde qui remplaçait leur régime. Ils avaient gardé le plus souvent leurs intérêts financiers accumulés lors du communisme aussi bien que leurs avantages sociaux : les cadres communistes avaient plus de contact avec l’occident que l’opposition dont l’accès aux pays démocratiques était limité et souvent interdit.
C’est ainsi que, aux élections présidentielles de 1995, un ancien cadre communiste, Aleksander Kwasniewski, a été élu pour succéder à Lech Walesa. Kwasniewski avait fait sa carrière dans l’Union socialiste des étudiants polonais (la SZSP), le syndicat officiel communiste, avant de devenir un jeune ministre communiste. A cette époque, en tant que président d’une association d’étudiants polonais (en fait, d’origine polonaise) en Grande-Bretagne, je soutenais le syndicat d’opposition indépendant, l’Association des étudiants indépendants ou NZS, souvent l’objet des représailles du gouvernement communiste et du syndicat officiel des étudiants dont Kwasniewski était un cadre important. Nos collègues étudiants polonais du NZS ont été condamnés à des peines de détention et exclus des universités tandis que Kwasniewski et ses camarades jouissaient de leurs privilèges de membres de l’élite communiste. Bref, les anciens communistes se camouflant en démocrates libéraux dans la Pologne libre des années 1990 avaient tous les avantages sociaux et politiques leur permettant de réussir. C’est peut-être une des sources les plus importantes de l’amertume ressentie par les Polonais qui soutiennent le parti très conservateur, Droit et justice (PiS), actuellement au pouvoir, et explique leur opposition aux conditions « modernes » que l’Union européenne souhaite imposer à leur pays. Selon la doxa générale de l’UE, s’afficher ouvertement comme anti-communiste est mal vu et réactionnaire, car – toujours selon cette doxa – le plus grand ennemi de la démocratie libérale au XXe siècle était le fascisme dont la défaite a été remportée par les forces unies de l’Occident et de l’Union soviétique.
Ryszard Legutko trace les débuts du communisme et de l’idéologie de la démocratie libérale dans l’histoire des grands mouvements sociaux et philosophiques en Europe. Il y trouve des origines communes à maintes reprises notamment en ce qui concerne l’opposition de l’idéologie libérale aux valeurs traditionnelles patriotiques et religieuses européennes. La religion, et Ryszard Legutko y revient très souvent, est par excellence l’ennemie numéro un de ces deux idéologies. Pour les philosophes du Siècle des Lumières, elle représente l’ignorance et l’opposition obstinée aux nouvelles valeurs morales du progrès social. Après sa présentation historique, l’auteur passe à une étude fort inquiétante des convergences idéologiques et politiques des régimes communistes et libéraux démocratiques. Il n’est pas surprenant d’apprendre dans ce contexte que l’idéal social que nous présente l’Union européenne joue un rôle très important. La Pologne et son gouvernement au pouvoir, le PiS, considérés comme réactionnaires et opposés aux valeurs démocratiques, sont souvent l’objet des attaques de la Commission européenne. Là, nous observons que la Commission européenne et l’ancien Parti communiste se ressemblent aussi de façon déconcertante et troublante. Dans les deux cas, il s’agit d’institutions toutes-puissantes qui ne sont pas élues. Et il s’agit de deux machines politiques qui essaient par tous les moyens d’imposer leurs valeurs idéologiques aux autres. Et systématiquement avec le même mépris et la même intolérance pour toute personne s’opposant à leur influence.
Communisme et démocratie libérale, deux réalités proches
Au cours des chapitres qui suivent, de nombreux exemples des liens entre les dogmes communistes et les principes de la démocratie libérale nous sont exposés. Les populations rurales pour lesquelles l’église joue un rôle essentiel sont bien évidemment des centres d’opposition aux nouvelles valeurs du monde qui doit remplacer l’ancien régime. Comment se fait-il que ces communautés n’apprécient pas l’importance primordiale de la lutte des féministes, des minorités raciales, des homosexuels pour la revendication de leurs droits à l’égalité ? L’auteur cite à juste titre la même obsession des communistes et des libéraux démocrates qui insistent sur le rôle dominant de leur idéologie dans tous les aspects de la vie sociale. Un livre, une pièce de théâtre ou un film ne peut pas être acceptable si on y trouve des comportements qui ne sont pas conformes aux exigences du respect des droits des femmes, de l’égalité des races et des minorités… Une blague n’est plus innocente si on peut y trouver une attitude ou un sens qui ne se conforme pas totalement aux droits protégés par la démocratie libérale. Bien évidemment, le côté politiquement correct de la démocratie libérale et l’intolérance communiste pour défendre leurs valeurs morales respectives se rapprochent beaucoup et avec les mêmes conséquences négatives pour la liberté d’expression. Dans ses développements sur ce sujet, Ryszard Legutko revient souvent sur l’opposition entre les valeurs traditionnelles patriotiques religieuses de son pays et leur conflit inhérent avec la nouvelle idéologie du progrès de la démocratie libérale.
Avec beaucoup de justesse, il insiste sur le fait que le mouvement du premier syndicat indépendant, Solidarnosc, avait deux phases distinctes dans son évolution. À ses débuts, à partir de 1980, le mouvement incarnait une vraie révolution dont les idées novatrices bousculaient l’ordre communiste. Ces idées étaient fondées sur les valeurs morales traditionnelles, surtout religieuses. Des messes ont été célébrées tout au long de la grande grève au chantier naval de Gdansk, en aout 1980, et la foi religieuse, dont le grand symbole était l’image de la Madone de Czestochowa que portait toujours Lech Walesa, était au cœur de l’opposition au régime communiste. Ensuite, la deuxième phase, à partir de 1989 et la Table Ronde, a vu ces valeurs compromises afin de faciliter la transition à un gouvernement post-communiste.
Jean-Paul II, acteur de la chute du communisme
Le dernier chapitre du livre est consacré à la religion qui a toujours été la cible des attaques des communistes et est aujourd’hui en butte aux reproches acharnés des démocrates libéraux de l’UE. L’auteur nous explique que pendant l’ère communiste le parti a tout fait pour détruire et supprimer les institutions traditionnelles du pays afin de faire place au monde nouveau – communiste – et à son utopie. Dans une large mesure avec du succès, sauf que l’Eglise a réussi à incarner l’opposition au communisme. Personne ne remettra en question le rôle important de l’Église dans la chute du régime, même les athées les plus endurcis. Les célèbres paroles du Pape Jean-Paul II lors de sa première visite en Pologne : « N’ayez pas peur », ont ouvert une brèche dans le système communiste qui ensuite a été élargie par le mouvement de Solidarnosc. Ces deux phénomènes sont incontestablement à l’origine de la fin du système communiste en Europe de l’Est. Mais le nouveau régime qui succède au communisme en Pologne s’acharne comme son prédécesseur à faire de l’Église et de toutes les valeurs traditionnelles du pays les cibles de leur idéologie qui cherche à s’imposer à leur détriment. Et c’est avec tristesse que l’auteur constate, à la fin de son ouvrage, que la vraie victime des idéologies communistes et libéral-démocratiques est l’homme : réduit à un objet vulgaire dans un monde dont la laideur est aussi désolante que pendant la période communiste.
Ce livre excellent a le mérite de permettre au lecteur français de mieux comprendre l’évolution politique de la Pologne post-communiste et surtout de mieux apprécier les droits fondamentaux défendus par le parti conservateur au pouvoir trop souvent présentés par la presse européenne comme les dérives d’une autorité réactionnaire et répressive.
Les antifas s'en prennent à la procession sur le Boulevard du Ménilmontant. Image: capture d'écran Le Figaro.
Samedi 29 mai à Paris, une procession en mémoire des martyrs catholiques de la Commune a été attaquée par des antifas
Je suis un pécheur. Je suis un catholique à la pratique imparfaite, intermittente, un catholique de culture, de transcendance, de doute, d’incertitude, d’espérance, d’indignation et de désespoir, un catholique qui ne peut pas croire au néant et qui pourtant le craint. Mais un catholique de combat et, si possible, de lucidité. Aussi quand Monseigneur Aupetit réclame l’égalité de traitement entre toutes les religions et que le catholicisme ne soit pas stigmatisé et agressé, je le trouve bien naïf. Comme si l’Eglise, d’abord, n’y avait pas mis du sien et qu’à force de se courber, elle n’avait pas favorisé les coups.
Trois cents catholiques, femmes, enfants, personnes âgées, ont été honteusement insultés. On leur a jeté des saletés, des immondices, certains ont fait l’objet de violences. Parce qu’ils voulaient honorer la mémoire des prêtres assassinés sous la Commune de Paris. Quelle intolérable prétention ! Ils ont déposé plainte contre X mais le Parquet de Paris n’avait pas jugé bon d’ouvrir une enquête d’initiative. Ce n’étaient que des catholiques après tout ! Et ils n’avaient pas été mis à mal par des Identitaires mais seulement par une trentaine d’antifas, d’abord, j’ose le dire, des idiots. Avant d’être des brutes et des malfaisants !
Tant de signes dérisoires ou importants démontrent que le catholicisme, lorsqu’il ose pointer le bout de sa foi, est traîné dans la boue ou au moins moqué. Une manifestation même autorisée n’a pas le droit d’exister puisque la rue n’est légitime que pour la gauche, l’extrême gauche et les syndicats progressistes, c’est-à-dire politisés. Des catholiques tranquilles mais à l’air libre, n’ayant pas honte de ce qu’ils sont et de ce qu’ils proclament, constitue un authentique scandale. L’aberration de notre monde et d’une modernité dévoyée nous fait détester le fait religieux, la grandeur de la religion, qu’on soit dans la croyance ou non, au prétexte que le terrorisme islamiste a rendu odieux tout ce qui de près ou de loin se rapproche de la familiarité avec un quelconque au-delà. Les pratiques honorables paient pour les extrémismes meurtriers parce qu’on a un pouvoir qui n’a pas le courage d’assumer des discriminations de bon sens, fondées sur la réalité de notre quotidien. Voir la tragique lâcheté d’un Jacques Chirac ne se battant pas pour imposer les racines chrétiennes de l’Europe. Cette banalité historique et culturelle, qui crève les yeux et l’âme, a été déniée par ses soins. Il faut rendre hommage sur ce plan aux présidents Sarkozy et Macron qui n’ont pas fait preuve de la même frilosité et qui n’auraient sans doute pas cédé ainsi.
Quelle joie aussi pour tous les histrions, jamais drôles et vraiment indécents – pas seulement sur France Inter – de pouvoir s’en prendre sans rien risquer au catholicisme, aux prêtres (dont la multitude n’est pas indigne de leur magnifique mission), à Jésus-Christ, aux symboles d’une chrétienté sur lesquels non seulement on peut mais on doit cracher. L’ignominie des uns, le silence des autres… Plus grave d’une certaine manière, la déplorable propension de notre espace intellectuel, politique et médiatique à ne plus savoir penser dans la plénitude. Appréhender la Commune et ses avancées qui ont anticipé des idéologies et des réflexions libertaires et en même temps s’associer à l’hommage rendu aux prêtres assassinés ainsi qu’à toutes les victimes de la férocité « versaillaise ».
Est-il inconcevable, pour une France qui certes n’est plus enrichie par le savoir historique et la complexité de l’intelligence et de la tolérance, de s’adonner à cette honnêteté contrastée et nécessaire ? Les antifas sont évidemment les moins doués pour cet exercice d’esprit, de cœur et de compréhension. Ils représentent, pour le pire, une parfaite incarnation de notre dérive moderniste. La violence, l’outrance, le mépris, la dérision, la brutalité des gestes et des attitudes, la haine qui a pour seule ambition d’exclure ceux qui sont coupables d’être de l’autre côté, sont leur unique langage. Discuter est une tare, frapper une obligation. Ces extrémistes, qu’on ne songe pas à interdire, à l’égard desquels certains médias éprouvent une étrange et fascinée complaisance, j’ose le répéter, sont d’abord des c*ns mais ils font de terribles dégâts ! Il est vrai que nous n’en sommes plus à une indécence, à une honte près mais tout de même! Notre résistance qui n’a jamais été exemplaire s’est effilochée au point de devenir une exception saluée comme s’il s’agissait d’héroïsme alors que ce devrait être notre normalité…
Alors, oui, Monseigneur Aupetit est naïf mais puis-je respectueusement lui donner un conseil ? Que ceux qui parlent au nom des catholiques ne soient pas si intermittents dans leurs protestations mais fiers et audacieux à plein temps ! Qu’ils ne rougissent plus de ce à quoi ils croient !
Le président de la République française, Emmanuel Macron, avec les YouTubeurs McFly et Carlito, dans les jardins de l'Élysée, mai 2021. Image: capture d'écran YoutTube
Tout miser sur sa personnalité pour tenter de faire oublier une politique et un programme, c’est le nouveau pari de Macron.
Dans une démocratie, il paraît que les électeurs se rendent aux urnes en fonction d’un programme. Je serais hâtif, j’en déduirais que nous ne sommes pas en démocratie. Un sondage qualitatif d’Ipsos de 2017 révélait que 8% des Français avaient voté pour Macron en raison de sa « personnalité ».
Cela représentait environ 700 000 voix. On se souvient peut-être encore qu’à l’époque les quatre premiers se tenaient dans un mouchoir de poche et que Mélenchon aurait pu être au second tour à 600 000 voix près. Mais la jeunesse du candidat Macron, sa modernité, son ouverture qui le menaient dans une zone nouvelle qui allait prendre le meilleur de la gauche et de la droite, lui a donné l’avantage décisif. Il ne clivait pas, il rassemblait. Qui se serait penché sur son programme aurait vu qu’il était de fait banalement libéral et même thatchérien. La nouveauté, la modernité de Macron consistait à miser sur une politique de l’offre et sur un démantèlement de l’état providence qui l’ont poussé, à peine élu, à prendre des mesures aussi symboliques que la suppression de l’ISF et, « en même temps », à réduire les APL. Quant à sa personnalité, elle est vite apparue cassante, voire méprisante, envers tous ces gens « qui ne sont rien » et tous ces jeunes qui n’avaient qu’à « traverser la rue » pour trouver un travail.
L’élection vue comme un concours de beauté
La révolte des gilets jaunes est arrivée et on a pu mesurer à quel point sa personnalité, justement, était devenue l’objet d’un rejet viscéral. C’est le risque quand on joue cette carte-là pour cacher son projet. Un moment arrive où le citoyen se heurte au réel du programme et s’aperçoit, mais un peu trop tard, qu’une élection présidentielle n’est pas ou ne devrait pas être un concours de beauté.
Il n’empêche, à l’approche de 2022, et après la crise sanitaire qui a bouleversé tous les repères, on se retrouve dans une situation où le seul espoir pour Macron est de restaurer sa personnalité puisqu’il n’a pas l’intention de changer de programme : en témoigne son envie toujours présente de casser le système de retraite ou de se montrer plus dur avec les plus fragiles comme le montre la dernière loi sur l’indemnisation des chômeurs. Il faut donc qu’il parvienne à faire oublier cette image de président des riches.
Pour cela, il avance sur deux axes. Le premier consiste à se servir de l’extrême-droite et de Marine Le Pen comme d’un répulsif, ce qui ne fonctionne pas très bien si l’on en juge par les derniers sondages en PACA et la deuxième est de séduire la jeunesse qui aurait plutôt tendance, quand elle vote, à voter Rassemblement National.
Le jeune, cet inconnu
Alors Macron, d’un seul coup, aime à nouveau la jeunesse. Ou plus exactement ce qu’il croit être la jeunesse : des geeks qui se contenteraient de trainer sur les réseaux sociaux pour écouter les influenceurs. D’où son histoire d’amour avec Mc Fly et Carlito, devenus ses meilleurs amis. Et que je te lance des défis, et que je m’amuse avec eux à l’Elysée dans une battle d’histoires belle comme un jeu télévisé de mi-journée. Il ne viendrait pas à l’idée de Macron ou de ses communicants que Mc Fly et Carlito qui sont sans doute de gentils garçons ne résument pas à eux seuls la jeunesse et que les millions de vues qu’ils obtiennent sur YouTube ne sont pas autant de suffrages. La jeunesse qui bosse pour obtenir des diplômes dans un système dégradé, confrontée à la misère étudiante, la jeunesse qui a travaillé en première ligne comme aides-soignants, infirmiers ou médecins dans les hôpitaux submergés, la jeunesse qui doit se contenter de boulots précaires et mal payés dans une économie ubérisée, celle-là, on n’en parle pas. Ou plutôt, on voudrait bien qu’elle ne se mette pas à avoir une conscience de classe.
Alors, Macron veut juste paraître « sympa ». C’est ce qui m’a le plus gêné dans cette histoire de Mc Fly et Carlito : qu’un président se comporte comme ces mauvais profs qui veulent tenter de la jouer « copain » avec les élèves. En général, pour les profs en question, ça ne marche pas et même, ça finit par se retourner contre eux. Mais dans une société médiatisée à l’extrême qui aime les belles images plutôt que d’exposer les programmes parce que ce ne ferait pas d’audience, rien ne dit que ça ne profitera pas à Macron.
Si l’on en croit les chiffres de 2017, il suffit de 700 000 voix. Bien moins que les millions de vues de Mc Fly et Carlito, pour le coup.
« Toro ! toro ! » crie Causeur ce mois-ci. Nous célébrons cet art immémorial qui suscite ferveurs et passions, engouement et rejet. Pour Elisabeth Lévy, aimer la corrida, c’est entrer en religion, tandis que la combattre, c’est vouloir sa disparition. Parce qu’elle défie une époque qui refuse le tragique, l’histoire et la mort, les jours de la corrida sont sûrement comptés. Yannis Ezziadi nous raconte la passion subite pour la tauromachie qui a fait de lui un aficionado engagé, mais non sans un pressentiment mélancolique : « Le destin de la corrida sera probablement aussi tragique que la tragédie qu’elle met en scène. » Pour Michel Onfray, il faut justement en finir avec la mythologie du combat à mort entre l’homme et la bête et voir la corrida pour ce qu’elle est : une pure démonstration de sadisme. En revanche, Simon Casas, le directeur des arènes de Madrid, de Nîmes, de Valence et de Béziers, se confiant à Yannis Ezziadi, voit dans la corrida une quête identitaire, un rituel qui nous lie au passé et qu’il faut défendre à tout prix. Comme le souligne Frédéric Ferney, il n’y a pas de réconciliation possible entre le profane, pour qui la corrida est une boucherie, et le fervent, pour qui elle est ce par quoi tout devient vrai – un art, une religion. Pourtant, une fois mort, le taureau peut finir dans une assiette : Jonathan Siksou a rencontré le grand chef étoilé, Pierre Gagnaire, et son épouse, Sylvie, qui en savent quelque chose. Tenté par les arènes et l’odeur de la bête ? Nous vous livrons les dates des corridas en France cet été, ainsi que celles du spectacle théâtral de Yannis Ezziadis sur les paroles de toreros.
Attention : ça va piquer ! Le génial auteur-dessinateur, Marsault, débarque ce mois-ci dans Causeur. Attendez-vous à trouver des dessins et un portrait en prose susceptibles de pénétrer l’épiderme !
L’actualité ces temps-ci ne manque pas de piquant non plus. Analysant le « lologate », autrement dit la question scandaleuse de l’allaitement en public, Elisabeth Lévy explique que, aujourd’hui, « ce qui est puritain est de considérer que la nudité ne recèle aucun danger, n’encourage aucune pulsion, comme si le corps était réduit à des fonctionnalités. »Ronan Cotten, revenant sur les tribunes de militaires et leurs nombreux signataires, affirme que, pour ceux qui ont été façonnés par la guerre contre l’islam conquérant au Sahel, l’intervention des armées dans nos banlieues n’est plus un tabou. Il y a comme une odeur d’élections dans l’air. Pour Hervé Algalarrondo, beaucoup de Français tiennent toujours Emmanuel Macron pour le « président des riches », permettant ainsi à Marine Le Pen de compter sur un sérieux coup de pouce d’une partie de la gauche en 2022. Erwan Seznec le confirme, dans la mesure où les enquêtes d’opinion montrent une nette porosité entre les électeurs de Jean-Luc Mélanchon et ceux de Marine Le Pen, malgré les nombreux appels de pied du leader de LFI aux communautaristes, aux islamistes et à l’électorat des cités… ou plutôt à cause de ces appels ?
Côté international, la guerre du Sahel risque d’être permanente, nous explique Gil Mihaely. Car si la France retire ses troupes, une marée montante de djihadisme, irriguée par le trafic de drogue, risque d’engloutir une grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Ce n’est pas le seul combat dont on ne peut pas prévoir la fin : la prise de pouvoir par le Hamas à Gaza a transformé ce territoire en une usine de violence dont l’unique objectif est de perpétuer la guerre avec Israël. Côté LGBTQ et tutti quanti, Sylvie Perez a rencontré Debbie Hayton, une Anglaise qui, née homme il y a 52 ans, est aujourd’hui une femme, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer l’idéologie transgenre et son militantisme dogmatique qui récuse la biologie et réduit tous ses adversaires au silence. Sans transition, Ana Pouvreau nous parle d’une des premières décisions de Joe Biden : les transgenres peuvent désormais s’engager dans l’armée américaine sous leur nouvelle identité et même, s’ils le désirent, se faire opérer aux frais de l’institution. Autre institution américaine, la banque centrale des États-Unis tient entre ses mains le destin économique du monde post-Covid. Elle a le choix entre l’inflation et la déflation : pour laquelle optera-t-elle ?
Revenons à la France éternelle. Jonathan Siksou salue Sempé, le grand dessinateur d’humour qui soufflera cet été ses 89 bougies. Alors qu’expositions, publications d’albums et adaptations cinématographiques rencontrent un succès constant, la maison Artcurial lui consacre une vente exceptionnelle. Côté cuisine, Gautier Battistella nous dessine le portrait d’Andréas Mavrommátis, le chef étoilé qui a offert ses lettres de noblesse à la gastronomie grecque. Jérôme Leroy fait l’éloge du journal intime de Roland Jaccard, Le Monde d’avant, un témoignage irremplaçable sur le Paris des années 80 et une époque de liberté d’être et de penser malheureusement bien révolue aujourd’hui. Sophie Bachat chante les louanges de l’autobiographie de Michel Sardou, riche en souvenirs mais dénuée de nostalgie. Édouard Girard nous fait partager le jugement accablant sur la période actuelle de l’entrepreneur et philanthrope russe, Vitaly Malkin : « N’est-il pas révolu le temps où la libre communication des opinions permettait encore de faire société ? » Ainsi parle-t-il dans son nouveau livre, Crépuscule de la liberté d’expression. Mais ne cédons pas trop vite aux sentiments crépusculaires. L’été approche. Descendons dans l’arène. « Toro ! Toro ! »
Nathalie Heinich publie Ce que le militantisme fait à la recherche (Tracts Gallimard). En y dénonçant le dévoiement des savoirs dans l’enseignement supérieur, elle ne se fait pas que des amis…
Quand la sociologue du CNRS Nathalie Heinich a-t-elle pris la décision de prendre la plume pour rédiger le salubre petit essai (1) qu’elle vient de publier ?
Est-ce à l’été 2019, quand Maboula Soumahoro (2) a affirmé avec fracas que “l’homme blanc ne [pouvait] pas avoir raison contre une Noire et une Arabe” ?
Le militantisme et la lutte contre les “inégalités” abîment l’universalisme
Ou bien est-ce en ce début d’année, quand le journal Le Monde est parvenu à réunir, en quelques heures seulement, des centaines de signataires pour répliquer aux attaques de Frédérique Vidal contre l’islamo-gauchisme ? Ils défendaient la présence des thèses du “décolonialisme” dans l’enseignement supérieur, tout en nous expliquant que le phénomène était en réalité ultra-minoritaire…
Ou encore Nathalie Heinich n’a-t-elle pas supporté le recrutement récent de Rachele Borghi (3) en qualité de “spécialiste de l’espace genré” à la Sorbonne ?
On ne saura pas ce qui aura vraiment été l’élément déclencheur, mais l’intellectuelle en avait visiblement gros sur le cœur. Nathalie Heinich n’est pas à l’aise avec le terme d’islamogauchisme, qu’on utilise faute de mieux. Mais elle vide son sac et livre une analyse implacable de la préoccupante gangrène que constitue l’immixtion du militantisme woke dans l’enseignement supérieur français. Oh ! rien de forcément fondamentalement nouveau ! Selon Jacques Julliard, les dérives de l’islamogauchisme et du progressisme ne sont qu’une troisième “glaciation” que subirait la recherche, elles prendraient la suite de la glaciation stalinienne de l’après-guerre et de la glaciation maoïste des années 70.
Genre, race, décolonialisme, intersectionnalité: déjà 50% des publications
Mais si les délires actuels alimentent une chronique amusée, notamment dans la presse conservatrice ou dans Causeur, ils sont en réalité à prendre au sérieux et représentent un réel danger pour nos sociétés. Les tentations totalitaires ne sont jamais loin, observe Nathalie Heinich. L’émergence du phénomène de la cancel culture en est l’illustration. Les études sur le décolonisalime constituent déjà pas moins de 50% du corpus de quatre moteurs de recherche très utilisés en sciences sociales (theses.fr, HAL, Cairn, OpenEdition) selon l’Observatoire du décolonialisme, cité par l’essayiste. Ceux qui s’opposent à la tendance sont ostracisés et cette nouvelle guerre intellectuelle brise des amitiés.
Invitée sur France inter la semaine dernière, face au journaliste Nicolas Demorand qui estimait qu’elle faisait vraisemblablement toute une histoire de pas grand chose, et lui demandait si elle n’avait pas peur de passer à côté de nouveaux savoirs révolutionnaires, elle confessa après l’intervention au téléphone méprisante d’un universitaire : “On est en guerre. C’est une guerre de mon point de vue pour l’autonomie de la science. (…) C’est un peu comme l’affaire Dreyfus en ce moment à l’université, on y perd des amis. Il y a un tel clivage ! C’est très étrange de voir des amis basculer d’un côté ou de l’autre : soit du côté du militantisme woke, soit du côté de la dénonciation de ces effets militants”.
Que reproche Nathalie Heinich à nos acédémo-militants, au juste ? Ayant mal lu Pierre Bourdieu et Michel Foucault, ils feraient régner la terreur à l’université en sociologie. Ils réduisent leurs interprétations à deux ou trois malheureux critères, toujours les mêmes : le genre, la race, la classe. Monomaniaques, obsédés par les concepts mille fois rebattus de “domination” ou de “pouvoir”, ils offrent une sociologie au rabais et redécouvrent inlassablement la lune sur les mêmes sujets.
Radicalité progressiste flatteuse
Mais la radicalité progressiste fascine les esprits faibles.
Balancez dans vos analyses du “c’est socialement construit” (la belle trouvaille !) et vous pouvez ensuite déverser votre petite politique identariste en contrebande ! Or, selon Nathalie Heinich, quand le savoir académique et la méthodologie scientifique cèdent la place au militantisme, il y a une grave “confusion des arènes”. Le chercheur en sciences sociales n’est pas là pour dire aux acteurs qu’ils observent comment doit être le monde. Son rôle doit se borner à dire comment est le monde. Face à tant de productions récentes médiocres, Heinich en arrive à se demander si les chercheurs actuels en sont toujours capables. Forcément, à la machine à café du CNRS, on doit la trouver un brin réac.
Plaidant pour l’autonomie du savoir, elle écrit : “Faut-il rappeler que les enseignants-chercheurs sont rémunérés par leurs concitoyens pour produire et transmettre du savoir et rien d’autre?” Les idées radicales ou faussement subversives en sociologie sont le paravent de combats qui n’y ont nullement leur place, et qui devraient être cantonnés à l’espace civique (les revues, la rue, le monde associatif ou politique). Outre-Atlantique, les études sur le genre ou le décolonialisme sont péjorativement appelées “grievance studies” (études geignardes) : “Pourquoi offrir aux étudiants des sciences sociales ce qu’ils ont en quantité dès qu’ils se connectent à leurs réseaux sociaux préférés, des opinions, des convictions, des obsessions ?” déplore Heinich.
Lorsque je referme son petit fascicule de 40 pages remettant les pendules à l’heure, heureux de voir dénoncé ce militantisme qui se développe au détriment de l’esprit de découverte qui devrait animer le véritable travail scientifique, je ne peux que me demander une chose : quel décideur politique prendra la décision d’interdire les départements d’études de genre ou d’études coloniales qui prolifèrent ? Évidemment, quiconque s’y risquerait se verrait immédiatement accusé d’attenter à la “liberté académique” ! Mais quand la liberté académique est trop souvent la liberté d’écrire ou de dire n’importe quoi, par des personnes qui tentent elles-mêmes de faire taire toute contradiction, franchement ça se discute.
(1)Ce que le militantisme fait à la recherche, Tracts Gallimard, mai 2021
(2) La franco-ivroisienne Maboula Soumahoro est maître de conférence à l’université de Tours
(3) Rachele Borghi se définit comme une porno-activiste et militante queer. À son propos, on relira l’enquête édifiante d’Erwan Seznec publiée dans notre magazine de mai)
Cara Dagget en conférence sur le campus de l'université Virginia Tech campus de Blacksburg (USA), le 15 octobre 2019. Image: capture d'écran YouTube
Mediapart a eu un entretien avec l’universitaire Cara Daggett. Dans cet article prestigieux, la chercheuse révèle que « le genre et la sexualité structurent la question climatique. »
Cara Daggett est chercheuse en sciences politiques à l’université Virginia Tech de Blacksburg. Elle a du temps libre, des convictions écologiques, des certitudes féministes. Bref, elle s’ennuie ferme.
Découvrez le concept de « pétro-masculinité »
Depuis des années, elle cherche à élaborer un concept original autour des notions de masculinité toxique, d’hégémonie masculine, de domination hétéronormative ou de patriarcat blanc. Tant de bêtises travaux à ce sujet encombrent déjà les universités américaines qu’elle désespérait de pouvoir briller un jour auprès de ses pairs ! Heureusement, un soir, elle se cogne – comme le professeur Brown dans « Retour vers le futur » – contre la cuvette des toilettes. Bingo, c’est la révélation : pas celle du générateur spatio-temporel de la machine à voyager dans le temps, mais celle d’un nouveau concept complètement idiot nouveau, celui de… pétro-masculinité. Ainsi, Cara Daggett confirmera en l’étoffant la stupide brillante tribune co-signée par Greta Thunberg qui expliquait que la « crise écologique est aussi une crise des droits humains, de la justice et de la volonté politique. Une crise créée et alimentée par des systèmes d’oppression coloniaux, racistes et patriarcaux. »
Mediapart, toujours à la pointe, présente sur son site l’entretien que le journaliste Mickaël Correia a eu avec Cara Daggett. L’article est intitulé, sans l’once d’un soupçon d’ironie, « Le genre et la sexualité structurent la question climatique ». Cara Daggett, à travers le concept de pétro-masculinité, y « démontre en quoi les énergies fossiles constituent un élément central de l’identité masculine dominante, mais aussi comment l’extrême droite gagne du terrain sur la question climatique. » Cette aguichante introduction donne évidemment envie d’en savoir plus. L’esprit ouvert et la main tremblante, on clique pour parvenir à cet article qui, malheureusement, n’est que pour les yeux des abonnés.
Cara Daggett contre les climato-fascistes
Mais nous avons pu réunir l’essentiel des réflexions. Les hommes blancs auraient renforcé la dépendance de la société occidentale aux énergies fossiles car ils auraient construit leur identité autour de cette fameuse pétro-masculinité, laquelle soutiendrait leur pouvoir patriarcatal et blanc. Ce n’est ainsi pas un hasard si les mâles blancs conservateurs sont parmi les plus fervents négateurs du climat. Quant au pouvoir explosif du moteur de l’automobile, il ne serait pas sans rapport avec la « masculinité toxique », l’étalage de la virilité et le « racisme environnemental » (sic). En résumé, les hommes blancs chercheraient à conserver leurs privilèges en empêchant l’avènement d’un monde décarbonné, antiraciste et éco-féministe contraire à leurs intérêts.
Comment arrimer cette bouillie au bateau ivre des thèses universitaires les plus foldingues du moment ? Facile, il suffit d’employer la méthode dite « du coucou » : on entrebâille la porte d’un amphithéâtre intersectionnel et progressiste, on repère une petite place encore libre au milieu des professeurs et des étudiants, et on squatte : « Il se trouve que nous vivons une période où ce mode de vie est profondément remis en question sur un certain nombre de fronts, des mouvements féministes et décoloniaux transnationaux à la défense de l’eau et de la terre par les peuples indigènes, en passant par les mouvements ouvriers et les mouvements de justice raciale comme Black Lives Matter aux États-Unis. » Pour Cara Daggett, tous ceux qui critiquent la transition écologique et n’apprécient pas l’installation des parcs éoliens sont des climato-fascistes. Mais les femmes blanches ne sont pas à l’abri non plus : « La notion selon laquelle les femmes sont plus progressistes doit vraiment être nuancée en termes de race et de classe. Aux États-Unis, les femmes noires comptent parmi les électeurs les plus progressistes », tandis que « la moitié des femmes blanches ont voté pour Trump lors des deux élections » observe la politologue.
Une chose est sûre : Cara Daggett a toutes les qualités requises et le vocabulaire idoine pour finir brillamment sa carrière à l’université d’Evergreen.