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Tentations totalitaires dans les sociétés libres

Tentations totalitaires dans les sociétés libres
à gauche, Ryszard Legutko lors d'un colloque extraordinaire au Parlement de Bruxelles, 2019 ©ISOPIX/SIPANuméro de reportage : 00902983_000004

En relisant le Diable et la démocratie de Ryszard Legutko, Peter Iglikowski, avocat anglo-franco-polonais se souvient de la fin du communisme en Pologne et pointe son legs antidémocratique qui entache encore l’idéologie progressiste de l’Union européenne.


Dans Le Diable dans la démocratie, le philosophe et homme politique polonais, Ryszard Legutko, trouve des ressemblances inquiétantes entre l’idéologie progressiste et élitiste de la démocratie libérale et celle, totalitaire, du communisme soviétique. L’auteur de cet ouvrage fort original nous dresse un portrait amer de la montée en puissance de la démocratie libérale occidentale dans son pays, la Pologne. Ryszard Legutko, professeur de philosophie polonais et ancien ministre de l’Éducation, a vécu le communisme en s’y opposant comme militant jusqu’à la chute du régime. Dans la préface de son livre, il nous explique sa déception en constatant la manière dont les anciens communistes se sont transformés sans la moindre difficulté en démocrates libéraux dans la Pologne libre. Mais en se penchant de plus près sur leur réussite, il a été consterné par la découverte des ressemblances inquiétantes entre certains dogmes communistes et l’idéologie occidentale de la démocratie libérale. Son étude nous présente un tableau aussi fascinant que troublant des points communs entre les deux régimes.

De mon côté, j’ai moi aussi lutté contre le communisme à la même époque que Ryszard Legutko, mais à l’étranger, dans ce qu’il appelle l’Occident. Né dans une famille d’émigrés politiques polonais à Londres, j’ai soutenu l’opposition au totalitarisme imposé en Pologne par l’Union Soviétique jusqu’à l’instauration du premier gouvernement démocratique en 1989. Comme l’auteur de ce livre, j’ai été effrayé par la rapidité de la transformation des membres du parti communiste polonais en élèves parfaits de la démocratie occidentale. Mais avant de lire son ouvrage, je n’avais pas été amené à réfléchir sur les origines communes des deux idéologies et des rattachements historiques qui les lient.

Le côté politiquement correct de la démocratie libérale et l’intolérance communiste pour défendre leurs valeurs morales respectives se rapprochent beaucoup

Il serait peut-être instructif pour un lecteur occidental de remonter aux derniers jours du communisme en Pologne pour expliquer comment les cadres communistes ont réussi leur coup. La Pologne est sortie de l’ère communiste de façon pacifique et sans violence grâce aux accords dits de la Table Ronde conclus en 1989. Il s’agissait de réunir les acteurs principaux de ce qui allait devenir l’ancien régime communiste et leurs opposants pour organiser une transition du pays vers la démocratie. La solution trouvée suite à la médiation entre ces deux partis était une révolution de velours qui a permis au pays de devenir le premier du bloc soviétique à élire un gouvernement démocratique. Mais cette solution qui avait le mérite d’éviter les conflits et la violence d’une vraie révolution avait aussi des inconvénients. La grande majorité des communistes sortait de l’expérience soviétique avec beaucoup plus d’avantages matériels et politiques que les militants de l’opposition. Ce phénomène, peu connu et mal compris dans l’ouest, explique la colère de la Nouvelle Droite en Pologne face aux positions des libéraux européens dont les porte-paroles sont souvent d’anciens communistes. Il est tout à fait aisé de comprendre que la bourgeoisie des cadres communistes au pouvoir avant 1989 avait tous les atouts pour mieux réussir dans le nouveau monde qui remplaçait leur régime. Ils avaient gardé le plus souvent leurs intérêts financiers accumulés lors du communisme aussi bien que leurs avantages sociaux : les cadres communistes avaient plus de contact avec l’occident que l’opposition dont l’accès aux pays démocratiques était limité et souvent interdit.

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C’est ainsi que, aux élections présidentielles de 1995, un ancien cadre communiste, Aleksander Kwasniewski, a été élu pour succéder à Lech Walesa. Kwasniewski avait fait sa carrière dans l’Union socialiste des étudiants polonais (la SZSP), le syndicat officiel communiste, avant de devenir un jeune ministre communiste. A cette époque, en tant que président d’une association d’étudiants polonais (en fait, d’origine polonaise) en Grande-Bretagne, je soutenais le syndicat d’opposition indépendant, l’Association des étudiants indépendants ou NZS, souvent l’objet des représailles du gouvernement communiste et du syndicat officiel des étudiants dont Kwasniewski était un cadre important. Nos collègues étudiants polonais du NZS ont été condamnés à des peines de détention et exclus des universités tandis que Kwasniewski et ses camarades jouissaient de leurs privilèges de membres de l’élite communiste. Bref, les anciens communistes se camouflant en démocrates libéraux dans la Pologne libre des années 1990 avaient tous les avantages sociaux et politiques leur permettant de réussir. C’est peut-être une des sources les plus importantes de l’amertume ressentie par les Polonais qui soutiennent le parti très conservateur, Droit et justice (PiS), actuellement au pouvoir, et explique leur opposition aux conditions « modernes » que l’Union européenne souhaite imposer à leur pays. Selon la doxa générale de l’UE, s’afficher ouvertement comme anti-communiste est mal vu et réactionnaire, car – toujours selon cette doxa – le plus grand ennemi de la démocratie libérale au XXe siècle était le fascisme dont la défaite a été remportée par les forces unies de l’Occident et de l’Union soviétique.

Ryszard Legutko trace les débuts du communisme et de l’idéologie de la démocratie libérale dans l’histoire des grands mouvements sociaux et philosophiques en Europe. Il y trouve des origines communes à maintes reprises notamment en ce qui concerne l’opposition de l’idéologie libérale aux valeurs traditionnelles patriotiques et religieuses européennes. La religion, et Ryszard Legutko y revient très souvent, est par excellence l’ennemie numéro un de ces deux idéologies. Pour les philosophes du Siècle des Lumières, elle représente l’ignorance et l’opposition obstinée aux nouvelles valeurs morales du progrès social. Après sa présentation historique, l’auteur passe à une étude fort inquiétante des convergences idéologiques et politiques des régimes communistes et libéraux démocratiques. Il n’est pas surprenant d’apprendre dans ce contexte que l’idéal social que nous présente l’Union européenne joue un rôle très important. La Pologne et son gouvernement au pouvoir, le PiS, considérés comme réactionnaires et opposés aux valeurs démocratiques, sont souvent l’objet des attaques de la Commission européenne. Là, nous observons que la Commission européenne et l’ancien Parti communiste se ressemblent aussi de façon déconcertante et troublante. Dans les deux cas, il s’agit d’institutions toutes-puissantes qui ne sont pas élues. Et il s’agit de deux machines politiques qui essaient par tous les moyens d’imposer leurs valeurs idéologiques aux autres. Et systématiquement avec le même mépris et la même intolérance pour toute personne s’opposant à leur influence.

Communisme et démocratie libérale, deux réalités proches

Au cours des chapitres qui suivent, de nombreux exemples des liens entre les dogmes communistes et les principes de la démocratie libérale nous sont exposés. Les populations rurales pour lesquelles l’église joue un rôle essentiel sont bien évidemment des centres d’opposition aux nouvelles valeurs du monde qui doit remplacer l’ancien régime. Comment se fait-il que ces communautés n’apprécient pas l’importance primordiale de la lutte des féministes, des minorités raciales, des homosexuels pour la revendication de leurs droits à l’égalité ? L’auteur cite à juste titre la même obsession des communistes et des libéraux démocrates qui insistent sur le rôle dominant de leur idéologie dans tous les aspects de la vie sociale. Un livre, une pièce de théâtre ou un film ne peut pas être acceptable si on y trouve des comportements qui ne sont pas conformes aux exigences du respect des droits des femmes, de l’égalité des races et des minorités… Une blague n’est plus innocente si on peut y trouver une attitude ou un sens qui ne se conforme pas totalement aux droits protégés par la démocratie libérale. Bien évidemment, le côté politiquement correct de la démocratie libérale et l’intolérance communiste pour défendre leurs valeurs morales respectives se rapprochent beaucoup et avec les mêmes conséquences négatives pour la liberté d’expression. Dans ses développements sur ce sujet, Ryszard Legutko revient souvent sur l’opposition entre les valeurs traditionnelles patriotiques religieuses de son pays et leur conflit inhérent avec la nouvelle idéologie du progrès de la démocratie libérale.

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Avec beaucoup de justesse, il insiste sur le fait que le mouvement du premier syndicat indépendant, Solidarnosc, avait deux phases distinctes dans son évolution. À ses débuts, à partir de 1980, le mouvement incarnait une vraie révolution dont les idées novatrices bousculaient l’ordre communiste. Ces idées étaient fondées sur les valeurs morales traditionnelles, surtout religieuses. Des messes ont été célébrées tout au long de la grande grève au chantier naval de Gdansk, en aout 1980, et la foi religieuse, dont le grand symbole était l’image de la Madone de Czestochowa que portait toujours Lech Walesa, était au cœur de l’opposition au régime communiste. Ensuite, la deuxième phase, à partir de 1989 et la Table Ronde, a vu ces valeurs compromises afin de faciliter la transition à un gouvernement post-communiste.

Jean-Paul II, acteur de la chute du communisme

Le dernier chapitre du livre est consacré à la religion qui a toujours été la cible des attaques des communistes et est aujourd’hui en butte aux reproches acharnés des démocrates libéraux de l’UE. L’auteur nous explique que pendant l’ère communiste le parti a tout fait pour détruire et supprimer les institutions traditionnelles du pays afin de faire place au monde nouveau – communiste – et à son utopie. Dans une large mesure avec du succès, sauf que l’Eglise a réussi à incarner l’opposition au communisme. Personne ne remettra en question le rôle important de l’Église dans la chute du régime, même les athées les plus endurcis. Les célèbres paroles du Pape Jean-Paul II lors de sa première visite en Pologne : « N’ayez pas peur », ont ouvert une brèche dans le système communiste qui ensuite a été élargie par le mouvement de Solidarnosc. Ces deux phénomènes sont incontestablement à l’origine de la fin du système communiste en Europe de l’Est. Mais le nouveau régime qui succède au communisme en Pologne s’acharne comme son prédécesseur à faire de l’Église et de toutes les valeurs traditionnelles du pays les cibles de leur idéologie qui cherche à s’imposer à leur détriment. Et c’est avec tristesse que l’auteur constate, à la fin de son ouvrage, que la vraie victime des idéologies communistes et libéral-démocratiques est l’homme : réduit à un objet vulgaire dans un monde dont la laideur est aussi désolante que pendant la période communiste.   

Ce livre excellent a le mérite de permettre au lecteur français de mieux comprendre l’évolution politique de la Pologne post-communiste et surtout de mieux apprécier les droits fondamentaux défendus par le parti conservateur au pouvoir trop souvent présentés par la presse européenne comme les dérives d’une autorité réactionnaire et répressive.

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