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Le conflit au Haut-Karabakh, une guerre qui ne sera résolue que par le droit

La Russie réunira Arméniens et Azéris pour discuter du tracé de la frontière le 30 juin. Analyse.


La blitzkrieg de quarante-quatre jours à l’automne 2020 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan autour de la souveraineté au Haut-Karabakh s’est terminée par un cessez-le-feu et la rétrocession de territoires sous contrôle arménien à l’Azerbaïdjan, au prix de 6000 morts.

Quarante-quatre jours qui ont rappelé qu’en réalité, ce conflit « oublié » dure depuis trente ans.

L’Artsakh, ou Haut-Karabakh, est majoritairement peuplé d’Arméniens et a régulièrement changé de tutelle. Rattachée en 1921 à l’Azerbaïdjan, cette province autonome sous l’ère soviétique s’est finalement déclarée indépendante le 2 septembre 1991. Cette revendication, que même l’Arménie alliée n’a pas reconnue, a ouvert un cycle d’affrontements réguliers et meurtriers entre les deux voisins. En 1994, un cessez-le-feu a mis fin à une première guerre de trois ans grâce au travail diplomatique du groupe de Minsk, co-présidé par la Russie, les Etats-Unis et la France. Mais l’accord a confié le contrôle de l’Artsakh, en raison de sa forte communauté arménienne, à Erevan, tout en le rattachant administrativement à Bakou. En raison de cette souveraineté imparfaite, jugée illégitime par l’Azerbaïdjan, l’accord n’a permis aucune résolution du contentieux politique et juridique et a fait basculer la région dans l’instabilité chronique. En 2016, la « guerre des quatre jours » a aggravé les relations avec l’Arménie, l’hostilité atteignant son apogée en septembre 2020 lorsque l’Azerbaïdjan a décidé d’attaquer les défenses arméniennes.

Un conflit internationalisé par l’Azerbaïdjan

Loin d’être fortuite, cette guerre a fait l’objet d’une longue préparation par Bakou pendant quatre ans, et toute la logistique militaire déployée le démontre. Lassé par trente ans d’échec des négociations, l’Azerbaïdjan a usé de ses vastes ressources pétrolières pour internationaliser le conflit et impliquer ses voisins et partenaires économiques, la Turquie, la Russie et plus récemment Israël. Il a bénéficié en retour d’équipements militaires de pointe (drones, avions de combat et systèmes de défense anti-aérien), de l’expertise acquise par la Turquie en Syrie et de ses mercenaires syriens et libyens. Face à un tel déploiement militaire, l’Arménie mal équipée et dépourvue de soutien aérien n’a pas pu résister longtemps. Le cessez-le-feu signé le 9 novembre 2020 sous l’égide de Moscou n’a laissé aux Arméniens qu’un quart du territoire de l’Artsakh, le reste revenant à l’Azerbaïdjan.

Le bilan reste néanmoins très mitigé pour les « vainqueurs ». Artisan de l’accord de novembre 2020, la Russie est apparue comme la seule puissance apte à régler le conflit, en déployant notamment une force de paix de 2000 hommes pour assurer la sécurité du corridor entre l’Arménie et l’Artsakh. Mais sa défection envers Erevan, malgré leur alliance au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective, en a fait une alliée manquant de fiabilité. En outre, l’irruption de la Turquie au cœur d’un carrefour énergétique indispensable à ses ambitions régionales, mais qui est aussi « l’étranger proche » russe, reste une menace pour les intérêts locaux de Moscou.

De nombreuses inquiétudes persistent également autour des 1500 monuments religieux et culturels arméniens passés sous contrôle azéri, sur lesquels on soupçonne déjà des destructions

Le soutien logistique d’Israël à l’Azerbaïdjan sert une ambition plus large, puisque cet ancrage local permet désormais aux Israéliens d’infiltrer le territoire iranien via la frontière commune entre l’Azerbaïdjan et l’Iran, et d’intervenir sur les sites stratégiques iraniens. Mais ce positionnement a suscité les critiques de la population israélienne par son absence de solidarité envers le peuple arménien, lui aussi victime de génocide et horriblement frappé par les conséquences de cette guerre-éclair. Quant à l’Iran, qui conservait une relative neutralité mais restait l’un des plus anciens soutiens de l’Arménie pour des raisons historiques et culturelles, son soutien à l’Azerbaïdjan face aux pressions de sa propre communauté azérie aura finalement été contre-productif. La République islamique doit désormais faire face à une double menace à sa frontière nord, les miliciens syriens pro-turcs qu’elle avait combattus en Syrie, et les forces israéliennes. Pour l’Azerbaïdjan enfin, cette guerre lancée pour flatter le nationalisme de la population dans un contexte de crise économique et de corruption institutionnelle, n’aura été gagnée qu’au prix d’une plus grande dépendance auprès de puissances extérieures et d’un froid diplomatique avec son voisin iranien.

Une frontière commune au tracé épineux

Le conflit de l’Artsakh n’en finira pas de créer de nouvelles situations de crise. Car l’Arménie comme l’Azerbaïdjan en font une question de souveraineté et d’identité, qui pour l’heure n’aura été réglée ni par le droit, ni par la guerre, cette « continuation de la politique par d’autres moyens », comme la définissait Carl Von Clausewitz. Le droit international reste pourtant la solution à privilégier pour le règlement des conflits, la guerre n’étant que l’ultime recours en cas d’échec juridique. Sur ce plan, les deux pays ont des arguments à faire valoir. Depuis le cessez-le-feu de 1994, l’Azerbaïdjan s’estime en droit de contrôler de nouveau l’Artsakh, en vertu d’un rattachement territorial qu’il ne devait pourtant qu’à Staline. L’Histoire en revanche se situe du côté arménien, comme le prouvent les frontières de l’antique royaume d’Arménie fondé au IVème siècle ap. J-C.

Des Arméniens manifestent contre l’accord signé par leur Premier ministre Nikol Pachinian à Erevan le 12 novembre 2020 © Maksim Blinov/SPUTNIK/SIPA Numéro de reportage: 00990687_000028.

Depuis l’accord de novembre 2020, les tensions persistent. Début mai, l’Arménie dénonçait l’incursion des forces azéries sur son sol comme une remise en cause de son intégrité territoriale, et jeudi 27 mai, l’Azerbaïdjan annonçait la capture de six soldats arméniens présentés comme un groupe de sabotage. Le fait est que le tracé de la frontière commune entre les deux pays, soit plusieurs centaines de kilomètres non délimités, pose désormais question, tout comme celle de la rétrocession éventuelle à l’Azerbaïdjan des territoires de la région de Gazakh contrôlés par l’Arménie depuis les années 1980. Le sujet est prégnant dans une Arménie profondément humiliée par la dernière guerre, et où l’opposition a déjà accusé le Premier ministre Nikol Pachinian de préparer la cession des territoires sans conditions. De nombreuses inquiétudes persistent également autour des 1500 monuments religieux et culturels arméniens passés sous contrôle azéri, sur lesquels on soupçonne déjà des destructions. C’est plus encore le sort réservé aux prisonniers de guerre civils et militaires arméniens – des « terroristes » aux yeux de l’Azerbaïdjan – notamment en raison des tortures qu’ils ont subies et qui violent le droit humanitaire international, qui risque de complexifier les négociations.

L’absence de relations diplomatiques officielles entre les deux pays écartant l’hypothèse d’une négociation bilatérale, l’Arménie et l’Azerbaïdjan discuteront donc dans le cadre d’une commission spéciale placée sous l’égide médiatrice de la Russie, dont la première session devrait se tenir le 30 juin prochain. Nul doute que le processus sera long et difficile, tant les contentieux sont nombreux, l’Azerbaïdjan souhaitant profiter de la faiblesse de l’Arménie, qui doit faire face pour sa part à une très forte pression de son opinion publique pour défendre l’intégrité de son territoire et éviter toute nouvelle capitulation. Les pourparlers ne pourront donc se passer d’une médiation internationale et du droit pour tenter d’aboutir à un accord pérenne et équilibré.

La France doit rester au Sahel

Le Sahel n’est pas l’Afghanistan et si la France décide de retirer ses forces de la région, une marée montante de djihadisme irrigué par le trafic de drogue risque d’engloutir l’Afrique de l’Ouest, du Sénégal au Nigeria en passant par la Côte d’Ivoire.


« Il est temps d’organiser le retrait des troupes françaises au Sahel. » (Le Point, 18 avril 2021.) Pour Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis et en Israël, Emmanuel Macron devrait s’inspirer de la décision de Joe Biden de retirer les forces américaines d’Afghanistan et mettre fin à une guerre qu’il qualifie d’ingagnable. Comme l’esclavage et le racisme, la politique africaine de la France est présentée à travers un prisme américain : une guerre est forcément soit un Vietnam, soit un Afghanistan. Sans surprise, il préconise donc des solutions américaines. La mort du président tchadien Idriss Déby, pilier de la coalition qui, sous direction française, déploie des efforts militaires et politiques au Sahel, a certainement contribué à convaincre le diplomate chevronné que l’opération Barkhane était un échec patent et irrémédiable et qu’il valait mieux arrêter les frais. La réalité est peut-être moins tranchée. Avec des moyens dérisoires, comparés à ceux mobilisés par les États-Unis en Afghanistan (et, il est vrai, des ennemis moins puissants), la France arrive souvent à ralentir considérablement et parfois à endiguer la déstabilisation de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest par le narco-djihadisme, synthèse locale de l’islamisme et de la narco-criminalité.

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Un immense espace d’échanges

Depuis aussi longtemps qu’on s’en souvienne, les routes du Sahel constituent un immense réseau de flux marchands, transportant du sud au nord et du nord au sud matières premières et produits transformés. Sel, or, dattes montent vers le nord (l’Afrique du Nord et l’Europe), tandis que les produits manufacturés redescendent vers le sud. Un immense territoire aride, loin, très loin d’une organisation administrative quelconque, si ce n’est tribale, ethnique voire religieuse ; la vie y est rythmée par un incessant chassé-croisé de populations, de bétails, de caravanes et de marchands et donc, évidemment, de trafiquants.

Jusqu’à la deuxième moitié du xxe siècle, il n’existait ni Mali ni Niger, pas plus que de Tchad. Il n’y avait pas de frontières à l’exception des dunes et des pistes connues des seuls caravaniers et dont les tracés se transmettaient de façon ancestrale, sous la tente ; ni boussole ni GPS, rien d’autre que la connaissance des oasis, l’observation du ciel et la nature des vents de sable. Et bien sûr les destinations : les marchés, points névralgiques de l’écosystème sahélien.

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Pendant un petit siècle, la colonisation occidentale, après avoir dessiné à la règle les frontières de pays nouveaux aux capitales souvent implantées à des milliers de kilomètres au sud de ce Sahel énigmatique, a tenté d’y implanter des cercles administratifs. Or, ce Sahel est peuplé de femmes et d’hommes culturellement très éloignés des « élites » politiques aujourd’hui assises dans leurs palais présidentiels à Bamako, Niamey ou N’Djamena.

Le Sahel postcolonial

La France partie, jamais celles-ci n’ont réussi à y imposer leur autorité : de 1960 à 1990, voire 2000, différentes rébellions « sahéliennes » (pour certaines fomentées de l’extérieur) se sont succédé. Les populations lointaines du Nord étaient clairement abandonnées : plus d’eau, pas d’électricité ou si peu. Plus d’écoles et de dispensaires. La paupérisation s’est alors massivement accélérée au Sahel sous un double coup de boutoir : l’indifférence des États centraux et les aléas climatiques des années 1970-1980 qui ont mis à mal le pastoralisme. Des ingérences extérieures ont fait le reste : le naturel est revenu au galop et l’ancestrale culture marchande a repris le dessus. L’heure des pick-up et des GSM a favorisé l’émergence de trafics autrement plus lucratifs que ceux d’antan effectués par des populations de territoires historiquement sans frontières et privées de ressources. Aujourd’hui, des produits provenant d’Algérie – farine, sucre, essence – sont vendus au Mali ou au Niger où des réseaux officieux de distribution ouvrent des débouchés vers une population souhaitant accéder à des produits de première nécessité à des prix correspondant à leurs faibles moyens.

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Ces circuits économiques se sont rapidement intégrés aux circuits transnationaux dominés par des marchands liés aux élites, à des baronnies locales, notamment touareg et arabes. Ainsi, la porosité des frontières entre les pays sahéliens a permis, via des relais et acteurs communautaires locaux, à divers réseaux de trafic de se développer sur de vastes territoires incluant plusieurs pays. L’histoire a repris le dessus : l’État-nation imposé par la France, dont se revendiquaient les premiers dirigeants de l’après-décolonisation, a fait long feu.

L’alliance du djihadisme et du trafic de drogue

Cependant, à partir des années 2000, les trafics qui caractérisaient le Sahel des années 1960-1990 ont changé de nature suite à trois bouleversements géopolitiques qui ont profondément perturbé les équilibres politiques, économiques et sociaux de la région, et accentué sa fragilité. La chute du colonel Kadhafi, homme fort de la Libye, l’implantation du terrorisme islamiste au-delà des frontières algériennes après sa défaite dans ce pays à la fin du xxe siècle et le changement des routes de la cocaïne de l’Amérique latine vers l’Europe ont changé la donne.

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Aujourd’hui, terrorisme et trafic de drogue sont les deux principales menaces auxquelles sont confrontés tous les pays d’Afrique de l’Ouest, y compris le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Deux menaces qui souvent se croisent et se nourrissent l’une l’autre.

Saisie de 56 tonnes de cocaïne par la gendarmerie nationale de Côte d’Ivoire à Cocody, dans le département d’Abidjan, 24 février 2021 © Gendarmerie Nationale de Côte d’Ivoire

L’augmentation de la consommation de cocaïne aux États-Unis et en Europe dans les années 1980-1990 a entraîné un durcissement de la répression et donc une augmentation de la pression sur les réseaux de production, de transport et de vente de cette drogue produite par de puissants cartels sud-américains. Sous la pression, les trafiquants sud-américains ont modifié leurs méthodes d’approvisionnement de l’Europe en cocaïne et notamment les itinéraires utilisés pour l’acheminer : l’Afrique de l’Ouest est ainsi devenue une zone de transit vers les pays occidentaux. La drogue est acheminée par bateau ou par avion vers des pays comme la Guinée-Bissau, la Sierra Leone, la Guinée, le Ghana, le Nigeria ou la Côte d’Ivoire avant d’être expédiée en Europe. Différents itinéraires ont été empruntés pour échapper aux forces de police et de douane, mais ils convergent tous vers le Sahel et le Sahara, puis vers l’Europe via le Maroc, l’Algérie ou la Libye.

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En plus d’être des zones de transit, l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, avec leur population jeune, sont devenus eux-mêmes des zones de consommation de cocaïne. Ainsi, le crime organisé, alimenté par des recettes colossales, s’y est durablement implanté, infiltrant des pans entiers des pouvoirs publics, à tous les niveaux. L’argent de la drogue est blanchi dans les économies locales, notamment par le biais du commerce et de l’immobilier ; il irrigue partis politiques et médias. Parfois, l’impact est tel qu’un pays s’écroule tout simplement : à cet égard, le cas de la Guinée-Bissau, devenu un « narco-État », est emblématique.

L’implantation du terrorisme islamiste

Parallèlement à la montée en puissance de la narco-économie, le djihadisme et le terrorisme islamiste se sont eux aussi implantés au Sahel. L’échec des mouvements salafistes armés en Algérie a incité un certain nombre de groupes djihadistes à se retirer au sud du Sahara et à se replier dans le nord du Mali et du Niger. Une fois installés, ces militants aguerris ont mis en place des unités combattantes (katibas) et tenté de gagner les communautés locales à leur cause. La déstabilisation de plusieurs pays sahéliens, déjà bien entamée, s’est considérablement accélérée, car pour réaliser leur projet politique, les djihadistes avaient besoin de recruter des jeunes sans perspectives et surtout de se financer par le contrôle de la contrebande et du trafic de drogue. Ce sont le Niger, le Burkina Faso et même la Côte d’Ivoire qui subissent les conséquences de la pression djihadiste devenue une menace régionale.

Lancée en janvier 2013, l’opération Serval marque le début d’une série de réponses militaires visant à endiguer la marée montante du djihadisme au Sahel. Cette offensive militaire a également permis de désorganiser en grande partie les routes utilisées par les trafiquants de drogue et les contrebandiers. La militarisation de cette zone, avec la présence de la Minusma, de Barkhane, des troupes américaines et des forces armées des pays de la sous-région (G5 Sahel), a permis d’affaiblir militairement les groupes terroristes et de détruire certaines de leurs bases. Sous la pression, ils se sont repliés ailleurs pour infiltrer les régions du Burkina Faso limitrophes du Mali, devenues des zones d’opération (un peu comme les zones tribales du Pakistan) pour les mouvements djihadistes et des bases arrière pour les attaques sur d’autres pays. Si le Burkina Faso est aujourd’hui confronté à de multiples formes de violences insurrectionnelles, avec des conflits entre communautés envenimés et alimentés par des réseaux de criminalité transnationale, il est clair qu’au Niger le même engrenage est enclenché. Les récents attentats à l’est de la capitale, Niamey, ne font que confirmer les plus sombres pronostics.

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À qui le tour ? Un regard rapide sur la carte permet de comprendre : la menace plane sur l’ensemble des pays qui se trouvent à l’ouest et au sud de Bamako, la capitale malienne, c’est-à-dire toute la côte africaine allant du Sénégal à la Côte d’Ivoire. Si le banditisme djihadiste produit dans cette région les mêmes effets qu’au Burkina Faso et au Niger, on peut craindre le pire pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Or, la Côte d’Ivoire est particulièrement fragile.

Une déstabilisation de la région est à craindre

La ligne de chemin de fer qui monte du port de San-Pédro vers le nord et vers Bamako est une colonne vertébrale économique traversant les régions où se concentre l’essentiel de la production de cacao. Or, l’économie cacaoyère en Côte d’Ivoire, premier producteur de fèves de cacao avec 40 % de l’offre mondiale, est d’une importance vitale, car elle fournit près de 40 % des recettes d’exportation, représente 10 % du PIB et fait vivre un tiers de la population.

Ce n’est donc pas un hasard si cette artère est devenue, ces dernières années, l’une des voies principales du trafic de cocaïne de l’Amérique du Sud vers l’Europe, via l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord. Les saisies se multiplient, six tonnes au mois de mars en Côte d’Ivoire où le système politique semble être impliqué. Ainsi, l’été dernier, le ministre de la Défense et Premier ministre par intérim, Hamed Bakayoko, a été accusé par le site internet américain Vice Media d’être impliqué dans le trafic de drogue. Bakayoko a démenti et lancé un procès contre le site, mais son décès au mois de mars a éteint la procédure. Cette même enquête identifie les villes d’Abidjan, Dakar (Sénégal) et Lagos (Nigeria) comme les étapes indispensables de la « route de la coke » liant les pays producteurs de l’Amérique à l’Europe (plus précisément Anvers, Naples ou Rotterdam) via l’Afrique de l’Ouest.

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Pour résumer les choses crûment, le narco-djihadisme mafieux est aujourd’hui en mesure de transformer la Côte d’Ivoire et, après elle, le Sénégal, en États défaillants, théâtres d’actions terroristes et de guerres civiles, plaques tournantes de trafics et d’immigration. Les fonds prélevés sur les trafics et les bases arrière établies dans les nouvelles zones de non-droit risquent de doper le djihadisme, d’abord en Afrique, ensuite en Europe. Si ce scénario catastrophe se réalise, la France se verra obligée d’y consacrer des moyens militaires beaucoup plus considérables que ceux déployés aujourd’hui. La conclusion est simple : le Sahel n’est pas l’Afghanistan français. Nos forces ne sont pas au Sahel pour protéger ni le patrimoine mondial de Tombouctou ni les droits de femmes à Gao ou Kidal, mais pour défendre des intérêts nationaux de premier ordre. La mission sera longue, très longue. Peut-être permanente. Mais quoi qu’il en soit, il ne faut pas laisser tomber Bamako.

«Black lives matter.» Vraiment? Aux yeux de qui?

Depuis un an, nous entendons partout le slogan « Black Lives Matter » – les vies des Noirs comptent – comme si celles-ci avaient peu de valeur aux yeux des Blancs qui n’hésiteraient pas à les supprimer quand bon leur semble. Le destin tragique de Sasha Johnson, une militante BLM de Londres, souligne l’écart entre cette vision idéologisée des choses et la réalité.


Il émerge parfois des personnalités dont la notoriété subite et le destin surprenant expriment les contradictions d’une époque. Tel est le cas d’une militante « racialisée » londonienne, Sasha Johnson, qui, l’été dernier, a acquis une petite renommée sur les médias sociaux lors des manifestations Black Lives Matter au Royaume-Uni. Des lunettes noires rondes cachant ses jolis yeux de fanatique, un béret de commando sur l’oreille, elle aimait se faire photographier et filmer en uniforme paramilitaire. Adoptant des poses de furie révoltée, elle haranguait des meetings BLM ou participait à des défilés publics de style martial.

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Ce Che Guevara version black, femme et mode exigeait non seulement que la police mette fin à sa politique de contrôles d’individus suspects (en anglais, stop and search, « interpeller et fouiller »), mais aussi que les forces de l’ordre ne soient plus financées par le contribuable. Elle prônait le versement par l’État de réparations aux Noirs sous forme d’exemptions fiscales et appelait à la création d’un registre officiel de racistes sur le modèle du registre national de délinquants sexuels. Elle a organisé des manifestations BLM à Oxford, où elle a été étudiante en « social care » (aide sociale) à l’université Brookes.

Une sacrée activiste

Le 1er août, elle s’est fait bien remarquer au milieu du cortège d’une véritable milice noire qui a défilé à Brixton, banlieue londonienne, pour marquer « Reparations Day », une manifestation contre le racisme et pour le versement de réparations. Elle a rejoué le même numéro lors d’une « Million People March », le 31 août, destinée à protester toujours contre le racisme des Blancs, mais dont le nom rappelle la « Million Man March » de 1995, organisée à Washington par Louis Farrakhan, le chef de la Nation of Islam, une véritable secte anti-blanche, antisémite et homophobe. Enfin, elle est co-fondatrice d’un parti politique, « The Taking The Initiative Party », qui prétend être la première formation politique au Royaume-Uni dirigée uniquement par des Noirs.

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Mme Johnson aimait bien épicer son militantisme d’extrême gauche, assez prévisible, de suggestions de violence armée et d’une éventuelle offensive de guérilla. Elle cultivait une forme d’agressivité aux relents racistes. Dans une vidéo postée sur YouTube (voir ci-dessous) qui met en scène une réunion de militants, on la voit menacer de violence physique un homme qu’elle traite ensuite de « coon », c’est-à-dire de « nègre collabo. » Lors du défilé paramilitaire du 1er août, elle a insulté un policier, conduisant à son arrestation pour le crime de « harcèlement racial aggravé », selon le droit anglais. Elle a comparu devant un tribunal le 7 décembre et son procès aura lieu en avril 2022. 

Qui vit par l’épée, périra par l’épée

Or, cette femme de 27 ans, mère de deux enfants, est aujourd’hui en train de lutter pour sa vie après avoir été blessée à la tête par balles vers 3h00 du matin, dimanche 23 mai, lors d’une fête privée dans une maison à Peckham, banlieue du sud de Londres. L’événement, contrevenant aux règles du confinement, n’avait pourtant rien de politique, pas plus que la violence dont elle a été victime. Dans ce qui semble avoir été un règlement de comptes entre bandes criminelles, quatre hommes noirs ont fait irruption dans le jardin où se tenait la fête, blessant un des invités à l’arme blanche et déclenchant une arme à feu qui aurait touché la militante par accident. Certains politiques se sont immédiatement saisis de l’incident pour l’exploiter comme une preuve des dangers encourus par des activistes BLM face aux nombreux racistes qui auraient pour objectif de les éliminer. La députée travailliste, Diane Abbott, très proche de Jeremy Corbyn, a tweeté que « Personne ne devrait payer de leur vie, potentiellement, parce qu’il s’est engagé en faveur de la justice raciale. »

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De nombreux titres dans des médias traditionnels, comme la BBC ou CNN, ont annoncé qu’« une défenseuse des égalités » avait été grièvement blessée, comme s’il pouvait y avoir un lien entre le militantisme de Mme Johnson et le crime, et rapportant les affirmations de son parti politique selon lesquelles l’attaque était liée à des menaces de mort antérieures. Le mercredi suivant, la police londonienne a arrêté cinq hommes noirs, grâce à des indices récoltés lors d’une de ces opérations d’« interpolation » et de « fouille » si souvent dénoncées par la victime. Son parti a accusé la police de fabriquer l’histoire d’un crime ne visant pas Mme Johnson exprès. Pourtant, vendredi dernier, les enquêteurs ont inculpé un jeune Noir de 18 ans qui serait responsable de l’acte.

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L’ironie de cet incident déplorable est que la militante n’est pas une victime de violences politiques ou de racisme anti-noir, mais bien plutôt de la petite délinquance. En fait, la plupart des assassinats ne sont pas inter-ethniques – entre Blancs et Noirs – mais intra-ethniques, dans ce cas entre Noirs. Il y a deux tragédies ici : celle d’une jeune mère entre la vie et la mort ; et celle de la vérité, si souvent très différente de celle présentée par une section de la classe politique et des médias qui veulent que le Mal soit toujours la faute de l’homme blanc.

Madame Bachelot, vous m’avez cruellement déçu

La polémique autour du choix du rappeur Youssoupha pour écrire l’hymne des Bleus pour l’Euro 2021 n’en finit pas. Son titre « Écris mon nom en bleu », loin de faire l’unanimité, a pourtant obtenu le soutien de Roselyne Bachelot


Madame la Ministre (1),

En tant que simple citoyen, je me permets de m’adresser à vous pour vous exprimer ma stupeur et ma consternation. Stupeur, à l’annonce de votre soutien indéfectible au rappeur portant le pseudonyme de Youssoupha et choisi pour composer et interpréter l’hymne officiel des Bleus lors de la prochaine Coupe d’Europe de football. Ce choix ne vous gêne en rien, avez-vous déclaré. Mieux encore, en servante zélée et pour « en remettre une couche », comme on dit dans les  hautes sphères de notre société, vous avez ajouté que vous aimiez beaucoup cet artiste. Au point d’assister à ses concerts pour, j’imagine, partager l’enthousiasme de ses fans lorsqu’il daube sur notre pays – pardon, sur son pays – et appelle au meurtre ou au viol de ceux qui ont l’outrecuidance de ne point abonder dans le sens de ses propres vues politiques.

Vos propos, colportés dans les médias, provoquent, de surcroît, ma consternation. Je vous prenais jusqu’ici pour une personne sensée. L’une des plus pondérées d’un gouvernement dont la manœuvre est cousue de fil blanc (si j’ose user d’une expression aussi suspecte…) : il s’agit à l’évidence de se concilier les « quartiers ». Peut-être dans l’espoir fallacieux de diminuer de quelques kilos le stock de cannabis en vente sur le marché ? Ou le nombre de voitures calcinées à la moindre occasion ? Peut-être cette stratégie dissimule-t-elle des visées encore plus noires (si j’ose encore, cf plus haut) ? Allez savoir…

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Quoi qu’il en soit, Madame la Ministre, je pensais que vous deviez la fonction que vous exercez à une compétence bâtie sur une connaissance, même sommaire et incomplète, des éléments fondateurs de notre culture depuis des siècles. Que vous étiez chargée de la protection de tous les arts et de tous les artistes ; non de surfer sur la mode et les sondages pour voler au secours d’un éminent penseur – au demeurant fort contesté dans son propre milieu. Je pensais, dans ma candeur, que votre talent de musicienne, votre goût bien connu pour l’opéra, vous sauverait du ridicule de telles déclarations. Je me trompais. Vous vous trémoussiez avec les troupeaux de jeunes et applaudissiez à tout rompre aux invectives de votre poète d’élection, quand je vous imaginais vibrant au son des trompettes d’Aïda.

Mon préjugé favorable à votre égard se fondait sur le peu que j’avais cru déceler de vous : un certain sens de l’humour, une réelle facilité d’expression, une culture scientifique bien réelle. Vos diverses interventions à la radio (« Cent pour Cent Bachelot ») ou à la télévision (« Les Grosses Têtes ») avaient contribué à forger cette image de vous aussi flatteuse que trompeuse. Je reconnais mon erreur et bats ma coulpe « et menu et souvent », comme Roland à Roncevaux. Il n’empêche, je cherche à comprendre et à expliquer un tel comportement.

Sans doute me répondriez-vous, si tant est que j’attende de vous une quelconque réponse, que vous étiez en service commandé. Que le président doit, coûte que coûte et à tous les étages de la société, engranger des voix, quel que soit le moyen. Que vous avez seulement rempli votre rôle de petit soldat en montant au créneau, quitte à renier vos propres sentiments pour servir la cause pour laquelle vous avez été recrutée. « Paris vaut bien une messe », assurait Henri IV. Au demeurant, vous pourriez invoquer un précédent, celui de Jack Lang promouvant le tag au rang des beaux-arts. Voire celui du président Macron lui-même mettant en doute l’existence réelle d’une culture française.

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Vous pourriez aussi incriminer à bon droit ma naïveté sans bornes. Car passer pour l’érudite de la bande chez Laurent Ruquier ou faire valoir sa faconde sur les ondes de RMC ne peuvent engendrer, au mieux, qu’un préjugé favorable, non une certitude bien ancrée. Du reste, compte tenu de la dureté des temps, qui oserait vous reprocher d’avoir opté pour la gamelle bien remplie plutôt que pour les incertitudes de l’existence d’un histrion ?

Ainsi, Madame la ministre de la Culture, vous m’avez cruellement déçu. Si le rappeur susdit a gagné en votre personne une admiratrice enthousiaste, vous avez, vous, perdu en la mienne quelqu’un qui vous accordait un préjugé favorable et une sympathie désormais défunte.

Avec toute ma considération désabusée,

Jacques Aboucaya

(1) Vaugelas se fût arraché les cheveux devant la féminisation de l’article qui précède le substantif masculin « Ministre ». Si je sacrifie à la mode du temps, c’est pour éviter de passer, d’entrée de jeu, pour un affreux réac, ce qui aurait pour effet de diriger cette lettre vers la poubelle, avant même d’être lue.

Manuel Valls: « Les Français n’en peuvent plus de l’ambiance qui règne en France »

Manuel Valls répond à nos questions à l’occasion de la sortie de son livre Pas une goutte de sang français (mais la France coule dans mes veines), chez Grasset. L’ouvrage revient sur le parcours humain de l’ancien Premier ministre et sur son rapport charnel à la France. Jeunesse, pouvoir, descente aux enfers de la gauche, duplicité de Macron, brutalité de la chute, exil à Barcelone et retour sur le ring politique français : le puncheur de la République est de retour. 


David Angevin. Le livre s’ouvre sur votre jeunesse, partagée entre l’Espagne de votre père catalan de Barcelone, et votre jeunesse à Paris, dans le Marais populaire des années 70. Très vite la politique vous passionne. À quoi ressemblait le jeune militant PS que vous étiez ? 

Manuel Valls. Nous n’avions pas la télé, j’ai donc passé mon enfance à lire. C’est par la lecture — Camus, Koestler, Orwell, Soljenitsyne…— que je me suis formé et intéressé au monde des idées, puis à la vie de la cité. À 18 ans j’étais déjà un social-démocrate un peu ennuyeux (sourire) ! Je n’ai jamais été ni communiste, ni trotskiste, c’est dire ! Mon père avait été marqué par la guerre d’Espagne; j’ai été élevé dans un milieu très anti-totalitaire, que ce soit face au franquisme ou au stalinisme. Étudiant je suis déjà un socialiste rocardien, un républicain passionné par l’affaire Dreyfus, mes héros sont Clemenceau, Zola ou Péguy… je suis un démocrate convaincu qui place la liberté au-dessus de tout, le fruit de ces convictions familiales profondes. 

Pour certaines bonnes âmes de gauche, la culture de l’excuse l’emporte sur toute rationalité

Vous revenez dans le livre sur l’amitié entre François Mitterrand et le collaborateur René Bousquet, dont la critique vous a valu des ennuis au sein du PS. Et vous rendez un hommage appuyé à Chirac, qui lui a su reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. 

Avec l’âge, et la prise de recul que réclame l’écriture d’un livre, je me suis attaché à ces moments marquants où, sur le plan moral, politique, historique, des hommes d’État ne se trompent pas sur l’essentiel. Je pense à Clémenceau, Churchill ou De Gaulle… des géants ! On ne peut pas dire que les deux mandats de Chirac furent extraordinaires, mais j’ai eu envie d’évoquer son remarquable discours du Vel d’hiv en juillet 1995, reconnaissant la responsabilité de l’État Français dans la déportation des juifs. Quant à la révélation tardive de l’amitié entre Mitterrand et Bousquet, en 1994, elle m’a bien entendu marqué et choqué. Les réactions ont été en effet très violentes au sein du PS à l’endroit de ceux qui, comme moi, s’en sont indignés. Cette révélation arrive à la fin de la vie d’un homme, dont le parcours fut extraordinaire dans tous les sens du terme, et à la fin d’un cycle pour la gauche. En interne, les échanges sont terribles entre ceux qui condamnent ce lien avec Bousquet  — Jospin, DSK, Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, Benoit Hamon, à la tête du MJS à ce moment-là, ou  moi-même — et la garde rapprochée de Mitterrand, dont Henri Emmanuelli, qui le défend avec véhémence. Elle nous reprochait  de vouloir « remettre en cause l’union de la gauche », de « salir le bilan », d’être « au service de Rocard », ce genre de choses… C’était évidemment faux. Mon indignation était sincère et profonde. J’avais lu Robert Paxton, le grand historien américain qui a levé le voile sur la collaboration du régime de Vichy. J’ai gardé précieusement la lettre de Serge Klarsfeld me remerciant pour mes prises de position publiques. Quand je m’exprime à ce propos sur LCI, qui vient de naître, lors d’un entretien avec Sylvain Attal, c’est ma toute première télé. Et les anciens du PS ne supportent pas cette contestation de la part de « jeunes roquets » à qui on tend soudain le micro. Les médias étaient alors la chasse gardée des poids lourds de la politique. Les chaines info ont depuis changé cela. 

Il subsiste encore des ambiguïtés sur notre modèle laïque dans la majorité 

La laïcité à la française, dont vous êtes un défenseur acharné, est au cœur du livre. Vous évoquez longuement cette question, en revenant sur l’affaire des trois collégiennes voilées de Creil, en 1989. Cet épisode confirma une fracture dans la société française, et au sein de la gauche. Vous aviez raison, avec d’autres, avant tout le monde. Mais les communautaristes de votre propre camp s’acharnent encore à voir en vous un « laïcard autoritaire », pour reprendre l’expression de Macron…

J’ai été élevé dans le Marais à Paris, un quartier à l’époque très populaire. Quand j’arrive à Argenteuil en 1988, je découvre la réalité de la banlieue. J’ai 26 ans, je viens d’être élu conseiller régional, et je ne quitterai plus jamais ces quartiers populaires. Je découvre sur le terrain les problèmes d’insécurité, la pression de l’islam politique, la question du voile, les atteintes à la laïcité, et tout cela me forme, me nourrit. Sur l’affaire de Creil en 1989, ce n’est pas moi qui ai raison, ce sont de grands intellectuels comme Regis Debray, Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut et d’autres, qui tirent la sonnette d’alarme. Je m’exprime dans le même sens. Le rapport à l’histoire de France, à la République et la défense de ses valeurs est depuis le début le fil rouge de mon engagement politique. Défendre la laïcité, c’est défendre la République et une certaine idée de la France. Lors de mon discours du 13 janvier 2015 à l’Assemblée, je suis bouleversé comme tous les Français par les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hypercasher. Je suis imprégné par l’esprit de la grande manifestation populaire et si patriote du 11 janvier. Mais si je parle avec autant de conviction c’est surtout grâce à mon expérience du terrain. Je nomme clairement les choses, l’ennemi, le terrorisme islamique. J’avais prêché un peu seul dans le désert. J’avais eu raison avant bien d’autres sur l’islamisme, la montée de l’ antisémitisme et la mise en cause de la laïcité dans les quartiers, je m’étais engagé contre Dieudonné… et soudain l’hémicycle se lève comme un seul homme et applaudit à de nombreuses reprises mes propos. Mon ami Philippe Val me dira un peu plus tard : « ce discours a été important, il t’a désigné comme l’ennemi à abattre pour les islamistes, et il a inquiété du monde à gauche ». Sous-entendu, tu es désormais un « présidentiable » évident, « tu viens de te faire plein d’ennemis». Je ne pensais pas du tout à cela à ce moment ! Jamais. Il a fallu le renoncement de François Hollande, bien plus tard, pour que je décide d’être candidat à la primaire. Mais Philippe Val avait raison : être le Premier ministre de gauche qui proclame sa foi républicaine, se montre intransigeant dans son combat contre l’islam politique, alors qu’une partie de la gauche est prête à des compromissions avec ce dernier, par conviction ou opportunisme, m’a valu beaucoup d’ennemis dans mon propre camp. 

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L’islamogauchisme ne datant pas d’hier, vous ne vous doutiez pas de ces réactions ? 

Bien entendu, et si c’était à refaire je prononcerais exactement le même discours. J’avais l’habitude de l’hostilité d’une partie de la gauche sur les questions de sécurité. Comme si la sécurité était un marqueur de droite ! Absurde. Clémenceau venait de la gauche républicaine, Joxe ou Chevènement ont été de grands ministres de l’Intérieur, et il ne viendrait à l’idée de personne de les traiter d’hommes de droite. J’ai toujours pensé qu’être de gauche, c’est lutter contre les inégalités. Et l’insécurité est une injustice supplémentaire qui s’attaque d’abord aux plus modestes. Mais pour certaines bonnes âmes de gauche, les délinquants ou les criminels issus des quartiers, souvent issus de l’immigration, sont d’abord des victimes du système. La culture de l’excuse l’emporte sur toute rationalité. Idem avec les musulmans, qui seraient aussi des victimes de la société capitaliste, colonialiste et raciste, comme l’a théorisé Edwy Plenel dans un livre d’une rare démagogie. Cette partie de la gauche, identitaire et racialiste, s’est inventée un nouveau prolétariat de substitution, une nouvelle clientèle électorale, et a vite oublié les ouvriers et surtout les valeurs universalistes. 

« La gauche a les yeux grands fermés sur la réalité du monde », affirmait récemment Alain Finkielkraut. Pensez-vous comme lui que cette maison est devenu inhabitable pour les républicains ? 

J’ai beaucoup d’admiration pour Alain Finkielktaut, dont le livre Un cœur intelligent m’accompagne partout. Il est lui même très pessimiste. Moi, j’ai encore de l’espoir. Je pense que les valeurs que nous défendons s’imposeront. Mais la gauche est bien dans une impasse, ce qui explique l’échec de 2017. Il est trop simple de mettre cela sur le dos de François Hollande et de ceux qui ont gouverné avec lui. Le désastre qu’évoque Finkielkraut est plus profond et ancien que ça. La gauche a connu des défaites terribles dans le passé, mais elle s’est relevée à chaque fois. Pas cette fois ! C’est « no future », comme disaient les punks. Et cet effondrement de la gauche n’est pas seulement français, mais européen et mondial. Les gauches sont devenues irréconciliables sur les valeurs, c’est-à-dire sur l’essentiel. Les questions fondamentales, qui touchent à la démocratie, sont remises en cause. Je comprends que les gens engagés à gauche depuis longtemps, comme Finkielkraut ou Julliard, et des millions d’autres comme eux, soient désespérés face à l’islamogauchisme, au mouvement woke et à la cancel culture. En niant le réel, en faisant sécession avec le peuple, la gauche s’est discréditée. Je le vis en 2017, je constate l’effondrement de cette gauche à laquelle j’appartenais depuis toujours. Quatre ans plus tard, elle va plus mal que jamais. On le voit avec sa lecture du conflit israélo-palestinien et son aveuglement à propos du mouvement terroriste Hamas. 

Ce n’est pas un hasard si la chaîne CNEWS bat des records d’audience

L’épisode de la déchéance de nationalité pour les terroristes, proposé d’abord par François Hollande, marque la fin de l’union nationale après les attentats. On vous taxe d’homme de droite, voire d’extrême droite…

Le symbole était évident: l’inscrire dans la Constitution alors que la mesure existait déjà notre droit administratif. Plusieurs déchéances, confirmées par le Conseil d’Etat, ont été prononcées par mon gouvernement. Et c’est encore le cas aujourd’hui. 80% des Français étaient pour. Cela n’a pas changé. L’idée que déchoir de leur nationalité française des binationaux, condamnés pour des actes terroristes, soit assimilé à un projet d’extrême droite est symbolique de la perte de lucidité dont nous parlions ! Les plus exaltés ont même comparé cette mesure à la déchéance de nationalité des juifs par le régime de Vichy !  

Vous rappelez dans le livre la phrase de Macron après les attentats du Bataclan : « La France doit assumer une part de responsabilité quant au terreau sur lequel prospère le jihadisme ». Cette idée folle, consistant à chercher des excuses aux terroristes, reste partagée par beaucoup.

Quand Macron prononce cette phrase, que je prends d’abord pour une maladresse, il est en réalité déjà en campagne. Sur un modèle social-libéral ou libéral-libertaire à l’anglo-saxonne qui, comme Trudeau ou Obama, ne voit pas de problème au communautarisme. Avec derrière la tête cette idée de séduire le prolétariat des banlieues… Quant à la gauche, sur les trois grands chocs qui bouleversent les équilibres du monde —chute du mur de Berlin et du bloc soviétique, globalisation économique et remise en cause des frontières, surgissement de l’âge identitaire, notamment à partir des attentats islamistes du 11 septembre 2001— par paresse et par peur, elle n’apporte pas de réponse. Aucune. Tant que vous êtes dans l’opposition, vous faites illusion, vous pouvez vous cacher derrière l’antisarkozysme. Mais quand vous arrivez au pouvoir, toutes ces carences, ces contradictions, vous explosent à la figure. C’est le problème du quinquennat Hollande. Nous avons tenu le pays avec le président et Bernard Cazeneuve face au terrorisme, mais la gauche s’est désagrégée au fur et à mesure. Nous avons été minés par la guérilla permanente des «frondeurs». Je me suis planté sur la présentation de la réforme du marché du travail, j’ai du utiliser le 49.3 malgré la loyauté d’une majorité de députés socialistes, et le soutien de Myriam El Khomri et de Laurent Berger. Après le retrait de François Hollande, qui n’était même plus en position de se représenter, et cela venait de loin, je suis le deuxième fusible après lui, je prends la foudre. La primaire est organisée pour nettoyer la gauche de gouvernement, mais je ne le réalise pas tout de suite. De fait viennent voter principalement les militants les plus à gauche, les électeurs de Mélenchon, la gauche de la gauche… D’ailleurs, ils ne voteront même pas pour Hamon à la présidentielle, mais directement pour Mélenchon. 

Cette vision de la société sociale-libérale à l’américaine de Macron, vous l’aviez senti venir avant son élection? 

Il y avait sans doute chez lui cette vision du monde à l’américaine qui ne voit pas d’inconvénients aux fameux « accommodements raisonnables » chers à Justin Trudeau. Cette position est largement partagée dans les pays anglo-saxons. Il suffit de lire tout le mal que pensent les journaux américains de la laïcité à la française, les mouvements américains woke, la cancel culture, etc… Je parle dans le livre d’un moment très marquant pour moi : l’absence de Barack Obama, sans la moindre excuse, à la manifestation de Paris qui fait suite au massacre de Charlie Hebdo. Obama ne veut pas être associé à un journal soi-disant islamophobe. Il n’envoie même pas de représentant ! Après les attentats du Bataclan, quand Macron s’exprime sur la question du « terreau », je comprends que son entourage le pousse à se démarquer de moi, le « républicain autoritaire ». Pour eux, c’est « le discours de Valls et des laïcards qui tend la société », et pas les attentats islamistes… Macron se rendra compte plus tard, dans l’exercice du pouvoir, confronté aux attentats et à la pression islamiste, que la fermeté est de mise. Il a eu donc dans un deuxième temps des propos très clairs contre l’islam politique ou le séparatisme, notamment dans son remarquable discours des Mureaux. Blanquer ou Darmanin sont très engagés dans la défense  des valeurs républicaines. Il subsiste cependant encore beaucoup d’ambiguïtés sur notre modèle laïque dans la majorité. 

Il a changé également sur le sujet de l’écologie, avec des postures radicales de circonstances qui n’étaient pas dans son programme très « start-up nation ». Qui aurait imaginé la « convention citoyenne », ou Barbara Pompili sacrifiant le nucléaire dans son gouvernement ?  

Sur le nucléaire, tout commence avant le quinquennat Hollande. Quand il est désigné candidat en octobre 2011, il se retrouve avec un bout de programme ficelé par Martine Aubry avec les écolos. Il ne le remet pas en cause. Fessenheim faisait partie du deal… Macron et Pompili ont poursuivi  le mouvement engagé par la loi de transition écologique votée en 2016. Ce qui me semble essentiel désormais c’est d’assurer l’avenir de notre industrie nucléaire; il en va de notre souveraineté, de notre autonomie énergétique, de notre recherche, de notre Défense, et des milliers d’emplois dans cette filière sont en jeu. 

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David Lisnard, maire LR de Cannes, s’étonnait à juste titre au cours d’un entretien dans Causeur du vide qui existe à gauche sur les positions républicaines qui sont les vôtres. Si vos convictions sont aujourd’hui majoritaires à gauche, pourquoi celle-ci est-elle orpheline d’une figure pour les incarner ? 

Je connais et j’apprécie David Lisnard, et je crois moi aussi que ces positions sont majoritaires. Et tout aussi important, il y a aujourd’hui des intellectuels capables de porter ces idées : Caroline Fourest, Elisabeth Badinter, Jacques Julliard, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, et tant d’autres… Ce qui n’est pas le cas aux États-Unis, en Angleterre, ou même en Espagne. Le dégagisme en 2017 s’est produit au profit d’un candidat, Macron, qui semblait cocher toutes les cases : jeune, européen, réformiste et progressiste. In fine, l’échiquier politique a été totalement détruit : à gauche pour les raisons que nous connaissons ; à droite également, elle n’a pas encore de leader ni de ligne claire, on le voit avec la préparation des régionales en PACA. Mais tout peut changer très vite.   

La reconquête peut-elle venir d’un nouveau mouvement républicain transpartisan, qui s’associerait sur les valeurs essentielles et majoritaires : pro laïcité, pro autorité de l’État, pro croissance, pro nucléaire, pro science, pro écologie rationnelle ? 

Pour sortir de la crise de confiance dans laquelle se trouve le pays, qui pousse de plus en plus d’électeurs à se tourner vers Marine Le Pen, il faut en effet une coalition républicaine, basée sur des convictions fortes, avec des personnes issues de tous les partis qui se retrouvent sur des valeurs claires. Ce ne serait pas le « en même temps » de Macron. Je prône une remobilisation républicaine. Les sondages favorables au RN sont parlants : Il est clair que les Français n’en peuvent plus de l’ambiance qui règne en France, des violences dans les quartiers, de l’affaissement du langage, de la remise en cause de notre Histoire par le wokisme, de l’islamogauchisme, des violences contre la police, mais aussi de la pensée unique dans les médias bien-pensants, etc… Ce n’est pas un hasard si la chaîne CNEWS bat des records d’audience, en réaction à cette pensée unique. Donc pour répondre à votre question, si je reviens dans l débat politique avec ce livre, c’est parce que j’ai envie de participer, très modestement, à la construction d’une offre républicaine crédible. Pour dire les choses encore plus clairement : la destruction systématique de la gauche gouvernementale, et maintenant de la droite gouvernementale est dangereuse pour la démocratie. Il ne peut pas y avoir un parti unique, LREM, aujourd’hui sans racines ni convictions profondes, face à l’extrême droite. Sinon Le Pen gagnera. Les électeurs fatigués de tout ce cirque vont se dire : « Le Pen n’est pas antisémite, elle a modéré son discours sur l’Europe, on ne l’a jamais essayée, et puis ça ne pourra pas être pire, etc… » Voilà ce qui se passera ! Il y a même des gens à gauche qui joueront la carte Le Pen en espérant gagner le coup d’après ! C’est pourquoi il ne faut pas se résoudre à laisser l’échiquier politique orphelin d’une offre républicaine. Je ne désespère pas que les bonnes volontés de tous bords se parlent, et travaillent ensemble pour la France et l’intérêt général. Il faut sortir de ce scénario mortifère dans lequel le pays à tout à perdre. Et éviter qu’il ne sombre dans le lepenisme.

L’effondrement du régalien

La France ou la banalité du pire…


Il y a une tentation de la vision désastreuse, je le sais bien, mais il arrive que la réalité ne la rende pas totalement absurde. Je confirme que depuis quelques jours – et cela culmine avec la chasse à cet ancien militaire lourdement armé en Dordogne – mon sentiment dominant est l’impression d’une banalité du pire qui met à mal la France. Et d’une impuissance d’autant plus aberrante que nos protecteurs sont à défendre et à protéger et que les valeurs sont inversées qui ménagent le coupable et négligent la victime.

Nous avions un président de la République qui nous avait promis de l’élégance et une parole rare. Cette dernière est devenue profuse, surabondante, tant sur le plan des analyses philosophiques (Zadig) que sur les sujets internationaux (JDD) par exemple. Plus on se rapproche de l’échéance de 2022, plus Emmanuel Macron ressemble à François Hollande que pourtant il n’aime pas : peut-être lui en veut-il de s’être laissé trahir si aisément ? Comme l’ancien président, il s’exprime sans cesse et même si sa parole ne constitue pas forcément un substitut à l’action, elle n’est pas loin de tomber dans des commentaires, souvent intelligents, mais qui ne rassurent pas sur l’énergie d’entreprendre à la tête de l’Etat.

La faiblesse du pouvoir

Le régalien demeure la faiblesse fondamentale d’un pouvoir qui a oublié une règle simple : les lois ne créent pas une confiance, elles la suivent et un Etat ne devient plausible pour la sécurité et la Justice que s’il ne les appréhende pas de manière opportuniste et sans avoir pris la peine de les faire assumer, au niveau du gouvernement, par des ministres solidaires, compatibles, sans que l’un d’eux soit par exemple chargé d’opérer une révision déchirante et absolue par rapport à ses convictions et à ses dénonciations d’hier.

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Chaque jour fait surgir des transgressions, des attaques, des crimes, terroristes ou non. Qu’ils soient le fait d’individus organisés, qu’ils résultent de malfaisances individuelles ou collectives en roue libre à cause de la certitude de leur impunité, qu’ils soient la conséquence de solitaires déséquilibrés à cause du monde qui les entoure, de leur propre malaise et de la facilité de s’abandonner au pire parce que police et justice sont désarmées.

Une débauche de moyens et de communication

Le Grand Jury sur LCI avec Guillaume Peltier a été reporté à 14 heures le 30 mai (avec ensuite une partialité hallucinante des journalistes – à l’exception de Guillaume Roquette). Ce décalage a été motivé par l’édition spéciale – une de plus – pour nous tenir en haleine au sujet de la poursuite, donc, de cet homme dangereux qui a tiré sur le compagnon de son ex-épouse. Son sort sera probablement d’être abattu ou de se supprimer tant il a démontré une détestation des forces de l’ordre prête à tout, confirmée encore par des tirs sur trois véhicules de gendarmerie et un hélicoptère.

Nombreuses banalités qui se répètent d’un drame à l’autre, d’un crime à l’autre, avec un immense appareil déployé. Préfet, GIGN, ancien directeur de la gendarmerie, psychologue basique, journaliste sur le terrain, maire, une médiatisation débordante ressemblant à celles du passé et annonçant celles, sur le même registre, de l’avenir. Une importance démesurée est donnée à cette effrayante banalisation du pire. Cet ancien militaire de 29 ans a déjà été condamné à quatre reprises pour violences conjugales.

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Pourtant on échappe à l’essentiel qui est tu. Condamnations trop faibles, exécution des sanctions défaillante, au point qu’on considère comme normale une sortie largement avant l’heure, peu de peines d’emprisonnement, des prisons dont on est libéré trop vite, des bracelets électroniques qui ne sont pas assez nombreux, qui marchent mal, qu’on peut arracher ou qui n’interdisent pas les violences familiales ou conjugales, la preuve multipliée qu’on peut formellement respecter les contrôles et pourtant commettre délits ou crimes. Ce sont ces dysfonctionnements structurels qu’il faudrait évoquer plutôt que nous éclairer sur les moyens techniques destinés à appréhender le fuyard.

La banalité du pire

On finit par les connaître par coeur, les yeux fermés. La banalité du pire. Pour ne pas y succomber, il faudrait au moins la satisfaction d’une double exigence qui concernera d’abord le terrorisme islamique. On n’opposera plus à une criminalité atypique et extra-ordinaire un état de droit ordinaire. On aura besoin de personnalités courageuses qui sauront satisfaire les attentes démocratiques en n’ayant plus peur de leur ombre et en s’imaginant que la moindre audace leur coûtera leur réélection.

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La France, aujourd’hui, s’achemine vers des élections régionales puis vers une élection présidentielle. Les vaccins font leur oeuvre de libération. Tout semble normal. En surface. Pourtant, dans les tréfonds, elle se délite peu à peu parce que la banalité du pire l’affecte, l’infecte et qu’il semble qu’on n’y puisse rien. Qui tente de résister à ce qui n’est pourtant pas une fatalité ?

Carlos Ghosn a-t-il été abandonné par la France?

Suite à deux reports, Carlos Ghosn devrait enfin être auditionné à Beyrouth aujourd’hui par des juges français. En attendant, l’ancien PDG de Renault-Nissan vient de publier Ensemble toujours (Éditions de l’Observatoire), coécrit avec son épouse. Il se dit victime d’un complot et estime toujours que la France l’a lâché. 


Le lundi 30 décembre 2019, Carlos Ghosn s’envolait depuis Osaka pour Beyrouth planqué dans un caisson de matériel de concert à bord d’un jet privé. Fuyant la « persécution » d’un pays dans lequel « les droits de l’homme basiques sont déniés », argua-t-il, il fit escale à Istanbul. Les deux pilotes turcs ont d’ailleurs été jugés puis écroués par la justice d’Erdogan pour l’y avoir conduit. Treize mois auparavant, des juges japonais cette fois, accusaient Carlos Ghosn de ne pas avoir déclaré aux autorités boursières 76 millions d’euros de revenus qu’il devait toucher à l’heure de la retraite. Après dix-sept ans d’opulence, le roi de Renault-Nissan était confiné pendant quatre mois dans une cellule de sept mètres carrés avec un tatami. 

« Pendant dix-sept ans, j’ai été présenté comme le patron modèle, le sauveur de Nissan, un héros, une icône, et brusquement, on m’arrête à l’aéroport sous des prétextes peu compréhensibles et on me jette en prison comme un terroriste ! », tempête-t-il dans Ensemble toujours, qui vient de paraître aux Éditions de l’Observatoire. Un ouvrage écrit à deux mains avec son épouse Carole et dans lequel il revient sur son « séquestre japonais » – lors duquel il n’eut notamment droit qu’à deux douches par semaine. « La presse nipponne m’a collé une étiquette détestable. Le fait qu’il n’y ait dans les journaux aucune version qui diffère me sidère. N’est-ce pas la marque des pays totalitaires ? », nous prend à parti l’ancien bonze de l’automobile, qui assure avoir été abandonné par l’État français. Qu’en est-il? 

La mondialisation heureuse 

« Carlos Ghosn a pillé Renault, il n’a eu aucune vision industrielle mais passait sa vie en avion. Je rappelle qu’il a écrit un bouquin intitulé « Citoyen du monde ». Être citoyen du monde, c’est être citoyen de nulle-part. Quand on gagne quinze millions d’euros par an, on se doit d’être exemplaire. Il s’est comporté comme un gougnafier au Japon et il aurait voulu que la France le sorte de là ? Au nom de quoi ? », s’insurge Benjamin Cuq, journaliste spécialiste de l’industrie automobile. « Même la justice américaine, qui est très à cheval sur la protection de ses ressortissants a expulsé sans scrupules vers le Japon les deux Américains qui ont organisé l’évasion de Carlos Ghosn. Pourquoi ? Parce qu’elle a estimé que les règles du droit japonais étaient respectables », ajoute l’auteur de Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, un ouvrage où il dresse un bilan calamiteux de la gestion de Renault par l’homme aux trois nationalités (française, libanaise et brésilienne). Y sont notamment évoquées des usines Renault délaissant le Nord-Pas-de-Calais pour émigrer en Slovénie ou en Turquie, ce qui conduit l’auteur à le qualifier d’« artisan de la désindustrialisation ». Si Douai assemble encore des Espace et Maubeuge des Kangoo, plus aucune Clio n’est désormais produite chez nous.

La maison de Carlos Ghosn à Beyrouth au Liban © ANWAR AMRO / AFP

«  [Bruno Le Maire] m’a encensé à plusieurs occasions […] et aujourd’hui, sachant les mauvais traitements que je subis en prison, il dit qu’il fait confiance à la justice japonaise. Il ajoute même qu’il portera plainte contre les abus dénoncés par Nissan, me présentant ainsi, comme étant pratiquement responsable, donc coupable. Quelle monstrueuse hypocrisie ! », s’indigne pour sa part l’ancien PDG de Nissan dans Ensemble toujours. Car pour le couple Ghosn, Carlos est clairement la victime d’un grand complot ourdi par de hauts cadres de Nissan. Face aux appels au secours de son épouse Carole, Jupiter reste de marbre. En désespoir de cause, elle se tourne donc vers Donald Trump à travers une tribune dans le Washington Post. « S’il vous plaît, Président Trump, demandez à Abe de réparer cette injustice, dis-je en fin d’article. Je ne sais pas ce que je peux en attendre dans la mesure où Emmanuel Macron n’a pas bougé pour le patron d’une grande entreprise française mais je me dis qu’en tant que citoyenne américaine, je peux me permettre de l’interpeller », relate-t-elle dans Ensemble toujours. 

Sarkozy et l’honneur de la France

En Vain. L’homme aux cheveux oranges ne succombera pas au charme de la belle Carole. Finalement, seul Nicolas Sarkozy semble avoir encore un brin d’humanité à ses yeux. « [Il] m’a toujours reçue et j’ai su qu’il avait plaidé la cause de Carlos auprès du président », écrit-elle. « Ils ont un peu la mémoire courte ! », s’amuse Benjamin Cuq. « Sarkozy lui a mis les points sur les i. Il s’est opposé à la délocalisation de la Clio en Turquie en 2009. Il lui a dit que les 75 000 Clio vendues en France par an devaient toutes être fabriquées en France. C’est Hollande qui a ouvert les vannes ». Avant que le journaliste du Parisien souligne que « Monsieur Ghosn est quand même le champion de l’usine en Turquie. Il a délocalisé en Turquie mieux que mieux ». En 2010, Carlos Ghosn envisageait de délocaliser carrément la totalité de la production de la Clio 4 dans la patrie d’Erdogan. 

Cela ne semble pas refroidir maître François Zimeray. Sur tous les fronts des combats pour les Droits de l’homme, l’avocat défend désormais Carlos Ghosn à-bras-le-corps. « La France ne l’a pas seulement abandonné, elle l’a accablé. Je ne pense pas qu’on ait pris la mesure des violations des Droits de l’homme qu’il a subi. Il était pourtant victime d’une détention arbitraire, comme l’a ensuite démontré un groupe de travail de l’ONU, il était victime du système judiciaire archaïque et injuste qui prévaut au Japon. Au Japon même, de grandes organisations comme Human Right Watch ou la FIDH ont protesté contre cette incarcération alors que la France se taisait ! », me lance-t-il avec lyrisme. La France s’est peut-être tue. Mais a-t-elle « abandonné » Carlos Ghosn comme ce dernier le soutient régulièrement? Si elle lui a accordé la protection consulaire dès son arrestation, elle n’a pas fait des pieds et des mains pour tenter de le tirer d’affaire. Reste à essayer de comprendre pourquoi.

Une relation houleuse avec Macron 

Carlos Ghosn aurait pris Emmanuel Macron de très haut lorsque ce dernier n’était encore qu’un jeune ministre de l’Économie sous l’ère Hollande, me souffle Benjamin Cuq. « Des ministres de l’Économie comme toi, j’en ai vu passer dix. C’est pas un jeune comme toi qui vas m’apprendre les affaires. Je ne parle qu’au président ou qu’au premier ministre», aurait dit en substance le PDG de Renault-Nissan au futur président de la République. Alors que l’État français est le premier actionnaire de Renault, Carlos Ghosn souhaite donner plus de pouvoir à Nissan dans le cadre de la grande union Renault-Nissan. Emmanuel Macron ne l’entend pas de cette oreille. « Il ne peut pas y avoir d’un côté des actionnaires familiaux salués pour obtenir des droits de vote double après un an seulement de présence et de l’autre, un État qui n’aurait pas le droit de défendre ses droits alors qu’il est actionnaire depuis 1945. L’État n’est pas un actionnaire naïf, de seconde catégorie. L’État est un investisseur de long terme, exigeant », prévient-il dans les colonnes des Échos peu après ce rendez-vous manqué. 

Une petite phrase qui semble traduire une relation des plus pénibles dès le début. Laquelle est forcément allée en se gâtant suite à l’installation du ministre à l’Élysée. Le 10 décembre 2018, vingt jours après l’arrestation du PDG de Renault-Nissan à Tokyo, Jupiter déclare : « Le dirigeant d’une entreprise française doit payer ses impôts en France et les grandes entreprises qui y font des profits doivent payer l’impôt, c’est la simple justice ». Des mots qui laissent entendre que le mouvement naissant des Gilets jaunes ne serait pas sans rapport avec les lubies des « citoyens du monde » tels que Carlos Ghosn, lequel passe alors sa vie dans ses jets privés et a élu fiscalement domicile aux Pays-Bas. Cette migration fiscale lui permet alors d’échapper à l’impôt de solidarité sur la fortune. L’herbe est-elle forcément meilleure au pays des tulipes? Le tribunal d’Amsterdam vient de le condamner à rembourser cinq millions d’euros de salaire à Nissan – Mitsubishi. 

« En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable »

Pour l’heure, Carlos Ghosn est toujours à Beyrouth, dans sa villa rose aux volets bleus. Les journalistes auraient décidé de l’y laisser tranquille. Il y est aussi à l’abri de la justice nippone, le pays du Cèdre ne disposant pas d’accord d’extradition avec le Japon. La France non plus d’ailleurs. Néanmoins, il a refusé de se rendre à la convocation d’un juge d’instruction à Nanterre l’été dernier. Non qu’il préfère le rose de sa villa à la grisaille des Hauts-de-Seine, mais il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. « Pour m’y rendre, je dois traverser d’autres pays. Personne ne peut m’assurer que le voyage se fera sans interruption, sans accident », s’est-il justifié dans les colonnes du Parisien. Mais dans le fond, ne serait-il pas plus attaché au pays du Cèdre qu’à celui de Renault? « Je me sens bien ici [au Liban] puisque je suis au sein d’une population qui me respecte et sait valoriser ce que je fais […] En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable, et si vous êtes fortuné vous en rajoutez une couche », a-t-il confié au magazine Society au début du mois. 

Qu’à cela ne tienne! Au mois de janvier, une procession de magistrats et enquêteurs devait faire le voyage jusqu’à lui, une rencontre annulée en raison de la pandémie. Le 17 mai dernier, rebelote! Cette fois-ci, un des juges s’est fait porter « indisponible ». Le 31 mai sera-t-il la bonne? Les deux camps semblent en tout cas traîner des pieds. Au menu des inimitiés de la rencontre constamment reportée, deux soirées privées au château de Versailles que le fugitif est soupçonné d’avoir fait payer par Renault dans le cadre d’une convention de mécénat, ainsi que des dossiers de facturation de prestations de conseils entre la filiale néerlandaise de Renault-Nissan et Rachida Dati. En attendant enfin une repentance exemplaire de la France envers celui qu’elle a lâchement « abandonné », Carlos Ghosn va être incarné au petit écran par François Cluzet. À défaut d’avoir fait briller la carrosserie made in France, souhaitons qu’il relance un peu la carrière de ce dernier! 

Ensemble toujours, Carlos et Carole Ghosn (Éditions de l’Observatoire)

Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, Benjamin Cuq (Éditions First)

Et Macron parla de « chances pour la France » : sa langue a fourché ou quoi?

Samedi 29 mai, Emmanuel Macron a donné un discours à l’ambassade de France en Afrique du Sud à Pretoria. Dans cette allocution, il s’est adressé aux millions de jeunes en France qui sont issus de l’immigration.


Macron était de passage en Afrique du Sud, revenant de Kigali où il était allé faire amende honorable pour le rôle de la France dans le génocide rwandais. Le spectacle de foules noires enthousiastes, de boubous multicolores et la vision des cocotiers ont dû lui faire tourner la tête…

Le fait est, qu’emporté par sa fougue africaine, il a lancé un vibrant appel « aux millions de jeunes gens qui vivent sur notre sol et qui ont des attaches avec l’Afrique ». Des « millions de jeunes gens » ? Avec leurs parents et leurs grands-parents, ça doit en faire du monde ! Mais le président de la République dispose certainement de chiffres sur l’immigration qui n’ont pas été portés à notre connaissance.

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À ces « jeunes gens », il parla comme un père : « On va arrêter de leur dire : C’est un problème et vous devez vous intégrer. On va enfin leur dire : Vous êtes une chance pour la France et vous allez nous aider à développer cette histoire commune. » Cette expression – mais Macron le sait-il ? – est très connotée.

Elle est le plus souvent utilisée par la droite et l’extrême droite, pour désigner, par dérision et en se moquant, les « jeunes » issus de l’immigration. L’utiliser comme l’a fait Macron est pour le moins grotesque.

L’expression « chances pour la France » est née il y a quarante ans dans la bouche de Bernard Stasi. C’était un centriste chrétien et un honnête homme. Nous étions en 1981 et Jean-Marie Le Pen faisait peur. Stasi avait donc des circonstances atténuantes.

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Macron n’en a aucune. Sa grandiloquence boursouflée lui revient en plein visage comme un boomerang. Question : le président de la République est-il une chance pour la France ?

Jeu, set et match: Kagame

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Une tribune libre de Charles Millon, ancien ministre de la Défense


Le discours d’Emmanuel Macron à Kigali (Rwanda) fera date : il en restera l’image de la France, un genou à terre et le carnet de chèques à la main.

Retour en arrière

Dès les années 1980, à la tête d’un Front patriotique rwandais fabriqué de toute pièce, Paul Kagame à partir de l’Ouganda voisin où il s’est installé, organise la déstabilisation du pouvoir en place au Rwanda, suscitant de fait une première guerre civile et sa prise de contrôle d’une partie du pays.

Trois ans plus tard survient l’immonde boucherie qui a vu s’entretuer Hutus et Tutsi, deux ethnies ancestralement installées au Rwanda, pays assez éloigné de la zone d’influence française, mais lié à nous par un accord de coopération et d’assistance militaire depuis 1975. Paul Kagame prend le pouvoir, et ne lâchera plus jamais.

Charles Millon.

Revisiter l’Histoire

On doit reconnaitre à l’inamovible président du Rwanda, Paul Kagamé, une ténacité à nulle autre pareille et une persistance absolue à vouloir revisiter l’Histoire.

Révolutionnaire dans les années 80, il a endossé depuis le déguisement d’un redresseur de torts, qui dissimule sous sa cape de Zorro l’uniforme du militaire/chef des services secrets qu’il a toujours été.

On connait bien maintenant la psychologie du président Macron, banquier d’affaires de son état et comédien à ses heures perdues, qui a fait du « en même temps » sa marque de fabrique : dire un jour blanc et un autre jour noir et changer de pied quand le terrain devient hostile. Or l’Afrique de l’Ouest est aujourd’hui un terrain miné pour la France, en grande partie à cause d’une politique erratique (ou pire une non-politique) menée sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy, puis de François Hollande et dont notre actuel président a emboité les pas.

Tenter de s’ouvrir des portes en Afrique de l’Est où la mentalité colle mieux à la culture « davossienne » d’Emmanuel Macron est une belle esquive, à l’heure où l’Afrique francophone lui tourne le dos et où la France y est mal menée.

Une entreprise de désinformation réussie

Un effet d’aubaine donc pour deux personnalités qui se sont trouvées : Paul Kagame termine avec brio son entreprise de révision de l’histoire depuis 20 ans qui tend à le dédouaner définitivement du génocide rwandais ; Emmanuel Macron veut se désengluer d’un bourbier africain qui lui colle aux semelles en cherchant de nouvelles alliances sous domination anglo-saxonne.

Dont acte.

Mais de là à s’associer à la plus grande opération de désinformation de la fin du 20ème siècle, et à s’essuyer les pieds sur l’honneur de l’institution militaire, à lui imputer une responsabilité de massacres suscités par d’autres, il y avait un fossé jamais franchi. Le président de la République, chef des armées, l’a fait en toute connaissance de cause. Allant même jusqu’à apporter une offrande de 500 millions d’euros, probablement au titre de dommages de guerre…

Cette affaire restera un cas d’école magistral d’une entreprise de désinformation totalement réussie.

Quelques filets de voix tentent de tempérer la doxa officielle martelée par des ONG, des rapports sortis opportunément pour balayer les jugements des tribunaux internationaux, des influenceurs, toutes et tous dédiés à la cause.

Jeu, set et match Kagame. Du travail de pro.

Le dieu du « contre-génocide »

En Californie, les élèves étudient l’histoire du dieu mexicain Tezcatlipoca. Dans les programmes scolaires, on leur apprend que leur pays est un État génocidaire… En revanche, ils ne savent pas forcément que ce dieu était aussi la divinité du cannibalisme!


Oublié des mémoires depuis la chute de l’empire aztèque, le dieu Tezcatlipoca vient de se refaire une virginité inattendue. Le California Department of Education a décidé de réhabiliter cette divinité mexicaine à travers un programme controversé d’études
indigènes. Mis à la disposition des écoles californiennes et de leurs 6 millions d’élèves, ce programme « modèle » puise ses préceptes dans un livre intitulé Rethinking Ethnic Studies (« Repenser les études ethniques »), écrit par un spécialiste – en réalité un militant – de la pédagogie antiraciste, R. Tolteka Cuauhtin.

Or, cet ouvrage promeut une « décolonisation » de la société américaine, décrite comme un État génocidaire auquel il faut riposter par ce que Cuauhtin appelle un « contregénocide ». Selon lui, ce terme désigne simplement la réhabilitation des cultures indigènes, comme celle des Aztèques. Pourtant, l’usage le plus courant du mot, dont l’exploitation ici sert à propager la notion même de « génocide », évoque un génocide effectué en représailles pour un autre, comme au Rwanda. Fait surprenant, son manuel d’études ethniques n’évoque pas l’antisémitisme et mentionne à peine l’Holocauste. La publication sur les réseaux sociaux de vidéos montrant des classes d’élèves en train de chanter les louanges de Tezcatlipoca a suscité une polémique relayée par Fox News. Ces chants, composés par Cuauhtin, sont destinés à transformer les enfants en « combattants de la justice sociale ».

Ce sont surtout de mauvaises poésies dans le genre slam, sans prosodie aucune, émaillées de termes progressistes rébarbatifs. La divinité, qui est invoquée sur un air de lampions, est censée incarner une forme d’introspection nécessaire pour devenir un « guerrier de l’amour ». Plutôt le dieu de la providence, Tezcatlipoca était associé au cannibalisme pratiqué par les Aztèques. Pas selon Cuauhtin, pour qui le cannibalisme indigène est encore un mensonge inventé par les Blancs colonialistes.

Le conflit au Haut-Karabakh, une guerre qui ne sera résolue que par le droit

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Nikol Pachinian, Premier ministre de l'Arménie, en visite à Paris, 1er juin 2021 © HAMILTON-POOL/SIPA Numéro de reportage : 00878715_000056

La Russie réunira Arméniens et Azéris pour discuter du tracé de la frontière le 30 juin. Analyse.


La blitzkrieg de quarante-quatre jours à l’automne 2020 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan autour de la souveraineté au Haut-Karabakh s’est terminée par un cessez-le-feu et la rétrocession de territoires sous contrôle arménien à l’Azerbaïdjan, au prix de 6000 morts.

Quarante-quatre jours qui ont rappelé qu’en réalité, ce conflit « oublié » dure depuis trente ans.

L’Artsakh, ou Haut-Karabakh, est majoritairement peuplé d’Arméniens et a régulièrement changé de tutelle. Rattachée en 1921 à l’Azerbaïdjan, cette province autonome sous l’ère soviétique s’est finalement déclarée indépendante le 2 septembre 1991. Cette revendication, que même l’Arménie alliée n’a pas reconnue, a ouvert un cycle d’affrontements réguliers et meurtriers entre les deux voisins. En 1994, un cessez-le-feu a mis fin à une première guerre de trois ans grâce au travail diplomatique du groupe de Minsk, co-présidé par la Russie, les Etats-Unis et la France. Mais l’accord a confié le contrôle de l’Artsakh, en raison de sa forte communauté arménienne, à Erevan, tout en le rattachant administrativement à Bakou. En raison de cette souveraineté imparfaite, jugée illégitime par l’Azerbaïdjan, l’accord n’a permis aucune résolution du contentieux politique et juridique et a fait basculer la région dans l’instabilité chronique. En 2016, la « guerre des quatre jours » a aggravé les relations avec l’Arménie, l’hostilité atteignant son apogée en septembre 2020 lorsque l’Azerbaïdjan a décidé d’attaquer les défenses arméniennes.

Un conflit internationalisé par l’Azerbaïdjan

Loin d’être fortuite, cette guerre a fait l’objet d’une longue préparation par Bakou pendant quatre ans, et toute la logistique militaire déployée le démontre. Lassé par trente ans d’échec des négociations, l’Azerbaïdjan a usé de ses vastes ressources pétrolières pour internationaliser le conflit et impliquer ses voisins et partenaires économiques, la Turquie, la Russie et plus récemment Israël. Il a bénéficié en retour d’équipements militaires de pointe (drones, avions de combat et systèmes de défense anti-aérien), de l’expertise acquise par la Turquie en Syrie et de ses mercenaires syriens et libyens. Face à un tel déploiement militaire, l’Arménie mal équipée et dépourvue de soutien aérien n’a pas pu résister longtemps. Le cessez-le-feu signé le 9 novembre 2020 sous l’égide de Moscou n’a laissé aux Arméniens qu’un quart du territoire de l’Artsakh, le reste revenant à l’Azerbaïdjan.

Le bilan reste néanmoins très mitigé pour les « vainqueurs ». Artisan de l’accord de novembre 2020, la Russie est apparue comme la seule puissance apte à régler le conflit, en déployant notamment une force de paix de 2000 hommes pour assurer la sécurité du corridor entre l’Arménie et l’Artsakh. Mais sa défection envers Erevan, malgré leur alliance au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective, en a fait une alliée manquant de fiabilité. En outre, l’irruption de la Turquie au cœur d’un carrefour énergétique indispensable à ses ambitions régionales, mais qui est aussi « l’étranger proche » russe, reste une menace pour les intérêts locaux de Moscou.

De nombreuses inquiétudes persistent également autour des 1500 monuments religieux et culturels arméniens passés sous contrôle azéri, sur lesquels on soupçonne déjà des destructions

Le soutien logistique d’Israël à l’Azerbaïdjan sert une ambition plus large, puisque cet ancrage local permet désormais aux Israéliens d’infiltrer le territoire iranien via la frontière commune entre l’Azerbaïdjan et l’Iran, et d’intervenir sur les sites stratégiques iraniens. Mais ce positionnement a suscité les critiques de la population israélienne par son absence de solidarité envers le peuple arménien, lui aussi victime de génocide et horriblement frappé par les conséquences de cette guerre-éclair. Quant à l’Iran, qui conservait une relative neutralité mais restait l’un des plus anciens soutiens de l’Arménie pour des raisons historiques et culturelles, son soutien à l’Azerbaïdjan face aux pressions de sa propre communauté azérie aura finalement été contre-productif. La République islamique doit désormais faire face à une double menace à sa frontière nord, les miliciens syriens pro-turcs qu’elle avait combattus en Syrie, et les forces israéliennes. Pour l’Azerbaïdjan enfin, cette guerre lancée pour flatter le nationalisme de la population dans un contexte de crise économique et de corruption institutionnelle, n’aura été gagnée qu’au prix d’une plus grande dépendance auprès de puissances extérieures et d’un froid diplomatique avec son voisin iranien.

Une frontière commune au tracé épineux

Le conflit de l’Artsakh n’en finira pas de créer de nouvelles situations de crise. Car l’Arménie comme l’Azerbaïdjan en font une question de souveraineté et d’identité, qui pour l’heure n’aura été réglée ni par le droit, ni par la guerre, cette « continuation de la politique par d’autres moyens », comme la définissait Carl Von Clausewitz. Le droit international reste pourtant la solution à privilégier pour le règlement des conflits, la guerre n’étant que l’ultime recours en cas d’échec juridique. Sur ce plan, les deux pays ont des arguments à faire valoir. Depuis le cessez-le-feu de 1994, l’Azerbaïdjan s’estime en droit de contrôler de nouveau l’Artsakh, en vertu d’un rattachement territorial qu’il ne devait pourtant qu’à Staline. L’Histoire en revanche se situe du côté arménien, comme le prouvent les frontières de l’antique royaume d’Arménie fondé au IVème siècle ap. J-C.

Des Arméniens manifestent contre l’accord signé par leur Premier ministre Nikol Pachinian à Erevan le 12 novembre 2020 © Maksim Blinov/SPUTNIK/SIPA Numéro de reportage: 00990687_000028.

Depuis l’accord de novembre 2020, les tensions persistent. Début mai, l’Arménie dénonçait l’incursion des forces azéries sur son sol comme une remise en cause de son intégrité territoriale, et jeudi 27 mai, l’Azerbaïdjan annonçait la capture de six soldats arméniens présentés comme un groupe de sabotage. Le fait est que le tracé de la frontière commune entre les deux pays, soit plusieurs centaines de kilomètres non délimités, pose désormais question, tout comme celle de la rétrocession éventuelle à l’Azerbaïdjan des territoires de la région de Gazakh contrôlés par l’Arménie depuis les années 1980. Le sujet est prégnant dans une Arménie profondément humiliée par la dernière guerre, et où l’opposition a déjà accusé le Premier ministre Nikol Pachinian de préparer la cession des territoires sans conditions. De nombreuses inquiétudes persistent également autour des 1500 monuments religieux et culturels arméniens passés sous contrôle azéri, sur lesquels on soupçonne déjà des destructions. C’est plus encore le sort réservé aux prisonniers de guerre civils et militaires arméniens – des « terroristes » aux yeux de l’Azerbaïdjan – notamment en raison des tortures qu’ils ont subies et qui violent le droit humanitaire international, qui risque de complexifier les négociations.

L’absence de relations diplomatiques officielles entre les deux pays écartant l’hypothèse d’une négociation bilatérale, l’Arménie et l’Azerbaïdjan discuteront donc dans le cadre d’une commission spéciale placée sous l’égide médiatrice de la Russie, dont la première session devrait se tenir le 30 juin prochain. Nul doute que le processus sera long et difficile, tant les contentieux sont nombreux, l’Azerbaïdjan souhaitant profiter de la faiblesse de l’Arménie, qui doit faire face pour sa part à une très forte pression de son opinion publique pour défendre l’intégrité de son territoire et éviter toute nouvelle capitulation. Les pourparlers ne pourront donc se passer d’une médiation internationale et du droit pour tenter d’aboutir à un accord pérenne et équilibré.

La France doit rester au Sahel

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Des forces de l'opération Licorne, en provenance d'Abidjan, redéployées à Bamako en soutien à l'opération Serval, au nord du Mali, 15 janvier 2013 © Eric Feferberg/AFP

Le Sahel n’est pas l’Afghanistan et si la France décide de retirer ses forces de la région, une marée montante de djihadisme irrigué par le trafic de drogue risque d’engloutir l’Afrique de l’Ouest, du Sénégal au Nigeria en passant par la Côte d’Ivoire.


« Il est temps d’organiser le retrait des troupes françaises au Sahel. » (Le Point, 18 avril 2021.) Pour Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis et en Israël, Emmanuel Macron devrait s’inspirer de la décision de Joe Biden de retirer les forces américaines d’Afghanistan et mettre fin à une guerre qu’il qualifie d’ingagnable. Comme l’esclavage et le racisme, la politique africaine de la France est présentée à travers un prisme américain : une guerre est forcément soit un Vietnam, soit un Afghanistan. Sans surprise, il préconise donc des solutions américaines. La mort du président tchadien Idriss Déby, pilier de la coalition qui, sous direction française, déploie des efforts militaires et politiques au Sahel, a certainement contribué à convaincre le diplomate chevronné que l’opération Barkhane était un échec patent et irrémédiable et qu’il valait mieux arrêter les frais. La réalité est peut-être moins tranchée. Avec des moyens dérisoires, comparés à ceux mobilisés par les États-Unis en Afghanistan (et, il est vrai, des ennemis moins puissants), la France arrive souvent à ralentir considérablement et parfois à endiguer la déstabilisation de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest par le narco-djihadisme, synthèse locale de l’islamisme et de la narco-criminalité.

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Un immense espace d’échanges

Depuis aussi longtemps qu’on s’en souvienne, les routes du Sahel constituent un immense réseau de flux marchands, transportant du sud au nord et du nord au sud matières premières et produits transformés. Sel, or, dattes montent vers le nord (l’Afrique du Nord et l’Europe), tandis que les produits manufacturés redescendent vers le sud. Un immense territoire aride, loin, très loin d’une organisation administrative quelconque, si ce n’est tribale, ethnique voire religieuse ; la vie y est rythmée par un incessant chassé-croisé de populations, de bétails, de caravanes et de marchands et donc, évidemment, de trafiquants.

Jusqu’à la deuxième moitié du xxe siècle, il n’existait ni Mali ni Niger, pas plus que de Tchad. Il n’y avait pas de frontières à l’exception des dunes et des pistes connues des seuls caravaniers et dont les tracés se transmettaient de façon ancestrale, sous la tente ; ni boussole ni GPS, rien d’autre que la connaissance des oasis, l’observation du ciel et la nature des vents de sable. Et bien sûr les destinations : les marchés, points névralgiques de l’écosystème sahélien.

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Pendant un petit siècle, la colonisation occidentale, après avoir dessiné à la règle les frontières de pays nouveaux aux capitales souvent implantées à des milliers de kilomètres au sud de ce Sahel énigmatique, a tenté d’y implanter des cercles administratifs. Or, ce Sahel est peuplé de femmes et d’hommes culturellement très éloignés des « élites » politiques aujourd’hui assises dans leurs palais présidentiels à Bamako, Niamey ou N’Djamena.

Le Sahel postcolonial

La France partie, jamais celles-ci n’ont réussi à y imposer leur autorité : de 1960 à 1990, voire 2000, différentes rébellions « sahéliennes » (pour certaines fomentées de l’extérieur) se sont succédé. Les populations lointaines du Nord étaient clairement abandonnées : plus d’eau, pas d’électricité ou si peu. Plus d’écoles et de dispensaires. La paupérisation s’est alors massivement accélérée au Sahel sous un double coup de boutoir : l’indifférence des États centraux et les aléas climatiques des années 1970-1980 qui ont mis à mal le pastoralisme. Des ingérences extérieures ont fait le reste : le naturel est revenu au galop et l’ancestrale culture marchande a repris le dessus. L’heure des pick-up et des GSM a favorisé l’émergence de trafics autrement plus lucratifs que ceux d’antan effectués par des populations de territoires historiquement sans frontières et privées de ressources. Aujourd’hui, des produits provenant d’Algérie – farine, sucre, essence – sont vendus au Mali ou au Niger où des réseaux officieux de distribution ouvrent des débouchés vers une population souhaitant accéder à des produits de première nécessité à des prix correspondant à leurs faibles moyens.

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Ces circuits économiques se sont rapidement intégrés aux circuits transnationaux dominés par des marchands liés aux élites, à des baronnies locales, notamment touareg et arabes. Ainsi, la porosité des frontières entre les pays sahéliens a permis, via des relais et acteurs communautaires locaux, à divers réseaux de trafic de se développer sur de vastes territoires incluant plusieurs pays. L’histoire a repris le dessus : l’État-nation imposé par la France, dont se revendiquaient les premiers dirigeants de l’après-décolonisation, a fait long feu.

L’alliance du djihadisme et du trafic de drogue

Cependant, à partir des années 2000, les trafics qui caractérisaient le Sahel des années 1960-1990 ont changé de nature suite à trois bouleversements géopolitiques qui ont profondément perturbé les équilibres politiques, économiques et sociaux de la région, et accentué sa fragilité. La chute du colonel Kadhafi, homme fort de la Libye, l’implantation du terrorisme islamiste au-delà des frontières algériennes après sa défaite dans ce pays à la fin du xxe siècle et le changement des routes de la cocaïne de l’Amérique latine vers l’Europe ont changé la donne.

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Aujourd’hui, terrorisme et trafic de drogue sont les deux principales menaces auxquelles sont confrontés tous les pays d’Afrique de l’Ouest, y compris le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Deux menaces qui souvent se croisent et se nourrissent l’une l’autre.

Saisie de 56 tonnes de cocaïne par la gendarmerie nationale de Côte d’Ivoire à Cocody, dans le département d’Abidjan, 24 février 2021 © Gendarmerie Nationale de Côte d’Ivoire

L’augmentation de la consommation de cocaïne aux États-Unis et en Europe dans les années 1980-1990 a entraîné un durcissement de la répression et donc une augmentation de la pression sur les réseaux de production, de transport et de vente de cette drogue produite par de puissants cartels sud-américains. Sous la pression, les trafiquants sud-américains ont modifié leurs méthodes d’approvisionnement de l’Europe en cocaïne et notamment les itinéraires utilisés pour l’acheminer : l’Afrique de l’Ouest est ainsi devenue une zone de transit vers les pays occidentaux. La drogue est acheminée par bateau ou par avion vers des pays comme la Guinée-Bissau, la Sierra Leone, la Guinée, le Ghana, le Nigeria ou la Côte d’Ivoire avant d’être expédiée en Europe. Différents itinéraires ont été empruntés pour échapper aux forces de police et de douane, mais ils convergent tous vers le Sahel et le Sahara, puis vers l’Europe via le Maroc, l’Algérie ou la Libye.

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En plus d’être des zones de transit, l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, avec leur population jeune, sont devenus eux-mêmes des zones de consommation de cocaïne. Ainsi, le crime organisé, alimenté par des recettes colossales, s’y est durablement implanté, infiltrant des pans entiers des pouvoirs publics, à tous les niveaux. L’argent de la drogue est blanchi dans les économies locales, notamment par le biais du commerce et de l’immobilier ; il irrigue partis politiques et médias. Parfois, l’impact est tel qu’un pays s’écroule tout simplement : à cet égard, le cas de la Guinée-Bissau, devenu un « narco-État », est emblématique.

L’implantation du terrorisme islamiste

Parallèlement à la montée en puissance de la narco-économie, le djihadisme et le terrorisme islamiste se sont eux aussi implantés au Sahel. L’échec des mouvements salafistes armés en Algérie a incité un certain nombre de groupes djihadistes à se retirer au sud du Sahara et à se replier dans le nord du Mali et du Niger. Une fois installés, ces militants aguerris ont mis en place des unités combattantes (katibas) et tenté de gagner les communautés locales à leur cause. La déstabilisation de plusieurs pays sahéliens, déjà bien entamée, s’est considérablement accélérée, car pour réaliser leur projet politique, les djihadistes avaient besoin de recruter des jeunes sans perspectives et surtout de se financer par le contrôle de la contrebande et du trafic de drogue. Ce sont le Niger, le Burkina Faso et même la Côte d’Ivoire qui subissent les conséquences de la pression djihadiste devenue une menace régionale.

Lancée en janvier 2013, l’opération Serval marque le début d’une série de réponses militaires visant à endiguer la marée montante du djihadisme au Sahel. Cette offensive militaire a également permis de désorganiser en grande partie les routes utilisées par les trafiquants de drogue et les contrebandiers. La militarisation de cette zone, avec la présence de la Minusma, de Barkhane, des troupes américaines et des forces armées des pays de la sous-région (G5 Sahel), a permis d’affaiblir militairement les groupes terroristes et de détruire certaines de leurs bases. Sous la pression, ils se sont repliés ailleurs pour infiltrer les régions du Burkina Faso limitrophes du Mali, devenues des zones d’opération (un peu comme les zones tribales du Pakistan) pour les mouvements djihadistes et des bases arrière pour les attaques sur d’autres pays. Si le Burkina Faso est aujourd’hui confronté à de multiples formes de violences insurrectionnelles, avec des conflits entre communautés envenimés et alimentés par des réseaux de criminalité transnationale, il est clair qu’au Niger le même engrenage est enclenché. Les récents attentats à l’est de la capitale, Niamey, ne font que confirmer les plus sombres pronostics.

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À qui le tour ? Un regard rapide sur la carte permet de comprendre : la menace plane sur l’ensemble des pays qui se trouvent à l’ouest et au sud de Bamako, la capitale malienne, c’est-à-dire toute la côte africaine allant du Sénégal à la Côte d’Ivoire. Si le banditisme djihadiste produit dans cette région les mêmes effets qu’au Burkina Faso et au Niger, on peut craindre le pire pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Or, la Côte d’Ivoire est particulièrement fragile.

Une déstabilisation de la région est à craindre

La ligne de chemin de fer qui monte du port de San-Pédro vers le nord et vers Bamako est une colonne vertébrale économique traversant les régions où se concentre l’essentiel de la production de cacao. Or, l’économie cacaoyère en Côte d’Ivoire, premier producteur de fèves de cacao avec 40 % de l’offre mondiale, est d’une importance vitale, car elle fournit près de 40 % des recettes d’exportation, représente 10 % du PIB et fait vivre un tiers de la population.

Ce n’est donc pas un hasard si cette artère est devenue, ces dernières années, l’une des voies principales du trafic de cocaïne de l’Amérique du Sud vers l’Europe, via l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord. Les saisies se multiplient, six tonnes au mois de mars en Côte d’Ivoire où le système politique semble être impliqué. Ainsi, l’été dernier, le ministre de la Défense et Premier ministre par intérim, Hamed Bakayoko, a été accusé par le site internet américain Vice Media d’être impliqué dans le trafic de drogue. Bakayoko a démenti et lancé un procès contre le site, mais son décès au mois de mars a éteint la procédure. Cette même enquête identifie les villes d’Abidjan, Dakar (Sénégal) et Lagos (Nigeria) comme les étapes indispensables de la « route de la coke » liant les pays producteurs de l’Amérique à l’Europe (plus précisément Anvers, Naples ou Rotterdam) via l’Afrique de l’Ouest.

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Pour résumer les choses crûment, le narco-djihadisme mafieux est aujourd’hui en mesure de transformer la Côte d’Ivoire et, après elle, le Sénégal, en États défaillants, théâtres d’actions terroristes et de guerres civiles, plaques tournantes de trafics et d’immigration. Les fonds prélevés sur les trafics et les bases arrière établies dans les nouvelles zones de non-droit risquent de doper le djihadisme, d’abord en Afrique, ensuite en Europe. Si ce scénario catastrophe se réalise, la France se verra obligée d’y consacrer des moyens militaires beaucoup plus considérables que ceux déployés aujourd’hui. La conclusion est simple : le Sahel n’est pas l’Afghanistan français. Nos forces ne sont pas au Sahel pour protéger ni le patrimoine mondial de Tombouctou ni les droits de femmes à Gao ou Kidal, mais pour défendre des intérêts nationaux de premier ordre. La mission sera longue, très longue. Peut-être permanente. Mais quoi qu’il en soit, il ne faut pas laisser tomber Bamako.

«Black lives matter.» Vraiment? Aux yeux de qui?

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Sasha Johnson co-organisatrice de la "Million People March" et activiste BLM en manifestation, le 30 août 2020, © SOPA Images / SIPA/SIPA, Numéro de reportage : 00979139_000005

Depuis un an, nous entendons partout le slogan « Black Lives Matter » – les vies des Noirs comptent – comme si celles-ci avaient peu de valeur aux yeux des Blancs qui n’hésiteraient pas à les supprimer quand bon leur semble. Le destin tragique de Sasha Johnson, une militante BLM de Londres, souligne l’écart entre cette vision idéologisée des choses et la réalité.


Il émerge parfois des personnalités dont la notoriété subite et le destin surprenant expriment les contradictions d’une époque. Tel est le cas d’une militante « racialisée » londonienne, Sasha Johnson, qui, l’été dernier, a acquis une petite renommée sur les médias sociaux lors des manifestations Black Lives Matter au Royaume-Uni. Des lunettes noires rondes cachant ses jolis yeux de fanatique, un béret de commando sur l’oreille, elle aimait se faire photographier et filmer en uniforme paramilitaire. Adoptant des poses de furie révoltée, elle haranguait des meetings BLM ou participait à des défilés publics de style martial.

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Ce Che Guevara version black, femme et mode exigeait non seulement que la police mette fin à sa politique de contrôles d’individus suspects (en anglais, stop and search, « interpeller et fouiller »), mais aussi que les forces de l’ordre ne soient plus financées par le contribuable. Elle prônait le versement par l’État de réparations aux Noirs sous forme d’exemptions fiscales et appelait à la création d’un registre officiel de racistes sur le modèle du registre national de délinquants sexuels. Elle a organisé des manifestations BLM à Oxford, où elle a été étudiante en « social care » (aide sociale) à l’université Brookes.

Une sacrée activiste

Le 1er août, elle s’est fait bien remarquer au milieu du cortège d’une véritable milice noire qui a défilé à Brixton, banlieue londonienne, pour marquer « Reparations Day », une manifestation contre le racisme et pour le versement de réparations. Elle a rejoué le même numéro lors d’une « Million People March », le 31 août, destinée à protester toujours contre le racisme des Blancs, mais dont le nom rappelle la « Million Man March » de 1995, organisée à Washington par Louis Farrakhan, le chef de la Nation of Islam, une véritable secte anti-blanche, antisémite et homophobe. Enfin, elle est co-fondatrice d’un parti politique, « The Taking The Initiative Party », qui prétend être la première formation politique au Royaume-Uni dirigée uniquement par des Noirs.

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Mme Johnson aimait bien épicer son militantisme d’extrême gauche, assez prévisible, de suggestions de violence armée et d’une éventuelle offensive de guérilla. Elle cultivait une forme d’agressivité aux relents racistes. Dans une vidéo postée sur YouTube (voir ci-dessous) qui met en scène une réunion de militants, on la voit menacer de violence physique un homme qu’elle traite ensuite de « coon », c’est-à-dire de « nègre collabo. » Lors du défilé paramilitaire du 1er août, elle a insulté un policier, conduisant à son arrestation pour le crime de « harcèlement racial aggravé », selon le droit anglais. Elle a comparu devant un tribunal le 7 décembre et son procès aura lieu en avril 2022. 

Qui vit par l’épée, périra par l’épée

Or, cette femme de 27 ans, mère de deux enfants, est aujourd’hui en train de lutter pour sa vie après avoir été blessée à la tête par balles vers 3h00 du matin, dimanche 23 mai, lors d’une fête privée dans une maison à Peckham, banlieue du sud de Londres. L’événement, contrevenant aux règles du confinement, n’avait pourtant rien de politique, pas plus que la violence dont elle a été victime. Dans ce qui semble avoir été un règlement de comptes entre bandes criminelles, quatre hommes noirs ont fait irruption dans le jardin où se tenait la fête, blessant un des invités à l’arme blanche et déclenchant une arme à feu qui aurait touché la militante par accident. Certains politiques se sont immédiatement saisis de l’incident pour l’exploiter comme une preuve des dangers encourus par des activistes BLM face aux nombreux racistes qui auraient pour objectif de les éliminer. La députée travailliste, Diane Abbott, très proche de Jeremy Corbyn, a tweeté que « Personne ne devrait payer de leur vie, potentiellement, parce qu’il s’est engagé en faveur de la justice raciale. »

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De nombreux titres dans des médias traditionnels, comme la BBC ou CNN, ont annoncé qu’« une défenseuse des égalités » avait été grièvement blessée, comme s’il pouvait y avoir un lien entre le militantisme de Mme Johnson et le crime, et rapportant les affirmations de son parti politique selon lesquelles l’attaque était liée à des menaces de mort antérieures. Le mercredi suivant, la police londonienne a arrêté cinq hommes noirs, grâce à des indices récoltés lors d’une de ces opérations d’« interpolation » et de « fouille » si souvent dénoncées par la victime. Son parti a accusé la police de fabriquer l’histoire d’un crime ne visant pas Mme Johnson exprès. Pourtant, vendredi dernier, les enquêteurs ont inculpé un jeune Noir de 18 ans qui serait responsable de l’acte.

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L’ironie de cet incident déplorable est que la militante n’est pas une victime de violences politiques ou de racisme anti-noir, mais bien plutôt de la petite délinquance. En fait, la plupart des assassinats ne sont pas inter-ethniques – entre Blancs et Noirs – mais intra-ethniques, dans ce cas entre Noirs. Il y a deux tragédies ici : celle d’une jeune mère entre la vie et la mort ; et celle de la vérité, si souvent très différente de celle présentée par une section de la classe politique et des médias qui veulent que le Mal soit toujours la faute de l’homme blanc.

Madame Bachelot, vous m’avez cruellement déçu

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À gauche, le rappeur Youssoupha en concert à l'Olympia, janvier 2020 © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage: 00955364_000006 À droite, la ministre de la Culture Roselyn Bachelot, septembre 2009 © MICHEL EULER/AP/SIPA Numéro de reportage  : AP20854701_000003

La polémique autour du choix du rappeur Youssoupha pour écrire l’hymne des Bleus pour l’Euro 2021 n’en finit pas. Son titre « Écris mon nom en bleu », loin de faire l’unanimité, a pourtant obtenu le soutien de Roselyne Bachelot


Madame la Ministre (1),

En tant que simple citoyen, je me permets de m’adresser à vous pour vous exprimer ma stupeur et ma consternation. Stupeur, à l’annonce de votre soutien indéfectible au rappeur portant le pseudonyme de Youssoupha et choisi pour composer et interpréter l’hymne officiel des Bleus lors de la prochaine Coupe d’Europe de football. Ce choix ne vous gêne en rien, avez-vous déclaré. Mieux encore, en servante zélée et pour « en remettre une couche », comme on dit dans les  hautes sphères de notre société, vous avez ajouté que vous aimiez beaucoup cet artiste. Au point d’assister à ses concerts pour, j’imagine, partager l’enthousiasme de ses fans lorsqu’il daube sur notre pays – pardon, sur son pays – et appelle au meurtre ou au viol de ceux qui ont l’outrecuidance de ne point abonder dans le sens de ses propres vues politiques.

Vos propos, colportés dans les médias, provoquent, de surcroît, ma consternation. Je vous prenais jusqu’ici pour une personne sensée. L’une des plus pondérées d’un gouvernement dont la manœuvre est cousue de fil blanc (si j’ose user d’une expression aussi suspecte…) : il s’agit à l’évidence de se concilier les « quartiers ». Peut-être dans l’espoir fallacieux de diminuer de quelques kilos le stock de cannabis en vente sur le marché ? Ou le nombre de voitures calcinées à la moindre occasion ? Peut-être cette stratégie dissimule-t-elle des visées encore plus noires (si j’ose encore, cf plus haut) ? Allez savoir…

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Quoi qu’il en soit, Madame la Ministre, je pensais que vous deviez la fonction que vous exercez à une compétence bâtie sur une connaissance, même sommaire et incomplète, des éléments fondateurs de notre culture depuis des siècles. Que vous étiez chargée de la protection de tous les arts et de tous les artistes ; non de surfer sur la mode et les sondages pour voler au secours d’un éminent penseur – au demeurant fort contesté dans son propre milieu. Je pensais, dans ma candeur, que votre talent de musicienne, votre goût bien connu pour l’opéra, vous sauverait du ridicule de telles déclarations. Je me trompais. Vous vous trémoussiez avec les troupeaux de jeunes et applaudissiez à tout rompre aux invectives de votre poète d’élection, quand je vous imaginais vibrant au son des trompettes d’Aïda.

Mon préjugé favorable à votre égard se fondait sur le peu que j’avais cru déceler de vous : un certain sens de l’humour, une réelle facilité d’expression, une culture scientifique bien réelle. Vos diverses interventions à la radio (« Cent pour Cent Bachelot ») ou à la télévision (« Les Grosses Têtes ») avaient contribué à forger cette image de vous aussi flatteuse que trompeuse. Je reconnais mon erreur et bats ma coulpe « et menu et souvent », comme Roland à Roncevaux. Il n’empêche, je cherche à comprendre et à expliquer un tel comportement.

Sans doute me répondriez-vous, si tant est que j’attende de vous une quelconque réponse, que vous étiez en service commandé. Que le président doit, coûte que coûte et à tous les étages de la société, engranger des voix, quel que soit le moyen. Que vous avez seulement rempli votre rôle de petit soldat en montant au créneau, quitte à renier vos propres sentiments pour servir la cause pour laquelle vous avez été recrutée. « Paris vaut bien une messe », assurait Henri IV. Au demeurant, vous pourriez invoquer un précédent, celui de Jack Lang promouvant le tag au rang des beaux-arts. Voire celui du président Macron lui-même mettant en doute l’existence réelle d’une culture française.

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Vous pourriez aussi incriminer à bon droit ma naïveté sans bornes. Car passer pour l’érudite de la bande chez Laurent Ruquier ou faire valoir sa faconde sur les ondes de RMC ne peuvent engendrer, au mieux, qu’un préjugé favorable, non une certitude bien ancrée. Du reste, compte tenu de la dureté des temps, qui oserait vous reprocher d’avoir opté pour la gamelle bien remplie plutôt que pour les incertitudes de l’existence d’un histrion ?

Ainsi, Madame la ministre de la Culture, vous m’avez cruellement déçu. Si le rappeur susdit a gagné en votre personne une admiratrice enthousiaste, vous avez, vous, perdu en la mienne quelqu’un qui vous accordait un préjugé favorable et une sympathie désormais défunte.

Avec toute ma considération désabusée,

Jacques Aboucaya

(1) Vaugelas se fût arraché les cheveux devant la féminisation de l’article qui précède le substantif masculin « Ministre ». Si je sacrifie à la mode du temps, c’est pour éviter de passer, d’entrée de jeu, pour un affreux réac, ce qui aurait pour effet de diriger cette lettre vers la poubelle, avant même d’être lue.

Manuel Valls: « Les Français n’en peuvent plus de l’ambiance qui règne en France »

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Manuel Valls répond à nos questions à l’occasion de la sortie de son livre Pas une goutte de sang français (mais la France coule dans mes veines), chez Grasset. L’ouvrage revient sur le parcours humain de l’ancien Premier ministre et sur son rapport charnel à la France. Jeunesse, pouvoir, descente aux enfers de la gauche, duplicité de Macron, brutalité de la chute, exil à Barcelone et retour sur le ring politique français : le puncheur de la République est de retour. 


David Angevin. Le livre s’ouvre sur votre jeunesse, partagée entre l’Espagne de votre père catalan de Barcelone, et votre jeunesse à Paris, dans le Marais populaire des années 70. Très vite la politique vous passionne. À quoi ressemblait le jeune militant PS que vous étiez ? 

Manuel Valls. Nous n’avions pas la télé, j’ai donc passé mon enfance à lire. C’est par la lecture — Camus, Koestler, Orwell, Soljenitsyne…— que je me suis formé et intéressé au monde des idées, puis à la vie de la cité. À 18 ans j’étais déjà un social-démocrate un peu ennuyeux (sourire) ! Je n’ai jamais été ni communiste, ni trotskiste, c’est dire ! Mon père avait été marqué par la guerre d’Espagne; j’ai été élevé dans un milieu très anti-totalitaire, que ce soit face au franquisme ou au stalinisme. Étudiant je suis déjà un socialiste rocardien, un républicain passionné par l’affaire Dreyfus, mes héros sont Clemenceau, Zola ou Péguy… je suis un démocrate convaincu qui place la liberté au-dessus de tout, le fruit de ces convictions familiales profondes. 

Pour certaines bonnes âmes de gauche, la culture de l’excuse l’emporte sur toute rationalité

Vous revenez dans le livre sur l’amitié entre François Mitterrand et le collaborateur René Bousquet, dont la critique vous a valu des ennuis au sein du PS. Et vous rendez un hommage appuyé à Chirac, qui lui a su reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. 

Avec l’âge, et la prise de recul que réclame l’écriture d’un livre, je me suis attaché à ces moments marquants où, sur le plan moral, politique, historique, des hommes d’État ne se trompent pas sur l’essentiel. Je pense à Clémenceau, Churchill ou De Gaulle… des géants ! On ne peut pas dire que les deux mandats de Chirac furent extraordinaires, mais j’ai eu envie d’évoquer son remarquable discours du Vel d’hiv en juillet 1995, reconnaissant la responsabilité de l’État Français dans la déportation des juifs. Quant à la révélation tardive de l’amitié entre Mitterrand et Bousquet, en 1994, elle m’a bien entendu marqué et choqué. Les réactions ont été en effet très violentes au sein du PS à l’endroit de ceux qui, comme moi, s’en sont indignés. Cette révélation arrive à la fin de la vie d’un homme, dont le parcours fut extraordinaire dans tous les sens du terme, et à la fin d’un cycle pour la gauche. En interne, les échanges sont terribles entre ceux qui condamnent ce lien avec Bousquet  — Jospin, DSK, Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, Benoit Hamon, à la tête du MJS à ce moment-là, ou  moi-même — et la garde rapprochée de Mitterrand, dont Henri Emmanuelli, qui le défend avec véhémence. Elle nous reprochait  de vouloir « remettre en cause l’union de la gauche », de « salir le bilan », d’être « au service de Rocard », ce genre de choses… C’était évidemment faux. Mon indignation était sincère et profonde. J’avais lu Robert Paxton, le grand historien américain qui a levé le voile sur la collaboration du régime de Vichy. J’ai gardé précieusement la lettre de Serge Klarsfeld me remerciant pour mes prises de position publiques. Quand je m’exprime à ce propos sur LCI, qui vient de naître, lors d’un entretien avec Sylvain Attal, c’est ma toute première télé. Et les anciens du PS ne supportent pas cette contestation de la part de « jeunes roquets » à qui on tend soudain le micro. Les médias étaient alors la chasse gardée des poids lourds de la politique. Les chaines info ont depuis changé cela. 

Il subsiste encore des ambiguïtés sur notre modèle laïque dans la majorité 

La laïcité à la française, dont vous êtes un défenseur acharné, est au cœur du livre. Vous évoquez longuement cette question, en revenant sur l’affaire des trois collégiennes voilées de Creil, en 1989. Cet épisode confirma une fracture dans la société française, et au sein de la gauche. Vous aviez raison, avec d’autres, avant tout le monde. Mais les communautaristes de votre propre camp s’acharnent encore à voir en vous un « laïcard autoritaire », pour reprendre l’expression de Macron…

J’ai été élevé dans le Marais à Paris, un quartier à l’époque très populaire. Quand j’arrive à Argenteuil en 1988, je découvre la réalité de la banlieue. J’ai 26 ans, je viens d’être élu conseiller régional, et je ne quitterai plus jamais ces quartiers populaires. Je découvre sur le terrain les problèmes d’insécurité, la pression de l’islam politique, la question du voile, les atteintes à la laïcité, et tout cela me forme, me nourrit. Sur l’affaire de Creil en 1989, ce n’est pas moi qui ai raison, ce sont de grands intellectuels comme Regis Debray, Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut et d’autres, qui tirent la sonnette d’alarme. Je m’exprime dans le même sens. Le rapport à l’histoire de France, à la République et la défense de ses valeurs est depuis le début le fil rouge de mon engagement politique. Défendre la laïcité, c’est défendre la République et une certaine idée de la France. Lors de mon discours du 13 janvier 2015 à l’Assemblée, je suis bouleversé comme tous les Français par les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hypercasher. Je suis imprégné par l’esprit de la grande manifestation populaire et si patriote du 11 janvier. Mais si je parle avec autant de conviction c’est surtout grâce à mon expérience du terrain. Je nomme clairement les choses, l’ennemi, le terrorisme islamique. J’avais prêché un peu seul dans le désert. J’avais eu raison avant bien d’autres sur l’islamisme, la montée de l’ antisémitisme et la mise en cause de la laïcité dans les quartiers, je m’étais engagé contre Dieudonné… et soudain l’hémicycle se lève comme un seul homme et applaudit à de nombreuses reprises mes propos. Mon ami Philippe Val me dira un peu plus tard : « ce discours a été important, il t’a désigné comme l’ennemi à abattre pour les islamistes, et il a inquiété du monde à gauche ». Sous-entendu, tu es désormais un « présidentiable » évident, « tu viens de te faire plein d’ennemis». Je ne pensais pas du tout à cela à ce moment ! Jamais. Il a fallu le renoncement de François Hollande, bien plus tard, pour que je décide d’être candidat à la primaire. Mais Philippe Val avait raison : être le Premier ministre de gauche qui proclame sa foi républicaine, se montre intransigeant dans son combat contre l’islam politique, alors qu’une partie de la gauche est prête à des compromissions avec ce dernier, par conviction ou opportunisme, m’a valu beaucoup d’ennemis dans mon propre camp. 

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L’islamogauchisme ne datant pas d’hier, vous ne vous doutiez pas de ces réactions ? 

Bien entendu, et si c’était à refaire je prononcerais exactement le même discours. J’avais l’habitude de l’hostilité d’une partie de la gauche sur les questions de sécurité. Comme si la sécurité était un marqueur de droite ! Absurde. Clémenceau venait de la gauche républicaine, Joxe ou Chevènement ont été de grands ministres de l’Intérieur, et il ne viendrait à l’idée de personne de les traiter d’hommes de droite. J’ai toujours pensé qu’être de gauche, c’est lutter contre les inégalités. Et l’insécurité est une injustice supplémentaire qui s’attaque d’abord aux plus modestes. Mais pour certaines bonnes âmes de gauche, les délinquants ou les criminels issus des quartiers, souvent issus de l’immigration, sont d’abord des victimes du système. La culture de l’excuse l’emporte sur toute rationalité. Idem avec les musulmans, qui seraient aussi des victimes de la société capitaliste, colonialiste et raciste, comme l’a théorisé Edwy Plenel dans un livre d’une rare démagogie. Cette partie de la gauche, identitaire et racialiste, s’est inventée un nouveau prolétariat de substitution, une nouvelle clientèle électorale, et a vite oublié les ouvriers et surtout les valeurs universalistes. 

« La gauche a les yeux grands fermés sur la réalité du monde », affirmait récemment Alain Finkielkraut. Pensez-vous comme lui que cette maison est devenu inhabitable pour les républicains ? 

J’ai beaucoup d’admiration pour Alain Finkielktaut, dont le livre Un cœur intelligent m’accompagne partout. Il est lui même très pessimiste. Moi, j’ai encore de l’espoir. Je pense que les valeurs que nous défendons s’imposeront. Mais la gauche est bien dans une impasse, ce qui explique l’échec de 2017. Il est trop simple de mettre cela sur le dos de François Hollande et de ceux qui ont gouverné avec lui. Le désastre qu’évoque Finkielkraut est plus profond et ancien que ça. La gauche a connu des défaites terribles dans le passé, mais elle s’est relevée à chaque fois. Pas cette fois ! C’est « no future », comme disaient les punks. Et cet effondrement de la gauche n’est pas seulement français, mais européen et mondial. Les gauches sont devenues irréconciliables sur les valeurs, c’est-à-dire sur l’essentiel. Les questions fondamentales, qui touchent à la démocratie, sont remises en cause. Je comprends que les gens engagés à gauche depuis longtemps, comme Finkielkraut ou Julliard, et des millions d’autres comme eux, soient désespérés face à l’islamogauchisme, au mouvement woke et à la cancel culture. En niant le réel, en faisant sécession avec le peuple, la gauche s’est discréditée. Je le vis en 2017, je constate l’effondrement de cette gauche à laquelle j’appartenais depuis toujours. Quatre ans plus tard, elle va plus mal que jamais. On le voit avec sa lecture du conflit israélo-palestinien et son aveuglement à propos du mouvement terroriste Hamas. 

Ce n’est pas un hasard si la chaîne CNEWS bat des records d’audience

L’épisode de la déchéance de nationalité pour les terroristes, proposé d’abord par François Hollande, marque la fin de l’union nationale après les attentats. On vous taxe d’homme de droite, voire d’extrême droite…

Le symbole était évident: l’inscrire dans la Constitution alors que la mesure existait déjà notre droit administratif. Plusieurs déchéances, confirmées par le Conseil d’Etat, ont été prononcées par mon gouvernement. Et c’est encore le cas aujourd’hui. 80% des Français étaient pour. Cela n’a pas changé. L’idée que déchoir de leur nationalité française des binationaux, condamnés pour des actes terroristes, soit assimilé à un projet d’extrême droite est symbolique de la perte de lucidité dont nous parlions ! Les plus exaltés ont même comparé cette mesure à la déchéance de nationalité des juifs par le régime de Vichy !  

Vous rappelez dans le livre la phrase de Macron après les attentats du Bataclan : « La France doit assumer une part de responsabilité quant au terreau sur lequel prospère le jihadisme ». Cette idée folle, consistant à chercher des excuses aux terroristes, reste partagée par beaucoup.

Quand Macron prononce cette phrase, que je prends d’abord pour une maladresse, il est en réalité déjà en campagne. Sur un modèle social-libéral ou libéral-libertaire à l’anglo-saxonne qui, comme Trudeau ou Obama, ne voit pas de problème au communautarisme. Avec derrière la tête cette idée de séduire le prolétariat des banlieues… Quant à la gauche, sur les trois grands chocs qui bouleversent les équilibres du monde —chute du mur de Berlin et du bloc soviétique, globalisation économique et remise en cause des frontières, surgissement de l’âge identitaire, notamment à partir des attentats islamistes du 11 septembre 2001— par paresse et par peur, elle n’apporte pas de réponse. Aucune. Tant que vous êtes dans l’opposition, vous faites illusion, vous pouvez vous cacher derrière l’antisarkozysme. Mais quand vous arrivez au pouvoir, toutes ces carences, ces contradictions, vous explosent à la figure. C’est le problème du quinquennat Hollande. Nous avons tenu le pays avec le président et Bernard Cazeneuve face au terrorisme, mais la gauche s’est désagrégée au fur et à mesure. Nous avons été minés par la guérilla permanente des «frondeurs». Je me suis planté sur la présentation de la réforme du marché du travail, j’ai du utiliser le 49.3 malgré la loyauté d’une majorité de députés socialistes, et le soutien de Myriam El Khomri et de Laurent Berger. Après le retrait de François Hollande, qui n’était même plus en position de se représenter, et cela venait de loin, je suis le deuxième fusible après lui, je prends la foudre. La primaire est organisée pour nettoyer la gauche de gouvernement, mais je ne le réalise pas tout de suite. De fait viennent voter principalement les militants les plus à gauche, les électeurs de Mélenchon, la gauche de la gauche… D’ailleurs, ils ne voteront même pas pour Hamon à la présidentielle, mais directement pour Mélenchon. 

Cette vision de la société sociale-libérale à l’américaine de Macron, vous l’aviez senti venir avant son élection? 

Il y avait sans doute chez lui cette vision du monde à l’américaine qui ne voit pas d’inconvénients aux fameux « accommodements raisonnables » chers à Justin Trudeau. Cette position est largement partagée dans les pays anglo-saxons. Il suffit de lire tout le mal que pensent les journaux américains de la laïcité à la française, les mouvements américains woke, la cancel culture, etc… Je parle dans le livre d’un moment très marquant pour moi : l’absence de Barack Obama, sans la moindre excuse, à la manifestation de Paris qui fait suite au massacre de Charlie Hebdo. Obama ne veut pas être associé à un journal soi-disant islamophobe. Il n’envoie même pas de représentant ! Après les attentats du Bataclan, quand Macron s’exprime sur la question du « terreau », je comprends que son entourage le pousse à se démarquer de moi, le « républicain autoritaire ». Pour eux, c’est « le discours de Valls et des laïcards qui tend la société », et pas les attentats islamistes… Macron se rendra compte plus tard, dans l’exercice du pouvoir, confronté aux attentats et à la pression islamiste, que la fermeté est de mise. Il a eu donc dans un deuxième temps des propos très clairs contre l’islam politique ou le séparatisme, notamment dans son remarquable discours des Mureaux. Blanquer ou Darmanin sont très engagés dans la défense  des valeurs républicaines. Il subsiste cependant encore beaucoup d’ambiguïtés sur notre modèle laïque dans la majorité. 

Il a changé également sur le sujet de l’écologie, avec des postures radicales de circonstances qui n’étaient pas dans son programme très « start-up nation ». Qui aurait imaginé la « convention citoyenne », ou Barbara Pompili sacrifiant le nucléaire dans son gouvernement ?  

Sur le nucléaire, tout commence avant le quinquennat Hollande. Quand il est désigné candidat en octobre 2011, il se retrouve avec un bout de programme ficelé par Martine Aubry avec les écolos. Il ne le remet pas en cause. Fessenheim faisait partie du deal… Macron et Pompili ont poursuivi  le mouvement engagé par la loi de transition écologique votée en 2016. Ce qui me semble essentiel désormais c’est d’assurer l’avenir de notre industrie nucléaire; il en va de notre souveraineté, de notre autonomie énergétique, de notre recherche, de notre Défense, et des milliers d’emplois dans cette filière sont en jeu. 

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David Lisnard, maire LR de Cannes, s’étonnait à juste titre au cours d’un entretien dans Causeur du vide qui existe à gauche sur les positions républicaines qui sont les vôtres. Si vos convictions sont aujourd’hui majoritaires à gauche, pourquoi celle-ci est-elle orpheline d’une figure pour les incarner ? 

Je connais et j’apprécie David Lisnard, et je crois moi aussi que ces positions sont majoritaires. Et tout aussi important, il y a aujourd’hui des intellectuels capables de porter ces idées : Caroline Fourest, Elisabeth Badinter, Jacques Julliard, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, et tant d’autres… Ce qui n’est pas le cas aux États-Unis, en Angleterre, ou même en Espagne. Le dégagisme en 2017 s’est produit au profit d’un candidat, Macron, qui semblait cocher toutes les cases : jeune, européen, réformiste et progressiste. In fine, l’échiquier politique a été totalement détruit : à gauche pour les raisons que nous connaissons ; à droite également, elle n’a pas encore de leader ni de ligne claire, on le voit avec la préparation des régionales en PACA. Mais tout peut changer très vite.   

La reconquête peut-elle venir d’un nouveau mouvement républicain transpartisan, qui s’associerait sur les valeurs essentielles et majoritaires : pro laïcité, pro autorité de l’État, pro croissance, pro nucléaire, pro science, pro écologie rationnelle ? 

Pour sortir de la crise de confiance dans laquelle se trouve le pays, qui pousse de plus en plus d’électeurs à se tourner vers Marine Le Pen, il faut en effet une coalition républicaine, basée sur des convictions fortes, avec des personnes issues de tous les partis qui se retrouvent sur des valeurs claires. Ce ne serait pas le « en même temps » de Macron. Je prône une remobilisation républicaine. Les sondages favorables au RN sont parlants : Il est clair que les Français n’en peuvent plus de l’ambiance qui règne en France, des violences dans les quartiers, de l’affaissement du langage, de la remise en cause de notre Histoire par le wokisme, de l’islamogauchisme, des violences contre la police, mais aussi de la pensée unique dans les médias bien-pensants, etc… Ce n’est pas un hasard si la chaîne CNEWS bat des records d’audience, en réaction à cette pensée unique. Donc pour répondre à votre question, si je reviens dans l débat politique avec ce livre, c’est parce que j’ai envie de participer, très modestement, à la construction d’une offre républicaine crédible. Pour dire les choses encore plus clairement : la destruction systématique de la gauche gouvernementale, et maintenant de la droite gouvernementale est dangereuse pour la démocratie. Il ne peut pas y avoir un parti unique, LREM, aujourd’hui sans racines ni convictions profondes, face à l’extrême droite. Sinon Le Pen gagnera. Les électeurs fatigués de tout ce cirque vont se dire : « Le Pen n’est pas antisémite, elle a modéré son discours sur l’Europe, on ne l’a jamais essayée, et puis ça ne pourra pas être pire, etc… » Voilà ce qui se passera ! Il y a même des gens à gauche qui joueront la carte Le Pen en espérant gagner le coup d’après ! C’est pourquoi il ne faut pas se résoudre à laisser l’échiquier politique orphelin d’une offre républicaine. Je ne désespère pas que les bonnes volontés de tous bords se parlent, et travaillent ensemble pour la France et l’intérêt général. Il faut sortir de ce scénario mortifère dans lequel le pays à tout à perdre. Et éviter qu’il ne sombre dans le lepenisme.

L’effondrement du régalien

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Des militaires de la Gendarmerie procédant aux opérations de recherche de Terry Dupin, Le Lardin Saint Lazare, Dordogne, le 30/05/2021. Image: capture d'écran YouTube

La France ou la banalité du pire…


Il y a une tentation de la vision désastreuse, je le sais bien, mais il arrive que la réalité ne la rende pas totalement absurde. Je confirme que depuis quelques jours – et cela culmine avec la chasse à cet ancien militaire lourdement armé en Dordogne – mon sentiment dominant est l’impression d’une banalité du pire qui met à mal la France. Et d’une impuissance d’autant plus aberrante que nos protecteurs sont à défendre et à protéger et que les valeurs sont inversées qui ménagent le coupable et négligent la victime.

Nous avions un président de la République qui nous avait promis de l’élégance et une parole rare. Cette dernière est devenue profuse, surabondante, tant sur le plan des analyses philosophiques (Zadig) que sur les sujets internationaux (JDD) par exemple. Plus on se rapproche de l’échéance de 2022, plus Emmanuel Macron ressemble à François Hollande que pourtant il n’aime pas : peut-être lui en veut-il de s’être laissé trahir si aisément ? Comme l’ancien président, il s’exprime sans cesse et même si sa parole ne constitue pas forcément un substitut à l’action, elle n’est pas loin de tomber dans des commentaires, souvent intelligents, mais qui ne rassurent pas sur l’énergie d’entreprendre à la tête de l’Etat.

La faiblesse du pouvoir

Le régalien demeure la faiblesse fondamentale d’un pouvoir qui a oublié une règle simple : les lois ne créent pas une confiance, elles la suivent et un Etat ne devient plausible pour la sécurité et la Justice que s’il ne les appréhende pas de manière opportuniste et sans avoir pris la peine de les faire assumer, au niveau du gouvernement, par des ministres solidaires, compatibles, sans que l’un d’eux soit par exemple chargé d’opérer une révision déchirante et absolue par rapport à ses convictions et à ses dénonciations d’hier.

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Chaque jour fait surgir des transgressions, des attaques, des crimes, terroristes ou non. Qu’ils soient le fait d’individus organisés, qu’ils résultent de malfaisances individuelles ou collectives en roue libre à cause de la certitude de leur impunité, qu’ils soient la conséquence de solitaires déséquilibrés à cause du monde qui les entoure, de leur propre malaise et de la facilité de s’abandonner au pire parce que police et justice sont désarmées.

Une débauche de moyens et de communication

Le Grand Jury sur LCI avec Guillaume Peltier a été reporté à 14 heures le 30 mai (avec ensuite une partialité hallucinante des journalistes – à l’exception de Guillaume Roquette). Ce décalage a été motivé par l’édition spéciale – une de plus – pour nous tenir en haleine au sujet de la poursuite, donc, de cet homme dangereux qui a tiré sur le compagnon de son ex-épouse. Son sort sera probablement d’être abattu ou de se supprimer tant il a démontré une détestation des forces de l’ordre prête à tout, confirmée encore par des tirs sur trois véhicules de gendarmerie et un hélicoptère.

Nombreuses banalités qui se répètent d’un drame à l’autre, d’un crime à l’autre, avec un immense appareil déployé. Préfet, GIGN, ancien directeur de la gendarmerie, psychologue basique, journaliste sur le terrain, maire, une médiatisation débordante ressemblant à celles du passé et annonçant celles, sur le même registre, de l’avenir. Une importance démesurée est donnée à cette effrayante banalisation du pire. Cet ancien militaire de 29 ans a déjà été condamné à quatre reprises pour violences conjugales.

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Pourtant on échappe à l’essentiel qui est tu. Condamnations trop faibles, exécution des sanctions défaillante, au point qu’on considère comme normale une sortie largement avant l’heure, peu de peines d’emprisonnement, des prisons dont on est libéré trop vite, des bracelets électroniques qui ne sont pas assez nombreux, qui marchent mal, qu’on peut arracher ou qui n’interdisent pas les violences familiales ou conjugales, la preuve multipliée qu’on peut formellement respecter les contrôles et pourtant commettre délits ou crimes. Ce sont ces dysfonctionnements structurels qu’il faudrait évoquer plutôt que nous éclairer sur les moyens techniques destinés à appréhender le fuyard.

La banalité du pire

On finit par les connaître par coeur, les yeux fermés. La banalité du pire. Pour ne pas y succomber, il faudrait au moins la satisfaction d’une double exigence qui concernera d’abord le terrorisme islamique. On n’opposera plus à une criminalité atypique et extra-ordinaire un état de droit ordinaire. On aura besoin de personnalités courageuses qui sauront satisfaire les attentes démocratiques en n’ayant plus peur de leur ombre et en s’imaginant que la moindre audace leur coûtera leur réélection.

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La France, aujourd’hui, s’achemine vers des élections régionales puis vers une élection présidentielle. Les vaccins font leur oeuvre de libération. Tout semble normal. En surface. Pourtant, dans les tréfonds, elle se délite peu à peu parce que la banalité du pire l’affecte, l’infecte et qu’il semble qu’on n’y puisse rien. Qui tente de résister à ce qui n’est pourtant pas une fatalité ?

Carlos Ghosn a-t-il été abandonné par la France?

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Suite à deux reports, Carlos Ghosn devrait enfin être auditionné à Beyrouth aujourd’hui par des juges français. En attendant, l’ancien PDG de Renault-Nissan vient de publier Ensemble toujours (Éditions de l’Observatoire), coécrit avec son épouse. Il se dit victime d’un complot et estime toujours que la France l’a lâché. 


Le lundi 30 décembre 2019, Carlos Ghosn s’envolait depuis Osaka pour Beyrouth planqué dans un caisson de matériel de concert à bord d’un jet privé. Fuyant la « persécution » d’un pays dans lequel « les droits de l’homme basiques sont déniés », argua-t-il, il fit escale à Istanbul. Les deux pilotes turcs ont d’ailleurs été jugés puis écroués par la justice d’Erdogan pour l’y avoir conduit. Treize mois auparavant, des juges japonais cette fois, accusaient Carlos Ghosn de ne pas avoir déclaré aux autorités boursières 76 millions d’euros de revenus qu’il devait toucher à l’heure de la retraite. Après dix-sept ans d’opulence, le roi de Renault-Nissan était confiné pendant quatre mois dans une cellule de sept mètres carrés avec un tatami. 

« Pendant dix-sept ans, j’ai été présenté comme le patron modèle, le sauveur de Nissan, un héros, une icône, et brusquement, on m’arrête à l’aéroport sous des prétextes peu compréhensibles et on me jette en prison comme un terroriste ! », tempête-t-il dans Ensemble toujours, qui vient de paraître aux Éditions de l’Observatoire. Un ouvrage écrit à deux mains avec son épouse Carole et dans lequel il revient sur son « séquestre japonais » – lors duquel il n’eut notamment droit qu’à deux douches par semaine. « La presse nipponne m’a collé une étiquette détestable. Le fait qu’il n’y ait dans les journaux aucune version qui diffère me sidère. N’est-ce pas la marque des pays totalitaires ? », nous prend à parti l’ancien bonze de l’automobile, qui assure avoir été abandonné par l’État français. Qu’en est-il? 

La mondialisation heureuse 

« Carlos Ghosn a pillé Renault, il n’a eu aucune vision industrielle mais passait sa vie en avion. Je rappelle qu’il a écrit un bouquin intitulé « Citoyen du monde ». Être citoyen du monde, c’est être citoyen de nulle-part. Quand on gagne quinze millions d’euros par an, on se doit d’être exemplaire. Il s’est comporté comme un gougnafier au Japon et il aurait voulu que la France le sorte de là ? Au nom de quoi ? », s’insurge Benjamin Cuq, journaliste spécialiste de l’industrie automobile. « Même la justice américaine, qui est très à cheval sur la protection de ses ressortissants a expulsé sans scrupules vers le Japon les deux Américains qui ont organisé l’évasion de Carlos Ghosn. Pourquoi ? Parce qu’elle a estimé que les règles du droit japonais étaient respectables », ajoute l’auteur de Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, un ouvrage où il dresse un bilan calamiteux de la gestion de Renault par l’homme aux trois nationalités (française, libanaise et brésilienne). Y sont notamment évoquées des usines Renault délaissant le Nord-Pas-de-Calais pour émigrer en Slovénie ou en Turquie, ce qui conduit l’auteur à le qualifier d’« artisan de la désindustrialisation ». Si Douai assemble encore des Espace et Maubeuge des Kangoo, plus aucune Clio n’est désormais produite chez nous.

La maison de Carlos Ghosn à Beyrouth au Liban © ANWAR AMRO / AFP

«  [Bruno Le Maire] m’a encensé à plusieurs occasions […] et aujourd’hui, sachant les mauvais traitements que je subis en prison, il dit qu’il fait confiance à la justice japonaise. Il ajoute même qu’il portera plainte contre les abus dénoncés par Nissan, me présentant ainsi, comme étant pratiquement responsable, donc coupable. Quelle monstrueuse hypocrisie ! », s’indigne pour sa part l’ancien PDG de Nissan dans Ensemble toujours. Car pour le couple Ghosn, Carlos est clairement la victime d’un grand complot ourdi par de hauts cadres de Nissan. Face aux appels au secours de son épouse Carole, Jupiter reste de marbre. En désespoir de cause, elle se tourne donc vers Donald Trump à travers une tribune dans le Washington Post. « S’il vous plaît, Président Trump, demandez à Abe de réparer cette injustice, dis-je en fin d’article. Je ne sais pas ce que je peux en attendre dans la mesure où Emmanuel Macron n’a pas bougé pour le patron d’une grande entreprise française mais je me dis qu’en tant que citoyenne américaine, je peux me permettre de l’interpeller », relate-t-elle dans Ensemble toujours. 

Sarkozy et l’honneur de la France

En Vain. L’homme aux cheveux oranges ne succombera pas au charme de la belle Carole. Finalement, seul Nicolas Sarkozy semble avoir encore un brin d’humanité à ses yeux. « [Il] m’a toujours reçue et j’ai su qu’il avait plaidé la cause de Carlos auprès du président », écrit-elle. « Ils ont un peu la mémoire courte ! », s’amuse Benjamin Cuq. « Sarkozy lui a mis les points sur les i. Il s’est opposé à la délocalisation de la Clio en Turquie en 2009. Il lui a dit que les 75 000 Clio vendues en France par an devaient toutes être fabriquées en France. C’est Hollande qui a ouvert les vannes ». Avant que le journaliste du Parisien souligne que « Monsieur Ghosn est quand même le champion de l’usine en Turquie. Il a délocalisé en Turquie mieux que mieux ». En 2010, Carlos Ghosn envisageait de délocaliser carrément la totalité de la production de la Clio 4 dans la patrie d’Erdogan. 

Cela ne semble pas refroidir maître François Zimeray. Sur tous les fronts des combats pour les Droits de l’homme, l’avocat défend désormais Carlos Ghosn à-bras-le-corps. « La France ne l’a pas seulement abandonné, elle l’a accablé. Je ne pense pas qu’on ait pris la mesure des violations des Droits de l’homme qu’il a subi. Il était pourtant victime d’une détention arbitraire, comme l’a ensuite démontré un groupe de travail de l’ONU, il était victime du système judiciaire archaïque et injuste qui prévaut au Japon. Au Japon même, de grandes organisations comme Human Right Watch ou la FIDH ont protesté contre cette incarcération alors que la France se taisait ! », me lance-t-il avec lyrisme. La France s’est peut-être tue. Mais a-t-elle « abandonné » Carlos Ghosn comme ce dernier le soutient régulièrement? Si elle lui a accordé la protection consulaire dès son arrestation, elle n’a pas fait des pieds et des mains pour tenter de le tirer d’affaire. Reste à essayer de comprendre pourquoi.

Une relation houleuse avec Macron 

Carlos Ghosn aurait pris Emmanuel Macron de très haut lorsque ce dernier n’était encore qu’un jeune ministre de l’Économie sous l’ère Hollande, me souffle Benjamin Cuq. « Des ministres de l’Économie comme toi, j’en ai vu passer dix. C’est pas un jeune comme toi qui vas m’apprendre les affaires. Je ne parle qu’au président ou qu’au premier ministre», aurait dit en substance le PDG de Renault-Nissan au futur président de la République. Alors que l’État français est le premier actionnaire de Renault, Carlos Ghosn souhaite donner plus de pouvoir à Nissan dans le cadre de la grande union Renault-Nissan. Emmanuel Macron ne l’entend pas de cette oreille. « Il ne peut pas y avoir d’un côté des actionnaires familiaux salués pour obtenir des droits de vote double après un an seulement de présence et de l’autre, un État qui n’aurait pas le droit de défendre ses droits alors qu’il est actionnaire depuis 1945. L’État n’est pas un actionnaire naïf, de seconde catégorie. L’État est un investisseur de long terme, exigeant », prévient-il dans les colonnes des Échos peu après ce rendez-vous manqué. 

Une petite phrase qui semble traduire une relation des plus pénibles dès le début. Laquelle est forcément allée en se gâtant suite à l’installation du ministre à l’Élysée. Le 10 décembre 2018, vingt jours après l’arrestation du PDG de Renault-Nissan à Tokyo, Jupiter déclare : « Le dirigeant d’une entreprise française doit payer ses impôts en France et les grandes entreprises qui y font des profits doivent payer l’impôt, c’est la simple justice ». Des mots qui laissent entendre que le mouvement naissant des Gilets jaunes ne serait pas sans rapport avec les lubies des « citoyens du monde » tels que Carlos Ghosn, lequel passe alors sa vie dans ses jets privés et a élu fiscalement domicile aux Pays-Bas. Cette migration fiscale lui permet alors d’échapper à l’impôt de solidarité sur la fortune. L’herbe est-elle forcément meilleure au pays des tulipes? Le tribunal d’Amsterdam vient de le condamner à rembourser cinq millions d’euros de salaire à Nissan – Mitsubishi. 

« En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable »

Pour l’heure, Carlos Ghosn est toujours à Beyrouth, dans sa villa rose aux volets bleus. Les journalistes auraient décidé de l’y laisser tranquille. Il y est aussi à l’abri de la justice nippone, le pays du Cèdre ne disposant pas d’accord d’extradition avec le Japon. La France non plus d’ailleurs. Néanmoins, il a refusé de se rendre à la convocation d’un juge d’instruction à Nanterre l’été dernier. Non qu’il préfère le rose de sa villa à la grisaille des Hauts-de-Seine, mais il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. « Pour m’y rendre, je dois traverser d’autres pays. Personne ne peut m’assurer que le voyage se fera sans interruption, sans accident », s’est-il justifié dans les colonnes du Parisien. Mais dans le fond, ne serait-il pas plus attaché au pays du Cèdre qu’à celui de Renault? « Je me sens bien ici [au Liban] puisque je suis au sein d’une population qui me respecte et sait valoriser ce que je fais […] En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable, et si vous êtes fortuné vous en rajoutez une couche », a-t-il confié au magazine Society au début du mois. 

Qu’à cela ne tienne! Au mois de janvier, une procession de magistrats et enquêteurs devait faire le voyage jusqu’à lui, une rencontre annulée en raison de la pandémie. Le 17 mai dernier, rebelote! Cette fois-ci, un des juges s’est fait porter « indisponible ». Le 31 mai sera-t-il la bonne? Les deux camps semblent en tout cas traîner des pieds. Au menu des inimitiés de la rencontre constamment reportée, deux soirées privées au château de Versailles que le fugitif est soupçonné d’avoir fait payer par Renault dans le cadre d’une convention de mécénat, ainsi que des dossiers de facturation de prestations de conseils entre la filiale néerlandaise de Renault-Nissan et Rachida Dati. En attendant enfin une repentance exemplaire de la France envers celui qu’elle a lâchement « abandonné », Carlos Ghosn va être incarné au petit écran par François Cluzet. À défaut d’avoir fait briller la carrosserie made in France, souhaitons qu’il relance un peu la carrière de ce dernier! 

Ensemble toujours, Carlos et Carole Ghosn (Éditions de l’Observatoire)

Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, Benjamin Cuq (Éditions First)

Et Macron parla de « chances pour la France » : sa langue a fourché ou quoi?

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Le président Emmanuel Macron lors d'un discours à l'ambassade de France à Pretoria, 29 mai 2021 © Jerome Delay/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22571619_000001

Samedi 29 mai, Emmanuel Macron a donné un discours à l’ambassade de France en Afrique du Sud à Pretoria. Dans cette allocution, il s’est adressé aux millions de jeunes en France qui sont issus de l’immigration.


Macron était de passage en Afrique du Sud, revenant de Kigali où il était allé faire amende honorable pour le rôle de la France dans le génocide rwandais. Le spectacle de foules noires enthousiastes, de boubous multicolores et la vision des cocotiers ont dû lui faire tourner la tête…

Le fait est, qu’emporté par sa fougue africaine, il a lancé un vibrant appel « aux millions de jeunes gens qui vivent sur notre sol et qui ont des attaches avec l’Afrique ». Des « millions de jeunes gens » ? Avec leurs parents et leurs grands-parents, ça doit en faire du monde ! Mais le président de la République dispose certainement de chiffres sur l’immigration qui n’ont pas été portés à notre connaissance.

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À ces « jeunes gens », il parla comme un père : « On va arrêter de leur dire : C’est un problème et vous devez vous intégrer. On va enfin leur dire : Vous êtes une chance pour la France et vous allez nous aider à développer cette histoire commune. » Cette expression – mais Macron le sait-il ? – est très connotée.

Elle est le plus souvent utilisée par la droite et l’extrême droite, pour désigner, par dérision et en se moquant, les « jeunes » issus de l’immigration. L’utiliser comme l’a fait Macron est pour le moins grotesque.

L’expression « chances pour la France » est née il y a quarante ans dans la bouche de Bernard Stasi. C’était un centriste chrétien et un honnête homme. Nous étions en 1981 et Jean-Marie Le Pen faisait peur. Stasi avait donc des circonstances atténuantes.

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Macron n’en a aucune. Sa grandiloquence boursouflée lui revient en plein visage comme un boomerang. Question : le président de la République est-il une chance pour la France ?

Jeu, set et match: Kagame

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Emmanuel Macron et Paul Kagame à Kigali, Rwanda, 27 mai 2021 © ELIOT BLONDET-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01021495_000001

Une tribune libre de Charles Millon, ancien ministre de la Défense


Le discours d’Emmanuel Macron à Kigali (Rwanda) fera date : il en restera l’image de la France, un genou à terre et le carnet de chèques à la main.

Retour en arrière

Dès les années 1980, à la tête d’un Front patriotique rwandais fabriqué de toute pièce, Paul Kagame à partir de l’Ouganda voisin où il s’est installé, organise la déstabilisation du pouvoir en place au Rwanda, suscitant de fait une première guerre civile et sa prise de contrôle d’une partie du pays.

Trois ans plus tard survient l’immonde boucherie qui a vu s’entretuer Hutus et Tutsi, deux ethnies ancestralement installées au Rwanda, pays assez éloigné de la zone d’influence française, mais lié à nous par un accord de coopération et d’assistance militaire depuis 1975. Paul Kagame prend le pouvoir, et ne lâchera plus jamais.

Charles Millon.

Revisiter l’Histoire

On doit reconnaitre à l’inamovible président du Rwanda, Paul Kagamé, une ténacité à nulle autre pareille et une persistance absolue à vouloir revisiter l’Histoire.

Révolutionnaire dans les années 80, il a endossé depuis le déguisement d’un redresseur de torts, qui dissimule sous sa cape de Zorro l’uniforme du militaire/chef des services secrets qu’il a toujours été.

On connait bien maintenant la psychologie du président Macron, banquier d’affaires de son état et comédien à ses heures perdues, qui a fait du « en même temps » sa marque de fabrique : dire un jour blanc et un autre jour noir et changer de pied quand le terrain devient hostile. Or l’Afrique de l’Ouest est aujourd’hui un terrain miné pour la France, en grande partie à cause d’une politique erratique (ou pire une non-politique) menée sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy, puis de François Hollande et dont notre actuel président a emboité les pas.

Tenter de s’ouvrir des portes en Afrique de l’Est où la mentalité colle mieux à la culture « davossienne » d’Emmanuel Macron est une belle esquive, à l’heure où l’Afrique francophone lui tourne le dos et où la France y est mal menée.

Une entreprise de désinformation réussie

Un effet d’aubaine donc pour deux personnalités qui se sont trouvées : Paul Kagame termine avec brio son entreprise de révision de l’histoire depuis 20 ans qui tend à le dédouaner définitivement du génocide rwandais ; Emmanuel Macron veut se désengluer d’un bourbier africain qui lui colle aux semelles en cherchant de nouvelles alliances sous domination anglo-saxonne.

Dont acte.

Mais de là à s’associer à la plus grande opération de désinformation de la fin du 20ème siècle, et à s’essuyer les pieds sur l’honneur de l’institution militaire, à lui imputer une responsabilité de massacres suscités par d’autres, il y avait un fossé jamais franchi. Le président de la République, chef des armées, l’a fait en toute connaissance de cause. Allant même jusqu’à apporter une offrande de 500 millions d’euros, probablement au titre de dommages de guerre…

Cette affaire restera un cas d’école magistral d’une entreprise de désinformation totalement réussie.

Quelques filets de voix tentent de tempérer la doxa officielle martelée par des ONG, des rapports sortis opportunément pour balayer les jugements des tribunaux internationaux, des influenceurs, toutes et tous dédiés à la cause.

Jeu, set et match Kagame. Du travail de pro.

Le dieu du « contre-génocide »

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Photo : D.R.

En Californie, les élèves étudient l’histoire du dieu mexicain Tezcatlipoca. Dans les programmes scolaires, on leur apprend que leur pays est un État génocidaire… En revanche, ils ne savent pas forcément que ce dieu était aussi la divinité du cannibalisme!


Oublié des mémoires depuis la chute de l’empire aztèque, le dieu Tezcatlipoca vient de se refaire une virginité inattendue. Le California Department of Education a décidé de réhabiliter cette divinité mexicaine à travers un programme controversé d’études
indigènes. Mis à la disposition des écoles californiennes et de leurs 6 millions d’élèves, ce programme « modèle » puise ses préceptes dans un livre intitulé Rethinking Ethnic Studies (« Repenser les études ethniques »), écrit par un spécialiste – en réalité un militant – de la pédagogie antiraciste, R. Tolteka Cuauhtin.

Or, cet ouvrage promeut une « décolonisation » de la société américaine, décrite comme un État génocidaire auquel il faut riposter par ce que Cuauhtin appelle un « contregénocide ». Selon lui, ce terme désigne simplement la réhabilitation des cultures indigènes, comme celle des Aztèques. Pourtant, l’usage le plus courant du mot, dont l’exploitation ici sert à propager la notion même de « génocide », évoque un génocide effectué en représailles pour un autre, comme au Rwanda. Fait surprenant, son manuel d’études ethniques n’évoque pas l’antisémitisme et mentionne à peine l’Holocauste. La publication sur les réseaux sociaux de vidéos montrant des classes d’élèves en train de chanter les louanges de Tezcatlipoca a suscité une polémique relayée par Fox News. Ces chants, composés par Cuauhtin, sont destinés à transformer les enfants en « combattants de la justice sociale ».

Ce sont surtout de mauvaises poésies dans le genre slam, sans prosodie aucune, émaillées de termes progressistes rébarbatifs. La divinité, qui est invoquée sur un air de lampions, est censée incarner une forme d’introspection nécessaire pour devenir un « guerrier de l’amour ». Plutôt le dieu de la providence, Tezcatlipoca était associé au cannibalisme pratiqué par les Aztèques. Pas selon Cuauhtin, pour qui le cannibalisme indigène est encore un mensonge inventé par les Blancs colonialistes.