Midterms. Le vote juif du Michigan est le miroir de l’aveuglement progressiste de l’Occident, regrette Charles Rojzman
Près de six sur dix. Selon un sondage portant sur des électeurs juifs du Michigan ayant voté par anticipation, une majorité a choisi Abdul El-Sayed, le démocrate qui veut interrompre l’aide militaire américaine à Israël et qualifie sa guerre à Gaza de « génocide ». The Forward rapporte 60 %, l’organisme commanditaire 57 % : ce n’est pas le décompte définitif de l’ensemble du vote juif, mais c’est assez pour poser la question que les commentaires électoraux ne suffisent pas à résoudre.
Contradiction
Ce vote ne signifie pas que ces électeurs veulent la disparition d’Israël. Il révèle quelque chose de plus troublant : leur attachement à Israël peut désormais céder devant leur appartenance au monde progressiste, à ses évidences, à ses indignations, à sa manière de distribuer l’innocence et la culpabilité. Beaucoup de Juifs américains sont devenus, en cela, semblables aux milieux occidentaux auxquels ils appartiennent. Ils en partagent la culture, les espérances et les aveuglements ; ils regardent le peuple israélien depuis un univers moral qui comprend de moins en moins pourquoi un peuple doit encore se battre pour vivre.
Le phénomène dépasse donc le judaïsme américain. Il en fait apparaître, avec une netteté douloureuse, la contradiction : comment demeurer fidèle à une histoire particulière lorsque le milieu auquel on appartient considère toute fidélité particulière comme suspecte ? Comment reconnaître la nécessité d’une souveraineté juive lorsqu’on a appris à voir dans la souveraineté, la frontière et la puissance les survivances honteuses d’un monde qu’il faudrait dépasser ?
C’est cette contradiction que beaucoup résolvent aux dépens d’Israël.
Ils peuvent aimer son souvenir, sa langue, ses paysages, y avoir de la famille et s’émouvoir de ses morts. Mais dès qu’il agit comme un État, dès qu’il emploie la force, dès qu’il oppose sa volonté de vivre à ceux qui veulent le détruire, ils le jugent avec les catégories d’un monde qui croit pouvoir s’affranchir du tragique. Leur proximité affective ne résiste pas toujours à leur dépendance intellectuelle.
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Là se tient le demi-sachant : un homme assez instruit pour trouver des arguments à ses convictions, mais trop dépendant de son milieu pour en examiner les fondements. Il connaît l’histoire ; il lui manque de reconnaître qu’elle continue. Il sait expliquer les aveuglements d’hier ; ceux d’aujourd’hui lui paraissent être les exigences mêmes de la conscience.
Le progressisme occidental lui fournit un récit où tout semble ordonné. L’humanité marche vers l’effacement des frontières, le dépassement des nations, l’apaisement des conflits par la reconnaissance mutuelle. Les violences seraient surtout le produit des humiliations ; les haines, la conséquence des injustices ; les ennemis, des victimes que nous n’aurions pas suffisamment entendues. Il suffirait de réparer, de reconnaître, de renoncer à dominer pour que la paix retrouve ses droits.
Israël vient déchirer ce récit.
Il rappelle qu’on peut être haï pour ce que l’on est, et pas seulement pour ce que l’on fait ; qu’une concession peut encourager un ennemi au lieu de l’apaiser ; qu’un mouvement politique peut vouloir votre disparition et employer votre désir de paix à préparer sa prochaine guerre. Il rappelle surtout que la reconnaissance de l’humanité de l’autre ne garantit aucunement que l’autre reconnaîtra la vôtre.
Insupportable
Pour une conscience formée à croire au progrès moral de l’humanité, ce rappel est presque insupportable. Il faut alors expliquer que les Israéliens ont mal agi, qu’ils n’ont pas assez cédé, pas assez compris, pas assez reconnu. Leur responsabilité devient sans limites parce qu’elle protège la croyance : si leur conduite explique toute la haine qu’ils rencontrent, le monde demeure amendable selon nos recettes. Reconnaître qu’une volonté de destruction puisse persister malgré eux obligerait à revoir toute la construction.
Voilà pourquoi Israël est chargé d’une culpabilité qui excède constamment ses actes. On lui demande de répondre des ruines de Gaza, mais aussi de sauver notre conception de l’homme. On exige de lui qu’il prouve, au risque de sa sécurité, que la réconciliation est toujours possible.
La souffrance palestinienne prend alors une fonction qui dépasse le secours dû aux êtres humains. Elle devient la confirmation d’un récit : le puissant opprime, le faible résiste, et la justice commande de se ranger du côté du faible. Dans ce partage, les intentions du Hamas, sa manière de gouverner, ses objectifs et ses responsabilités deviennent secondaires. Les rappeler paraît presque inconvenant, comme si comprendre les causes d’une tragédie revenait à manquer de compassion pour ceux qui la subissent.
On peut pourtant regarder les enfants palestiniens sans fermer les yeux sur les enfants israéliens. On peut demander des comptes au gouvernement israélien sans accorder aux ennemis d’Israël le bénéfice perpétuel de leurs propres crimes. Mais cette double exigence suppose de sortir du récit où l’appartenance au camp des victimes suffit à absoudre une politique.
Chez certains Juifs progressistes, la mémoire de la Shoah elle-même est entraînée dans ce système. Ils en retiennent une obligation universelle de combattre la persécution ; ils peinent davantage à en tirer la nécessité particulière d’une puissance capable de protéger les Juifs. La première leçon leur assure une place dans la conscience occidentale ; la seconde les expose à son jugement.
Car le Juif persécuté appartient désormais au patrimoine moral de l’Occident. Le Juif souverain lui pose un problème politique. Le premier appelle le recueillement ; le second possède une armée, défend une frontière, prend des décisions qui peuvent être contestées. Il échappe à la condition de victime dans laquelle on savait l’honorer.
Ce passage de la vulnérabilité à la puissance devrait pouvoir être compris par ceux qui connaissent l’histoire juive. Il devient pourtant, pour certains, une source de honte. Comme si le droit de se défendre altérait une vocation morale ; comme si la fidélité aux morts obligeait leurs descendants à demeurer sans défense.
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Le même monde progressiste regarde avec méfiance les peuples occidentaux lorsqu’ils parlent de continuité, de sécurité ou de transmission. Il entend volontiers une menace dans leur désir de durer, tandis qu’il cherche des circonstances atténuantes aux idéologies qui les combattent. Face à l’islam politique, cette disposition produit le même déni : on examine longuement les torts de la société qui l’accueille, beaucoup moins volontiers les ambitions de ceux qui veulent la transformer selon leurs exigences.
Une partie des Juifs américains participe de cette culture. Leur mémoire des persécutions nourrit leur adhésion : ils croient en prolonger la leçon en se méfiant de toute puissance, y compris de celle qui protège désormais des Juifs. Ils pensent servir l’universel et ne voient pas que leur universel exige surtout des peuples démocratiques qu’ils renoncent à eux-mêmes, tandis qu’il espère encore attendrir leurs ennemis.
Il ne s’agit pas de leur demander une obéissance à Israël. La souveraineté ne sanctifie aucun gouvernement, et la nécessité de se défendre ne justifie pas tous les moyens. Il s’agit de leur demander pourquoi leur vigilance devient si aiguë devant la force israélienne et si hésitante devant les forces qui lui promettent la destruction.
Codes moraux
Le vote du Michigan ne répond pas à lui seul à cette question. Mais il montre jusqu’où peut aller une fidélité partisane lorsque tout un univers social lui donne raison. On demeure dans son camp parce qu’on en connaît les visages, les mots, les codes ; on supporte ses dérives parce que les reconnaître pleinement obligerait à rompre avec une part de soi-même. Et l’on finit par appeler fidélité à ses valeurs ce qui est devenu la peur de penser sans l’approbation des siens.
Israël met cette peur à nu. Son existence oblige à tenir ensemble ce que la conscience progressiste voudrait séparer : la justice et la force, l’humanité commune et les fidélités particulières, le désir de paix et la volonté de se défendre.
C’est en cela qu’il est devenu une épreuve spirituelle du monde moderne. Sommes-nous encore capables de reconnaître à un peuple le droit de durer lorsqu’il doit, pour cela, démentir nos illusions ? Ou lui demanderons-nous de s’abandonner pour que nous puissions continuer à nous croire justes ?
La servitude commence lorsqu’on préfère mettre en accusation ceux qui troublent notre vision du monde plutôt que de regarder ce qui la rend fausse.
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