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Carlos Ghosn a-t-il été abandonné par la France?

« En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable » estime le fugitif qui n'a jamais été dans les petits papiers de Macron...

Carlos Ghosn a-t-il été abandonné par la France?
L'industriel franco-libano-brésilien Carlos Ghosn et son épouse Carole à Beyrouth, 8 janvier 2020 © AFP

Suite à deux reports, Carlos Ghosn devrait enfin être auditionné à Beyrouth aujourd’hui par des juges français. En attendant, l’ancien PDG de Renault-Nissan vient de publier Ensemble toujours (Éditions de l’Observatoire), coécrit avec son épouse. Il se dit victime d’un complot et estime toujours que la France l’a lâché. 


Le lundi 30 décembre 2019, Carlos Ghosn s’envolait depuis Osaka pour Beyrouth planqué dans un caisson de matériel de concert à bord d’un jet privé. Fuyant la « persécution » d’un pays dans lequel « les droits de l’homme basiques sont déniés », argua-t-il, il fit escale à Istanbul. Les deux pilotes turcs ont d’ailleurs été jugés puis écroués par la justice d’Erdogan pour l’y avoir conduit. Treize mois auparavant, des juges japonais cette fois, accusaient Carlos Ghosn de ne pas avoir déclaré aux autorités boursières 76 millions d’euros de revenus qu’il devait toucher à l’heure de la retraite. Après dix-sept ans d’opulence, le roi de Renault-Nissan était confiné pendant quatre mois dans une cellule de sept mètres carrés avec un tatami. 

« Pendant dix-sept ans, j’ai été présenté comme le patron modèle, le sauveur de Nissan, un héros, une icône, et brusquement, on m’arrête à l’aéroport sous des prétextes peu compréhensibles et on me jette en prison comme un terroriste ! », tempête-t-il dans Ensemble toujours, qui vient de paraître aux Éditions de l’Observatoire. Un ouvrage écrit à deux mains avec son épouse Carole et dans lequel il revient sur son « séquestre japonais » – lors duquel il n’eut notamment droit qu’à deux douches par semaine. « La presse nipponne m’a collé une étiquette détestable. Le fait qu’il n’y ait dans les journaux aucune version qui diffère me sidère. N’est-ce pas la marque des pays totalitaires ? », nous prend à parti l’ancien bonze de l’automobile, qui assure avoir été abandonné par l’État français. Qu’en est-il? 

La mondialisation heureuse 

« Carlos Ghosn a pillé Renault, il n’a eu aucune vision industrielle mais passait sa vie en avion. Je rappelle qu’il a écrit un bouquin intitulé « Citoyen du monde ». Être citoyen du monde, c’est être citoyen de nulle-part. Quand on gagne quinze millions d’euros par an, on se doit d’être exemplaire. Il s’est comporté comme un gougnafier au Japon et il aurait voulu que la France le sorte de là ? Au nom de quoi ? », s’insurge Benjamin Cuq, journaliste spécialiste de l’industrie automobile. « Même la justice américaine, qui est très à cheval sur la protection de ses ressortissants a expulsé sans scrupules vers le Japon les deux Américains qui ont organisé l’évasion de Carlos Ghosn. Pourquoi ? Parce qu’elle a estimé que les règles du droit japonais étaient respectables », ajoute l’auteur de Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, un ouvrage où il dresse un bilan calamiteux de la gestion de Renault par l’homme aux trois nationalités (française, libanaise et brésilienne). Y sont notamment évoquées des usines Renault délaissant le Nord-Pas-de-Calais pour émigrer en Slovénie ou en Turquie, ce qui conduit l’auteur à le qualifier d’« artisan de la désindustrialisation ». Si Douai assemble encore des Espace et Maubeuge des Kangoo, plus aucune Clio n’est désormais produite chez nous.

La maison de Carlos Ghosn à Beyrouth au Liban © ANWAR AMRO / AFP

«  [Bruno Le Maire] m’a encensé à plusieurs occasions […] et aujourd’hui, sachant les mauvais traitements que je subis en prison, il dit qu’il fait confiance à la justice japonaise. Il ajoute même qu’il portera plainte contre les abus dénoncés par Nissan, me présentant ainsi, comme étant pratiquement responsable, donc coupable. Quelle monstrueuse hypocrisie ! », s’indigne pour sa part l’ancien PDG de Nissan dans Ensemble toujours. Car pour le couple Ghosn, Carlos est clairement la victime d’un grand complot ourdi par de hauts cadres de Nissan. Face aux appels au secours de son épouse Carole, Jupiter reste de marbre. En désespoir de cause, elle se tourne donc vers Donald Trump à travers une tribune dans le Washington Post. « S’il vous plaît, Président Trump, demandez à Abe de réparer cette injustice, dis-je en fin d’article. Je ne sais pas ce que je peux en attendre dans la mesure où Emmanuel Macron n’a pas bougé pour le patron d’une grande entreprise française mais je me dis qu’en tant que citoyenne américaine, je peux me permettre de l’interpeller », relate-t-elle dans Ensemble toujours. 

Sarkozy et l’honneur de la France

En Vain. L’homme aux cheveux oranges ne succombera pas au charme de la belle Carole. Finalement, seul Nicolas Sarkozy semble avoir encore un brin d’humanité à ses yeux. « [Il] m’a toujours reçue et j’ai su qu’il avait plaidé la cause de Carlos auprès du président », écrit-elle. « Ils ont un peu la mémoire courte ! », s’amuse Benjamin Cuq. « Sarkozy lui a mis les points sur les i. Il s’est opposé à la délocalisation de la Clio en Turquie en 2009. Il lui a dit que les 75 000 Clio vendues en France par an devaient toutes être fabriquées en France. C’est Hollande qui a ouvert les vannes ». Avant que le journaliste du Parisien souligne que « Monsieur Ghosn est quand même le champion de l’usine en Turquie. Il a délocalisé en Turquie mieux que mieux ». En 2010, Carlos Ghosn envisageait de délocaliser carrément la totalité de la production de la Clio 4 dans la patrie d’Erdogan. 

Cela ne semble pas refroidir maître François Zimeray. Sur tous les fronts des combats pour les Droits de l’homme, l’avocat défend désormais Carlos Ghosn à-bras-le-corps. « La France ne l’a pas seulement abandonné, elle l’a accablé. Je ne pense pas qu’on ait pris la mesure des violations des Droits de l’homme qu’il a subi. Il était pourtant victime d’une détention arbitraire, comme l’a ensuite démontré un groupe de travail de l’ONU, il était victime du système judiciaire archaïque et injuste qui prévaut au Japon. Au Japon même, de grandes organisations comme Human Right Watch ou la FIDH ont protesté contre cette incarcération alors que la France se taisait ! », me lance-t-il avec lyrisme. La France s’est peut-être tue. Mais a-t-elle « abandonné » Carlos Ghosn comme ce dernier le soutient régulièrement? Si elle lui a accordé la protection consulaire dès son arrestation, elle n’a pas fait des pieds et des mains pour tenter de le tirer d’affaire. Reste à essayer de comprendre pourquoi.

Une relation houleuse avec Macron 

Carlos Ghosn aurait pris Emmanuel Macron de très haut lorsque ce dernier n’était encore qu’un jeune ministre de l’Économie sous l’ère Hollande, me souffle Benjamin Cuq. « Des ministres de l’Économie comme toi, j’en ai vu passer dix. C’est pas un jeune comme toi qui vas m’apprendre les affaires. Je ne parle qu’au président ou qu’au premier ministre», aurait dit en substance le PDG de Renault-Nissan au futur président de la République. Alors que l’État français est le premier actionnaire de Renault, Carlos Ghosn souhaite donner plus de pouvoir à Nissan dans le cadre de la grande union Renault-Nissan. Emmanuel Macron ne l’entend pas de cette oreille. « Il ne peut pas y avoir d’un côté des actionnaires familiaux salués pour obtenir des droits de vote double après un an seulement de présence et de l’autre, un État qui n’aurait pas le droit de défendre ses droits alors qu’il est actionnaire depuis 1945. L’État n’est pas un actionnaire naïf, de seconde catégorie. L’État est un investisseur de long terme, exigeant », prévient-il dans les colonnes des Échos peu après ce rendez-vous manqué. 

Une petite phrase qui semble traduire une relation des plus pénibles dès le début. Laquelle est forcément allée en se gâtant suite à l’installation du ministre à l’Élysée. Le 10 décembre 2018, vingt jours après l’arrestation du PDG de Renault-Nissan à Tokyo, Jupiter déclare : « Le dirigeant d’une entreprise française doit payer ses impôts en France et les grandes entreprises qui y font des profits doivent payer l’impôt, c’est la simple justice ». Des mots qui laissent entendre que le mouvement naissant des Gilets jaunes ne serait pas sans rapport avec les lubies des « citoyens du monde » tels que Carlos Ghosn, lequel passe alors sa vie dans ses jets privés et a élu fiscalement domicile aux Pays-Bas. Cette migration fiscale lui permet alors d’échapper à l’impôt de solidarité sur la fortune. L’herbe est-elle forcément meilleure au pays des tulipes? Le tribunal d’Amsterdam vient de le condamner à rembourser cinq millions d’euros de salaire à Nissan – Mitsubishi. 

« En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable »

Pour l’heure, Carlos Ghosn est toujours à Beyrouth, dans sa villa rose aux volets bleus. Les journalistes auraient décidé de l’y laisser tranquille. Il y est aussi à l’abri de la justice nippone, le pays du Cèdre ne disposant pas d’accord d’extradition avec le Japon. La France non plus d’ailleurs. Néanmoins, il a refusé de se rendre à la convocation d’un juge d’instruction à Nanterre l’été dernier. Non qu’il préfère le rose de sa villa à la grisaille des Hauts-de-Seine, mais il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. « Pour m’y rendre, je dois traverser d’autres pays. Personne ne peut m’assurer que le voyage se fera sans interruption, sans accident », s’est-il justifié dans les colonnes du Parisien. Mais dans le fond, ne serait-il pas plus attaché au pays du Cèdre qu’à celui de Renault? « Je me sens bien ici [au Liban] puisque je suis au sein d’une population qui me respecte et sait valoriser ce que je fais […] En France, si vous êtes patron, vous êtes à moitié coupable, et si vous êtes fortuné vous en rajoutez une couche », a-t-il confié au magazine Society au début du mois. 

Qu’à cela ne tienne! Au mois de janvier, une procession de magistrats et enquêteurs devait faire le voyage jusqu’à lui, une rencontre annulée en raison de la pandémie. Le 17 mai dernier, rebelote! Cette fois-ci, un des juges s’est fait porter « indisponible ». Le 31 mai sera-t-il la bonne? Les deux camps semblent en tout cas traîner des pieds. Au menu des inimitiés de la rencontre constamment reportée, deux soirées privées au château de Versailles que le fugitif est soupçonné d’avoir fait payer par Renault dans le cadre d’une convention de mécénat, ainsi que des dossiers de facturation de prestations de conseils entre la filiale néerlandaise de Renault-Nissan et Rachida Dati. En attendant enfin une repentance exemplaire de la France envers celui qu’elle a lâchement « abandonné », Carlos Ghosn va être incarné au petit écran par François Cluzet. À défaut d’avoir fait briller la carrosserie made in France, souhaitons qu’il relance un peu la carrière de ce dernier! 

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Carlos Ghosn, autopsie d’un désastre, Benjamin Cuq (Éditions First)


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Enseignant

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