À Dearborn et Hamtramck, les populations arabes et musulmanes transforment le paysage démographique et politique du Michigan. Mais derrière une religion ou des origines communes se trouvent des histoires, des appartenances et des intérêts différents. Une croissance démographique ne fait pas encore une communauté politique.
Les élections de mi-mandat viennent de rappeler que la démocratie, c’est au fond la démographie. Dans le Michigan, État industriel longtemps dominé par les populations issues de l’immigration européenne, les transformations démographiques modifient progressivement la composition du corps électoral. À Dearborn et Hamtramck, deux villes de l’agglomération de Detroit devenues des bastions de l’immigration arabe et musulmane, une population plus jeune et une fécondité supérieure à la moyenne américaine contribuent à l’émergence de nouveaux équilibres politiques. Mais devenir plus nombreux ne signifie pas nécessairement voter de la même manière, ni continuer à vivre et à voter comme ses parents.
Le Michigan abrite l’une des communautés arabes les plus anciennes et les plus importantes des États-Unis. Selon les estimations de l’Arab American Institute, environ 400 000 habitants de l’État seraient d’origine arabe, soit près de 4 % de sa population totale. Ils sont principalement issus de vagues migratoires successives venues du Liban, d’Irak, du Yémen et de Syrie. Il faut toutefois distinguer les Arabes, dont une partie importante est chrétienne, des musulmans, parmi lesquels figurent notamment des populations originaires du Bangladesh et d’autres pays non arabes.
Deux visages d’une même transformation
Avec quelque 110 000 habitants au recensement de 2020, Dearborn occupe une place particulière dans l’histoire américaine. Ville de naissance d’Henry Ford et ancien bastion de l’industrie automobile, elle est devenue l’un des principaux centres de la vie arabe aux États-Unis. Les habitants d’origine moyen-orientale ou nord-africaine représentent désormais environ 55 % de sa population. Cette concentration commence avec l’essor de l’industrie automobile de Detroit, qui attire dès le début du XXe siècle des immigrants arabes originaires de l’Empire ottoman, principalement des territoires qui deviendront la Syrie et le Liban. L’histoire est peu connue.

En 1914, on recense déjà 330 « Syriens » parmi les ouvriers de Ford. Certains ont laissé leur nom dans les archives, comme Khalil Bazzy, arrivé en 1913 de Bint Jbeil, dans l’actuel Liban, ou Hussein Karoub, originaire de Majdal Anjar, dans la vallée de la Bekaa, qui rejoint les usines de Highland Park vers 1914. Formé aux études religieuses à Damas, ce dernier devient l’un des premiers imams des États-Unis et participe, avec son frère Mohammed, qui a fait fortune dans l’immobilier, à la création de la mosquée de Highland Park, inaugurée en 1921. L’un de ses fils devient à son tour imam, tandis que les générations suivantes comptent des médecins, des enseignants, des musiciens, des entrepreneurs et des anciens combattants. Son petit-fils Jeff Karoub, journaliste à l’Associated Press, entreprendra de reconstituer ce parcours familial et de retrouver ses racines libanaises.
En 1916, ils sont 555 « Syriens » à travailler dans l’usine de Highland Park. Dans les années 1920, des Arabes de la Palestine mandataire rejoignent cette immigration ouvrière. Lorsque Ford développe son immense complexe industriel de River Rouge à Dearborn, une partie de ces travailleurs s’installe à proximité. Les premiers arrivants font ensuite venir leurs proches et l’immigration de travail devient progressivement une immigration familiale.
À partir des années 1960-1970, les guerres du Moyen-Orient prennent le relais de l’industrie automobile. La guerre civile libanaise, les conflits irakiens puis les crises syrienne et yéménite alimentent de nouvelles vagues d’immigration. Les nouveaux arrivants choisissent naturellement les endroits où ils trouvent déjà des parents, des commerces et des lieux de culte. Le mécanisme s’entretient lui-même. Plus la communauté grandit, plus elle attire de nouveaux immigrants. À Dearborn, les Libanais, principalement chiites dans certains quartiers, côtoient des Irakiens, des Yéménites et des Palestiniens. Les mosquées, les écoles confessionnelles, les associations et les réseaux familiaux leur permettent de commencer une vie américaine sans rompre immédiatement avec leur société d’origine.
Hamtramck présente un profil différent. Cette petite ville enclavée dans Detroit était autrefois un bastion de l’immigration polonaise, attirée elle aussi par l’industrie automobile, notamment les usines Dodge. Le déclin industriel, le départ d’une partie des habitants vers les banlieues et des logements relativement bon marché ont ensuite facilité l’installation de nouvelles populations. Les Yéménites, présents depuis plusieurs décennies, ont été rejoints par des immigrants du Bangladesh, particulièrement nombreux à partir des années 1990. Les Bosniaques ont également contribué à cette transformation. En 2021, Hamtramck a élu un conseil municipal entièrement musulman et un maire musulman, une première largement commentée aux États-Unis. L’ancienne ville polonaise et catholique est ainsi devenue l’un des symboles de l’islam américain.
Mais que partagent réellement ces communautés, au-delà de leur religion ? Un Libanais chiite de Dearborn, un Yéménite sunnite de Hamtramck et un Bangladais musulman n’ont ni la même langue, avant l’anglais, ni la même histoire, ni nécessairement les mêmes traditions familiales. Les lieux de culte et les associations restent souvent organisés selon les origines nationales et les appartenances religieuses. Les différences entre sunnites et chiites, les fidélités politiques aux pays d’origine et les habitudes matrimoniales continuent de structurer la vie communautaire. Les mariages se font encore fréquemment à l’intérieur des groupes d’origine, même si les unions entre musulmans de nationalités différentes existent.
Cependant, les rivalités confessionnelles qui déchirent parfois le Moyen-Orient ont beaucoup moins marqué la vie quotidienne des communautés de Detroit. Les clivages sociaux, les différences entre générations et les degrés d’intégration à la société américaine peuvent y être plus importants que les oppositions entre sunnites et chiites. Surtout, les enfants des immigrants fréquentent les mêmes écoles et universités et vivent dans le même environnement politique. Ils partagent une expérience américaine que leurs parents n’ont pas connue.
Assiste-t-on ainsi à la naissance d’une sorte de « beuritude américaine » ? Aux États-Unis, l’identité arabo-américaine s’est constituée bien avant les dernières vagues d’immigration musulmane et englobe aussi des communautés chrétiennes anciennes et souvent très intégrées. L’identité musulmane américaine, elle, dépasse largement le monde arabe et réunit des populations originaires d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient, ainsi que des musulmans afro-américains. Ces deux identités se croisent sans se confondre. Elles deviennent particulièrement visibles dans la vie politique lorsque des électeurs d’origines différentes se mobilisent autour d’intérêts communs.
Une fécondité supérieure à la moyenne américaine
La transformation de ces villes intervient dans un contexte national marqué par la baisse de la fécondité. Aux États-Unis, l’indicateur conjoncturel de fécondité se situait autour de 1,6 enfant par femme en 2024, nettement sous le seuil de renouvellement des générations, généralement estimé à 2,1 enfants dans les pays développés.
Les populations musulmanes présentent historiquement une fécondité plus élevée. Certaines estimations reprises dans les études démographiques situent celle des musulmanes américaines autour de 2,5 enfants par femme, voire 2,6 parmi les immigrées de première génération. La comparaison entre les communautés concentrées dans les quartiers d’immigration et celles qui vivent dans des banlieues plus mélangées suggère néanmoins une différence de comportements familiaux.
Dans les premières, les familles nombreuses demeurent relativement fréquentes. Les nouveaux immigrants arrivent souvent de pays où la fécondité est supérieure à celle des États-Unis. Ils trouvent sur place des réseaux familiaux et communautaires susceptibles de faciliter l’éducation des enfants et de favoriser le maintien des modèles traditionnels. À l’inverse, certaines estimations avancent une fécondité d’environ 2,2 enfants par femme parmi les musulmanes nées aux États-Unis.
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La structure par âge joue également un rôle important. Plusieurs estimations décrivent la population musulmane du Michigan comme sensiblement plus jeune que l’ensemble des habitants de l’État. Certaines avancent un âge médian proche de 30 ans, contre environ 40 ans pour l’ensemble de la population, ainsi qu’une proportion de mineurs supérieure à un tiers. Ces chiffres, insuffisamment documentés dans les sources disponibles, demandent toutefois à être confirmés.
Le mécanisme démographique qu’ils illustrent est bien connu. Une population jeune peut continuer à croître pendant plusieurs décennies, même lorsque la fécondité diminue, parce qu’une proportion importante de ses membres entre progressivement dans les âges de la parentalité. Le nombre des naissances peut donc rester élevé alors même que le nombre moyen d’enfants par femme recule.
À Dearborn et Hamtramck, la jeunesse relative des populations issues de l’immigration pourrait ainsi prolonger leur croissance. L’arrivée régulière de nouveaux habitants, notamment en provenance de régions touchées par les guerres et les crises économiques, renouvelle également les générations et entretient les liens avec les sociétés d’origine.
La dynamique de l’intégration américaine
Mais cette dynamique rencontre une force contraire, celle de l’intégration sociale et économique. Les enfants et petits-enfants d’immigrants ne vivent plus dans les mêmes conditions que leurs parents. Ils fréquentent les universités américaines, accèdent aux professions qualifiées, se marient souvent plus tard et supportent des coûts de logement et d’éducation comparables à ceux des autres ménages américains. L’augmentation du niveau d’instruction des femmes, leur participation au marché du travail et le report de l’âge de la première maternité contribuent généralement à réduire le nombre d’enfants.
Le départ des quartiers d’immigration accentue parfois cette évolution. Une famille installée dans une banlieue résidentielle du comté d’Oakland ne bénéficie pas nécessairement du même environnement communautaire qu’une famille vivant au cœur de Dearborn. Les grands-parents sont parfois plus éloignés et les normes sociales plus diversifiées.
Le service militaire constitue un autre indicateur de leur intégration, et son histoire réserve quelques surprises. Dès la Première Guerre mondiale, des Américains d’origine arabe servent sous l’uniforme américain. Une étude publiée en 1924 par l’historien Philip Hitti avance le chiffre de 13 965 hommes, une estimation nationale difficile à vérifier. Il s’agit alors essentiellement de la première immigration syro-libanaise, largement chrétienne, et de ses descendants. Pendant la Seconde Guerre mondiale, environ 15 000 Arabes-Américains auraient servi dans les forces armées, là encore selon une estimation historique. Les générations suivantes participent aux guerres de Corée et du Vietnam, puis aux interventions en Irak et en Afghanistan. Entre-temps, la composition de ces populations a profondément changé, avec l’arrivée de nouvelles vagues d’immigration, largement musulmanes.
Une enquête publiée en 2022 par l’Institute for Social Policy and Understanding (ISPU) apporte un éclairage intéressant. Parmi les musulmans américains interrogés, 11 % déclarent avoir servi ou servir dans l’armée, contre 9 % dans l’ensemble de la population américaine, 10 % chez les catholiques et les protestants et 13 % chez les évangéliques blancs. Mais derrière cette moyenne se cachent des différences considérables. Le taux atteint 17 % parmi les musulmans blancs, 10 % chez les musulmans noirs et 4 % chez les Asiatiques. Chez les musulmans d’origine arabe, il est inférieur à 1 %.
Dans cette enquête, les « musulmans blancs » sont ceux qui se déclarent musulmans par leur religion et blancs par leur appartenance raciale. Il peut s’agir de convertis et de leurs descendants, mais aussi de musulmans originaires des Balkans ou du Caucase. Ces catégories recouvrent donc des histoires différentes, où l’immigration côtoie la conversion et sa transmission familiale. L’islam noir américain s’est notamment développé à travers la Nation of Islam, avant qu’une grande partie de ses fidèles ne rejoigne l’islam sunnite à partir de 1975.

Après le 11-Septembre, la loyauté des militaires musulmans américains a parfois été mise en doute. Certains événements ont alimenté ces soupçons. Le plus grave s’est produit le 5 novembre 2009, sur la base de Fort Hood, au Texas. Le major Nidal Malik Hasan, psychiatre militaire né en Virginie de parents palestiniens, ouvre le feu sur ses camarades, tuant 13 personnes et en blessant 32. Il avait entretenu des échanges avec Anwar al-Awlaki, prédicateur islamiste lié à Al-Qaïda, et justifiait son acte par son opposition aux guerres américaines en pays musulmans. Il est condamné à mort en 2013. L’affaire a profondément marqué l’armée américaine, mais elle ne saurait résumer l’engagement de ses soldats musulmans. Celui-ci est suffisamment ancien et important pour que le Musée national arabo-américain de Dearborn lui ait consacré, en 2011, une exposition intitulée Patriots & Peacemakers, retraçant plus d’un siècle de service des Arabes-Américains sous le drapeau des États-Unis.
Pour l’instant, parler d’une « communauté musulmane » américaine revient donc à réunir sous un même nom des populations qui ne forment pas encore un ensemble homogène. Les Juifs ou les Ukrainiens d’Amérique ont eux aussi leurs divisions, parfois profondes, mais disposent d’une histoire collective et de références communes qui dépassent les différences de génération ou d’opinion. Entre un descendant de convertis noirs, un réfugié irakien et un Bangladais de Hamtramck, ce sentiment d’appartenance commune ne va pas de soi. La religion peut les rapprocher et certaines causes les mobiliser ensemble, sans effacer leurs autres fidélités. L’Amérique fabriquera peut-être une communauté à partir de ces populations. Pour l’instant, leur nombre augmente mais leur unité reste à construire.
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