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Et si la gauche radicale votait Le Pen pour sanctionner Macron?

Le libéralisme ne passera pas!

Et si la gauche radicale votait Le Pen pour sanctionner Macron?
Marine Le Pen en visite à l'usine Whirpool d'Amiens, 26 avril 2017 © CHESNOT / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP

Pour beaucoup de Français, Emmanuel Macron demeure le «président des riches». C’est pourquoi Marine Le Pen pourrait, en 2022, compter sur un sérieux coup de pouce d’une partie de la gauche.


C’est ce qui rend l’issue de la prochaine élection présidentielle incertaine : alors qu’en 2002 la gauche s’est massivement mobilisée pour battre Jean-Marie Le Pen – au second tour Jacques Chirac a recueilli plus de voix socialistes et communistes que de voix de droite –, beaucoup d’électeurs de gauche paraissent tentés de se mettre aux abonnés absents en 2022 si le second tour oppose Marine Le Pen à Emmanuel Macron.

Marine Le Pen dédiabolisée

Comment expliquer pareil retournement ? En 2002, la gauche a obéi à un réflexe forgé au long des combats du XXe siècle : le fascisme ne passera pas ! Vingt ans plus tard, elle paraît encline à renvoyer les deux favoris du scrutin dos à dos. Dans la gauche radicale, l’idée d’un vote sanction contre Macron fait même son chemin. Plutôt la fille du facho que le fils félon de Hollande ! En 2017 déjà, un contingent d’électeurs de gauche s’est abstenu au second tour, aiguillonné par Jean-Luc Mélenchon qui, déjà, n’avait pas donné de consigne de vote. En 2022, ce contingent pourrait être beaucoup plus fourni. Selon les sondages, certains pourraient aller plus loin et voter Le Pen.

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Il y a bien sûr des raisons objectives à ce basculement. La première, c’est que Marine Le Pen a réussi son opération dédiabolisation. Plus personne ne lui accole l’étiquette fasciste, sa popularité va au-delà des électeurs de son parti. Sans aller jusqu’à la souhaiter aujourd’hui, il n’est même plus sûr qu’une majorité de Français considérerait comme une catastrophe son accession à l’Élysée. La deuxième raison, c’est que la gauche a toujours su marier grands principes et opérations tactiques. La lutte contre le fascisme, bien sûr, mais sans négliger le règlement de certaines affaires de famille. Le Parti communiste allemand s’est ainsi dégoté un adversaire prioritaire au moment de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933. Un de ses principaux dirigeants l’a exprimé ainsi : « L’arbre fasciste ne doit pas cacher la forêt sociale-démocrate. »

Jean-Luc Mélenchon, le nouveau Trotski

Devant l’agonie du PS, les plus radicaux se plaisent aujourd’hui à rêver d’une « gauche nouvelle » entièrement débarrassée de ses « sociaux-traîtres », en particulier d’un président issu de ses rangs et qui joue encore à ses heures au « et-et », et droite et gauche. Nourri de trotskysme, Jean-Luc Mélenchon croit être en passe de réaliser le rêve historique de tout bon bolchevik : en finir avec les mencheviks !

La troisième raison, sans doute la plus importante, tient à Emmanuel Macron lui-même : il n’a pas vu combien l’étiquette de « président des riches » qui lui a été accolée à l’orée de son quinquennat quand il a supprimé l’impôt sur la fortune allait le « couper des masses », pour reprendre une vieille formule de gauche. Sa relation complexe à la province, dont il est pourtant issu, a encore accru son rejet dans les classes populaires. Le mouvement des Gilets jaunes l’a montré : « en bas », il n’est pas considéré comme « le président de tous les Français » comme le voudrait l’esprit de la Constitution, mais comme le héraut d’une petite caste parisienne.

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Les membres de cette caste ? Les adeptes de la mondialisation libérale. Observons d’abord que cette analyse est juste : Emmanuel Macron s’est présenté en 2017 comme un libéral-social, c’est un président Terra Nova, ce think tank effectivement très parisien qui milite avec constance pour la conversion de la gauche à l’économie de marché. En soi, ce n’est pas aberrant, toute la gauche mondiale est en voie de conversion au libéralisme, y compris les derniers partis communistes, à commencer par le PC chinois qui a adopté comme mot d’ordre lors de son dernier congrès : « Le marché d’abord. » Mao, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Un village résiste à l’envahisseur

Le problème vient de ce que, face à ce grand vent libéral, il existe un pays entré en résistance, un village gaulois décidé à combattre l’envahisseur : la France, qui s’est construite autour du colbertisme du temps de la royauté, reconverti au fil des siècles en économie mixte. L’État a joué un rôle prépondérant dans la construction de notre économie et beaucoup de Français ne sont pas prêts à en faire leur deuil.

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Avant Emmanuel Macron, un seul président s’est présenté avec l’étiquette libérale, Valéry Giscard d’Estaing, qui a eu l’habileté de se faire le chantre d’un « libéralisme à la française ». Cela n’a pas empêché Jacques Chirac, quelques années plus tard, dans le célèbre « appel de Cochin », de l’accuser d’être le représentant du « parti de l’étranger ». Voilà ce qui a échappé à Emmanuel Macron, dans son inculture historique et politique justement dénoncée avant de mourir par un de ses parrains, Michel Rocard : en profondeur, la France considère le libéralisme comme une idéologie anglo-saxonne, une idéologie de riches au service des riches qui contrevient à notre passion pour l’égalité.

Pour Zemmour, Marine Le Pen est “une femme de gauche”

Régis Debray l’a souligné à sa façon récemment en présentant la mondialisation libérale comme « la revanche de la Réforme ». La « fille aînée de l’Église » (catholique) n’aurait rien à gagner à s’aligner sur les pays parpaillots ! On pourrait avancer qu’il y a un brin de xénophobie dans ce rejet : le libéralisme ne serait pas français… Certains historiens assurent pourtant que des intellectuels hexagonaux ont été à l’origine de l’essor de la pensée libérale au XIXe siècle. Peu importe, pour de larges pans de l’opinion, le libéralisme menace aujourd’hui l’exception française.

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Voilà le ciment d’une possible majorité « mariniste » en 2022 : le libéralisme ne passera pas ! D’autant que, sur ce terrain, la patronne du Rassemblement national est en opposition avec le fondateur du Front national. Jean-Marie Le Pen était un vrai libéral, beaucoup plus libéral qu’un Jacques Chirac et même qu’un Nicolas Sarkozy. En partie pour séduire les couches populaires, Marine Le Pen a au contraire toujours émis sur le plan économique et social des idées plus proches de la CGT que du MEDEF. Au point de se voir régulièrement qualifier par Éric Zemmour de « femme de gauche ». 

Il est peu probable que les Français partagent un jugement aussi paradoxal. Mais pour une gauche en déshérence, en particulier pour les fonctionnaires qui craignent que le grand méchant libéralisme ne finisse par s’attaquer à leur statut, il n’y a guère de doute : le diable ne s’appelle plus Le Pen, il se nomme Macron.

Juin 2021 – Causeur #91

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste et essayiste, auteur des Beaufs de gauche et de La Gauche et la préférence immigrée.

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