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Quand Maÿlis dégrafait son corsage

Retour sur le lologate de Bordeaux

Quand Maÿlis dégrafait son corsage
La journaliste Elisabeth Lévy © Photo: Pierre Olivier

L’éditorial de juin d’Élisabeth Lévy


La scène se passe à Bordeaux. Maÿlis patiente dans une file d’attente pour récupérer un colis avec Nino, son bébé de six mois. Lequel se met à brailler, signalant qu’il est l’heure d’ouvrir le milk-bar. Échouant à le calmer, la jeune femme s’exécute et lui donne le sein en pleine rue. Une autre commence à l’engueuler, sur le thème « on ne fait pas ça en public », avant de lui flanquer une gifle. Dans la file, tout le monde regarde ses pieds.

Non à l’allaitophobie

Très vite, le lologate enflamme les réseaux sociaux – on appréciera ici le double sens du mot « lolo », qui désigne à la fois le sein en argot et le lait en langage bébé. La presse féminine monte au front, défendant le droit d’allaiter quand je veux, où je veux et dénonçant l’allaitophobie qui, paraît-il, fait des ravages.

Soyons clairs, la redresseuse de torts a mille fois tort, même si elle a raison. Quand on n’est pas d’accord, on ne cogne pas, on cause. Du reste, il ne s’agit pas d’interdire ni même de condamner l’allaitement en public, d’autant plus qu’il arrive qu’il n’y ait pas d’autre solution. La majorité des passagers d’un TGV préféreront voir un bout de sein humide qu’entendre des braillements désespérés et culpabilisants. Autrement dit, on ne suggère pas ici d’affamer les bébés.

Cependant, les raisons invoquées pour défendre Maÿlis révèlent une vaste confusion entre pudeur et discrétion, secret et honte. Il n’y aurait aucune raison de ne pas montrer ce qui est naturel. Mais la défécation aussi est naturelle et pourtant personne ne la pratique en public. On peut cacher des choses dont on n’a nullement honte, simplement parce qu’elles relèvent de l’intimité.

Le sein n’est pas un simple tuyau à lait

Dans un long article intitulé « Pourquoi tant de haine vis-à-vis du sein nourricier ? », le Figaro Madame publie le témoignage de Marie révoltée parce que, lors de vacances en famille, un oncle, « missionné par son épouse », lui a demandé d’allaiter ailleurs qu’à la table du dîner. Le même article évoque le cas de Nadège, qui raconte sur Instagram la gêne de sa propre mère, le jour où elle a mis son bébé au sein : « Elle était sortie de la chambre de la maternité pour ne pas voir. On ne cache pas un biberon, pourquoi cacher un sein qui nourrit ? », se demande-t-elle avec une naïveté dont on ne sait pas si elle est feinte ou non. La réponse se trouve chez Brassens, dans le corsage de son immortelle Margot : quand elle le dégrafe « pour donner la gougoutte à son chat », tous les gars du village sont là. C’est que le sein n’est pas simplement un tuyau à lait, ce qui ramènerait les femmes au statut de vache laitière, mais un organe érotique, objet de fantasmes et de célébration poétique.

Relatant la gêne du policier auprès de qui elle a voulu déposer plainte, et qui lui aurait demandé quelle partie de sa poitrine était visible, Maÿlis en conclut que « l’allaitement pose encore problème aujourd’hui, parce que la femme est tellement sexualisée de nos jours ». Sans doute, mais vivrait-on mieux si elle ne l’était pas ?

Image d’illustration Unsplash

Les dangers de la nudité

En l’occurrence, le puritanisme n’est pas du côté de l’intimité mais de l’exhibition. Ce qui est puritain, c’est de considérer que la nudité ne recèle aucun danger, n’encourage aucune pulsion, comme si le corps était réduit à des fonctionnalités. Mais alors, demandera-t-on, faut-il proscrire les seins nus sur les plages ? Bien sûr que non. Sur les plages, comme dans les clubs échangistes, les codes ne sont plus les mêmes, la civilité ordinaire qui vous interdit de sortir de chez vous à poil n’a plus cours.

Pour autant, à l’exception des Femen, pour qui la nudité est un combat, aucune femme ne se balade en pleine ville les seins à l’air, précisément parce qu’on n’exhibe pas un objet de désir comme s’il s’agissait d’un objet tout court. Conclusion de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie : « Les réactions qui visent les seins des femmes, que ce soit à propos du topless, des décolletés ou de l’allaitement, montrent qu’ils ne leur appartiennent décidément pas. » Curieuse invocation du droit de propriété. C’est bien parce que ni les femmes ni les hommes ne peuvent prétendre posséder les émois qu’ils déchaînent, que les villageoises de Brassens, furieuses d’être « privées d’leurs époux, d’leurs galants », passent à l’acte : « Puis un jour, ivres de colère, elles s’armèrent de bâtons et, farouches, elles immolèrent le chaton. » Modernes ou pas, féministes ou pas, les humains savent bien que le désir est dangereux. C’est même ce qui le rend si… désirable.

Juin 2021 – Causeur #91

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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