Alors que des incidents contre des chrétiens se sont multipliés à Jérusalem ces derniers mois, le cardinal de la ville a été empêché par les autorités de célébrer la messe des Rameaux, au Saint-Sépulcre, haut-lieu du christianisme. L’indignation suscitée par cette interdiction due aux bombardements a finalement réjouit les antisionistes du monde entier – lesquels n’ont pas relevé que le Premier ministre Netanyahou s’était ensuite excusé pour cet excès de zèle de la police et avait trouvé des solutions pratiques pour le reste de la semaine sainte.
Au Saint Sépulcre de Jérusalem, le 29 mars 2026, deux personnalités catholiques majeures du Moyen Orient, le cardinal patriarche Pierbattista Pizzaballa et le custode de Terre Sainte Francesco Patton, n’ont pas pu célébrer la messe du dimanche des Rameaux. Rappelons que ce jour qui marque le début de la Semaine de Pâques commémore l’entrée de Jésus dans la ville pour y célébrer la fête de Pessah. Comme on sait, il y fut arrêté par les Romains et crucifié le vendredi, au lendemain même de la Cène, c’est-à-dire du Seder.
Rassemblements interdits
Aux deux dignitaires religieux et à leurs accompagnants parvenus à un checkpoint près de la porte de Jaffa, il fut signifié que suivant une directive émise deux jours auparavant par le Commandement de la sécurité civile (l’organe militaire qui s’occupe de la sécurité de la population israélienne contre les missiles), les rassemblements de plus de 10 personnes étaient interdits dans ce secteur de la vieille ville.
Comme toutes les manifestations religieuses depuis la guerre d’Iran, la procession des Rameaux qui chaque année conduit des dizaines de milliers de chrétiens du Mont des Oliviers jusqu’au Saint Sépulcre avait déjà été interdite, de la même façon que les rassemblements de foule des temps forts du Ramadan, qui drainaient jusqu’à 200 000 personnes avaient été strictement limités y compris la dernière journée, Aid el Fitr, qui eut lieu le 20 mars. De même le mont du Temple est resté fermé aux visites.
A la Birkat Kohanim qui doit avoir lieu lundi 6 avril, au lieu des dizaines de milliers de fidèles, seules 50 personnes devraient être admises cette année. C’est une autorisation spéciale qui autorise ce nombre, alors que la délégation catholique au Saint Siège se serait vu refuser l’accès car elle était composée de 14 personnes. En cas de chute de missile un espace ouvert comme l’esplanade devant le Mur serait plus facile à gérer sur le plan médical qu’une ruelle étroite de la vieille ville.
Les installations religieuses ne bénéficient pas d’abris collectifs et les rassemblements de foule sont la hantise des responsables de la sécurité. La guerre n’a pas épargné Jérusalem: le 16 mars et le 20 mars des fragments de missiles iraniens ont percuté des zones toutes proches du Saint Sépulcre et de la Mosquée al-Aqsa.
A Jérusalem, c’est le Magav, une unité de police militaire spécialisée dans le contrôle des frontières, qui applique les instructions du Commandement de la Sécurité civile. Il a évité les débordements redoutés pour le Ramadan mais son refus de laisser entrer les dignitaires catholiques a déclenché un scandale et la polémique a failli devenir planétaire.
L’Italie convoque l’ambassadeur d’Israël
Georgia Meloni a fait convoquer l’Ambassadeur d’Israel en Italie et, alors même que le Pape Leon XIV dans son homélie du dimanche s’est limité à des généralités sur les communautés chrétiennes d’Orient prises dans l’engrenage de la guerre, le président Macron, jamais en panne de déclarations inutiles, a condamné une décision de la police israélienne s’ajoutant (je cite), «à la multiplication préoccupante des violations du statut des Lieux Saints de Jérusalem». Une heure plus tard, Jean-Luc Mélenchon, dans une déclaration d’un cynisme digne du personnage, accuse Benjamin Netanyahou de «persécuter les chrétiens d’Orient au Liban, en Palestine occupée et même à Jérusalem dans la semaine centrale du christianisme»…. Le Premier ministre israélien a mis du temps avant de réagir, mais il l’a fait sans ambiguïté dans la soirée en reconnaissant l’excès de zèle de la police.
De fait après accord avec les autorités sécuritaires, les journées du jeudi au dimanche (le triduum de Pâques) ont été célébrées au Saint Sépulcre avec une assistance réduite compte tenu des circonstances, mais sous la direction du cardinal Pizzaballa.
Ce dernier, un franciscain, est un hébréophone érudit et il est respecté de tous pour sa hauteur de vue et son impartialité. Il n’a jamais versé, comme l’a fait Michel Sabbah, l’un de ses prédécesseurs, vers une critique systématique de l’Etat israélien. S’il a mis un keffieh à Bethléem et s’il rappelle la souffrance de la population gazaouie, il n’avait jamais oublié de parler des otages et n’a pas utilisé à l’égard d’Israel les termes de génocide ni même de punition collective, contrairement à certains représentants ecclésiastiques de la région tels le pasteur luthérien de Bethléem.
Zèle excessif
L’épisode pourrait être considéré comme une tempête dans un verre d’eau, due au zèle excessif de jeunes soldats appliquant sans nuance des directives émises quelques jours auparavant. Celles-ci ont semblé exagérément strictes à des responsables catholiques habitués à la solennité et à la ferveur populaire du dimanche des Rameaux à Jérusalem et ils auraient refusé d’entrer au Saint Sépulcre en catimini.
Faut-il y voir plus, une arrogance administrative israélienne visant à «montrer qui est le maitre aujourd’hui» dans la vieille ville? On pense à l’influence de Itamar Ben Gvir, qui en tant que ministre de la Sécurité nationale exerce une tutelle administrative sur le Magav à Jérusalem, non sans conflit avec le Commandement de la sécurité civile, émanation de l’armée. On pense aussi aux incidents, crachats, insultes, etc… envers les religieux chrétiens, en provenance de certains ultra-orthodoxes ultra-nationalistes juifs, qui érodent depuis quelques années le sentiment de pérennité du statu quo.
On pense enfin à l’exploitation qui a été faite de la protestation du patriarcat pour évoquer le retour de l’antisémitisme chrétien. Alors que le communiqué officiel utilisait envers «les sensibilités de milliards de personnes» le mot modéré de «disregard», manque de considération, ce terme a été traduit par «mépris» qui se dit pourtant «contempt» en anglais. Une façon de soulever chez les chrétiens la colère contre les Juifs et en retour chez les Juifs les accusations de retour d’antisémitisme chrétien. L’instrumentalisation des sentiments est le maitre mécanisme de manipulation de l’opinion. Les protestations mondiales qu’a générées cette mesure dont le principe est sécuritaire, ne doivent rien au hasard.
A nous qui tenons l’amitié judéo-chrétienne pour un bien fragile mais précieux de ne pas nous laisser emporter dans un tourbillon émotionnel aux conséquences désastreuses. En ce dimanche de Pâques, en plein Khol HaMoed de Pessah, rappelons nos origines communes et encore plus nos objectifs conjoints pour un monde d’ici-bas où prévalent la liberté d’expression et de croyance et où l’émotion n’interdise pas la lucidité. Dans la guerre qui se déroule aujourd’hui contre les mollahs iraniens et leurs affidés du Hezbollah, ces valeurs nous sont un patrimoine à chérir en commun avec les hommes et femmes de bonne volonté.
Nos pensées ne naissent pas nues dans le Ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Selon Marcel Gauchet, celle du temps présent est néolibérale. Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière.
Causeur. Vous aimez les objets insaisissables : après avoir ausculté la démocratie et les totalitarismes, vous livrez un traité de l’idéologie et des idéologies. Pourquoi cette notion est-elle indispensable à la compréhension de la politique, qui semble aujourd’hui plus formatée par les réseaux sociaux que façonnée par les théories des intellectuels ?
Marcel Gauchet. Peu importent ses canaux de diffusion : l’idéologie continue de jouer un rôle central dans les démocraties modernes. Elle n’a pas besoin de discours organisé. Elle s’exprime en général sous forme de présupposés qui n’ont pas besoin d’être très clairs pour être puissants. Les théories des intellectuels ne font qu’expliciter des idées qui travaillent la société de manière confuse, mais prégnante. Elles doivent leur force aux suggestions du mécanisme social. C’est cette source que j’essaie de mettre en lumière. L’organisation profonde de la société et ses évolutions suscitent des idées et des croyances dans la tête de ses acteurs au sujet de ce qu’il est possible et souhaitable de faire. Elles engendrent aussi des erreurs et des illusions, le cas échéant, et c’est ici qu’on rejoint le sens familier du terme d’« idéologie », comme conviction sans rapport avec la réalité. Ce sens qu’on emploie tous les jours dans le débat politique. Mais même lorsque ces convictions sont irréelles, elles naissent de la réalité. Tout le problème est de comprendre comment.
En somme, vous êtes très marxiste quand vous identifiez l’idéologie comme une production de l’histoire et pas comme un univers d’abstractions déconnectées du monde sensible et du temps.
Je m’inscris tout à fait dans la ligne de réflexion de Marx. Je considère comme lui que les idées sociales et politiques ne descendent pas du ciel, mais sortent des profondeurs de la vie collective. Mais, à partir de là, je diverge radicalement d’avec son analyse. Je pense qu’il s’est trompé sur ce qui organise en profondeur les sociétés modernes. Il ne voit que l’infrastructure économique, ce qui le conduit à ramener l’idéologie à la justification de la domination de la classe bourgeoise dans le système capitaliste – la fameuse thèse de « l’idéologie dominante de la classe dominante ». Je propose une autre conception de l’infrastructure, ou plutôt des infrastructures de nos sociétés, qui autorise une autre conception de la fabrique de l’idéologie et des idéologies. Elle permet en particulier, en effet, de rendre compte du fait qu’il y a par essence plusieurs idéologies en concurrence et que la domination que peut exercer l’une ou l’autre à un moment donné est toujours relative et sujette à remise en question. C’est la raison pour laquelle je préfère parler de « dominance » plutôt que de « domination.
Venons-en à la thèse de votre ouvrage qui est, si on la résume très sommairement, que l’idéologie continue à irriguer, à façonner et à définir la politique.
L’idéologie n’est pas seulement, à mon sens, une grille de lecture qui nous égare dans l’appréhension de la réalité mais aussi, et plus fondamentalement, une grille de lecture qui inspire l’action sur la réalité. Les idéologies sont et demeurent le produit de ce qu’il y a de plus nouveau dans la condition de l’homme moderne, à savoir la condition historique qui va de pair avec la condition démocratique. Nous avons à bâtir notre monde dans le temps. C’est cela la liberté moderne. Les idéologies se sont imposées dès lors que nous avons été obligés, à partir du siècle des Lumières, de penser notre destin en fonction d’un avenir à faire. Un avenir qui sera différent du présent, comme le présent est différent du passé. Cela demande de comprendre d’où nous venons pour définir où nous pouvons et voulons aller, et pour déterminer les choix que cela exige ici et maintenant. Les idéologies sont des réponses à cette batterie de questions auxquelles nul ne peut échapper.
Mais M. et Mme Tout-le-Monde se posent-ils des questions aussi compliquées ?
Bien sûr que non. Les adhésions idéologiques ne se jouent pas au niveau des idées claires. Mais tout le monde a une perception du changement social, avec une question sur le point de savoir s’il nous emmène vers le meilleur ou vers le pire. Tout le monde a des aspirations et des répulsions élémentaires, la révolte contre l’injustice, la peur du désordre, le désir de liberté. À partir de ces données de base, il se forge des intuitions fortes et des attitudes à l’égard du devenir qui nous entraîne et dont nous participons, que nous le voulions ou non. Après, les uns voudront raisonner ces intuitions, quand d’autres s’en contenteront, ce qui ne les empêchera pas d’être embarqués dans des camps idéologiques. L’idéologie est d’abord expérience vécue avant d’être doctrine en bonne et due forme. C’est à ce titre qu’elle concerne tout le monde, de près ou de loin.
En somme, les idées dirigent toujours le monde, mais nous ne le savons pas ?
Nous ne sommes pas obligés de le savoir, ce qui est très différent. Mais même lorsque nous l’ignorons, nous baignons dedans. Elles font partie de l’atmosphère démocratique.
Pour vous comme pour beaucoup d’autres, le néolibéralisme est la dominance idéologique du moment. Sa spécificité est qu’elle ne se présente pas comme un messianisme, mais comme une vérité naturelle – il n’y a pas d’alternative. Jean-Claude Michéa parlait de l’Empire du moindre mal. En somme, elle serait l’idéologie de la fin des idéologies, le produit neutre de la raison. Pouvez-vous la définir ? Si chaque idéologie s’appuie sur une classe sociale, le néolibéralisme est-il porté par la bourgeoisie éduquée des centres-villes ?
La difficulté de définir le néolibéralisme tient au rapport entre le texte et le contexte, si je puis dire. Sur le fond, il est peu novateur par rapport au libéralisme classique. Ce qu’il a de nouveau intellectuellement consiste dans une radicalisation et une amplification des principes libéraux classiques chez quelques auteurs, Hayek, par exemple, le plus notoire d’entre eux. Mais la force de persuasion du néolibéralisme n’est pas dans les livres, elle est dans le contexte historique qui donne une autre portée à ces principes classiques. Ceux-ci prônaient la liberté des marchés économiques et la protection des droits personnels à l’intérieur d’espaces politiques nationaux qui continuaient de faire autorité. La double nouveauté est la consécration des droits individuels universels dans le cadre d’une mondialisation qui tend à extraire le processus économique des espaces nationaux. Centralement, le néolibéralisme est une idéologie des droits des individus, avec une branche économique et une branche « sociétale », un mot qu’il a fallu créer, significativement, pour désigner cette extension nouvelle des conséquences de nos vieux droits de l’homme. Mondialisation en haut, individualisation en bas : voilà la nouvelle matrice structurelle qui porte le néolibéralisme.
Cette double entrée explique le fait que le néolibéralisme rapproche des gens assez différents et même opposés. Entre, disons, la bourgeoisie gestionnaire adepte du libre-échange et du libre marché et la petite bourgeoisie libertaire, il n’y a pas d’harmonie préétablie. Le précariat diplômé des métropoles est volontiers anticapitaliste. Mais ils sont condamnés à s’entendre. C’est ce double aspect qui fait l’originalité de l’ère néolibérale.
L’idéologie est donc un phénomène propre aux sociétés dotées d’une conscience – ou au moins d’un inconscient – historique. Mais selon vous, elle est également contemporaine de l’avènement de la pensée démocratique.
En effet, il faut les deux : la démocratie et l’orientation historique, au-delà de la simple conscience historique. L’orientation historique, c’est-à-dire la projection concrète de l’ensemble des activités collectives vers la production de nouveautés, autrement dit, vers l’invention de l’avenir. Ce qui se traduit pour l’essentiel dans la prépondérance qu’acquiert l’activité économique. Un événement majeur comme la Révolution française est pré-idéologique, en ce sens. Le but des révolutionnaires était d’instaurer le régime définitif de la raison. Ils ne raisonnaient pas historiquement, au sens que nous mettons aujourd’hui sous ce terme. C’est toute la différence avec l’idée de la révolution comme projet qui se développera par la suite.
Cependant, jusqu’à la fin du xixe siècle, la révolution industrielle a été menée en France sous des régimes qui n’avaient pas tellement l’air modernes. L’esprit de 1789 ne paraît pas beaucoup souffler sous la Restauration, la monarchie de Juillet et le Second Empire…
L’orientation historique a effectivement mis du temps à s’installer, autant dans les faits que dans les esprits. Parallèlement, le mode de pensée idéologique a pénétré lentement dans les masses, en lien avec l’avancée du suffrage universel et la politisation qu’elle impliquait. L’idéologisation a suivi. En France, on peut dire qu’elle a gagné à la fin du xixe siècle avec la Troisième République. Il faut regarder sous les apparences. La résistance de l’ancien ordre religieux, pour l’appeler par son nom, n’a pas empêché le xixe siècle d’être le grand moment de formulation des idéologies sur lesquelles nous continuons de vivre, du conservatisme au socialisme, en passant par le libéralisme.
La « dominance libérale », qui prévaut jusque dans les années 1880, est ensuite supplantée par la « dominance socialiste ». Comment s’explique ce virage ?
Il est le fruit d’une combinaison de faits et d’idées. Le grand fait, c’est bien entendu l’expansion du capitalisme et du monde de l’industrie, et son corrélat, le développement d’une classe ouvrière. À bien des égards, la dominance socialiste est la fille de la deuxième révolution industrielle. Avec la grande industrie, l’usine géante, la production de masse, le travail à la chaîne, celle-ci introduit une idée nouvelle qui va dominer une grande partie du xxe siècle : l’idée d’organisation. Le capitalisme s’organise, et le mouvement ouvrier s’organise parallèlement. Il en naît l’idée d’une société qui serait complètement organisée et de ce fait entièrement socialisée. Elle va donner un contenu nouveau à la perspective révolutionnaire, celui qu’orchestrera le marxisme-léninisme – bien plus léniniste que marxiste, selon moi. Mais de manière plus générale, le socialisme apparaît comme l’aboutissement final de l’aventure humaine préparé par la société actuelle. On peut le croire à portée de la main.
Pour vous, la dominance socialiste passe le relais à la dominance néolibérale en 1975. Pourquoi cette date ?
C’est la date à la fois du grand démarrage de la mondialisation et de l’entrée en scène de la politique des droits de l’homme. L’événement-clé est le choc pétrolier de 1974. On entre alors dans une crise qui va conduire à la mondialisation marchande. Le prix de l’énergie quadruple, donc les Européens, qui n’ont pas de pétrole, se retrouvent obligés de compenser le renchérissement des importations contraintes par le libre-échange. À partir de là naît une nouvelle dynamique. Jusqu’alors, il y avait certes de très puissantes multinationales occidentales, présentes sur tous les continents, mais elles devaient se conformer aux règles nationales des différents pays, tous très fermés et très administrés. Et puis tout d’un coup, la perspective d’un grand marché planétaire apparaît. Cela entraîne quantité de transformations. C’est par exemple à partir de l’année 1975 que l’effectif moyen des entreprises occidentales diminue. Les conglomérats industriels, du type General Electric, opérant dans une multitude de secteurs, cèdent la place à des groupes recentrés sur un « cœur de métier ». Dans le registre des libertés civiles, on entre parallèlement dans une nouvelle ère d’extension des droits individuels. Elle a sa traduction intellectuelle avec la percée du mouvement anti-totalitaire et l’exaltation de la dissidence. Même le bloc soviétique n’y échappe pas. En 1975, les membres du pacte de Varsovie signent avec les pays occidentaux les accords d’Helsinki, dans lesquels figure la fameuse « troisième corbeille » – les droits de l’homme. Cette concession aux valeurs bourgeoises, passée alors inaperçue, marque à mon sens le début de la fin des régimes communistes en Europe.
La morgue des dirigeants européens est constante, même lorsqu’ils reconnaissent leurs erreurs. L’offensive israélo-américaine en Iran confirme en outre leur lâcheté quand il faut s’attaquer à l’islamisme.
Les prétentieux incompétents, qui ont bousillé la France depuis cinquante ans, doivent partir. Et rendre des comptes. Le 10 mars, au sommet de l’énergie nucléaire, à Paris, Ursula von der Leyen a déclaré sans plus d’excuse : « La réduction de la part du nucléaire était un choix. Je crois que ce fut une erreur stratégique pour l’Europe de tourner le dos à une source d’énergie fiable, abordable et à faibles émissions. » L’aveu de la présidente de la Commission européenne est certes à saluer. Reste cette légèreté du beau monde. Car la faute était identifiable à sa première expression. La sottise a rendu la France dépendante des chantages énergétiques iranien et russe. Je rappelle dans La Révolution des oubliés, cette confidence d’Arnaud Montebourg en 2023 : le choix de François Hollande, de fermer la centrale de Fessenheim et de réduire le parc nucléaire, s’est fait en 2011 « sur un coin de table » avec Europe Écologie-Les Verts (EELV) ; et sans étude d’impact, de l’aveu de Manuel Valls. Emmanuel Macron a avalisé ce sabotage avant de se raviser, trop tard, en 2022.
La morgue accompagne l’irresponsabilité des puissants. Répliquant à l’émotion de Giorgia Meloni après le meurtre à Lyon de Quentin Deranque par un commando d’extrême gauche – la présidente du Conseil italien y avait vu « une blessure pour l’Europe entière » –, Macron a lâché, le 19 février à New Delhi, pays des vaches sacrées : « Que chacun reste chez soi et les moutons seront bien gardés. » Or le troupeau est indocile. Les plaintes des victimes du mondialisme et de son immigration de substitution s’accumulent. Le chef de l’État préfère répéter : « La Russie est la première menace pour la France », sans rien voir du djihad qui menace la France. Au lendemain de la mort de l’adjudant-chef Arnaud Frion, tué au Kurdistan irakien le 12 mars par une milice pro-iranienne, le président a précisé : « Nous ne sommes pas engagés et en guerre contre qui que ce soit. »« L’escalatoire » n’est plus son jeu. Pour avoir dénoncé l’offensive lancée le 29 février par les États-Unis et Israël contre la tyrannie des mollahs, Macron a renoncé à résister au totalitarisme islamique.
L’audace de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, applaudis comme des libérateurs par les Iraniens oppressés, révèle ce que la plupart des dirigeants européens sont devenus dans leur prudente lâcheté. Au prétexte de garder leur « sang-froid » (Macron), la majorité d’entre eux redoute les réactions incendiaires de l’islamisme infiltré. Le mépris porté aux deux parias est tel, en France, que des commentateurs mondains, anciens généraux ou anciens diplomates à pochettes, se pressent derrière Dominique de Villepin sur les chaînes d’info pour prédire avec gourmandise un « Vietnam global » mené par des Américains « qui sèment le désordre et le malheur » (Villepin, BFMTV, 8 mars). La haine de l’État hébreu exacerbe, partout, un antisionisme pavlovien qui en vient à souhaiter la victoire des ayatollahs apocalyptiques, détenteurs de 440 kilos d’uranium enrichi, soit l’équivalent d’une dizaine de bombes nucléaires.
L’histoire qui s’écrit, dans son affrontement civilisationnel, réclame des élites courageuses. C’est Boualem Sansal, le Soljenitsyne de l’islamisme, qu’il faut suivre dans ses dénonciations des capitulards. Le 16 mars il a choisi de quitter Gallimard, éditeur timoré, pour le groupe Hachette (Grasset) de Vincent Bolloré. L’urgence force à dégager, par les urnes, les couards et les complices.
The Drama de Kristoffer Borgli, ou comment faire exploser en plein vol sa cérémonie de mariage
Kristoffer Borgli s’est imposé, en à peine un ou deux films, comme un cinéaste plutôt original, aimant dénoncer les mœurs hypocrites de notre société, sans reculer devant la très grande méchanceté du trait. C’est une constante d’un certain cinéma, que l’on retrouve même en Asie aujourd’hui (par exemple, la Palme d’or 2019 à Cannes, Parasite de Bong Joon-ho). Ce mauvais esprit fait à soi seul l’attrait, souvent très limité, de ces films, et il faut croire que de nombreux spectateurs aiment être tourneboulés ainsi, puisqu’ils en redemandent plutôt.
Le mariage tourne mal
Borgli, cinéaste plus ambitieux que la moyenne, a choisi dans The Drama un point de départ très conventionnel : une rencontre amoureuse dans un café, qui tourne bien, au point que les deux jeunes tourtereaux décident de se marier. C’est le mariage qui va mal tourner, à cause de la révélation d’un secret. Le thème du secret dévoilé est en général très riche. Il arrive ici de manière peut-être un peu trop gratuite. Mais l’histoire fonctionne et ce secret donne rapidement sa pleine mesure, bouleversant la vie des deux protagonistes. L’homme, Charlie, est interprété par Robert Pattinson, épatant dans ce rôle qui requiert de lui une sobriété de jeu extrême. Se rajeunissant pour le rôle, il confère à son personnage un caractère absolument lisse et sans défense. Cet état d’âme naïf ouvre la porte aux moindres traumatismes.
Le personnage féminin, nommé Emma, est selon moi plus intéressant, même si Borgli ne mise pas tout sur lui, ce qui est d’ailleurs dommage. Il est joué par l’actrice américaine Zendaya, l’une des plus intéressantes aujourd’hui. De père afro-américain, et de mère d’origine allemande, Zendaya est une actrice au charisme mystérieux. On sait combien elle excelle dans les compositions sombres et difficiles, où il faut tout intérioriser. Elle n’hésite pas à choisir des rôles ambitieux, et à les interpréter avec ses ressources émotionnelles cachées. Dans The Drama, elle laisse passer une ambiguïté qui est fascinante. Emma est-elle vraiment ce qu’elle paraît ? Charlie a-t-il en face de lui la véritable Emma ? Toujours ici prédomine la question de l’identité. Elle se fissure à mesure qu’on avance dans l’histoire et que les images du passé se succèdent. Pour caractériser Emma, les critiques anglo-saxons ont utilisé le mot très intéressant de « demure », qui signifie réservé, modeste, sage, voire pudique, et qui pourrait illustrer peut-être une culpabilité refoulée. L’intérêt du film est de percer cette carapace dont Emma est revêtue. Et il faut avouer que Zendaya interprète cette touche « demure » avec une maîtrise absolue.
Sac à dos
Borgli évite de justesse l’exercice de style, mais néanmoins l’on perçoit bien ses influences. Le début du film est très américain, faisant songer à une comédie de Woody Allen, le malaise en plus. On pense d’abord, ce fut mon cas, que le film va nous dépeindre une classe sociologique précise de l’Amérique d’aujourd’hui. Tout est connoté, dès les premières scènes, comme par exemple ce sac à dos inévitable que porte Charlie. Rien ne nous indique son standing, ce qui nous aurait donné un indice sur le personnage, sa classe sociale. Cet accessoire devenu hyper-courant n’est pas ici un Eastpak ou même un JanSport, voire un Aer City Pack que les architectes new-yorkais affectionnent, mais plutôt un sac à dos « no-name » d’entrée de gamme, acheté dans un quelconque Walmart à un prix probablement discount. Notre homme est donc soit pauvre, soit assez indifférent au confort matériel et au luxe. On va vite comprendre que, ce qui le requiert, ce sont ses amours. Sa flamme reste cependant modérée, car il n’entend pas se mettre en danger avec cette fille qui lui échappe en partie. Mais il y a une évolution dans le personnage de Charlie. Il ne va pas rester un tiède jusqu’au bout, un médiocre. C’est l’une des réussites du film de montrer cela.
Le portrait d’Emma me semble plus contrasté, du reste souvent rempli de contradictions. On se demande ainsi si elle n’est pas folle, le réalisateur utilisant fréquemment pour parler d’elle un montage haché. A-t-il voulu ainsi faire ressentir les vibrations schizophréniques de l’esprit d’Emma ? C’est l’effet que cela donne, que j’ai trouvé extrêmement agressif. Mais peut-être est-ce utile, lorsqu’on ne veut rien laisser dans l’ombre ?
Un cinéaste européen
La scène du mariage, le clou du film, est très longue, et le style du cinéaste change du tout au tout. Elle est filmée d’une manière spécifique, comme si Borgli se souvenait de Festen de Thomas Vinterberg. N’oublions pas que Borgli est norvégien, et qu’il a abouti à Hollywood uniquement parce que c’est la capitale du cinéma. Ce changement de registre, à la moitié du film, est intéressant, comme si le naturel revenait au galop. L’inspiration profonde de Borgli est européenne, voilà la conclusion que j’en tire, mais qu’ajouter ?
Je suis partagé sur ce film. Borgli ne tire pas le maximum de ses acteurs, c’est dommage. Le scénario pèche par endroit. Néanmoins, on sent chez ce cinéaste un univers personnel et une ambition artistique véritable. La fin de The Drama surtout est très belle. C’est la partie que je préfère. Je vous laisse la découvrir.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Un dimanche en fin d’après-midi. Amiens reluit sous la caresse pusillanime d’un petit soleil mielleux. La Sauvageonne et moi marchons, baguenaudons plutôt, sur le chemin de halage de la rive droite de la Somme depuis le restaurant Le Pré Porus jusqu’au quartier Saint-Leu. A peine sommes-nous arrivés au niveau du pont de Camon que des adeptes du jogging courent comme des dératés dans les deux sens du bucolique chemin. Nous les contemplons, perplexes ; nous pensons la même chose : « Mais où courent-ils comme ça ? Seraient-ils pris de panique ? La Tour Perret aurait-elle été victime d’un attentat, percutée par des avions de ligne détournés ? » Que nenni ! Ces dizaines et dizaines d’adeptes du jogging courent, disent-ils, pour rester en forme. Quelle idée, tout de même ! Je sais, chacun est libre de faire ce qu’il veut avec ses jambes, ses mollets, sa sueur. Mais tout de même ; pourquoi sont-ils aujourd’hui si nombreux ? Le phénomène s’est développé depuis la fin du Covid.
On eût dit qu’on lâchait des lévriers de leur cage d’isolement. Personnellement, je ne me suis jamais senti aussi bien que pendant la période de confinement. J’étais en télétravail ; je graissais matinée. Je bouquinais avec avidité ; je voyais peu de monde. Ça me faisait un bien fou. Alors, vous vous doutez que je ne me suis pas mis à courir comme un cinglé. Courir vers quoi ? Vers son destin ? Vers la mort ? La vie est si absurde qu’on ira tous, vers la mort. Alors, pourquoi se presser. C’est qu’ils vont vite en plus.
Je me souviens qu’il y a quelques années, un vieillard en short rouge et en baskets Nike avait failli me renverser alors que j’étais en train de contempler les tanches entre deux eaux dans le fossé qui jouxte le fameux chemin. En revanche, à peu près à la même période, alors que je roulais à bord de ma Dacia blanche, je m’étais arrêté à la hauteur d’un autre vieillard, lui aussi équipé comme pour une compétition olympique, qui, en plein jogging, titubait, crachait ses poumons. J’étais sur le point de descendre de mon véhicule de boomer pour aller le secourir quand il reprit du poil de la bête et détala comme un lapin à l’ouverture de la chasse. Quel drôle de monde, tout de même ! Je sais bien ; c’est mieux de courir que de dire du mal de son voisin, ou de pisser contre une station-service comme Brian Jones en 1963, ou d’égorger son chien, ou de jeter son chat dans l’eau de la Durance comme l’avait demandé Mme Chautard à Léon Biet. Mais tout de même ! Ce monde, je ne le comprends plus, mais plus du tout, avec ses injonctions, ses interdictions, ses intolérances. Et je ne vous ai pas encore parlé des trottinettistes et des cyclistes qui poussent dans les villes comme des morilles dans les sous-bois de la forêt de Saint-Gobain (Aisne ; 2288 habitants) au printemps. Une trottinette, mes parents m’en avait offert une à un Noël ; je devais avoir cinq ou six ans. C’était dans le cœur des Trente glorieuses. Mon époque préférée. Mon père fumait des Royale. Je sens l’odeur de la fumée. On pouvait encore contempler les tanches dans le fossé du chemin de halage du canal de Saint-Quentin, à Fargniers (Aisne ; 3212 habitants) sans risquer de se faire renverser par un vieillard qui court vers la mort.
À Pâques, Monsieur Nostalgie nous emmène à Rome sur les pas du jeune Brésilien Chico Buarque au son des Lambretta et dans les souvenirs de la belle Alida Valli, dans les effluves des années 1950…
D’abord, c’est la confusion. La fiction vient brouiller ce que nos yeux voient ou croient voir. New-York, son serpentin de blocs et sa catéchumène cinématographique, provoque le même effet sur l’arrivant. Penaud et ébahi. Voit-on le vrai Rome ou la construction d’un imaginaire travaillé par le cinéma et la littérature ? Quel est le véritable visage de la ville éternelle ? Nos sens piétinent dans les ruelles, nous bafouillons notre Gaffiot, nous ânonnons notre mémoire primaire, nous perdons alors notre libre-arbitre en pénétrant dans son enceinte. Il faut s’adapter et accepter cette brume mentale, se laisser porter par elle, ne surtout pas vouloir la contraindre par une visite dirigée, au pas de course, ordonnée et didactique. Rome supporte mal l’autoritarisme touristique et les injonctions muséales. Ne pas trop penser à la grande Histoire qui pourrait faire basculer une marche dans Rome à un examen noté. Rome ne demande aucune certification. Pour une fois, suivez les conseils de Michelet : « Rome ne demande pas à être vue comme un musée, mais comme Rome ». Cette lapalissade de l’ancien élève du lycée Charlemagne nous tiendra de viatique durant tout notre séjour. La tentation est tellement forte, d’associer tel monument à telle scène, de chaptaliser Rome pour la rendre encore plus sucrée, plus émotive et plus « toc ». Nous sommes des êtres de cartes postales sensibles aux colifichets.
Des images, des milliers d’images viennent donc se superposer à notre réalité, nous sommes atteints du « déjà vu », une variante du syndrome de Stockholm, on croit apercevoir une fille aux cheveux courts, une glace à la main, sur l’escalier de la Piazza di Spagna, c’est sûr, c’est elle, une Audrey des temps modernes ; à quelques mètres de là, plus loin, Toni Servillo, ex-président de la République italienne ayant abandonné son Quirinal regarde, par la fenêtre de son appartement de retraité, le flot des touristes, ce soir il mangera du minestrone. De « Vacances Romaines » de William Wyler d’avril 1954 (sortie française) à « La grazia » de Paolo Sorrentino en janvier 2026, Rome est une machine à fantasmes, dérégulatrice et aspirante. Percer sa coque n’est pas si facile, ses contours sont là pour nous manger l’esprit, perpétuellement nous tromper. Dans son guide Au plaisir de Rome paru en 1966, Maurice Andrieux nous apprenait à rejeter les faux-semblants et les sornettes des manuels, la destruction de la Rome antique par les Barbares était, selon lui, un fait très exagéré : « à l’exception des Huns qui n’ont jamais pénétré dans Rome – Les Barbares étaient chrétiens, bien qu’ils eussent embrassé l’arianisme. Ils ont beaucoup plus ménagé les églises et les couvents que les soldats du très catholique Charles Quint ». Alors, abandonnez vos prétentions à tout savoir, à tout commenter, à tout valider, Rome s’enjambe à la fainéante, dans cette distance mi-nonchalante, mi-caustique d’un peuple désinvolte aimant les ragouts et les éclipses. D’abord, cette chaleur du grand Sud, poudreuse qui étonnamment assomme et exalte, les pins parasols qui accrochent le regard partout, peut-être l’arbre capable d’apaiser tous les maux de cœur, sans but précis, sans soif de la connaissance, à vue, en cabotage heureux, vous descendrez de la Villa Borghese, tout là-haut vers le Museo Zoologico, jusqu’au Tibre tourbeux de l’Île Tibérine. Et le soir, après une journée portée par le vague-à-l ’âme, endormez-vous en lisant le dernier livre de Chico Buarque, Un gamin à Rome aux éditions Métailié. Chico avait neuf ans quand il débarqua de São Paulo, nous étions en 1953, son père avait été nommé à l’université. Le petit Brésilien raconte cette enfance dans une école américaine en compagnie de camarades friqués, la passion du ballon rond, Amadeo le fils de l’épicier, son guide linguistique, les cuisinières originaires de Sardaigne et le mythe Coppi. Et surtout la rencontre avec l’actrice Alida Valli qui joua pour Hitchcock, Visconti, Antonioni et fut l’assistante de Pierre Brasseur dans « Les yeux sans visage » de Franju. Soixante-dix ans plus tard, tous ses souvenirs ont resurgi : « Et puis, la vie s’étendait bien au-delà des murs de l’école : il y avait les fontaines de la ville, les Vespa et les Lambretta, il y avait le cinéma Rex, Alida Valli, Carlo, Hi-Lili, Hi-lo, il y avait Sandrene, il y avait le visage sévère de Pie XII, il y avait la signorina Grazia, il y avait Graziella ». Rome est une ville où les fantômes du passé dansent nuit et jour.
Un gamin à Rome de Chico Buarque – Métailié 160 pages.
Le livre de l’avocate, présenté comme rien de moins qu’un « cri d’alarme devant le tombeau d’un certain humanisme », dénonce la « brutalité » de l’institution judiciaire, laquelle briserait les existences. Notre chroniqueur n’est pas d’accord avec cette vision, présentée comme inédite, et en réalité colportée en permanence dans tous nos journaux.
Marie Dosé est de gauche et avocate. Comment pourrait-on lui refuser, avec un tel doublon, un brevet incontestable d’humanisme ? Comment pourrait-elle ne pas se parer d’une lucidité judiciaire indépassable ?
Et pourtant !
Dans Marianne, elle est très intelligemment — et, puis-je dire, confortablement ? — questionnée par Frédéric Taddéï. Ce n’est pas faire injure à ce dernier, que j’apprécie depuis toujours, que de relever, à la lecture approfondie du livre de son invitée, La Violence faite aux autres, une tonalité, de sa part, plutôt favorable à son contenu…
Je dois jouer franc jeu. Lorsque je n’avais pas encore été exclu de CNews, j’avais proposé à Marie Dosé de « la soumettre à la question » dans le cadre de mes entretiens, infiniment pluralistes. Elle avait refusé en raison de ma présence sur cette chaîne. J’avais regretté sa décision, car une dizaine de très grands avocats, pas moins sensibles qu’elle à l’humanisme judiciaire, m’avaient, eux, brillamment répondu. Je songe notamment à Hervé Temime, Éric Dupond-Moretti, Thierry Lévy, François Sureau, Jean-Yves Le Borgne, Frank Berton… Cette surprenante abstention ne m’avait pas détourné d’elle, mais je n’imaginais pas ce que ses réponses dans Marianne allaient susciter chez moi.
D’abord, en couverture de l’hebdomadaire, cette phrase d’elle : « La vérité judiciaire ne vaut plus rien. » Elle relève de ce type de propos provocateur, expéditif et simpliste qui, à la réflexion, ne signifie rien.
Pour l’entretien lui-même, il s’agit, sans la moindre nuance ni approfondissement, d’un exercice consacré à la gloire et à l’illustration du métier d’avocat. Hors de question que cette profession puisse être mise en cause, interpellée pour ses dérives ou pour les infractions que certains conseils se voient reprocher : elle est intouchable, et tout ce qui viendrait projeter sur elle la sale lumière de la suspicion serait une honte. De la part de Marie Dosé, ce n’est même plus du corporatisme, mais de l’adoration !
On comprend alors que, puisque être avocat est une grâce et un honneur jamais démentis, l’univers du barreau doive demeurer totalement à l’abri de ce qui, depuis des années — et de plus en plus — dégrade pourtant la mission de défense, notamment en matière pénale : connivences, complicités et comportements peu sanctionnés disciplinairement.
Cette idolâtrie professionnelle explique pourquoi tout ce qui est de nature à fragiliser légitimement l’exercice malhonnête du métier d’avocat est perçu comme une intolérable atteinte, une offense scandaleuse, et pourquoi tous les actes de procédure le concernant sont stigmatisés.
Sans même évoquer cette réalité déprimante qui la désole : aujourd’hui, le conseil n’est plus cru sur parole et n’est plus respecté avant d’avoir prouvé qu’il était respectable !
On croit rêver quand l’entretien, suivant explicitement les préjugés de l’essai, s’articule sur la seule « violence » que subiraient tous ceux qui ont affaire à la justice pénale et ceux qui les défendent. On aurait pu, même modestement, espérer une légère allusion à l’immense univers de l’autre côté — celui des tragédies, des délits, des crimes et du pire, sous toutes ses formes, commis par les transgresseurs condamnés. Il y a quelque chose de surréaliste à fustiger la « violence » des procédures et de la répression quand on abolit radicalement, dans son discours, tout ce qui la légitime et la justifie.
Ce que Marie Dosé nomme « le populisme pénal » est sans doute, alors, ce qui n’adhère pas béatement au catéchisme de la gauche judiciaire.
Si l’honnêteté et la lucidité avaient présidé à ce livre, il aurait été tout à fait acceptable de proposer des pistes de réforme ou d’amélioration susceptibles de s’appliquer aux relations des magistrats avec les avocats, avec une synthèse garantissant les droits consubstantiels à leur mission libre, sans les exclure du champ des justiciables ordinaires lorsqu’ils ont fauté.
Pour faire bonne mesure, après ce dithyrambe sur le barreau par une avocate de gauche, j’aimerais que la magistrature se penchât sur elle-même sans se ménager, mais sans oublier ce qu’elle a trop souvent relégué aux oubliettes : la fierté, singulière et collective, d’être magistrat.
Que notre chroniqueur aime la langue française, qui s’en étonnerait ? Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est le français — et là, Jean-Paul Brighelli dérape salement : selon lui, la « langue de Molière » ne peut se laisser cannibaliser par les trublions contemporains qui éructent en patois banlieusards. Et de prendre en otage Leïla Slimani, qui avec Assaut contre la frontière (Gallimard, mars 2026), démontre une fois de plus qu’une immigrée peut sortir sans voile et parler (et écrire) avec brio un français parfait.
J’ai eu brièvement la tentation d’écrire une chronique sur les déclarations péremptoires d’Yvan Attal, dans Marianne, expliquant que Marivaux et Molière « le gavent ». Que le français soit « la langue de Molière » comme l’anglais est celle de Shakespeare ne le dérange pas : comme les « linguistes atterrés » que Jérôme Serri a épinglés dans Causeur l’année dernière, Attal pense sans doute que le gloubi-boulga qui sert de lingua franca à la racaille et aux sous-doués mérite bien à son tour d’être appelé « français ».
Mais le tout récent petit chef d’œuvre de Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, m’a convaincu qu’il était temps d’expliquer à ceux qui en valent la peine que la mosaïque de sous-langages qui sévit aujourd’hui dans l’Hexagone n’est pas du français. Et que ceux qui, à l’école, ont renoncé à enseigner notre langue dans ce qu’elle a de plus beau et de plus complexe, sous prétexte de coller à l’expression des élèves, sont eux-mêmes des cancres — ou des traîtres, comme vous voulez.
Leïla Slimani a été désignée ambassadrice de la francophonie en 2017 — elle, et pas Virginie Despentes ni Annie Ernaux. Elle explique son acceptation : « C’était d’abord pour m’insurger contre ce rapport idéologique aux langues alors même que dans mon pays [elle est marocaine d’origine] et ailleurs des figures conservatrices appelaient à cesser de parler français et stigmatisaient l’usage de toute autre langue que l’arabe. »
Quoi ! Une femme cultivée et intelligente choisissait de parler la langue des « colons », des « oppresseurs » ! Quel exemple déplorable pour la jeunesse !
Le Maroc a deux langues officielles, l’arabe et l’amazighe (la, ou plutôt « les » langues berbères). Un colloque auquel je participais à Casablanca il y a quelques années avait conclu qu’il est essentiel pour un enfant de maîtriser une langue maternelle — c’est même la condition première pour accéder à une autre langue. Peu importe que ce soit l’arabe ou le dialecte berbère. Ou le français : le Bulletin officiel du royaume traduit automatiquement en français les textes rédigés en arabe. Sans honte. Par pragmatisme. Parce qu’une bonne part des élites parle français. Et qu’à Casablanca, sur la place Mohammed-V, s’élève toujours la statue du maréchal Lyautey.
Ce n’est pas en Algérie qu’on se laisserait aller à célébrer l’envahisseur. C’est sans doute la raison pour laquelle l’Algérie, avec des ressources très supérieurs, est un pays arriéré par rapport au Maroc. Arriéré mais idéologiquement pur.
Leïla Slimani, qui a si bien choisi de parler français qu’elle a peu à peu désappris les mots arabes de son enfance, développe une idée brillante, en s’élevant contre la doxa issue du mythe de Babel : la variété des idiomes est une marque d’arriération, et la tour mythique, en s’élevant, doit aller vers une langue unique — mais certainement pas le globish qui sévit aujourd’hui dans notre monde décentré, mondialisé et barbare. Unique chacune dans sa sphère d’influence, bien sûr : Slimani utilise un français délicat qui heurte sans doute les oreilles des linguistes atterrés qui se sont cooptés dans cette réserve de grandes incompétences qu’est devenue l’université française.
Il y a bientôt trois ans, j’expliquais dans ces colonnes ce qu’est la « bonne » langue française. On voudra bien m’excuser de me citer. Enseigner le bon français, disais-je, c’est « faire barrage aux barbares. Si l’on baisse la garde sur la langue, nous serons confrontés demain à une France éclatée en dialectes aussi divers que les « communautés » que l’on tente de nous imposer pour déchirer le tissu national. L’enjeu est non seulement normatif, il est politique. Ne pas enseigner rigoureusement la grammaire à l’école revient à ouvrir la porte aux fanatiques et aux dynamiteurs. Ceux qui penchent pour le laxisme ouvrent la voie (et ils en sont bien conscients, leurs options politiques le prouvent jusqu’à l’écœurement) à l’éparpillement façon puzzle de la République française. Allez, parions que Samuel Paty ou Dominique Bernard parlaient un bon français. Tolérer le magma linguistique où tant de nos concitoyens sont aujourd’hui embourbés, c’est tendre le couteau aux assassins : parions que le français des frères Kouachi était aléatoire. »
Et le français s’apprend dans les livres — c’est la langue la plus écrite qui soit. Elle s’apprend à travers La Fontaine ou Hugo, Molière ou Marivaux. Ou Proust. Ou Céline. Ou… Faites lire à vos enfants. Sinon, ils parleront bientôt un charabia que vous ne comprendrez plus. Ni vous, ni leurs futurs employeurs.
Le français s’apprend par les livres. Pas à travers les films d’Attal, dont Elisabeth Levy et Cyril Bennasar disaient ici il y a dix ans tout le bien qu’ils en pensent… C’était à propos de son film Ils sont partout, qui, comme le dit benoitement Wikipedia, « n’a pas fait de carrière internationale. » Attal voyait de l’antisémitisme partout, sauf là où il est : dans les banlieues et chez les députés de la France insoumise.
Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, Gallimard, mars 2026, 75 p.
Cambriolages, incendies, fuites d’eau: le patrimoine français est victime de décennies de négligence. Mais le ministère de la Culture se préoccupe davantage de séduire de nouveaux publics que de conserver musées et monuments. Dans son nouveau livre, Maryvonne de Saint Pulgent tire la sonnette d’alarme.
Maryvonne de Saint Pulgent fit effraction dans le débat public en 1999 avec un ouvrage, Le Gouvernement de la culture, qui explorait cette spécificité française qu’est le lien entre la politique et les arts, la culture comme « devoir d’État ». Un essai qui n’avait rien du livre d’humeur et tout d’une réflexion profonde, informée, historiquement documentée. Il n’a rien perdu de sa puissance et de sa fécondité et nos prétendants à la présidence de la République seraient bien avisés de le lire ou le relire – le livre se clôt sur un exaltant portrait du ministre de la Culture que la France est en droit de rêver : « un Colbert doublé d’un Fouquet ». Un des chapitres portait déjà sur le patrimoine : « Veiller sur les reliques ». Près de trente ans après cette publication, et en dépit de l’alerte que lançait Maryvonne de Saint Pulgent, les ruines se sont accumulées ; le Louvre brille peut-être par ses séances de yoga, ses commandes d’art contemporain, ainsi que du Pilier des migrants disparus en mer et autres divertissements, mais laisse échapper les bijoux de la Couronne et abandonne ses collections aux fuites d’eau. « À quoi expose-t-on un tableau quand on l’expose dans un musée ? », demandait Jean Clair dans La Part de l’ange. La question prend un tour des plus prosaïques.
Alerte sur le patrimoine paraît dans la collection « Tract » de Gallimard, de quoi lui permettre d’être, peut-être, enfin entendue.
Philosophe et essayiste, Bérénice Levet, qui a mené cet entretien, a publié dans Le Figaro du 5 novembre 2025 une tribune sur la question : « La sécurité des œuvres est le cadet des soucis du chef de l’État comme de ceux qu’il nomme ».
Causeur. « Qu’arrive-t-il à notre patrimoine ? » , demandez-vous en ouverture de votre Tract. Pourquoi sonner l’alerte et pourquoi aujourd’hui ? Vous semblez dater d’une dizaine d’années le retour des menaces dans nos monuments et nos musées mais c’est une histoire qui remonte à plus loin, n’est-ce pas ?
Maryvonne de Saint Pulgent. Ce n’est pas une affaire récente assurément. Déjà, en 1999, dans mon Gouvernement de la culture, j’avais identifié le responsable et je mettais en garde : la bureaucratie avait crû de manière exponentielle aux dépens du budget du patrimoine. Mais la dernière décennie a vu se multiplier, se précipiter les signaux inquiétants. Et la baisse de la part du patrimoine dans le budget du ministère a continué.
Je m’attache d’ailleurs dans mon Tract à retracer l’évolution sur une période longue. Je date d’André Malraux, le moment où le patrimoine a cessé d’être la priorité absolue du ministère de la culture, devenu ministère des artistes.
Le budget du patrimoine reste le plus important du ministère, mais il ne concerne pas que les monuments historiques et les musées, il y aussi les archives, l’archéologie, l’architecture, et il doit financer un domaine qui s’étend continuellement. Et les crédits sont trop souvent mal utilisés.
Avant de revenir sur chacun de ces points, permettez-moi une question concernant André Malraux, dont nous célébrerons en novembre prochain le cinquantenaire de sa disparition. Vous dites que le patrimoine n’était pas sa priorité toutefois le discours qu’il prononce en décembre 1961 à l’Assemblée nationale sur la sauvegarde du patrimoine, en dépit de son emphase voire de sa grandiloquence, n’est pas sans grandeur ? Ne lui devons-nous pas également le retour en 1964 de l’inventaire général du patrimoine tant souhaité par André Chastel ? La loi de 1962, loi dite Malraux, sur les secteurs sauvegardés, est une noble chose – Uzès, Sarlat, Chartres et autres lieux de mémoire ne lui sont-elles pas reconnaissantes ? Quant au ravalement de Paris décidé en 1959 n’est-il pas à mettre à son crédit ? Quand on revoit Funny Face de Stanley Donen avec Audrey Hepburn qui date de 1957, c’est une magnifique ode à Paris mais diable, que la capitale était enténébrée !
Je ne dis pas que Malraux ne s’est pas intéressé au patrimoine, mais qu’il a privilégié le spectacle vivant et l’art contemporain, y compris d’ailleurs en architecture. Et le premier ministre de l’époque, Michel Debré, a révélé dans ses Mémoires qu’il était le véritable auteur de la loi sur les quartiers sauvegardés, même si celle-ci porte le nom de Malraux qui l’a d’ailleurs bien défendue devant le Parlement.
Revenons à présent aux causes de la crise. Commençons par ce défi qu’est l’extension du domaine patrimonial, vous parlez d’une “démographie patrimoniale galopante”. Quelle définition donneriez-vous du patrimoine ?
Je citerais la définition d’André Chastel qui saisit parfaitement la complexité du problème : « Le patrimoine se reconnaît au fait que sa perte constitue un sacrifice et que sa conservation suppose des sacrifices. » Dans mon Tract, je focalise mes analyses sur les musées et les monuments historiques dont le nombre croît continuellement, et c’est encore plus le cas pour les archives et les fouilles archéologiques. Et cette extension s’est faite au profit de biens moins durables, surtout dans la période récente. Cette dilatation commence lorsque Malraux contraint les services des monuments historiques à abandonner 1830 comme date limite des protections et à les étendre jusqu’au XXe siècle, mais seulement pour les monuments représentant la modernité architecturale. Ce n’est pas tout le XIXe siècle qui entre alors dans le patrimoine, seulement ce qui jalonne le chemin vers l’art du XXe siècle. C’est ainsi que Malraux a fait protéger le Palais du Facteur Cheval, quelques monuments de l’art Nouveau, mais non l’Art déco, et bien sûr ceux de la trilogie moderniste Mallet-Stevens, son grand ami Le Corbusier, et Auguste Perret. Il faut attendre Michel Guy pour que, sous l’influence d’André Chastel et de Bruno Foucart, le reste du XIXe siècle entre dans le patrimoine, et notamment la gare d’Orsay, honnie de l’avant-garde.
Puis Jack Lang a contribué à son tour à cette extension. Au cours de son premier mandat, il ne s’occupe guère du patrimoine, sauf pour inclure dans son programme de fêtes annuelles les journées « portes ouvertes dans les monuments historiques », devenues ensuite « journées du patrimoine ». Dès lors François Léotard s’empare du patrimoine, il a d’ailleurs un secrétaire d’Etat auprès de lui pour s’en occuper, Philippe de Villiers. Il fait voter une loi de programmation budgétaire qu’il reviendra d’ailleurs à Lang d’appliquer.
Mesurant combien l’indifférence à l’endroit du patrimoine est une erreur politique tant les Français lui sont attachés, dès son retour au ministère, il se fait le chantre du patrimoine mais dans un sens expansionniste : tout devient patrimoine ! Sa première conférence de presse en 1988 est consacrée à ce sujet, ce qui surprend tout le monde : le patrimoine, déclare-t-il, ce ne sont pas seulement les châteaux et les églises mais aussi « le foot à Marseille ». Son second mandat sera rythmé par les communiqués guerriers sur les protections de monuments menacés, souvent par des mairies de droite : Jack Lang sauve ainsi la piscine Molitor, le Fouquet’s, l’Olympia, mais trop souvent, rien d’autre ne se passe ensuite. La piscine Molitor, par exemple, sera finalement détruite.
Comment avez-vous réagi aux propos de Roselyne Bachelot jugeant que les églises du XIXe siècle ayant peu d’intérêt, elles devraient donc être sacrifiées sans tremblement ? Le support naturel de l’Eglise, ce sont les fidèles, dit Chastel, mais quand ceux-ci viennent à déserter l’Eglise, quand celle-ci se trouve désaffectée dans toutes les résonances du terme, que faire?
Un monument se conserve d’autant mieux assurément qu’il garde sa fonction d’origine. L’adaptation à de nouvelles fonctions requiert souvent des modifications qui altèrent sa qualité patrimoniale. Toutefois, si l’on devait prendre pour mesure la fréquentation des églises, on en détruirait un grand nombre. Chastel dit aussi que les églises sont essentielles au paysage, et à ce titre ne doivent pas disparaître. L’église et le château font partie de la cité, rappelle-t-il. Même dans les villes détruites par la guerre, observait-il, l’habitant sera sensible à l’attention que l’on prêtera à l’église et à sa restauration. Hier comme aujourd’hui.
Cependant j’ai la conviction que nous ne devons accorder la protection monument historique qu’aux édifices que nous pouvons réellement sauvegarder. Tout le reste est agitation. Protéger des monuments sans engager les travaux nécessaires à leur préservation, avec pour conséquence leur destruction faute d’entretien des années plus tard, entraîne une disqualification complète du label et de l’autorité de l’Etat.
Je me suis employée, lorsque j’étais directeur du patrimoine entre 1993 et 1997, à respecter au mieux ce principe et limiter ainsi l’inflation des protections, ce qui m’a d’ailleurs été reproché, et elle a repris peu après.
Le diocèse de Meaux, connaissant un regain de ferveur, a engagé la construction de deux églises, comment comprendre pareille décision quand tant d’églises se meurent ?
Construites après 1905, ces églises nouvelles seront la propriété de l’Eglise de France, contrairement à celles d’avant cette date qui sont la propriété des communes. Il y a un mouvement moderniste puissant dans les rangs du clergé, qui peut expliquer un tel choix. Souvenez-vous de la construction de la cathédrale d’Evry érigée par l’Episcopat en symbole de l’église moderne !
Vous mettez en cause un ministère de la Culture qui cultive “depuis sa création une vision quantitative de sa mission de démocratisation de l’art” et par conséquent “s’enchante” de cette extension du domaine patrimonial. “Passion pour le quantitatif du ministère de la Culture”, dites-vous, que flatte la fréquentation touristique massive. Pourriez-vous développer ce privilège du quantitatif sur le qualitatif ?
Malraux avait donné pour mission au ministère des Affaires Culturelles de faire accéder le plus grand nombre de Français aux chefs d’œuvre de l’art : c’est la « démocratisation » qui est un des piliers de la politique culturelle française. Pour en évaluer les résultats, le ministère a mis au point des outils statistiques permettant de mesurer les fréquentations selon les secteurs, les régions, les âges, les catégories socio-professionnelles, les niveaux de diplôme, etc, avec des enquêtes régulières poursuivies désormais depuis un demi-siècle. On compte aussi les équipements en salles de spectacle, musées, rayonnages de bibliothèques, kilomètres d’archives, puisque le ministère s’est persuadé que plus il y en aurait, plus ils seraient fréquentés. Ce sont des travaux remarquables et même utiles pour les chercheurs, mais ce comptage systématique, qui d’ailleurs n’a pas pu constater d’amélioration significative de l’accès à la culture, a fini par occulter la réflexion nécessaire sur la dimension qualitative de la politique culturelle. Il est vrai que c’est plus difficile à mesurer.
On mesure combien la question du critère est délicate, épineuse même. Le sens du patrimoine est éveillé par ce que Chastel nomme “une méditation sur la caducité” des choses, le “sentiment poignant, écrit-il encore, de [leur] vieillissement”. L’inscription au patrimoine vaut en outre reconnaissance, élévation au rang de “biens attachants, reconnus, dignes d’être conservés”. Où commence, où finit le patrimoine selon vous ?
Si l’on parle des monuments historiques, depuis la loi de 1913 la loi énonce qu’il faut que la conservation de ce qu’on classe présente un intérêt public d’histoire ou d’art, et pour ce qui est inscrit, un intérêt suffisant. Il faut donc opérer une sélection dans les édifices anciens, selon leur intérêt pour notre histoire et notre culture. Mais le patrimoine architectural ne se limite pas aux monuments historiques, de même que le patrimoine pictural ne se limite pas aux œuvres de « qualité musée ». Le vrai critère du patrimoine, comme le rappelle Chastel, est l’attachement que nous y portons, nous, personnellement, et les efforts que nous sommes prêts à faire pour le conserver.
J’ai créé en 1995 la Fondation du patrimoine afin précisément de s’occuper du patrimoine qui n’est pas protégé monument historique, patrimoine de proximité, vernaculaire, les fermes, les lavoirs, les édifices pittoresques remarquables, les petites églises, les chapelles. Avec le label de la Fondation du patrimoine, les propriétaires de ces édifices bénéficient d’aide fiscale sans alourdir le budget du ministère, et, ils peuvent obtenir des aides financières pour leurs chantiers quand ils sont sélectionnés par le loto du patrimoine.
Expliquez-nous comment fonctionnent Le Louvre, Versailles, Orsay, Chambord ? En quoi le statut qui est le leur éclaire l’état calamiteux dans lequel se trouve notre patrimoine ?
Ces grands musées et monuments sont désormais des institutions gérées par des établissements publics autonomes. L’idée initiale était que chacun soit responsable de sa “boutique” et que les bons gestionnaires ne soient pas pénalisés par les mauvais. La chose était belle et bonne en théorie. la réalité est autre : les musées ont acquis, et même conquis, une indépendance à l’égard du ministère de la Culture qui rend leurs directeurs maîtres et souverains de leur vaisseau. Personne ne le dira officiellement, mais chacun sait que le ministère de la culture, donc l’Etat, a perdu le contrôle des grands établissements publics. Une grande partie des problèmes que connaît le Louvre y trouve son explication.
Toutefois, la tutelle ministérielle n’est pas sans responsabilité : les instruments juridiques du contrôle existent toujours mais personne n’ose s’en servir. Je note avec intérêt que, sans citer ses sources, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, dirigée par Alexandre Portier, aux lendemains du vol du Louvre, parle d’Etat dans l’Etat et de défaillances systémiques – je reconnais mon vocabulaire -, il faut maintenant qu’on en tire les leçons.
Auditionné par la commission parlementaire, le directeur général du patrimoine a reconnu les erreurs du Louvre devant la commission parlementaire, que n’a-t-il pris des mesures avant ?
Laurence des Cars soutient n’avoir pas cessé d’alerter sur les besoins de financement, mais que n’a-t-elle, à l’exemple du général de Villiers, démissionné plus tôt si elle n’avait pas les moyens d’assumer ses responsabilités ?
Laurence des Cars s’est trouvée dans une situation classique pour les gestionnaires de ces grands établissements. Les sommes dont elle avait besoin pour traiter les pathologies du Louvre atteignaient des montants tels qu’il lui fallait l’accord du ministère du Budget, et à défaut l’appui du chef de l’Etat – d’où le projet de Louvre Renaissance présenté l’année dernière en présence du président de la République. Elle n’était pas pour autant dépourvue d’argent – elle disposait notamment des importants revenus du Louvre d’Abu Dhabi ! Mais elle a fait le choix de les consacrer à d’autres finalités que les travaux de restauration du bâtiment.
On parle du Louvre, mais depuis la publication de mon livre, j’ai reçu des témoignages édifiants sur des cas comparables. Une de mes correspondantes, conservatrice générale du patrimoine, me rapporte notamment son expérience passée à Chambord. Avec l’architecte en chef, nous avions établi, m’explique-t-elle, une liste des travaux urgents à réaliser or, mais le directeur a préféré financer un hommage à Léonard de Vinci.
C’est bien une philosophie qui est en question : les expositions par définition temporaires, ont la préséance sur les collections permanentes ; “l’art vivant”, véritable idole de nos élites, politiques, culturelles, religieuses aussi – entrez actuellement au Collège des Bernardins, vous y êtes accueilli par une tonitruante affiche “L’Invisible. Festival des arts vivants” -, sur l’art du passé, et fatalement l’événementiel sur le bâti, sur les infrastructures. C’est ainsi que, dans le cadre d’une exposition, la direction du Louvre passe commande à un artiste contemporain d’une installation – ce sera un Pilier des migrants disparus, un amoncellement de baluchons en tissus africains – quand les questions de sécurité passent à la trappe. Vous avez une formule extraordinaire qui résume le fond de l’affaire : vous parlez d’une rédemption nécessaire du patrimoine par le “geste contemporain”. L’emprunt au vocabulaire théologique est parfaitement accordé : la conscience progressiste de nos élites, culturelles comme politiques, regardent en effet comme une faute, un péché la conservation, la préservation
Je citerais Emmanuel Macron réunissant à l’Élysée, le 13 mars 2018, alors qu’il venait d’être élu le gratin des présidents-directeurs des musées parisiens dont Jean-Luc Martinez pour le Louvre, déjà Laurence des Cars pour Orsay, Laurent le Bon alors à la tête du musée Picasso et leur expose sa philosophie : “Celles et ceux [sic] qui s’occupent des musées pourraient être considérés comme conservateurs, je veux croire le contraire”. Mais je pourrais rappeler les mots d’Edouard Philippe, fâché contre ce qu’il regardait comme une capitulation du Président dans le dossier du remplacement de la flèche de Notre-Dame par un “ geste architectural contemporain”, “Notre-Dame n’est pas un objet figé, baigné dans le formol protecteur”, s’agaçait-il. Vous évoquez d’ailleurs l’épisode des vitraux, reddition que se refuse à signer le chef de l’Etat.
D’où l’inversion, que vous dénoncez, de l’ordre des priorités. La conservation, la préservation de l’héritage qui est et devrait être la mission première du directeur de musée, son tourment majeur, est en réalité placé tout en bas de l’échelle. La dévotion – le mot doit être entendu toute sa résonance – à cette mission devrait également être le premier des critères au moment de le désigner or, la chose est établie, il n’en est rien.
“Legs du passé, le patrimoine présente ce défaut de “n’être pas au goût du jour”, de “n’être pas en phase avec l’actualité”, écrivez-vous encore : là est le cœur battant du problème. Prenons l’exemple de Laurence des Cars, sur quels critères fut-elle nommée ? “Ce qui a beaucoup intéressé le président, rapportait un conseiller de l’Elysée, c’est que Laurence des Cars sente que les débats de société sont entrés dans les musées” et qu’elle soit déterminée à “accueillir la polyphonie du monde dans un musée en résonance avec les questions actuelles”. Engagement que confirma l’intéressée le lendemain de sa nomination, disant sur France Inter, sa détermination à “rendre le Louvre pleinement contemporain”, à transformer cette belle mais vieille institution en “chambre d’écho de la société”.
Les professionnels du patrimoine sont justement appelés des « conservateurs ». Que ce soit dans les musées, les monuments historiques, l’archéologie, l’Inventaire général, on parle du corps des conservateurs du patrimoine, et comme je l’ai déjà dit, le code du patrimoine mentionne bien l’intérêt public de la conservation.
Dans les musées, il faut assurément conserver les œuvres, mais il faut aussi conserver le bâtiment qui permet de les présenter : là est le problème des responsables des musées. Concentrés sur les œuvres, sur la muséographie, ils oublient les murs, qui en sont l’écrin, le coffret. Les responsables de musées sont des collectionneurs dans l’âme. Ils privilégient les œuvres. C’est d’ailleurs ce qui est souligné dans le rapport de la Cour sur le Louvre : la priorité a été donnée aux acquisitions et à la muséologie. Tropisme qui rencontre l’assentiment des pouvoirs publics : une acquisition se montre ; une muséologie donne lieu à une inauguration. On en revient toujours à ce point.
La priorité accordée à l’art vivant sur un art regardé comme mort ne date pas du chef de l’Etat actuel, souvenons-nous de Georges Pompidou qui affichait un modernisme agressif qui a suscité en retour la réhabilitation du XIXe siècle, menée par le grand critique d’art du Monde, André Fermigier, chantre du XIXe siècle, de tout le XIXe siècle. Valéry Giscard d’Estaing fut au contraire un président patrimonial, anti-moderniste. Il a certes construit la Villette mais son grand projet culturel est le musée d’Orsay soutenu par Fermigier. Mais ce dernier a critiqué ensuite la Pyramide de Pei au Louvre, et Le Monde l’a poussé dehors.
En réalité le patrimoine et la création ne sont pas des ennemis, tout au plus des concurrents dans l’attribution des crédits publics ! Mais les gens qui comptent dans les décisions pensent que la création cumule toutes les vertus : non seulement elle est un art vivant, mais elle constitue le patrimoine de demain. Une partie sans doute : le temps séparera le bon grain de l’ivraie. La sagesse commande de laisser ce dernier faire son œuvre.
Vous semblez parfois dédouaner les responsables des institutions culturelles et imputer toute la responsabilité au pouvoir politique, ainsi ce serait pour complaire aux “décideurs nationaux et obtenir leur soutien” que “le monde du patrimoine” se donnerait “une allure respectable en faisant alliance avec l’art vivant”, vous m’accorderez toutefois que les directeurs, conservateurs et autres responsables des établissements culturels, n’ont guère besoin de se contraindre. Lorsque Loyrette ouvrit le Louvre Jan Fabre, lorsque Christine Albanel conçut “Versailles off”, “un parcours d’art contemporain” ou Jean-Jacques Aillagon, invite Jeff Koons et quelques autres également à Versailles, ils le font par conviction ?
Peut-on dire qu’il n’y a pas de pilote de l’avion ? Sans doute convient-il d’établir des distinctions au sein du monde du patrimoine, il est des êtres qui ont une haute conscience de leur mission, n’est-ce pas ?
Assurément, et même la plupart d’entre eux. Des états des lieux sont établis par un personnel compétent, des architectes de l’Etat et des conservateurs du patrimoine font des études et des propositions, la question est de savoir si des suites sont données ou non à leurs préconisations, et c’est quand même souvent le cas.
Cependant vous avez raison, certains dirigeants sont acquis à la politique de la fuite en avant. Le projet du Grand Louvre sous Mitterrand n’a concerné que le centre du Louvre, et non pas les bâtiments de la cour carrée ni l’aile qui longe la Seine, et aucune restauration d’ampleur n’y a été faite depuis. Les présidents successifs ont fait le choix de la création d’un nouveau département des Arts de l’Islam, puis d’un département des Arts de Byzance et lorsqu’elle est arrivée, Laurence des Cars a décidé de réunir ces deux départements à celui des Grecs et des Romains afin de les inscrire dans la continuité de l’héritage occidental et de renouveler ainsi l’écriture de l’histoire de l’art. Sans doute est-ce très novateur mais pendant ce temps les désordres du reste du Louvre se sont aggravés.
Vous relevez également un point important : le fossé qui sépare “les élites nationales” du peuple qui a la passion du patrimoine, celles-ci s’égarent, n’est-ce pas, en prêtant leur propre hantise aux Français, en voulant croire que l’art vivant est un “puissant produit d’appel” ?
Les chiffres que le ministère de la culture se plait à collationner le démontrent, la fréquentation du patrimoine est la première sortie culturelle des Français, la plus populaire et la mieux répartie sur le territoire et selon les âges. C’est aussi celle qui nous vaut notre premier rang comme destination touristique. La création reste pour l’essentiel une préoccupation des élites, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’en occuper.
Christophe Leribault vient d’être nommé à la tête du Louvre, doit-il mettre entre parenthèses le projet présidentiel du Louvre-Nouvelle Renaissance ?
J’ai confiance en Christophe Leribault ; à Versailles, il a pris conscience des vraies urgences, c’est un homme qui commence par le commencement. Mais au Louvre, s’il peut corriger la trajectoire dans le bon sens, il ne peut ignorer les injonctions du pouvoir et Emmanuel Macron tient à son projet Louvre-Nouvelle Renaissance. Comme Mitterrand en son temps s’était arrangé pour que l’Opéra Bastille soit assuré de son avenir avant de perdre les élections législatives de 1986, dans les derniers temps d’un mandat, les choses s’accélèrent afin de rendre les décisions irréversibles. Ces grands établissements échappent aisément au contrôle du ministère mais non à celui du chef de l’Etat.
Au travers de ses lois, un pays dit quelque chose de son esprit, de sa philosophie, de ses priorités. Vous évoquez la loi Aillagon de 2003 qui favorisait le mécénat privé et d’entreprise, retoquée d’abord par la Cour des Comptes en 2020 et cette année par l’Inspection des Finances, considérant qu’il s’agissait de niches fiscales”, de ces soupçons funestes par gros temps de dettes budgétaires. Toutefois, vous le montrez bien, le mécénat n’est pas non plus sans revers, il pose ses exigences et celles-ci peuvent se révéler fort coûteuses pour l’institution.
Je désapprouve la Cour des Comptes sur ce point : constatant le succès de la loi Aillagon, elle a recommandé le durcissement des règles et le ministère des Finances a été trop content d’obtempérer. Du seul point de vue des finances publiques, c’est un mauvais choix : les avantages fiscaux coûtent toujours moins cher à l’Etat que de devoir assumer seul les dépenses.
Ce que je signale et que vous avez relevé est qu’une dépendance excessive a pour effet néfaste une soumission aux exigences, aux goûts et aux agendas des mécènes. Il y a un équilibre à trouver. L’Etat a tort de contraindre les grands établissements à se placer dans cette dépendance. Je cite l’exemple d’un mécénat mal employé : celui de la “restitution” qui n’en est d’ailleurs pas une, cet état n’ayant jamais existé, de la grille royale de Versailles. Un mécène l’a financée en grande partie mais le reste dû être budgété par le château alors même que l’urgence était dans des priorités sanitaires.
Je prendrai un autre exemple : quand j’ai commencé comme directeur du patrimoine à signer des contrats de mécénat pour les jardins de Versailles, je savais que l’on pouvait trouver des mécènes pour restaurer des bosquets : on peut y attacher le nom du mécène, la chose est flatteuse. Je signais donc mais en rappelant aux équipes du château que refaire des bosquets sans s’occuper des sols et des réseaux d’eau qui y circulent, c’est de l’argent perdu. Mais comme cela ne se voit pas, on ne peut compter sur les mécènes pour les financer, il faut donc que l’Etat les finance en priorité. La tempête de 1999 survenue peu après a malheureusement confirmé ce diagnostic.
Je ne fus pas assez écoutée ou ma préconisation a été oubliée après mon départ, et lors de la tempête de 1999, on en a vu les conséquences.
Le mécénat est donc salutaire si et seulement, pendant que celui-ci finance les aspects visibles du patrimoine, l’argent public est investi dans les travaux de structure. Mais les politiques eux aussi veulent du clinquant. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec la galerie Campana refaite à grand frais par Jean-Luc Martinez, rouverte en 2023 et refermée deux ans plus tard parce qu’on avait négligé de vérifier la solidité des planchers de l’étage supérieur.
Quant au Pavillon des sessions transformé en Galerie des Cinq Continents inauguré il y a peu, le chantier ne s’imposait en aucune façon – où était l’urgence d’une muséologie nouvelle ? Mais Marc Ladreit de Lacharrière a proposé de financer l’opération. Admettons, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas pris en charge les frais de structure (ceux de la maîtrise d’ouvrage notamment) et que ceux-ci incombent au Louvre. Et une fois encore, le Louvre a éprouvé le besoin de passer une commande d’art contemporain pour décorer l’entrée.
Ce qui nous fait cruellement et obstinément défaut, que ce soit à la tête des institutions comme de l’Etat, ce sont des serviteurs de la France, de ses trésors et de sa continuité historique ? Des êtres qui possèdent un sens aigu des institutions et des fondations, des fondements, qui savent que servir est une noble chose et les rendra dignes de demeurer dans les mémoires ?
Comme je l’ai déjà écrit dans Le gouvernement de la culture, les maux du ministère de la culture sont ceux de l’Etat, on ne peut espérer le réformer sans réformer l’Etat. Ce qui est particulièrement grave en France où l’Etat est au centre de tout. Raison pour laquelle je dénonce un système plutôt que des personnalités.
Êtes-vous favorable à la conversion du ministère de la culture en un ministère exclusivement chargé du patrimoine ?
Cela a été très longtemps le choix de l’Italie avec le ministère des Biens culturels, mais elle y a ajouté ensuite un ministère de la Création… Donc je ne vois pas l’intérêt !
Que préconisez-vous pour sauver notre héritage patrimonial ?
Il faut refaire des lois de programmation budgétaire pluriannuelle pour le patrimoine, qui donnent de la visibilité aux entreprises et permettent les projets de long terme. La dernière a été votée lorsque j’étais directeur du patrimoine, à l’initiative de Jacques Toubon. J’ai cité au début de notre entretien, André Chastel : pour sauver l’héritage dont la perte est un sacrifice, il nous faut consentir à faire des sacrifices. Là est toute la question : y sommes-nous, nos dirigeants y sont-ils disposés ?
Alerte sur le patrimoine, Maryvonne de Saint Pulgent, « Tracts », n° 73, Gallimard, 2026. 64 pages
Dans ce nouveau numéro d’Atlanti’Causeur, le podcast de Causeur et Atlantico, Élisabeth Lévy et Jean-Sébastien Ferjou s’affrontent sur les fractures françaises et les secousses du monde. Un échange dense, tendu, où les mots ne suffisent plus à contenir le réel.
Dans ce nouvel épisode d’Atlanti’Causeur, le podcast de Causeur et Atlantico, le débat démarre sur une formule qui clive : « La Nouvelle France n’existe pas ». À quoi Élisabeth Lévy répond, sans détour : « Le pays n’est déjà plus le même ». Derrière le choc des mots, deux lectures d’une même réalité : transformation démographique, fragmentation culturelle, et bataille idéologique autour de ce que la France est — ou devient.
Alors que des incidents contre des chrétiens se sont multipliés à Jérusalem ces derniers mois, le cardinal de la ville a été empêché par les autorités de célébrer la messe des Rameaux, au Saint-Sépulcre, haut-lieu du christianisme. L’indignation suscitée par cette interdiction due aux bombardements a finalement réjouit les antisionistes du monde entier – lesquels n’ont pas relevé que le Premier ministre Netanyahou s’était ensuite excusé pour cet excès de zèle de la police et avait trouvé des solutions pratiques pour le reste de la semaine sainte.
Au Saint Sépulcre de Jérusalem, le 29 mars 2026, deux personnalités catholiques majeures du Moyen Orient, le cardinal patriarche Pierbattista Pizzaballa et le custode de Terre Sainte Francesco Patton, n’ont pas pu célébrer la messe du dimanche des Rameaux. Rappelons que ce jour qui marque le début de la Semaine de Pâques commémore l’entrée de Jésus dans la ville pour y célébrer la fête de Pessah. Comme on sait, il y fut arrêté par les Romains et crucifié le vendredi, au lendemain même de la Cène, c’est-à-dire du Seder.
Rassemblements interdits
Aux deux dignitaires religieux et à leurs accompagnants parvenus à un checkpoint près de la porte de Jaffa, il fut signifié que suivant une directive émise deux jours auparavant par le Commandement de la sécurité civile (l’organe militaire qui s’occupe de la sécurité de la population israélienne contre les missiles), les rassemblements de plus de 10 personnes étaient interdits dans ce secteur de la vieille ville.
Comme toutes les manifestations religieuses depuis la guerre d’Iran, la procession des Rameaux qui chaque année conduit des dizaines de milliers de chrétiens du Mont des Oliviers jusqu’au Saint Sépulcre avait déjà été interdite, de la même façon que les rassemblements de foule des temps forts du Ramadan, qui drainaient jusqu’à 200 000 personnes avaient été strictement limités y compris la dernière journée, Aid el Fitr, qui eut lieu le 20 mars. De même le mont du Temple est resté fermé aux visites.
A la Birkat Kohanim qui doit avoir lieu lundi 6 avril, au lieu des dizaines de milliers de fidèles, seules 50 personnes devraient être admises cette année. C’est une autorisation spéciale qui autorise ce nombre, alors que la délégation catholique au Saint Siège se serait vu refuser l’accès car elle était composée de 14 personnes. En cas de chute de missile un espace ouvert comme l’esplanade devant le Mur serait plus facile à gérer sur le plan médical qu’une ruelle étroite de la vieille ville.
Les installations religieuses ne bénéficient pas d’abris collectifs et les rassemblements de foule sont la hantise des responsables de la sécurité. La guerre n’a pas épargné Jérusalem: le 16 mars et le 20 mars des fragments de missiles iraniens ont percuté des zones toutes proches du Saint Sépulcre et de la Mosquée al-Aqsa.
A Jérusalem, c’est le Magav, une unité de police militaire spécialisée dans le contrôle des frontières, qui applique les instructions du Commandement de la Sécurité civile. Il a évité les débordements redoutés pour le Ramadan mais son refus de laisser entrer les dignitaires catholiques a déclenché un scandale et la polémique a failli devenir planétaire.
L’Italie convoque l’ambassadeur d’Israël
Georgia Meloni a fait convoquer l’Ambassadeur d’Israel en Italie et, alors même que le Pape Leon XIV dans son homélie du dimanche s’est limité à des généralités sur les communautés chrétiennes d’Orient prises dans l’engrenage de la guerre, le président Macron, jamais en panne de déclarations inutiles, a condamné une décision de la police israélienne s’ajoutant (je cite), «à la multiplication préoccupante des violations du statut des Lieux Saints de Jérusalem». Une heure plus tard, Jean-Luc Mélenchon, dans une déclaration d’un cynisme digne du personnage, accuse Benjamin Netanyahou de «persécuter les chrétiens d’Orient au Liban, en Palestine occupée et même à Jérusalem dans la semaine centrale du christianisme»…. Le Premier ministre israélien a mis du temps avant de réagir, mais il l’a fait sans ambiguïté dans la soirée en reconnaissant l’excès de zèle de la police.
De fait après accord avec les autorités sécuritaires, les journées du jeudi au dimanche (le triduum de Pâques) ont été célébrées au Saint Sépulcre avec une assistance réduite compte tenu des circonstances, mais sous la direction du cardinal Pizzaballa.
Ce dernier, un franciscain, est un hébréophone érudit et il est respecté de tous pour sa hauteur de vue et son impartialité. Il n’a jamais versé, comme l’a fait Michel Sabbah, l’un de ses prédécesseurs, vers une critique systématique de l’Etat israélien. S’il a mis un keffieh à Bethléem et s’il rappelle la souffrance de la population gazaouie, il n’avait jamais oublié de parler des otages et n’a pas utilisé à l’égard d’Israel les termes de génocide ni même de punition collective, contrairement à certains représentants ecclésiastiques de la région tels le pasteur luthérien de Bethléem.
Zèle excessif
L’épisode pourrait être considéré comme une tempête dans un verre d’eau, due au zèle excessif de jeunes soldats appliquant sans nuance des directives émises quelques jours auparavant. Celles-ci ont semblé exagérément strictes à des responsables catholiques habitués à la solennité et à la ferveur populaire du dimanche des Rameaux à Jérusalem et ils auraient refusé d’entrer au Saint Sépulcre en catimini.
Faut-il y voir plus, une arrogance administrative israélienne visant à «montrer qui est le maitre aujourd’hui» dans la vieille ville? On pense à l’influence de Itamar Ben Gvir, qui en tant que ministre de la Sécurité nationale exerce une tutelle administrative sur le Magav à Jérusalem, non sans conflit avec le Commandement de la sécurité civile, émanation de l’armée. On pense aussi aux incidents, crachats, insultes, etc… envers les religieux chrétiens, en provenance de certains ultra-orthodoxes ultra-nationalistes juifs, qui érodent depuis quelques années le sentiment de pérennité du statu quo.
On pense enfin à l’exploitation qui a été faite de la protestation du patriarcat pour évoquer le retour de l’antisémitisme chrétien. Alors que le communiqué officiel utilisait envers «les sensibilités de milliards de personnes» le mot modéré de «disregard», manque de considération, ce terme a été traduit par «mépris» qui se dit pourtant «contempt» en anglais. Une façon de soulever chez les chrétiens la colère contre les Juifs et en retour chez les Juifs les accusations de retour d’antisémitisme chrétien. L’instrumentalisation des sentiments est le maitre mécanisme de manipulation de l’opinion. Les protestations mondiales qu’a générées cette mesure dont le principe est sécuritaire, ne doivent rien au hasard.
A nous qui tenons l’amitié judéo-chrétienne pour un bien fragile mais précieux de ne pas nous laisser emporter dans un tourbillon émotionnel aux conséquences désastreuses. En ce dimanche de Pâques, en plein Khol HaMoed de Pessah, rappelons nos origines communes et encore plus nos objectifs conjoints pour un monde d’ici-bas où prévalent la liberté d’expression et de croyance et où l’émotion n’interdise pas la lucidité. Dans la guerre qui se déroule aujourd’hui contre les mollahs iraniens et leurs affidés du Hezbollah, ces valeurs nous sont un patrimoine à chérir en commun avec les hommes et femmes de bonne volonté.
Nos pensées ne naissent pas nues dans le Ciel des idées. Elles reposent sur des structures forgées à partir des réalités sociales. Tel est le sens du mot « idéologie ». Selon Marcel Gauchet, celle du temps présent est néolibérale. Macron est un néolibéral de droite, Mélenchon un néolibéral de gauche. Les deux détestent les frontières et vénèrent l’individu-roi, mais pas de la même manière.
Causeur. Vous aimez les objets insaisissables : après avoir ausculté la démocratie et les totalitarismes, vous livrez un traité de l’idéologie et des idéologies. Pourquoi cette notion est-elle indispensable à la compréhension de la politique, qui semble aujourd’hui plus formatée par les réseaux sociaux que façonnée par les théories des intellectuels ?
Marcel Gauchet. Peu importent ses canaux de diffusion : l’idéologie continue de jouer un rôle central dans les démocraties modernes. Elle n’a pas besoin de discours organisé. Elle s’exprime en général sous forme de présupposés qui n’ont pas besoin d’être très clairs pour être puissants. Les théories des intellectuels ne font qu’expliciter des idées qui travaillent la société de manière confuse, mais prégnante. Elles doivent leur force aux suggestions du mécanisme social. C’est cette source que j’essaie de mettre en lumière. L’organisation profonde de la société et ses évolutions suscitent des idées et des croyances dans la tête de ses acteurs au sujet de ce qu’il est possible et souhaitable de faire. Elles engendrent aussi des erreurs et des illusions, le cas échéant, et c’est ici qu’on rejoint le sens familier du terme d’« idéologie », comme conviction sans rapport avec la réalité. Ce sens qu’on emploie tous les jours dans le débat politique. Mais même lorsque ces convictions sont irréelles, elles naissent de la réalité. Tout le problème est de comprendre comment.
En somme, vous êtes très marxiste quand vous identifiez l’idéologie comme une production de l’histoire et pas comme un univers d’abstractions déconnectées du monde sensible et du temps.
Je m’inscris tout à fait dans la ligne de réflexion de Marx. Je considère comme lui que les idées sociales et politiques ne descendent pas du ciel, mais sortent des profondeurs de la vie collective. Mais, à partir de là, je diverge radicalement d’avec son analyse. Je pense qu’il s’est trompé sur ce qui organise en profondeur les sociétés modernes. Il ne voit que l’infrastructure économique, ce qui le conduit à ramener l’idéologie à la justification de la domination de la classe bourgeoise dans le système capitaliste – la fameuse thèse de « l’idéologie dominante de la classe dominante ». Je propose une autre conception de l’infrastructure, ou plutôt des infrastructures de nos sociétés, qui autorise une autre conception de la fabrique de l’idéologie et des idéologies. Elle permet en particulier, en effet, de rendre compte du fait qu’il y a par essence plusieurs idéologies en concurrence et que la domination que peut exercer l’une ou l’autre à un moment donné est toujours relative et sujette à remise en question. C’est la raison pour laquelle je préfère parler de « dominance » plutôt que de « domination.
Venons-en à la thèse de votre ouvrage qui est, si on la résume très sommairement, que l’idéologie continue à irriguer, à façonner et à définir la politique.
L’idéologie n’est pas seulement, à mon sens, une grille de lecture qui nous égare dans l’appréhension de la réalité mais aussi, et plus fondamentalement, une grille de lecture qui inspire l’action sur la réalité. Les idéologies sont et demeurent le produit de ce qu’il y a de plus nouveau dans la condition de l’homme moderne, à savoir la condition historique qui va de pair avec la condition démocratique. Nous avons à bâtir notre monde dans le temps. C’est cela la liberté moderne. Les idéologies se sont imposées dès lors que nous avons été obligés, à partir du siècle des Lumières, de penser notre destin en fonction d’un avenir à faire. Un avenir qui sera différent du présent, comme le présent est différent du passé. Cela demande de comprendre d’où nous venons pour définir où nous pouvons et voulons aller, et pour déterminer les choix que cela exige ici et maintenant. Les idéologies sont des réponses à cette batterie de questions auxquelles nul ne peut échapper.
Mais M. et Mme Tout-le-Monde se posent-ils des questions aussi compliquées ?
Bien sûr que non. Les adhésions idéologiques ne se jouent pas au niveau des idées claires. Mais tout le monde a une perception du changement social, avec une question sur le point de savoir s’il nous emmène vers le meilleur ou vers le pire. Tout le monde a des aspirations et des répulsions élémentaires, la révolte contre l’injustice, la peur du désordre, le désir de liberté. À partir de ces données de base, il se forge des intuitions fortes et des attitudes à l’égard du devenir qui nous entraîne et dont nous participons, que nous le voulions ou non. Après, les uns voudront raisonner ces intuitions, quand d’autres s’en contenteront, ce qui ne les empêchera pas d’être embarqués dans des camps idéologiques. L’idéologie est d’abord expérience vécue avant d’être doctrine en bonne et due forme. C’est à ce titre qu’elle concerne tout le monde, de près ou de loin.
En somme, les idées dirigent toujours le monde, mais nous ne le savons pas ?
Nous ne sommes pas obligés de le savoir, ce qui est très différent. Mais même lorsque nous l’ignorons, nous baignons dedans. Elles font partie de l’atmosphère démocratique.
Pour vous comme pour beaucoup d’autres, le néolibéralisme est la dominance idéologique du moment. Sa spécificité est qu’elle ne se présente pas comme un messianisme, mais comme une vérité naturelle – il n’y a pas d’alternative. Jean-Claude Michéa parlait de l’Empire du moindre mal. En somme, elle serait l’idéologie de la fin des idéologies, le produit neutre de la raison. Pouvez-vous la définir ? Si chaque idéologie s’appuie sur une classe sociale, le néolibéralisme est-il porté par la bourgeoisie éduquée des centres-villes ?
La difficulté de définir le néolibéralisme tient au rapport entre le texte et le contexte, si je puis dire. Sur le fond, il est peu novateur par rapport au libéralisme classique. Ce qu’il a de nouveau intellectuellement consiste dans une radicalisation et une amplification des principes libéraux classiques chez quelques auteurs, Hayek, par exemple, le plus notoire d’entre eux. Mais la force de persuasion du néolibéralisme n’est pas dans les livres, elle est dans le contexte historique qui donne une autre portée à ces principes classiques. Ceux-ci prônaient la liberté des marchés économiques et la protection des droits personnels à l’intérieur d’espaces politiques nationaux qui continuaient de faire autorité. La double nouveauté est la consécration des droits individuels universels dans le cadre d’une mondialisation qui tend à extraire le processus économique des espaces nationaux. Centralement, le néolibéralisme est une idéologie des droits des individus, avec une branche économique et une branche « sociétale », un mot qu’il a fallu créer, significativement, pour désigner cette extension nouvelle des conséquences de nos vieux droits de l’homme. Mondialisation en haut, individualisation en bas : voilà la nouvelle matrice structurelle qui porte le néolibéralisme.
Cette double entrée explique le fait que le néolibéralisme rapproche des gens assez différents et même opposés. Entre, disons, la bourgeoisie gestionnaire adepte du libre-échange et du libre marché et la petite bourgeoisie libertaire, il n’y a pas d’harmonie préétablie. Le précariat diplômé des métropoles est volontiers anticapitaliste. Mais ils sont condamnés à s’entendre. C’est ce double aspect qui fait l’originalité de l’ère néolibérale.
L’idéologie est donc un phénomène propre aux sociétés dotées d’une conscience – ou au moins d’un inconscient – historique. Mais selon vous, elle est également contemporaine de l’avènement de la pensée démocratique.
En effet, il faut les deux : la démocratie et l’orientation historique, au-delà de la simple conscience historique. L’orientation historique, c’est-à-dire la projection concrète de l’ensemble des activités collectives vers la production de nouveautés, autrement dit, vers l’invention de l’avenir. Ce qui se traduit pour l’essentiel dans la prépondérance qu’acquiert l’activité économique. Un événement majeur comme la Révolution française est pré-idéologique, en ce sens. Le but des révolutionnaires était d’instaurer le régime définitif de la raison. Ils ne raisonnaient pas historiquement, au sens que nous mettons aujourd’hui sous ce terme. C’est toute la différence avec l’idée de la révolution comme projet qui se développera par la suite.
Cependant, jusqu’à la fin du xixe siècle, la révolution industrielle a été menée en France sous des régimes qui n’avaient pas tellement l’air modernes. L’esprit de 1789 ne paraît pas beaucoup souffler sous la Restauration, la monarchie de Juillet et le Second Empire…
L’orientation historique a effectivement mis du temps à s’installer, autant dans les faits que dans les esprits. Parallèlement, le mode de pensée idéologique a pénétré lentement dans les masses, en lien avec l’avancée du suffrage universel et la politisation qu’elle impliquait. L’idéologisation a suivi. En France, on peut dire qu’elle a gagné à la fin du xixe siècle avec la Troisième République. Il faut regarder sous les apparences. La résistance de l’ancien ordre religieux, pour l’appeler par son nom, n’a pas empêché le xixe siècle d’être le grand moment de formulation des idéologies sur lesquelles nous continuons de vivre, du conservatisme au socialisme, en passant par le libéralisme.
La « dominance libérale », qui prévaut jusque dans les années 1880, est ensuite supplantée par la « dominance socialiste ». Comment s’explique ce virage ?
Il est le fruit d’une combinaison de faits et d’idées. Le grand fait, c’est bien entendu l’expansion du capitalisme et du monde de l’industrie, et son corrélat, le développement d’une classe ouvrière. À bien des égards, la dominance socialiste est la fille de la deuxième révolution industrielle. Avec la grande industrie, l’usine géante, la production de masse, le travail à la chaîne, celle-ci introduit une idée nouvelle qui va dominer une grande partie du xxe siècle : l’idée d’organisation. Le capitalisme s’organise, et le mouvement ouvrier s’organise parallèlement. Il en naît l’idée d’une société qui serait complètement organisée et de ce fait entièrement socialisée. Elle va donner un contenu nouveau à la perspective révolutionnaire, celui qu’orchestrera le marxisme-léninisme – bien plus léniniste que marxiste, selon moi. Mais de manière plus générale, le socialisme apparaît comme l’aboutissement final de l’aventure humaine préparé par la société actuelle. On peut le croire à portée de la main.
Pour vous, la dominance socialiste passe le relais à la dominance néolibérale en 1975. Pourquoi cette date ?
C’est la date à la fois du grand démarrage de la mondialisation et de l’entrée en scène de la politique des droits de l’homme. L’événement-clé est le choc pétrolier de 1974. On entre alors dans une crise qui va conduire à la mondialisation marchande. Le prix de l’énergie quadruple, donc les Européens, qui n’ont pas de pétrole, se retrouvent obligés de compenser le renchérissement des importations contraintes par le libre-échange. À partir de là naît une nouvelle dynamique. Jusqu’alors, il y avait certes de très puissantes multinationales occidentales, présentes sur tous les continents, mais elles devaient se conformer aux règles nationales des différents pays, tous très fermés et très administrés. Et puis tout d’un coup, la perspective d’un grand marché planétaire apparaît. Cela entraîne quantité de transformations. C’est par exemple à partir de l’année 1975 que l’effectif moyen des entreprises occidentales diminue. Les conglomérats industriels, du type General Electric, opérant dans une multitude de secteurs, cèdent la place à des groupes recentrés sur un « cœur de métier ». Dans le registre des libertés civiles, on entre parallèlement dans une nouvelle ère d’extension des droits individuels. Elle a sa traduction intellectuelle avec la percée du mouvement anti-totalitaire et l’exaltation de la dissidence. Même le bloc soviétique n’y échappe pas. En 1975, les membres du pacte de Varsovie signent avec les pays occidentaux les accords d’Helsinki, dans lesquels figure la fameuse « troisième corbeille » – les droits de l’homme. Cette concession aux valeurs bourgeoises, passée alors inaperçue, marque à mon sens le début de la fin des régimes communistes en Europe.
La morgue des dirigeants européens est constante, même lorsqu’ils reconnaissent leurs erreurs. L’offensive israélo-américaine en Iran confirme en outre leur lâcheté quand il faut s’attaquer à l’islamisme.
Les prétentieux incompétents, qui ont bousillé la France depuis cinquante ans, doivent partir. Et rendre des comptes. Le 10 mars, au sommet de l’énergie nucléaire, à Paris, Ursula von der Leyen a déclaré sans plus d’excuse : « La réduction de la part du nucléaire était un choix. Je crois que ce fut une erreur stratégique pour l’Europe de tourner le dos à une source d’énergie fiable, abordable et à faibles émissions. » L’aveu de la présidente de la Commission européenne est certes à saluer. Reste cette légèreté du beau monde. Car la faute était identifiable à sa première expression. La sottise a rendu la France dépendante des chantages énergétiques iranien et russe. Je rappelle dans La Révolution des oubliés, cette confidence d’Arnaud Montebourg en 2023 : le choix de François Hollande, de fermer la centrale de Fessenheim et de réduire le parc nucléaire, s’est fait en 2011 « sur un coin de table » avec Europe Écologie-Les Verts (EELV) ; et sans étude d’impact, de l’aveu de Manuel Valls. Emmanuel Macron a avalisé ce sabotage avant de se raviser, trop tard, en 2022.
La morgue accompagne l’irresponsabilité des puissants. Répliquant à l’émotion de Giorgia Meloni après le meurtre à Lyon de Quentin Deranque par un commando d’extrême gauche – la présidente du Conseil italien y avait vu « une blessure pour l’Europe entière » –, Macron a lâché, le 19 février à New Delhi, pays des vaches sacrées : « Que chacun reste chez soi et les moutons seront bien gardés. » Or le troupeau est indocile. Les plaintes des victimes du mondialisme et de son immigration de substitution s’accumulent. Le chef de l’État préfère répéter : « La Russie est la première menace pour la France », sans rien voir du djihad qui menace la France. Au lendemain de la mort de l’adjudant-chef Arnaud Frion, tué au Kurdistan irakien le 12 mars par une milice pro-iranienne, le président a précisé : « Nous ne sommes pas engagés et en guerre contre qui que ce soit. »« L’escalatoire » n’est plus son jeu. Pour avoir dénoncé l’offensive lancée le 29 février par les États-Unis et Israël contre la tyrannie des mollahs, Macron a renoncé à résister au totalitarisme islamique.
L’audace de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, applaudis comme des libérateurs par les Iraniens oppressés, révèle ce que la plupart des dirigeants européens sont devenus dans leur prudente lâcheté. Au prétexte de garder leur « sang-froid » (Macron), la majorité d’entre eux redoute les réactions incendiaires de l’islamisme infiltré. Le mépris porté aux deux parias est tel, en France, que des commentateurs mondains, anciens généraux ou anciens diplomates à pochettes, se pressent derrière Dominique de Villepin sur les chaînes d’info pour prédire avec gourmandise un « Vietnam global » mené par des Américains « qui sèment le désordre et le malheur » (Villepin, BFMTV, 8 mars). La haine de l’État hébreu exacerbe, partout, un antisionisme pavlovien qui en vient à souhaiter la victoire des ayatollahs apocalyptiques, détenteurs de 440 kilos d’uranium enrichi, soit l’équivalent d’une dizaine de bombes nucléaires.
L’histoire qui s’écrit, dans son affrontement civilisationnel, réclame des élites courageuses. C’est Boualem Sansal, le Soljenitsyne de l’islamisme, qu’il faut suivre dans ses dénonciations des capitulards. Le 16 mars il a choisi de quitter Gallimard, éditeur timoré, pour le groupe Hachette (Grasset) de Vincent Bolloré. L’urgence force à dégager, par les urnes, les couards et les complices.
The Drama de Kristoffer Borgli, ou comment faire exploser en plein vol sa cérémonie de mariage
Kristoffer Borgli s’est imposé, en à peine un ou deux films, comme un cinéaste plutôt original, aimant dénoncer les mœurs hypocrites de notre société, sans reculer devant la très grande méchanceté du trait. C’est une constante d’un certain cinéma, que l’on retrouve même en Asie aujourd’hui (par exemple, la Palme d’or 2019 à Cannes, Parasite de Bong Joon-ho). Ce mauvais esprit fait à soi seul l’attrait, souvent très limité, de ces films, et il faut croire que de nombreux spectateurs aiment être tourneboulés ainsi, puisqu’ils en redemandent plutôt.
Le mariage tourne mal
Borgli, cinéaste plus ambitieux que la moyenne, a choisi dans The Drama un point de départ très conventionnel : une rencontre amoureuse dans un café, qui tourne bien, au point que les deux jeunes tourtereaux décident de se marier. C’est le mariage qui va mal tourner, à cause de la révélation d’un secret. Le thème du secret dévoilé est en général très riche. Il arrive ici de manière peut-être un peu trop gratuite. Mais l’histoire fonctionne et ce secret donne rapidement sa pleine mesure, bouleversant la vie des deux protagonistes. L’homme, Charlie, est interprété par Robert Pattinson, épatant dans ce rôle qui requiert de lui une sobriété de jeu extrême. Se rajeunissant pour le rôle, il confère à son personnage un caractère absolument lisse et sans défense. Cet état d’âme naïf ouvre la porte aux moindres traumatismes.
Le personnage féminin, nommé Emma, est selon moi plus intéressant, même si Borgli ne mise pas tout sur lui, ce qui est d’ailleurs dommage. Il est joué par l’actrice américaine Zendaya, l’une des plus intéressantes aujourd’hui. De père afro-américain, et de mère d’origine allemande, Zendaya est une actrice au charisme mystérieux. On sait combien elle excelle dans les compositions sombres et difficiles, où il faut tout intérioriser. Elle n’hésite pas à choisir des rôles ambitieux, et à les interpréter avec ses ressources émotionnelles cachées. Dans The Drama, elle laisse passer une ambiguïté qui est fascinante. Emma est-elle vraiment ce qu’elle paraît ? Charlie a-t-il en face de lui la véritable Emma ? Toujours ici prédomine la question de l’identité. Elle se fissure à mesure qu’on avance dans l’histoire et que les images du passé se succèdent. Pour caractériser Emma, les critiques anglo-saxons ont utilisé le mot très intéressant de « demure », qui signifie réservé, modeste, sage, voire pudique, et qui pourrait illustrer peut-être une culpabilité refoulée. L’intérêt du film est de percer cette carapace dont Emma est revêtue. Et il faut avouer que Zendaya interprète cette touche « demure » avec une maîtrise absolue.
Sac à dos
Borgli évite de justesse l’exercice de style, mais néanmoins l’on perçoit bien ses influences. Le début du film est très américain, faisant songer à une comédie de Woody Allen, le malaise en plus. On pense d’abord, ce fut mon cas, que le film va nous dépeindre une classe sociologique précise de l’Amérique d’aujourd’hui. Tout est connoté, dès les premières scènes, comme par exemple ce sac à dos inévitable que porte Charlie. Rien ne nous indique son standing, ce qui nous aurait donné un indice sur le personnage, sa classe sociale. Cet accessoire devenu hyper-courant n’est pas ici un Eastpak ou même un JanSport, voire un Aer City Pack que les architectes new-yorkais affectionnent, mais plutôt un sac à dos « no-name » d’entrée de gamme, acheté dans un quelconque Walmart à un prix probablement discount. Notre homme est donc soit pauvre, soit assez indifférent au confort matériel et au luxe. On va vite comprendre que, ce qui le requiert, ce sont ses amours. Sa flamme reste cependant modérée, car il n’entend pas se mettre en danger avec cette fille qui lui échappe en partie. Mais il y a une évolution dans le personnage de Charlie. Il ne va pas rester un tiède jusqu’au bout, un médiocre. C’est l’une des réussites du film de montrer cela.
Le portrait d’Emma me semble plus contrasté, du reste souvent rempli de contradictions. On se demande ainsi si elle n’est pas folle, le réalisateur utilisant fréquemment pour parler d’elle un montage haché. A-t-il voulu ainsi faire ressentir les vibrations schizophréniques de l’esprit d’Emma ? C’est l’effet que cela donne, que j’ai trouvé extrêmement agressif. Mais peut-être est-ce utile, lorsqu’on ne veut rien laisser dans l’ombre ?
Un cinéaste européen
La scène du mariage, le clou du film, est très longue, et le style du cinéaste change du tout au tout. Elle est filmée d’une manière spécifique, comme si Borgli se souvenait de Festen de Thomas Vinterberg. N’oublions pas que Borgli est norvégien, et qu’il a abouti à Hollywood uniquement parce que c’est la capitale du cinéma. Ce changement de registre, à la moitié du film, est intéressant, comme si le naturel revenait au galop. L’inspiration profonde de Borgli est européenne, voilà la conclusion que j’en tire, mais qu’ajouter ?
Je suis partagé sur ce film. Borgli ne tire pas le maximum de ses acteurs, c’est dommage. Le scénario pèche par endroit. Néanmoins, on sent chez ce cinéaste un univers personnel et une ambition artistique véritable. La fin de The Drama surtout est très belle. C’est la partie que je préfère. Je vous laisse la découvrir.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Un dimanche en fin d’après-midi. Amiens reluit sous la caresse pusillanime d’un petit soleil mielleux. La Sauvageonne et moi marchons, baguenaudons plutôt, sur le chemin de halage de la rive droite de la Somme depuis le restaurant Le Pré Porus jusqu’au quartier Saint-Leu. A peine sommes-nous arrivés au niveau du pont de Camon que des adeptes du jogging courent comme des dératés dans les deux sens du bucolique chemin. Nous les contemplons, perplexes ; nous pensons la même chose : « Mais où courent-ils comme ça ? Seraient-ils pris de panique ? La Tour Perret aurait-elle été victime d’un attentat, percutée par des avions de ligne détournés ? » Que nenni ! Ces dizaines et dizaines d’adeptes du jogging courent, disent-ils, pour rester en forme. Quelle idée, tout de même ! Je sais, chacun est libre de faire ce qu’il veut avec ses jambes, ses mollets, sa sueur. Mais tout de même ; pourquoi sont-ils aujourd’hui si nombreux ? Le phénomène s’est développé depuis la fin du Covid.
On eût dit qu’on lâchait des lévriers de leur cage d’isolement. Personnellement, je ne me suis jamais senti aussi bien que pendant la période de confinement. J’étais en télétravail ; je graissais matinée. Je bouquinais avec avidité ; je voyais peu de monde. Ça me faisait un bien fou. Alors, vous vous doutez que je ne me suis pas mis à courir comme un cinglé. Courir vers quoi ? Vers son destin ? Vers la mort ? La vie est si absurde qu’on ira tous, vers la mort. Alors, pourquoi se presser. C’est qu’ils vont vite en plus.
Je me souviens qu’il y a quelques années, un vieillard en short rouge et en baskets Nike avait failli me renverser alors que j’étais en train de contempler les tanches entre deux eaux dans le fossé qui jouxte le fameux chemin. En revanche, à peu près à la même période, alors que je roulais à bord de ma Dacia blanche, je m’étais arrêté à la hauteur d’un autre vieillard, lui aussi équipé comme pour une compétition olympique, qui, en plein jogging, titubait, crachait ses poumons. J’étais sur le point de descendre de mon véhicule de boomer pour aller le secourir quand il reprit du poil de la bête et détala comme un lapin à l’ouverture de la chasse. Quel drôle de monde, tout de même ! Je sais bien ; c’est mieux de courir que de dire du mal de son voisin, ou de pisser contre une station-service comme Brian Jones en 1963, ou d’égorger son chien, ou de jeter son chat dans l’eau de la Durance comme l’avait demandé Mme Chautard à Léon Biet. Mais tout de même ! Ce monde, je ne le comprends plus, mais plus du tout, avec ses injonctions, ses interdictions, ses intolérances. Et je ne vous ai pas encore parlé des trottinettistes et des cyclistes qui poussent dans les villes comme des morilles dans les sous-bois de la forêt de Saint-Gobain (Aisne ; 2288 habitants) au printemps. Une trottinette, mes parents m’en avait offert une à un Noël ; je devais avoir cinq ou six ans. C’était dans le cœur des Trente glorieuses. Mon époque préférée. Mon père fumait des Royale. Je sens l’odeur de la fumée. On pouvait encore contempler les tanches dans le fossé du chemin de halage du canal de Saint-Quentin, à Fargniers (Aisne ; 3212 habitants) sans risquer de se faire renverser par un vieillard qui court vers la mort.
À Pâques, Monsieur Nostalgie nous emmène à Rome sur les pas du jeune Brésilien Chico Buarque au son des Lambretta et dans les souvenirs de la belle Alida Valli, dans les effluves des années 1950…
D’abord, c’est la confusion. La fiction vient brouiller ce que nos yeux voient ou croient voir. New-York, son serpentin de blocs et sa catéchumène cinématographique, provoque le même effet sur l’arrivant. Penaud et ébahi. Voit-on le vrai Rome ou la construction d’un imaginaire travaillé par le cinéma et la littérature ? Quel est le véritable visage de la ville éternelle ? Nos sens piétinent dans les ruelles, nous bafouillons notre Gaffiot, nous ânonnons notre mémoire primaire, nous perdons alors notre libre-arbitre en pénétrant dans son enceinte. Il faut s’adapter et accepter cette brume mentale, se laisser porter par elle, ne surtout pas vouloir la contraindre par une visite dirigée, au pas de course, ordonnée et didactique. Rome supporte mal l’autoritarisme touristique et les injonctions muséales. Ne pas trop penser à la grande Histoire qui pourrait faire basculer une marche dans Rome à un examen noté. Rome ne demande aucune certification. Pour une fois, suivez les conseils de Michelet : « Rome ne demande pas à être vue comme un musée, mais comme Rome ». Cette lapalissade de l’ancien élève du lycée Charlemagne nous tiendra de viatique durant tout notre séjour. La tentation est tellement forte, d’associer tel monument à telle scène, de chaptaliser Rome pour la rendre encore plus sucrée, plus émotive et plus « toc ». Nous sommes des êtres de cartes postales sensibles aux colifichets.
Des images, des milliers d’images viennent donc se superposer à notre réalité, nous sommes atteints du « déjà vu », une variante du syndrome de Stockholm, on croit apercevoir une fille aux cheveux courts, une glace à la main, sur l’escalier de la Piazza di Spagna, c’est sûr, c’est elle, une Audrey des temps modernes ; à quelques mètres de là, plus loin, Toni Servillo, ex-président de la République italienne ayant abandonné son Quirinal regarde, par la fenêtre de son appartement de retraité, le flot des touristes, ce soir il mangera du minestrone. De « Vacances Romaines » de William Wyler d’avril 1954 (sortie française) à « La grazia » de Paolo Sorrentino en janvier 2026, Rome est une machine à fantasmes, dérégulatrice et aspirante. Percer sa coque n’est pas si facile, ses contours sont là pour nous manger l’esprit, perpétuellement nous tromper. Dans son guide Au plaisir de Rome paru en 1966, Maurice Andrieux nous apprenait à rejeter les faux-semblants et les sornettes des manuels, la destruction de la Rome antique par les Barbares était, selon lui, un fait très exagéré : « à l’exception des Huns qui n’ont jamais pénétré dans Rome – Les Barbares étaient chrétiens, bien qu’ils eussent embrassé l’arianisme. Ils ont beaucoup plus ménagé les églises et les couvents que les soldats du très catholique Charles Quint ». Alors, abandonnez vos prétentions à tout savoir, à tout commenter, à tout valider, Rome s’enjambe à la fainéante, dans cette distance mi-nonchalante, mi-caustique d’un peuple désinvolte aimant les ragouts et les éclipses. D’abord, cette chaleur du grand Sud, poudreuse qui étonnamment assomme et exalte, les pins parasols qui accrochent le regard partout, peut-être l’arbre capable d’apaiser tous les maux de cœur, sans but précis, sans soif de la connaissance, à vue, en cabotage heureux, vous descendrez de la Villa Borghese, tout là-haut vers le Museo Zoologico, jusqu’au Tibre tourbeux de l’Île Tibérine. Et le soir, après une journée portée par le vague-à-l ’âme, endormez-vous en lisant le dernier livre de Chico Buarque, Un gamin à Rome aux éditions Métailié. Chico avait neuf ans quand il débarqua de São Paulo, nous étions en 1953, son père avait été nommé à l’université. Le petit Brésilien raconte cette enfance dans une école américaine en compagnie de camarades friqués, la passion du ballon rond, Amadeo le fils de l’épicier, son guide linguistique, les cuisinières originaires de Sardaigne et le mythe Coppi. Et surtout la rencontre avec l’actrice Alida Valli qui joua pour Hitchcock, Visconti, Antonioni et fut l’assistante de Pierre Brasseur dans « Les yeux sans visage » de Franju. Soixante-dix ans plus tard, tous ses souvenirs ont resurgi : « Et puis, la vie s’étendait bien au-delà des murs de l’école : il y avait les fontaines de la ville, les Vespa et les Lambretta, il y avait le cinéma Rex, Alida Valli, Carlo, Hi-Lili, Hi-lo, il y avait Sandrene, il y avait le visage sévère de Pie XII, il y avait la signorina Grazia, il y avait Graziella ». Rome est une ville où les fantômes du passé dansent nuit et jour.
Un gamin à Rome de Chico Buarque – Métailié 160 pages.
Le livre de l’avocate, présenté comme rien de moins qu’un « cri d’alarme devant le tombeau d’un certain humanisme », dénonce la « brutalité » de l’institution judiciaire, laquelle briserait les existences. Notre chroniqueur n’est pas d’accord avec cette vision, présentée comme inédite, et en réalité colportée en permanence dans tous nos journaux.
Marie Dosé est de gauche et avocate. Comment pourrait-on lui refuser, avec un tel doublon, un brevet incontestable d’humanisme ? Comment pourrait-elle ne pas se parer d’une lucidité judiciaire indépassable ?
Et pourtant !
Dans Marianne, elle est très intelligemment — et, puis-je dire, confortablement ? — questionnée par Frédéric Taddéï. Ce n’est pas faire injure à ce dernier, que j’apprécie depuis toujours, que de relever, à la lecture approfondie du livre de son invitée, La Violence faite aux autres, une tonalité, de sa part, plutôt favorable à son contenu…
Je dois jouer franc jeu. Lorsque je n’avais pas encore été exclu de CNews, j’avais proposé à Marie Dosé de « la soumettre à la question » dans le cadre de mes entretiens, infiniment pluralistes. Elle avait refusé en raison de ma présence sur cette chaîne. J’avais regretté sa décision, car une dizaine de très grands avocats, pas moins sensibles qu’elle à l’humanisme judiciaire, m’avaient, eux, brillamment répondu. Je songe notamment à Hervé Temime, Éric Dupond-Moretti, Thierry Lévy, François Sureau, Jean-Yves Le Borgne, Frank Berton… Cette surprenante abstention ne m’avait pas détourné d’elle, mais je n’imaginais pas ce que ses réponses dans Marianne allaient susciter chez moi.
D’abord, en couverture de l’hebdomadaire, cette phrase d’elle : « La vérité judiciaire ne vaut plus rien. » Elle relève de ce type de propos provocateur, expéditif et simpliste qui, à la réflexion, ne signifie rien.
Pour l’entretien lui-même, il s’agit, sans la moindre nuance ni approfondissement, d’un exercice consacré à la gloire et à l’illustration du métier d’avocat. Hors de question que cette profession puisse être mise en cause, interpellée pour ses dérives ou pour les infractions que certains conseils se voient reprocher : elle est intouchable, et tout ce qui viendrait projeter sur elle la sale lumière de la suspicion serait une honte. De la part de Marie Dosé, ce n’est même plus du corporatisme, mais de l’adoration !
On comprend alors que, puisque être avocat est une grâce et un honneur jamais démentis, l’univers du barreau doive demeurer totalement à l’abri de ce qui, depuis des années — et de plus en plus — dégrade pourtant la mission de défense, notamment en matière pénale : connivences, complicités et comportements peu sanctionnés disciplinairement.
Cette idolâtrie professionnelle explique pourquoi tout ce qui est de nature à fragiliser légitimement l’exercice malhonnête du métier d’avocat est perçu comme une intolérable atteinte, une offense scandaleuse, et pourquoi tous les actes de procédure le concernant sont stigmatisés.
Sans même évoquer cette réalité déprimante qui la désole : aujourd’hui, le conseil n’est plus cru sur parole et n’est plus respecté avant d’avoir prouvé qu’il était respectable !
On croit rêver quand l’entretien, suivant explicitement les préjugés de l’essai, s’articule sur la seule « violence » que subiraient tous ceux qui ont affaire à la justice pénale et ceux qui les défendent. On aurait pu, même modestement, espérer une légère allusion à l’immense univers de l’autre côté — celui des tragédies, des délits, des crimes et du pire, sous toutes ses formes, commis par les transgresseurs condamnés. Il y a quelque chose de surréaliste à fustiger la « violence » des procédures et de la répression quand on abolit radicalement, dans son discours, tout ce qui la légitime et la justifie.
Ce que Marie Dosé nomme « le populisme pénal » est sans doute, alors, ce qui n’adhère pas béatement au catéchisme de la gauche judiciaire.
Si l’honnêteté et la lucidité avaient présidé à ce livre, il aurait été tout à fait acceptable de proposer des pistes de réforme ou d’amélioration susceptibles de s’appliquer aux relations des magistrats avec les avocats, avec une synthèse garantissant les droits consubstantiels à leur mission libre, sans les exclure du champ des justiciables ordinaires lorsqu’ils ont fauté.
Pour faire bonne mesure, après ce dithyrambe sur le barreau par une avocate de gauche, j’aimerais que la magistrature se penchât sur elle-même sans se ménager, mais sans oublier ce qu’elle a trop souvent relégué aux oubliettes : la fierté, singulière et collective, d’être magistrat.
L'écrivain Leïla Slimani invitée sur France inter. DR.
Que notre chroniqueur aime la langue française, qui s’en étonnerait ? Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est le français — et là, Jean-Paul Brighelli dérape salement : selon lui, la « langue de Molière » ne peut se laisser cannibaliser par les trublions contemporains qui éructent en patois banlieusards. Et de prendre en otage Leïla Slimani, qui avec Assaut contre la frontière (Gallimard, mars 2026), démontre une fois de plus qu’une immigrée peut sortir sans voile et parler (et écrire) avec brio un français parfait.
J’ai eu brièvement la tentation d’écrire une chronique sur les déclarations péremptoires d’Yvan Attal, dans Marianne, expliquant que Marivaux et Molière « le gavent ». Que le français soit « la langue de Molière » comme l’anglais est celle de Shakespeare ne le dérange pas : comme les « linguistes atterrés » que Jérôme Serri a épinglés dans Causeur l’année dernière, Attal pense sans doute que le gloubi-boulga qui sert de lingua franca à la racaille et aux sous-doués mérite bien à son tour d’être appelé « français ».
Mais le tout récent petit chef d’œuvre de Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, m’a convaincu qu’il était temps d’expliquer à ceux qui en valent la peine que la mosaïque de sous-langages qui sévit aujourd’hui dans l’Hexagone n’est pas du français. Et que ceux qui, à l’école, ont renoncé à enseigner notre langue dans ce qu’elle a de plus beau et de plus complexe, sous prétexte de coller à l’expression des élèves, sont eux-mêmes des cancres — ou des traîtres, comme vous voulez.
Leïla Slimani a été désignée ambassadrice de la francophonie en 2017 — elle, et pas Virginie Despentes ni Annie Ernaux. Elle explique son acceptation : « C’était d’abord pour m’insurger contre ce rapport idéologique aux langues alors même que dans mon pays [elle est marocaine d’origine] et ailleurs des figures conservatrices appelaient à cesser de parler français et stigmatisaient l’usage de toute autre langue que l’arabe. »
Quoi ! Une femme cultivée et intelligente choisissait de parler la langue des « colons », des « oppresseurs » ! Quel exemple déplorable pour la jeunesse !
Le Maroc a deux langues officielles, l’arabe et l’amazighe (la, ou plutôt « les » langues berbères). Un colloque auquel je participais à Casablanca il y a quelques années avait conclu qu’il est essentiel pour un enfant de maîtriser une langue maternelle — c’est même la condition première pour accéder à une autre langue. Peu importe que ce soit l’arabe ou le dialecte berbère. Ou le français : le Bulletin officiel du royaume traduit automatiquement en français les textes rédigés en arabe. Sans honte. Par pragmatisme. Parce qu’une bonne part des élites parle français. Et qu’à Casablanca, sur la place Mohammed-V, s’élève toujours la statue du maréchal Lyautey.
Ce n’est pas en Algérie qu’on se laisserait aller à célébrer l’envahisseur. C’est sans doute la raison pour laquelle l’Algérie, avec des ressources très supérieurs, est un pays arriéré par rapport au Maroc. Arriéré mais idéologiquement pur.
Leïla Slimani, qui a si bien choisi de parler français qu’elle a peu à peu désappris les mots arabes de son enfance, développe une idée brillante, en s’élevant contre la doxa issue du mythe de Babel : la variété des idiomes est une marque d’arriération, et la tour mythique, en s’élevant, doit aller vers une langue unique — mais certainement pas le globish qui sévit aujourd’hui dans notre monde décentré, mondialisé et barbare. Unique chacune dans sa sphère d’influence, bien sûr : Slimani utilise un français délicat qui heurte sans doute les oreilles des linguistes atterrés qui se sont cooptés dans cette réserve de grandes incompétences qu’est devenue l’université française.
Il y a bientôt trois ans, j’expliquais dans ces colonnes ce qu’est la « bonne » langue française. On voudra bien m’excuser de me citer. Enseigner le bon français, disais-je, c’est « faire barrage aux barbares. Si l’on baisse la garde sur la langue, nous serons confrontés demain à une France éclatée en dialectes aussi divers que les « communautés » que l’on tente de nous imposer pour déchirer le tissu national. L’enjeu est non seulement normatif, il est politique. Ne pas enseigner rigoureusement la grammaire à l’école revient à ouvrir la porte aux fanatiques et aux dynamiteurs. Ceux qui penchent pour le laxisme ouvrent la voie (et ils en sont bien conscients, leurs options politiques le prouvent jusqu’à l’écœurement) à l’éparpillement façon puzzle de la République française. Allez, parions que Samuel Paty ou Dominique Bernard parlaient un bon français. Tolérer le magma linguistique où tant de nos concitoyens sont aujourd’hui embourbés, c’est tendre le couteau aux assassins : parions que le français des frères Kouachi était aléatoire. »
Et le français s’apprend dans les livres — c’est la langue la plus écrite qui soit. Elle s’apprend à travers La Fontaine ou Hugo, Molière ou Marivaux. Ou Proust. Ou Céline. Ou… Faites lire à vos enfants. Sinon, ils parleront bientôt un charabia que vous ne comprendrez plus. Ni vous, ni leurs futurs employeurs.
Le français s’apprend par les livres. Pas à travers les films d’Attal, dont Elisabeth Levy et Cyril Bennasar disaient ici il y a dix ans tout le bien qu’ils en pensent… C’était à propos de son film Ils sont partout, qui, comme le dit benoitement Wikipedia, « n’a pas fait de carrière internationale. » Attal voyait de l’antisémitisme partout, sauf là où il est : dans les banlieues et chez les députés de la France insoumise.
Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, Gallimard, mars 2026, 75 p.
Cambriolages, incendies, fuites d’eau: le patrimoine français est victime de décennies de négligence. Mais le ministère de la Culture se préoccupe davantage de séduire de nouveaux publics que de conserver musées et monuments. Dans son nouveau livre, Maryvonne de Saint Pulgent tire la sonnette d’alarme.
Maryvonne de Saint Pulgent fit effraction dans le débat public en 1999 avec un ouvrage, Le Gouvernement de la culture, qui explorait cette spécificité française qu’est le lien entre la politique et les arts, la culture comme « devoir d’État ». Un essai qui n’avait rien du livre d’humeur et tout d’une réflexion profonde, informée, historiquement documentée. Il n’a rien perdu de sa puissance et de sa fécondité et nos prétendants à la présidence de la République seraient bien avisés de le lire ou le relire – le livre se clôt sur un exaltant portrait du ministre de la Culture que la France est en droit de rêver : « un Colbert doublé d’un Fouquet ». Un des chapitres portait déjà sur le patrimoine : « Veiller sur les reliques ». Près de trente ans après cette publication, et en dépit de l’alerte que lançait Maryvonne de Saint Pulgent, les ruines se sont accumulées ; le Louvre brille peut-être par ses séances de yoga, ses commandes d’art contemporain, ainsi que du Pilier des migrants disparus en mer et autres divertissements, mais laisse échapper les bijoux de la Couronne et abandonne ses collections aux fuites d’eau. « À quoi expose-t-on un tableau quand on l’expose dans un musée ? », demandait Jean Clair dans La Part de l’ange. La question prend un tour des plus prosaïques.
Alerte sur le patrimoine paraît dans la collection « Tract » de Gallimard, de quoi lui permettre d’être, peut-être, enfin entendue.
Philosophe et essayiste, Bérénice Levet, qui a mené cet entretien, a publié dans Le Figaro du 5 novembre 2025 une tribune sur la question : « La sécurité des œuvres est le cadet des soucis du chef de l’État comme de ceux qu’il nomme ».
Causeur. « Qu’arrive-t-il à notre patrimoine ? » , demandez-vous en ouverture de votre Tract. Pourquoi sonner l’alerte et pourquoi aujourd’hui ? Vous semblez dater d’une dizaine d’années le retour des menaces dans nos monuments et nos musées mais c’est une histoire qui remonte à plus loin, n’est-ce pas ?
Maryvonne de Saint Pulgent. Ce n’est pas une affaire récente assurément. Déjà, en 1999, dans mon Gouvernement de la culture, j’avais identifié le responsable et je mettais en garde : la bureaucratie avait crû de manière exponentielle aux dépens du budget du patrimoine. Mais la dernière décennie a vu se multiplier, se précipiter les signaux inquiétants. Et la baisse de la part du patrimoine dans le budget du ministère a continué.
Je m’attache d’ailleurs dans mon Tract à retracer l’évolution sur une période longue. Je date d’André Malraux, le moment où le patrimoine a cessé d’être la priorité absolue du ministère de la culture, devenu ministère des artistes.
Le budget du patrimoine reste le plus important du ministère, mais il ne concerne pas que les monuments historiques et les musées, il y aussi les archives, l’archéologie, l’architecture, et il doit financer un domaine qui s’étend continuellement. Et les crédits sont trop souvent mal utilisés.
Avant de revenir sur chacun de ces points, permettez-moi une question concernant André Malraux, dont nous célébrerons en novembre prochain le cinquantenaire de sa disparition. Vous dites que le patrimoine n’était pas sa priorité toutefois le discours qu’il prononce en décembre 1961 à l’Assemblée nationale sur la sauvegarde du patrimoine, en dépit de son emphase voire de sa grandiloquence, n’est pas sans grandeur ? Ne lui devons-nous pas également le retour en 1964 de l’inventaire général du patrimoine tant souhaité par André Chastel ? La loi de 1962, loi dite Malraux, sur les secteurs sauvegardés, est une noble chose – Uzès, Sarlat, Chartres et autres lieux de mémoire ne lui sont-elles pas reconnaissantes ? Quant au ravalement de Paris décidé en 1959 n’est-il pas à mettre à son crédit ? Quand on revoit Funny Face de Stanley Donen avec Audrey Hepburn qui date de 1957, c’est une magnifique ode à Paris mais diable, que la capitale était enténébrée !
Je ne dis pas que Malraux ne s’est pas intéressé au patrimoine, mais qu’il a privilégié le spectacle vivant et l’art contemporain, y compris d’ailleurs en architecture. Et le premier ministre de l’époque, Michel Debré, a révélé dans ses Mémoires qu’il était le véritable auteur de la loi sur les quartiers sauvegardés, même si celle-ci porte le nom de Malraux qui l’a d’ailleurs bien défendue devant le Parlement.
Revenons à présent aux causes de la crise. Commençons par ce défi qu’est l’extension du domaine patrimonial, vous parlez d’une “démographie patrimoniale galopante”. Quelle définition donneriez-vous du patrimoine ?
Je citerais la définition d’André Chastel qui saisit parfaitement la complexité du problème : « Le patrimoine se reconnaît au fait que sa perte constitue un sacrifice et que sa conservation suppose des sacrifices. » Dans mon Tract, je focalise mes analyses sur les musées et les monuments historiques dont le nombre croît continuellement, et c’est encore plus le cas pour les archives et les fouilles archéologiques. Et cette extension s’est faite au profit de biens moins durables, surtout dans la période récente. Cette dilatation commence lorsque Malraux contraint les services des monuments historiques à abandonner 1830 comme date limite des protections et à les étendre jusqu’au XXe siècle, mais seulement pour les monuments représentant la modernité architecturale. Ce n’est pas tout le XIXe siècle qui entre alors dans le patrimoine, seulement ce qui jalonne le chemin vers l’art du XXe siècle. C’est ainsi que Malraux a fait protéger le Palais du Facteur Cheval, quelques monuments de l’art Nouveau, mais non l’Art déco, et bien sûr ceux de la trilogie moderniste Mallet-Stevens, son grand ami Le Corbusier, et Auguste Perret. Il faut attendre Michel Guy pour que, sous l’influence d’André Chastel et de Bruno Foucart, le reste du XIXe siècle entre dans le patrimoine, et notamment la gare d’Orsay, honnie de l’avant-garde.
Puis Jack Lang a contribué à son tour à cette extension. Au cours de son premier mandat, il ne s’occupe guère du patrimoine, sauf pour inclure dans son programme de fêtes annuelles les journées « portes ouvertes dans les monuments historiques », devenues ensuite « journées du patrimoine ». Dès lors François Léotard s’empare du patrimoine, il a d’ailleurs un secrétaire d’Etat auprès de lui pour s’en occuper, Philippe de Villiers. Il fait voter une loi de programmation budgétaire qu’il reviendra d’ailleurs à Lang d’appliquer.
Mesurant combien l’indifférence à l’endroit du patrimoine est une erreur politique tant les Français lui sont attachés, dès son retour au ministère, il se fait le chantre du patrimoine mais dans un sens expansionniste : tout devient patrimoine ! Sa première conférence de presse en 1988 est consacrée à ce sujet, ce qui surprend tout le monde : le patrimoine, déclare-t-il, ce ne sont pas seulement les châteaux et les églises mais aussi « le foot à Marseille ». Son second mandat sera rythmé par les communiqués guerriers sur les protections de monuments menacés, souvent par des mairies de droite : Jack Lang sauve ainsi la piscine Molitor, le Fouquet’s, l’Olympia, mais trop souvent, rien d’autre ne se passe ensuite. La piscine Molitor, par exemple, sera finalement détruite.
Comment avez-vous réagi aux propos de Roselyne Bachelot jugeant que les églises du XIXe siècle ayant peu d’intérêt, elles devraient donc être sacrifiées sans tremblement ? Le support naturel de l’Eglise, ce sont les fidèles, dit Chastel, mais quand ceux-ci viennent à déserter l’Eglise, quand celle-ci se trouve désaffectée dans toutes les résonances du terme, que faire?
Un monument se conserve d’autant mieux assurément qu’il garde sa fonction d’origine. L’adaptation à de nouvelles fonctions requiert souvent des modifications qui altèrent sa qualité patrimoniale. Toutefois, si l’on devait prendre pour mesure la fréquentation des églises, on en détruirait un grand nombre. Chastel dit aussi que les églises sont essentielles au paysage, et à ce titre ne doivent pas disparaître. L’église et le château font partie de la cité, rappelle-t-il. Même dans les villes détruites par la guerre, observait-il, l’habitant sera sensible à l’attention que l’on prêtera à l’église et à sa restauration. Hier comme aujourd’hui.
Cependant j’ai la conviction que nous ne devons accorder la protection monument historique qu’aux édifices que nous pouvons réellement sauvegarder. Tout le reste est agitation. Protéger des monuments sans engager les travaux nécessaires à leur préservation, avec pour conséquence leur destruction faute d’entretien des années plus tard, entraîne une disqualification complète du label et de l’autorité de l’Etat.
Je me suis employée, lorsque j’étais directeur du patrimoine entre 1993 et 1997, à respecter au mieux ce principe et limiter ainsi l’inflation des protections, ce qui m’a d’ailleurs été reproché, et elle a repris peu après.
Le diocèse de Meaux, connaissant un regain de ferveur, a engagé la construction de deux églises, comment comprendre pareille décision quand tant d’églises se meurent ?
Construites après 1905, ces églises nouvelles seront la propriété de l’Eglise de France, contrairement à celles d’avant cette date qui sont la propriété des communes. Il y a un mouvement moderniste puissant dans les rangs du clergé, qui peut expliquer un tel choix. Souvenez-vous de la construction de la cathédrale d’Evry érigée par l’Episcopat en symbole de l’église moderne !
Vous mettez en cause un ministère de la Culture qui cultive “depuis sa création une vision quantitative de sa mission de démocratisation de l’art” et par conséquent “s’enchante” de cette extension du domaine patrimonial. “Passion pour le quantitatif du ministère de la Culture”, dites-vous, que flatte la fréquentation touristique massive. Pourriez-vous développer ce privilège du quantitatif sur le qualitatif ?
Malraux avait donné pour mission au ministère des Affaires Culturelles de faire accéder le plus grand nombre de Français aux chefs d’œuvre de l’art : c’est la « démocratisation » qui est un des piliers de la politique culturelle française. Pour en évaluer les résultats, le ministère a mis au point des outils statistiques permettant de mesurer les fréquentations selon les secteurs, les régions, les âges, les catégories socio-professionnelles, les niveaux de diplôme, etc, avec des enquêtes régulières poursuivies désormais depuis un demi-siècle. On compte aussi les équipements en salles de spectacle, musées, rayonnages de bibliothèques, kilomètres d’archives, puisque le ministère s’est persuadé que plus il y en aurait, plus ils seraient fréquentés. Ce sont des travaux remarquables et même utiles pour les chercheurs, mais ce comptage systématique, qui d’ailleurs n’a pas pu constater d’amélioration significative de l’accès à la culture, a fini par occulter la réflexion nécessaire sur la dimension qualitative de la politique culturelle. Il est vrai que c’est plus difficile à mesurer.
On mesure combien la question du critère est délicate, épineuse même. Le sens du patrimoine est éveillé par ce que Chastel nomme “une méditation sur la caducité” des choses, le “sentiment poignant, écrit-il encore, de [leur] vieillissement”. L’inscription au patrimoine vaut en outre reconnaissance, élévation au rang de “biens attachants, reconnus, dignes d’être conservés”. Où commence, où finit le patrimoine selon vous ?
Si l’on parle des monuments historiques, depuis la loi de 1913 la loi énonce qu’il faut que la conservation de ce qu’on classe présente un intérêt public d’histoire ou d’art, et pour ce qui est inscrit, un intérêt suffisant. Il faut donc opérer une sélection dans les édifices anciens, selon leur intérêt pour notre histoire et notre culture. Mais le patrimoine architectural ne se limite pas aux monuments historiques, de même que le patrimoine pictural ne se limite pas aux œuvres de « qualité musée ». Le vrai critère du patrimoine, comme le rappelle Chastel, est l’attachement que nous y portons, nous, personnellement, et les efforts que nous sommes prêts à faire pour le conserver.
J’ai créé en 1995 la Fondation du patrimoine afin précisément de s’occuper du patrimoine qui n’est pas protégé monument historique, patrimoine de proximité, vernaculaire, les fermes, les lavoirs, les édifices pittoresques remarquables, les petites églises, les chapelles. Avec le label de la Fondation du patrimoine, les propriétaires de ces édifices bénéficient d’aide fiscale sans alourdir le budget du ministère, et, ils peuvent obtenir des aides financières pour leurs chantiers quand ils sont sélectionnés par le loto du patrimoine.
Expliquez-nous comment fonctionnent Le Louvre, Versailles, Orsay, Chambord ? En quoi le statut qui est le leur éclaire l’état calamiteux dans lequel se trouve notre patrimoine ?
Ces grands musées et monuments sont désormais des institutions gérées par des établissements publics autonomes. L’idée initiale était que chacun soit responsable de sa “boutique” et que les bons gestionnaires ne soient pas pénalisés par les mauvais. La chose était belle et bonne en théorie. la réalité est autre : les musées ont acquis, et même conquis, une indépendance à l’égard du ministère de la Culture qui rend leurs directeurs maîtres et souverains de leur vaisseau. Personne ne le dira officiellement, mais chacun sait que le ministère de la culture, donc l’Etat, a perdu le contrôle des grands établissements publics. Une grande partie des problèmes que connaît le Louvre y trouve son explication.
Toutefois, la tutelle ministérielle n’est pas sans responsabilité : les instruments juridiques du contrôle existent toujours mais personne n’ose s’en servir. Je note avec intérêt que, sans citer ses sources, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, dirigée par Alexandre Portier, aux lendemains du vol du Louvre, parle d’Etat dans l’Etat et de défaillances systémiques – je reconnais mon vocabulaire -, il faut maintenant qu’on en tire les leçons.
Auditionné par la commission parlementaire, le directeur général du patrimoine a reconnu les erreurs du Louvre devant la commission parlementaire, que n’a-t-il pris des mesures avant ?
Laurence des Cars soutient n’avoir pas cessé d’alerter sur les besoins de financement, mais que n’a-t-elle, à l’exemple du général de Villiers, démissionné plus tôt si elle n’avait pas les moyens d’assumer ses responsabilités ?
Laurence des Cars s’est trouvée dans une situation classique pour les gestionnaires de ces grands établissements. Les sommes dont elle avait besoin pour traiter les pathologies du Louvre atteignaient des montants tels qu’il lui fallait l’accord du ministère du Budget, et à défaut l’appui du chef de l’Etat – d’où le projet de Louvre Renaissance présenté l’année dernière en présence du président de la République. Elle n’était pas pour autant dépourvue d’argent – elle disposait notamment des importants revenus du Louvre d’Abu Dhabi ! Mais elle a fait le choix de les consacrer à d’autres finalités que les travaux de restauration du bâtiment.
On parle du Louvre, mais depuis la publication de mon livre, j’ai reçu des témoignages édifiants sur des cas comparables. Une de mes correspondantes, conservatrice générale du patrimoine, me rapporte notamment son expérience passée à Chambord. Avec l’architecte en chef, nous avions établi, m’explique-t-elle, une liste des travaux urgents à réaliser or, mais le directeur a préféré financer un hommage à Léonard de Vinci.
C’est bien une philosophie qui est en question : les expositions par définition temporaires, ont la préséance sur les collections permanentes ; “l’art vivant”, véritable idole de nos élites, politiques, culturelles, religieuses aussi – entrez actuellement au Collège des Bernardins, vous y êtes accueilli par une tonitruante affiche “L’Invisible. Festival des arts vivants” -, sur l’art du passé, et fatalement l’événementiel sur le bâti, sur les infrastructures. C’est ainsi que, dans le cadre d’une exposition, la direction du Louvre passe commande à un artiste contemporain d’une installation – ce sera un Pilier des migrants disparus, un amoncellement de baluchons en tissus africains – quand les questions de sécurité passent à la trappe. Vous avez une formule extraordinaire qui résume le fond de l’affaire : vous parlez d’une rédemption nécessaire du patrimoine par le “geste contemporain”. L’emprunt au vocabulaire théologique est parfaitement accordé : la conscience progressiste de nos élites, culturelles comme politiques, regardent en effet comme une faute, un péché la conservation, la préservation
Je citerais Emmanuel Macron réunissant à l’Élysée, le 13 mars 2018, alors qu’il venait d’être élu le gratin des présidents-directeurs des musées parisiens dont Jean-Luc Martinez pour le Louvre, déjà Laurence des Cars pour Orsay, Laurent le Bon alors à la tête du musée Picasso et leur expose sa philosophie : “Celles et ceux [sic] qui s’occupent des musées pourraient être considérés comme conservateurs, je veux croire le contraire”. Mais je pourrais rappeler les mots d’Edouard Philippe, fâché contre ce qu’il regardait comme une capitulation du Président dans le dossier du remplacement de la flèche de Notre-Dame par un “ geste architectural contemporain”, “Notre-Dame n’est pas un objet figé, baigné dans le formol protecteur”, s’agaçait-il. Vous évoquez d’ailleurs l’épisode des vitraux, reddition que se refuse à signer le chef de l’Etat.
D’où l’inversion, que vous dénoncez, de l’ordre des priorités. La conservation, la préservation de l’héritage qui est et devrait être la mission première du directeur de musée, son tourment majeur, est en réalité placé tout en bas de l’échelle. La dévotion – le mot doit être entendu toute sa résonance – à cette mission devrait également être le premier des critères au moment de le désigner or, la chose est établie, il n’en est rien.
“Legs du passé, le patrimoine présente ce défaut de “n’être pas au goût du jour”, de “n’être pas en phase avec l’actualité”, écrivez-vous encore : là est le cœur battant du problème. Prenons l’exemple de Laurence des Cars, sur quels critères fut-elle nommée ? “Ce qui a beaucoup intéressé le président, rapportait un conseiller de l’Elysée, c’est que Laurence des Cars sente que les débats de société sont entrés dans les musées” et qu’elle soit déterminée à “accueillir la polyphonie du monde dans un musée en résonance avec les questions actuelles”. Engagement que confirma l’intéressée le lendemain de sa nomination, disant sur France Inter, sa détermination à “rendre le Louvre pleinement contemporain”, à transformer cette belle mais vieille institution en “chambre d’écho de la société”.
Les professionnels du patrimoine sont justement appelés des « conservateurs ». Que ce soit dans les musées, les monuments historiques, l’archéologie, l’Inventaire général, on parle du corps des conservateurs du patrimoine, et comme je l’ai déjà dit, le code du patrimoine mentionne bien l’intérêt public de la conservation.
Dans les musées, il faut assurément conserver les œuvres, mais il faut aussi conserver le bâtiment qui permet de les présenter : là est le problème des responsables des musées. Concentrés sur les œuvres, sur la muséographie, ils oublient les murs, qui en sont l’écrin, le coffret. Les responsables de musées sont des collectionneurs dans l’âme. Ils privilégient les œuvres. C’est d’ailleurs ce qui est souligné dans le rapport de la Cour sur le Louvre : la priorité a été donnée aux acquisitions et à la muséologie. Tropisme qui rencontre l’assentiment des pouvoirs publics : une acquisition se montre ; une muséologie donne lieu à une inauguration. On en revient toujours à ce point.
La priorité accordée à l’art vivant sur un art regardé comme mort ne date pas du chef de l’Etat actuel, souvenons-nous de Georges Pompidou qui affichait un modernisme agressif qui a suscité en retour la réhabilitation du XIXe siècle, menée par le grand critique d’art du Monde, André Fermigier, chantre du XIXe siècle, de tout le XIXe siècle. Valéry Giscard d’Estaing fut au contraire un président patrimonial, anti-moderniste. Il a certes construit la Villette mais son grand projet culturel est le musée d’Orsay soutenu par Fermigier. Mais ce dernier a critiqué ensuite la Pyramide de Pei au Louvre, et Le Monde l’a poussé dehors.
En réalité le patrimoine et la création ne sont pas des ennemis, tout au plus des concurrents dans l’attribution des crédits publics ! Mais les gens qui comptent dans les décisions pensent que la création cumule toutes les vertus : non seulement elle est un art vivant, mais elle constitue le patrimoine de demain. Une partie sans doute : le temps séparera le bon grain de l’ivraie. La sagesse commande de laisser ce dernier faire son œuvre.
Vous semblez parfois dédouaner les responsables des institutions culturelles et imputer toute la responsabilité au pouvoir politique, ainsi ce serait pour complaire aux “décideurs nationaux et obtenir leur soutien” que “le monde du patrimoine” se donnerait “une allure respectable en faisant alliance avec l’art vivant”, vous m’accorderez toutefois que les directeurs, conservateurs et autres responsables des établissements culturels, n’ont guère besoin de se contraindre. Lorsque Loyrette ouvrit le Louvre Jan Fabre, lorsque Christine Albanel conçut “Versailles off”, “un parcours d’art contemporain” ou Jean-Jacques Aillagon, invite Jeff Koons et quelques autres également à Versailles, ils le font par conviction ?
Peut-on dire qu’il n’y a pas de pilote de l’avion ? Sans doute convient-il d’établir des distinctions au sein du monde du patrimoine, il est des êtres qui ont une haute conscience de leur mission, n’est-ce pas ?
Assurément, et même la plupart d’entre eux. Des états des lieux sont établis par un personnel compétent, des architectes de l’Etat et des conservateurs du patrimoine font des études et des propositions, la question est de savoir si des suites sont données ou non à leurs préconisations, et c’est quand même souvent le cas.
Cependant vous avez raison, certains dirigeants sont acquis à la politique de la fuite en avant. Le projet du Grand Louvre sous Mitterrand n’a concerné que le centre du Louvre, et non pas les bâtiments de la cour carrée ni l’aile qui longe la Seine, et aucune restauration d’ampleur n’y a été faite depuis. Les présidents successifs ont fait le choix de la création d’un nouveau département des Arts de l’Islam, puis d’un département des Arts de Byzance et lorsqu’elle est arrivée, Laurence des Cars a décidé de réunir ces deux départements à celui des Grecs et des Romains afin de les inscrire dans la continuité de l’héritage occidental et de renouveler ainsi l’écriture de l’histoire de l’art. Sans doute est-ce très novateur mais pendant ce temps les désordres du reste du Louvre se sont aggravés.
Vous relevez également un point important : le fossé qui sépare “les élites nationales” du peuple qui a la passion du patrimoine, celles-ci s’égarent, n’est-ce pas, en prêtant leur propre hantise aux Français, en voulant croire que l’art vivant est un “puissant produit d’appel” ?
Les chiffres que le ministère de la culture se plait à collationner le démontrent, la fréquentation du patrimoine est la première sortie culturelle des Français, la plus populaire et la mieux répartie sur le territoire et selon les âges. C’est aussi celle qui nous vaut notre premier rang comme destination touristique. La création reste pour l’essentiel une préoccupation des élites, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’en occuper.
Christophe Leribault vient d’être nommé à la tête du Louvre, doit-il mettre entre parenthèses le projet présidentiel du Louvre-Nouvelle Renaissance ?
J’ai confiance en Christophe Leribault ; à Versailles, il a pris conscience des vraies urgences, c’est un homme qui commence par le commencement. Mais au Louvre, s’il peut corriger la trajectoire dans le bon sens, il ne peut ignorer les injonctions du pouvoir et Emmanuel Macron tient à son projet Louvre-Nouvelle Renaissance. Comme Mitterrand en son temps s’était arrangé pour que l’Opéra Bastille soit assuré de son avenir avant de perdre les élections législatives de 1986, dans les derniers temps d’un mandat, les choses s’accélèrent afin de rendre les décisions irréversibles. Ces grands établissements échappent aisément au contrôle du ministère mais non à celui du chef de l’Etat.
Au travers de ses lois, un pays dit quelque chose de son esprit, de sa philosophie, de ses priorités. Vous évoquez la loi Aillagon de 2003 qui favorisait le mécénat privé et d’entreprise, retoquée d’abord par la Cour des Comptes en 2020 et cette année par l’Inspection des Finances, considérant qu’il s’agissait de niches fiscales”, de ces soupçons funestes par gros temps de dettes budgétaires. Toutefois, vous le montrez bien, le mécénat n’est pas non plus sans revers, il pose ses exigences et celles-ci peuvent se révéler fort coûteuses pour l’institution.
Je désapprouve la Cour des Comptes sur ce point : constatant le succès de la loi Aillagon, elle a recommandé le durcissement des règles et le ministère des Finances a été trop content d’obtempérer. Du seul point de vue des finances publiques, c’est un mauvais choix : les avantages fiscaux coûtent toujours moins cher à l’Etat que de devoir assumer seul les dépenses.
Ce que je signale et que vous avez relevé est qu’une dépendance excessive a pour effet néfaste une soumission aux exigences, aux goûts et aux agendas des mécènes. Il y a un équilibre à trouver. L’Etat a tort de contraindre les grands établissements à se placer dans cette dépendance. Je cite l’exemple d’un mécénat mal employé : celui de la “restitution” qui n’en est d’ailleurs pas une, cet état n’ayant jamais existé, de la grille royale de Versailles. Un mécène l’a financée en grande partie mais le reste dû être budgété par le château alors même que l’urgence était dans des priorités sanitaires.
Je prendrai un autre exemple : quand j’ai commencé comme directeur du patrimoine à signer des contrats de mécénat pour les jardins de Versailles, je savais que l’on pouvait trouver des mécènes pour restaurer des bosquets : on peut y attacher le nom du mécène, la chose est flatteuse. Je signais donc mais en rappelant aux équipes du château que refaire des bosquets sans s’occuper des sols et des réseaux d’eau qui y circulent, c’est de l’argent perdu. Mais comme cela ne se voit pas, on ne peut compter sur les mécènes pour les financer, il faut donc que l’Etat les finance en priorité. La tempête de 1999 survenue peu après a malheureusement confirmé ce diagnostic.
Je ne fus pas assez écoutée ou ma préconisation a été oubliée après mon départ, et lors de la tempête de 1999, on en a vu les conséquences.
Le mécénat est donc salutaire si et seulement, pendant que celui-ci finance les aspects visibles du patrimoine, l’argent public est investi dans les travaux de structure. Mais les politiques eux aussi veulent du clinquant. Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec la galerie Campana refaite à grand frais par Jean-Luc Martinez, rouverte en 2023 et refermée deux ans plus tard parce qu’on avait négligé de vérifier la solidité des planchers de l’étage supérieur.
Quant au Pavillon des sessions transformé en Galerie des Cinq Continents inauguré il y a peu, le chantier ne s’imposait en aucune façon – où était l’urgence d’une muséologie nouvelle ? Mais Marc Ladreit de Lacharrière a proposé de financer l’opération. Admettons, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas pris en charge les frais de structure (ceux de la maîtrise d’ouvrage notamment) et que ceux-ci incombent au Louvre. Et une fois encore, le Louvre a éprouvé le besoin de passer une commande d’art contemporain pour décorer l’entrée.
Ce qui nous fait cruellement et obstinément défaut, que ce soit à la tête des institutions comme de l’Etat, ce sont des serviteurs de la France, de ses trésors et de sa continuité historique ? Des êtres qui possèdent un sens aigu des institutions et des fondations, des fondements, qui savent que servir est une noble chose et les rendra dignes de demeurer dans les mémoires ?
Comme je l’ai déjà écrit dans Le gouvernement de la culture, les maux du ministère de la culture sont ceux de l’Etat, on ne peut espérer le réformer sans réformer l’Etat. Ce qui est particulièrement grave en France où l’Etat est au centre de tout. Raison pour laquelle je dénonce un système plutôt que des personnalités.
Êtes-vous favorable à la conversion du ministère de la culture en un ministère exclusivement chargé du patrimoine ?
Cela a été très longtemps le choix de l’Italie avec le ministère des Biens culturels, mais elle y a ajouté ensuite un ministère de la Création… Donc je ne vois pas l’intérêt !
Que préconisez-vous pour sauver notre héritage patrimonial ?
Il faut refaire des lois de programmation budgétaire pluriannuelle pour le patrimoine, qui donnent de la visibilité aux entreprises et permettent les projets de long terme. La dernière a été votée lorsque j’étais directeur du patrimoine, à l’initiative de Jacques Toubon. J’ai cité au début de notre entretien, André Chastel : pour sauver l’héritage dont la perte est un sacrifice, il nous faut consentir à faire des sacrifices. Là est toute la question : y sommes-nous, nos dirigeants y sont-ils disposés ?
Alerte sur le patrimoine, Maryvonne de Saint Pulgent, « Tracts », n° 73, Gallimard, 2026. 64 pages
Les journalistes Jean-Sébastien Ferjou et Elisabeth Lévy. DR.
Dans ce nouveau numéro d’Atlanti’Causeur, le podcast de Causeur et Atlantico, Élisabeth Lévy et Jean-Sébastien Ferjou s’affrontent sur les fractures françaises et les secousses du monde. Un échange dense, tendu, où les mots ne suffisent plus à contenir le réel.
Dans ce nouvel épisode d’Atlanti’Causeur, le podcast de Causeur et Atlantico, le débat démarre sur une formule qui clive : « La Nouvelle France n’existe pas ». À quoi Élisabeth Lévy répond, sans détour : « Le pays n’est déjà plus le même ». Derrière le choc des mots, deux lectures d’une même réalité : transformation démographique, fragmentation culturelle, et bataille idéologique autour de ce que la France est — ou devient.