À Pâques, Monsieur Nostalgie nous emmène à Rome sur les pas du jeune Brésilien Chico Buarque au son des Lambretta et dans les souvenirs de la belle Alida Valli, dans les effluves des années 1950…

D’abord, c’est la confusion. La fiction vient brouiller ce que nos yeux voient ou croient voir. New-York, son serpentin de blocs et sa catéchumène cinématographique, provoque le même effet sur l’arrivant. Penaud et ébahi. Voit-on le vrai Rome ou la construction d’un imaginaire travaillé par le cinéma et la littérature ? Quel est le véritable visage de la ville éternelle ? Nos sens piétinent dans les ruelles, nous bafouillons notre Gaffiot, nous ânonnons notre mémoire primaire, nous perdons alors notre libre-arbitre en pénétrant dans son enceinte. Il faut s’adapter et accepter cette brume mentale, se laisser porter par elle, ne surtout pas vouloir la contraindre par une visite dirigée, au pas de course, ordonnée et didactique. Rome supporte mal l’autoritarisme touristique et les injonctions muséales. Ne pas trop penser à la grande Histoire qui pourrait faire basculer une marche dans Rome à un examen noté. Rome ne demande aucune certification. Pour une fois, suivez les conseils de Michelet : « Rome ne demande pas à être vue comme un musée, mais comme Rome ». Cette lapalissade de l’ancien élève du lycée Charlemagne nous tiendra de viatique durant tout notre séjour. La tentation est tellement forte, d’associer tel monument à telle scène, de chaptaliser Rome pour la rendre encore plus sucrée, plus émotive et plus « toc ». Nous sommes des êtres de cartes postales sensibles aux colifichets.
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Des images, des milliers d’images viennent donc se superposer à notre réalité, nous sommes atteints du « déjà vu », une variante du syndrome de Stockholm, on croit apercevoir une fille aux cheveux courts, une glace à la main, sur l’escalier de la Piazza di Spagna, c’est sûr, c’est elle, une Audrey des temps modernes ; à quelques mètres de là, plus loin, Toni Servillo, ex-président de la République italienne ayant abandonné son Quirinal regarde, par la fenêtre de son appartement de retraité, le flot des touristes, ce soir il mangera du minestrone. De « Vacances Romaines » de William Wyler d’avril 1954 (sortie française) à « La grazia » de Paolo Sorrentino en janvier 2026, Rome est une machine à fantasmes, dérégulatrice et aspirante. Percer sa coque n’est pas si facile, ses contours sont là pour nous manger l’esprit, perpétuellement nous tromper. Dans son guide Au plaisir de Rome paru en 1966, Maurice Andrieux nous apprenait à rejeter les faux-semblants et les sornettes des manuels, la destruction de la Rome antique par les Barbares était, selon lui, un fait très exagéré : « à l’exception des Huns qui n’ont jamais pénétré dans Rome – Les Barbares étaient chrétiens, bien qu’ils eussent embrassé l’arianisme. Ils ont beaucoup plus ménagé les églises et les couvents que les soldats du très catholique Charles Quint ». Alors, abandonnez vos prétentions à tout savoir, à tout commenter, à tout valider, Rome s’enjambe à la fainéante, dans cette distance mi-nonchalante, mi-caustique d’un peuple désinvolte aimant les ragouts et les éclipses. D’abord, cette chaleur du grand Sud, poudreuse qui étonnamment assomme et exalte, les pins parasols qui accrochent le regard partout, peut-être l’arbre capable d’apaiser tous les maux de cœur, sans but précis, sans soif de la connaissance, à vue, en cabotage heureux, vous descendrez de la Villa Borghese, tout là-haut vers le Museo Zoologico, jusqu’au Tibre tourbeux de l’Île Tibérine. Et le soir, après une journée portée par le vague-à-l ’âme, endormez-vous en lisant le dernier livre de Chico Buarque, Un gamin à Rome aux éditions Métailié. Chico avait neuf ans quand il débarqua de São Paulo, nous étions en 1953, son père avait été nommé à l’université. Le petit Brésilien raconte cette enfance dans une école américaine en compagnie de camarades friqués, la passion du ballon rond, Amadeo le fils de l’épicier, son guide linguistique, les cuisinières originaires de Sardaigne et le mythe Coppi. Et surtout la rencontre avec l’actrice Alida Valli qui joua pour Hitchcock, Visconti, Antonioni et fut l’assistante de Pierre Brasseur dans « Les yeux sans visage » de Franju. Soixante-dix ans plus tard, tous ses souvenirs ont resurgi : « Et puis, la vie s’étendait bien au-delà des murs de l’école : il y avait les fontaines de la ville, les Vespa et les Lambretta, il y avait le cinéma Rex, Alida Valli, Carlo, Hi-Lili, Hi-lo, il y avait Sandrene, il y avait le visage sévère de Pie XII, il y avait la signorina Grazia, il y avait Graziella ». Rome est une ville où les fantômes du passé dansent nuit et jour.
Un gamin à Rome de Chico Buarque – Métailié 160 pages.




