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Salut beauté !

Sans son commentaire, l’œuvre d’art contemporain « conceptuel » n’existe pas. Le discours de l’artiste nourrit le verbiage, le marché et les institutions culturelles. Mais il existe un autre art contemporain empreint d’esprit et d’harmonie. L’exposition de Fabienne Verdier, à la Cité de l’architecture, en est la preuve


En octobre dernier, Kermit The Frog d’Alex Da Corte s’invitait place Vendôme à l’occasion d’Art Basel Paris, grand rendez-vous annuel de l’art contemporain. Après l’arbre-sex toy de Paul McCarthy, la citrouille de Yayoi Kusama, la vague d’Urs Fischer et le champignon de Carsten Höller, la gigantesque grenouille gonflable à demi dégonflée de Da Corte est venue sertir les pavés de la haute joaillerie parisienne d’une structure vert pomme de vingt mètres de long. Ce n’est pas la première fois que l’ancienne place royale subit les assauts d’un artiste, mais contrairement au peintre Gustave Courbet tenu responsable, pendant la Commune, de la destruction de la colonne Vendôme et condamné au remboursement des dégradations avant de s’exiler pour échapper à la sanction, l’artiste américain s’en est sorti avec les éloges des inconditionnels de l’art contemporain, les sarcasmes de ses détracteurs et la demi-indifférence générale du public.

Alex Da Corte est ce que l’on appelle un artiste « conceptuel ». Ce qu’il crée ne se veut ni beau, ni laid, mais intéressant. Ses œuvres ne sont pas là pour plaire ou déplaire, mais pour faire réfléchir et produire du sens. Au motif de l’artiste inspiré s’est en effet substitué celui des œuvres inspirantes, qui convoquent, provoquent, interrogent, explorent, examinent, investissent, renvoient, réinterprètent, réutilisent, revisitent, réinventent, traduisent, mettent en perspective, confrontent, rapprochent, conjuguent, font dialoguer et émancipent. Kermit The Frog, le célèbre personnage Muppet des années 1950, « convoque ainsi l’enfance et la désillusion pour mieux interroger le rôle des icônes culturelles dans nos sociétés désenchantées », résume la presse spécialisée. Non loin de là, à la nouvelle Fondation Cartier, place du Palais-Royal, les visiteurs s’empressent de lire les cartels pour pouvoir regarder ce qu’ils voient : troncs d’arbre, cordages, monochromes, matériaux recyclés, installations. Le long d’un panneau blanc pendent des fils de couleur, emmêlés par endroits, auxquels sont fixés de petits objets rouges ou bleus en verre soufflé, ainsi que des perles et des aiguilles. Cette œuvre de Jean-Michel Othoniel s’intitule Paysage amoureux (1997). Le cartel explique : « L’œuvre investit des objets symboliques de la passion amoureuse et célèbre un rapport érotique au corps visant un réenchantement des relations humaines. » Sans son commentaire, cette œuvre n’existerait sans doute pas. Sa présence au monde dépend des représentations intellectuelles nées du discours qui l’accompagne. Elle a besoin d’être lisible pour pouvoir être visible et son titre est le début d’une indispensable exégèse.

Des performances mystico-masochistes de Marina Abramović aux immersions hypnotiques de Yayoi Kusama en passant par les constructions du regard photographique anxieux de la génération Z et les déconstructions du regard colonisateur par Gloria Oyarzabal ou Tyler Mitchell, l’art contemporain a suscité ces derniers mois l’intérêt du public européen venu conceptualiser sa présence au monde : je pense donc je suis ému. À la Fondation Beyeler de Bâle, en Suisse, les visiteurs, invités à « l’émerveillement, la réflexion et la communion » devant les œuvres de la célèbre artiste japonaise, ont dû attendre en moyenne une demi-heure avant de pouvoir déambuler cinq petites minutes dans l’Infinity Mirrored Room : une salle remplie de formes biomorphiques noires à pois jaunes et jaunes à pois noirs démultipliées par une série de miroirs, renvoyant à la quête obsessionnelle de l’infini égo-cosmo-végétal de sa créatrice, qui a fait des polka dots (pois) sa marque de fabrique au point d’ inspirer quelques modèles à une célèbre marque de sacs. Au mur, une phrase de l’artiste : « Je pense qu’il est important de partager l’amour, la paix et l’espoir, et de transmettre aux jeunes générations le message : love forever. » Une parole d’artiste qui invite, assurément, à l’émerveillement, la réflexion et la communion.

Les contempteurs de l’art contemporain sont nombreux. Aude de Kerros, elle-même graveur et peintre, a résumé avec conviction leur position dans plusieurs ouvrages brillants. Leur critique repose essentiellement sur deux points : d’une part la labellisation de l’art par le marché, le monde de la communication et les institutions culturelles, d’autre part la fin de l’aventure esthétique au profit d’un devoir de subversion à visée pédagogique. Daniel Arasse, André Chastel, Jean Clair, Jean-Philippe Domecq, Marc Fumaroli, Kostas Mavrakis, Christine Sourgins, Jacques Thuillier et bien d’autres ont plaidé pour la poursuite de l’accomplissement de la forme contre l’épuisement du désir de beauté et pour une approche sensible de l’art contre l’épuisement du désir de voir. Héritier des provocations de l’avant-garde et des désillusions de l’après-guerre, l’art contemporain a gardé en mémoire les ready-made du monde des objets et les ready-dead du monde des hommes : il a congédié le génie, le chef-d’œuvre, l’œil et la main de l’artiste, cette main mortelle pourtant capable d’accomplir une chose immortelle, pour reprendre les mots d’Hannah Arendt. Accusé de faire advenir sa propre mort dans ses délires iconoclastes montés en épingle par les sopranos de l’ouverture d’esprit, il a fini par cristalliser autour de lui tout un débat opposant les victimes fantasmées d’une nouvelle croisade contre « l’art dégénéré » menée par les hordes réactionnaires et les partisans de l’éternelle beauté troublante qui, « non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible » (Yasmina Reza).

A-t-on vraiment congédié la beauté ? Rien n’est moins sûr. Fabienne Verdier est une artiste contemporaine. L’exposition « Mute » – que lui consacre la Cité de l’architecture en partenariat avec Art Basel Paris – est une réponse possible à ceux qui crient au génie ou au désastre face à des œuvres patriarco-sceptiques et éco-responsabilisantes. Au milieu des moulages médiévaux et classiques de notre patrimoine architectural, une quarantaine de peintures réalisées entre 1996 et 2024 par celle qui a reçu, dans la Chine des années 1980, l’enseignement des plus grands maîtres, vient mêler le fugitif silence de l’encre au lourd mutisme de la pierre. Encre noire, encre blanche, le mouvement de pinceaux venus d’ailleurs anime les dentelles lapidaires de nos tympans d’église, de nos chapiteaux et de nos ouvertures ogivales. L’art contemporain, ici hérité des techniques ancestrales de la calligraphie et de la peinture chinoises, ne dérange pas les pierres de l’Occident chrétien, sculptées pour l’éternité ; le souffle vital de l’énergie asiatique accompagne le cisèlement de l’âme au burin, le temps d’une déambulation entre les maquettes et les toiles – l’espace aussi, peut-être, d’un vitrail de ciel bleu aperçu à travers les quadrilobes d’une baie. Du mouvement du pinceau et de l’immobilité de la pierre naît la beauté : moment passé à regarder vibrer ensemble les détails de ces ornements lapidaires et les coulées de peinture déposées au fil du geste sur des toiles passagères.

Fabienne Verdier est le strict opposé de Yayoi Kusama : « Je n’aime pas la peinture qui représente nos névroses intérieures. Le peintre doit faire un travail sur lui pour transmuer ses angoisses existentielles en une mélodie supportable pour les hommes. Étaler une sorte de putréfaction de nos plus effroyables névroses rend l’homme encore plus malade. » Ce qui l’intéresse n’est pas le concept mais l’esprit de la peinture, titre qu’elle a d’ailleurs donné à son Hommage aux maîtres flamands, en 2013. Le « concept » relève de l’assistance respiratoire apportée à de nombreuses œuvres contemporaines pour qu’elles accèdent à une forme d’existence ; l’« esprit » de la peinture vient de la peinture elle-même, nourrit celui qui la regarde, et le fait exister.

Nous assistons aujourd’hui à un curieux paradoxe. L’art de notre temps, qui pourrait continuer à nous émouvoir, nous parle généralement de sujets d’actualité, d’évolutions sociétales et de « problématiques » diverses. À l’inverse, la complexité du réel, qui devrait exiger de nous la formulation d’idées claires et l’emploi de mots justes, se satisfait de plus en plus de l’émotion, individuelle et collective, tout près d’être hissée au rang de valeur démocratique et de gage de citoyenneté. En résumé, on réfléchit dans les musées et on est ému à l’Assemblée nationale. À rebours de cette inversion de la raison et du sentiment, l’exposition « Mute » à la Cité de l’architecture est une véritable expérience esthétique. D’un côté, des œuvres d’art qui échappent à l’instrumentalisation des causes du moment ; de l’autre, une envie de « regarder ce que l’on aime mais de ne pas le regarder totalement » (Thomas Bernhard) pour ne pas avoir à déchiffrer ou analyser. Et se laisser envelopper par ce qui, dans la matière, la forme, la couleur, et l’agencement, nous plaît. Sans concept.

À voir 

Fabienne Verdier, « Mute », Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, 75116, Paris. Jusqu’au 8 mars.  Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2, place du Palais-Royal, 75001 Paris

La flamme et la nuit

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Vendredi, peu après 18 heures, un homme a attaqué un gendarme à Paris sous l’Arc de Triomphe avec un couteau et une paire de ciseaux. Les militaires ont alors fait usage du feu pour neutraliser l’assaillant. Le terroriste islamiste était sorti de prison en Belgique il y a seulement deux mois – il y purgeait un peine de réclusion pour avoir poignardé, en 2012, deux policiers belges, dont une femme grièvement blessée à l’époque.


Il y a des moments où un pays se regarde brûler dans une flamme minuscule. Sous l’Arc de Triomphe, la flamme du Soldat inconnu vacille à peine. Elle a traversé des guerres, des humiliations, des défaites et des victoires. Elle a vu défiler les présidents, les généraux, les foules endeuillées. Elle est l’image même de la continuité — une petite obstination de feu contre la nuit de l’Histoire.

Et voici qu’un homme, déjà condamné pour terrorisme, s’en prend à un gendarme chargé de protéger ce rite. Il ne frappe pas seulement un uniforme. Il frappe une mémoire. Il teste la solidité d’un symbole qu’il ne reconnaît pas.

Ce geste n’est pas immense. Il n’a pas la grandeur d’une insurrection. Il est plus inquiétant que cela : il est précis.

Dans le même temps, à Lyon, à la sortie d’une conférence politique devenue cérémonie d’indignation avec Rima Hassan, un jeune homme est pris à partie, encerclé, frappé. Là encore, ce n’est pas un débat. C’est une expulsion. Une purification de l’espace. Une façon de dire : ici, certaines présences ne sont pas tolérées.

Deux scènes. Deux théâtres. Une même fatigue du cadre. La France n’est pas encore en guerre civile. Elle est dans un état plus subtil, plus dangereux : elle est dans la dissociation. Les symboles subsistent, mais la croyance commune s’effrite. La flamme brûle, mais l’unité qu’elle suppose s’estompe.

L’islamisme radical n’a pas besoin d’être majoritaire pour être tragique. Il suffit qu’il existe, qu’il persiste, qu’il produise de temps en temps un homme décidé à transformer sa conviction en acte. Chaque acte devient une fissure dans la fiction d’une coexistence pacifiée.

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De l’autre côté, les milices morales de la jeunesse idéologique ne portent pas de brassards, mais elles possèdent la certitude. Elles distribuent les permissions d’exister. Elles savent qui a droit à la parole et qui doit être exclu. Elles n’aiment pas la violence — disent-elles — mais elles la pratiquent comme un instrument hygiénique.

Le plus étrange est le silence. Non pas le silence du peuple — il parle dans les cafés, dans les salons, dans les regards — mais le silence de la hauteur. Celui des grandes institutions, qui semblent administrer la fracture au lieu de la résoudre. On sécurise, on condamne, on explique, puis on oublie.

Malaparte savait que les civilisations meurent d’une lente indifférence à leurs propres signes. Ce n’est pas la violence en soi qui annonce le crépuscule. C’est l’habitude de la violence. C’est le moment où l’exception cesse de scandaliser. Une flamme attaquée. Un étudiant pourchassé. Un communiqué. Une polémique.

Puis autre chose. La guerre civile à bas bruit n’est pas une guerre d’armées. C’est une guerre des légitimités. Qui a le droit de dire « nous » ? Qui reconnaît encore la mémoire commune comme sienne ? Qui accepte que la loi soit supérieure à la ferveur ?

Lorsque ces questions cessent d’avoir des réponses évidentes, le pays entre dans le soir. La tragédie n’est pas l’affrontement. La tragédie est la coexistence de mondes qui ne partagent plus ni la même histoire, ni la même hiérarchie des valeurs, ni la même idée de la limite. La flamme continue de brûler. Mais autour d’elle, la nuit s’épaissit. Et le plus inquiétant n’est pas que certains veuillent l’éteindre. C’est que d’autres commencent à douter qu’elle éclaire encore quelque chose.

La société malade

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LFI d’extrême gauche? Faux, le parti de Rima Hassan a préempté un autre électorat

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Le jusqu’auboutisme de la France Insoumise des dernières années peut sembler étrange: il s’inscrit en réalité dans un mouvement profond et réfléchi, encore plus préoccupant que son classement récent par le ministère de l’Intérieur.


Le 4 février, le ministère de l’Intérieur a publié une circulaire précisant les étiquettes des partis politiques français relatives à l’attribution des nuances des futurs candidats aux prochaines élections municipales. Ce document contient une nouveauté sémantique : La France insoumise (LFI) est rangée dans la catégorie « extrême gauche », au même titre que Lutte ouvrière de Nathalie Arthaud et le Nouveau Parti anticapitaliste du facteur Besancenot.

République bananière, c’est pas un peu colonial comme expression ?

Jusqu’ici, les Insoumis figuraient dans une générique « gauche », avec le PS, les Verts et le PCF. Jean-Luc Mélenchon n’a pas tardé à critiquer des « lettres dignes d’une République bananière ». « Il y a des partis se classant à l’extrême gauche dans ce pays. Ils sont respectables mais LFI n’en fait pas partie » a abondé le député Éric Coquerel. Deux jours plus tard, Mélenchon donne raison à Beauvau : « nous sommes collectivistes » – ce qui est en somme exact si on lit son programme de nature anticapitaliste… Trois outils bien connus nous conduisent en effet sur le chemin de la prospérité :  une avalanche de nationalisation des outils de production, une ouverture totale des frontières, ainsi qu’une allégeance aveugle au leader Jean-Luc – qui incarne l’avenir à lui seul.

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LFI réfute cette étiquette bien entendu, et a saisi la justice, qui se prononcera avant le 4 mars. La presse et les médias se sont aussitôt déchainés sur cette controverse de Valladolid, les uns et les autres philosophant sur le fond et la forme. Pourtant, le vrai débat se situe désormais sur un autre plan, ce que nous allons voir.

Un électorat homogène, et un quasi-plébiscite chez les musulmans

L’électorat de Mélenchon est assez homogène : « Mélenchon est le candidat présentant l’électorat le moins clivé sociologiquement. 23% parmi les salariés du public contre 25% dans le privé, mais également 22% auprès des artisans-commerçants et un score élevé (30%) auprès des chômeurs. » Cette analyse de Jérôme Fourquet peut surprendre, quand le discours de LFI parait tourné vers un segment précis des électeurs, celui des « racisés ». Se pose donc la question : quels sont les avantages d’être radical au point d’adopter un discours à la lisière de l’antisémitisme masqué en antisionisme – 80% des tweets de Rima Hassan ou d’Aymeric Caron concernent Gaza ou Israël, selon ChatGPT- et de s’adresser en priorité aux banlieues, ceci en négligeant peu ou prou l’électorat traditionnel de la gauche ?

LFI a pris acte d’un constat désormais connu : l’électeur ouvrier (ou CSP -) a quitté la gauche et vote RN. Aux Etats-Unis, le vote Trump est comparable : le monteur de Détroit y fait le même choix que la caissière de Carrefour, en quelque sorte. LFI n’insiste pas et dirige son travail de fond vers l’électorat identitaire, d’autant que son public traditionnel (la gauche du PS, pour aller vite) reste assez fidèle, comme on vient de le voir. Et à ceci il y a une bonne raison. Celle-ci : LFI a réussi le kidnapping d’un électorat captif, celui des musulmans (environ 5 à 6% du total des votants). Lors des européennes récentes, 62 % des citoyens français musulmans qui se sont déplacés aux urnes ont voté pour La France Insoumise, selon un sondage Ifop pour La Croix. On découvre des résultats similaires à l’élection présidentielle de 2022, qui avait vu 69% des électeurs musulmans plébisciter Jean-Luc Mélenchon au premier tour. L’examen approfondi des cartes électorales montre aussi que plus des populations étrangères sont denses, plus il y prospère : en Ile-de-France Mélenchon fait son meilleur score, avec plus de 30 % des suffrages, avec des pointes à Bobigny (60,14 %) ou Saint-Denis (61,13 %). En Paca, Jean-Luc Mélenchon l’emporte largement à Marseille avec 31,12 %, et crée la surprise à Strasbourg (35,48 %) ou à Lille (40,53 %).

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La gauche prisonnière

Ce qui nous conduit à une conclusion amère. Selon la fondation Fondapol : « Le score total de la gauche reste stable entre juin 2022 et juin 2024, de 30,53 % à 30,91 %. ». La gauche classique (PS, PC, Verts, etc.) est donc techniquement prisonnière de son partenaire LFI. Pour l’emporter – et c’est précisément la raison du positionnement communautariste de Mélenchon et de ses disciples, qui préemptent une clientèle en expansion dont ils sont désormais les porte-voix – la gauche se voit contrainte par la force à la négociation. La gauche dispose en effet de deux atouts maîtres dans une configuration à deux tours. Premièrement les votants du centre (éternels supplétifs panurgisés) votent plutôt à gauche au second tour, ce qu’a démontré le récent « front républicain » des législatives post dissolution. Deuxièmement il existe une imparable martingale pour faire le contraire de ce qu’on a proclamé la veille : le spectre du fascisme et de l’extrême droite à nos portes, qui autorise tous les parjures. Malgré les mâles déclarations, les PS et PC s’allieront ainsi à LFI lors des municipales, législatives, et présidentielles futures parce qu’ils n’ont aucun autre choix pour préserver des places.

Bien entendu, le choix d’une France fragmentée en catégories antagonistes, flattées par un personnel politique qui se déshonore au risque d’attiser la violence – comme le jeune Quentin passé à tabac jeudi soir, en marge d’une conférence donnée par l’eurodéputée Rima Hassan à l’IEP de Lyon – reste dangereux. C’est le prix que les partenaires électoraux de Mélenchon vont pourtant acquitter, en regardant le sol, et en sachant qu’ils se risquent à un pacte faustien.

Mauriac père et fils: correspondance littéraire

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Le livre publié par les Éditions Albin Michel est un événement littéraire. Il s’agit de lettres, pour la plupart inédites, échangées entre l’écrivain François Mauriac et Claude, son fils aîné. La première lettre est datée de 1926, lorsque Claude a 12 ans, les dernières étant de 1970, année de la mort du prix Nobel de littérature, membre de l’Académie française. On découvre un François Mauriac à la fois patriarche, attentif à sa famille, entouré de ses enfants et petits-enfants, et écrivain sans cesse tourné vers l’écriture et la foi. Ce fervent catholique ne parvient guère à différencier les deux. On le voit tantôt dans sa propriété de Malagar, située au cœur du vignoble bordelais, tantôt à Vémars, la propriété francilienne de Jeanne, son épouse, héritée de sa mère, Léonie Bouchard-Lafon, une femme de caractère. C’est dans le petit cimetière de Vémars que repose l’auteur des Mémoires intérieurs.

Lucide

Philippe Baudorre est le maître d’œuvre de l’ouvrage. Ce professeur émérite de littérature française à l’Université Bordeaux-Montaigne accompagne les lettres d’un texte biographique qui permet de mieux comprendre la vie de Mauriac, ses engagements, ses relations avec les grandes figures intellectuelles de l’époque, André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, pour ne citer qu’eux. On voit également l’influence du journaliste, de son fameux Bloc-Notes, ainsi que ses brouilles avec certains de ses confrères ou avec des personnalités de la politique et de la presse, comme le patron de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber – ce dernier avait traité de Gaulle de « canaille ».

Le dialogue entre François et Claude constitue la colonne vertébrale de cette correspondance au long cours. On traverse le siècle, et quel siècle, celui des guerres, des dictatures, des idéologies meurtrières, de l’usage de la bombe atomique. C’est aussi celui de la résurrection de la France, après la terrible défaite de 1940 et la honte pétainiste ; c’est celui de la décolonisation, de l’indépendance de l’Algérie, du retour du général de Gaulle qui donne à la France une constitution permettant, aujourd’hui plus que jamais, de ne pas tomber dans le chaos. François Mauriac a été de tous les combats. De la guerre d’Espagne, à la dénonciation de la torture en Algérie, en passant par la défense de Robert Brasillach, pourtant adversaire politique. Condamné à mort en 1945, François Mauriac avait tenté d’obtenir sa grâce auprès du Général. En vain. Ce chrétien, qui fit entrer Paul Claudel à l’Académie française, ne supportait pas qu’on pût tuer un homme, fût-il traitre à sa patrie.

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Pour François Mauriac, le mot « espérance » rime avec courage. Et du courage, l’écrivain n’en manque pas. Dès le début de l’occupation allemande, il dit du drapeau nazi : « Une araignée noire gorgée de sang. » Certes, il publie en 1941, à Paris, La Pharisienne, qui s’avère être un succès de librairie. Mais immédiatement après, il devient gaulliste, tout en se méfiant des communistes, ses alliés. Au printemps 1944, alors que Claude est davantage préoccupé par ses tourments intérieurs, l’écrivain s’inquiète de l’avenir qui s’annonce aussi sombre que le présent. Le journalisme occupe une part importante de son temps, trop peut-être. Il met en garde son fils « chéri ». À propos de ce métier : il lui dit que c’est « une détestable école pour ceux du moins – et c’est ton cas – qui ont ‘’quelque chose’’ dans la tête et dans le cœur. » On a tendance à ne garder de son œuvre que le Bloc-Notes, recueil de ses articles. Je crois que c’est une erreur. Ses romans demeurent indépassables, surtout quand il s’agit de dénoncer la substance maternelle asphyxiante. Relisons Genitrix pour s’en convaincre.

Mauriac, dans bien des domaines, a su rester lucide. Dans une lettre adressée à Claude, datée du 20 avril 1942, il écrit : « Ce ministère (celui de Pierre Laval) ! Un gouvernement de dictature appuyé non sur un parti national mais sur l’étranger occupant et servi par des ‘’agents’’ … » Et d’ajouter : « et toute la droite française sera compromise dans l’aventure, au jour de la débâcle… » Ça tape dans le mille.

Faites vos jeux

Mauriac parle aussi de cinéma, de peinture et de théâtre. Il écrit, toujours à Claude : « Que Tartuffe est une pièce superficielle ! (…) Le drame de Tartuffe, c’est que tout chrétien déclaré et militant, tôt ou tard, et sinon à chaque instant, du moins dans de nombreuses circonstances, devient un imposteur – non pas l’affreux aigrefin de Molière et qui relève de la correctionnelle – mais un être dont l’imposture a de secrètes racines et des branches ramifiées à l’infini… »  Claude deviendra à son tour écrivain, mais comme il lui sera difficile de s’imposer à l’ombre de la statue du Commandeur ! À l’âge de 16 ans, Claude lit cette lettre signée François : « Ne te méfie pas de la vie ; elle est belle, tout de même, quoique tragique : c’est une grande aventure qu’il faut aborder avec courage. Tu as, comme tout le monde, des atouts en main et aussi quelques mauvaises cartes. C’est très excitant, tu le verras, que de corriger le mauvais jeu, que d’avancer malgré tout… » Précieux conseil pour gagner du temps sur le troupeau.

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Le courage toujours. Dénoncer la torture en Algérie, j’insiste, et changer d’appartement chaque soir pour échapper à un attentat de l’OAS. Une bombe est désamorcée à Malagar. Dénoncer le jeu misérable des partis qui poussent de Gaulle vers la sortie. Et après ? Mauriac n’aura pas le temps de constater les dégâts. Il meurt le 1er septembre 1970. Il y a une belle photo de lui à la fin de sa vie. Ses jambes ne le portent plus. Il a cependant quitté le fauteuil roulant. Il est assis dans un fauteuil en osier. Panama sur la tête, plaid sur les genoux, il lit le journal. C’est son dernier été. Sous la photo, Jeanne écrit : « 27 juillet. François lisait ; j’étais heureuse. » Mauriac : « Il faut que la vieillesse soit sainte, sinon elle est obsédée. » À l’hôpital, sur son lit d’agonie, Philippe Sollers, remarqué par l’auteur d’Un adolescent d’autrefois pour son premier roman, lui rend visite. Silence, tendresse, paix. En face, Jean, le fils cadet, veille son père. Il est fier d’appartenir au clan Mauriac, celui des Lettres.

J’aime également dans ce livre monumental les passages où Mauriac évoque le vin de Malagar. C’est important pour lui, les racines, la voix de la terre, son sang. Il écrit le 9 septembre 1943 : « Ici les orages succèdent aux orages. Ils sont bienfaisants… mais on tremble chaque fois pour cette récolte, la plus belle jamais vue… » Ou encore, le 2 octobre 1943 : « Nous faisons une quantité incroyable de vin, mais peu de degrés. Si le temps radieux d’aujourd’hui persistait, la qualité s’améliorerait. Ce sont les grandes pluies orageuses qui ont noyé le raisin. » Et tout simple, net : « Il pleut sur les vendanges. »

Ce détail enfin. Mauriac vient de communier, le matin. Il pense à l’article sur de Gaulle qu’il vient de remettre, il songe à la coquille qu’il a laissé passer, ça l’agace ce « main au lieu de nain ». Il l’écrit à Claude, puis ajoute : « (…) d’où vient cette paix, ce silence en moi, cette chaleur d’une présence, cette envie de tomber à genoux et de pleurer ? » Tout Mauriac, ici, résumé.

François Mauriac ‘’Je te dis toute ma tendresse’’ Correspondance (1926-1970) avec Claude Mauriac, Albin Michel. 704 pages

Macron, verbe et impuissance

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Notre chroniqueur observe et déplore le déclassement international de la France


La France, hélas, compte de moins en moins dans le monde. Jadis, par sa voie indépendante et souvent respectée, elle pesait lourd dans les affaires internationales. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, le pays s’est progressivement transformé en acteur secondaire, bavard mais peu influent. Le prestige de la présidence, autrefois symbole de grandeur, s’est dissous dans les volte-face, les postures, et les « en même temps ».

L’Afrique : l’échec le plus flagrant

C’est peut-être en Afrique que l’échec d’Emmanuel Macron apparaît le plus nettement. Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, les gouvernements ont mis fin aux accords militaires et exigé le départ des troupes françaises. Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye qualifie la présence française d’« anomalie » et en demande le retrait. Même en Côte d’Ivoire, longtemps alliée fidèle, les autorités annoncent vouloir reprendre le contrôle de la base d’Abidjan. C’en est fini du « pré-carré ».

Macron s’est obstiné à croire que son « nouveau partenariat égalitaire » séduirait le continent. Mais en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », il a, par un effet boomerang, nourri l’hostilité à l’égard de la France. Au Sahel, on voit désormais des drapeaux russes là où flottait le tricolore, et des mercenaires russes — eux-mêmes en difficulté — à la place des légionnaires. Plus au nord, l’Algérie continue d’humilier Paris en refusant de reprendre ses ressortissants sous OQTF, et c’est finalement l’Allemagne qui a obtenu la libération de Boualem Sansal.

L’Ukraine pour faire diversion

Au début de l’invasion russe en 2022, Emmanuel Macron se rêvait en médiateur. Des heures au téléphone avec Vladimir Poutine, persuadé de pouvoir raisonner le maître du Kremlin, au grand dam des alliés européens. Il se voyait en interlocuteur incontournable. Puis, brusque virage : le président devient chef de guerre de plateau télé. Il donne des leçons de morale, appelant l’Europe « à ne pas être lâche ». La guerre en Ukraine, qui alourdit encore des finances publiques déjà fragiles, devient aussi un moyen de masquer ses échecs intérieurs et de se replacer au centre du jeu politique, qu’il avait perdu après la dissolution ratée de 2024. Aujourd’hui, avec le désengagement américain, il serait question de reparler à Vladimir Poutine. Après cinq ans de guerre, la boucle serait bouclée.

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D’une coalition contre le Hamas à la reconnaissance de la Palestine

Au lendemain du massacre du 7-Octobre, Emmanuel Macron voulait rassembler une coalition internationale contre le Hamas. Deux ans plus tard, il reconnaît la Palestine à l’ONU et entraîne d’autres pays dans son sillage. Il refuse également de prendre pleinement la mesure de l’antisémitisme qui explose en France depuis cette date. Son absence à la grande marche contre l’antisémitisme demeure tout aussi incompréhensible, sauf à l’expliquer par de bas calculs électoralistes.

Le plan Trump pour Gaza constitue une humiliation pour Macron qui avait misé, sans aucun effet, sur la reconnaissance de la Palestine pour « débloquer » la situation. Le président américain s’est ouvertement moqué de lui lors du Sommet de Sharm el-Cheikh.

L’Europe : l’abandon progressif de la souveraineté française

L’Europe devait être le cœur du projet d’Emmanuel Macron : une Europe souveraine, puissante, parlant d’une seule voix. Dans les faits, il a surtout sacrifié la souveraineté française sur l’autel du compromis permanent avec Berlin et la Commission européenne.

Il a d’abord cédé sur le nucléaire, pilier de notre indépendance énergétique. Pour plaire aux écologistes et à l’Allemagne, il a réduit le parc français. Puis, il a fait marche arrière. Sur la politique agricole et le Mercosur, la France, pays fondateur de l’Union européenne, seconde économie des 27, subit l’humiliation d’être mise en minorité lors d’un vote à la majorité qualifiée. En 1967, dans des circonstances similaires, le général De Gaulle avait pratiqué la politique de la chaise vide pendant six mois.

Macron croit dans la magie des contacts personnels. Il pensait pouvoir charmer Donald Trump. On se souvient des tapes dans le dos, des dîners d’État, d’une poignée de main interminable. Mais très vite, l’Américain l’a remis à sa place : celle du petit garçon qui veut jouer dans la cour des grands. « Ce qu’il dit importe peu… Il n’a pas beaucoup de poids », avait déclaré Trump avant de l’humilier de nouveau en Égypte. On n’imagine pas un président américain traiter de Gaulle, Pompidou, Giscard ou Mitterrand de la sorte.

David Lisnard a bien résumé le rôle d’Emmanuel Macron sur la scène internationale : un figurant bavard. Après huit ans de présidence, il laisse une France affaiblie aussi au niveau international où plus personne ne le prend au sérieux.

Le grand verbe français

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique qui ne transige pas avec la langue, allant jusqu’à écrire sa nouvelle pièce, Katte, en alexandrins et en cinq actes. Soit la majesté qui sied au drame et à l’exaltation héroïque. Un hommage aux maîtres classiques salvateur dans le paysage théâtral d’aujourd’hui.


En France, le théâtre entretient des rapports parfois houleux avec le verbe et son incarnation, sa stylisation au service du drame. Depuis Antonin Artaud, la scène favorise le langage corporel plutôt que le verbe. Avec le théâtre de l’absurde, né dans les années 1950, la parole humaine s’est réduite à des lambeaux, des tics mécaniques, du vide et du silence. Heureusement, une certaine postmodernité, libérée des illusions de l’avant-gardisme dogmatique, réhabilite – dans le désordre – la peinture figurative, l’intrigue romanesque, la musique tonale, la poésie lyrique et même versifiée, ainsi qu’un théâtre verbal et narratif, confiant dans les potentialités du langage humain. Jean-Marie Besset et sa nouvelle pièce, Katte, La tragédie de l’amant du prince de Prusse, s’inscrivent dans ce renouveau esthétique.

Jean-Marie Besset. Photo : Hannah Assouline

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique bien connu, traducteur et adaptateur d’auteurs anglo-saxons (Alan Bennett, Edward Albee, Tom Stoppard, Noël Coward, Dion Boucicault ou Michael Frayn, dont la grande pièce Copenhague lui a valu le Molière du meilleur adaptateur en 1999). On n’a pas oublié des pièces comme Villa Luco, Ce qui arrive et ce qu’on attend, Les Grecs, Le Banquet d’Auteuil, ou plus récemment Jean Moulin Évangile, Duc et Pioche (sur l’amitié de Madame de La Fayette et La Rochefoucauld). Sa plume prolifique s’est aussi essayée au cinéma avec des scénarios pour Alain Resnais ou André Téchiné. Sa pièce De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, brillante fantasmagorie politique, a connu un large succès au théâtre Déjazet la saison dernière.

Après avoir vécu douze années à New York, qui l’ont rendu sensible au théâtre psychologique et réaliste anglo-saxon, Besset est connu pour avoir accordé une importance littéraire de grande tenue au thème de l’homosexualité masculine comme puissant enjeu d’intrigue dans des pièces comme Perthus, largement autobiographique. Il a aussi été directeur délégué du théâtre de l’Atelier à Paris et directeur du centre dramatique national de Montpellier, le théâtre des 13 Vents. C’est assez dire que sa vie d’artiste est au service de la langue française et de la scène, ce qui lui a valu le Grand Prix du théâtre de l’Académie française en 2005.

Besset fait vivre l’héritage de l’éloquence classique, de l’esprit français analytique et précis, de l’art de la conversation et de l’agôn scénique, le conflit des passions humaines. Pas seulement comme patrimoine, mais comme ferment de la création contemporaine. Sa quête de l’universel à travers le particulier ou de l’« actualité » des situations humaines fait de lui un moraliste classique et un représentant précieux de cet esprit français que Causeur célébrait il y a quelques mois. Besset aime à dire que Corneille (qui connaît cette année une réédition magistrale aux Belles Lettres) est notre Shakespeare par l’ampleur du projet artistique, la complexité de la matière humaine embrassée et l’élégance supérieure, la maîtrise indiscutable de la forme. Mais il se désole de découvrir que le lycéen d’aujourd’hui ignore ces merveilles.

Cette saison, Jean-Marie Besset revient donc avec Katte, une tragédie créée l’été 2024 à Limoux, en lecture publique, lors de la 25e édition du Festival NAVA[1]. Philippe Girard et Tom Mercier occupaient déjà les rôles-titres, la mise en scène étant assurée par Frédérique Lazarini.

Nous sommes au Royaume de Prusse en 1730. Au palais de Potsdam, le roi soldat Frédéric-Guillaume Ier surprend une complicité amoureuse et interdite entre son fils Frédéric, le prince héritier (le futur Frédéric II proche de Jean-Sébastien Bach et de Voltaire, le modèle du « despote éclairé » qui régnera quarante-six ans !), et l’officier Hans Hermann von Katte, lieutenant des gens d’armes de la garde du roi. L’Europe entière, cette Europe dont Marc Fumaroli, ami de l’auteur, disait qu’elle parlait français, tente d’intervenir dans cette crise intime entre un père et un fils qui menace l’ordre politique du continent.

Pour cette pièce, Jean-Marie Besset a fait des choix esthétiques radicaux : retrouver la majesté et la frappe impeccable du grand vers français, l’alexandrin, ainsi que la forme dramaturgique absolue des cinq actes, privilégiée par Corneille, Molière et Racine, reprise plus tard par Hugo et le drame romantique. La tragédie française comme lieu de déploiement d’une tension intense qui ne se dénoue jamais, mais s’accomplit dans l’exaltation héroïque et sublime du jeune Katte. Du grand opéra.

Est-ce à dire que cette expérience insolite de théâtre contemporain s’inscrirait dans une veine néoclassique ? Je ne crois pas, tant ce concept peut charrier de malentendus esthétiques, entre « palais à volonté », colonnades grecques et style ampoulé. Rien de tel dans Katte qui regarde aussi du côté du romantisme, de sa fougue, de sa fécondité imaginative puissante. S’il faut trouver à l’auteur un modèle prestigieux, on invoquera plutôt Edmond Rostand.

« Mon père est une brute et je suis son enfant

Il paraît un démon et je serais un ange ?

Comment réconcilier que je sortis de lui

Et le hais aujourd’hui ? » (On reconnaît la forme des stances !)

L’alexandrin est une machine de guerre, alliance définitive et décisive du fond et de la forme, objet de pensée qui sollicite l’oreille et le cœur. C’est un miracle d’équilibre et de résolution de tensions internes, un fruit précieux de l’histoire, un trésor du grand art français. Synthèse d’influences diverses, d’apports successifs. Comme un grand vin… et Besset est fils de vigneron : il connaît cet accord des arômes et d’une terre, d’un climat. Ce que tempérance et modération verbales peuvent suggérer d’intensité et de passion. Le fameux effet de sourdine racinien. Ce qui ne va pas non plus sans des effets d’esprit qui rappellent les joyaux étincelants dont se parait l’art de la conversation à la française :

La Reine

Certes de son amour il fit cent fois le vœu

Mais une seule nuit vit blanchir mes cheveux

Seckendorff

Heureusement la mode est à perruque blanche

La Reine

Vous avez tant d’esprit qu’il faut bien qu’il s’épanche.

Besset n’hésite d’ailleurs pas à « moderniser », comme d’autres avant lui, le grand vers français en prenant des distances avec le carcan de certaines règles phoniques trop codifiées (traitement de l’« e » atone, tolérance pour certains hiatus, abandon de la rime pour l’œil, décompte naturel de certaines syllabes…), faisant heureusement passer l’esprit avant la lettre. L’efficacité du plateau, comme l’accueil du parterre sont privilégiés par rapport à un usage muséifié et archéologique du vers.

Reste à comprendre ce choix, au xxie siècle, de formes héritées du passé. La genèse de Katte est à ce titre fort intéressante. Les choix formels n’ont pas été plaqués de l’extérieur sur une intrigue historique et intime. La forme et le fond ont fait l’objet d’une stimulation et d’un engendrement réciproques. Presque comme si le drame du jeune Frédéric et de Katte naissait du choix initial qu’imposent le genre tragique et son style élevé. Comme une transsubstantiation verbale où l’on ne distingue plus la matière du sujet. Privilège de l’incarnation ! Et quel art se montre-t-il plus incarné que le spectacle vivant, lui qui met en lumière les conflits secrets de l’âme humaine et l’éternel agôn du théâtre du monde, de la comédie humaine ?

Mirabeau disait : « La Prusse n’est pas un État qui possède une armée, c’est une armée ayant conquis une nation. » Dans son programme, le théâtre de l’Épée de Bois rappelle que « les choses ne pouvaient que mal aller entre un père qui ne s’intéressait qu’à la guerre et à la chasse, et un fils qui ne voulait que jouer de la flûte et lire des poètes français. Un jour où Frédéric a été battu et humilié publiquement par son père, il décide de s’enfuir vers la France, avec la complicité de Katte. Or le Roi fait rattraper les fugitifs, et, malgré les supplications de la Reine, de toutes les cours d’Europe, il fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de Frédéric. »

Face à un tel argument qui recèle toutes les dimensions d’une tragédie classique (l’hubris d’un personnage, les passions irrationnelles, le conflit entre la vie publique et l’inquiétude intime, l’élévation sociale des personnages, le rôle primordial des confidents), on comprend que le recours à des formes classiques ait à la fois stimulé l’imaginaire de l’auteur et contribué à faire respirer les héros à une hauteur raréfiée du langage et du cœur.

Cette formule, gageons-le, saura « plaire et instruire » les spectateurs d’aujourd’hui.


À voir

Katte, de Jean-Marie Besset. Mise en scène deFrédérique Lazarini, scénographie deRégis de Martrin-Donos.Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos.

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e. Du 5 février au 8 mars 2026, du jeudi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 h 30.


[1] Festival NAVA -Nouveaux Auteurs dans la vallée de l’Aude), dont Besset est fondateur (avec Gilbert Désveaux) et directeur artistique

Ana Blandiana, la poésie à l’épreuve de la liberté

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La poétesse roumaine est devenue une figure politique dans son pays. Elle sera présente en France à l’occasion du Printemps des poètes et fera une tournée de rencontres et de lectures du 1er au 14 mars qui passera par Lyon, Aix-en-Provence, Strasbourg et Paris.


Elle a un nom de cantate, une voix qui fut autrefois dangereuse, une trajectoire qui ressemble à une ligne de fuite. Ana Blandiana – Otilia Valeria Coman – est née en 1942 à Timișoara, au cœur d’un siècle ravagé, et sa poésie fut longtemps une présence indocile sous le poids du régime communiste roumain. Elle connut l’interdiction, la censure, l’exil intérieur du langage. Et aujourd’hui, on acclame cette survivante dans les salons culturels d’Europe, lui offrant prix et podiums. Mais cet hommage consensuel camoufle parfois une question plus embarrassante : avons-nous vraiment compris ce qu’elle défendait – et ce que la poésie peut encore être ?

Un vent de liberté souffle sur la Roumanie

Car Blandiana n’est pas seulement une figure historique. Elle est une poétesse vivante, dont l’œuvre traverse plus de trente livres traduits dans une vingtaine de langues, et qui a été récompensée en 2024 par le Prix Princesse des Asturies pour la Littérature, précisément pour « sa capacité extraordinaire à défier la censure ». Ce n’est pas un simple hommage à une dame des lettres ; c’est la reconnaissance d’un parcours, d’un destin où l’écriture est devenue, sous le communisme, un acte de vérité et de survie.

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Cette dimension-là mérite d’être rappelée parce qu’elle distingue, aujourd’hui, Blandiana de bien des poètes qui occupent nos scènes culturelles : elle n’a jamais considéré la poésie comme un simple art de salon. Dans les entretiens que j’ai réalisés avec elle, elle insiste sur ce point avec clarté : sous la dictature, écrire n’était pas une performance scénographique mais un combat discret contre l’effacement du mot et de l’esprit[1].

Cette posture n’est pas un folklore de dissidence. Elle s’enracine dans ce que Blandiana appelle elle-même – et ce n’est pas une formule creuse – la diminution de l’importance de la liberté de parole quand elle devient banale. Dans notre second entretien, elle le dit sans détour : ce qui était précieux autrefois, c’était précisément l’interdit, le risque que contenait chaque phrase[2].

Ce paradoxe de la liberté trouve un écho particulier dans l’expérience et les réflexions d’Ana Blandiana. Sous le communisme, chaque mot comportait un risque : « Même dans les dernières années de la censure, je luttais pour chaque vers, chaque ligne. À partir de ce moment-là, dès qu’un texte à moi avec mes vérités apparaissait, c’était la preuve qu’en Roumanie il y avait de la liberté », explique-t-elle. La parole était alors précieuse et fragile, un geste de vérité qui engageait à la fois l’auteur et sa communauté.

La poésie et le vacarme du monde

Aujourd’hui, remarque Blandiana, la situation est inversée : « La liberté de la parole a diminué de son importance ». Dans un monde saturé de mots, de discours et de performances, le poème peine à se faire entendre. Beaucoup de poètes contemporains ont confondu impact et visibilité, slogan et œuvre. L’époque a plus de mots que de voix, et la poésie, même lorsqu’elle revendique une fonction politique ou performative, peut se diluer dans le flux médiatique et perdre sa capacité à surprendre et à subvertir.

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C’est cette tension qui rend la présence de Blandiana au Printemps des poètes 2026 particulièrement significative. Invitée dans le cadre du thème « La liberté. Force vive, déployée », sa tournée française (du 1er au 14 mars 2026) met en dialogue la mémoire, la liberté de parole et l’engagement poétique. Chaque lecture, rencontre ou discussion se conçoit comme un espace de réflexion et d’échange, et non comme une simple performance. Blandiana rappelle ainsi que la véritable liberté de parole, pour être vivante et signifiante, ne réside pas dans la profusion des mots mais dans l’attention, la profondeur et le courage qu’on leur accorde. Dans un monde où tout semble déjà dit, elle montre que la poésie peut encore faire résonner une voix unique, capable de mobiliser et de toucher profondément, comme jadis chaque mot comptait sous la dictature.


NOUS AVONS TOUT

Feuilles, mots, larmes,
boîtes d’allumettes, chats,
tramways quelquefois, queues pour la farine,
charançons, bouteilles vides, discours,
images étalées sur le téléviseur,
doryphores, essence,
fanions, portraits de gens importants,
Coupe des clubs champions européens,
autobus marchant au gaz, pommes refusées à l’exportation,
journaux, pain blanc, huile mixte, œillets,
rencontres à l’aéroport, Cico, bâtons de chocolat,
saucisson de Bucarest, yaourt diététique,
tsiganes vendant des Kent à la sauvette, œufs de Crevedia,
rumeurs, feuilleton du samedi soir,
ersatz de café,
lutte des peuples pour la paix, chœurs,
production à l’hectare, Gérovital, anniversaires,
compote bulgare, rassemblement des hommes du Travail,
vin du terroir qualité supérieure, Adidas,
blagues, gars déambulant sur l’Allée de la Victoire,
poisson surgelé, Ode à la Roumanie,
nous avons tout

Ana Blandiana, Poèmes résistants, édition bilingue roumain-français, traduit par Hélène Lenz, préface de Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2025, 320 p.

Poèmes résistants

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[1] Entretien avec Ana Blandiana, Poesibao, Grégory Rateau : https://www.poesibao.fr/entretien-avec-la-poete-roumaine-ana-blandiana-par-gregory-rateau/

[2] Ana Blandiana, entretien avec Grégory Rateau, Le Petit Journal de Bucarest : https://lepetitjournal.com/bucarest/communaute/ana-blandiana-la-liberte-de-la-parole-diminue-de-son-importance-241416

Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Cela n’empêche pas Manent de dire ici son admiration pour l’académicien « mécontemporain ».


Alain Finkielkraut est certainement parmi nous une des figures intellectuelles les plus significatives. Son nom éveille en chacun des sentiments et jugements souvent fort vifs, dans l’adhésion ou le rejet. Il y a quelques années, à l’occasion de son livre À la première personne, je notai comme un signe sinistre de l’état de l’opinion dans notre pays qu’il était désormais chez beaucoup l’objet d’une élection de haine. J’hésiterais à employer la même expression aujourd’hui, non que l’esprit public se soit amendé, mais les méchants aussi se lassent. En tout cas, Alain Finkielkraut a traversé sans dévier ni fléchir ces années où il fut dans le pressoir. Malgré son titre – Le Cœur lourd –, la conversation avec Vincent Trémolet de Villers qu’il vient de publier est parcourue par cette électricité intellectuelle et cette joie de se colleter avec le monde qui font le charme et le prix de ses écrits  comme de sa parole.

Vague de contre-vérités

S’il faut résumer d’un mot la physionomie d’Alain Finkielkraut, sa forme d’âme en quelque sorte, je dirais : c’est un homme qui s’expose. Non pas qui se montre, encore moins qui se vante, mais qui laisse voir sur sa personne ces « morsures du présent » dont parlait Péguy et sans lesquelles on ne touche pas le réel puisqu’il ne nous touche pas réellement. Tout l’émeut, tout l’ébranle, rien ne le protège, rien ne le rassure. Il ne se met jamais en défense. Tel est son courage, non seulement rare mais singulier.

Il porte cette franchise dans la considération du sujet de dispute le plus brûlant aujourd’hui, sur lequel du reste il n’a jamais cessé de s’exprimer avec clarté et netteté, mais aussi l’engagement d’un cœur toujours à vif. On le sait, avec la France, Israël est le nom de son tourment, non pas seulement l’État d’Israël mais le peuple juif comme histoire et comme mémoire, comme appartenance et comme héritage. Aujourd’hui, cependant, c’est d’abord l’État d’Israël qui est en jeu et en procès. Une opinion s’est brusquement répandue ou exacerbée, une passion s’est mise à flamber dans les lieux du monde qui semblaient devoir en être particulièrement préservés comme les universités, pour installer au centre de toute perspective politique, comme la vérité la plus significative du monde présent, la thèse suivante : l’État d’Israël est un État essentiellement illégitime car « colonial » et « les Juifs » forment le dernier ou principal obstacle à cette heureuse unification de l’humanité que le mouvement spontané des peuples du monde est autrement en train de produire. Comment faire face à cette vague de contre-vérités portées par une passion meurtrière ?

S’il est justement révulsé par les violences de colons en Cisjordanie et par les encouragements odieux qu’ils reçoivent de certains ministres de la coalition au pouvoir, Alain Finkielkraut a à cœur de rappeler pourquoi la caractérisation « coloniale » d’Israël est aussi fausse qu’injuste. Israël est un pays nouveau, mais il n’est pas né d’un acte de force arbitraire venu de l’autre bout du monde ; il est le pays du retour, vers lequel les Juifs dispersés, humiliés, violentés, en pays chrétiens comme musulmans, n’ont jamais cessé de diriger leurs prières et leurs vœux, jusqu’à ce qu’enfin, après la destruction des Juifs d’Europe, les Nations unies en décident la création. La Terre promise ne fut d’ailleurs jamais « sans Juifs », mais ceux qui, quoiqu’exposés aux pires violences et vexations, ne l’avaient jamais quittée ne survivaient que grâce à l’aide des dispersés, eux-mêmes vivant le plus souvent dans des conditions précaires. L’histoire des Juifs ne ressemble à aucune autre, et Israël comme État ne ressemble à aucun autre. Cela ne l’exonère pas des obligations de justice qui pèsent sur tous les États, mais les notions « universelles » dont nous faisons usage et parade peinent à lui rendre justice.

C’est pourquoi, d’ailleurs, pour le dire en passant, je suis étonné qu’Alain Finkielkraut approuve aussi résolument la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître l’État de Palestine : « Sur ce point, je lui donne raison » (p. 149). Cette décision, et le président le savait, ne pouvait être suivie d’aucun effet. Ou si, par extraordinaire, elle était suivie d’effet, le nouvel État serait gouverné par le Hamas ou l’Autorité palestinienne. Pour donner consistance politique à cet État, rien d’autre n’est aujourd’hui disponible, rien d’autre ne se dessine, rien d’autre ne semble sérieusement envisagé. La décision du président français n’avait pas d’autre effet que de contribuer à délégitimer Israël. L’impuissance française pouvait encore faire cela.

Personne ne sait comment résoudre le « problème israélo-palestinien ». On peut toujours dire : solution à deux États ! Je dis la même chose, mais en ajoutant : si cela est possible. Est-ce possible ? Le Proche-Orient n’est pas une zone propice aux États-nations. Elle est contestée depuis des millénaires entre les empires. Les nations consistantes qui s’y trouvent sont les restes, certes imposants, d’anciens empires : Turquie, Iran, Égypte. Ce sont des empires musulmans, c’est-à-dire nourris d’une religion de forme impériale, et qui s’est étendue par des conquêtes impériales. Je pourrais mentionner aussi, bien sûr, le rôle et le mandat de l’Empire britannique. L’État d’Israël a été fondé dans cette zone disputée par une décision de l’ONU et s’est imposé par la force contre les attaques de ses voisins. Dans la dernière période, encerclé et attaqué par les alliés ou supplétifs de l’Iran, il a été en guerre sur tous les fronts, guerre largement victorieuse, mais qui contribue à donner à Israël aussi des habitudes d’empire. Où pense-t-on loger l’État de Palestine dans ce chaos où il n’a jamais été possible de prendre les habitudes de la paix ? Si l’État de Palestine avait existé, jamais celui d’Israël n’aurait pu être fondé. Dès lors qu’Israël a été fondé et s’est développé de la manière que l’on sait, où trouver place pour l’État palestinien, sinon en obligeant les deux États à subir des contraintes insupportables et accepter des risques inacceptables ? Comment alors réparer autant que possible l’injustice subie par la population palestinienne ? Ou au moins mettre un terme au contrôle constant, humiliant pour les deux protagonistes, qu’Israël exerce sur elle ?

Constant souci d’humanité et de justice

La manière dont Alain Finkielkraut accueille, commente et évalue les événements du Proche-Orient témoigne d’un constant souci d’humanité et de justice, mais je crains qu’il n’étende indûment le domaine du possible. En tout cas la solution qui reçoit l’adhésion de « toutes les personnes raisonnables » me semble entièrement hors d’atteinte aujourd’hui et pour longtemps. Seule, peut-être, la chute de la République islamique d’Iran, suivie de l’installation d’un régime de liberté ayant abandonné le projet de détruire Israël, changerait à ce point la situation de la région qu’Israël pourrait commencer à envisager de prendre les risques qu’il ne peut prendre aujourd’hui. En attendant, que faire ? Je n’ai pas de réponse à cette question. En tout cas, ce que Juifs et chrétiens, et tous ceux qui mesurent l’étendue et la virulence de la haine des Juifs dans toutes les parties du monde aujourd’hui, éviteront par-dessus tout, c’est d’entamer si peu que ce soit la légitimité de l’État d’Israël, sur l’existence et la force duquel repose la sécurité, donc la vie même du peuple juif.

Alain Finkielkraut lors de sa réception à l’Académie française, Paris, 28 janvier 2016. © EULER/AP/SIPA

Je viens de dire : Juifs et chrétiens. Beaucoup dépend de ce « et ». Je suis depuis longtemps frappé et touché par l’amitié avec laquelle Alain Finkielkraut parle du christianisme. On le sait, Dieu n’entre pas dans son équation : « L’inexistence de Dieu se présente à moi comme un savoir » (p. 41). Ainsi résume-t-il son judaïsme « généalogique » : « On honore non seulement son père et sa mère, mais ses ancêtres, et à travers eux le peuple dont on est issu » (p. 158). Quant au christianisme, c’est le propre de cette religion, c’est l’incarnation qui, loin de susciter son rejet scandalisé, éveille son émotion et sa réflexion. Alain Finkielkraut n’est pas prisonnier du procès bimillénaire entre les deux religions.

Deux religions ? C’est une commode, mais inexacte et même vicieuse façon de parler. Le lien spirituel entre Juifs et chrétiens est si étroit que Pascal a pu écrire que « les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion ». Le fonds de la prière chrétienne est dans la prière juive des Psaumes, qui est la prière de Jésus-Christ, envoyé dans ce monde « pour les brebis perdues de la maison d’Israël ». Comme le rappelle Alain Finkielkraut, c’est un hérésiarque excommunié, Marcion, qui a prétendu séparer radicalement les deux testaments. Comme il le relève aussi, cette tentation marcioniste est restée présente et active tout au long de l’histoire de l’Église (p. 164). Jadis et même naguère, ce fut au nom d’une « théologie de la substitution » selon laquelle l’Église, après le refus d’Israël de reconnaître la divinité de Jésus, serait devenue le verus Israel, médiatrice exclusive de l’alliance entre Dieu et les hommes. L’Église aujourd’hui reconnaît que le peuple juif continue de jouer un rôle actif et positif dans le dessein de Dieu pour les hommes.

Judaïsme et christianisme sont deux expressions, successives et mystérieusement contemporaines, de l’Alliance de Dieu avec les hommes. Il ne faut pas opposer le « particularisme » juif à l’« universalisme » chrétien. L’« élection » du peuple juif n’a rien à voir avec l’« égoïsme national » que dénonçait Simone Weil. Dieu se lie par sa Loi à son peuple, qu’il destine à « être la lumière des nations pour que [son] salut parvienne jusqu’à l’extrémité de la terre ». Symétriquement, la révélation chrétienne ne s’adresse pas à l’homme en général. Lorsque Jésus commande à ses disciples d’enseigner les nations, il leur commande de les baptiser au nom du Père, du Fils et de l’Esprit pour en faire à leur tour des disciples. Le Dieu chrétien aussi se lie aux hommes par un peuple particulier qui a nom l’Église. Aujourd’hui la religion de l’homme en général, de l’humanité sans forme ni vocation, est l’hérésie universelle qui s’en prend indifféremment mais tout spécialement à Israël et à l’Église. Quand nous disons « les Juifs et les chrétiens », nous touchons à un mystère et nous formons une intention, peut-être une prière. C’est en entretenant ces pensées, Alain Finkielkraut ne m’en voudra pas, que j’ai tourné la dernière page de son livre.

Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, Conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard 2026.

La France minée par l’infantilisation gastronomique

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La France capitule. Pas sur un champ de bataille, pas dans un traité humiliant, mais dans l’assiette, ce Royaume où elle régnait en maîtresse absolue depuis que Vatel s’était embroché pour une livraison de poisson en retard. Nous avons déposé les armes, rendu notre tablier, abdiqué devant l’envahisseur en food truck, troqué notre glorieux patrimoine gastronomique contre des burgers photogéniques et des slogans gravés au pochoir sur des murs de briques.

Justice pour François de Rugy !

Même nos élites ont sombré. Qui se souvient de M. de Rugy, éphémère président de l’Assemblée nationale, organisant un dîner à l’Hôtel de Lassay où le homard côtoyait outrageusement le Chateau d’Yquem 1999 ? Le faux scandale avait fait frémir les députés en mal de vertu populiste : du homard aux frais de la princesse ! Comme si le crime véritable tenait à l’opulence, et non à l’accord sacrilège : un Sauternes sur des crustacés ! Quelle indignité comme dirait l’autre. Un fin gourmet aurait exigé un Condrieu tout en tension minérale, un Corton-Charlemagne d’une majesté souveraine, ou, à la rigueur, un Puligny-Montrachet dont la finesse cristalline aurait exalté l’iode. Nos élites, censées incarner le summum du goût français, ont perdu tout sens du palais. Elles se gavent de symboles de luxe sans même savoir les accorder correctement. C’est l’infantilisation gustative au sommet de l’État.

Francois de Rugy © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA Numéro de reportage : 00911931_000006

Il ne faut guère désormais s’étonner que le pays qui a codifié la haute cuisine, inventé le restaurant, érigé le repas en liturgie civilisationnelle, se nourrit désormais comme un gamin de huit ans dont les parents ont renoncé à éduquer le palais. On a remplacé le bœuf bourguignon par du cheddar fondu, la blanquette par de la mozzarella industrielle, la sole meunière par du saumon d’élevage baignant dans sa propre médiocrité.

Et personne ne bronche. Au contraire : on célèbre. On fait la queue. On instagramme. « C’est tellement bon, tellement convivial, tellement accessible. » Traduction : c’est tellement rassurant de manger comme quand maman nous laissait choisir au McDo parce qu’elle était trop crevée pour cuisiner.

A lire aussi: L’Histoire par le menu

Les cartes ne comportent plus de plats. Elles comportent des concepts.

  •  Le « smash burger » — ce steak écrabouillé sur une plancha jusqu’à développer cette croûte carbonisée que les Anglo-Saxons ont rebaptisée « caramélisation » pour masquer qu’il s’agit juste de viande cramée.
  • La « pizza napolitaine authentique », cuite soixante secondes par un barbu hipster qui n’a jamais mis les pieds à Naples mais s’autoproclame pizzaiolo après trois tutoriels YouTube.
  • Le « poke bowl », cette escroquerie hawaïenne qui consiste à démembrer un poisson, le jeter sur du riz, ajouter trois dés d’avocat hors de prix et facturer dix-huit euros cette déconstruction insultante du chirashi.
  • Les sushis. Du poisson cru sur du riz, assaisonné de sauce soja industrielle et de wasabi synthétique. Une préparation que n’importe quel Japonais mépriserait comme on méprise une contrefaçon de sac Hermès achetée à la sauvette.

Extase

Mais ici, on s’extasie. On organise des soirées sushis comme autrefois on organisait des dîners. Sauf que le dîner nécessitait de cuisiner, de recevoir, de s’engager. Les sushis, on les commande sur Uber Eats, on les mange dans des barquettes en plastique devant Netflix, et on se persuade qu’on a fait un repas parce que c’est japonais donc forcément raffiné.

La star Sophie Marceau fait la publicité pour « Uber Eats ». DR.

Nos grands-parents distinguaient un filet de bœuf d’une entrecôte, savaient préparer un roux, comprenaient qu’un bon plat exige du temps et une maîtrise technique accumulée sur des générations. Nous, on commande un « Poke bowl » composé par une IA selon nos « préférences alimentaires » — ce concept obscène qui transforme le goût en algorithme et le repas en dashboard nutritionnel.

Les food courts sont ces hangars où l’on parque des adultes sur des bancs collectifs comme dans une cantine pénitentiaire relookée par un architecte qui a découvert le style industriel sur Pinterest. Une douzaine de stands proposant la même tambouille sous des appellations différentes : des glucides, des protéines, des matières grasses, nappés de sauces douteuses dont la fonction est de masquer que le produit de base n’a aucun goût. « Il y en a pour tous les goûts ! » On peut choisir entre un burger au bœuf, un burger au poulet, ou un burger végétarien. Parlons-en du burger végétarien, cette imposture qui massacre des légumes jusqu’à ce qu’ils imitent la viande pour satisfaire des végans qui n’ont manifestement pas fait le deuil du carnivore qu’ils prétendent avoir quitté.

Le vrai restaurant, lui, agonise. Pas le trois-étoiles Michelin fréquenté par des businessmen en notes de frais, celui-là survivra, muséifié, sous perfusion pour touristes chinois et oligarques russes. Non, le vrai restaurant : le bistrot de quartier tenu par un couple qui se lève à cinq heures pour aller aux Halles, qui connaît ses fournisseurs par leur prénom, qui cuisine une blanquette comme sa grand-mère la lui a apprise.

Ces endroits-là crèvent. Parce que c’est « trop cher », traduisez : le prix reflète le coût réel de produits décents. Parce que « ça prend trop de temps », traduisez : on ne peut pas avaler en douze minutes chrono en scrollant. Parce que « c’est pas instagrammable », traduisez : la vraie cuisine ne brille pas sous les néons, ne ressemble pas aux photos retouchées que vomissent les influenceurs culinaires, ces parasites qui se gavent gratis en échange de contenus publicitaires déguisés en recommandations authentiques.

Parlons de « comfort food ». Cet euphémisme perfide (comme l’Albion) est utilisé pour désigner la bouffe des pauvres, riche en glucides, sel et graisses. Sauf que cette nourriture n’a plus rien de pauvre : vingt-deux euros pour un grilled cheese « revisité » dans un endroit où les ampoules pendouillent au bout de fils dénudés et où les serveurs arborent des tabliers en cuir comme s’ils sortaient d’un atelier de forgeron. Le confort n’est pas gustatif, tout baigne dans le gras et le sel pour masquer la médiocrité. Le confort est régressif. On mange ce que nos papilles sous-développées réclamaient à dix ans quand on considérait les épinards comme un châtiment parental.

Oubliés, les gestes précis d’autrefois

Nous avons érigé l’infantilisme en esthétique culinaire. Les restaurants s’appellent « Big Mamma », « Chez Mémé », « Comme à la Maison », cette nostalgie fabriquée d’une enfance fantasmée. Sauf que la vraie cuisine de grand-mère nécessitait trois heures de préparation, des gestes précis, une connaissance des produits et des saisons. La version contemporaine balance des pâtes trop cuites dans une sauce tomate industrielle, parsème de parmesan en poudre, et facture vingt-six euros l’imposture sous prétexte que c’est servi dans une assiette vintage et que le serveur vous appelle « chef » avec cet accent italien suintant de fausseté qu’aucun Italien authentique n’utiliserait.

Il y a aussi les burgers « gastronomiques ». Cette contradiction dans les termes qui résume notre époque : on habille la junk food du vocabulaire de la haute cuisine pour se donner bonne conscience. Le pain ? Brioché. La viande ? D’une race obscure élevée en liberté par un éleveur qui leur fait écouter du Debussy. Le résultat ? Exactement la même chose qu’un Big Mac : un tas de glucides et de lipides qu’on dévore en s’en mettant plein les doigts, sauf qu’on a payé trois fois plus cher et qu’on peut se raconter qu’on a fait un choix éclairé plutôt que d’assumer qu’on a cédé à nos pulsions primitives.

Et les pizzas. Hormis le fait que les pizzerias servent de blanchisseries pour activités répréhensibles, la France croule sous les pizzerias « napolitaines authentiques » tenues par des Français qui ont, dans le meilleur des cas, passé trois mois à Naples. On vous sert un discours marketing rodé sur l’authenticité, la tradition, le respect du produit. Puis on vous apporte une galette flasque, brûlée par endroits et crue ailleurs, noyée sous du fromage industriel, pour dix-neuf euros. Et vous ne dites rien. Vous souriez. Vous photographiez. Vous postez. Parce que c’est une vraie pizza napolitaine, bordel, pas une Sodebo réchauffée. Vous avez vos standards, quand même.

L’obsession du « fait maison ». Cette mention pathétique qui figure sur toutes les cartes comme un label de qualité. « Nos frites sont faites maison. » Félicitations. Vous avez pelé des patates. Vous voulez une médaille ? On en est arrivé à ce niveau d’indigence : mentionner qu’on cuisine ce qu’on sert est devenu un argument commercial. La norme, c’est le surgelé réchauffé. Le plat sous-vide livré par Métro. La sauce en poche plastique. Le « fait maison » n’est plus un standard: c’est une exception qu’il faut signaler, comme un allergène.

Le « batch cooking ». Cette mode débile qui consiste à passer son dimanche à préparer tous les repas de la semaine dans des Tupperware étiquetés, empilés dans le frigo comme si la vie était un problème logistique à optimiser. On ne cuisine plus pour le plaisir, pour l’imprévu, pour le rituel qui structure le temps. On cuisine comme on gère un stock de munitions. Efficacité maximale. Zéro âme. De la bouffe pré-produite qu’on réchauffera entre deux Zoom en se félicitant d’avoir « optimisé son temps ».

Les « bowls ». Le repas transformé en assemblage standardisé. Un féculent, une protéine, trois légumes, une sauce, des graines. On n’compose plus un plat, on exécute un algorithme. C’est la cuisine en kit IKEA : des éléments modulables empilés selon un schéma prédéfini. On ne mange plus. On optimise son apport nutritionnel. On ajuste ses macros. Le repas n’est plus un plaisir : c’est un dashboard quantifié qu’on consulte sur MyFitnessPal.

Les applications de livraison sont le coup de grâce. Deliveroo, Uber Eats — ces plateformes ont transformé les restaurants en cuisines industrielles, les livreurs en esclaves ubérisés, et nous en consommateurs passifs. On commande de la bouffe tiède livrée par un type sous-payé qui slalome entre les voitures pour nous éviter l’effort insupportable de sortir. Ce qui arrive n’a plus rien d’un restaurant : c’est de la nourriture qui a voyagé vingt minutes dans un sac isotherme, qui a perdu toute texture, toute dignité. Mais au moins, on n’a pas eu à s’habiller. On a pu continuer à binge-watcher en enfournant machinalement des gyozas tièdes dont on ne se souviendra pas dans trois heures.

Les food halls sont la version gentrifiée du food court, avec du bois brut, des néons, un DJ qui mixe de l’électro pendant que vous engloutissez des tacos à quinze euros. Des endroits bondés où il faut faire la queue, porter son plateau, partager sa table avec des inconnus, et payer des prix gastronomiques pour une expérience de réfectoire universitaire. Mais c’est branché. Il y a une file d’attente donc ça doit être bon. La foule comme seul étalon de qualité. Si TikTok en parle, ça vaut le coup.

La France a vendu son âme pour un burger photogénique. Elle a bradé trois siècles de tradition pour des tartines d’avocat à douze euros dans des cafés décorés par les mêmes architectes qui recyclent le même mood board industrialo-vintage de Tokyo à Brooklyn. On mange la même chose partout, dans les mêmes décors, avec les mêmes serveurs en tabliers de cuir qui récitent les mêmes boniments sur la « sélection rigoureuse des producteurs locaux ». Tout est devenu global, standardisé, interchangeable. On a troqué le terroir contre le branding. L’authenticité contre l’instagrammabilité. Le savoir-faire contre le marketing. Et on appelle ça du progrès. On se persuade qu’on vit une révolution culinaire. On croit avoir le choix parce qu’on peut choisir entre trente variations du même produit industriel assaisonné différemment.

Les influenceurs food sont ces propagandistes qui photographient compulsivement chaque assiette avant d’y toucher, qui transforment chaque repas en contenu sponsorisé. Ils ne mangent pas. Ils produisent. Ils ne savourent pas. Ils monétisent. Et nous, on les suit. On fait la queue dans les endroits qu’ils ont validés. On paie notre tribut à cette économie où la qualité d’un plat importe moins que sa capacité à générer des likes.

Le guide Michelin s’est vendu à cette nouvelle religion. Il étoile des restaurants de ramen, des stands de street food, des concepts fusion n’importe quoi. Non par ouverture d’esprit, mais par calcul marketing. Une génération considère qu’un bol de nouilles à 9,50€ mérite la même considération qu’un turbot cuit à la perfection par un chef qui a passé quinze ans à maîtriser son art.

Quand la France ne cuisinera plus

Nos arrière-grands-parents se nourrissaient mieux que nous. Avec infiniment moins. Ils achetaient des produits bruts au marché. Ils cuisinaient chaque jour. Pas par vertu, par nécessité. Mais cette nécessité produisait du sens, créait du lien, structurait l’existence. Le repas était un moment, pas une corvée qu’on expédie.

Nous, on ne cuisine plus. On assemble. On réchauffe. On commande. On snacke — ce verbe obscène qui a remplacé « manger » comme « se faire une saison » a remplacé « regarder une série ». On ne mange plus des repas. On ingère des calories entre deux tâches, debout, en scrollant, sans y penser. L’acte le plus fondamental de l’existence — se nourrir — est devenu une contrainte qu’on expédie avec l’élégance d’un distributeur automatique.

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Et nos enfants. Élevés au nugget et aux pâtes au beurre ! Incapables de manger un légume qui n’a pas été transformé en purée. Terrorisés par les textures, les saveurs fortes. On « respecte leurs préférences alimentaires », comme si un gamin de six ans avait la maturité pour décider de ce qui est bon pour lui. Résultat : une génération avec le palais d’un nourrisson qui perpétuera cette régression ad infinitum.

L’ironie suprême ? On n’a jamais autant parlé de bouffe. Les émissions culinaires saturent les chaînes. Instagram déborde de food porn. On consomme compulsivement du contenu culinaire tout en mangeant de la merde. On regarde des chefs étoilés pendant qu’on enfourne un Uber Eats. On visionne des documentaires sur le terroir en commandant des sushis industriels. La cuisine est devenue un spectacle qu’on contemple, plus une pratique qu’on exerce…

On a transformé la gastronomie en divertissement. En folklore. On visite les étoilés comme on visite les musées : par devoir culturel, pour cocher une case. Mais au quotidien, on commande sur Deliveroo. On se gave de burgers « gourmet » parce que le pain est brioché et le bacon fumé au bois de pommier.

La France a capitulé. Sans combat. Par flemme. Par paresse intellectuelle. On a échangé notre patrimoine contre des applications de livraison. On a troqué Carême contre les Avengers du burger. On a liquidé Escoffier pour du comfort food instagrammable. Et personne ne pleure. On célèbre cette déchéance comme une libération. « C’est tellement moins coincé, tellement plus fun, tellement plus accessible. » Oui. Accessible comme le néant. Fun comme l’amnésie. Décoincé comme une lobotomie. Nos petits-enfants ne sauront plus ce qu’était un vrai pot-au-feu. Une vraie daube. Un vrai coq au vin. Ils grandiront en croyant que la cuisine française, c’est le croissant industriel de gare et le pain au chocolat Lidl. Et quand ils nous demanderont pourquoi on n’a rien fait, on leur répondra qu’on était occupés. Occupés à photographier nos assiettes.

Les fables de Piketty

Thomas Piketty, piètre statisticien, est l’économiste chouchou des médias de gauche


L’économiste Thomas Piketty s’est imposé ces dernières années avec une thèse aussi simple que séduisante.

Au début du xxᵉ siècle, les sociétés occidentales auraient été caractérisées par une forte concentration des patrimoines et des revenus. Mais ces inégalités auraient été profondément réduites au cours du xxᵉ siècle – en particulier entre 1914 et 1980 – grâce à une fiscalité progressive et au développement de l’État-providence. Malheureusement, depuis les années 1980, poursuit Piketty, ce mouvement se serait inversé. La dérégulation financière et l’affaiblissement de la progressivité de l’impôt auraient relancé la hausse des inégalités. L’histoire livrerait ainsi une leçon limpide : seules une fiscalité fortement progressive et une redistribution assumée permettraient de contenir des écarts de richesse jugés excessifs. Le problème, soutient l’économiste Vincent Geloso, est que cette belle histoire est fausse. Dans une note récente du think tank The Centre for Enterprise, Markets and Ethics, il avance ainsi, références à l’appui, que Piketty effectue une lecture très sélective des données fiscales, qui exagère la baisse des inégalités et en attribue à tort le mérite à l’action publique. De fait, lorsque l’on corrige ses biais méthodologiques, son récit se fissure. La décrue des inégalités commence avant 1914, avant donc les politiques redistributives. Puis, la grande réduction des inégalités ne s’est pas produite après 1945 avec des taux d’imposition plus élevés et un État-providence plus généreux : elle s’est principalement faite entre 1929 et 1935, pendant la Grande Dépression, alors que pratiquement tout le monde s’appauvrissait. Plus gênant encore, Piketty relègue systématiquement au second plan les dynamiques de marché et la croissance, comme si l’amélioration du niveau de vie de la population ne pouvait provenir que de l’État.

Au final, Geloso estime que les travaux de Piketty relèvent moins de l’analyse historique rigoureuse que de la fable politique, soigneusement ajustée pour servir sa cause.

Salut beauté !

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Paysage amoureux, installation de Jean-Michel Othoniel, 1997. DR

Sans son commentaire, l’œuvre d’art contemporain « conceptuel » n’existe pas. Le discours de l’artiste nourrit le verbiage, le marché et les institutions culturelles. Mais il existe un autre art contemporain empreint d’esprit et d’harmonie. L’exposition de Fabienne Verdier, à la Cité de l’architecture, en est la preuve


En octobre dernier, Kermit The Frog d’Alex Da Corte s’invitait place Vendôme à l’occasion d’Art Basel Paris, grand rendez-vous annuel de l’art contemporain. Après l’arbre-sex toy de Paul McCarthy, la citrouille de Yayoi Kusama, la vague d’Urs Fischer et le champignon de Carsten Höller, la gigantesque grenouille gonflable à demi dégonflée de Da Corte est venue sertir les pavés de la haute joaillerie parisienne d’une structure vert pomme de vingt mètres de long. Ce n’est pas la première fois que l’ancienne place royale subit les assauts d’un artiste, mais contrairement au peintre Gustave Courbet tenu responsable, pendant la Commune, de la destruction de la colonne Vendôme et condamné au remboursement des dégradations avant de s’exiler pour échapper à la sanction, l’artiste américain s’en est sorti avec les éloges des inconditionnels de l’art contemporain, les sarcasmes de ses détracteurs et la demi-indifférence générale du public.

Alex Da Corte est ce que l’on appelle un artiste « conceptuel ». Ce qu’il crée ne se veut ni beau, ni laid, mais intéressant. Ses œuvres ne sont pas là pour plaire ou déplaire, mais pour faire réfléchir et produire du sens. Au motif de l’artiste inspiré s’est en effet substitué celui des œuvres inspirantes, qui convoquent, provoquent, interrogent, explorent, examinent, investissent, renvoient, réinterprètent, réutilisent, revisitent, réinventent, traduisent, mettent en perspective, confrontent, rapprochent, conjuguent, font dialoguer et émancipent. Kermit The Frog, le célèbre personnage Muppet des années 1950, « convoque ainsi l’enfance et la désillusion pour mieux interroger le rôle des icônes culturelles dans nos sociétés désenchantées », résume la presse spécialisée. Non loin de là, à la nouvelle Fondation Cartier, place du Palais-Royal, les visiteurs s’empressent de lire les cartels pour pouvoir regarder ce qu’ils voient : troncs d’arbre, cordages, monochromes, matériaux recyclés, installations. Le long d’un panneau blanc pendent des fils de couleur, emmêlés par endroits, auxquels sont fixés de petits objets rouges ou bleus en verre soufflé, ainsi que des perles et des aiguilles. Cette œuvre de Jean-Michel Othoniel s’intitule Paysage amoureux (1997). Le cartel explique : « L’œuvre investit des objets symboliques de la passion amoureuse et célèbre un rapport érotique au corps visant un réenchantement des relations humaines. » Sans son commentaire, cette œuvre n’existerait sans doute pas. Sa présence au monde dépend des représentations intellectuelles nées du discours qui l’accompagne. Elle a besoin d’être lisible pour pouvoir être visible et son titre est le début d’une indispensable exégèse.

Des performances mystico-masochistes de Marina Abramović aux immersions hypnotiques de Yayoi Kusama en passant par les constructions du regard photographique anxieux de la génération Z et les déconstructions du regard colonisateur par Gloria Oyarzabal ou Tyler Mitchell, l’art contemporain a suscité ces derniers mois l’intérêt du public européen venu conceptualiser sa présence au monde : je pense donc je suis ému. À la Fondation Beyeler de Bâle, en Suisse, les visiteurs, invités à « l’émerveillement, la réflexion et la communion » devant les œuvres de la célèbre artiste japonaise, ont dû attendre en moyenne une demi-heure avant de pouvoir déambuler cinq petites minutes dans l’Infinity Mirrored Room : une salle remplie de formes biomorphiques noires à pois jaunes et jaunes à pois noirs démultipliées par une série de miroirs, renvoyant à la quête obsessionnelle de l’infini égo-cosmo-végétal de sa créatrice, qui a fait des polka dots (pois) sa marque de fabrique au point d’ inspirer quelques modèles à une célèbre marque de sacs. Au mur, une phrase de l’artiste : « Je pense qu’il est important de partager l’amour, la paix et l’espoir, et de transmettre aux jeunes générations le message : love forever. » Une parole d’artiste qui invite, assurément, à l’émerveillement, la réflexion et la communion.

Les contempteurs de l’art contemporain sont nombreux. Aude de Kerros, elle-même graveur et peintre, a résumé avec conviction leur position dans plusieurs ouvrages brillants. Leur critique repose essentiellement sur deux points : d’une part la labellisation de l’art par le marché, le monde de la communication et les institutions culturelles, d’autre part la fin de l’aventure esthétique au profit d’un devoir de subversion à visée pédagogique. Daniel Arasse, André Chastel, Jean Clair, Jean-Philippe Domecq, Marc Fumaroli, Kostas Mavrakis, Christine Sourgins, Jacques Thuillier et bien d’autres ont plaidé pour la poursuite de l’accomplissement de la forme contre l’épuisement du désir de beauté et pour une approche sensible de l’art contre l’épuisement du désir de voir. Héritier des provocations de l’avant-garde et des désillusions de l’après-guerre, l’art contemporain a gardé en mémoire les ready-made du monde des objets et les ready-dead du monde des hommes : il a congédié le génie, le chef-d’œuvre, l’œil et la main de l’artiste, cette main mortelle pourtant capable d’accomplir une chose immortelle, pour reprendre les mots d’Hannah Arendt. Accusé de faire advenir sa propre mort dans ses délires iconoclastes montés en épingle par les sopranos de l’ouverture d’esprit, il a fini par cristalliser autour de lui tout un débat opposant les victimes fantasmées d’une nouvelle croisade contre « l’art dégénéré » menée par les hordes réactionnaires et les partisans de l’éternelle beauté troublante qui, « non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible » (Yasmina Reza).

A-t-on vraiment congédié la beauté ? Rien n’est moins sûr. Fabienne Verdier est une artiste contemporaine. L’exposition « Mute » – que lui consacre la Cité de l’architecture en partenariat avec Art Basel Paris – est une réponse possible à ceux qui crient au génie ou au désastre face à des œuvres patriarco-sceptiques et éco-responsabilisantes. Au milieu des moulages médiévaux et classiques de notre patrimoine architectural, une quarantaine de peintures réalisées entre 1996 et 2024 par celle qui a reçu, dans la Chine des années 1980, l’enseignement des plus grands maîtres, vient mêler le fugitif silence de l’encre au lourd mutisme de la pierre. Encre noire, encre blanche, le mouvement de pinceaux venus d’ailleurs anime les dentelles lapidaires de nos tympans d’église, de nos chapiteaux et de nos ouvertures ogivales. L’art contemporain, ici hérité des techniques ancestrales de la calligraphie et de la peinture chinoises, ne dérange pas les pierres de l’Occident chrétien, sculptées pour l’éternité ; le souffle vital de l’énergie asiatique accompagne le cisèlement de l’âme au burin, le temps d’une déambulation entre les maquettes et les toiles – l’espace aussi, peut-être, d’un vitrail de ciel bleu aperçu à travers les quadrilobes d’une baie. Du mouvement du pinceau et de l’immobilité de la pierre naît la beauté : moment passé à regarder vibrer ensemble les détails de ces ornements lapidaires et les coulées de peinture déposées au fil du geste sur des toiles passagères.

Fabienne Verdier est le strict opposé de Yayoi Kusama : « Je n’aime pas la peinture qui représente nos névroses intérieures. Le peintre doit faire un travail sur lui pour transmuer ses angoisses existentielles en une mélodie supportable pour les hommes. Étaler une sorte de putréfaction de nos plus effroyables névroses rend l’homme encore plus malade. » Ce qui l’intéresse n’est pas le concept mais l’esprit de la peinture, titre qu’elle a d’ailleurs donné à son Hommage aux maîtres flamands, en 2013. Le « concept » relève de l’assistance respiratoire apportée à de nombreuses œuvres contemporaines pour qu’elles accèdent à une forme d’existence ; l’« esprit » de la peinture vient de la peinture elle-même, nourrit celui qui la regarde, et le fait exister.

Nous assistons aujourd’hui à un curieux paradoxe. L’art de notre temps, qui pourrait continuer à nous émouvoir, nous parle généralement de sujets d’actualité, d’évolutions sociétales et de « problématiques » diverses. À l’inverse, la complexité du réel, qui devrait exiger de nous la formulation d’idées claires et l’emploi de mots justes, se satisfait de plus en plus de l’émotion, individuelle et collective, tout près d’être hissée au rang de valeur démocratique et de gage de citoyenneté. En résumé, on réfléchit dans les musées et on est ému à l’Assemblée nationale. À rebours de cette inversion de la raison et du sentiment, l’exposition « Mute » à la Cité de l’architecture est une véritable expérience esthétique. D’un côté, des œuvres d’art qui échappent à l’instrumentalisation des causes du moment ; de l’autre, une envie de « regarder ce que l’on aime mais de ne pas le regarder totalement » (Thomas Bernhard) pour ne pas avoir à déchiffrer ou analyser. Et se laisser envelopper par ce qui, dans la matière, la forme, la couleur, et l’agencement, nous plaît. Sans concept.

À voir 

Fabienne Verdier, « Mute », Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, 75116, Paris. Jusqu’au 8 mars.  Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2, place du Palais-Royal, 75001 Paris

La flamme et la nuit

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DR

Vendredi, peu après 18 heures, un homme a attaqué un gendarme à Paris sous l’Arc de Triomphe avec un couteau et une paire de ciseaux. Les militaires ont alors fait usage du feu pour neutraliser l’assaillant. Le terroriste islamiste était sorti de prison en Belgique il y a seulement deux mois – il y purgeait un peine de réclusion pour avoir poignardé, en 2012, deux policiers belges, dont une femme grièvement blessée à l’époque.


Il y a des moments où un pays se regarde brûler dans une flamme minuscule. Sous l’Arc de Triomphe, la flamme du Soldat inconnu vacille à peine. Elle a traversé des guerres, des humiliations, des défaites et des victoires. Elle a vu défiler les présidents, les généraux, les foules endeuillées. Elle est l’image même de la continuité — une petite obstination de feu contre la nuit de l’Histoire.

Et voici qu’un homme, déjà condamné pour terrorisme, s’en prend à un gendarme chargé de protéger ce rite. Il ne frappe pas seulement un uniforme. Il frappe une mémoire. Il teste la solidité d’un symbole qu’il ne reconnaît pas.

Ce geste n’est pas immense. Il n’a pas la grandeur d’une insurrection. Il est plus inquiétant que cela : il est précis.

Dans le même temps, à Lyon, à la sortie d’une conférence politique devenue cérémonie d’indignation avec Rima Hassan, un jeune homme est pris à partie, encerclé, frappé. Là encore, ce n’est pas un débat. C’est une expulsion. Une purification de l’espace. Une façon de dire : ici, certaines présences ne sont pas tolérées.

Deux scènes. Deux théâtres. Une même fatigue du cadre. La France n’est pas encore en guerre civile. Elle est dans un état plus subtil, plus dangereux : elle est dans la dissociation. Les symboles subsistent, mais la croyance commune s’effrite. La flamme brûle, mais l’unité qu’elle suppose s’estompe.

L’islamisme radical n’a pas besoin d’être majoritaire pour être tragique. Il suffit qu’il existe, qu’il persiste, qu’il produise de temps en temps un homme décidé à transformer sa conviction en acte. Chaque acte devient une fissure dans la fiction d’une coexistence pacifiée.

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De l’autre côté, les milices morales de la jeunesse idéologique ne portent pas de brassards, mais elles possèdent la certitude. Elles distribuent les permissions d’exister. Elles savent qui a droit à la parole et qui doit être exclu. Elles n’aiment pas la violence — disent-elles — mais elles la pratiquent comme un instrument hygiénique.

Le plus étrange est le silence. Non pas le silence du peuple — il parle dans les cafés, dans les salons, dans les regards — mais le silence de la hauteur. Celui des grandes institutions, qui semblent administrer la fracture au lieu de la résoudre. On sécurise, on condamne, on explique, puis on oublie.

Malaparte savait que les civilisations meurent d’une lente indifférence à leurs propres signes. Ce n’est pas la violence en soi qui annonce le crépuscule. C’est l’habitude de la violence. C’est le moment où l’exception cesse de scandaliser. Une flamme attaquée. Un étudiant pourchassé. Un communiqué. Une polémique.

Puis autre chose. La guerre civile à bas bruit n’est pas une guerre d’armées. C’est une guerre des légitimités. Qui a le droit de dire « nous » ? Qui reconnaît encore la mémoire commune comme sienne ? Qui accepte que la loi soit supérieure à la ferveur ?

Lorsque ces questions cessent d’avoir des réponses évidentes, le pays entre dans le soir. La tragédie n’est pas l’affrontement. La tragédie est la coexistence de mondes qui ne partagent plus ni la même histoire, ni la même hiérarchie des valeurs, ni la même idée de la limite. La flamme continue de brûler. Mais autour d’elle, la nuit s’épaissit. Et le plus inquiétant n’est pas que certains veuillent l’éteindre. C’est que d’autres commencent à douter qu’elle éclaire encore quelque chose.

La société malade

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LFI d’extrême gauche? Faux, le parti de Rima Hassan a préempté un autre électorat

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Paris, 6 mai 2025 ARNAUD © CESAR VILETTE/SIPA

Le jusqu’auboutisme de la France Insoumise des dernières années peut sembler étrange: il s’inscrit en réalité dans un mouvement profond et réfléchi, encore plus préoccupant que son classement récent par le ministère de l’Intérieur.


Le 4 février, le ministère de l’Intérieur a publié une circulaire précisant les étiquettes des partis politiques français relatives à l’attribution des nuances des futurs candidats aux prochaines élections municipales. Ce document contient une nouveauté sémantique : La France insoumise (LFI) est rangée dans la catégorie « extrême gauche », au même titre que Lutte ouvrière de Nathalie Arthaud et le Nouveau Parti anticapitaliste du facteur Besancenot.

République bananière, c’est pas un peu colonial comme expression ?

Jusqu’ici, les Insoumis figuraient dans une générique « gauche », avec le PS, les Verts et le PCF. Jean-Luc Mélenchon n’a pas tardé à critiquer des « lettres dignes d’une République bananière ». « Il y a des partis se classant à l’extrême gauche dans ce pays. Ils sont respectables mais LFI n’en fait pas partie » a abondé le député Éric Coquerel. Deux jours plus tard, Mélenchon donne raison à Beauvau : « nous sommes collectivistes » – ce qui est en somme exact si on lit son programme de nature anticapitaliste… Trois outils bien connus nous conduisent en effet sur le chemin de la prospérité :  une avalanche de nationalisation des outils de production, une ouverture totale des frontières, ainsi qu’une allégeance aveugle au leader Jean-Luc – qui incarne l’avenir à lui seul.

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LFI réfute cette étiquette bien entendu, et a saisi la justice, qui se prononcera avant le 4 mars. La presse et les médias se sont aussitôt déchainés sur cette controverse de Valladolid, les uns et les autres philosophant sur le fond et la forme. Pourtant, le vrai débat se situe désormais sur un autre plan, ce que nous allons voir.

Un électorat homogène, et un quasi-plébiscite chez les musulmans

L’électorat de Mélenchon est assez homogène : « Mélenchon est le candidat présentant l’électorat le moins clivé sociologiquement. 23% parmi les salariés du public contre 25% dans le privé, mais également 22% auprès des artisans-commerçants et un score élevé (30%) auprès des chômeurs. » Cette analyse de Jérôme Fourquet peut surprendre, quand le discours de LFI parait tourné vers un segment précis des électeurs, celui des « racisés ». Se pose donc la question : quels sont les avantages d’être radical au point d’adopter un discours à la lisière de l’antisémitisme masqué en antisionisme – 80% des tweets de Rima Hassan ou d’Aymeric Caron concernent Gaza ou Israël, selon ChatGPT- et de s’adresser en priorité aux banlieues, ceci en négligeant peu ou prou l’électorat traditionnel de la gauche ?

LFI a pris acte d’un constat désormais connu : l’électeur ouvrier (ou CSP -) a quitté la gauche et vote RN. Aux Etats-Unis, le vote Trump est comparable : le monteur de Détroit y fait le même choix que la caissière de Carrefour, en quelque sorte. LFI n’insiste pas et dirige son travail de fond vers l’électorat identitaire, d’autant que son public traditionnel (la gauche du PS, pour aller vite) reste assez fidèle, comme on vient de le voir. Et à ceci il y a une bonne raison. Celle-ci : LFI a réussi le kidnapping d’un électorat captif, celui des musulmans (environ 5 à 6% du total des votants). Lors des européennes récentes, 62 % des citoyens français musulmans qui se sont déplacés aux urnes ont voté pour La France Insoumise, selon un sondage Ifop pour La Croix. On découvre des résultats similaires à l’élection présidentielle de 2022, qui avait vu 69% des électeurs musulmans plébisciter Jean-Luc Mélenchon au premier tour. L’examen approfondi des cartes électorales montre aussi que plus des populations étrangères sont denses, plus il y prospère : en Ile-de-France Mélenchon fait son meilleur score, avec plus de 30 % des suffrages, avec des pointes à Bobigny (60,14 %) ou Saint-Denis (61,13 %). En Paca, Jean-Luc Mélenchon l’emporte largement à Marseille avec 31,12 %, et crée la surprise à Strasbourg (35,48 %) ou à Lille (40,53 %).

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La gauche prisonnière

Ce qui nous conduit à une conclusion amère. Selon la fondation Fondapol : « Le score total de la gauche reste stable entre juin 2022 et juin 2024, de 30,53 % à 30,91 %. ». La gauche classique (PS, PC, Verts, etc.) est donc techniquement prisonnière de son partenaire LFI. Pour l’emporter – et c’est précisément la raison du positionnement communautariste de Mélenchon et de ses disciples, qui préemptent une clientèle en expansion dont ils sont désormais les porte-voix – la gauche se voit contrainte par la force à la négociation. La gauche dispose en effet de deux atouts maîtres dans une configuration à deux tours. Premièrement les votants du centre (éternels supplétifs panurgisés) votent plutôt à gauche au second tour, ce qu’a démontré le récent « front républicain » des législatives post dissolution. Deuxièmement il existe une imparable martingale pour faire le contraire de ce qu’on a proclamé la veille : le spectre du fascisme et de l’extrême droite à nos portes, qui autorise tous les parjures. Malgré les mâles déclarations, les PS et PC s’allieront ainsi à LFI lors des municipales, législatives, et présidentielles futures parce qu’ils n’ont aucun autre choix pour préserver des places.

Bien entendu, le choix d’une France fragmentée en catégories antagonistes, flattées par un personnel politique qui se déshonore au risque d’attiser la violence – comme le jeune Quentin passé à tabac jeudi soir, en marge d’une conférence donnée par l’eurodéputée Rima Hassan à l’IEP de Lyon – reste dangereux. C’est le prix que les partenaires électoraux de Mélenchon vont pourtant acquitter, en regardant le sol, et en sachant qu’ils se risquent à un pacte faustien.

Vote religieux, un tabou français

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Mauriac père et fils: correspondance littéraire

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Le livre publié par les Éditions Albin Michel est un événement littéraire. Il s’agit de lettres, pour la plupart inédites, échangées entre l’écrivain François Mauriac et Claude, son fils aîné. La première lettre est datée de 1926, lorsque Claude a 12 ans, les dernières étant de 1970, année de la mort du prix Nobel de littérature, membre de l’Académie française. On découvre un François Mauriac à la fois patriarche, attentif à sa famille, entouré de ses enfants et petits-enfants, et écrivain sans cesse tourné vers l’écriture et la foi. Ce fervent catholique ne parvient guère à différencier les deux. On le voit tantôt dans sa propriété de Malagar, située au cœur du vignoble bordelais, tantôt à Vémars, la propriété francilienne de Jeanne, son épouse, héritée de sa mère, Léonie Bouchard-Lafon, une femme de caractère. C’est dans le petit cimetière de Vémars que repose l’auteur des Mémoires intérieurs.

Lucide

Philippe Baudorre est le maître d’œuvre de l’ouvrage. Ce professeur émérite de littérature française à l’Université Bordeaux-Montaigne accompagne les lettres d’un texte biographique qui permet de mieux comprendre la vie de Mauriac, ses engagements, ses relations avec les grandes figures intellectuelles de l’époque, André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, pour ne citer qu’eux. On voit également l’influence du journaliste, de son fameux Bloc-Notes, ainsi que ses brouilles avec certains de ses confrères ou avec des personnalités de la politique et de la presse, comme le patron de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber – ce dernier avait traité de Gaulle de « canaille ».

Le dialogue entre François et Claude constitue la colonne vertébrale de cette correspondance au long cours. On traverse le siècle, et quel siècle, celui des guerres, des dictatures, des idéologies meurtrières, de l’usage de la bombe atomique. C’est aussi celui de la résurrection de la France, après la terrible défaite de 1940 et la honte pétainiste ; c’est celui de la décolonisation, de l’indépendance de l’Algérie, du retour du général de Gaulle qui donne à la France une constitution permettant, aujourd’hui plus que jamais, de ne pas tomber dans le chaos. François Mauriac a été de tous les combats. De la guerre d’Espagne, à la dénonciation de la torture en Algérie, en passant par la défense de Robert Brasillach, pourtant adversaire politique. Condamné à mort en 1945, François Mauriac avait tenté d’obtenir sa grâce auprès du Général. En vain. Ce chrétien, qui fit entrer Paul Claudel à l’Académie française, ne supportait pas qu’on pût tuer un homme, fût-il traitre à sa patrie.

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Pour François Mauriac, le mot « espérance » rime avec courage. Et du courage, l’écrivain n’en manque pas. Dès le début de l’occupation allemande, il dit du drapeau nazi : « Une araignée noire gorgée de sang. » Certes, il publie en 1941, à Paris, La Pharisienne, qui s’avère être un succès de librairie. Mais immédiatement après, il devient gaulliste, tout en se méfiant des communistes, ses alliés. Au printemps 1944, alors que Claude est davantage préoccupé par ses tourments intérieurs, l’écrivain s’inquiète de l’avenir qui s’annonce aussi sombre que le présent. Le journalisme occupe une part importante de son temps, trop peut-être. Il met en garde son fils « chéri ». À propos de ce métier : il lui dit que c’est « une détestable école pour ceux du moins – et c’est ton cas – qui ont ‘’quelque chose’’ dans la tête et dans le cœur. » On a tendance à ne garder de son œuvre que le Bloc-Notes, recueil de ses articles. Je crois que c’est une erreur. Ses romans demeurent indépassables, surtout quand il s’agit de dénoncer la substance maternelle asphyxiante. Relisons Genitrix pour s’en convaincre.

Mauriac, dans bien des domaines, a su rester lucide. Dans une lettre adressée à Claude, datée du 20 avril 1942, il écrit : « Ce ministère (celui de Pierre Laval) ! Un gouvernement de dictature appuyé non sur un parti national mais sur l’étranger occupant et servi par des ‘’agents’’ … » Et d’ajouter : « et toute la droite française sera compromise dans l’aventure, au jour de la débâcle… » Ça tape dans le mille.

Faites vos jeux

Mauriac parle aussi de cinéma, de peinture et de théâtre. Il écrit, toujours à Claude : « Que Tartuffe est une pièce superficielle ! (…) Le drame de Tartuffe, c’est que tout chrétien déclaré et militant, tôt ou tard, et sinon à chaque instant, du moins dans de nombreuses circonstances, devient un imposteur – non pas l’affreux aigrefin de Molière et qui relève de la correctionnelle – mais un être dont l’imposture a de secrètes racines et des branches ramifiées à l’infini… »  Claude deviendra à son tour écrivain, mais comme il lui sera difficile de s’imposer à l’ombre de la statue du Commandeur ! À l’âge de 16 ans, Claude lit cette lettre signée François : « Ne te méfie pas de la vie ; elle est belle, tout de même, quoique tragique : c’est une grande aventure qu’il faut aborder avec courage. Tu as, comme tout le monde, des atouts en main et aussi quelques mauvaises cartes. C’est très excitant, tu le verras, que de corriger le mauvais jeu, que d’avancer malgré tout… » Précieux conseil pour gagner du temps sur le troupeau.

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Le courage toujours. Dénoncer la torture en Algérie, j’insiste, et changer d’appartement chaque soir pour échapper à un attentat de l’OAS. Une bombe est désamorcée à Malagar. Dénoncer le jeu misérable des partis qui poussent de Gaulle vers la sortie. Et après ? Mauriac n’aura pas le temps de constater les dégâts. Il meurt le 1er septembre 1970. Il y a une belle photo de lui à la fin de sa vie. Ses jambes ne le portent plus. Il a cependant quitté le fauteuil roulant. Il est assis dans un fauteuil en osier. Panama sur la tête, plaid sur les genoux, il lit le journal. C’est son dernier été. Sous la photo, Jeanne écrit : « 27 juillet. François lisait ; j’étais heureuse. » Mauriac : « Il faut que la vieillesse soit sainte, sinon elle est obsédée. » À l’hôpital, sur son lit d’agonie, Philippe Sollers, remarqué par l’auteur d’Un adolescent d’autrefois pour son premier roman, lui rend visite. Silence, tendresse, paix. En face, Jean, le fils cadet, veille son père. Il est fier d’appartenir au clan Mauriac, celui des Lettres.

J’aime également dans ce livre monumental les passages où Mauriac évoque le vin de Malagar. C’est important pour lui, les racines, la voix de la terre, son sang. Il écrit le 9 septembre 1943 : « Ici les orages succèdent aux orages. Ils sont bienfaisants… mais on tremble chaque fois pour cette récolte, la plus belle jamais vue… » Ou encore, le 2 octobre 1943 : « Nous faisons une quantité incroyable de vin, mais peu de degrés. Si le temps radieux d’aujourd’hui persistait, la qualité s’améliorerait. Ce sont les grandes pluies orageuses qui ont noyé le raisin. » Et tout simple, net : « Il pleut sur les vendanges. »

Ce détail enfin. Mauriac vient de communier, le matin. Il pense à l’article sur de Gaulle qu’il vient de remettre, il songe à la coquille qu’il a laissé passer, ça l’agace ce « main au lieu de nain ». Il l’écrit à Claude, puis ajoute : « (…) d’où vient cette paix, ce silence en moi, cette chaleur d’une présence, cette envie de tomber à genoux et de pleurer ? » Tout Mauriac, ici, résumé.

François Mauriac ‘’Je te dis toute ma tendresse’’ Correspondance (1926-1970) avec Claude Mauriac, Albin Michel. 704 pages

Macron, verbe et impuissance

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Munich, Allemagne, 13 février 2025 © Kay Nietfeld/DPA/SIPA

Notre chroniqueur observe et déplore le déclassement international de la France


La France, hélas, compte de moins en moins dans le monde. Jadis, par sa voie indépendante et souvent respectée, elle pesait lourd dans les affaires internationales. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, le pays s’est progressivement transformé en acteur secondaire, bavard mais peu influent. Le prestige de la présidence, autrefois symbole de grandeur, s’est dissous dans les volte-face, les postures, et les « en même temps ».

L’Afrique : l’échec le plus flagrant

C’est peut-être en Afrique que l’échec d’Emmanuel Macron apparaît le plus nettement. Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, les gouvernements ont mis fin aux accords militaires et exigé le départ des troupes françaises. Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye qualifie la présence française d’« anomalie » et en demande le retrait. Même en Côte d’Ivoire, longtemps alliée fidèle, les autorités annoncent vouloir reprendre le contrôle de la base d’Abidjan. C’en est fini du « pré-carré ».

Macron s’est obstiné à croire que son « nouveau partenariat égalitaire » séduirait le continent. Mais en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », il a, par un effet boomerang, nourri l’hostilité à l’égard de la France. Au Sahel, on voit désormais des drapeaux russes là où flottait le tricolore, et des mercenaires russes — eux-mêmes en difficulté — à la place des légionnaires. Plus au nord, l’Algérie continue d’humilier Paris en refusant de reprendre ses ressortissants sous OQTF, et c’est finalement l’Allemagne qui a obtenu la libération de Boualem Sansal.

L’Ukraine pour faire diversion

Au début de l’invasion russe en 2022, Emmanuel Macron se rêvait en médiateur. Des heures au téléphone avec Vladimir Poutine, persuadé de pouvoir raisonner le maître du Kremlin, au grand dam des alliés européens. Il se voyait en interlocuteur incontournable. Puis, brusque virage : le président devient chef de guerre de plateau télé. Il donne des leçons de morale, appelant l’Europe « à ne pas être lâche ». La guerre en Ukraine, qui alourdit encore des finances publiques déjà fragiles, devient aussi un moyen de masquer ses échecs intérieurs et de se replacer au centre du jeu politique, qu’il avait perdu après la dissolution ratée de 2024. Aujourd’hui, avec le désengagement américain, il serait question de reparler à Vladimir Poutine. Après cinq ans de guerre, la boucle serait bouclée.

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D’une coalition contre le Hamas à la reconnaissance de la Palestine

Au lendemain du massacre du 7-Octobre, Emmanuel Macron voulait rassembler une coalition internationale contre le Hamas. Deux ans plus tard, il reconnaît la Palestine à l’ONU et entraîne d’autres pays dans son sillage. Il refuse également de prendre pleinement la mesure de l’antisémitisme qui explose en France depuis cette date. Son absence à la grande marche contre l’antisémitisme demeure tout aussi incompréhensible, sauf à l’expliquer par de bas calculs électoralistes.

Le plan Trump pour Gaza constitue une humiliation pour Macron qui avait misé, sans aucun effet, sur la reconnaissance de la Palestine pour « débloquer » la situation. Le président américain s’est ouvertement moqué de lui lors du Sommet de Sharm el-Cheikh.

L’Europe : l’abandon progressif de la souveraineté française

L’Europe devait être le cœur du projet d’Emmanuel Macron : une Europe souveraine, puissante, parlant d’une seule voix. Dans les faits, il a surtout sacrifié la souveraineté française sur l’autel du compromis permanent avec Berlin et la Commission européenne.

Il a d’abord cédé sur le nucléaire, pilier de notre indépendance énergétique. Pour plaire aux écologistes et à l’Allemagne, il a réduit le parc français. Puis, il a fait marche arrière. Sur la politique agricole et le Mercosur, la France, pays fondateur de l’Union européenne, seconde économie des 27, subit l’humiliation d’être mise en minorité lors d’un vote à la majorité qualifiée. En 1967, dans des circonstances similaires, le général De Gaulle avait pratiqué la politique de la chaise vide pendant six mois.

Macron croit dans la magie des contacts personnels. Il pensait pouvoir charmer Donald Trump. On se souvient des tapes dans le dos, des dîners d’État, d’une poignée de main interminable. Mais très vite, l’Américain l’a remis à sa place : celle du petit garçon qui veut jouer dans la cour des grands. « Ce qu’il dit importe peu… Il n’a pas beaucoup de poids », avait déclaré Trump avant de l’humilier de nouveau en Égypte. On n’imagine pas un président américain traiter de Gaulle, Pompidou, Giscard ou Mitterrand de la sorte.

David Lisnard a bien résumé le rôle d’Emmanuel Macron sur la scène internationale : un figurant bavard. Après huit ans de présidence, il laisse une France affaiblie aussi au niveau international où plus personne ne le prend au sérieux.

Le grand verbe français

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Scène de Katte. La tragédie de l’amant du prince de Prusse, de Jean-Marie Besset, mise en scène Frédérique Lazarini, 2026. DR

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique qui ne transige pas avec la langue, allant jusqu’à écrire sa nouvelle pièce, Katte, en alexandrins et en cinq actes. Soit la majesté qui sied au drame et à l’exaltation héroïque. Un hommage aux maîtres classiques salvateur dans le paysage théâtral d’aujourd’hui.


En France, le théâtre entretient des rapports parfois houleux avec le verbe et son incarnation, sa stylisation au service du drame. Depuis Antonin Artaud, la scène favorise le langage corporel plutôt que le verbe. Avec le théâtre de l’absurde, né dans les années 1950, la parole humaine s’est réduite à des lambeaux, des tics mécaniques, du vide et du silence. Heureusement, une certaine postmodernité, libérée des illusions de l’avant-gardisme dogmatique, réhabilite – dans le désordre – la peinture figurative, l’intrigue romanesque, la musique tonale, la poésie lyrique et même versifiée, ainsi qu’un théâtre verbal et narratif, confiant dans les potentialités du langage humain. Jean-Marie Besset et sa nouvelle pièce, Katte, La tragédie de l’amant du prince de Prusse, s’inscrivent dans ce renouveau esthétique.

Jean-Marie Besset. Photo : Hannah Assouline

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique bien connu, traducteur et adaptateur d’auteurs anglo-saxons (Alan Bennett, Edward Albee, Tom Stoppard, Noël Coward, Dion Boucicault ou Michael Frayn, dont la grande pièce Copenhague lui a valu le Molière du meilleur adaptateur en 1999). On n’a pas oublié des pièces comme Villa Luco, Ce qui arrive et ce qu’on attend, Les Grecs, Le Banquet d’Auteuil, ou plus récemment Jean Moulin Évangile, Duc et Pioche (sur l’amitié de Madame de La Fayette et La Rochefoucauld). Sa plume prolifique s’est aussi essayée au cinéma avec des scénarios pour Alain Resnais ou André Téchiné. Sa pièce De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, brillante fantasmagorie politique, a connu un large succès au théâtre Déjazet la saison dernière.

Après avoir vécu douze années à New York, qui l’ont rendu sensible au théâtre psychologique et réaliste anglo-saxon, Besset est connu pour avoir accordé une importance littéraire de grande tenue au thème de l’homosexualité masculine comme puissant enjeu d’intrigue dans des pièces comme Perthus, largement autobiographique. Il a aussi été directeur délégué du théâtre de l’Atelier à Paris et directeur du centre dramatique national de Montpellier, le théâtre des 13 Vents. C’est assez dire que sa vie d’artiste est au service de la langue française et de la scène, ce qui lui a valu le Grand Prix du théâtre de l’Académie française en 2005.

Besset fait vivre l’héritage de l’éloquence classique, de l’esprit français analytique et précis, de l’art de la conversation et de l’agôn scénique, le conflit des passions humaines. Pas seulement comme patrimoine, mais comme ferment de la création contemporaine. Sa quête de l’universel à travers le particulier ou de l’« actualité » des situations humaines fait de lui un moraliste classique et un représentant précieux de cet esprit français que Causeur célébrait il y a quelques mois. Besset aime à dire que Corneille (qui connaît cette année une réédition magistrale aux Belles Lettres) est notre Shakespeare par l’ampleur du projet artistique, la complexité de la matière humaine embrassée et l’élégance supérieure, la maîtrise indiscutable de la forme. Mais il se désole de découvrir que le lycéen d’aujourd’hui ignore ces merveilles.

Cette saison, Jean-Marie Besset revient donc avec Katte, une tragédie créée l’été 2024 à Limoux, en lecture publique, lors de la 25e édition du Festival NAVA[1]. Philippe Girard et Tom Mercier occupaient déjà les rôles-titres, la mise en scène étant assurée par Frédérique Lazarini.

Nous sommes au Royaume de Prusse en 1730. Au palais de Potsdam, le roi soldat Frédéric-Guillaume Ier surprend une complicité amoureuse et interdite entre son fils Frédéric, le prince héritier (le futur Frédéric II proche de Jean-Sébastien Bach et de Voltaire, le modèle du « despote éclairé » qui régnera quarante-six ans !), et l’officier Hans Hermann von Katte, lieutenant des gens d’armes de la garde du roi. L’Europe entière, cette Europe dont Marc Fumaroli, ami de l’auteur, disait qu’elle parlait français, tente d’intervenir dans cette crise intime entre un père et un fils qui menace l’ordre politique du continent.

Pour cette pièce, Jean-Marie Besset a fait des choix esthétiques radicaux : retrouver la majesté et la frappe impeccable du grand vers français, l’alexandrin, ainsi que la forme dramaturgique absolue des cinq actes, privilégiée par Corneille, Molière et Racine, reprise plus tard par Hugo et le drame romantique. La tragédie française comme lieu de déploiement d’une tension intense qui ne se dénoue jamais, mais s’accomplit dans l’exaltation héroïque et sublime du jeune Katte. Du grand opéra.

Est-ce à dire que cette expérience insolite de théâtre contemporain s’inscrirait dans une veine néoclassique ? Je ne crois pas, tant ce concept peut charrier de malentendus esthétiques, entre « palais à volonté », colonnades grecques et style ampoulé. Rien de tel dans Katte qui regarde aussi du côté du romantisme, de sa fougue, de sa fécondité imaginative puissante. S’il faut trouver à l’auteur un modèle prestigieux, on invoquera plutôt Edmond Rostand.

« Mon père est une brute et je suis son enfant

Il paraît un démon et je serais un ange ?

Comment réconcilier que je sortis de lui

Et le hais aujourd’hui ? » (On reconnaît la forme des stances !)

L’alexandrin est une machine de guerre, alliance définitive et décisive du fond et de la forme, objet de pensée qui sollicite l’oreille et le cœur. C’est un miracle d’équilibre et de résolution de tensions internes, un fruit précieux de l’histoire, un trésor du grand art français. Synthèse d’influences diverses, d’apports successifs. Comme un grand vin… et Besset est fils de vigneron : il connaît cet accord des arômes et d’une terre, d’un climat. Ce que tempérance et modération verbales peuvent suggérer d’intensité et de passion. Le fameux effet de sourdine racinien. Ce qui ne va pas non plus sans des effets d’esprit qui rappellent les joyaux étincelants dont se parait l’art de la conversation à la française :

La Reine

Certes de son amour il fit cent fois le vœu

Mais une seule nuit vit blanchir mes cheveux

Seckendorff

Heureusement la mode est à perruque blanche

La Reine

Vous avez tant d’esprit qu’il faut bien qu’il s’épanche.

Besset n’hésite d’ailleurs pas à « moderniser », comme d’autres avant lui, le grand vers français en prenant des distances avec le carcan de certaines règles phoniques trop codifiées (traitement de l’« e » atone, tolérance pour certains hiatus, abandon de la rime pour l’œil, décompte naturel de certaines syllabes…), faisant heureusement passer l’esprit avant la lettre. L’efficacité du plateau, comme l’accueil du parterre sont privilégiés par rapport à un usage muséifié et archéologique du vers.

Reste à comprendre ce choix, au xxie siècle, de formes héritées du passé. La genèse de Katte est à ce titre fort intéressante. Les choix formels n’ont pas été plaqués de l’extérieur sur une intrigue historique et intime. La forme et le fond ont fait l’objet d’une stimulation et d’un engendrement réciproques. Presque comme si le drame du jeune Frédéric et de Katte naissait du choix initial qu’imposent le genre tragique et son style élevé. Comme une transsubstantiation verbale où l’on ne distingue plus la matière du sujet. Privilège de l’incarnation ! Et quel art se montre-t-il plus incarné que le spectacle vivant, lui qui met en lumière les conflits secrets de l’âme humaine et l’éternel agôn du théâtre du monde, de la comédie humaine ?

Mirabeau disait : « La Prusse n’est pas un État qui possède une armée, c’est une armée ayant conquis une nation. » Dans son programme, le théâtre de l’Épée de Bois rappelle que « les choses ne pouvaient que mal aller entre un père qui ne s’intéressait qu’à la guerre et à la chasse, et un fils qui ne voulait que jouer de la flûte et lire des poètes français. Un jour où Frédéric a été battu et humilié publiquement par son père, il décide de s’enfuir vers la France, avec la complicité de Katte. Or le Roi fait rattraper les fugitifs, et, malgré les supplications de la Reine, de toutes les cours d’Europe, il fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de Frédéric. »

Face à un tel argument qui recèle toutes les dimensions d’une tragédie classique (l’hubris d’un personnage, les passions irrationnelles, le conflit entre la vie publique et l’inquiétude intime, l’élévation sociale des personnages, le rôle primordial des confidents), on comprend que le recours à des formes classiques ait à la fois stimulé l’imaginaire de l’auteur et contribué à faire respirer les héros à une hauteur raréfiée du langage et du cœur.

Cette formule, gageons-le, saura « plaire et instruire » les spectateurs d’aujourd’hui.


À voir

Katte, de Jean-Marie Besset. Mise en scène deFrédérique Lazarini, scénographie deRégis de Martrin-Donos.Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos.

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e. Du 5 février au 8 mars 2026, du jeudi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 h 30.


[1] Festival NAVA -Nouveaux Auteurs dans la vallée de l’Aude), dont Besset est fondateur (avec Gilbert Désveaux) et directeur artistique

Ana Blandiana, la poésie à l’épreuve de la liberté

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Ana Blandiana © Paul Buciuta

La poétesse roumaine est devenue une figure politique dans son pays. Elle sera présente en France à l’occasion du Printemps des poètes et fera une tournée de rencontres et de lectures du 1er au 14 mars qui passera par Lyon, Aix-en-Provence, Strasbourg et Paris.


Elle a un nom de cantate, une voix qui fut autrefois dangereuse, une trajectoire qui ressemble à une ligne de fuite. Ana Blandiana – Otilia Valeria Coman – est née en 1942 à Timișoara, au cœur d’un siècle ravagé, et sa poésie fut longtemps une présence indocile sous le poids du régime communiste roumain. Elle connut l’interdiction, la censure, l’exil intérieur du langage. Et aujourd’hui, on acclame cette survivante dans les salons culturels d’Europe, lui offrant prix et podiums. Mais cet hommage consensuel camoufle parfois une question plus embarrassante : avons-nous vraiment compris ce qu’elle défendait – et ce que la poésie peut encore être ?

Un vent de liberté souffle sur la Roumanie

Car Blandiana n’est pas seulement une figure historique. Elle est une poétesse vivante, dont l’œuvre traverse plus de trente livres traduits dans une vingtaine de langues, et qui a été récompensée en 2024 par le Prix Princesse des Asturies pour la Littérature, précisément pour « sa capacité extraordinaire à défier la censure ». Ce n’est pas un simple hommage à une dame des lettres ; c’est la reconnaissance d’un parcours, d’un destin où l’écriture est devenue, sous le communisme, un acte de vérité et de survie.

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Cette dimension-là mérite d’être rappelée parce qu’elle distingue, aujourd’hui, Blandiana de bien des poètes qui occupent nos scènes culturelles : elle n’a jamais considéré la poésie comme un simple art de salon. Dans les entretiens que j’ai réalisés avec elle, elle insiste sur ce point avec clarté : sous la dictature, écrire n’était pas une performance scénographique mais un combat discret contre l’effacement du mot et de l’esprit[1].

Cette posture n’est pas un folklore de dissidence. Elle s’enracine dans ce que Blandiana appelle elle-même – et ce n’est pas une formule creuse – la diminution de l’importance de la liberté de parole quand elle devient banale. Dans notre second entretien, elle le dit sans détour : ce qui était précieux autrefois, c’était précisément l’interdit, le risque que contenait chaque phrase[2].

Ce paradoxe de la liberté trouve un écho particulier dans l’expérience et les réflexions d’Ana Blandiana. Sous le communisme, chaque mot comportait un risque : « Même dans les dernières années de la censure, je luttais pour chaque vers, chaque ligne. À partir de ce moment-là, dès qu’un texte à moi avec mes vérités apparaissait, c’était la preuve qu’en Roumanie il y avait de la liberté », explique-t-elle. La parole était alors précieuse et fragile, un geste de vérité qui engageait à la fois l’auteur et sa communauté.

La poésie et le vacarme du monde

Aujourd’hui, remarque Blandiana, la situation est inversée : « La liberté de la parole a diminué de son importance ». Dans un monde saturé de mots, de discours et de performances, le poème peine à se faire entendre. Beaucoup de poètes contemporains ont confondu impact et visibilité, slogan et œuvre. L’époque a plus de mots que de voix, et la poésie, même lorsqu’elle revendique une fonction politique ou performative, peut se diluer dans le flux médiatique et perdre sa capacité à surprendre et à subvertir.

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C’est cette tension qui rend la présence de Blandiana au Printemps des poètes 2026 particulièrement significative. Invitée dans le cadre du thème « La liberté. Force vive, déployée », sa tournée française (du 1er au 14 mars 2026) met en dialogue la mémoire, la liberté de parole et l’engagement poétique. Chaque lecture, rencontre ou discussion se conçoit comme un espace de réflexion et d’échange, et non comme une simple performance. Blandiana rappelle ainsi que la véritable liberté de parole, pour être vivante et signifiante, ne réside pas dans la profusion des mots mais dans l’attention, la profondeur et le courage qu’on leur accorde. Dans un monde où tout semble déjà dit, elle montre que la poésie peut encore faire résonner une voix unique, capable de mobiliser et de toucher profondément, comme jadis chaque mot comptait sous la dictature.


NOUS AVONS TOUT

Feuilles, mots, larmes,
boîtes d’allumettes, chats,
tramways quelquefois, queues pour la farine,
charançons, bouteilles vides, discours,
images étalées sur le téléviseur,
doryphores, essence,
fanions, portraits de gens importants,
Coupe des clubs champions européens,
autobus marchant au gaz, pommes refusées à l’exportation,
journaux, pain blanc, huile mixte, œillets,
rencontres à l’aéroport, Cico, bâtons de chocolat,
saucisson de Bucarest, yaourt diététique,
tsiganes vendant des Kent à la sauvette, œufs de Crevedia,
rumeurs, feuilleton du samedi soir,
ersatz de café,
lutte des peuples pour la paix, chœurs,
production à l’hectare, Gérovital, anniversaires,
compote bulgare, rassemblement des hommes du Travail,
vin du terroir qualité supérieure, Adidas,
blagues, gars déambulant sur l’Allée de la Victoire,
poisson surgelé, Ode à la Roumanie,
nous avons tout

Ana Blandiana, Poèmes résistants, édition bilingue roumain-français, traduit par Hélène Lenz, préface de Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2025, 320 p.

Poèmes résistants

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[1] Entretien avec Ana Blandiana, Poesibao, Grégory Rateau : https://www.poesibao.fr/entretien-avec-la-poete-roumaine-ana-blandiana-par-gregory-rateau/

[2] Ana Blandiana, entretien avec Grégory Rateau, Le Petit Journal de Bucarest : https://lepetitjournal.com/bucarest/communaute/ana-blandiana-la-liberte-de-la-parole-diminue-de-son-importance-241416

Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

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Alain Finkielkraut et Pierre Manent © Hannah Assouline

Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Cela n’empêche pas Manent de dire ici son admiration pour l’académicien « mécontemporain ».


Alain Finkielkraut est certainement parmi nous une des figures intellectuelles les plus significatives. Son nom éveille en chacun des sentiments et jugements souvent fort vifs, dans l’adhésion ou le rejet. Il y a quelques années, à l’occasion de son livre À la première personne, je notai comme un signe sinistre de l’état de l’opinion dans notre pays qu’il était désormais chez beaucoup l’objet d’une élection de haine. J’hésiterais à employer la même expression aujourd’hui, non que l’esprit public se soit amendé, mais les méchants aussi se lassent. En tout cas, Alain Finkielkraut a traversé sans dévier ni fléchir ces années où il fut dans le pressoir. Malgré son titre – Le Cœur lourd –, la conversation avec Vincent Trémolet de Villers qu’il vient de publier est parcourue par cette électricité intellectuelle et cette joie de se colleter avec le monde qui font le charme et le prix de ses écrits  comme de sa parole.

Vague de contre-vérités

S’il faut résumer d’un mot la physionomie d’Alain Finkielkraut, sa forme d’âme en quelque sorte, je dirais : c’est un homme qui s’expose. Non pas qui se montre, encore moins qui se vante, mais qui laisse voir sur sa personne ces « morsures du présent » dont parlait Péguy et sans lesquelles on ne touche pas le réel puisqu’il ne nous touche pas réellement. Tout l’émeut, tout l’ébranle, rien ne le protège, rien ne le rassure. Il ne se met jamais en défense. Tel est son courage, non seulement rare mais singulier.

Il porte cette franchise dans la considération du sujet de dispute le plus brûlant aujourd’hui, sur lequel du reste il n’a jamais cessé de s’exprimer avec clarté et netteté, mais aussi l’engagement d’un cœur toujours à vif. On le sait, avec la France, Israël est le nom de son tourment, non pas seulement l’État d’Israël mais le peuple juif comme histoire et comme mémoire, comme appartenance et comme héritage. Aujourd’hui, cependant, c’est d’abord l’État d’Israël qui est en jeu et en procès. Une opinion s’est brusquement répandue ou exacerbée, une passion s’est mise à flamber dans les lieux du monde qui semblaient devoir en être particulièrement préservés comme les universités, pour installer au centre de toute perspective politique, comme la vérité la plus significative du monde présent, la thèse suivante : l’État d’Israël est un État essentiellement illégitime car « colonial » et « les Juifs » forment le dernier ou principal obstacle à cette heureuse unification de l’humanité que le mouvement spontané des peuples du monde est autrement en train de produire. Comment faire face à cette vague de contre-vérités portées par une passion meurtrière ?

S’il est justement révulsé par les violences de colons en Cisjordanie et par les encouragements odieux qu’ils reçoivent de certains ministres de la coalition au pouvoir, Alain Finkielkraut a à cœur de rappeler pourquoi la caractérisation « coloniale » d’Israël est aussi fausse qu’injuste. Israël est un pays nouveau, mais il n’est pas né d’un acte de force arbitraire venu de l’autre bout du monde ; il est le pays du retour, vers lequel les Juifs dispersés, humiliés, violentés, en pays chrétiens comme musulmans, n’ont jamais cessé de diriger leurs prières et leurs vœux, jusqu’à ce qu’enfin, après la destruction des Juifs d’Europe, les Nations unies en décident la création. La Terre promise ne fut d’ailleurs jamais « sans Juifs », mais ceux qui, quoiqu’exposés aux pires violences et vexations, ne l’avaient jamais quittée ne survivaient que grâce à l’aide des dispersés, eux-mêmes vivant le plus souvent dans des conditions précaires. L’histoire des Juifs ne ressemble à aucune autre, et Israël comme État ne ressemble à aucun autre. Cela ne l’exonère pas des obligations de justice qui pèsent sur tous les États, mais les notions « universelles » dont nous faisons usage et parade peinent à lui rendre justice.

C’est pourquoi, d’ailleurs, pour le dire en passant, je suis étonné qu’Alain Finkielkraut approuve aussi résolument la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître l’État de Palestine : « Sur ce point, je lui donne raison » (p. 149). Cette décision, et le président le savait, ne pouvait être suivie d’aucun effet. Ou si, par extraordinaire, elle était suivie d’effet, le nouvel État serait gouverné par le Hamas ou l’Autorité palestinienne. Pour donner consistance politique à cet État, rien d’autre n’est aujourd’hui disponible, rien d’autre ne se dessine, rien d’autre ne semble sérieusement envisagé. La décision du président français n’avait pas d’autre effet que de contribuer à délégitimer Israël. L’impuissance française pouvait encore faire cela.

Personne ne sait comment résoudre le « problème israélo-palestinien ». On peut toujours dire : solution à deux États ! Je dis la même chose, mais en ajoutant : si cela est possible. Est-ce possible ? Le Proche-Orient n’est pas une zone propice aux États-nations. Elle est contestée depuis des millénaires entre les empires. Les nations consistantes qui s’y trouvent sont les restes, certes imposants, d’anciens empires : Turquie, Iran, Égypte. Ce sont des empires musulmans, c’est-à-dire nourris d’une religion de forme impériale, et qui s’est étendue par des conquêtes impériales. Je pourrais mentionner aussi, bien sûr, le rôle et le mandat de l’Empire britannique. L’État d’Israël a été fondé dans cette zone disputée par une décision de l’ONU et s’est imposé par la force contre les attaques de ses voisins. Dans la dernière période, encerclé et attaqué par les alliés ou supplétifs de l’Iran, il a été en guerre sur tous les fronts, guerre largement victorieuse, mais qui contribue à donner à Israël aussi des habitudes d’empire. Où pense-t-on loger l’État de Palestine dans ce chaos où il n’a jamais été possible de prendre les habitudes de la paix ? Si l’État de Palestine avait existé, jamais celui d’Israël n’aurait pu être fondé. Dès lors qu’Israël a été fondé et s’est développé de la manière que l’on sait, où trouver place pour l’État palestinien, sinon en obligeant les deux États à subir des contraintes insupportables et accepter des risques inacceptables ? Comment alors réparer autant que possible l’injustice subie par la population palestinienne ? Ou au moins mettre un terme au contrôle constant, humiliant pour les deux protagonistes, qu’Israël exerce sur elle ?

Constant souci d’humanité et de justice

La manière dont Alain Finkielkraut accueille, commente et évalue les événements du Proche-Orient témoigne d’un constant souci d’humanité et de justice, mais je crains qu’il n’étende indûment le domaine du possible. En tout cas la solution qui reçoit l’adhésion de « toutes les personnes raisonnables » me semble entièrement hors d’atteinte aujourd’hui et pour longtemps. Seule, peut-être, la chute de la République islamique d’Iran, suivie de l’installation d’un régime de liberté ayant abandonné le projet de détruire Israël, changerait à ce point la situation de la région qu’Israël pourrait commencer à envisager de prendre les risques qu’il ne peut prendre aujourd’hui. En attendant, que faire ? Je n’ai pas de réponse à cette question. En tout cas, ce que Juifs et chrétiens, et tous ceux qui mesurent l’étendue et la virulence de la haine des Juifs dans toutes les parties du monde aujourd’hui, éviteront par-dessus tout, c’est d’entamer si peu que ce soit la légitimité de l’État d’Israël, sur l’existence et la force duquel repose la sécurité, donc la vie même du peuple juif.

Alain Finkielkraut lors de sa réception à l’Académie française, Paris, 28 janvier 2016. © EULER/AP/SIPA

Je viens de dire : Juifs et chrétiens. Beaucoup dépend de ce « et ». Je suis depuis longtemps frappé et touché par l’amitié avec laquelle Alain Finkielkraut parle du christianisme. On le sait, Dieu n’entre pas dans son équation : « L’inexistence de Dieu se présente à moi comme un savoir » (p. 41). Ainsi résume-t-il son judaïsme « généalogique » : « On honore non seulement son père et sa mère, mais ses ancêtres, et à travers eux le peuple dont on est issu » (p. 158). Quant au christianisme, c’est le propre de cette religion, c’est l’incarnation qui, loin de susciter son rejet scandalisé, éveille son émotion et sa réflexion. Alain Finkielkraut n’est pas prisonnier du procès bimillénaire entre les deux religions.

Deux religions ? C’est une commode, mais inexacte et même vicieuse façon de parler. Le lien spirituel entre Juifs et chrétiens est si étroit que Pascal a pu écrire que « les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion ». Le fonds de la prière chrétienne est dans la prière juive des Psaumes, qui est la prière de Jésus-Christ, envoyé dans ce monde « pour les brebis perdues de la maison d’Israël ». Comme le rappelle Alain Finkielkraut, c’est un hérésiarque excommunié, Marcion, qui a prétendu séparer radicalement les deux testaments. Comme il le relève aussi, cette tentation marcioniste est restée présente et active tout au long de l’histoire de l’Église (p. 164). Jadis et même naguère, ce fut au nom d’une « théologie de la substitution » selon laquelle l’Église, après le refus d’Israël de reconnaître la divinité de Jésus, serait devenue le verus Israel, médiatrice exclusive de l’alliance entre Dieu et les hommes. L’Église aujourd’hui reconnaît que le peuple juif continue de jouer un rôle actif et positif dans le dessein de Dieu pour les hommes.

Judaïsme et christianisme sont deux expressions, successives et mystérieusement contemporaines, de l’Alliance de Dieu avec les hommes. Il ne faut pas opposer le « particularisme » juif à l’« universalisme » chrétien. L’« élection » du peuple juif n’a rien à voir avec l’« égoïsme national » que dénonçait Simone Weil. Dieu se lie par sa Loi à son peuple, qu’il destine à « être la lumière des nations pour que [son] salut parvienne jusqu’à l’extrémité de la terre ». Symétriquement, la révélation chrétienne ne s’adresse pas à l’homme en général. Lorsque Jésus commande à ses disciples d’enseigner les nations, il leur commande de les baptiser au nom du Père, du Fils et de l’Esprit pour en faire à leur tour des disciples. Le Dieu chrétien aussi se lie aux hommes par un peuple particulier qui a nom l’Église. Aujourd’hui la religion de l’homme en général, de l’humanité sans forme ni vocation, est l’hérésie universelle qui s’en prend indifféremment mais tout spécialement à Israël et à l’Église. Quand nous disons « les Juifs et les chrétiens », nous touchons à un mystère et nous formons une intention, peut-être une prière. C’est en entretenant ces pensées, Alain Finkielkraut ne m’en voudra pas, que j’ai tourné la dernière page de son livre.

Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, Conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard 2026.

La France minée par l’infantilisation gastronomique

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Cyril Lignac et Mercotte, cuisiniers sur le petit écran (M6). DR.

La France capitule. Pas sur un champ de bataille, pas dans un traité humiliant, mais dans l’assiette, ce Royaume où elle régnait en maîtresse absolue depuis que Vatel s’était embroché pour une livraison de poisson en retard. Nous avons déposé les armes, rendu notre tablier, abdiqué devant l’envahisseur en food truck, troqué notre glorieux patrimoine gastronomique contre des burgers photogéniques et des slogans gravés au pochoir sur des murs de briques.

Justice pour François de Rugy !

Même nos élites ont sombré. Qui se souvient de M. de Rugy, éphémère président de l’Assemblée nationale, organisant un dîner à l’Hôtel de Lassay où le homard côtoyait outrageusement le Chateau d’Yquem 1999 ? Le faux scandale avait fait frémir les députés en mal de vertu populiste : du homard aux frais de la princesse ! Comme si le crime véritable tenait à l’opulence, et non à l’accord sacrilège : un Sauternes sur des crustacés ! Quelle indignité comme dirait l’autre. Un fin gourmet aurait exigé un Condrieu tout en tension minérale, un Corton-Charlemagne d’une majesté souveraine, ou, à la rigueur, un Puligny-Montrachet dont la finesse cristalline aurait exalté l’iode. Nos élites, censées incarner le summum du goût français, ont perdu tout sens du palais. Elles se gavent de symboles de luxe sans même savoir les accorder correctement. C’est l’infantilisation gustative au sommet de l’État.

Francois de Rugy © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA Numéro de reportage : 00911931_000006

Il ne faut guère désormais s’étonner que le pays qui a codifié la haute cuisine, inventé le restaurant, érigé le repas en liturgie civilisationnelle, se nourrit désormais comme un gamin de huit ans dont les parents ont renoncé à éduquer le palais. On a remplacé le bœuf bourguignon par du cheddar fondu, la blanquette par de la mozzarella industrielle, la sole meunière par du saumon d’élevage baignant dans sa propre médiocrité.

Et personne ne bronche. Au contraire : on célèbre. On fait la queue. On instagramme. « C’est tellement bon, tellement convivial, tellement accessible. » Traduction : c’est tellement rassurant de manger comme quand maman nous laissait choisir au McDo parce qu’elle était trop crevée pour cuisiner.

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Les cartes ne comportent plus de plats. Elles comportent des concepts.

  •  Le « smash burger » — ce steak écrabouillé sur une plancha jusqu’à développer cette croûte carbonisée que les Anglo-Saxons ont rebaptisée « caramélisation » pour masquer qu’il s’agit juste de viande cramée.
  • La « pizza napolitaine authentique », cuite soixante secondes par un barbu hipster qui n’a jamais mis les pieds à Naples mais s’autoproclame pizzaiolo après trois tutoriels YouTube.
  • Le « poke bowl », cette escroquerie hawaïenne qui consiste à démembrer un poisson, le jeter sur du riz, ajouter trois dés d’avocat hors de prix et facturer dix-huit euros cette déconstruction insultante du chirashi.
  • Les sushis. Du poisson cru sur du riz, assaisonné de sauce soja industrielle et de wasabi synthétique. Une préparation que n’importe quel Japonais mépriserait comme on méprise une contrefaçon de sac Hermès achetée à la sauvette.

Extase

Mais ici, on s’extasie. On organise des soirées sushis comme autrefois on organisait des dîners. Sauf que le dîner nécessitait de cuisiner, de recevoir, de s’engager. Les sushis, on les commande sur Uber Eats, on les mange dans des barquettes en plastique devant Netflix, et on se persuade qu’on a fait un repas parce que c’est japonais donc forcément raffiné.

La star Sophie Marceau fait la publicité pour « Uber Eats ». DR.

Nos grands-parents distinguaient un filet de bœuf d’une entrecôte, savaient préparer un roux, comprenaient qu’un bon plat exige du temps et une maîtrise technique accumulée sur des générations. Nous, on commande un « Poke bowl » composé par une IA selon nos « préférences alimentaires » — ce concept obscène qui transforme le goût en algorithme et le repas en dashboard nutritionnel.

Les food courts sont ces hangars où l’on parque des adultes sur des bancs collectifs comme dans une cantine pénitentiaire relookée par un architecte qui a découvert le style industriel sur Pinterest. Une douzaine de stands proposant la même tambouille sous des appellations différentes : des glucides, des protéines, des matières grasses, nappés de sauces douteuses dont la fonction est de masquer que le produit de base n’a aucun goût. « Il y en a pour tous les goûts ! » On peut choisir entre un burger au bœuf, un burger au poulet, ou un burger végétarien. Parlons-en du burger végétarien, cette imposture qui massacre des légumes jusqu’à ce qu’ils imitent la viande pour satisfaire des végans qui n’ont manifestement pas fait le deuil du carnivore qu’ils prétendent avoir quitté.

Le vrai restaurant, lui, agonise. Pas le trois-étoiles Michelin fréquenté par des businessmen en notes de frais, celui-là survivra, muséifié, sous perfusion pour touristes chinois et oligarques russes. Non, le vrai restaurant : le bistrot de quartier tenu par un couple qui se lève à cinq heures pour aller aux Halles, qui connaît ses fournisseurs par leur prénom, qui cuisine une blanquette comme sa grand-mère la lui a apprise.

Ces endroits-là crèvent. Parce que c’est « trop cher », traduisez : le prix reflète le coût réel de produits décents. Parce que « ça prend trop de temps », traduisez : on ne peut pas avaler en douze minutes chrono en scrollant. Parce que « c’est pas instagrammable », traduisez : la vraie cuisine ne brille pas sous les néons, ne ressemble pas aux photos retouchées que vomissent les influenceurs culinaires, ces parasites qui se gavent gratis en échange de contenus publicitaires déguisés en recommandations authentiques.

Parlons de « comfort food ». Cet euphémisme perfide (comme l’Albion) est utilisé pour désigner la bouffe des pauvres, riche en glucides, sel et graisses. Sauf que cette nourriture n’a plus rien de pauvre : vingt-deux euros pour un grilled cheese « revisité » dans un endroit où les ampoules pendouillent au bout de fils dénudés et où les serveurs arborent des tabliers en cuir comme s’ils sortaient d’un atelier de forgeron. Le confort n’est pas gustatif, tout baigne dans le gras et le sel pour masquer la médiocrité. Le confort est régressif. On mange ce que nos papilles sous-développées réclamaient à dix ans quand on considérait les épinards comme un châtiment parental.

Oubliés, les gestes précis d’autrefois

Nous avons érigé l’infantilisme en esthétique culinaire. Les restaurants s’appellent « Big Mamma », « Chez Mémé », « Comme à la Maison », cette nostalgie fabriquée d’une enfance fantasmée. Sauf que la vraie cuisine de grand-mère nécessitait trois heures de préparation, des gestes précis, une connaissance des produits et des saisons. La version contemporaine balance des pâtes trop cuites dans une sauce tomate industrielle, parsème de parmesan en poudre, et facture vingt-six euros l’imposture sous prétexte que c’est servi dans une assiette vintage et que le serveur vous appelle « chef » avec cet accent italien suintant de fausseté qu’aucun Italien authentique n’utiliserait.

Il y a aussi les burgers « gastronomiques ». Cette contradiction dans les termes qui résume notre époque : on habille la junk food du vocabulaire de la haute cuisine pour se donner bonne conscience. Le pain ? Brioché. La viande ? D’une race obscure élevée en liberté par un éleveur qui leur fait écouter du Debussy. Le résultat ? Exactement la même chose qu’un Big Mac : un tas de glucides et de lipides qu’on dévore en s’en mettant plein les doigts, sauf qu’on a payé trois fois plus cher et qu’on peut se raconter qu’on a fait un choix éclairé plutôt que d’assumer qu’on a cédé à nos pulsions primitives.

Et les pizzas. Hormis le fait que les pizzerias servent de blanchisseries pour activités répréhensibles, la France croule sous les pizzerias « napolitaines authentiques » tenues par des Français qui ont, dans le meilleur des cas, passé trois mois à Naples. On vous sert un discours marketing rodé sur l’authenticité, la tradition, le respect du produit. Puis on vous apporte une galette flasque, brûlée par endroits et crue ailleurs, noyée sous du fromage industriel, pour dix-neuf euros. Et vous ne dites rien. Vous souriez. Vous photographiez. Vous postez. Parce que c’est une vraie pizza napolitaine, bordel, pas une Sodebo réchauffée. Vous avez vos standards, quand même.

L’obsession du « fait maison ». Cette mention pathétique qui figure sur toutes les cartes comme un label de qualité. « Nos frites sont faites maison. » Félicitations. Vous avez pelé des patates. Vous voulez une médaille ? On en est arrivé à ce niveau d’indigence : mentionner qu’on cuisine ce qu’on sert est devenu un argument commercial. La norme, c’est le surgelé réchauffé. Le plat sous-vide livré par Métro. La sauce en poche plastique. Le « fait maison » n’est plus un standard: c’est une exception qu’il faut signaler, comme un allergène.

Le « batch cooking ». Cette mode débile qui consiste à passer son dimanche à préparer tous les repas de la semaine dans des Tupperware étiquetés, empilés dans le frigo comme si la vie était un problème logistique à optimiser. On ne cuisine plus pour le plaisir, pour l’imprévu, pour le rituel qui structure le temps. On cuisine comme on gère un stock de munitions. Efficacité maximale. Zéro âme. De la bouffe pré-produite qu’on réchauffera entre deux Zoom en se félicitant d’avoir « optimisé son temps ».

Les « bowls ». Le repas transformé en assemblage standardisé. Un féculent, une protéine, trois légumes, une sauce, des graines. On n’compose plus un plat, on exécute un algorithme. C’est la cuisine en kit IKEA : des éléments modulables empilés selon un schéma prédéfini. On ne mange plus. On optimise son apport nutritionnel. On ajuste ses macros. Le repas n’est plus un plaisir : c’est un dashboard quantifié qu’on consulte sur MyFitnessPal.

Les applications de livraison sont le coup de grâce. Deliveroo, Uber Eats — ces plateformes ont transformé les restaurants en cuisines industrielles, les livreurs en esclaves ubérisés, et nous en consommateurs passifs. On commande de la bouffe tiède livrée par un type sous-payé qui slalome entre les voitures pour nous éviter l’effort insupportable de sortir. Ce qui arrive n’a plus rien d’un restaurant : c’est de la nourriture qui a voyagé vingt minutes dans un sac isotherme, qui a perdu toute texture, toute dignité. Mais au moins, on n’a pas eu à s’habiller. On a pu continuer à binge-watcher en enfournant machinalement des gyozas tièdes dont on ne se souviendra pas dans trois heures.

Les food halls sont la version gentrifiée du food court, avec du bois brut, des néons, un DJ qui mixe de l’électro pendant que vous engloutissez des tacos à quinze euros. Des endroits bondés où il faut faire la queue, porter son plateau, partager sa table avec des inconnus, et payer des prix gastronomiques pour une expérience de réfectoire universitaire. Mais c’est branché. Il y a une file d’attente donc ça doit être bon. La foule comme seul étalon de qualité. Si TikTok en parle, ça vaut le coup.

La France a vendu son âme pour un burger photogénique. Elle a bradé trois siècles de tradition pour des tartines d’avocat à douze euros dans des cafés décorés par les mêmes architectes qui recyclent le même mood board industrialo-vintage de Tokyo à Brooklyn. On mange la même chose partout, dans les mêmes décors, avec les mêmes serveurs en tabliers de cuir qui récitent les mêmes boniments sur la « sélection rigoureuse des producteurs locaux ». Tout est devenu global, standardisé, interchangeable. On a troqué le terroir contre le branding. L’authenticité contre l’instagrammabilité. Le savoir-faire contre le marketing. Et on appelle ça du progrès. On se persuade qu’on vit une révolution culinaire. On croit avoir le choix parce qu’on peut choisir entre trente variations du même produit industriel assaisonné différemment.

Les influenceurs food sont ces propagandistes qui photographient compulsivement chaque assiette avant d’y toucher, qui transforment chaque repas en contenu sponsorisé. Ils ne mangent pas. Ils produisent. Ils ne savourent pas. Ils monétisent. Et nous, on les suit. On fait la queue dans les endroits qu’ils ont validés. On paie notre tribut à cette économie où la qualité d’un plat importe moins que sa capacité à générer des likes.

Le guide Michelin s’est vendu à cette nouvelle religion. Il étoile des restaurants de ramen, des stands de street food, des concepts fusion n’importe quoi. Non par ouverture d’esprit, mais par calcul marketing. Une génération considère qu’un bol de nouilles à 9,50€ mérite la même considération qu’un turbot cuit à la perfection par un chef qui a passé quinze ans à maîtriser son art.

Quand la France ne cuisinera plus

Nos arrière-grands-parents se nourrissaient mieux que nous. Avec infiniment moins. Ils achetaient des produits bruts au marché. Ils cuisinaient chaque jour. Pas par vertu, par nécessité. Mais cette nécessité produisait du sens, créait du lien, structurait l’existence. Le repas était un moment, pas une corvée qu’on expédie.

Nous, on ne cuisine plus. On assemble. On réchauffe. On commande. On snacke — ce verbe obscène qui a remplacé « manger » comme « se faire une saison » a remplacé « regarder une série ». On ne mange plus des repas. On ingère des calories entre deux tâches, debout, en scrollant, sans y penser. L’acte le plus fondamental de l’existence — se nourrir — est devenu une contrainte qu’on expédie avec l’élégance d’un distributeur automatique.

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Et nos enfants. Élevés au nugget et aux pâtes au beurre ! Incapables de manger un légume qui n’a pas été transformé en purée. Terrorisés par les textures, les saveurs fortes. On « respecte leurs préférences alimentaires », comme si un gamin de six ans avait la maturité pour décider de ce qui est bon pour lui. Résultat : une génération avec le palais d’un nourrisson qui perpétuera cette régression ad infinitum.

L’ironie suprême ? On n’a jamais autant parlé de bouffe. Les émissions culinaires saturent les chaînes. Instagram déborde de food porn. On consomme compulsivement du contenu culinaire tout en mangeant de la merde. On regarde des chefs étoilés pendant qu’on enfourne un Uber Eats. On visionne des documentaires sur le terroir en commandant des sushis industriels. La cuisine est devenue un spectacle qu’on contemple, plus une pratique qu’on exerce…

On a transformé la gastronomie en divertissement. En folklore. On visite les étoilés comme on visite les musées : par devoir culturel, pour cocher une case. Mais au quotidien, on commande sur Deliveroo. On se gave de burgers « gourmet » parce que le pain est brioché et le bacon fumé au bois de pommier.

La France a capitulé. Sans combat. Par flemme. Par paresse intellectuelle. On a échangé notre patrimoine contre des applications de livraison. On a troqué Carême contre les Avengers du burger. On a liquidé Escoffier pour du comfort food instagrammable. Et personne ne pleure. On célèbre cette déchéance comme une libération. « C’est tellement moins coincé, tellement plus fun, tellement plus accessible. » Oui. Accessible comme le néant. Fun comme l’amnésie. Décoincé comme une lobotomie. Nos petits-enfants ne sauront plus ce qu’était un vrai pot-au-feu. Une vraie daube. Un vrai coq au vin. Ils grandiront en croyant que la cuisine française, c’est le croissant industriel de gare et le pain au chocolat Lidl. Et quand ils nous demanderont pourquoi on n’a rien fait, on leur répondra qu’on était occupés. Occupés à photographier nos assiettes.

Les fables de Piketty

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Thomas Piketty, piètre statisticien, est l’économiste chouchou des médias de gauche


L’économiste Thomas Piketty s’est imposé ces dernières années avec une thèse aussi simple que séduisante.

Au début du xxᵉ siècle, les sociétés occidentales auraient été caractérisées par une forte concentration des patrimoines et des revenus. Mais ces inégalités auraient été profondément réduites au cours du xxᵉ siècle – en particulier entre 1914 et 1980 – grâce à une fiscalité progressive et au développement de l’État-providence. Malheureusement, depuis les années 1980, poursuit Piketty, ce mouvement se serait inversé. La dérégulation financière et l’affaiblissement de la progressivité de l’impôt auraient relancé la hausse des inégalités. L’histoire livrerait ainsi une leçon limpide : seules une fiscalité fortement progressive et une redistribution assumée permettraient de contenir des écarts de richesse jugés excessifs. Le problème, soutient l’économiste Vincent Geloso, est que cette belle histoire est fausse. Dans une note récente du think tank The Centre for Enterprise, Markets and Ethics, il avance ainsi, références à l’appui, que Piketty effectue une lecture très sélective des données fiscales, qui exagère la baisse des inégalités et en attribue à tort le mérite à l’action publique. De fait, lorsque l’on corrige ses biais méthodologiques, son récit se fissure. La décrue des inégalités commence avant 1914, avant donc les politiques redistributives. Puis, la grande réduction des inégalités ne s’est pas produite après 1945 avec des taux d’imposition plus élevés et un État-providence plus généreux : elle s’est principalement faite entre 1929 et 1935, pendant la Grande Dépression, alors que pratiquement tout le monde s’appauvrissait. Plus gênant encore, Piketty relègue systématiquement au second plan les dynamiques de marché et la croissance, comme si l’amélioration du niveau de vie de la population ne pouvait provenir que de l’État.

Au final, Geloso estime que les travaux de Piketty relèvent moins de l’analyse historique rigoureuse que de la fable politique, soigneusement ajustée pour servir sa cause.