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Islam / Laurent Nuñez: la méthode douce

Lors de l’iftar à la Grande mosquée, le ministre de l’Intérieur affirme qu’il ne s’oppose pas au voilement des fillettes dans les rues françaises. Après avoir tenté d’interdire le grand rassemblement des musulmans ce week-end au Bourget où l’on redoute l’entrisme islamiste des Frères musulmans, il est contraint de faire machine arrière.


On aurait aimé que ce soit un mauvais poisson d’avril, mais hélas ! Le discours de Laurent Nuñez arrivé à l’attention du public grâce aux réseaux sociaux le 1er avril est bien réel, et particulièrement inquiétant.

T’vas voir ton iftar à la mosquée

Prononcé par le ministre de l’Intérieur, également ministre des cultes, à l’occasion de « l’iftar des ambassadeurs » à la Grande Mosquée de Paris (GMP) le 12 mars dernier, ce discours est disponible en vidéo ici – l’intervention du ministre commence à 25’14 et s’achève à 37’15.

Commençons par préciser ce que Laurent Nuñez ne dit pas, n’en déplaise à la rumeur. Beaucoup, en effet, ont cité mal à propos la phrase : « Tu sais, mon cher Chems (il s’agit de Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la GMP), combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Le ministre de l’Intérieur est-il en train de déclarer que le chef de l’État veut développer l’islam en France ? Non. Si certains pensent que favoriser l’islamisation de la France est probablement une volonté des progressistes, certes, ce n’est pas ce que dit ici le ministre. La citation complète, à 35’00, est celle-ci : « …. le vrai combat à mener contre l’islam politique, qui lui, lui, est essentiel. C’est également ce qui justifie et justifiera que je pousse et défende, comme ministre des cultes, toute initiative qui puisse contribuer à mieux faire connaître l’islam. Et tu sais, mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Il y a de toute évidence une part de spontanéité dans le discours, Laurent Nuñez ne se contente pas de lire son texte, la formulation est certainement maladroite, mais on comprend que ce qu’il est question de développer n’est pas l’islam, mais la connaissance de l’islam.

Ceci dit, ajoutons aussitôt que vu le contexte et vu le reste du discours, la « connaissance de l’islam » évoquée par le ministre ressemble beaucoup plus à du prosélytisme qu’à une approche factuelle, rigoureuse et critique, et l’apologie de l’islam à laquelle se livre Laurent Nuñez à plusieurs reprises est pour le moins problématique. Le tout, dans un cadre qui en dit long, et alors que le ministre et le recteur s’embrassent et se tutoient. On se souvient en effet qu’en octobre 2021, la GMP organisait pour les enfants un concours de mémorisation et de récitation des « 40 hadiths Nawawi », recueil dont le hadith n°8 dit « il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils témoignent qu’il n’est d’autre divinité qu’Allah, et que Mohamed est son envoyé, et qu’ils accomplissent la prière rituelle, qu’ils acquittent la zakat (impôt religieux) » et le n°14 « il n’est pas licite de faire couler le sang du musulman, sauf s’il s’agit de l’un des trois coupables que voici : le fornicateur dont le mariage a été consommé, le meurtrier qui subira le sort de sa victime, et l’apostat qui se sépare de la communauté musulmane. » Conversion forcée et violence contre les apostats sont donc normalisées voire valorisées dans un texte que « mon cher Chems » et son équipe ont fait apprendre et réciter à des enfants. Continuons à parler du contexte, que le ministre a depuis évoqué pour tenter de justifier ses propos. On peut s’intéresser aux livres vendus dans la librairie de la GMP : citons « Le livre de l’exhortation au bien et de l’interdiction du mal » de Al-Ghazali qui prescrit de détruire les instruments de musique et indique « combattez les mécréants de vos mains », ou « Le Saint Coran traduit et commenté par le cheikh Hamza Boubakeur », un ancien recteur de la GMP, ouvrage dont « mon cher Chems » a écrit sur X qu’il était « un livre indispensable pour qui souhaite comprendre le Coran, en profondeur » et dans lequel on apprend que « les polythéistes ne sont rien de moins qu’une souillure » et que « la fornication englobe, d’après tous les auteurs, non seulement l’adultère, mais toutes les formes de perversion sexuelle (homosexualité, onanisme, bestialité, etc) qui deviennent délit lorsque celui qui s’y livre est libre, pubère et en possession de la plénitude de ses capacités juridiques. Les kharijites, s’appuyant sur ce verset, excluent la mort et la prison comme sanction de la fornication et ne retiennent que les cent coups de bâton prévus ici. Les écoles juridico-théologiques de l’Islam se référant surtout au hadith, préconisent, comme peine, la mort par lapidation » – précisons tout de même que selon Hamza Boubakeur, le Coran s’oppose à la peine de mort pour fornication, puisqu’il prescrit seulement des coups de bâton : nous voici rassurés (on trouvera toutes les sources ici). Et pour en terminer avec le contexte, rappelons que parmi les pays représentés à cet « iftar des ambassadeurs » il y en a dont la position sur l’apostasie, l’homosexualité ou les droits des femmes, reste fortement inspirée par la charia et totalement incompatible avec notre vision de la dignité humaine.

Islamiquement correct

Si on l’écoute d’une oreille un peu distraite, le propos du ministre semble tout simplement banal, politiquement correct et convenu. Cohésion nationale, ne pas stigmatiser, ne pas blesser, toutes les religions se valent plus ou moins, l’islam ne saurait être tenu pour responsable de « l’islam politique » il n’est qu’instrumentalisé par ce dernier, la loi religieuse ne doit pas prévaloir sur les lois de la République… Reconnaissons au passage à Laurent Nuñez de beaucoup insister sur ce dernier point – ce que lui-même qualifie de « discours d’une grande fermeté » (vendredi matin sur BFMTV) alors que c’est le strict minimum, et qu’il s’empresse d’adoucir en insistant sur le fait que « c’est une mission qui est délicate à mener, on n’est pas dans la brutalité », et qu’il est impératif de ne pas « donner à nos concitoyens musulmans l’impression qu’on ne les associe pas à la communauté nationale. »

Tout cela est effarant d’aveuglement : la cohésion nationale, hélas, n’est déjà plus ; « ne pas stigmatiser » signifie mettre tous les cultes sur le même plan, alors même qu’il n’y a ni attentats ni agressions au cri de « Bouddha est grand » ; « ne pas blesser » signifie se soumettre aux caprices des plus susceptibles, et donc interdire demain le blasphème, et après-demain toute critique ; ce qu’on appelle communément l’islamisme n’est pas un « islam politique », mais au contraire la réduction de la politique à un mode d’action de l’eschatologie religieuse ; il n’y a évidemment pas d’instrumentalisation de l’islam par l’islamisme, puisque dès ses origines l’islam prétend régenter à peu près tous les aspects de la vie individuelle et collective : il suffit de lire le Coran et les hadiths sahihs, et de connaître un tant soit peu la tradition musulmane elle-même, pour constater que le Coran est un livre islamiste, et que le prophète de l’islam tel que la tradition le décrit était un chef de guerre jihadiste ; enfin, l’islamisation n’a pas besoin de se faire par la loi dès lors qu’elle se fait par les mœurs : les partisans de la loi religieuse n’ont pas besoin de proclamer ouvertement que celle-ci prévaut sur les lois de la République, quand on leur permet de gagner en influence jusqu’à ce qu’ils aient le poids électoral et culturel suffisant pour rendre tout naturellement les lois de la République conformes à la loi religieuse. Affirmer une hiérarchie des normes ne résout donc rien à long terme, et n’exonère pas du devoir moral, intellectuel et politique de dénoncer ce qu’il y a d’inacceptable dans cette loi religieuse, et de s’opposer radicalement à son influence tant qu’elle n’a pas été expurgée de l’intolérable, jusque dans ses fondements. D’ailleurs, c’est bien parce que dans le cas de l’islam il y a une incompatibilité de fond entre la loi religieuse (la charia) et les principes sensés guider les lois de l’Etat (incompatibilité reconnue même par la CEDH, voir plus loin) que la question de la hiérarchie entre ces normes se pose avec une telle intensité : si ces deux lois partageaient des valeurs communes, le ministre n’aurait pas besoin d’insister autant sur la primauté des lois de la République.

Les gamines de la Nouvelle France font grise mine

Mais surtout, le pouvoir apporte manifestement sa protection à l’islamisation des mœurs et par les mœurs, ce que l’on comprend lorsque le ministre de l’Intérieur refuse catégoriquement d’interdire le port du voile par des fillettes dans l’espace public – c’est-à-dire l’imposition du voile à des fillettes par leurs parents. A 34’46 : « je ne serai pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile elles menacent le vivre-ensemble républicain. » Il est bien question d’enfants, et non d’adolescentes presque adultes, on ne saurait évoquer ici un quelconque « libre choix ». Il y a déjà eu de nombreuses réactions pour dénoncer ce relativisme complaisant, par exemple de la part de Razika AdnaniValérie Boyer ou Florence Bergeaud-Blackler, qui insistent toutes à juste titre sur la maltraitance, l’endoctrinement, le refus de l’égalité en droit et en dignité entre femmes et hommes, que révèle ce voilement des fillettes, sans oublier le contexte international et la répression barbare que plusieurs pays, au nom de l’islam, exercent contre les femmes qui refusent de se soumettre au port obligatoire du voile. Pour ma part, je rappelle simplement que le voile n’est évidemment pas un simple vêtement, mais une proclamation idéologique dont la signification dans l’espace public ne dépend pas des intentions individuelles de celle qui le porte, que nul ne prétend connaître a priori, mais du contexte collectif, en particulier lorsque des enfants sont utilisées pour en être les supports. « Un véritable apartheid qui consiste à sexualiser, dès leur plus jeune âge, le corps des petites filles en les invisibilisant et en les cachant du regard des hommes. Le voile est un étendard politique des islamistes. » écrit ainsi la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Ce n’est pas tout. Personne n’a encore relevé ce qu’a dit Laurent Nuñez à deux reprises au sujet de la laïcité. D’abord à 32’24 : « protéger les musulmans de France, ce n’est ni plus ni moins que garantir la liberté de croire et d’exercer son culte, bref, ce n’est ni plus ni moins que de respecter la loi de 1905. » Et à 35’57 : « la France, qui garantit à tous la liberté de croire et d’exercer un culte. Il n’y a pas d’autre définition de la laïcité. » Voilà la laïcité totalement dévoyée, réduite à la liberté de culte, alors que la loi de 1905 limite au contraire la liberté de culte en la soumettant aux impératifs de l’ordre public, et surtout commence par l’affirmation de la liberté de conscience, donc du droit à l’apostasie, ce que les quatre courants orthodoxes de l’islam sunnite refusent conformément aux préceptes du Coran et des hadiths « authentiques. » « Article 1 : la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »

Pire : à 36’48 Laurent Nuñez qualifie d’« ennemis de la République laïque, c’est-à-dire de la France » ceux qui affirment « que l’islam serait incompatible avec la République ». Le ministre de l’Intérieur choisit donc un lieu de culte où l’on a fait réciter à des enfants des textes explicitement hostiles à la liberté de conscience, pour accumuler les démonstrations d’amitié et de soutien envers « mon cher Chems », partie prenante à ces récitations, et pour, simultanément, déclarer ennemis de la nation les personnes comme Éric Zemmour ou Ferghane Azihari, sous prétexte qu’ils estiment que la seule religion au monde au nom de laquelle des Etats punissent aujourd’hui de mort l’apostasie, la seule religion au monde dont l’orthodoxie exige aujourd’hui encore la condamnation à mort des apostats, n’est pas compatible avec les valeurs que la République prétend défendre. Et on insistera sur le fait que cet islam que le ministre affirme « compatible avec la République » est un islam qui voile les fillettes. Espérons qu’un journaliste, ou une question parlementaire, aura la bonne idée de demander à Laurent Nuñez quel est selon lui le rapport entre l’islam et la charia, et ce qu’il pense de la CEDH qui, le 13 février 2003 (arrêt Refah Partisi et autres c. Turquie), a affirmé « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie. »

Grande naïveté

Passons sur les références au « dialogue » avec l’Algérie, qui selon le ministre serait préférable au « bras de fer »….

Rien de ceci ne devrait nous surprendre. En son temps, et déjà à la GMP, Gérald Darmanin avait affirmé que l’islam était « la religion qui aura le moins de difficulté à travailler avec la République. » Après le ministre des supporters anglais, voici désormais le ministre des fillettes voilées, sur la même longueur d’onde. D’aucuns rappelleront les lois de « fermeté » vis-à-vis de « l’islam politique » qu’ont défendues ces deux ministres. Mais cette « fermeté » ne s’en prend qu’à quelques cas extrêmes, effectivement intolérables mais insignifiants au regard de l’ampleur du phénomène. On objectera l’interdiction (ou plutôt la tentative d’interdiction), en ce moment même, du rassemblement annuel au Bourget de l’association « Musulmans de France », l’ex-UOIF, réputée proche de la mouvance des Frères Musulmans, ce dont le ministre lui-même a convenu (également lors de son interview de vendredi matin en interview sur BFMTV). Mais il faut lire les motivations officielles de cette interdiction, qui loin de remettre en cause l’idéologie des organisateurs, évoquent « un important risque terroriste à l’égard de la communauté musulmane » et « un risque que des groupuscules d’ultra-droite se mobilisent en vue de perturber le déroulement de cet événement », sans oublier des actions de contestation qui « pourraient en outre être téléguidées par des influences étrangères ». On croit rêver. Comme l’indique le tribunal administratif, c’est seulement dans son mémoire en défense et à l’audience que « le préfet de police a invoqué le risque que des propos contraires aux valeurs républicaines soient tenus par plusieurs invités. Toutefois, le juge des référés a estimé que cet argument n’était pas suffisamment prouvé, en l’absence de toute précision sur leurs prises de position passées. »

Par ailleurs, gardons-nous de la naïveté qui voudrait réduire les problèmes posés par la doctrine islamique aux seuls mouvements officiellement identifiés comme islamistes. Rappelons par exemple que l’Arabie Saoudite interdit les Frères Musulmans…. mais que l’apostasie y est punie de mort.

Assurément, le pouvoir en place n’est pas sur la ligne de LFI, mais malgré tout il est loin de s’opposer à l’islamisation. Simplement, il préfère faire alliance avec les promoteurs de celle-ci en s’efforçant de garder du poids dans cette alliance, plutôt que d’embrasser aveuglément leurs ambitions. Au demeurant, et c’est un point essentiel, toute la politique migratoire de la macronie est une politique d’islamisation démographique.

Beaucoup pensent que le gouvernement agit par peur, pour acheter un reste de « paix civile » et en marchander les conditions. C’est possible. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron lui-même a déclaré lors des dernières présidentielles que certains avaient les moyens et la détermination de déclencher une guerre civile pour s’opposer à une éventuelle interdiction du voile – mais n’oublions pas non plus que depuis, il n’a rigoureusement rien entrepris qui serait à la hauteur d’un tel danger. Il y a, assurément, un fort clientélisme électoral qui touche beaucoup de formations politiques. Il y a la volonté évidente de démoraliser tous ceux, de toutes origines, qui pourraient trouver dans la civilisation occidentale une source de fierté et de détermination, il y a la volonté de les user, de les épuiser moralement, de tarir en eux la force d’âme qui leur permettrait de s’opposer à l’ingénierie sociale du « projet » qui se prétend de nos jours « républicain »…. et surtout aux impôts les plus élevés de l’OCDE.

Mais plus encore, il y a une profonde convergence philosophique entre le progressisme – et plus largement le « cercle de la Raison » – et l’islam : le rejet radical du droit naturel, c’est-à-dire de la quête sincère du Bien, du Juste, du Beau, du Vrai, au profit de l’arbitraire. Arbitraire d’un « état de droit » de plus en plus éloigné de la volonté générale dans un cas, et arbitraire d’Allah dans l’autre. « Les mensonges imposés par la force ne menacent pas réellement le fondement du relativisme, qui est la négation radicale de la vérité : mensonges et relativisme ont en commun de ne pouvoir triompher qu’en réduisant la vérité au silence[1]. »


[1] https://www.causeur.fr/la-gauche-sous-la-tolerance-la-censure-318621

Le bilinguisme canadien n’est qu’un piège à cons

Francophonie. Le patron de Air Canada a été poussé vers la sortie, après avoir refusé de prononcer un discours de condoléances en français après un drame survenu sur le tarmac de New York.


Le 23 mars dernier, une tragédie s’est produite sur le tarmac de l’aéroport LaGuardia de New York : un avion d’Air Canada a percuté un véhicule de plein fouet. Les deux pilotes sont morts et l’on compte plusieurs dizaines de passager blessés.

Le pédégé de la compagnie aérienne, Michael Rousseau, unilingue anglophone, et fier de l’être, n’a rien trouvé de mieux que de présenter ses condoléances exclusivement en anglais, à l’exception d’un « bonjour » en ouverture, et d’un « merci » en conclusion. Il s’en est suivi un tollé au Québec où l’on a dénoncé un cruel manque d’empathie envers les sinistrés, notamment québécois.

Manque de jugement et de compassion

Comme on pouvait s’y attendre, les réactions au Canada anglais ont été nettement moins virulentes et les dociles politiciens québécois ont fait leur cinéma de série Z habituel dans ce genre de situation en exprimant une indignation de façade. Le Premier ministre Marc Carney, au français très limité, s’est dit « tellement déçu » et a constaté un « manque de jugement et de compassion ».

A suivi une lettre d’excuses en anglais de la part de M. Rousseau, dans laquelle il fait état de ses regrets de ne pouvoir communiquer dans la langue de Jean-Jacques Rousseau.

Est très instructive à ce sujet la chronique de Chris Selley publiée le 25 mars dans le National Post1, par laquelle il dénonce les vaines turbulences de ces emmerdeurs de francophones. Essentiellement, il reprend tous les poncifs anglo-canadiens : le Canada est « le plus meilleur pays au monde », la langue de l’aviation est l’anglais, Rousseau est un pur gestionnaire, etc. Mieux, ou pire, il rejette comme totalement fausse cette déclaration du Premier ministre Marc Carney :

Nous vivons fièrement dans un pays bilingue, et des entreprises comme Air Canada ont particulièrement la responsabilité de toujours communiquer dans les deux langues officielles, peu importe la situation.

Puisque… moins de 30% de la population canadienne affirme parler français et le français n’est même pas une matière obligatoire à l’école primaire dans plusieurs provinces canadiennes. Fracassante conclusion : « Le bilinguisme officiel est un mythe absurde et démesuré ». Le crash de l’équilibre (très théorique) constitutionnel canadien. Visiblement, il a pour utopie l’Australie, dominion purement anglo-saxon.

A lire aussi: Ils ont vu la Vierge

« Nulle part ailleurs dans le monde ce n’est ainsi. Et pour cause. » En effet : avec Swissair ou Sabena, cette situation eût été impensable. Bon prince, il conçoit que « si les familles des pilotes décédés sont contrariées par le choix de langue de Rousseau, c’est compréhensible. » Cependant, il passe du ridicule à l’abject : « Mais je ne les ai vues citées nulle part ».

Rousseau a raté le coche, ou l’avion : 

il y a quelques années, il aurait dû dire quelque chose comme : « Je suis PDG d’une compagnie aérienne, c’est ridicule et inutile, allez vous faire enculer [« piss off » en v.o.]. ».

Pourtant, son contrat (pas vraiment « social ») comprend une clause de résultats, notamment sur le plan linguistique. Et il s’est révélé incapable de prononcer un très bref discours de condoléances, préparé à l’avance, pré-enregistré, lu sur télésouffleur.

Le psychanalyste auto-proclamé Selley décrète : « les gens ordinaires qui achètent des billets d’avion de Montréal à New York ne pensent qu’au prix, et n’ont rien à branler du reste ». Fi donc du service en français du transporteur aérien national (qui laisse souvent à désirer) et de la compassion en cas de catastrophe.

Une provocation

Il n’est tout simplement pas concevable que le dircom d’Air Canada, Christophe Hennebelle, à l’accent hexagonal, n’ait pas informé, au préalable, son pédégé de la nécessité de prononcer un message de condoléances dans les deux langues. Mais Rousseau a plutôt opté sciemment pour la provocation envers le Canada français par l’instrumentalisation du sang des pilotes et des passagers.

Détail piquant, les rednecks et les beni-oui-oui québécois dénoncent aujourd’hui les attaques visant Rousseau et d’aucuns, l’œil humide, s’indignent même d’un « lynchage », confirmé par les infos financières relatives à l’annonce (d’abord en anglais évidemment) de la prise de retraite anticipée de Mister Rousseau : le chiffre est un langage universel.

Apparemment, les 10 membres anglophones du conseil d’administration ont suivi les conseils (communiqués en anglais, pour faire bonne mesure) des deux francophones de service.

Quel crève-cœur : Lord Rousseau n’aura cotisé à son fonds de retraite que pour l’écourtée période de cinq ans, selon des émoluments annuels de 12 millions $. Il s’envole avec une modeste rente viagère de 763 500 $ et 13,5 millions $ en actions. Une pitance face à l’euro et au dollar américain, mais il y a ses billets gratuits (en classe touriste?).

Sa détestation stratosphérique du Québec lui aura valu un trône éjectable, mais un parachute doré.

Les francophones peuvent-ils tourner la page?

Sur le plancher des vaches, ils ont toujours comme chef d’État une gouverneure générale totalement ignorante du français en dépit de ses loufoques promesses, tandis que le CA de Canada Inc., le cabinet ministériel confédéral, ne compte que quelques francophones de cour.

Avec son torchon, loin d’un inoffensif pastiche de propagande suprémaciste albionesque, Chris Selley offre aux souverainistes québécois, sur un plateau d’argent, à contre-emploi, le meilleur plaidoyer pour leur cause.


  1. Nous proposons ici une traduction en français de la chronique pour les curieux. ↩︎

Sur la «violation du droit international»: politique, morale et droit

Le droit international, dépourvu d’autorité supranationale contraignante, ne peut être compris indépendamment du politique — fondamentalement conflictuel. Face à des situations exceptionnelles comme le conflit avec l’Iran, c’est donc en dernier ressort la décision politique souveraine qui prime sur les normes juridiques.


L’issue de la guerre d’Iran demeure incertaine et les tensions s’accumulent entre les États-Unis d’une part, les alliés européens d’autre part, désireux de ne pas s’impliquer plus avant que le problème ne soit réglé d’une façon ou d’une autre. Outre le fait qu’ils n’ont pas été consultés et associés à la décision du 28 février dernier, lesdits alliés se justifient en expliquant que cette guerre constituerait une « violation du droit international ».

Il importe peu, semble-t-il, que le régime islamique iranien ait mené des campagnes terroristes dans plusieurs pays, qu’il conduise un programme balistico-nucléaire destiné à rayer Israël de la carte du Moyen-Orient, arme des auxiliaires et des affidés dans toute la région, dont le Hezbollah au Liban, ou qu’il soit antérieurement intervenu en Syrie pour soutenir Bachar Al-Assad. Autant de violations du droit international avec lesquelles il faudrait composer sans états d’âme. Au bout du compte, le droit serait quand même du côté de Téhéran.

Un droit… horizontal

Concentrons-nous sur la question du droit, de la légalité internationale et de leurs relations avec le Politique. Selon le philosophe et polémologue Julien Freund (1921-1993), le Politique (avec une majuscule) est une essence, soit une activité originaire, consubstantielle à la condition humaine. Il prend en charge le destin d’une collectivité afin d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure. Le Politique est intrinsèquement conflictuel, les antagonismes entre les groupes humains ne pouvant être définitivement résolus dans une synthèse, ni un dépassement – ou une « fin de l’Histoire », si l’on veut. En vérité, le conflit est la donnée première et existentielle.

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Dans cette perspective théorique, la distinction entre l’ami et l’ennemi est l’une des conditions constitutives du Politique : « Il ne saurait y avoir de politique sans un ennemi réel ou virtuel », écrit Julien Freund. La dialectique du commandement de l’obéissance ainsi que la distinction entre le privé et le public (l’ordre public et la sphère privée) sont les deux autres présupposés du Politique. En somme, Julien Freund considère le politique comme un genre distinct de l’économique, de la morale, de l’esthétique, de la religion. Chacune de ces activités originaires a sa propre finalité et ses moyens spécifiques.

A la différence du Politique, le droit ne constitue pas une essence. Si le droit s’est progressivement dégagé de la religion et des mœurs, il doit être compris dans sa relation avec les grandes activités originaires, notamment le Politique et la morale. En conséquence, le droit n’est pas un ordre contraignant par lui-même : il suppose une autorité politique qui dispose de la force (« Auctoritas non veritas facit legem »), et des règles morales, des valeurs et des aspirations que les citoyens ont en partage. Par le fait, tout ordre concret repose sur une combinaison de normes morales et juridiques, et de décisions politiques. Politicisme, moralisme et juridisme sont autant de réductionnismes.

Quid de la légalité internationale tant invoquée par les contempteurs de l’action militaire contre le régime iranien ? Julien Freund définit la légalité comme « le système des normes, des règles, des conventions et des coutumes qui permet au gouvernement d’étendre son autorité à la fois sur la collectivité dans son ensemble et sur chacun de ses membres ». Comme il n’existe pas de Léviathan supranational, qui serait placé au-dessus des États, il s’ensuit que le concept de légalité internationale n’a pas la même consistance que l’ordre juridique interne d’une nation. L’humanité ne constituant pas un grand corps politique, les régimes juridiques internationaux reposent sur les promesses d’engagement des États, c’est-à-dire des traités et des conventions. Bref, le droit international n’est pas vertical mais horizontal.

Automatisme

Au demeurant, l’existence d’un droit de veto au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, pratique à laquelle on voudrait réduire la légalité internationale, reconnaît la persistance de l’état de nature. Le privilège afférent à chacun des membres permanents dudit Conseil ouvre une possibilité d’arbitraire politique, ce qui est la négation même du droit. Ce privilège est la contrepartie des responsabilités qui échoient aux grands de ce monde, leur engagement coopératif dans les conflits internationaux devant endiguer la « guerre de chacun contre tous » qui sans cesse menace. Hélas, la théorie et la pratique souvent divergent.

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Revenons à la guerre qui oppose l’Iran à l’alliance israélo-américaine. Oubliant qu’il s’agit d’un long conflit dit « hybride» (une sorte de guerre fantôme), avec des phases de guerre ouvertes en 2024 puis en 2025, les contempteurs de l’intervention laissent penser que l’affaire aurait commencé le 28 février dernier. Ce serait une guerre de pur choix, par là même illégale. Les menées du régime islamique iranien sur les plans régional et international bafouent de longue date toute légalité mais il semble qu’un tel historique ne dérange pas. Curieuse conception du droit !

Trop souvent, l’expression de « violation du droit international » tient de la logomachie ou de l’automatisme. Or, il se produit dans l’histoire des situations d’exception qui suspendent les conjonctures normatives, les règles ne pouvant s’appliquer. Le droit est silencieux : le Politique doit décider et poser des actes. Phénomène de puissance et attribut du commandement politique, la souveraineté se révèle extérieure et supérieure au droit positif. Nous sommes engagés dans une situation de ce type qui requiert esprit de résolution et clarté morale. « So be it ».

Coup de rouge

La présidentielle de 2027 tournera la page de dix ans de macronisme. Mais les dernières élections municipales ont prouvé qu’aucun parti ne se distingue clairement pour unir des Français profondément divisés.


Les élections municipales étaient les dernières élections avant la présidentielle de 2027. Une dernière station avant le terminus d’une décennie macroniste à l’Élysée. Retiré de la vie politique depuis ma démission du conseil municipal de Pau – François Bayrou avait alors prononcé un hommage à ma « combativité » et mon camarade socialiste était intervenu comme on prononce une nécrologie –, afin de me consacrer pleinement à mon activité médiatique, j’ai suivi la soirée électorale du second tour depuis Ajaccio, un verre de sciaccarellu dans une main, un cigare cubain dans l’autre, avec la certitude que ce scrutin offrirait quelques surprises.

Édouard Philippe est le premier à intervenir (merci au vote électronique) après sa nette victoire au Havre. Emmanuel Grégoire à Paris et Benoît Payan à Marseille triomphent. À Lyon, Doucet passe ric-rac. À Pau, la liste de gauche qui n’a pas fusionné avec les Insoumis locaux arrache la victoire de 344 voix d’écart. J’ai bien évidement une pensée pour le président du Modem, ce grand fauve de la politique nationale. Nous avons eu des affrontements municipaux de très haute intensité. Du brut ! Et, au cours des années, un respect réciproque s’est installé. Cette façon d’exercer la politique va-t-elle disparaître ?

Ailleurs, comme à Toulouse, Tulle et Brest, l’alliance gauche-LFI se solde par la défaite avec le déshonneur.

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Les copains de Pau m’appellent. Ils auront la charge de toute la politique sociale et de la mise en œuvre progressive de la gratuité des transports en commun. Émotion. « Et toi Olivier, ça va en Corse ? Tu ne regrettes pas ? » Pas une seconde. Depuis les Sanguinaires, la vie politique et médiatique est tenue à bonne distance. D’ici, il est possible d’y voir plus clair et plus loin. Que retenir ? Quels enseignements ?

Rien n’est réglé pour 2027. Après les succès aux municipales de 2020, la gauche a été éliminée du second tour de la présidentielle en 2022. Le RN progresse, mais ne s’impose pas. La droite est là, mais sans panache. La gauche est face à un Everest stratégique. Dans une époque de polarisation et de radicalisation, Jean-Luc Mélenchon sera-t-il la meilleure candidature à gauche pour le premier tour, et la pire pour un second tour face à un candidat du RN ?

L’essentiel est ailleurs. Si la question identitaire est aujourd’hui aussi présente, « de quoi être français est-il le nom ? », c’est que l’imaginaire politique est en cale sèche. Voilà très certainement le bilan le plus préoccupant de la décennie macroniste. Quelle espérance ? Quel goût de l’avenir ? Quelle saveur pour tout ce qui peut réunir et ne pas diviser ? Quelles solutions apporter aux grandes fractures françaises (inégalités, insécurité) ? Sans réponse à la hauteur dans les prochains mois, nous aurons une présidentielle crépusculaire. Après avoir été privé d’un réel débat politique lors du scrutin de 2022, d’un débat pluraliste et contradictoire portant sur l’essentiel, il y aurait un grand danger démocratique à connaître en 2027 un scénario similaire.

Ne jouez pas au malin!


Ce n’est pas moi qui le dis mais François Fédier, disparu en 2021, philosophe français, spécialiste de Martin Heidegger, l’un des maitres de Stéphane Barsacq. Dans son nouvel ouvrage consacré à l’art – vaste sujet – Barsacq ne fait pas le malin, au contraire. Il est humble et avance progressivement ses pions pour nous faire comprendre l’importance de l’art, au moment même où le nihilisme dévore l’Occident sourd aux questions métaphysiques, donc aux questions qui révèlent l’essence de l’art.

Barsacq est né parmi des artistes, rappelle-t-il d’emblée. Son enfance tient donc une place prépondérante dans sa formation spirituelle. Très tôt, il a dessiné, puis peint, il a appris le grec, visité l’Acropole, la villa des Mystères à Pompéi, Venise qu’il « faut vivre » et non visiter, il a appris à aimer la beauté du visible qui ouvre les portes de l’invisible, cette « beauté qui n’est jamais vulgaire », comme l’écrit Alain Robbe-Grillet, cité par Barsacq, écrivain, éditeur, critique d’art, auteur de portraits singuliers – Cioran, Rimbaud, Frison-Roche, Bonnefoy, Goudji. Mais sa « nuit pascalienne » se déroule le jour, le 2 avril 1989, à Florence, alors qu’il est lycéen à Condorcet. Il entre dans le couvent San Marco, monte l’escalier et arrivé en haut découvre l’Annonciation de Fra Angelico. C’est la révélation de « la vie de la vie ». L’expérience mystique le bouleverse car elle le place face au Mystère. Ce livre est le résultat de cet instant extatique. Ce n’est pas rien.

L’art est le fruit de ce Mystère, il nous permet de surmonter la mort ; il est l’anti-destin comme l’a conceptualisé Malraux, présent dans l’ouvrage. Ne rien comprendre à l’art, le laisser entre les mains des marchands, des pâles copistes, des idéologues ou, pire, le rejeter, nous précipite vers le vide. Le but de l’ouvrage, nourri par une érudition remarquable, qui repose sur une expérience existentielle rare, est de nous permettre de déambuler dans les couloirs d’une gigantesque galerie imaginaire, peuplée de célèbres figures votives prises « de l’intérieur », c’est-à-dire analysées à partir de ce qu’elles ont de plus intime – la fameuse fêlure fitzgéraldienne. L’un des atouts majeurs de Barsacq est d’avoir conversé avec bon nombre d’artistes présents dans l’ouvrage. Exemple le peintre Zoran Mûsič et sa vertigineuse vision : « Quand j’ai vu pour la première fois, lors d’un voyage en train, les collines alentours de Sienne, j’ai éprouvé une émotion profonde, comme si j’avais retrouvé quelque chose d’important. » Puis il décrit les collines, recouvertes d’une couleur blanchâtre, avec des plis, des « ravines creusées par la pluie, qui font penser à des côtes ». Il « voit » des corps humains. Il décide de les peindre. Mûsič : « J’ai compris que ces collines blanchâtres me rappelaient les monceaux de cadavres parmi lesquels j’avais vécu à Dachau. » La blessure de la mort érigée en système.

Barsacq ne prétend pas répondre aux questions traditionnelles, comme « qu’est-ce que l’art ? », « que peut l’art ? » ou encore « l’art devient-il mineur, voire indécent ? » Il ouvre des pistes, crée des ponts entre les artistes, les correspondances se répondent, le kitch, dénoncé par Kundera, ne résiste pas à la pertinence de son analyse. L’ensemble est novateur, revigorant même. Le glissement du texte vers le journal donne une vigueur inattendue au propos. Exemple : nous sommes le 19 avril 2019, c’est le Vendredi saint. Un incendie vient de ravager Notre-Dame de Paris. À propos de cette dévastation, Barsacq note : « L’incendie (…) a été la matérialisation apocalyptique d’une dévastation générale en cours de très longue date. A été rendu visible ce qui était invisible aux yeux de ceux qui ne voulaient pas voir – à l’endroit même du sacré le plus immémorial. » C’est aussi l’un des enjeux du livre. 

Et puis il y a le face-à-face avec l’œuvre. Pas de reproduction, aucune photo, aucun film, aucune IA, mais la rencontre, après la volonté du voyage, d’être enfin devant la toile, en pleine lumière, et d’éprouver la vibration de l’artiste, de percevoir son intériorité, et peut-être de trouver « la fonction ultime de l’art ». Barsacq : « Non seulement poser le débat entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre ce que je vois qui existe et ce que je vois qui n’existe pas, entre le sens de ce qui est proposé. » Les statuettes africaines sont-elles là pour nous révéler les puissances maléfiques et nous terroriser ou, au contraire, éloignent-elles les démons pour nous en protéger ? Ce face-à-face est plus que nécessaire. Je me revois dans un état de sidération devant la Vierge rouge du Titien au centre de l’église des Frari. Cette montée glorieuse et électrique vers le ciel, ce sentiment, soudain, de forces surnaturelles qui ouvrent la voie vers quelque chose de nouveau et d’irrépressible.

À la fin de la Semaine Sainte et à l’approche de la Résurrection du Christ, cette lecture s’impose comme la douleur ramène à l’enfance.

Stéphane Barsacq, De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art, Le Passeur Éditeur. 176 pages

De l'univers visible et invisible: Éloge de l'art

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Le cinéma en accéléré, un cauchemar déjà en marche?

On connaissait déjà le binge watching. Voici maintenant la révolution de la lecture en accéléré. La jeunesse x1,5 regarde vite, zappe encore plus vite, et perd peu à peu sa capacité à soutenir l’attention.


Depuis quelques années, une fonctionnalité désormais banale sur les plateformes comme Netflix ou YouTube permet de regarder films et séries à vitesse accélérée – 1,25×, 1,5× et parfois plus. Ce n’est plus un gadget, c’est devenu un réflexe pour de nombreux spectateurs, en particulier les plus jeunes. Cette pratique a un nom : speed watching – littéralement « regarder en vitesse ». L’essor de cette habitude pose une question profonde : que devient notre rapport au temps long, à l’attention, à la lenteur – et, par ricochet, à l’expérience cinématographique elle-même ?

La fiction attaquée par TikTok

La documentation sur le speed watching n’est pas seulement anecdotique. Des enquêtes journalistiques, notamment en France, décrivent comment des jeunes adoptent systématiquement la lecture accélérée pour consommer leurs contenus. Un article du Parisien souligne que ce réflexe est parfois décrit comme une “coopération impulsive avec la dopamine”: regarder plus vite devient une façon de multiplier les “pics” de stimulation plutôt que de s’immerger dans une narration. D’autres médias analysent les effets cognitifs possibles de ces habitudes, évoquant des impacts sur l’attention et la mémoire de travail, même si la recherche scientifique reste encore en cours.

Ce mouvement ne surgit pas de nulle part ; il est l’enfant de notre ère de l’immédiateté. La pression du scroll, du zapping, du passage instantané d’une vidéo à une autre a profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent le temps. Dans les jeux vidéo, le clic précède souvent l’expérience, le score remplace la profondeur. Sur les réseaux, un swipe efface l’attention en une fraction de seconde. Un contenu lent devient suspect : on l’accuse d’ennui avant même d’avoir commencé.

Le cinéma, en revanche, est une machine à durée. Ce n’est pas un service de consommation rapide, c’est une immersion – une discipline de regard. Quand Sergio Leone étend Il était une fois en Amérique sur près de quatre heures, il ne cherche pas à faire patienter le spectateur, il dilate le temps pour mieux y inscrire ses personnages, leurs mémoires, leurs silences. Quand Peter Jackson montre Le Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi en version longue, ce n’est pas pour prolonger l’effet d’annonce, mais pour laisser vivre un univers et ses profondeurs.

Stimulations

Ces expériences de lenteur sont devenues rares dans notre quotidien saturé de stimulations instantanées. Et l’on observe déjà que le speed watching n’est pas seulement une préférence individuelle : il est en train d’influencer la manière dont les œuvres sont lues et interprétées. Un film accéléré mentalement par le spectateur devient une autre œuvre, amputée de son rythme, de ses silences, de ses respirations. On perd le tempo – ce qui, dans toute œuvre cinématographique, est la moitié du sens.

Le phénomène est aussi révélateur d’une fracture générationnelle. Les jeunes spectateurs ont grandi avec l’écran tactile, le passage intuitif d’une histoire à une autre sans transition, la gratification instantanée des récompenses visuelles. Cette culture de vitesse change l’attention. Une étude du Pew Research Center sur les habitudes médiatiques et l’attention suggère que ces pratiques modifient les attentes visuelles, réduisent la tolérance aux contenus longs et encouragent une culture de consommation rapide1. Si l’attention devient un artefact fragmenté, le cinéma – art du temps, de la durée imposée – devient une espèce en voie de transformation.

Dire que cette tendance mènera demain à des séances en salle projetées à vitesse accélérée serait prématuré. Aucun exploitant, à ce jour, n’a annoncé publiquement un tel projet. Mais il est pertinent d’observer comment une pratique issue du streaming façonne déjà le regard des spectateurs. Le speed watching dit quelque chose de notre époque : la demande de vitesse est devenue un critère d’attention. Et l’on commence déjà à juger une œuvre non pas sur ce qu’elle nous fait vivre, mais sur la rapidité avec laquelle elle nous le fait vivre.

Cela pose une question politique et esthétique : qu’est‑ce que nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel du temps réduit ? Une société incapable de supporter la lenteur, qui fuit les temps morts, qui exige une stimulation permanente, est une société qui renonce à certaines formes de profondeur. Le cinéma ne disparaîtra sans doute pas, mais sa fonction de refuge – endroit où l’on peut s’abandonner à la durée imposée – pourrait se transformer en une simple passe rapide de signaux. Et alors, regarder un grand film deviendrait aussi rare que lire un grand livre en entier – non pas par manque d’offres, mais par incapacité à tenir le regard.

  1. https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/ et https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9134180/ ↩︎

🎙️Podcast: Guerre au Moyen Orient, limogeages aux Etats-Unis, peine de mort en Israël

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Le président Trump a dit que la guerre contre l’Iran se terminerait « très prochainement ». Le problème, c’est que les Iraniens ont adopté une stratégie inédite qui consiste à encaisser tous les coups pour aussi longtemps qu’ils peuvent en donner en retour. Comment faire pour gagner une guerre contre cette nouvelle doctrine de l’offensive sans défense? A Washington, le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a été contraint de prendre sa retraite. Aucune raison n’a été donnée pour l’instant mais il est possible que ce soldat d’une grande expérience ait donné une analyse trop réaliste des difficultés associées à un déploiement de troupes au sol en Iran.

Le journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales Harold Hyman. Photo D.R.

Toujours à Washington, l’Attorney general (ou ministre de la Justice) Pam Bondi a été contrainte de démissionner « afin d’occuper un nouveau poste dans le secteur privé ». Les vraies raisons comprennent la manière dont elle a géré le dossier Epstein – elle a promis de rendre publique une « liste » des clients du multimillionnaire pédophile avant d’admettre qu’il n’y avait pas de liste – et son audience devant le Sénat qui s’est tournée en engueulade peu digne. Surtout, elle n’est pas arrivée à poursuivre en justice ceux – comme l’ex-chef du FBI, James Comey, ou la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James – que Trump accuse d’avoir travaillé contre lui sous la présidence de Joe Biden. D’ailleurs, cette confusion entre le politique et le privé pose un vrai problème constitutionnel.

A lire aussi: Bons baisers d’Iran!

Israël connaît aussi des difficultés sur le plan constitutionnel. La Knesset vient de voter une loi qui stipule la peine de mort pour ceux qui serait jugés coupables de crimes terroristes dans les territoires occupés en Cisjordanie. Il se peut que cette loi soit retoquée par la Cour suprême aggravant des tensions préexistantes entre l’appareil judiciaire et l’exécutif actuel.

Ils ont vu la Vierge

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Deux millions de personnes se sont inscrites pour obtenir des billets pour le concert de Céline Dion à la Défense Arena. Élisabeth Lévy en fait-elle partie ? Depuis quelques jours, les médias en font des tonnes sur le grand retour sur scène de la chanteuse.


Si j’entends encore une note de Céline Dion, je vais commettre un meurtre. La guerre fait rage au Moyen-Orient, le prix de l’essence flambe, le côte-à-côte menace de virer au face-à-face en France, mais depuis lundi, de tous les plateaux, tous les studios, toutes les rédactions monte la même clameur : Céline revient ! Chez nous, à Paris ! Alléluia ! Les médias se mettent quasiment en édition spéciale, les généraux à la retraite y cédant la place aux spécialistes de la chanteuse québécoise. On blablate sur le fameux site de prévente qui, si vous êtes tiré au sort, vous permettra peut-être de vous faire délester d’un demi-SMIC pour acheter des places. Les politiques sont sommés de prendre position, eux aussi. « Est-ce que la patronne de la CGT aime Céline Dion, elle aussi ? » demandent Agathe Lambret et Paul Larrouturou sur Franceinfo. « Vous aimez bien Céline Dion ? » demande Léa Salamé à l’ancien Premier ministre Édouard Philippe pendant le journal de 20h. Oui, il est bien fan de Céline Dion ! « Vous attendez évidemment comme tout le monde la tournée de Céline Dion… » avance Benjamin Duhamel face à son invitée, la ministre de la Culture Catherine Pégard, sur France Inter. Un montage cocasse a été proposé par Quotidien — ce sont les seuls qui osent encore ironiser.

A lire aussi: Je me suis fait biaiser

Même la patronne de la CGT, la pas toujours commode Sophie Binet, n’a pas osé envoyer bouler les journalistes. Laurent Wauquiez, interrompu en pleine interview pour commenter la grande nouvelle en direct sur LCI, proclame qu’il est un énorme fan. Jeanne d’Arc ou Marie Curie reviendraient sur terre qu’elles ne seraient pas accueillies avec autant de fébrilité et de déférence…

« Vous ne respectez rien ! » me reprochera-t-on. Arrêtez de déconner : c’est une grande artiste. Certes, et je ne doute pas qu’elle procure de la joie à tous ses fans. C’est très respectable. Sauf que depuis lundi, on ne parle pas que de musique — mais aussi, et surtout, de gros sous. On s’enthousiasme pour tout ce marketing hollywoodien. On égrène les chiffres ronflants. Ce n’est pas tant la voix de la Québécoise qui impressionne, mais le milliard et demi d’euros qu’elle va, paraît-il, nous rapporter. On comptera les bouses à la fin du marché. Ce come-back parisien est une bonne nouvelle — mais pas un événement planétaire. Mardi soir, la tour Eiffel s’est illuminée. Comme après le 7 octobre ou le début de la guerre en Ukraine: cherchez l’erreur. « Paris, je suis prête ! » lisait-on. Il y a quelques années, elle était pavoisée aux couleurs du PSG pour célébrer l’achat de Neymar par le club de foot. Je ne sais pas combien Céline Dion a payé exactement pour cette pub géante, mais c’est un peu triste de voir notre vieille dame de fer transformée en homme-sandwich. Désolée de casser l’ambiance, mais il y a quelque chose d’indécent dans ce culte de la personnalité. Je me demande si ça valait le coup de briser les idoles. Peut-être avons-nous les divinités que nous méritons.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.


Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Nombre d’entre eux ont eu pour maître un professeur exceptionnel, le chef Jorma Panula (1930). Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…

Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants  (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.

L’Eldorado des bords de la Baltique

Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.

Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !

Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?

Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.

Une formidable épopée

Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.

En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.

Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.

L’identité nationale des Finlandais

Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.            

Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à  mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.

Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.

Trente orchestres, d’innombrables chorales

Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.

Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.

«  Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».

Liberté de pensée

Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?

« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ». 

A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.

Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places

Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.

Dommage que le climat soit si rude en Finlande.

Le Kalevala: Épopée des Finnois

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Anti-américanisme et dénigrement d’Israël: une petite musique familière…

La politique de Donald Trump (et évidemment celle de M. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison, affirment en chœur une majorité de géopolitologues.


Il y a quelques années, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz publiait un livre intitulé Les émotions contre la démocratie. Elle y soutenait la thèse, qui pourrait être intéressante, si elle n’était pas d’emblée biaisée, selon laquelle les opinions politiques populistes seraient largement dictées par les émotions, et notamment par la peur, le dégoût et le ressentiment. Cette thèse – à vrai dire pas très originale – prend un sens nouveau à l’ère des réseaux sociaux, qui jouent comme on le sait sur les émotions de chacun d’entre nous. Le “hic” est que Mme Illouz prenait pour seul exemple, pour étayer sa thèse, celui des électeurs qu’elle qualifie de “populistes”, lesquels seraient exclusivement situés selon elle à la droite de l’échiquier politique…

Le géo-politologue Dominique Moïsi vient de publier un livre qui s’inscrit dans la même veine que celui d’Eva Illouz, au titre évocateur : Le triangle des passions du monde (qui fait suite à son précédent livre, La géopolitique de l’émotion). Chez Moïsi, comme chez Illouz, un habillage intellectuel parfois pédant peine à dissimuler une thèse simpliste : la politique de Donald Trump (ou celle de B. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison.

Un autre géo-politologue, Frédéric Encel, dit à peu près la même chose que son collègue Moïsi, en expliquant sur tous les plateaux de télévision que Trump est un “mercantiliste”, qui obéit uniquement à ses intérêts. Lorsque le journaliste de France Culture pose la question de savoir si “l’Iran était réellement une menace pour Israël?”, l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud et le géo-politologue Frédéric Encel ont des réponses étonnamment similaires. Même ceux qui dans le passé défendaient Israël – comme Encel – ne peuvent s’empêcher de ressasser les poncifs anti-Trump et de faire l’éloge de la “puissance” française, tout en reprochant à Israël sa politique “hégémonique”.

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Cette petite musique anti-américaine – et par ricochet, anti-israélienne – règne aujourd’hui sans partage, dans quasiment tous les médias français. “L’Amérique d’Omaha Beach n’existe plus!”, s’exclame ainsi Moïsi dans Ouest France, en imaginant “Donald Trump se promenant sur les plages de Normandie [qui] aurait réagi avec un mélange de cynisme, de vulgarité, de brutalité, en disant : mais pourquoi avons-nous sacrifié le sang des Américains pour ce continent décadent, aux principes obsolètes, qui nous trahit dès qu’il en a l’occasion” ? En vérité, cette description d’un Trump cynique et brutal en dit tout autant sur les passions qui animent le géo-politologue français et ses collègues, au Quai d’Orsay et dans les grands médias, que sur l’objet de leur détestation.

Car – et c’est sans doute le défaut principal de toutes ces analyses simplistes – rien n’est mieux partagé que les passions humaines et les intérêts. Si les électeurs populistes de droite sont mus par leurs émotions, alors il en va de même pour leurs équivalents de gauche. Et si les Etats-Unis de Donald Trump obéissent à leurs intérêts, c’est parce que les Etats, comme chacun sait, n’ont que des intérêts… Ce qui n’empêche pas Trump d’avoir pris le risque de mettre en péril l’économie américaine, pour tenter avec détermination de mettre fin au régime des Mollahs tandis qu’Emmanuel Macron tenait à assurer les Mollahs dès le 28 février qu’il n’était pas au courant de l’opération israélo-américaine… par courage certainement.

La France a d’ailleurs fini par se ranger, nolens volens, à l’avis de Donald Trump, sans le dire évidemment. Le 17 mars, E. Macron martelait encore que “jamais la France ne prendra part aux opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz”. Quelques jours plus tard, la France annonçait participer aux efforts d’une coalition visant à “rétablir la liberté de navigation” dans le détroit d’Ormuz… Preuve est faite, si besoin était, que les Etats n’ont que des intérêts, et que ceux de la France, en l’occurrence, coïncident avec ceux des Etats-Unis et d’Israël. Mais cette convergence d’intérêts n’empêchera pas les géo-politologues de continuer à gausser la “vulgarité” et la “brutalité” de Trump, animés par leur passion anti-américaine et par leur détestation du président des Etats-Unis et du Premier ministre israélien.

Islam / Laurent Nuñez: la méthode douce

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Grande Mosquée de Paris

Lors de l’iftar à la Grande mosquée, le ministre de l’Intérieur affirme qu’il ne s’oppose pas au voilement des fillettes dans les rues françaises. Après avoir tenté d’interdire le grand rassemblement des musulmans ce week-end au Bourget où l’on redoute l’entrisme islamiste des Frères musulmans, il est contraint de faire machine arrière.


On aurait aimé que ce soit un mauvais poisson d’avril, mais hélas ! Le discours de Laurent Nuñez arrivé à l’attention du public grâce aux réseaux sociaux le 1er avril est bien réel, et particulièrement inquiétant.

T’vas voir ton iftar à la mosquée

Prononcé par le ministre de l’Intérieur, également ministre des cultes, à l’occasion de « l’iftar des ambassadeurs » à la Grande Mosquée de Paris (GMP) le 12 mars dernier, ce discours est disponible en vidéo ici – l’intervention du ministre commence à 25’14 et s’achève à 37’15.

Commençons par préciser ce que Laurent Nuñez ne dit pas, n’en déplaise à la rumeur. Beaucoup, en effet, ont cité mal à propos la phrase : « Tu sais, mon cher Chems (il s’agit de Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la GMP), combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Le ministre de l’Intérieur est-il en train de déclarer que le chef de l’État veut développer l’islam en France ? Non. Si certains pensent que favoriser l’islamisation de la France est probablement une volonté des progressistes, certes, ce n’est pas ce que dit ici le ministre. La citation complète, à 35’00, est celle-ci : « …. le vrai combat à mener contre l’islam politique, qui lui, lui, est essentiel. C’est également ce qui justifie et justifiera que je pousse et défende, comme ministre des cultes, toute initiative qui puisse contribuer à mieux faire connaître l’islam. Et tu sais, mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Il y a de toute évidence une part de spontanéité dans le discours, Laurent Nuñez ne se contente pas de lire son texte, la formulation est certainement maladroite, mais on comprend que ce qu’il est question de développer n’est pas l’islam, mais la connaissance de l’islam.

Ceci dit, ajoutons aussitôt que vu le contexte et vu le reste du discours, la « connaissance de l’islam » évoquée par le ministre ressemble beaucoup plus à du prosélytisme qu’à une approche factuelle, rigoureuse et critique, et l’apologie de l’islam à laquelle se livre Laurent Nuñez à plusieurs reprises est pour le moins problématique. Le tout, dans un cadre qui en dit long, et alors que le ministre et le recteur s’embrassent et se tutoient. On se souvient en effet qu’en octobre 2021, la GMP organisait pour les enfants un concours de mémorisation et de récitation des « 40 hadiths Nawawi », recueil dont le hadith n°8 dit « il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils témoignent qu’il n’est d’autre divinité qu’Allah, et que Mohamed est son envoyé, et qu’ils accomplissent la prière rituelle, qu’ils acquittent la zakat (impôt religieux) » et le n°14 « il n’est pas licite de faire couler le sang du musulman, sauf s’il s’agit de l’un des trois coupables que voici : le fornicateur dont le mariage a été consommé, le meurtrier qui subira le sort de sa victime, et l’apostat qui se sépare de la communauté musulmane. » Conversion forcée et violence contre les apostats sont donc normalisées voire valorisées dans un texte que « mon cher Chems » et son équipe ont fait apprendre et réciter à des enfants. Continuons à parler du contexte, que le ministre a depuis évoqué pour tenter de justifier ses propos. On peut s’intéresser aux livres vendus dans la librairie de la GMP : citons « Le livre de l’exhortation au bien et de l’interdiction du mal » de Al-Ghazali qui prescrit de détruire les instruments de musique et indique « combattez les mécréants de vos mains », ou « Le Saint Coran traduit et commenté par le cheikh Hamza Boubakeur », un ancien recteur de la GMP, ouvrage dont « mon cher Chems » a écrit sur X qu’il était « un livre indispensable pour qui souhaite comprendre le Coran, en profondeur » et dans lequel on apprend que « les polythéistes ne sont rien de moins qu’une souillure » et que « la fornication englobe, d’après tous les auteurs, non seulement l’adultère, mais toutes les formes de perversion sexuelle (homosexualité, onanisme, bestialité, etc) qui deviennent délit lorsque celui qui s’y livre est libre, pubère et en possession de la plénitude de ses capacités juridiques. Les kharijites, s’appuyant sur ce verset, excluent la mort et la prison comme sanction de la fornication et ne retiennent que les cent coups de bâton prévus ici. Les écoles juridico-théologiques de l’Islam se référant surtout au hadith, préconisent, comme peine, la mort par lapidation » – précisons tout de même que selon Hamza Boubakeur, le Coran s’oppose à la peine de mort pour fornication, puisqu’il prescrit seulement des coups de bâton : nous voici rassurés (on trouvera toutes les sources ici). Et pour en terminer avec le contexte, rappelons que parmi les pays représentés à cet « iftar des ambassadeurs » il y en a dont la position sur l’apostasie, l’homosexualité ou les droits des femmes, reste fortement inspirée par la charia et totalement incompatible avec notre vision de la dignité humaine.

Islamiquement correct

Si on l’écoute d’une oreille un peu distraite, le propos du ministre semble tout simplement banal, politiquement correct et convenu. Cohésion nationale, ne pas stigmatiser, ne pas blesser, toutes les religions se valent plus ou moins, l’islam ne saurait être tenu pour responsable de « l’islam politique » il n’est qu’instrumentalisé par ce dernier, la loi religieuse ne doit pas prévaloir sur les lois de la République… Reconnaissons au passage à Laurent Nuñez de beaucoup insister sur ce dernier point – ce que lui-même qualifie de « discours d’une grande fermeté » (vendredi matin sur BFMTV) alors que c’est le strict minimum, et qu’il s’empresse d’adoucir en insistant sur le fait que « c’est une mission qui est délicate à mener, on n’est pas dans la brutalité », et qu’il est impératif de ne pas « donner à nos concitoyens musulmans l’impression qu’on ne les associe pas à la communauté nationale. »

Tout cela est effarant d’aveuglement : la cohésion nationale, hélas, n’est déjà plus ; « ne pas stigmatiser » signifie mettre tous les cultes sur le même plan, alors même qu’il n’y a ni attentats ni agressions au cri de « Bouddha est grand » ; « ne pas blesser » signifie se soumettre aux caprices des plus susceptibles, et donc interdire demain le blasphème, et après-demain toute critique ; ce qu’on appelle communément l’islamisme n’est pas un « islam politique », mais au contraire la réduction de la politique à un mode d’action de l’eschatologie religieuse ; il n’y a évidemment pas d’instrumentalisation de l’islam par l’islamisme, puisque dès ses origines l’islam prétend régenter à peu près tous les aspects de la vie individuelle et collective : il suffit de lire le Coran et les hadiths sahihs, et de connaître un tant soit peu la tradition musulmane elle-même, pour constater que le Coran est un livre islamiste, et que le prophète de l’islam tel que la tradition le décrit était un chef de guerre jihadiste ; enfin, l’islamisation n’a pas besoin de se faire par la loi dès lors qu’elle se fait par les mœurs : les partisans de la loi religieuse n’ont pas besoin de proclamer ouvertement que celle-ci prévaut sur les lois de la République, quand on leur permet de gagner en influence jusqu’à ce qu’ils aient le poids électoral et culturel suffisant pour rendre tout naturellement les lois de la République conformes à la loi religieuse. Affirmer une hiérarchie des normes ne résout donc rien à long terme, et n’exonère pas du devoir moral, intellectuel et politique de dénoncer ce qu’il y a d’inacceptable dans cette loi religieuse, et de s’opposer radicalement à son influence tant qu’elle n’a pas été expurgée de l’intolérable, jusque dans ses fondements. D’ailleurs, c’est bien parce que dans le cas de l’islam il y a une incompatibilité de fond entre la loi religieuse (la charia) et les principes sensés guider les lois de l’Etat (incompatibilité reconnue même par la CEDH, voir plus loin) que la question de la hiérarchie entre ces normes se pose avec une telle intensité : si ces deux lois partageaient des valeurs communes, le ministre n’aurait pas besoin d’insister autant sur la primauté des lois de la République.

Les gamines de la Nouvelle France font grise mine

Mais surtout, le pouvoir apporte manifestement sa protection à l’islamisation des mœurs et par les mœurs, ce que l’on comprend lorsque le ministre de l’Intérieur refuse catégoriquement d’interdire le port du voile par des fillettes dans l’espace public – c’est-à-dire l’imposition du voile à des fillettes par leurs parents. A 34’46 : « je ne serai pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile elles menacent le vivre-ensemble républicain. » Il est bien question d’enfants, et non d’adolescentes presque adultes, on ne saurait évoquer ici un quelconque « libre choix ». Il y a déjà eu de nombreuses réactions pour dénoncer ce relativisme complaisant, par exemple de la part de Razika AdnaniValérie Boyer ou Florence Bergeaud-Blackler, qui insistent toutes à juste titre sur la maltraitance, l’endoctrinement, le refus de l’égalité en droit et en dignité entre femmes et hommes, que révèle ce voilement des fillettes, sans oublier le contexte international et la répression barbare que plusieurs pays, au nom de l’islam, exercent contre les femmes qui refusent de se soumettre au port obligatoire du voile. Pour ma part, je rappelle simplement que le voile n’est évidemment pas un simple vêtement, mais une proclamation idéologique dont la signification dans l’espace public ne dépend pas des intentions individuelles de celle qui le porte, que nul ne prétend connaître a priori, mais du contexte collectif, en particulier lorsque des enfants sont utilisées pour en être les supports. « Un véritable apartheid qui consiste à sexualiser, dès leur plus jeune âge, le corps des petites filles en les invisibilisant et en les cachant du regard des hommes. Le voile est un étendard politique des islamistes. » écrit ainsi la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Ce n’est pas tout. Personne n’a encore relevé ce qu’a dit Laurent Nuñez à deux reprises au sujet de la laïcité. D’abord à 32’24 : « protéger les musulmans de France, ce n’est ni plus ni moins que garantir la liberté de croire et d’exercer son culte, bref, ce n’est ni plus ni moins que de respecter la loi de 1905. » Et à 35’57 : « la France, qui garantit à tous la liberté de croire et d’exercer un culte. Il n’y a pas d’autre définition de la laïcité. » Voilà la laïcité totalement dévoyée, réduite à la liberté de culte, alors que la loi de 1905 limite au contraire la liberté de culte en la soumettant aux impératifs de l’ordre public, et surtout commence par l’affirmation de la liberté de conscience, donc du droit à l’apostasie, ce que les quatre courants orthodoxes de l’islam sunnite refusent conformément aux préceptes du Coran et des hadiths « authentiques. » « Article 1 : la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »

Pire : à 36’48 Laurent Nuñez qualifie d’« ennemis de la République laïque, c’est-à-dire de la France » ceux qui affirment « que l’islam serait incompatible avec la République ». Le ministre de l’Intérieur choisit donc un lieu de culte où l’on a fait réciter à des enfants des textes explicitement hostiles à la liberté de conscience, pour accumuler les démonstrations d’amitié et de soutien envers « mon cher Chems », partie prenante à ces récitations, et pour, simultanément, déclarer ennemis de la nation les personnes comme Éric Zemmour ou Ferghane Azihari, sous prétexte qu’ils estiment que la seule religion au monde au nom de laquelle des Etats punissent aujourd’hui de mort l’apostasie, la seule religion au monde dont l’orthodoxie exige aujourd’hui encore la condamnation à mort des apostats, n’est pas compatible avec les valeurs que la République prétend défendre. Et on insistera sur le fait que cet islam que le ministre affirme « compatible avec la République » est un islam qui voile les fillettes. Espérons qu’un journaliste, ou une question parlementaire, aura la bonne idée de demander à Laurent Nuñez quel est selon lui le rapport entre l’islam et la charia, et ce qu’il pense de la CEDH qui, le 13 février 2003 (arrêt Refah Partisi et autres c. Turquie), a affirmé « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie. »

Grande naïveté

Passons sur les références au « dialogue » avec l’Algérie, qui selon le ministre serait préférable au « bras de fer »….

Rien de ceci ne devrait nous surprendre. En son temps, et déjà à la GMP, Gérald Darmanin avait affirmé que l’islam était « la religion qui aura le moins de difficulté à travailler avec la République. » Après le ministre des supporters anglais, voici désormais le ministre des fillettes voilées, sur la même longueur d’onde. D’aucuns rappelleront les lois de « fermeté » vis-à-vis de « l’islam politique » qu’ont défendues ces deux ministres. Mais cette « fermeté » ne s’en prend qu’à quelques cas extrêmes, effectivement intolérables mais insignifiants au regard de l’ampleur du phénomène. On objectera l’interdiction (ou plutôt la tentative d’interdiction), en ce moment même, du rassemblement annuel au Bourget de l’association « Musulmans de France », l’ex-UOIF, réputée proche de la mouvance des Frères Musulmans, ce dont le ministre lui-même a convenu (également lors de son interview de vendredi matin en interview sur BFMTV). Mais il faut lire les motivations officielles de cette interdiction, qui loin de remettre en cause l’idéologie des organisateurs, évoquent « un important risque terroriste à l’égard de la communauté musulmane » et « un risque que des groupuscules d’ultra-droite se mobilisent en vue de perturber le déroulement de cet événement », sans oublier des actions de contestation qui « pourraient en outre être téléguidées par des influences étrangères ». On croit rêver. Comme l’indique le tribunal administratif, c’est seulement dans son mémoire en défense et à l’audience que « le préfet de police a invoqué le risque que des propos contraires aux valeurs républicaines soient tenus par plusieurs invités. Toutefois, le juge des référés a estimé que cet argument n’était pas suffisamment prouvé, en l’absence de toute précision sur leurs prises de position passées. »

Par ailleurs, gardons-nous de la naïveté qui voudrait réduire les problèmes posés par la doctrine islamique aux seuls mouvements officiellement identifiés comme islamistes. Rappelons par exemple que l’Arabie Saoudite interdit les Frères Musulmans…. mais que l’apostasie y est punie de mort.

Assurément, le pouvoir en place n’est pas sur la ligne de LFI, mais malgré tout il est loin de s’opposer à l’islamisation. Simplement, il préfère faire alliance avec les promoteurs de celle-ci en s’efforçant de garder du poids dans cette alliance, plutôt que d’embrasser aveuglément leurs ambitions. Au demeurant, et c’est un point essentiel, toute la politique migratoire de la macronie est une politique d’islamisation démographique.

Beaucoup pensent que le gouvernement agit par peur, pour acheter un reste de « paix civile » et en marchander les conditions. C’est possible. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron lui-même a déclaré lors des dernières présidentielles que certains avaient les moyens et la détermination de déclencher une guerre civile pour s’opposer à une éventuelle interdiction du voile – mais n’oublions pas non plus que depuis, il n’a rigoureusement rien entrepris qui serait à la hauteur d’un tel danger. Il y a, assurément, un fort clientélisme électoral qui touche beaucoup de formations politiques. Il y a la volonté évidente de démoraliser tous ceux, de toutes origines, qui pourraient trouver dans la civilisation occidentale une source de fierté et de détermination, il y a la volonté de les user, de les épuiser moralement, de tarir en eux la force d’âme qui leur permettrait de s’opposer à l’ingénierie sociale du « projet » qui se prétend de nos jours « républicain »…. et surtout aux impôts les plus élevés de l’OCDE.

Mais plus encore, il y a une profonde convergence philosophique entre le progressisme – et plus largement le « cercle de la Raison » – et l’islam : le rejet radical du droit naturel, c’est-à-dire de la quête sincère du Bien, du Juste, du Beau, du Vrai, au profit de l’arbitraire. Arbitraire d’un « état de droit » de plus en plus éloigné de la volonté générale dans un cas, et arbitraire d’Allah dans l’autre. « Les mensonges imposés par la force ne menacent pas réellement le fondement du relativisme, qui est la négation radicale de la vérité : mensonges et relativisme ont en commun de ne pouvoir triompher qu’en réduisant la vérité au silence[1]. »


[1] https://www.causeur.fr/la-gauche-sous-la-tolerance-la-censure-318621

Le bilinguisme canadien n’est qu’un piège à cons

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Les débris tordus du vol Air Canada Express 8646, qui transportait 72 passagers et quatre membres d’équipage en provenance de Montréal, lorsqu’il est entré en collision avec un camion de pompiers à l’aéroport du Queens, East Elmhurst, New York, 25 mars 2026 (C) SMG/ZUMA/SIPA

Francophonie. Le patron de Air Canada a été poussé vers la sortie, après avoir refusé de prononcer un discours de condoléances en français après un drame survenu sur le tarmac de New York.


Le 23 mars dernier, une tragédie s’est produite sur le tarmac de l’aéroport LaGuardia de New York : un avion d’Air Canada a percuté un véhicule de plein fouet. Les deux pilotes sont morts et l’on compte plusieurs dizaines de passager blessés.

Le pédégé de la compagnie aérienne, Michael Rousseau, unilingue anglophone, et fier de l’être, n’a rien trouvé de mieux que de présenter ses condoléances exclusivement en anglais, à l’exception d’un « bonjour » en ouverture, et d’un « merci » en conclusion. Il s’en est suivi un tollé au Québec où l’on a dénoncé un cruel manque d’empathie envers les sinistrés, notamment québécois.

Manque de jugement et de compassion

Comme on pouvait s’y attendre, les réactions au Canada anglais ont été nettement moins virulentes et les dociles politiciens québécois ont fait leur cinéma de série Z habituel dans ce genre de situation en exprimant une indignation de façade. Le Premier ministre Marc Carney, au français très limité, s’est dit « tellement déçu » et a constaté un « manque de jugement et de compassion ».

A suivi une lettre d’excuses en anglais de la part de M. Rousseau, dans laquelle il fait état de ses regrets de ne pouvoir communiquer dans la langue de Jean-Jacques Rousseau.

Est très instructive à ce sujet la chronique de Chris Selley publiée le 25 mars dans le National Post1, par laquelle il dénonce les vaines turbulences de ces emmerdeurs de francophones. Essentiellement, il reprend tous les poncifs anglo-canadiens : le Canada est « le plus meilleur pays au monde », la langue de l’aviation est l’anglais, Rousseau est un pur gestionnaire, etc. Mieux, ou pire, il rejette comme totalement fausse cette déclaration du Premier ministre Marc Carney :

Nous vivons fièrement dans un pays bilingue, et des entreprises comme Air Canada ont particulièrement la responsabilité de toujours communiquer dans les deux langues officielles, peu importe la situation.

Puisque… moins de 30% de la population canadienne affirme parler français et le français n’est même pas une matière obligatoire à l’école primaire dans plusieurs provinces canadiennes. Fracassante conclusion : « Le bilinguisme officiel est un mythe absurde et démesuré ». Le crash de l’équilibre (très théorique) constitutionnel canadien. Visiblement, il a pour utopie l’Australie, dominion purement anglo-saxon.

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« Nulle part ailleurs dans le monde ce n’est ainsi. Et pour cause. » En effet : avec Swissair ou Sabena, cette situation eût été impensable. Bon prince, il conçoit que « si les familles des pilotes décédés sont contrariées par le choix de langue de Rousseau, c’est compréhensible. » Cependant, il passe du ridicule à l’abject : « Mais je ne les ai vues citées nulle part ».

Rousseau a raté le coche, ou l’avion : 

il y a quelques années, il aurait dû dire quelque chose comme : « Je suis PDG d’une compagnie aérienne, c’est ridicule et inutile, allez vous faire enculer [« piss off » en v.o.]. ».

Pourtant, son contrat (pas vraiment « social ») comprend une clause de résultats, notamment sur le plan linguistique. Et il s’est révélé incapable de prononcer un très bref discours de condoléances, préparé à l’avance, pré-enregistré, lu sur télésouffleur.

Le psychanalyste auto-proclamé Selley décrète : « les gens ordinaires qui achètent des billets d’avion de Montréal à New York ne pensent qu’au prix, et n’ont rien à branler du reste ». Fi donc du service en français du transporteur aérien national (qui laisse souvent à désirer) et de la compassion en cas de catastrophe.

Une provocation

Il n’est tout simplement pas concevable que le dircom d’Air Canada, Christophe Hennebelle, à l’accent hexagonal, n’ait pas informé, au préalable, son pédégé de la nécessité de prononcer un message de condoléances dans les deux langues. Mais Rousseau a plutôt opté sciemment pour la provocation envers le Canada français par l’instrumentalisation du sang des pilotes et des passagers.

Détail piquant, les rednecks et les beni-oui-oui québécois dénoncent aujourd’hui les attaques visant Rousseau et d’aucuns, l’œil humide, s’indignent même d’un « lynchage », confirmé par les infos financières relatives à l’annonce (d’abord en anglais évidemment) de la prise de retraite anticipée de Mister Rousseau : le chiffre est un langage universel.

Apparemment, les 10 membres anglophones du conseil d’administration ont suivi les conseils (communiqués en anglais, pour faire bonne mesure) des deux francophones de service.

Quel crève-cœur : Lord Rousseau n’aura cotisé à son fonds de retraite que pour l’écourtée période de cinq ans, selon des émoluments annuels de 12 millions $. Il s’envole avec une modeste rente viagère de 763 500 $ et 13,5 millions $ en actions. Une pitance face à l’euro et au dollar américain, mais il y a ses billets gratuits (en classe touriste?).

Sa détestation stratosphérique du Québec lui aura valu un trône éjectable, mais un parachute doré.

Les francophones peuvent-ils tourner la page?

Sur le plancher des vaches, ils ont toujours comme chef d’État une gouverneure générale totalement ignorante du français en dépit de ses loufoques promesses, tandis que le CA de Canada Inc., le cabinet ministériel confédéral, ne compte que quelques francophones de cour.

Avec son torchon, loin d’un inoffensif pastiche de propagande suprémaciste albionesque, Chris Selley offre aux souverainistes québécois, sur un plateau d’argent, à contre-emploi, le meilleur plaidoyer pour leur cause.


  1. Nous proposons ici une traduction en français de la chronique pour les curieux. ↩︎

Sur la «violation du droit international»: politique, morale et droit

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Téhéran, 11 mars 2026 (C) Khoshiran/MEI/SIPA

Le droit international, dépourvu d’autorité supranationale contraignante, ne peut être compris indépendamment du politique — fondamentalement conflictuel. Face à des situations exceptionnelles comme le conflit avec l’Iran, c’est donc en dernier ressort la décision politique souveraine qui prime sur les normes juridiques.


L’issue de la guerre d’Iran demeure incertaine et les tensions s’accumulent entre les États-Unis d’une part, les alliés européens d’autre part, désireux de ne pas s’impliquer plus avant que le problème ne soit réglé d’une façon ou d’une autre. Outre le fait qu’ils n’ont pas été consultés et associés à la décision du 28 février dernier, lesdits alliés se justifient en expliquant que cette guerre constituerait une « violation du droit international ».

Il importe peu, semble-t-il, que le régime islamique iranien ait mené des campagnes terroristes dans plusieurs pays, qu’il conduise un programme balistico-nucléaire destiné à rayer Israël de la carte du Moyen-Orient, arme des auxiliaires et des affidés dans toute la région, dont le Hezbollah au Liban, ou qu’il soit antérieurement intervenu en Syrie pour soutenir Bachar Al-Assad. Autant de violations du droit international avec lesquelles il faudrait composer sans états d’âme. Au bout du compte, le droit serait quand même du côté de Téhéran.

Un droit… horizontal

Concentrons-nous sur la question du droit, de la légalité internationale et de leurs relations avec le Politique. Selon le philosophe et polémologue Julien Freund (1921-1993), le Politique (avec une majuscule) est une essence, soit une activité originaire, consubstantielle à la condition humaine. Il prend en charge le destin d’une collectivité afin d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure. Le Politique est intrinsèquement conflictuel, les antagonismes entre les groupes humains ne pouvant être définitivement résolus dans une synthèse, ni un dépassement – ou une « fin de l’Histoire », si l’on veut. En vérité, le conflit est la donnée première et existentielle.

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Dans cette perspective théorique, la distinction entre l’ami et l’ennemi est l’une des conditions constitutives du Politique : « Il ne saurait y avoir de politique sans un ennemi réel ou virtuel », écrit Julien Freund. La dialectique du commandement de l’obéissance ainsi que la distinction entre le privé et le public (l’ordre public et la sphère privée) sont les deux autres présupposés du Politique. En somme, Julien Freund considère le politique comme un genre distinct de l’économique, de la morale, de l’esthétique, de la religion. Chacune de ces activités originaires a sa propre finalité et ses moyens spécifiques.

A la différence du Politique, le droit ne constitue pas une essence. Si le droit s’est progressivement dégagé de la religion et des mœurs, il doit être compris dans sa relation avec les grandes activités originaires, notamment le Politique et la morale. En conséquence, le droit n’est pas un ordre contraignant par lui-même : il suppose une autorité politique qui dispose de la force (« Auctoritas non veritas facit legem »), et des règles morales, des valeurs et des aspirations que les citoyens ont en partage. Par le fait, tout ordre concret repose sur une combinaison de normes morales et juridiques, et de décisions politiques. Politicisme, moralisme et juridisme sont autant de réductionnismes.

Quid de la légalité internationale tant invoquée par les contempteurs de l’action militaire contre le régime iranien ? Julien Freund définit la légalité comme « le système des normes, des règles, des conventions et des coutumes qui permet au gouvernement d’étendre son autorité à la fois sur la collectivité dans son ensemble et sur chacun de ses membres ». Comme il n’existe pas de Léviathan supranational, qui serait placé au-dessus des États, il s’ensuit que le concept de légalité internationale n’a pas la même consistance que l’ordre juridique interne d’une nation. L’humanité ne constituant pas un grand corps politique, les régimes juridiques internationaux reposent sur les promesses d’engagement des États, c’est-à-dire des traités et des conventions. Bref, le droit international n’est pas vertical mais horizontal.

Automatisme

Au demeurant, l’existence d’un droit de veto au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, pratique à laquelle on voudrait réduire la légalité internationale, reconnaît la persistance de l’état de nature. Le privilège afférent à chacun des membres permanents dudit Conseil ouvre une possibilité d’arbitraire politique, ce qui est la négation même du droit. Ce privilège est la contrepartie des responsabilités qui échoient aux grands de ce monde, leur engagement coopératif dans les conflits internationaux devant endiguer la « guerre de chacun contre tous » qui sans cesse menace. Hélas, la théorie et la pratique souvent divergent.

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Revenons à la guerre qui oppose l’Iran à l’alliance israélo-américaine. Oubliant qu’il s’agit d’un long conflit dit « hybride» (une sorte de guerre fantôme), avec des phases de guerre ouvertes en 2024 puis en 2025, les contempteurs de l’intervention laissent penser que l’affaire aurait commencé le 28 février dernier. Ce serait une guerre de pur choix, par là même illégale. Les menées du régime islamique iranien sur les plans régional et international bafouent de longue date toute légalité mais il semble qu’un tel historique ne dérange pas. Curieuse conception du droit !

Trop souvent, l’expression de « violation du droit international » tient de la logomachie ou de l’automatisme. Or, il se produit dans l’histoire des situations d’exception qui suspendent les conjonctures normatives, les règles ne pouvant s’appliquer. Le droit est silencieux : le Politique doit décider et poser des actes. Phénomène de puissance et attribut du commandement politique, la souveraineté se révèle extérieure et supérieure au droit positif. Nous sommes engagés dans une situation de ce type qui requiert esprit de résolution et clarté morale. « So be it ».

Coup de rouge

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Le chroniqueur Olivier Dartigolles © Hannah Assouline

La présidentielle de 2027 tournera la page de dix ans de macronisme. Mais les dernières élections municipales ont prouvé qu’aucun parti ne se distingue clairement pour unir des Français profondément divisés.


Les élections municipales étaient les dernières élections avant la présidentielle de 2027. Une dernière station avant le terminus d’une décennie macroniste à l’Élysée. Retiré de la vie politique depuis ma démission du conseil municipal de Pau – François Bayrou avait alors prononcé un hommage à ma « combativité » et mon camarade socialiste était intervenu comme on prononce une nécrologie –, afin de me consacrer pleinement à mon activité médiatique, j’ai suivi la soirée électorale du second tour depuis Ajaccio, un verre de sciaccarellu dans une main, un cigare cubain dans l’autre, avec la certitude que ce scrutin offrirait quelques surprises.

Édouard Philippe est le premier à intervenir (merci au vote électronique) après sa nette victoire au Havre. Emmanuel Grégoire à Paris et Benoît Payan à Marseille triomphent. À Lyon, Doucet passe ric-rac. À Pau, la liste de gauche qui n’a pas fusionné avec les Insoumis locaux arrache la victoire de 344 voix d’écart. J’ai bien évidement une pensée pour le président du Modem, ce grand fauve de la politique nationale. Nous avons eu des affrontements municipaux de très haute intensité. Du brut ! Et, au cours des années, un respect réciproque s’est installé. Cette façon d’exercer la politique va-t-elle disparaître ?

Ailleurs, comme à Toulouse, Tulle et Brest, l’alliance gauche-LFI se solde par la défaite avec le déshonneur.

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Les copains de Pau m’appellent. Ils auront la charge de toute la politique sociale et de la mise en œuvre progressive de la gratuité des transports en commun. Émotion. « Et toi Olivier, ça va en Corse ? Tu ne regrettes pas ? » Pas une seconde. Depuis les Sanguinaires, la vie politique et médiatique est tenue à bonne distance. D’ici, il est possible d’y voir plus clair et plus loin. Que retenir ? Quels enseignements ?

Rien n’est réglé pour 2027. Après les succès aux municipales de 2020, la gauche a été éliminée du second tour de la présidentielle en 2022. Le RN progresse, mais ne s’impose pas. La droite est là, mais sans panache. La gauche est face à un Everest stratégique. Dans une époque de polarisation et de radicalisation, Jean-Luc Mélenchon sera-t-il la meilleure candidature à gauche pour le premier tour, et la pire pour un second tour face à un candidat du RN ?

L’essentiel est ailleurs. Si la question identitaire est aujourd’hui aussi présente, « de quoi être français est-il le nom ? », c’est que l’imaginaire politique est en cale sèche. Voilà très certainement le bilan le plus préoccupant de la décennie macroniste. Quelle espérance ? Quel goût de l’avenir ? Quelle saveur pour tout ce qui peut réunir et ne pas diviser ? Quelles solutions apporter aux grandes fractures françaises (inégalités, insécurité) ? Sans réponse à la hauteur dans les prochains mois, nous aurons une présidentielle crépusculaire. Après avoir été privé d’un réel débat politique lors du scrutin de 2022, d’un débat pluraliste et contradictoire portant sur l’essentiel, il y aurait un grand danger démocratique à connaître en 2027 un scénario similaire.

Ne jouez pas au malin!

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L'écrivain Stéphane Barsacq. DR.

Ce n’est pas moi qui le dis mais François Fédier, disparu en 2021, philosophe français, spécialiste de Martin Heidegger, l’un des maitres de Stéphane Barsacq. Dans son nouvel ouvrage consacré à l’art – vaste sujet – Barsacq ne fait pas le malin, au contraire. Il est humble et avance progressivement ses pions pour nous faire comprendre l’importance de l’art, au moment même où le nihilisme dévore l’Occident sourd aux questions métaphysiques, donc aux questions qui révèlent l’essence de l’art.

Barsacq est né parmi des artistes, rappelle-t-il d’emblée. Son enfance tient donc une place prépondérante dans sa formation spirituelle. Très tôt, il a dessiné, puis peint, il a appris le grec, visité l’Acropole, la villa des Mystères à Pompéi, Venise qu’il « faut vivre » et non visiter, il a appris à aimer la beauté du visible qui ouvre les portes de l’invisible, cette « beauté qui n’est jamais vulgaire », comme l’écrit Alain Robbe-Grillet, cité par Barsacq, écrivain, éditeur, critique d’art, auteur de portraits singuliers – Cioran, Rimbaud, Frison-Roche, Bonnefoy, Goudji. Mais sa « nuit pascalienne » se déroule le jour, le 2 avril 1989, à Florence, alors qu’il est lycéen à Condorcet. Il entre dans le couvent San Marco, monte l’escalier et arrivé en haut découvre l’Annonciation de Fra Angelico. C’est la révélation de « la vie de la vie ». L’expérience mystique le bouleverse car elle le place face au Mystère. Ce livre est le résultat de cet instant extatique. Ce n’est pas rien.

L’art est le fruit de ce Mystère, il nous permet de surmonter la mort ; il est l’anti-destin comme l’a conceptualisé Malraux, présent dans l’ouvrage. Ne rien comprendre à l’art, le laisser entre les mains des marchands, des pâles copistes, des idéologues ou, pire, le rejeter, nous précipite vers le vide. Le but de l’ouvrage, nourri par une érudition remarquable, qui repose sur une expérience existentielle rare, est de nous permettre de déambuler dans les couloirs d’une gigantesque galerie imaginaire, peuplée de célèbres figures votives prises « de l’intérieur », c’est-à-dire analysées à partir de ce qu’elles ont de plus intime – la fameuse fêlure fitzgéraldienne. L’un des atouts majeurs de Barsacq est d’avoir conversé avec bon nombre d’artistes présents dans l’ouvrage. Exemple le peintre Zoran Mûsič et sa vertigineuse vision : « Quand j’ai vu pour la première fois, lors d’un voyage en train, les collines alentours de Sienne, j’ai éprouvé une émotion profonde, comme si j’avais retrouvé quelque chose d’important. » Puis il décrit les collines, recouvertes d’une couleur blanchâtre, avec des plis, des « ravines creusées par la pluie, qui font penser à des côtes ». Il « voit » des corps humains. Il décide de les peindre. Mûsič : « J’ai compris que ces collines blanchâtres me rappelaient les monceaux de cadavres parmi lesquels j’avais vécu à Dachau. » La blessure de la mort érigée en système.

Barsacq ne prétend pas répondre aux questions traditionnelles, comme « qu’est-ce que l’art ? », « que peut l’art ? » ou encore « l’art devient-il mineur, voire indécent ? » Il ouvre des pistes, crée des ponts entre les artistes, les correspondances se répondent, le kitch, dénoncé par Kundera, ne résiste pas à la pertinence de son analyse. L’ensemble est novateur, revigorant même. Le glissement du texte vers le journal donne une vigueur inattendue au propos. Exemple : nous sommes le 19 avril 2019, c’est le Vendredi saint. Un incendie vient de ravager Notre-Dame de Paris. À propos de cette dévastation, Barsacq note : « L’incendie (…) a été la matérialisation apocalyptique d’une dévastation générale en cours de très longue date. A été rendu visible ce qui était invisible aux yeux de ceux qui ne voulaient pas voir – à l’endroit même du sacré le plus immémorial. » C’est aussi l’un des enjeux du livre. 

Et puis il y a le face-à-face avec l’œuvre. Pas de reproduction, aucune photo, aucun film, aucune IA, mais la rencontre, après la volonté du voyage, d’être enfin devant la toile, en pleine lumière, et d’éprouver la vibration de l’artiste, de percevoir son intériorité, et peut-être de trouver « la fonction ultime de l’art ». Barsacq : « Non seulement poser le débat entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre ce que je vois qui existe et ce que je vois qui n’existe pas, entre le sens de ce qui est proposé. » Les statuettes africaines sont-elles là pour nous révéler les puissances maléfiques et nous terroriser ou, au contraire, éloignent-elles les démons pour nous en protéger ? Ce face-à-face est plus que nécessaire. Je me revois dans un état de sidération devant la Vierge rouge du Titien au centre de l’église des Frari. Cette montée glorieuse et électrique vers le ciel, ce sentiment, soudain, de forces surnaturelles qui ouvrent la voie vers quelque chose de nouveau et d’irrépressible.

À la fin de la Semaine Sainte et à l’approche de la Résurrection du Christ, cette lecture s’impose comme la douleur ramène à l’enfance.

Stéphane Barsacq, De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art, Le Passeur Éditeur. 176 pages

De l'univers visible et invisible: Éloge de l'art

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Le cinéma en accéléré, un cauchemar déjà en marche?

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DR.

On connaissait déjà le binge watching. Voici maintenant la révolution de la lecture en accéléré. La jeunesse x1,5 regarde vite, zappe encore plus vite, et perd peu à peu sa capacité à soutenir l’attention.


Depuis quelques années, une fonctionnalité désormais banale sur les plateformes comme Netflix ou YouTube permet de regarder films et séries à vitesse accélérée – 1,25×, 1,5× et parfois plus. Ce n’est plus un gadget, c’est devenu un réflexe pour de nombreux spectateurs, en particulier les plus jeunes. Cette pratique a un nom : speed watching – littéralement « regarder en vitesse ». L’essor de cette habitude pose une question profonde : que devient notre rapport au temps long, à l’attention, à la lenteur – et, par ricochet, à l’expérience cinématographique elle-même ?

La fiction attaquée par TikTok

La documentation sur le speed watching n’est pas seulement anecdotique. Des enquêtes journalistiques, notamment en France, décrivent comment des jeunes adoptent systématiquement la lecture accélérée pour consommer leurs contenus. Un article du Parisien souligne que ce réflexe est parfois décrit comme une “coopération impulsive avec la dopamine”: regarder plus vite devient une façon de multiplier les “pics” de stimulation plutôt que de s’immerger dans une narration. D’autres médias analysent les effets cognitifs possibles de ces habitudes, évoquant des impacts sur l’attention et la mémoire de travail, même si la recherche scientifique reste encore en cours.

Ce mouvement ne surgit pas de nulle part ; il est l’enfant de notre ère de l’immédiateté. La pression du scroll, du zapping, du passage instantané d’une vidéo à une autre a profondément modifié la manière dont les jeunes perçoivent le temps. Dans les jeux vidéo, le clic précède souvent l’expérience, le score remplace la profondeur. Sur les réseaux, un swipe efface l’attention en une fraction de seconde. Un contenu lent devient suspect : on l’accuse d’ennui avant même d’avoir commencé.

Le cinéma, en revanche, est une machine à durée. Ce n’est pas un service de consommation rapide, c’est une immersion – une discipline de regard. Quand Sergio Leone étend Il était une fois en Amérique sur près de quatre heures, il ne cherche pas à faire patienter le spectateur, il dilate le temps pour mieux y inscrire ses personnages, leurs mémoires, leurs silences. Quand Peter Jackson montre Le Seigneur des anneaux : Le Retour du Roi en version longue, ce n’est pas pour prolonger l’effet d’annonce, mais pour laisser vivre un univers et ses profondeurs.

Stimulations

Ces expériences de lenteur sont devenues rares dans notre quotidien saturé de stimulations instantanées. Et l’on observe déjà que le speed watching n’est pas seulement une préférence individuelle : il est en train d’influencer la manière dont les œuvres sont lues et interprétées. Un film accéléré mentalement par le spectateur devient une autre œuvre, amputée de son rythme, de ses silences, de ses respirations. On perd le tempo – ce qui, dans toute œuvre cinématographique, est la moitié du sens.

Le phénomène est aussi révélateur d’une fracture générationnelle. Les jeunes spectateurs ont grandi avec l’écran tactile, le passage intuitif d’une histoire à une autre sans transition, la gratification instantanée des récompenses visuelles. Cette culture de vitesse change l’attention. Une étude du Pew Research Center sur les habitudes médiatiques et l’attention suggère que ces pratiques modifient les attentes visuelles, réduisent la tolérance aux contenus longs et encouragent une culture de consommation rapide1. Si l’attention devient un artefact fragmenté, le cinéma – art du temps, de la durée imposée – devient une espèce en voie de transformation.

Dire que cette tendance mènera demain à des séances en salle projetées à vitesse accélérée serait prématuré. Aucun exploitant, à ce jour, n’a annoncé publiquement un tel projet. Mais il est pertinent d’observer comment une pratique issue du streaming façonne déjà le regard des spectateurs. Le speed watching dit quelque chose de notre époque : la demande de vitesse est devenue un critère d’attention. Et l’on commence déjà à juger une œuvre non pas sur ce qu’elle nous fait vivre, mais sur la rapidité avec laquelle elle nous le fait vivre.

Cela pose une question politique et esthétique : qu’est‑ce que nous sommes prêts à sacrifier sur l’autel du temps réduit ? Une société incapable de supporter la lenteur, qui fuit les temps morts, qui exige une stimulation permanente, est une société qui renonce à certaines formes de profondeur. Le cinéma ne disparaîtra sans doute pas, mais sa fonction de refuge – endroit où l’on peut s’abandonner à la durée imposée – pourrait se transformer en une simple passe rapide de signaux. Et alors, regarder un grand film deviendrait aussi rare que lire un grand livre en entier – non pas par manque d’offres, mais par incapacité à tenir le regard.

  1. https://www.pewresearch.org/internet/2025/04/22/teens-social-media-and-mental-health/ et https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9134180/ ↩︎

🎙️Podcast: Guerre au Moyen Orient, limogeages aux Etats-Unis, peine de mort en Israël

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Pam Bondi, attorney general (ministre de la Justice) des Etats-Unis, contrainte de démissionner le 2 avril 2026. Image, à Dover dans le Delaware, le 7 mars 2026. Saquan Stimpson/ZUMA/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


Le président Trump a dit que la guerre contre l’Iran se terminerait « très prochainement ». Le problème, c’est que les Iraniens ont adopté une stratégie inédite qui consiste à encaisser tous les coups pour aussi longtemps qu’ils peuvent en donner en retour. Comment faire pour gagner une guerre contre cette nouvelle doctrine de l’offensive sans défense? A Washington, le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, a été contraint de prendre sa retraite. Aucune raison n’a été donnée pour l’instant mais il est possible que ce soldat d’une grande expérience ait donné une analyse trop réaliste des difficultés associées à un déploiement de troupes au sol en Iran.

Le journaliste franco-américain spécialiste des affaires internationales Harold Hyman. Photo D.R.

Toujours à Washington, l’Attorney general (ou ministre de la Justice) Pam Bondi a été contrainte de démissionner « afin d’occuper un nouveau poste dans le secteur privé ». Les vraies raisons comprennent la manière dont elle a géré le dossier Epstein – elle a promis de rendre publique une « liste » des clients du multimillionnaire pédophile avant d’admettre qu’il n’y avait pas de liste – et son audience devant le Sénat qui s’est tournée en engueulade peu digne. Surtout, elle n’est pas arrivée à poursuivre en justice ceux – comme l’ex-chef du FBI, James Comey, ou la procureure générale de l’Etat de New York, Letitia James – que Trump accuse d’avoir travaillé contre lui sous la présidence de Joe Biden. D’ailleurs, cette confusion entre le politique et le privé pose un vrai problème constitutionnel.

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Israël connaît aussi des difficultés sur le plan constitutionnel. La Knesset vient de voter une loi qui stipule la peine de mort pour ceux qui serait jugés coupables de crimes terroristes dans les territoires occupés en Cisjordanie. Il se peut que cette loi soit retoquée par la Cour suprême aggravant des tensions préexistantes entre l’appareil judiciaire et l’exécutif actuel.

Ils ont vu la Vierge

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Céline Dion a annoncé son retour sur scène à Paris. DR.

Deux millions de personnes se sont inscrites pour obtenir des billets pour le concert de Céline Dion à la Défense Arena. Élisabeth Lévy en fait-elle partie ? Depuis quelques jours, les médias en font des tonnes sur le grand retour sur scène de la chanteuse.


Si j’entends encore une note de Céline Dion, je vais commettre un meurtre. La guerre fait rage au Moyen-Orient, le prix de l’essence flambe, le côte-à-côte menace de virer au face-à-face en France, mais depuis lundi, de tous les plateaux, tous les studios, toutes les rédactions monte la même clameur : Céline revient ! Chez nous, à Paris ! Alléluia ! Les médias se mettent quasiment en édition spéciale, les généraux à la retraite y cédant la place aux spécialistes de la chanteuse québécoise. On blablate sur le fameux site de prévente qui, si vous êtes tiré au sort, vous permettra peut-être de vous faire délester d’un demi-SMIC pour acheter des places. Les politiques sont sommés de prendre position, eux aussi. « Est-ce que la patronne de la CGT aime Céline Dion, elle aussi ? » demandent Agathe Lambret et Paul Larrouturou sur Franceinfo. « Vous aimez bien Céline Dion ? » demande Léa Salamé à l’ancien Premier ministre Édouard Philippe pendant le journal de 20h. Oui, il est bien fan de Céline Dion ! « Vous attendez évidemment comme tout le monde la tournée de Céline Dion… » avance Benjamin Duhamel face à son invitée, la ministre de la Culture Catherine Pégard, sur France Inter. Un montage cocasse a été proposé par Quotidien — ce sont les seuls qui osent encore ironiser.

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Même la patronne de la CGT, la pas toujours commode Sophie Binet, n’a pas osé envoyer bouler les journalistes. Laurent Wauquiez, interrompu en pleine interview pour commenter la grande nouvelle en direct sur LCI, proclame qu’il est un énorme fan. Jeanne d’Arc ou Marie Curie reviendraient sur terre qu’elles ne seraient pas accueillies avec autant de fébrilité et de déférence…

« Vous ne respectez rien ! » me reprochera-t-on. Arrêtez de déconner : c’est une grande artiste. Certes, et je ne doute pas qu’elle procure de la joie à tous ses fans. C’est très respectable. Sauf que depuis lundi, on ne parle pas que de musique — mais aussi, et surtout, de gros sous. On s’enthousiasme pour tout ce marketing hollywoodien. On égrène les chiffres ronflants. Ce n’est pas tant la voix de la Québécoise qui impressionne, mais le milliard et demi d’euros qu’elle va, paraît-il, nous rapporter. On comptera les bouses à la fin du marché. Ce come-back parisien est une bonne nouvelle — mais pas un événement planétaire. Mardi soir, la tour Eiffel s’est illuminée. Comme après le 7 octobre ou le début de la guerre en Ukraine: cherchez l’erreur. « Paris, je suis prête ! » lisait-on. Il y a quelques années, elle était pavoisée aux couleurs du PSG pour célébrer l’achat de Neymar par le club de foot. Je ne sais pas combien Céline Dion a payé exactement pour cette pub géante, mais c’est un peu triste de voir notre vieille dame de fer transformée en homme-sandwich. Désolée de casser l’ambiance, mais il y a quelque chose d’indécent dans ce culte de la personnalité. Je me demande si ça valait le coup de briser les idoles. Peut-être avons-nous les divinités que nous méritons.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio ce matin

Comment la Finlande est-elle devenue un creuset si fécond pour chefs d’orchestre de grand talent?

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Le chef d'orchestre et violoncelliste finlandais Klaus Mäkelä © Mathias Benguigui

La petite Finlande s’est imposée comme la nation des grands chefs d’orchestre. Le pays souvent menacé et parfois conquis par ses voisins a renoué avec la source chantante de son génie national. Un prodige rendu possible par de solides institutions musicales et une couleur locale incomparable.


Ils se nomment Robert Kajanus (1856-1933), Georg Schnéevoigt (1872-1947), Leif Segerstam (1944-2024), Jukka-Pekka Saraste (1946), Okko Kamu (1946), Osmo Vänskä (1953), Esa-Pekka Salonen (1958), Sakari Oramo (1965), Hannu Lintu (1967), Susanna Mälkki (1969), Mikko Franck (1979), Eva Ollikainen (1982), Dalia Stasevska (1984), Santtu-Matias Rouvali (1985), Klaus Mäkelä (1996), Tarmo Peltokoski (2000)… Tous ont dirigé ou dirigent des orchestres parmi les plus célèbres au monde. Nombre d’entre eux ont eu pour maître un professeur exceptionnel, le chef Jorma Panula (1930). Et déjà l’on parle du plus jeune d’entre eux, Arijus Sereckis, qui a aujourd’hui 13 ans…

Depuis longtemps, on s’émerveillait que la Finlande, dont le territoire équivaut certes aux deux tiers de celui de la France, mais ne comporte jamais qu’une population de 5 625 000 habitants  (0,068 % de la population mondiale), on s’émerveillait que la Finlande donnât naissance à tant de chefs d’orchestre applaudis dans le monde entier. Pour ne rien dire des voix célèbres, des instrumentistes ou des compositeurs renommés nés dans l’ancien grand-duché enfin devenu indépendant en 1917.

L’Eldorado des bords de la Baltique

Mais, après une première apparition à l’Orchestre national de Lyon, quand Klaus Mäkelä se révéla en 2019 à la tête de l’Orchestre de Paris dont il sera nommé directeur musical dans la foulée (et alors que bientôt va lui succéder un autre Finlandais enthousiasmant, Esa Pekka-Salonen), ce n’était décidemment plus tenable: il fallait découvrir cette caverne d’Ali Baba nordique, comprendre la prodigieuse fécondité de cet eldorado musical des bords de la Baltique.

Par quel miracle, parmi tant d’autres talents, cette jeune nation avait-elle pu engendrer ce prodige qui avait alors 23 ans, ce chef talentueux, brillantissime, beau, fougueux, charismatique ? Une authentique figure du musicien romantique, un Franz Liszt du XXIe siècle !

Comme pourrait le laisser penser tout un riche patrimoine de musiques traditionnelles remontant à la nuit des temps, faut-il croire que les peuples finnois, à l’instar de leurs lointains cousins magyars qui eux aussi ont fait de la Hongrie une grande nation de musiciens, bénéficieraient d’un atavisme ancestral permettant à leur pays de devenir un foyer musical ? Ou devrait-on plutôt considérer, sans tourner le dos à ses racines lointaines, que c’est son histoire plus récente qui a conduit la Finlande à devenir une pépinière d’artistes ?

Sans qu’il soit besoin de remonter à 1557, lorsque le futur roi Jean III de Suède, alors duc de Finlande, fonde un petit orchestre de cinq instrumentistes pour agrémenter la vie de sa cour à Turku (France Musique a consacré un cycle de cinq émissions remarquables sur l’histoire de la musique en Finlande), c’est vers le XIXe siècle qu’il faut sans doute se retourner pour mieux saisir le rôle de la vie musicale pour les Finlandais . Après six siècles de domination suédoise, leur pays passe en 1809 sous la coupe autrement plus pesante de la Russie. Erigée en grand-duché autonome, elle se retrouve avec le tsar Alexandre 1er comme souverain.

Une formidable épopée

Cependant la relative liberté du pays des lacs est bien vite mise à mal par la brutalité du frère et successeur d’Alexandre, le tsar Nicolas 1er. Comme à la Pologne, ce tyran couronné entend imposer à la Finlande une russification forcée. A l’exception du règne d’Alexandre II, le tsar libérateur des serfs, ce ne sera guère mieux au temps d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais si les Polonais, pour les soutenir dans leur lutte contre l’ours russe et l’ogre prussien, ont le catholicisme, la sympathie de l’Europe, leurs poètes et Chopin, tout en s’épuisant vainement en insurrections écrasées férocement, le peuple finlandais, méconnu, infiniment modeste face à l’énorme empire des Romanov, ne possède pas ces ressources. Ni peut-être cette énergie du désespoir. Pour se maintenir, il résistera avec une culture alors méconnue qu’il va renforcer tout au long du XIXe siècle.

En Europe, c’est le temps de l’éveil des nationalités, le retour aux légendes fondatrices, aux mythes oubliés. Elias Lönnrot, un médecin, mais surtout un folkloriste passionné, parcourt la Finlande, recueille et sauve d’innombrables récits jusque là uniquement transmis par tradition orale. Il les assemble, dans une première publication qui voit le jour en 1835, puis dans une autre, considérablement augmentée, éditée en 1849. Ce sera une formidable épopée de 23 000 vers, le Kalevala.

Les lettrés, l’aristocratie découvrent alors une mythologie où le surnaturel se mêle à la nature puissante de la Finlande et qui n’a rien à voir avec celle des Scandinaves ou des Germains. Elle sera source d’inspiration pour des générations d’écrivains et de compositeurs, de peintres et d’architectes aussi, qui puisent dès lors dans leur propre patrimoine plutôt que s’inféoder aux seuls courants artistiques étrangers. Car dans la seconde moitié du XIXe siècle, les architectes affirment effectivement leur identité finnoise dans des réalisations pittoresques, extraordinaires, dont Paris même découvrit un exemple étonnant avec le pavillon finlandais de l’Exposition universelle de 1900. A Helsinki, édifice après édifice, par rues entières, ces réalisations annoncent lointainement l’expressionisme allemand et nous projettent dans une esthétique qu’on retrouvera d’une certaine manière dans les films de Wiene, Wegener, Murnau… Les peintres eux-aussi, on l’a découvert au Petit-Palais avec les tableaux de Pekka Halonen, s’inspirent aussi bien des étendues neigeuses que des coutumes et des légendes de leur pays. Et c’est aussi chez eux un engagement politique, une façon de résister et de servir leur nation colonisée.

L’identité nationale des Finlandais

Enfin, les partitions de Jean Sibelius (1865-1957) offriront bientôt à la Finlande une audience universelle. Et ses compatriotes en tireront une immense fierté. Il sera pour eux ce que Chopin est aux Polonais, Liszt et Bartok aux Hongrois, Dvorak ou Smetana aux Tchèques, Verdi aux Italiens, à tous ces peuples injustement dominés par des puissances étrangères.            

Suscitant l’adhésion populaire, la musique constitue désormais l’un des socles de l’identité nationale des Finlandais. Et l’une de ses raisons d’être est de promouvoir cette identité finnoise aux yeux du monde, mais sans vaine prétention, sans excès de chauvinisme, tout en conduisant les Finlandais à  mieux s’ouvrir à d’autres cultures. Le fait aussi que la compositrice Kaija Saariaho (1952 -2023), bien qu’établie en France, soit devenue l’autrice d’opéras contemporains la plus jouée, la plus acclamée dans le monde, que ce soit au Festival de Salzbourg, à celui d’Aix-en-Provence, au Metropolitan Opera à New York, est encore un autre sujet d’inépuisable fierté.

Dans un pays où un chauffeur de taxi vous envie d’aller écouter des œuvres de Kaija Saariaho et où, dans un restaurant, devinant que vous êtes français, un serveur vous demande si vous avez vu à Paris l’exposition du peintre Pekka Halonen, il est sûr que le rapport à la culture, et singulièrement à la culture nationale, a quelque chose de singulièrement vivant et de profondément ancré dans les mentalités.

Trente orchestres, d’innombrables chorales

Sur l’ensemble du territoire fleurissent aujourd’hui de multiples ensembles musicaux, des dizaines de festivals et d’innombrables chorales dont la pratique était depuis longtemps favorisée par le culte luthérien. Eparpillés dans le pays, jouissant de salles modernes, les orchestres officiels sont une trentaine. Sur ce terreau fertile et dans cette quiétude de mœurs où baigne le pays, s’épanouit un enseignement musical solide et réaliste, mais aussi, semble-t-il, très libéral. En témoigne Nils Schweckendiek. Né en Allemagne où il entreprend ses études musicales, il les parachève à Helsinki où il est aujourd’hui professeur à l’Académie Sibelius. Chef d’orchestre, il dirige aussi le Chœur de Chambre d’Helsinki partenaire des grandes formations symphoniques du pays. Pour le conduire à l’excellence, il lui a fallu toutefois conquérir et imposer de haute lutte la professionnalisation de cet ensemble choral, chose qui paraissait jusque là superflue dans une société où chanter est quasiment un acte citoyen.

Nils Schweckendiek évoque la vie musicale en Finlande, avec cette distance et cette lucidité que peuvent permettre un regard venu de l’extérieur allié désormais à une longue expérience dans son pays d’adoption.

«  Je ne crois pas, avance-t-il, que le public d’ici ait nécessairement développé une compréhension, une sensibilité musicale supérieure ou plus audacieuse que celle d’autres sociétés cultivées. Ici aussi, les mélomanes aiment avant tout Mozart. Mais la raison d’être de l’art étant aussi de promouvoir l’identité finnoise, la musique a ainsi acquis un statut particulier. Elle est un enjeu de société. On la pratique partout. Et cela développe un intérêt, une bienveillance accrue pour les créateurs contemporains. En composant en son temps des œuvres fortement imprégnées par les traditions populaires finnoises, en permettant à cette culture d’acquérir ses lettres de noblesse et une dimension internationale, Sibelius a posé des bases qui font de la musique un des fondements de l’identité du pays. Et si l’internationalisation du Concours Sibelius contribue aussi beaucoup à l’expansion de la musique finlandaise, l’ouverture à la Communauté européenne et l’adhésion nécessaire à l’OTAN favorisent les échanges avec les autres cultures européennes. Et peu à peu, les orchestres finlandais reçoivent davantage d’instrumentistes venus d’ailleurs ».

Liberté de pensée

Mais pourquoi tant de chefs d’orchestre exceptionnels sont-ils apparus en Finlande ?

« A ceux qui se destinent à la direction d’orchestre, l’Académie Sibelius, tout comme l’ensemble des structures musicales du pays, offre réellement des ressources exceptionnelles : une largesse d’esprit ; un abondant travail pratique où prend place l’usage approfondi de plusieurs instruments ; des confrontations multiples en fin d’études à de bons orchestres et à de nombreuses formations chorales afin de développer une direction bien maîtrisée face à des publics attentifs et bienveillants. Ce n’est pas un enseignement académique, formaliste qui règne ici. Sans négliger les règles, on laisse toute liberté d’initiative au futur dirigeant pour construire son propre parcours, se réaliser par lui-même, définir son identité, écouter sa sensibilité, sans songer à lui imposer un modèle déterminé. En retour, on attend beaucoup de lui. Cette liberté de pensée et d’action impose beaucoup de rigueur et d’esprit d’initiative, oblige à prendre rapidement ses responsabilités. Au sein de ce peuple finlandais très pragmatique où l’égalité entre les sexes est mieux établie qu’ailleurs, mais où s’imposer est peut-être plus difficile pour les sujets étrangers, pas de rêves fous, ni d’idéalisme échevelé. Mais une solide formation technique, une volonté bien déterminée ». 

A cela on pourrait ajouter que certains de ces chefs d’orchestre s’essaient à la composition… quand ils ne deviennent pas eux-mêmes compositeurs à part entière.

Six salles de concert dont une Konserttsali de 1700 places

Avec son millier d’étudiants qui fait d’elle l’un des plus considérables conservatoires d’Europe, l’Académie Sibelius est désormais répartie sur trois sites différents. Au sein du plus moderne d’entre eux, l’impressionnante Maison de la Musique achevée en 2011 et qui compte, entre autres aménagements, pas moins de six salles de concert de toutes tailles, la principale, la magnifique Konserttisali offre 1700 places. Dans le grand hall qui dessert l’immense bâtiment est exposé un vaste panneau dessiné sous l’égide de leurs professeurs par les élèves du Lycée franco-finlandais d’Helsinki. Il recense l’ensemble des instruments de musique dont use un orchestre symphonique. Avec des légendes rédigées en finnois… et en français. Partout d’ailleurs dans la capitale, dans les théâtres, les restaurants, les musées, à l’aéroport, dès qu’il a deviné que vous êtes francophone, chaque Finlandais s’ingénie spontanément à formuler par amitié quelques mots en français.

Dommage que le climat soit si rude en Finlande.

Le Kalevala: Épopée des Finnois

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Anti-américanisme et dénigrement d’Israël: une petite musique familière…

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La politique de Donald Trump (et évidemment celle de M. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison, affirment en chœur une majorité de géopolitologues.


Il y a quelques années, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz publiait un livre intitulé Les émotions contre la démocratie. Elle y soutenait la thèse, qui pourrait être intéressante, si elle n’était pas d’emblée biaisée, selon laquelle les opinions politiques populistes seraient largement dictées par les émotions, et notamment par la peur, le dégoût et le ressentiment. Cette thèse – à vrai dire pas très originale – prend un sens nouveau à l’ère des réseaux sociaux, qui jouent comme on le sait sur les émotions de chacun d’entre nous. Le “hic” est que Mme Illouz prenait pour seul exemple, pour étayer sa thèse, celui des électeurs qu’elle qualifie de “populistes”, lesquels seraient exclusivement situés selon elle à la droite de l’échiquier politique…

Le géo-politologue Dominique Moïsi vient de publier un livre qui s’inscrit dans la même veine que celui d’Eva Illouz, au titre évocateur : Le triangle des passions du monde (qui fait suite à son précédent livre, La géopolitique de l’émotion). Chez Moïsi, comme chez Illouz, un habillage intellectuel parfois pédant peine à dissimuler une thèse simpliste : la politique de Donald Trump (ou celle de B. Netanyahou) sont dictées par les émotions, tandis que celle d’Emmanuel Macron est fondée sur la raison.

Un autre géo-politologue, Frédéric Encel, dit à peu près la même chose que son collègue Moïsi, en expliquant sur tous les plateaux de télévision que Trump est un “mercantiliste”, qui obéit uniquement à ses intérêts. Lorsque le journaliste de France Culture pose la question de savoir si “l’Iran était réellement une menace pour Israël?”, l’ancien ambassadeur de France Gérard Araud et le géo-politologue Frédéric Encel ont des réponses étonnamment similaires. Même ceux qui dans le passé défendaient Israël – comme Encel – ne peuvent s’empêcher de ressasser les poncifs anti-Trump et de faire l’éloge de la “puissance” française, tout en reprochant à Israël sa politique “hégémonique”.

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Cette petite musique anti-américaine – et par ricochet, anti-israélienne – règne aujourd’hui sans partage, dans quasiment tous les médias français. “L’Amérique d’Omaha Beach n’existe plus!”, s’exclame ainsi Moïsi dans Ouest France, en imaginant “Donald Trump se promenant sur les plages de Normandie [qui] aurait réagi avec un mélange de cynisme, de vulgarité, de brutalité, en disant : mais pourquoi avons-nous sacrifié le sang des Américains pour ce continent décadent, aux principes obsolètes, qui nous trahit dès qu’il en a l’occasion” ? En vérité, cette description d’un Trump cynique et brutal en dit tout autant sur les passions qui animent le géo-politologue français et ses collègues, au Quai d’Orsay et dans les grands médias, que sur l’objet de leur détestation.

Car – et c’est sans doute le défaut principal de toutes ces analyses simplistes – rien n’est mieux partagé que les passions humaines et les intérêts. Si les électeurs populistes de droite sont mus par leurs émotions, alors il en va de même pour leurs équivalents de gauche. Et si les Etats-Unis de Donald Trump obéissent à leurs intérêts, c’est parce que les Etats, comme chacun sait, n’ont que des intérêts… Ce qui n’empêche pas Trump d’avoir pris le risque de mettre en péril l’économie américaine, pour tenter avec détermination de mettre fin au régime des Mollahs tandis qu’Emmanuel Macron tenait à assurer les Mollahs dès le 28 février qu’il n’était pas au courant de l’opération israélo-américaine… par courage certainement.

La France a d’ailleurs fini par se ranger, nolens volens, à l’avis de Donald Trump, sans le dire évidemment. Le 17 mars, E. Macron martelait encore que “jamais la France ne prendra part aux opérations d’ouverture du détroit d’Ormuz”. Quelques jours plus tard, la France annonçait participer aux efforts d’une coalition visant à “rétablir la liberté de navigation” dans le détroit d’Ormuz… Preuve est faite, si besoin était, que les Etats n’ont que des intérêts, et que ceux de la France, en l’occurrence, coïncident avec ceux des Etats-Unis et d’Israël. Mais cette convergence d’intérêts n’empêchera pas les géo-politologues de continuer à gausser la “vulgarité” et la “brutalité” de Trump, animés par leur passion anti-américaine et par leur détestation du président des Etats-Unis et du Premier ministre israélien.