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"The Drama" de Kristoffer Borgli, actuellement en salles


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The Drama de Kristoffer Borgli, ou comment faire exploser en plein vol sa cérémonie de mariage


Kristoffer Borgli s’est imposé, en à peine un ou deux films, comme un cinéaste plutôt original, aimant dénoncer les mœurs hypocrites de notre société, sans reculer devant la très grande méchanceté du trait. C’est une constante d’un certain cinéma, que l’on retrouve même en Asie aujourd’hui (par exemple, la Palme d’or 2019 à Cannes, Parasite de Bong Joon-ho). Ce mauvais esprit fait à soi seul l’attrait, souvent très limité, de ces films, et il faut croire que de nombreux spectateurs aiment être tourneboulés ainsi, puisqu’ils en redemandent plutôt.

Le mariage tourne mal

Borgli, cinéaste plus ambitieux que la moyenne, a choisi dans The Drama un point de départ très conventionnel : une rencontre amoureuse dans un café, qui tourne bien, au point que les deux jeunes tourtereaux décident de se marier. C’est le mariage qui va mal tourner, à cause de la révélation d’un secret. Le thème du secret dévoilé est en général très riche. Il arrive ici de manière peut-être un peu trop gratuite. Mais l’histoire fonctionne et ce secret donne rapidement sa pleine mesure, bouleversant la vie des deux protagonistes. L’homme, Charlie, est interprété par Robert Pattinson, épatant dans ce rôle qui requiert de lui une sobriété de jeu extrême. Se rajeunissant pour le rôle, il confère à son personnage un caractère absolument lisse et sans défense. Cet état d’âme naïf ouvre la porte aux moindres traumatismes.

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Le charisme  « demure » de Zendaya

Le personnage féminin, nommé Emma, est selon moi plus intéressant, même si Borgli ne mise pas tout sur lui, ce qui est d’ailleurs dommage. Il est joué par l’actrice américaine Zendaya, l’une des plus intéressantes aujourd’hui. De père afro-américain, et de mère d’origine allemande, Zendaya est une actrice au charisme mystérieux. On sait combien elle excelle dans les compositions sombres et difficiles, où il faut tout intérioriser. Elle n’hésite pas à choisir des rôles ambitieux, et à les interpréter avec ses ressources émotionnelles cachées. Dans The Drama, elle laisse passer une ambiguïté qui est fascinante. Emma est-elle vraiment ce qu’elle paraît ? Charlie a-t-il en face de lui la véritable Emma ? Toujours ici prédomine la question de l’identité. Elle se fissure à mesure qu’on avance dans l’histoire et que les images du passé se succèdent. Pour caractériser Emma, les critiques anglo-saxons ont utilisé le mot très intéressant de « demure », qui signifie réservé, modeste, sage, voire pudique, et qui pourrait illustrer peut-être une culpabilité refoulée. L’intérêt du film est de percer cette carapace dont Emma est revêtue. Et il faut avouer que Zendaya interprète cette touche « demure » avec une maîtrise absolue.

Sac à dos

Borgli évite de justesse l’exercice de style, mais néanmoins l’on perçoit bien ses influences. Le début du film est très américain, faisant songer à une comédie de Woody Allen, le malaise en plus. On pense d’abord, ce fut mon cas, que le film va nous dépeindre une classe sociologique précise de l’Amérique d’aujourd’hui. Tout est connoté, dès les premières scènes, comme par exemple ce sac à dos inévitable que porte Charlie. Rien ne nous indique son standing, ce qui nous aurait donné un indice sur le personnage, sa classe sociale. Cet accessoire devenu hyper-courant n’est pas ici un Eastpak ou même un JanSport, voire un Aer City Pack que les architectes new-yorkais affectionnent, mais plutôt un sac à dos « no-name » d’entrée de gamme, acheté dans un quelconque Walmart à un prix probablement discount. Notre homme est donc soit pauvre, soit assez indifférent au confort matériel et au luxe. On va vite comprendre que, ce qui le requiert, ce sont ses amours. Sa flamme reste cependant modérée, car il n’entend pas se mettre en danger avec cette fille qui lui échappe en partie. Mais il y a une évolution dans le personnage de Charlie. Il ne va pas rester un tiède jusqu’au bout, un médiocre. C’est l’une des réussites du film de montrer cela.

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Le portrait d’Emma me semble plus contrasté, du reste souvent rempli de contradictions. On se demande ainsi si elle n’est pas folle, le réalisateur utilisant fréquemment pour parler d’elle un montage haché. A-t-il voulu ainsi faire ressentir les vibrations schizophréniques de l’esprit d’Emma ? C’est l’effet que cela donne, que j’ai trouvé extrêmement agressif. Mais peut-être est-ce utile, lorsqu’on ne veut rien laisser dans l’ombre ?

Un cinéaste européen

La scène du mariage, le clou du film, est très longue, et le style du cinéaste change du tout au tout. Elle est filmée d’une manière spécifique, comme si Borgli se souvenait de Festen de Thomas Vinterberg. N’oublions pas que Borgli est norvégien, et qu’il a abouti à Hollywood uniquement parce que c’est la capitale du cinéma. Ce changement de registre, à la moitié du film, est intéressant, comme si le naturel revenait au galop. L’inspiration profonde de Borgli est européenne, voilà la conclusion que j’en tire, mais qu’ajouter ?

Je suis partagé sur ce film. Borgli ne tire pas le maximum de ses acteurs, c’est dommage. Le scénario pèche par endroit. Néanmoins, on sent chez ce cinéaste un univers personnel et une ambition artistique véritable. La fin de The Drama surtout est très belle. C’est la partie que je préfère. Je vous laisse la découvrir.

106 minutes. En salle depuis mercredi.



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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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