Que notre chroniqueur aime la langue française, qui s’en étonnerait ? Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est le français — et là, Jean-Paul Brighelli dérape salement : selon lui, la « langue de Molière » ne peut se laisser cannibaliser par les trublions contemporains qui éructent en patois banlieusards. Et de prendre en otage Leïla Slimani, qui avec Assaut contre la frontière (Gallimard, mars 2026), démontre une fois de plus qu’une immigrée peut sortir sans voile et parler (et écrire) avec brio un français parfait.
J’ai eu brièvement la tentation d’écrire une chronique sur les déclarations péremptoires d’Yvan Attal, dans Marianne, expliquant que Marivaux et Molière « le gavent ». Que le français soit « la langue de Molière » comme l’anglais est celle de Shakespeare ne le dérange pas : comme les « linguistes atterrés » que Jérôme Serri a épinglés dans Causeur l’année dernière, Attal pense sans doute que le gloubi-boulga qui sert de lingua franca à la racaille et aux sous-doués mérite bien à son tour d’être appelé « français ».
Mais le tout récent petit chef d’œuvre de Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, m’a convaincu qu’il était temps d’expliquer à ceux qui en valent la peine que la mosaïque de sous-langages qui sévit aujourd’hui dans l’Hexagone n’est pas du français. Et que ceux qui, à l’école, ont renoncé à enseigner notre langue dans ce qu’elle a de plus beau et de plus complexe, sous prétexte de coller à l’expression des élèves, sont eux-mêmes des cancres — ou des traîtres, comme vous voulez.
Leïla Slimani a été désignée ambassadrice de la francophonie en 2017 — elle, et pas Virginie Despentes ni Annie Ernaux. Elle explique son acceptation : « C’était d’abord pour m’insurger contre ce rapport idéologique aux langues alors même que dans mon pays [elle est marocaine d’origine] et ailleurs des figures conservatrices appelaient à cesser de parler français et stigmatisaient l’usage de toute autre langue que l’arabe. »
Quoi ! Une femme cultivée et intelligente choisissait de parler la langue des « colons », des « oppresseurs » ! Quel exemple déplorable pour la jeunesse !
Le Maroc a deux langues officielles, l’arabe et l’amazighe (la, ou plutôt « les » langues berbères). Un colloque auquel je participais à Casablanca il y a quelques années avait conclu qu’il est essentiel pour un enfant de maîtriser une langue maternelle — c’est même la condition première pour accéder à une autre langue. Peu importe que ce soit l’arabe ou le dialecte berbère. Ou le français : le Bulletin officiel du royaume traduit automatiquement en français les textes rédigés en arabe. Sans honte. Par pragmatisme. Parce qu’une bonne part des élites parle français. Et qu’à Casablanca, sur la place Mohammed-V, s’élève toujours la statue du maréchal Lyautey.
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Ce n’est pas en Algérie qu’on se laisserait aller à célébrer l’envahisseur. C’est sans doute la raison pour laquelle l’Algérie, avec des ressources très supérieurs, est un pays arriéré par rapport au Maroc. Arriéré mais idéologiquement pur.
Leïla Slimani, qui a si bien choisi de parler français qu’elle a peu à peu désappris les mots arabes de son enfance, développe une idée brillante, en s’élevant contre la doxa issue du mythe de Babel : la variété des idiomes est une marque d’arriération, et la tour mythique, en s’élevant, doit aller vers une langue unique — mais certainement pas le globish qui sévit aujourd’hui dans notre monde décentré, mondialisé et barbare. Unique chacune dans sa sphère d’influence, bien sûr : Slimani utilise un français délicat qui heurte sans doute les oreilles des linguistes atterrés qui se sont cooptés dans cette réserve de grandes incompétences qu’est devenue l’université française.
Il y a bientôt trois ans, j’expliquais dans ces colonnes ce qu’est la « bonne » langue française. On voudra bien m’excuser de me citer. Enseigner le bon français, disais-je, c’est « faire barrage aux barbares. Si l’on baisse la garde sur la langue, nous serons confrontés demain à une France éclatée en dialectes aussi divers que les « communautés » que l’on tente de nous imposer pour déchirer le tissu national. L’enjeu est non seulement normatif, il est politique. Ne pas enseigner rigoureusement la grammaire à l’école revient à ouvrir la porte aux fanatiques et aux dynamiteurs. Ceux qui penchent pour le laxisme ouvrent la voie (et ils en sont bien conscients, leurs options politiques le prouvent jusqu’à l’écœurement) à l’éparpillement façon puzzle de la République française. Allez, parions que Samuel Paty ou Dominique Bernard parlaient un bon français. Tolérer le magma linguistique où tant de nos concitoyens sont aujourd’hui embourbés, c’est tendre le couteau aux assassins : parions que le français des frères Kouachi était aléatoire. »
Et le français s’apprend dans les livres — c’est la langue la plus écrite qui soit. Elle s’apprend à travers La Fontaine ou Hugo, Molière ou Marivaux. Ou Proust. Ou Céline. Ou… Faites lire à vos enfants. Sinon, ils parleront bientôt un charabia que vous ne comprendrez plus. Ni vous, ni leurs futurs employeurs.
Le français s’apprend par les livres. Pas à travers les films d’Attal, dont Elisabeth Levy et Cyril Bennasar disaient ici il y a dix ans tout le bien qu’ils en pensent… C’était à propos de son film Ils sont partout, qui, comme le dit benoitement Wikipedia, « n’a pas fait de carrière internationale. » Attal voyait de l’antisémitisme partout, sauf là où il est : dans les banlieues et chez les députés de la France insoumise.
Leïla Slimani, Assaut contre la frontière, Gallimard, mars 2026, 75 p.




